Historiographie cistercienne

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L'historiographie cistercienne est l'étude de l'histoire de l'ordre cistercien, ainsi que des congrégations religieuses qui en sont issues : trappistes, feuillants, bernardines réformées, bernardines d'Esquermes, floriens, savigniens.

Longtemps écrite par les moines cisterciens eux-mêmes, l'histoire cistercienne a commencé à être écrite par d'autres ecclésiastiques au cours du XIXe siècle, ainsi que par des amateurs laïcs. C'est surtout à partir de la seconde moitié du XXe siècle que les historiens professionnels s'emparent de ce sujet et font progresser le champ d'étude sur le cistercianisme.

Jusqu'à la Révolution française[modifier | modifier le code]

Des débuts de l'ordre cistercien (1098, avec la fondation de l'abbaye de Cîteaux) jusqu'à la Révolution française (1790, lors de la suppression des monastères en France), l'histoire cistercienne est écrite presque exclusivement par les religieux. Parmi ceux-ci, évidemment, viennent en priorité les moines (et particulièrement les abbés) cisterciens, qui écrivent l'histoire de leur propre ordre religieux. Cependant, des religieux d'autres obédiences sont également producteurs d'une histoire cistercienne. Le rôle de plusieurs évêques est également notable.

Chaque monastère ayant fondé une abbaye-fille a une relative préséance sur celui-ci, notamment en ce qui concerne les prises de décision au Chapitre Général. Pour ce qui est des abbayes « indépendantes » les unes par rapport aux autres, c'était la date de fondation qui primait. Aussi la liste complète (tabulæ abbatiarum) des abbayes était-elle entreposée et conservée avec soin à Cîteaux, ainsi, au moins par fragments, que dans d'autres abbayes[1].

L'histoire des cisterciens se développe surtout durant le XVIIe siècle ; le principal instigateur de ce mouvement de recherche est l'abbé Ángel Manrique, religieux cistercien espagnol du XVIIe siècle, qui publie entre 1642 et 1659 les quatre volumes de Cisterciensium seu verius ecclesiasticorum annalium a condito Cistercio[note 1]. En Flandres, un travail important, sans doute documenté par la tabulæ abbatiarum, est fourni en 1640 par Gaspar Jongelincx (de)[note 2],[2].

Durant le XIXe et jusqu'au milieu du XXe siècle[modifier | modifier le code]

Après la destruction quasi-complète de l'ordre cistercien en France et en Europe occidentale lors de la Révolution française et des guerres napoléoniennes, l'ordre cistercien se reconstitue lentement en France ; les études cisterciennes sont plutôt le fait de moines d'autres pays (Italie, Autriche) ou de personnes extérieures à l'ordre. En revanche, les diverses congrégations constituant l'ordre cistercien de la stricte observance (qui ne sont pleinement réunies qu'en 1898) sont en plein essor.

Parmi les historiens de l'ordre cistercien, une mention particulière doit être faite au travail de Leopold Janauschek, moine cistercien autrichien. En 1877, il met un point final à son ouvrage Originum Cisterciensium, qui retrace dans l'ordre la fondation de 742 des abbayes cisterciennes (uniquement dans la branche masculine), depuis Cîteaux en 1098 jusqu'à Wistytschy (de) en 1675. Très documenté, son travail fait autorité durant des années et n'est quasiment pas remis en cause jusqu'au milieu du XXe siècle[3]. Il est pourtant fondé sur une documentation riche mais très hétéroclite. Dans les nombreux cas de divergence entre documents, l'auteur a fait le choix, contestable mais justifié par un besoin de cohérence, de privilégier la datation la plus ancienne[2]. Conscient des manquements et approximations qui entachaient son œuvre, il mentionne ces limites en début d'ouvrage ; mais les correction nécessaires ne sont pas apporté&es avant le milieu du XXe siècle[4].

D'autre part, Janauschek prévoyait initialement la publication d'un volume de son ouvrage consacré aux abbayes féminines, mais ce second tome n'est jamais paru ; cela explique en partie les très vastes lacunes de l'historiographie cistercienne concernant la partie féminine de l'ordre[5].

Depuis 1950[modifier | modifier le code]

Frédéric Van der Meer (nl), dans son Atlas de l'Ordre cistercien (1966)[3],[6], reprend telles quelles les filiations et dates de Leopold Janauschek[7]. Anselme Dimier, quant à lui, reconnaissant quelques erreurs et imperfections, apporte quelques corrections à la chronologie de Janauschek[8].

Marcel Pacaut, en revanche, par son travail minutieux sur les origines de l'ordre, apporte des éléments permettant aux historiens postérieurs de se faire une idée plus nette des modifications historiographiques apportées a posteriori par les chroniqueurs cisterciens dans la filiation des établissements cisterciens[9]. Maur Cocheril, moine trappiste du Port-du-Salut, relève dans les années 1950 les insuffisances de l'étude de Janauschek concernant la péninsule ibérique ; ces insuffisances sont notamment fondées sur la trop grande confiance que fait le moine autrichien aux écrits d'Ángel Manrique, déjà mentionné ci-dessus. Dans les années 1980, à son tour, Bernadette Barrière prend ses distances avec la liste de Janauschek, en particulier en ce qui concerne les implantations aquitaines, et montre que l'arrivée du cistercianisme proprement dit ne se fait dans ces régions qu'à partir de 1145, en agrégeant ds ordres érémitiques préexistants (Ordre de Cadouin, dalonites, tous plus ou moins inspirés de Géraud de Salles)[10].

L'histoire des branches féminines[modifier | modifier le code]

La reprise en main de l'histoire cistercienne par les historiens laïcs à la fin du XXe et au début du XXIe siècle permet de faire émerger notamment un versant négligé jusque là de l'histoire cistercienne : celle des femmes, aussi bien celle des religieuses que celle des abbayes féminines et de la relation particulière qu'elles entretenaient entre elles et avec les établissements masculins.

En particulier, les publications de Bernadette Barrière (ou bien publiées sous sa direction), citée ci-dessus, font date dans cette histoire des branches féminines de la spiritualité cistercienne[11].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. (la) Ángel Manrique, Cisterciensium seu verius ecclesiasticorum annalium a condito Cistercio, t. I-IV, Lyon, G. Boissat et L. Anisson, 1642-1659, 706 p. (OCLC 79431678, lire en ligne).
  2. (la) Gaspar Jongelincx (de), Notitia Abbatiarum Ordinis Cistertiensis per orbem universum, t. 1-11, Coloniae Agrippinae, (OCLC 54333380, lire en ligne).

Références[modifier | modifier le code]

  1. Alexis Grélois 2013, Les catalogues d’abbayes cisterciennes, p. 173 à 175.
  2. a et b Alexis Grélois 2013, Les catalogues d’abbayes cisterciennes, p. 176 & 177.
  3. a et b Monique Vincienne, « Van der Meer (Frédéric) — Atlas de l'Ordre cistercien », Archives de sociologie des religions, Persée, vol. 21, no 1,‎ , p. 216-216 (lire en ligne).
  4. Alexis Grélois 2013, Les catalogues d’abbayes cisterciennes, p. 178.
  5. Alexis Grélois 2013, Introduction, p. 171.
  6. René Crozet, « Frédéric van der Meer. — Atlas de l'Ordre cistercien », Cahiers de civilisation médiévale, Persée, vol. 10, no 37,‎ , p. 62-65 (lire en ligne).
  7. Marlène Hélias-Baron 2003, Introduction, p. 181.
  8. Nicole Bouter 2000, Michel Parisse, p. 91.
  9. Nicole Bouter 2000, Michel Parisse, Date de la création d'une branche de Morimond, p. 92.
  10. Alexis Grélois 2013, Introduction, p. 172.
  11. Sophie Cassagnes-Brouquet, « Cîteaux et les femmes, Actes des Rencontres de Royaumont, 1998, sous la direction de Bernadette Barrière, Marie-Élisabeth Henneau, textes réunis par Armelle Bonis, Sylvie Dechavanne et Monique Wabont, Paris, Éditions Créaphis, 2001, 356 p. », Clio. Femmes, Genre, Histoire, Éditions Belin, no 15,‎ , p. 213-214 (ISBN 2-85816-620-X, ISSN 1252-7017, lire en ligne).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • [Jean-Baptiste Auberger 1986] Jean-Baptiste Auberger, L'Unanimité cistercienne primitive : mythe ou réalité, Achel, Sine Parvulos, coll. « Cîteaux, Studia et documenta » (no 3), , 583 p. (OCLC 13817942) ;
  • [Anne Bondéelle-Souchier 1991] Anne Bondéelle-Souchier, Bibliothèques cisterciennes dans la France médiévale : Répertoire des abbayes d’hommes, Paris, Éditions du Centre national de la recherche scientifique, , 377 p. (ISBN 9782222045960), p. 184-185 ;
  • [Nicole Bouter 2000] Nicole Bouter (dir.), Unanimité et diversité cisterciennes : filiations - réseaux - relectures du XIIe au XVIIe siècle : actes du Quatrième Colloque International du C.E.R.C.O.R., Dijon, 23-25 septembre 1998, Saint-Étienne, Université Jean Monnet Saint-Étienne, coll. « Travaux et recherches — Centre Européen de Recherches sur les Congrégations et Ordres Religieux » (no 15), , 715 p. (ISBN 9782862721774, OCLC 612191326, lire en ligne) ;
  • [Constance Hoffman Berman 2000] (en) Constance Hoffman Berman, The cistercian evolution : the invention of a religious order in twelfth-century Europe, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, coll. « The Middle Ages series », , 298 p. (ISBN 9780812235340, OCLC 42454343, présentation en ligne) ;
  • Florent Cygler, « Un ordre cistercien au XIIe siècle ? Mythe historique ou mystification historiographique ? À propos d'un livre récent », Revue Mabillon, revue internationale d'histoire et de littérature religieuses, vol. 13 (74),‎ , p. 307-328 (lire en ligne) ;
  • [Marlène Hélias-Baron 2003] Marlène Hélias-Baron, « Chronologie des quatre premières filles de Cîteaux », Hypothèses, Publications de la Sorbonne, vol. 7, no 1,‎ , p. 181-194 (ISBN 285944503X, ISSN 1298-6216, résumé, lire en ligne) ;
  • [Alexis Grélois 2003] Alexis Grélois, “Homme et femme il les créa” : l'ordre cistercien et ses religieuses des origines au milieu du XIVe siècle — Thèse de doctorat soutenue à l'Université Paris IV, Lille, Atelier national de reproduction des thèses, (OCLC 492029494, présentation en ligne) ;
  • [Alexis Grélois 2011] Alexis Grélois, « Abbé-père et abbesse-mère : Noirlac, l'Éclache et leur fondation de Bussière (vers 1188-1238) », Cîteaux commentarii cistercienses, Abbaye de Cîteaux, vol. 62, no 1-4,‎ , p. 141-186 (ISSN 0009-7497, présentation en ligne, lire en ligne) ;
  • [Maximilian Sternberg 2013] (en) Maximilian Sternberg, Cistercian architecture and medieval society, Leyde, Brill, coll. « Brill's studies in intellectual history » (no 221), , 298 p. (ISBN 9789004251809, présentation en ligne) ;
  • [Alexis Grélois 2013] Alexis Grélois, « Au-delà des catalogues : pour une étude à frais nouveau de l'expansion cistercienne dans la France de l'Ouest », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, Presses univ. de Rennes, vol. n° 120-3, no 3,‎ , p. 154-169 (ISSN 0399-0826, résumé, lire en ligne).
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