Adorable Clio/Nuit à Châteauroux

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Jean Giraudoux
Emile-Paul frères, 1920 (pp. 1-92).
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NUIT À CHATEAUROUX

NUIT À CHATEAUROUX


De Melun je filai sur Provins. Dans le périmètre du Grand Quartier Général, il n’y a pas de troupes ni de convois étrangers. Les routes qui partent en éventail de Foch ou de Pétain sont pures, pendant quarante kilomètres, de toute autre race que la française, et Provins était ainsi au centre de la seule de nos provinces reconnaissables. Tout un après-midi je fus dans une guerre soudain française. Quel repos ! J’étais un interprète qui revient dans son vrai pays. J’étais un interprète dont l’amie étrangère parle soudain la langue. Je n’avais plus à préparer en moi, d’une traînée lointaine de poussière, d’une foule encore indistincte, la traduction qui m’en donnerait au passage une automobile américaine, un bataillon portugais. Pour la première fois tous les saluts que je recevais étaient les mêmes que les miens. Au lieu des corps opaques en Europe — Siamois, Indous, — qui me renvoyaient rudement mes regards, des artilleurs français, la capote entr’ouverte, des fantassins, sous un sac dont je connaissais les moindres objets, l’épaisseur des moindres vêtements, tous ces gens pour moi transparents, et à travers lesquels — l’auto allait vite — je pouvais au besoin suivre le paysage. Je ne voyais plus le visage composite de la guerre, mais pour la première fois ses traits nets et simples, et, amis, elle ressemblait à la paix.

C’était l’après-midi. L’auto donnait dans l’épaisse chaleur la buée que font les hommes dans le froid. C’était juillet, où l’ombre est chaude comme une couverture. Pas de vent. Autour du soleil naissait parfois, pour disparaître, une fumée... comme si le soleil soudain filait, comme si on rabaissait le soleil. C’était l’été, un été sans instinct, sans réflexe ; il fallait au moins des oiseaux pour remuer les feuilles, des poissons pour rider l’eau, au moins une jeune fille nue pour rider le cœur ; et il n’y eut, dans ces villages et ces forêts, qu’une nymphe de plâtre. Les bicyclistes n’évitaient notre route qu’à la seconde juste où nous étions sur eux ; le chien étendu en travers de la route, la tête vers l’accotement, se contentait de ramener sa queue, puis de fermer les yeux par peur de la poussière. Dans tant de solitude, la voiture devait se frayer un chemin en touchant vraiment chaque être, comme dans une foule. Nourris de coulommiers et de brie, abreuvés de vouvray, les piétons aujourd’hui ne se garaient que contre la mort, chacun avec le geste de défense qu’a son âge, les enfants se protégeant la joue de leur bras, les femmes rougissant, et ils attendaient de l’auto une gifle, une caresse. A ma gauche, l’attaché militaire serbe peu à peu s’assoupissait, puis, au moment où il fermait les yeux, piquait du nez, relevait la tête en se tâtant et ne se garait du sommeil, lui, qu’après l’avoir heurté. Tout ce que j’inventais pour le distraire était de tendre le doigt vers les châteaux blancs dans la verdure. Alors, il regardait et disait oui. Pas un qui lui ait fait dire non, qui ait été vert dans des arbres blancs, violet dans des arbres noirs. Des ramiers volaient, mais perpendiculairement aux routes, et plus lourds sur ces chemins volants que n’empruntent point les télégrammes... L’attaché serbe approuvait... Pas un seul château argenté dans des arbres rouges... Le chauffeur bavard conduisait la tête tournée vers moi, et il ne pouvait non plus, car j’affectais d’être rassuré, lire les tournants ou les caniveaux sur mon visage... Parfois il s’inquiétait d’un pneu arrière, et tous quatre nous nous penchions de tout le corps hors de la voiture emportée sans maître, comme quatre marionnettes... Le planton pompait sans relâche à je ne sais quelle pompe, affolé comme si nous faisions eau... De sa main droite, à bras tendu, car nous allions droit vers l’ouest, l’attaché serbe projetait sur son visage, cherchant surtout à couvrir un de ses yeux, un tout petit cercle d’ombre... Je lui montrais les topinambours de l’an dernier, rouillés par l’automne, les silos de betteraves, pourries par l’hiver; il approuvait : je ne croyais pas les Serbes aussi lâches devant les saisons... Puis vint ce village où la fontaine est surmontée d’une nymphe nue, et une vieille femme y lavait un bonnet, une chemise mauve, des bas, tout le linge de la nymphe, des draps de nymphe avec de grandes initiales. Puis parut le poste fixe de défense contre avion, et le potager s’étalait chaque semaine davantage autour de la tour de planches... Puis le poste mobile, où les observateurs n’ont pas la ressource de planter, et dorment, les yeux fermés dès qu’ils ne regardent plus le ciel. . . Mais soudain la terre fléchit, l’horizon fut crénelé de tours et de dômes, planton et chauffeur ceignirent leur étui vide de revolver, y firent disparaître leurs bérets, coiffèrent leur casque comme des aviateurs; les autos qui allaient sur Paris laissaient un vrai reflet d’or, contenaient un képi de général : c’était le Grand Quartier, c’était Provins.

Il fallut s’arrêter aux portes. Nous étions à la fin de ce mois où un lieutenant italien avait pu conduire, de Modane au front de l’Aisne, Lina Pellegrini déguisée en matelot, il avait remarqué que les marins, on ne saura jamais pourquoi, pouvaient sans qu’on leur demandât aucun permis aller jusqu’aux tranchées et, dans les tranchées, jusqu’aux sapes. On y trouvait aussi des coquillages. Une heure Lina avec ses jumelles de théâtre regarda la guerre, vit seulement une musaraigne, frémit, grimpa en criant sur le parapet, car un rat passait ; et conduite au colonel, éclata de rire en montrant ses dents qui la dénonçaient plus que n’eût fait chez d’autres femmes la poitrine. Elle avoua qu’elle n’était pas matelot, retira donc ses mains de ses poches, laissa donc tomber ses cheveux, mit un corset — reprit toutes les habitudes qu’on a sur la terre et pas sur la mer — n’affecta plus de marcher en écartant les genoux comme si elle sentait le globe rouler, et fut reconduite en Italie — la plus belle Italienne ! — avec un papier du Quartier Général qui la disait indésirable. Des officiers, disciplinés, se la passaient dans les gares régulatrices, sans donc la vouloir, mais en la caressant — et l’itinéraire capricieux de son voyage, les cinq villes, Modane, Bourg, Chalon-sur-Saône, Troyes et Provins, où l’on ne sait distinguer entre une Bolonaise et un marin, — d’ailleurs, tout est logique, les cinq villes de France les plus éloignées de la mer, — fut désormais semé de postes et de plantons. Ma voiture dut suivre un dédale à angles droits marqués de ces flèches tirées du carquois des gendarmes, qui ne saluaient qu’après nous avoir inspectés et reconnus semblables à eux-mêmes… Provins d’ailleurs semblait une ville folle. Au bruit de notre moteur, chefs et soldats se dissimulaient dans les portes cochères, ou cachaient de leur main sur eux, comme Vénus surprise, je ne sais quel insigne ou quel trait défendu, mais pas à la même place de leur corps, et pour chacun cette étrange pudeur changeait d’objet. Le soleil était ardent, et je vis pourtant deux colonels au bruit du moteur relever leur col et le maintenir avec force. Les sous-intendants répondaient à notre salut d’un bras court et sans élan, comme pour contenir des cartes cachées dans leurs manchettes. Les ordonnances couraient avec des dolmans et des pantalons, ainsi qu’au rubgy les managers quand un joueur a déchiré son maillot ou sa culotte. Mais ce n’était point que le Grand Quartier eût dans un effort craqué sa casaque, point que chaque officier d’état-major eût senti soudain combien est artificielle la mode qui consiste à se couvrir, combien parfois au-dessous de ses vêtements l’on est, même dans l’état-major, petit et nu. Ce n’était pas pour faire des mannequins, tromper l’ennemi, et laisser rapporter à l’Allemagne atterrée par l’avion prussien qui chaque matin faisait sa visite, qu’au lieu de douze cents, ils étaient deux mille officiers, maintenant, occupés malicieusement, sur les bords de la Voulzie, à lui vouloir du mal... C’était que le général Anthoine arrivait, et qu’il interdisait, dans son premier ordre du jour, sous peine d’exclusion, d’envoi au front, — de mort, — les cols rabattus, les pantalons relevés, les manteaux à martingale. Des commandants de chasseurs à pied qui n’avaient pas le passepoil jaune réglementaire restaient immobiles à leur table, comme en des habits que le moindre mouvement découdrait à toutes les coutures. Au risque d’être dégradés, les chefs d’escadrons s’entassaient dans le train de quatre heures pour aller rechercher dans leur vieille cantine de Paris un col en celluloïd et leur vieux képi rouge, car le général avait ordonné le képi rouge à partir de midi, et l’avion allemand à midi avait pu voir Provins subitement fleuri de roses géantes. Les aspirants de hussards, dont les brandebourgs sont tressés des cheveux de leur bien-aimée, les prétendaient à haute voix, ingrate excuse, tressés en cheveux de Chinoise. Par les fenêtres, on voyait les tailleurs couper d’un seul coup de ciseaux les rebords des pantalons. Le général Anthoine arrivait : les caoutchoucs privés de martingale flottaient autour des maigres généraux; dans les manches des médecins-majors remontaient les beaux mouchoirs de soie comme dans les manches des jeunes filles ces longs épis barbus qu’on y glisse l’été. Seul le colonel Chabot allait à son bureau le front serein, sur des souliers poulaine vernis étreints par des guêtres patte d’oie bleues à bandes carmin, dans une culotte kaki passepoil vert, sous un dolman noir à col rouge, écusson mauve, et à gigantesques crevés bleus garnis de trente boutons d’or, avec un fez, un manteau couleur grenade rejeté sur l’épaule et doublé de crème ; et il souriait ; et il marchait au milieu de la chaussée ; et ce n’était pas qu’il fût le plus brave : c’était que sa tenue était réglementaire.

Ainsi se passa ma soirée... dans les transes. J’avais un col rabattu, les sentinelles me rendaient les honneurs avec pitié comme à ceux, décolletés, que l’on guillotine. J’évitais les cours intérieures, les façades. Je remis mes ordres par les fenêtres qui donnaient sur les routes, sur la campagne. Mes renseignements sur les canons portés et les fourrages américains, je les pris par-dessus des barrières, disparaissant au moindre bruit, comme un espion. A la direction de l’infanterie, centre du Grand Quartier, je pénétrai, malgré la canicule, en manteau, les autres officiers à cols rabattus m’imitaient, et l’on approche avec moins de précautions du pôle. Sur le fauteuil à pivot de Joffre, où Joffre parvenait à ne jamais tourner et, quel que fût le visiteur, parlait devant lui, dans la glace, et parfois rudement, à un brave reflet de Joffre, le général Anthoine tournait déjà à toute allure, comme une loterie, et celui de nous qui le gagnait n’était pas fier. Puis il sortit, pour faire museler les chiens civils, et je regagnai le coiffeur en m’abritant tous les quinze pas dans une porte, comme à Paris, les jours de raids.

Enfin le soir tomba, et nous nous retrouvions dans les tonnelles, au bord de la Fausse Voulzie. La journée de bureau close, tous les officiers venaient se mettre au frais dans les grands fossés de Provins, au frais et au repos, dans les plus larges tranchées de France, les plus tranquilles. La Fausse Voulzie dévalait et l’on entendait un murmure là où elle se heurtait à la vraie Voulzie. L’hôtelier plongeait dans la rivière les bouteilles de Graves gris. Pierrefeu, près de moi, rédigeait le communiqué, mais pour la première fois, depuis mars, tout sur le front était calme, et, de tant de téléphones, de tant de radios, un seul prévoyait pour la nuit du travail : une reconnaissance commandée par le lieutenant Michel… Ainsi, nous savions le nom du seul officier qui fût en guerre aujourd’hui… Ainsi, seul, de tant d’armées, Michel avait aujourd’hui avancé son dîner, renoncé à sa manille ; lui seul, assoiffé de vengeance, d’une main qui jamais ne caresserait plus, ouvrait l’étui de son revolver, mettait la crosse à nu, la caressait ; lui seul, une minute avant le coucher du soleil, impatient de son dernier jour, fermait les yeux une minute pour n’avoir désormais à regarder que dans la nuit ; lui seul, Michel, auquel son colonel enfin a parlé doucement et comme si ce nom était un prénom, voit sa montre arrêtée, frémit, hâtivement la remonte, à mesure reprenant courage ; on lui remet un petit dictionnaire de poche, on lui apprend trois, quatre mots allemands comme à ceux qui jadis allaient vraiment en Allemagne ; lui seul, toute la nuit, va se pencher doucement, doucement, sur la tranchée allemande, la tête la première, la bouche ouverte, comme pour boire à un gué… Mais Pierrefeu refuse de donner à la France le nom de celui auquel le général vient de remettre, avec mille recommandations, comme si c’était le flambeau de la guerre — attention, qu’il ne la casse pas, qu’il ne la casse surtout pas ! — la meilleure lampe électrique de la brigade…

Le lendemain, à cinq heures, je compris pourquoi le colonel directeur de l’infanterie, pendant tout le dîner prévenant, m’avait soudain demandé à voix basse si j’aimais Falconnet, m’approuvant à voix haute de l’aimer, puis à voix haute si j’aimais Natoire, me blâmant à voix basse de le haïr. Je compris pourquoi il les défendait et louait comme s’ils formaient un couple inséparable, déjouant les tentatives où j’essayais d’unir Falconnet à Fragonard, et Natoire à Houdon. Son planton vint demander si j’emporterais à Limoges, où était sa femme, deux objets détournés de Paris par crainte des obus, mais que le général Anthoine ne tolérerait certes plus dans son bureau, une petite Délie de Falconnet, la Découverte de Moïse enfant, par Natoire, et il parut lui-même bientôt, portant l’une de la main droite, l’autre de la gauche, et il venait vers moi, raide comme un I, me prouvant que tous deux avaient du moins même poids. Il tint, pour me convaincre, à déplier le Moïse, enroulé dans des cartes de fronts qui ne servaient plus, et justement orientales, Dardanelles, Basse-Serbie ; il l’ajustait dans le matin, changeant de hauteur et de place, quand se dérobait le gouffre de lumière qu’il voulait aveugler avec un Natoire. Nous étions à l’heure exacte où fut sauvé Moïse ; on comparait la Voulzie au Nil, on voyait que Natoire utilisait pour son aurore un vieux coucher de soleil. Puis je partis, tenant sur mes genoux la petite Délie, ainsi qu’un enfant rapporte de la ville un bocal de poissons rouges, prenant toute la journée la France de biais, de la Brie au Limousin, et gardant sur nos voitures, nos uniformes, les mêmes écharpes transversales d’ombre et d’éclat, jockeys fidèles.

Or, le soir même, j’étais étendu dans un lit, à l’hôpital de Châteauroux, avec des ballons de glace sur le ventre, et le major craignait une appendicite aiguë. J’étais dans une chambre à deux lits, peinte en blanc, près d’un adjudant blessé qui s’occupait à tuer les innombrables mouches avec une orange en caoutchouc. Souvent, et sans qu’on pût le prévoir car la salle était arrondie aux angles, l’orange partait par la fenêtre dans la rue, et toujours, sans qu’il fût besoin de sonner ou de crier, elle revenait, parfois après quelques secondes à peine, parfois au bout d’un long moment. Parfois une main qu’on voyait la posait sur le rebord, main tantôt grande, tantôt petite et comme d’un être plus ou moins lointain, et la balle venait à nous en roulant. Vers quatre heures, à la sortie du pensionnat, revinrent par des mains égales, des cerises, des fleurs, des journaux. Puis l’infirmière-major entra prendre mon nom ; son dernier poste avait été Cognac, garnison des Tchéco-Slovaques :

— Nasdar ! dit-elle en entrant.

— Sdar ! répondit mon voisin.

Et tous dans l’hôpital étaient ainsi dressés : c’est le salut des généraux et des soldats tchéco-slovaques… Elle me fit épeler mon nom comme on l’ordonne aux aphasiques, dire ma naissance, comme aux alcooliques, mon âge comme à ceux qui vont périr de vieillesse, me rassura et disparut.

— Dobra notché, cria-t-elle de la porte, car elle avait habité Hyères, garnison des Serbes, qui se souhaitent ainsi bonne nuit.

— Tché, cria mon voisin.

… Ainsi j’étais dans Châteauroux, où je fus interne sept ans et où jamais je n’étais revenu depuis les prix de rhétorique. Mon dernier soir dans cette ville, j’étais coiffé de neuf couronnes. Or… la fenêtre, aujourd’hui, donnait sur le Jardin public, sur les faubourgs et les prairies de l’Indre, comme autrefois celle de mon dortoir, et de Châteauroux, depuis dix-huit ans inconnu, je reconnaissais chaque bruit : ce glissement que je croyais de la rivière lointaine et qui était d’un petit canal tout proche ; cet ébranlement, le même, quand passait le train, car mon corps était de nouveau parallèle à la ligne Paris-Montauban ; ces battoirs là-bas qui battaient autour de ce que je croyais un étang et qui était, je le comprenais ce soir, mon cœur même ; mes amis qui maintenant peuplaient la ville faisaient juste, juste le même bruit que leurs pères ; les mêmes écoles de clairons, qui s’exerçaient dans le silence du crépuscule, pour entendre l’écho de leurs fautes ; ce froissement dont je n’ai jamais trouvé la cause, comme une lutte de grandes herbes, même l’hiver ; cette voix d’enfant, du même enfant ; et cette auto, et pourtant alors il n’était pas d’autos ; et ce ronflement d’avion en retard ; et tous ces bruits du soir résonnaient en moi plus encore, me faisaient mal, puisque j’avais grandi, grossi, puisque j’étais plus près d’eux d’un centimètre, j’étouffais dans cette gaine trop étroite ; et jusqu’au pas, jusqu’aux murmures des balayeurs soudanais dans l’escalier étaient pour moi un souvenir aigu, tant le son de cette ville était resté le même !

On frappa. La porte était un simple battant sans serrure. Par en haut, nous apercevions les cheveux, par en bas les pieds des passants. — Voici le docteur, voici l’économe, disait mon voisin en voyant les souliers. Il reconnaissait aussi les nations. Parfois ces pieds venaient de face, c’est qu’on allait entrer. Seule l’infirmière qui apportait le dîner entrait à reculons, à cause du plateau, appuyant du dos contre la porte.

— Voici un Américain, dit mon voisin.

Un Américain, en effet, venait à mon lit. Comme on découvre parfois, en Amérique, au fond d’une coque étrange, une châtaigne semblable aux nôtres, au fond du mot qu’il prononça je reconnus mon nom, et il me tendit une lettre :

— Je vois votre nom sur la feuille d’entrée, disait la lettre. Êtes-vous l’ancien élève de la pension Kissling, à Munich ? Je suis Pavel Dolgorouki.

Pavel Dolgorouki ! Mon meilleur ami pendant mes années de Munich ! Nous nous étions rencontrés à la gare même, nous heurtant de face, venus l’un vers l’autre de Moscou et de Paris sur le même axe étroit… Sa valise était égarée, et toute la première semaine de notre amitié, il porta mes vêtements du dimanche… Déjà l’Américain, voyant ma joie, dégrafait comme une nourrice son sein gauche et en dégageait un stylo… J’écrivis donc au-dessous des deux lignes, avec la même encre, et ma phrase en paraissait une traduction :

— Viens vite. Je ne peux bouger. Seize ans sans nouvelles de toi, car tu n’as jamais répondu à ma carte de Besançon !… Quelle joie de te voir !

L’adjudant mon voisin m’expliqua l’Amérique. Elle est le contraire de la France. L’hôpital avait des infirmières jusqu’à minuit : l’annexe américaine des infirmiers ; à partir de minuit, des infirmiers : l’annexe des infirmières. On s’y reposait le samedi et les hommes s’y promenaient tout nus, leur serviette à toilette autour du cou. On y demandait aux entrants, non point, comme aux Français, au cas où ils mourraient, le nom de celui qu’ils aiment le plus, mais le nom de celui qu’ils aiment le moins, pour qu’il pût avec sang-froid prévenir tous les autres.

Pavel Dolgorouki à seize ans ! Je revoyais, toute ronde et comme si elle était seule, sa tête… L’impression que donne une main blanche sortant du vêtement, chez lui sa tête la donnait. Toujours d’ailleurs il tournait cette tête vers ce qu’il y avait de clarté dans la pièce ou dans le jardin, vers la lampe ou vers le soleil, d’un mouvement lent et sincère, comme s’il arrivait à une vérité et non à la lumière ; s’il avait parfois à choisir entre deux lampes ; deux rayons, on pouvait être sûr, quand il s’installait sous l’un d’eux, que celui-là était le plus fort, d’un volt ou d’une demi calorie ; je ne vois son visage que miroitant et de couleurs changeantes ; grâce à lui il n’est pas une nuance du jaune au rouge que je n’aie vue sur des joues heureuses, car dans notre barque du Sternbergersee, j’ai suivi sur les siennes à peu près cent couchers de soleil ; toujours sous une projection de lune, d’allumette ; dans l’ombre il se taisait, attendant un bec de gaz pour me répondre ; alors, de sa main droite, il battait un peu la clarté devant ses yeux, comme on essaye un bain…

L’Américain revenait et me tendait la feuille.

— Cher Jean, disait Pavel, quelle malchance ! Je ne pourrai te voir. J’ai la jambe en mauvais état ; on m’embarque demain à six heures pour Bourges, où l’on m’opère. Mais écris-moi, écrivons-nous, je te réponds…

Pavel avait de grands cheveux blonds qu’il gommait, et il semblait toujours, au bal ou au réfectoire, arriver d’une plongée. À chaque instant il secouait la tête, habitude du temps où ses cheveux étaient bouclés, mais c’était ses yeux seulement qu’il secouait, et un peu ses lèvres ourlées, et un tout petit peu son nez… relevé à peine. Ses jambes ? il les croisait sans cesse et frappait son genou pour en contrôler le réflexe ; jamais la jambe ne remuait ; il n’y avait aucun réflexe en Pavel : il ne fermait pas les yeux si on le menaçait subitement du poing ; il ne s’écartait pas si l’on feignait de lui lancer une pierre ; il avait passé son enfance dans un palais, admiré de tous, et y avait pris la confiance d’un chat couché dans la vitrine d’un magasin qu’une vitre sépare toujours de la caresse ou de la menace ; il ne courait pas en voyant un accident ; il n’avait aucune pitié en voyant un pauvre, de haine en voyant un lâche, et quand ses amis aux trains partaient pour toujours, il les saluait par des gambades, comme s’ils arrivaient, tout triste…

Neuf heures avaient sonné ; la lune se levait, et tout ce qu’il y a d’amoureux et de modeste sur terre, tout ce qu’écrivit sur le Berry, d’une encre invisible, le jour, la nostalgie ou la candeur, le cours de l’Indre trompeuse, les bassins ovales du château Raoul, éclatantes voyelles, à sa lumière devenait soudain visible. L’adjudant déjà dormait. Pour qu’il ne fût point dérangé, je fis éteindre les lampes, à part celle de mon lit, et apporter un paravent. C’était le paravent dont on sépare d’habitude, quand l’agonie approche, le mourant de son voisin. Sur une face il était vert avec des oiseaux japonais ; de l’autre, jaune sans dessin… J’imagine qu’on place les oiseaux du côté du mourant… et j’écrivis à Pavel…

Mon cher Pavel,

C’est cela, bavardons toute la nuit par lettres. J’ai déjà fait cela tout le jour, au Mont des Oiseaux, avec mon voisin de lit, qui était sourd tout à fait. Nous voilà devenus — sale guerre ! — sourds ou invisibles. Mais te rappelles-tu qu’à la pension Kissling nous passions déjà le cours de botanique, face à face, à nous écrire ? En ouvrant les enveloppes, nous nous collions les doigts à la gomme toute fraîche. Tu me demandais par le langage des muets l’orthographe des mots français que tu connaissais mal, avec le signe de détresse quand c’était un nom propre, et je savais toujours cinq ou six mots de ta lettre (le mot « parages » et le mot « œdème » entre autres, que tu t’obstinais à employer) avant de la recevoir. Je t’avertis que tu commets toujours la même faute sur mon nom. Il se termine par un x et non par un double z… Te rappelles-tu aussi les lettres que nous nous adressions et que nous allions déposer tout exprès, à la grande poste, pour l’expérience, dans la boîte de l’étranger. Elles nous revenaient toujours par la distribution du soir, glissées sous notre porte, à nos pieds, plus infaillibles qu’un boomerang, et sans que jamais le postier munichois ait eu soudain cet éclair qui rend exotique une ville à son habitant même ; avec je ne sais quoi pourtant de leur séjour de quelques heures parmi ces lettres en route pour Melbourne, pour l’Ouganda surtout et les colonies allemandes, pour Samoa. Tu as presque la même écriture, un peu plus grosse cependant, et tu mets des ~ sur ton double n comme si tu revenais d’Espagne ou du moyen âge.

Mon infirmière va dans ce que tu appelais tes parages. Je lui donne ce mot. Comment es-tu ? As-tu changé ? Pourquoi m’as-tu laissé partir sans me dire adieu ?


Mon cher Jean,

Toi, tu n’as pas changé. Toujours tu me fais des reproches. Tu oublies que tu t’amusais à me donner de fausses orthographes et que par tes conseils j’ai écrit pendant dix ans le mot russe avec un c. Maintenant encore je me retiens difficilement de mettre une cédille sous l’s. Ce que tu appelles un double z est un x russe. Pour l’affaire des adieux, apprends que je suis revenu la veille de ton départ, en cachette, de Garmisch, avec Yourf. Je suis resté une bonne heure sous ta fenêtre, je n’ai pas osé monter à cause du père Kissling. Moi j’aurais deviné que mon meilleur ami était dans la rue, avec un chien lapon, dont il maintenait la gueule, par crainte des aboiements, chaque fois que de ton rez-de-chaussée, du café Stéfanie, un des peintres polonais sortait, craquant des allumettes pour son dernier cigare. Yourf détestait les allumettes. J’ai repris le train de deux heures pour Schliersee ; nous sommes arrivés sur la montagne juste pour le lever du soleil, et Dieu sait, en le voyant paraître, ce qu’a pu aboyer Yourf. Je n’ai pas trop changé ; toi sûrement pas, je te vois trop bien encore. Parles-tu toujours en écartant des deux mains l’échancrure de ton gilet, comme notre sainte de la Theatinerkirche qui s’ouvre ainsi la poitrine et montre tout son cœur ? On ne voyait d’ailleurs le tien qu’à moitié. À la grande poste justement, quand tu avançais à petits pas vers le guichet des lettres restantes, pris entre le groom des Quatre-Saisons et une vendeuse de Wertheim amie des seconds ténors, tu devenais soudain irrascible, tu m’éloignais… Un vrai œdème !… Tu me giflas même un jour, quand je faisais collection des gens célèbres, Strauss, Reger, sur le pied desquels j’avais marché, et que je prétendis toute une journée écraser le tien. Ou bien le dimanche, quand il pleuvait sur la Bavière et qu’assis à ta fenêtre nous passions la journée, avec jumelle et chronomètre, à chercher celui des tramways circulaires qui faisait le plus vite le tour de Munich, tu me dictais les numéros et les temps d’un langage si dur que j’avais envie de mettre des cédilles sous chaque chiffre. Je pensais que tu serais un grand ministre et je t’espionnais d’après la Vie de Gladstone enfant volée au père Kissling. Mais jamais tu ne faisais les choses comme Gladstone. Tu ne préférais pas l’encre rouge et le papier oignon. Tu ne te fâchais pas avec ta fiancée au sujet des pois de senteur. Gladstone aimait scier les bûches, abattre les arbres ; je te promenais dans les bois de Lockham, sans résultat. Gladstone aimait la liberté, tu étais un tyran, tu m’éloignais à ton gré de la Spatenbraü pour me traîner au Luitpold, sans voir que c’était m’éloigner de Fanny, que j’aimais, pauvre Fanny, pour me donner à Mitzi… Pauvre Mitzi !…

Ton infirmière repart. À tout à l’heure.


Mon cher Pavel,

Te rappelles-tu comme je t’enviais, à chaque fête, de partir pour Lucerne ? Tu rapportais d’ailleurs de la Suisse tout ce que les autres rapportent de la mer, des coquillages, des étoiles sèches, des bérets de marin, et une fois une perle vraie pour ma cravate. Te rappelles-tu, pendant la guerre japonaise, quand tu restas trois mois sans recevoir d’argent de poche ni de lettres, et que tu écrivis un programme des dix grandes aventures de ta vie, racontant chacune pour dix sous et la vendant écrite pour un mark ? J’achetai « Premier Aiguillage », où ta nourrice te perd à la gare de Berlin et où tu es retrouvé sous la locomotive, criant à cause de la chaleur. Je désirais « Premier ébat du cœur », mais tu le donnas à Borel. J’ai toujours cru — tu disais non — que tu avais une préférence pour Borel. Avoue-la aujourd’hui. Je peux te dire maintenant qu’il te volait. Il passait la main sous le volant de ton casier, le soulevant à peine, et puisait à ton chocolat. Sans mesure : dans une seule étude, il vola dix tablettes et il allait les manger loin de toi, c’était sa seule pudeur. Je m’assis au dixième vol sur le casier ; je sentis son poignet craquer. Il ne poussa pas un cri et je n’osai le dénoncer…

Que de progrès tu as faits en français ! Tu n’as pas encore employé une seule fois le nom des saisons. Te rappelles-tu que tu parlais d’elles si souvent, c’était ton seul vocabulaire, que le père Kissling te forçait à ajouter entre parenthèses une courte description chaque fois que tu prononçais le mot été ou le mot printemps ?… Au printemps (quand les feuilles poussent). En été (quand le blé mûrit). Tu affectais de te tromper et tu appris un jour tous les fruits des tropiques pour les loger dans l’hiver. C’était justement l’hiver ; il te conduisit, furieux, à la fenêtre, te montra la neige, te la fit toucher, tu bondis et revins un quart d’heure après, chargé de bananes, d’ananas et de mangues, mais enrhumé pour quatre jours. Que de faux renseignements nous lui avons ainsi donnés sur ces quatre saisons ! L’été (quand les femmes meurent). Le printemps (quand les enfants naissent) !

Dis-moi tout ce qui est arrivé à la pension après mon départ. As-tu revu Mimi Eilers ?


Mon cher Jean,

Je ne suis resté que vingt jours à Munich après toi. Voici les dernières nouvelles, elles datent de seize ans. Mais cela prolongera ton passé de trois semaines. La Vierge forte est retournée à Halle avec toutes les photographies des tableaux de la Pinacothèque où l’on voit des héros grecs de face. Tous les Bellérophon et les Icare de profil, elle les a dédaignés. Tu te souviens d’ailleurs que dans la rue elle nous accueillait avec des clameurs de joie si nous marchions droit sur elle, et nous saluait à peine si nous l’effleurions de côté. Les Grizzi devaient partir, le frère peintre pour Florence, le frère électricien pour Fribourg, mais leur mère arriva de Rome, ravissante, avec des malles à couronne de comtesse, et l’électricien partit pour Florence, le peintre pour Fribourg, on n’a jamais su pourquoi. Fedia Botkine ne m’a jamais écrit ; je sais que son père a été ministre à Amsterdam, puis à Tokyo, puis à Lisbonne : je suis ainsi sa trace sur tant de mers, sans savoir ce qu’il devient lui-même, par son gros père, comme un sous-marin par sa bouée. De Miss Isaacs, j’ai l’impression parfois de recevoir des nouvelles ; c’est faux : c’est que je retrouve sa photographie en la passant de portefeuille usé en portefeuille neuf, et je la revois ainsi tous les deux ou trois ans ; elle est assise sous les arcades du Jardin anglais ; elle sourit, on ne voit aucune feuille, aucun arbre, mais on devine que c’est l’été (quand les Américaines ont trente-deux dents) et qu’elle suce de la glace. Notre maître de déclamation Vogelmann Vollrath, que tu n’appelais jamais que par la traduction française de son nom : l’homme-oiseau plein de conseils, était très malade à mon départ. J’ai depuis seize ans l’impression qu’il n’a plus, pauvre badois à ailes, qu’un jour à vivre.

De Mimi Eilers je ne sais qu’une seule chose, et je viens de l’apprendre à la minute même, car jusqu’ici je n’y pensais point : elle a trente ans. Je me suis brouillé avec elle le jour même où j’ai réussi à lui parler. À l’exposition du corps de l’archiduchesse Gisèle, je l’avais aperçue, après moi dans la file. C’était le premier cadavre qu’elle voyait ; j’attendis : je voulais saisir sur son visage le premier reflet que jamais y jeta cette sinistre aventure. Ce fut un reflet tout rose : elle se savait observée et se protégea de la mort par la pudeur. Je m’approchai d’elle à la sortie, dans le salon en papier mâché de la Résidence. Mais nous avions eu le tort de l’accabler toute la semaine de ces cartes postales allemandes gaufrées, sous lesquelles elle pouvait reconnaître avec les doigts, même en refusant de lire, des cœurs percés de flèches, des Tyroliens étreignant des Tyroliennes, et elle m’échappa. Je la rattrapai.

— Bonjour, mademoiselle.

— Passez votre chemin, monsieur.

Elle allait trop vite pour qu’on la dépassât, et j’étais pressé. Je marchai donc malgré moi tout près d’elle :

— Comme vous êtes jolie, mademoiselle !

— Que vous l’ayez remarqué m’en dégoûte, monsieur.

On voyait qu’elle avait pour maîtresse de français Mlle Kolb, si énergique dans son vocabulaire et dont chaque phrase contenait, tu te rappelles, le mot « ignoble » ou le mot « dégoûtant ». J’étais déconcerté ; devant la maison du vieux Possard je dis, car je ne trouvais plus d’inspiration que dans les objets extérieurs, et rien dans le mobilier de mon âme :

— Tiens, le vieux fou déjeune !

— De plus fous sont en liberté, monsieur.

Devant la fleuriste, devant la brasserie, je lui tendis ainsi le mot « fleur », le mot « saucisse blanche », sur lesquels elle se jetait comme un serpent qu’on agace d’un bâton. Ou bien, si ma phrase avait trois parties, elle répondait à chacune, et dans l’ordre.

— Qu’il fait beau, quel soleil agréable, mademoiselle Mimi.

— Qu’il fasse beau excite mon dégoût, monsieur. Ce soleil me fait vomir. Que vous m’appeliez par mon nom me rend répugnante à moi-même.

— Au revoir, mademoiselle.

— À ne jamais vous revoir, la vie serait une infection !

Alors, je m’en repens, je la pris par le bras, je la forçai à me regarder, j’étais timide, si timide ! mais je ne sais ce qu’elle découvrit sur mon visage, le premier qu’elle vit de face après la face de la mort. Je la tenais juste d’un doigt : elle se débattait violemment et sans pouvoir se libérer. Je ne l’effleurais que du bout de ma plus faible pensée : tout son cœur, tout son cerveau se révoltaient sans mesure et en vain. Elle m’entraîna ainsi jusqu’à sa porte, comme un oiseau son faible piège. Je ne l’ai plus revue.

J’ai demandé à mon Américain comment tu étais fait. Il n’a même pas pu me dire si tu avais de la barbe. Laisse-le te regarder de près.

… Si j’ai changé ? Dis-moi d’abord un peu comment j’étais, à seize ans. Donne-moi un peu de mes nouvelles. Je n’ai ni photos, ni lettres de ce temps-là et tu es, — avec moi, que je ne crois pas, — le seul témoin que je rencontrerai jamais.


Cher Pavel.

Comment tu étais fait ? Te rappelles-tu ce bal masqué où Julia von Lilienkron me confia son collier pour une semaine. Ce soir-là je revins seul ; ce collier, à moi, me donnait l’humeur vagabonde ; j’avais un peu pressé Julia sur mon cœur, et pendant qu’elle dansait ses pyrrhiques avec la marque imprimée de toutes ses perles autour de sa gorge comme si on l’avait retirée à temps, par ses pieds nus, déjà mordillée, de la mâchoire d’un monstre, je longeai l’Isaar, les balustrades du Maximilianeum, et tout chemin enfin qui me laissait un côté libre. Je rentrai ; je déposai le collier sur mon bureau, dans une boîte de verre. La lune l’inondait, jamais collier en pension ne fut nourri aussi abondamment. Je me mis à écrire ; la boîte était à la place de l’encrier, dès que je cherchais de l’encre, ma plume s’y heurtait. J’écrivis ton portrait, le dos à la fenêtre ; du café Stéfanie sortaient peu à peu les habitués, Wedekind et sa femme, et j’entendais plus clairement la voix de sa femme, car il la portait toujours à califourchon sur son dos ; Kurt Eisner, qui soufflait pour le nettoyer dans son fume-cigarettes jusqu’à ce qu’il sifflât ; — parfois, les jours de grande fumerie, je n’entendais le sifflet que de très loin, près de l’Académie ; Max Halbe avec Lili Marberg, et j’entendais tout près la voix du gros Halbe comme si cette fois c’était Lili qui le portait sur ses épaules. J’écrivais lentement ; pour chaque phrase sur toi, je devais céder ainsi tout un écrivain bavarois, parfois avec son supplément femelle. J’écrivais le prologue d’un roman appelé « Pavel et Régina ».

» Pavel, disait à peu près le premier chapitre, Pavel ne pardonnait jamais une phrase méchante prononcée devant lui. Enfant, alors qu’il n’avait point encore le droit de parler à table, si l’un des convives attaquait un absent, il frémissait, ses dents claquaient, il donnait tous les signes que provoque le vrai venin. Ses gouverneurs avaient dû veiller à ne jamais porter de jugements sur ses amis ; on ne condamnait point, on n’exécutait point autour de lui. Les domestiques renvoyés partaient pour cause d’héritages, de noces… Ses maîtres s’habituaient à lui parler sans rigueur des défauts, des crimes. Si l’un d’eux décrivait un péché mortel, il surveillait les yeux de Pavel, excusant le péché à la première larme, à la première pression de son âme. Les méchants donc y gagnaient. Des travers intolérables vivaient en paix autour de lui. En somme il avait ses pauvres, mais c’était la vanité, le vol et la luxure (Borel en un mot). Il était curieux de l’entendre discuter l’histoire avec Régina, qui ne voulait connaître des héros et des rois que leur mort, alors que lui ne les connaissait que de leur naissance à une période brumeuse où ils disparaissaient sans périr.

» Pavel était beau. La mode n’y était pour rien, ni son âge. Tous ses portraits d’enfant étaient beaux — ses portraits de vieillesse aussi, sa mère, son grand-père — et Régina ne pouvait éprouver de défiance pour une beauté qu’il portait comme on porte un grand nom. Sa prunelle surtout était si large que Régina n’avait qu’à s’asseoir à peu près en face, pour se servir avec lui, tendrement économe, d’un seul regard.

» Pavel avait des tics. Il touchait ce qu’il admirait. Si l’un de ses amis étrennait une cravate, toute la journée il le tenait par cette laisse même, l’étranglant. Dans les pinacothèques, il arrivait à toucher du doigt, en dépit des gardiens, ses tableaux préférés, d’un geste sûr, comme s’ils avaient vraiment un point sensible. Régina redoutait qu’on fit devant lui l’éloge de ses cheveux, ou de ses bottines, car il arrivait aussitôt et les touchait. Le pianiste qui jouait du Mozart avait toutes les peines à l’empêcher de taper sur la note qui lui avait plu dans la précédente phrase, et, ses mains occupées, défendait le piano des épaules ou des avant-bras.

« Pavel était généreux ; il passait les journées à maintenir l’équilibre entre les prévenances du monde et ses réponses. Il était peu d’oiseaux qu’il n’eût suivis des yeux jusqu’à ce qu’ils disparussent, m’empêchant de parler ; peu de petits Turcs bossus rêvant sur les ponts de l’Isaar près desquels il ne se fût accoudé une minute, une seconde s’il était pressé, composant malgré lui son corps sur le leur, se voûtant ; toute forme humaine lui était un moule ; ou bien il se libérait des objets en prononçant en français le nom de leur couleur : Rouge ! l’entendis-je un jour crier du haut du Maximilianeum ; bleu ! vert ! Et l’écho nous revenait. C’était que Pavel se libérait, non pas d’un perroquet, mais de Munich tout entière, toits, tramways et arbres, et il descendait tout léger… »

Je n’allai pas plus loin cette nuit-là, Pavel. Le jour me surprit, et j’entrai dans ta chambre. Tu venais du bal Gœthe, où tu avais figuré en Gœthe centenaire. Fauteuils, tables, lit, tout dans ta chambre était jonché des défroques de centenaire, de perruques, de joncs à bec, de culottes puce, de tabatières…, Toi, endormi, tu éclatais, tes yeux fermés dans de beaux sourcils neufs : de ce passage dans la vieillesse, il ne te restait qu’un peu de rouge aux joues.

Voilà ton portrait. Voilà ce que je comprenais à tous tes petits Pavlovitch de gestes et de soucis… Et moi ?


Cher Jean,

Pourquoi me rappelles-tu mes retours du bal masqué ? Pourquoi étions-nous ces jours-là, sous nos loups, si graves ? Pourquoi ne me semble-t-il avoir porté les vérités de notre enfance que sous ces déguisements ? Les balayeuses à jupon vert sous leur chapeau à queue de chamois arrosaient déjà à flots le macadam ; les becs de gaz se reflétaient sur le dernier fond des rues inondées et, dans l’avenue des Théatins, copiée sur Venise, nous paraissions marcher sur les eaux. Un vieux professeur rentrait à la dérobée, et ses lunettes flamboyaient tout à coup — comme les yeux des chats qu’effraie la nuit une auto. À travers les jardins royaux et les places semées de palais grecs, byzantins, florentins, qui semblaient, eux aussi, déguisés pour la nuit, nous rentrions sous ces masques que nous dictait je ne sais quel indéfinissable contraste ; toi en pâtre suisse et moi en Bettina Brentano ; toi en Agamemnon et moi en bouc de Goya ; ou, simple échange, toi en Russe et moi en Breton ; chacun agrippé à l’arme ou au bâton de l’autre, et nous avions tous les silences, tous les attachements et les éloignements subits que peuvent avoir entre eux les gens qui se tiennent par des épées ou par des thyrses. Des mandolines résonnaient au loin, étouffées, car il gelait et les musiciens pour rentrer avaient mis leurs gants. Quand la sentinelle du duc Cari Théodor avait le pantalon noir des Prussiens, nous criions : Vive la Bavière ! et nous nous sauvions, enjambant les tuyaux d’arrosage en soulevant nos manteaux et nos traînes, comme des dames…

Ou bien tu parlais, avec tes mots français si purs. Je te prenais le bras, car on ne pense jamais mieux à toi que si l’on te prend et te serre. Je me disais que douce est la certitude de posséder un ami qui, devant la mort, devant le mal, devant un supplice honteux, se plaindrait dans un langage noble, ne pourrait appeler à son secours que les dieux honnêtes, les hommes honnêtes. Jamais un juron dans ton langage ; tu donnais je ne sais quel honneur aux noms propres et c’est depuis toi qu’ils me laissent dans la bouche leur sens ancien, comme un noyau. Aussi je ne m’étonnais pas de te voir inspirer tant de confidences ; moi, je n’avais pas de pensées secrètes, mais tous mes mouvements secrets arrivaient près de toi à ma surface. Si souvent quand j’entrais dans ta chambre, un visiteur ou une visiteuse se taisait brusquement, tendait une main vive vers son chapeau ou son pardessus, comme si je l’avais surpris nu : il venait de mettre en gage un secret. Dès lors, entre vous deux, se jouait une intrigue qu’il ne soupçonnait pas toujours. En toi le secret grandissait, tu savais par des phrases hostiles le défendre contre son maître, quand il avait démérité. S’il le négligeait, l’oubliait, cela allait mieux encore ; tu l’adoptais pour toi-même. J’étais irrité de te voir accepter sans choix tous ces dépôts ; de te voir parler avec complaisance à des imbéciles, à des inconnus, comme si tu supposais à leurs actes vulgaires une raison. En chaque indifférent, en chaque médiocre, tu respectais un secret possible, et, moi, tu semblais me juger non d’après ce visage, que toi-même disais franc, non par mon langage un peu simple, ou par ces douze aventures de ma vie qui me rapportèrent douze marks, mais par quelque qualité étrange, que tu finirais bien un jour par connaître, et qui était la clef de cette clarté, de cette simplicité… Ne t’en prends qu’à toi, alors que ma mère était Russe, si je t’ai avoué qu’elle était Persane — un jour à Tegernsee où tu semblais chercher des ombres sur mon visage et où j’avais honte de ma peau blanche, — ce jour-là où la kronprinzessin voulut jouer avec nous au tennis, et où nous relancions la balle doucement, doucement, car elle portait un fils.


C’est ainsi que s’écoula la première veille. Déjà les blessés endormis sur leur côté droit se tournaient péniblement sur le gauche, sur le cœur, et commençaient la part inspirée de leur nuit. C’est ainsi que nous oubliions tous deux de nous parler de la guerre, et des seize ans passés. Chacun interrogeait avidement ce miroir inespéré qui lui renvoyait son image, un miroir ami, une image jeune. Et les réponses nous perçaient ou caressaient comme un feu de lentille. Tous deux vêtus à nouveau de chemises raides de lycéen, tous deux anonymes, rasés de frais, épurés aussi par le mal, nous étions aussi nets et miroitants qu’il faut l’être pour se renvoyer des souvenirs. À ce monde, à ce présent nous appartenions aussi peu que possible, et l’on entendait juste les bruits que fait la terre quand le temps suspend son cours : les vraies glaces sur les commodes craquer, les infirmiers américains poser des tasses sur le pavé du couloir, les infirmières les écraser… Dans ce même lit où les enfants berrichons ambitieux s’étendent tout droits et dorment tendus sur je ne sais quel méridien, voilà que nous retrouvions, cette fois, le passé ; un passé que nous nous entendions à ne pas détruire, à garder intact en ne prononçant pas le nom d’un nouvel ami, à ne pas décolorer en disant le nom d’une nouvelle ville ; en n’y mêlant rien des seize autres années ; en craignant toute nouvelle de nous-mêmes, comme si elle dût être décevante, comme s’il était évident qu’en vieillissant on démérite ; comme s’il était la règle que deux jeunes gens impétueux et parfaits devinssent, une fois écoulés dix ans de paix et six ans de guerre, des hommes paresseux et des lâches…

Minuit sonna. La grande horloge de l’hôpital était entre nos deux chambres. Chacun, effleuré par une onde différente, par une caresse autre du temps, se sentit soudain d’un autre âge que l’autre. Un long moment les infirmiers nous abandonnèrent, car c’était leur relève. Nous attendions, énervés, comme deux amis au téléphone dans un danger quand la demoiselle coupe le fil. Il y avait aussi à lutter contre le sommeil ; je m’endormis ; une minute, comme si la téléphoniste s’était trompée, j’eus à parler avec un enfant situé juste aux Antipodes, dont le bras s’allongeait vers moi, s’allongeait, un peu coudé naturellement pour épouser la courbe de la terre ; puis, cette fois la téléphoniste s’était trompée de plusieurs chiffres, avec moi-même général entrant dans Munich ; j’étais nu-tête ; sans qu’il y eût aucun étendard autour de moi, j’avais le visage martelé, martelé, comme quand j’étais soldat près du porte-drapeau et que le vent me poussait dans les joues les franges de métal ; vingt filles munichoises, leurs coques sur les oreilles, inclinaient jusqu’à terre leurs têtes pâles, pâles, et, comme elles restaient courbées une minute, les relevaient rouges, rouges…

Mais jamais ami ne fut réveillé plus doucement ; l’envoyé de Pavel était maintenant une infirmière ; de sa main elle ouvrit elle-même mes yeux, jamais téléphoniste ne redonna plus tendrement un fil. Digne de Jackson-City, sa patrie, seule ville du monde où la place publique soit entourée de sept temples pour les sept modes d’amitié. Miss Daniels s’amusa de notre aventure et s’y engagea comme esclave ; elle promit de nous empêcher de dormir ; par des tisanes, par du rhum, nous drogua comme des coureurs, et prit sur elle, voyant ma soif, d’ouvrir une bouteille de champagne. Le bouchon sauta ; réveillé par ce bruit qui, dans les hôpitaux, annonce une mort prochaine, derrière le paravent mon voisin se retourna soudain, se retourna, comme un dormeur derrière le bouclier de tranchée sur lequel une balle ricoche… Mais toute femme, mais une Américaine même, est trop faible, trop curieuse, pour maintenir à leur distance deux âmes d’hommes qui s’appellent et s’évitent. Miss Daniels me regarda, et en se penchant, pour tout rapporter à Pavel ; elle toucha mes cheveux, mon poignet, regarda ma feuille de fièvre. Pavel sut que je n’étais pas chauve, il sut combien de fois mes artères battaient par minute et, à un dixième près, ma chaleur ; elle apporta des fleurs, remua quelques meubles, installa dans la chambre je ne sais quelle ressemblance avec la chambre de Pavel. Elle découvrit le Natoire, le déroula, disparut avec lui, et au retour étendit près de moi, sur mon lit même, tout gonflés encore d’air et s’affaissant comme arrachés à un fantôme, les habits de Pavel.

Un uniforme lamentable. Un vieux pantalon, avec une jambe coupée, avec des pièces neuves comme on en met aux panneaux dans les cibles, et l’on devinait maintenant que Pavel les Allemands le visaient aux jambes. Une capote un peu plus neuve, mais délabrée aux coudes : la guerre usait les vêtements de Pavel aux mêmes places que la pension Kissling. Pavel sans doute au combat s’accoudait, comme sur la fenêtre à vitraux de Schwabing, prenait sa tête dans ses mains. Quand Miss Daniels fut partie, je fouillai cet uniforme, ainsi que je le faisais parfois d’un tué, devant les lignes, la nuit, m’étendant contre le mort, parallèle, caché par lui — et quand une douleur traversait mon côté droit, m’arrêtant une minute, rigide et la main soudain immobile dans une de ses poches, comme autrefois quand une balle passait dans le voisinage. Il s’agissait, il s’agissait justement d’identifier Pavel.

C’était peut-être Pavel. Mais rien, comme d’ailleurs jadis dans ses vestons, qui aidât à le reconnaître. Il déchirait ses lettres dès qu’il les avait lues, ses photographies dès qu’il les avait vues et c’est encore dans la glace qu’il se regardait le plus longuement. Rien qu’on n’ait pu trouver dans la poche du premier tué venu ; à part justement un petit miroir cerclé d’or, tout ce que contiennent les poches d’un soldat : du côté droit, ce dont on a besoin à chaque heure, ce qu’on atteint facilement, un porte-monnaie décousu dont on pouvait obtenir les sous en le secouant comme une tirelire ; un gros couteau de l’armée suisse, pays où l’on mange ; un mouchoir tout rouillé, rouge et vert, à dessins anglais, pays des rhumes ; du côté gauche, ce qui n’est nécessaire que toutes les semaines, tous les mois : un jeune porte-monnaie en cuir violet, un petit couteau damasquiné de l’armée norvégienne, pays où l’on sculpte, un mouchoir de pur fil, celui que l’on garde pour la blessure ou pour une rencontre, gris sur les deux faces, mais à l’intérieur tout blanc comme un livre. J’étais ému de voir Pavel croire encore, comme un simple soldat, malgré l’âge, malgré la guerre, que tout objet a deux buts — couteau ou bourse — orner, servir. Le tout saupoudré de ces grosses miettes de pain, si dures, de ces fragments de chocolat, de ces graines de riz, qui font que des moineaux se mêlent aux corbeaux pour picorer les cadavres. Le tout mélangé de ces correspondances du tramway Montparnasse, de ces bonnes aventures données par des sourds-muets et disant, au-dessous d’un dessin de taureau : Votre caractère est affable… si tristes quand on les retrouve dans sa poche à l’étranger, plus tristes encore dans les goussets des morts. Il manquait seulement le livret militaire, que Pavel avait dû déchirer le jour de la mobilisation après y avoir contrôlé soigneusement ses noms et s’il savait nager. Tous ces objets enfin qui, sur mon lit maintenant rassemblés, paraissaient les rouages d’une horloge démontée, et que je remis chacun dans la poche exacte, bon horloger après quatre ans, sans qu’il m’en restât un seul inutile et mystérieux. Cher Pavel, anonyme et parfait dans les combats, ainsi que tous, comme une montre !

La lune était couchée ; toutes les lumières étaient mortes ; il n’y avait plus de clair, dans l’hôpital et dans Châteauroux, car Miss Daniels ne se souciait pas de tomber ou de se heurter, que le court chemin qui menait sinueusement, par des escaliers et par des angles droits, de chacune de nos deux chambres à un ami inaccessible…


Une femme curieuse ne tourne pas en vain autour de deux cerveaux.

— Et dans la vie, qu’as-tu fait ? m’écrivit enfin Pavel.

Car, un peu ivre de Champagne, il laissait Miss Daniels faire un trajet pour une seule phrase.

— Rien d’irrémédiable, Pavel. J’ai voyagé… Je ne suis pas marié… Je travaille… En te quittant j’ai préparé plusieurs diplômes en Sorbonne et à Harvard ; il est deux ou trois petits arpents de science et d’art où je détiens, plus qu’aucun homme au monde, la vérité, et où je reçois désormais ceux qui s’y aventurent : la question des salaires agricoles dans l’arrondissement de Lapalisse, les rapports métriques entre les hymnes d’Alamanni et les odes pindariques de Ronsard, avec une annexe sur les rythmes mouvants de Platen ; la distinction dans les dialogues sur l’Amour de Léon Hébreu entre les degrés du demi-cercle et du cercle entier des choses. Voilà les trois petits fonds de la connaissance humaine où je suis le seul à avoir pied… Et toi ?

Miss Daniels courut.

— Je suis comme quand tu m’as connu. J’ai voyagé. Je suis célibataire… Je travaille…

Ainsi, par peur d’être déçus, nous nous entêtions à vouloir rester l’un pour l’autre ce que nous étions autrefois et nous avions toujours ce moyen de nous dire semblables l’un à l’autre. Parler de nos métiers ? Comment supposer qu’ils soient deux métiers égaux, comme nos destins autrefois. Pourquoi prouver à l’un qu’il avait perdu la course ? Du moins, chacun derrière le mot célibataire et le mot travail, nous étions à l’abri… Ou plutôt, je le compris plus tard, chacun craignait peut-être de rencontrer en l’autre un homme mûr, alors que lui-même ne l’était pas. La seule ressemblance entre Pavel et moi était que le sort nous avait désignés, avec peu d’autres, pour une jeunesse vivace, parfaite, que dès dix-sept ans nous avions reconnue, à ce point ménagée et soignée que nos défauts et nos qualités de quinze ans n’étaient pas devenus ceux des hommes, mais de gigantesques défauts et qualités d’enfant… Ou plutôt… Mais de cela je parlerai un autre jour…

— Cher Jean, m’écrivit Pavel, Miss Daniels m’avoue que tu as fouillé mes poches. Il manquait mon portefeuille. Je t’envoie le seul papier qu’il contînt. Il te renseignera mieux sur moi qu’un éphéméride. Mais envoie-moi une lettre du tien — tu en avais toujours cinquante, — au hasard…

La lettre que m’envoyait Pavel était usée aux plis ; il l’avait recollée, à défaut de papier gommé, avec de vrais timbres ; l’enveloppe était rongée sur tout son contour, comme si l’on avait dû ouvrir au coupe-papier les quatre tranches pour l’avoir.

« Pavel, disait la lettre, je vais ruiner en une seule fois tous vos projets, je n’irai pas demain à l’exposition de vos paysages ; je n’irai pas non plus après-demain voir votre marchand de couleurs ; le mois prochain je ne vous épouserai pas ; je n’aurai pas, le jour de mon mariage, une robe dessinée par vous ; je ne m’étendrai pas dans ce lit dont vous aviez fait le plan ; je ne regarderai pas avec vous, d’un balcon, cet horizon de Florence dont vous m’avez, un jour, tracé la ligne au crayon, ni même celui de Rome, plus beau, que vous avez dessiné à l’encre, ni cette troisième ville non plus dont j’ai oublié le nom, la plus belle, à la sépia. Je n’aurai pas constamment d’un de mes objets, d’un de mes enfants, ces croquis qui, pour moi, les redressent et les corrigent, car vous peignez toujours debout et vous êtes plus haut que moi. Je ne cueillerai jamais ces grosses châtaignes de Russie dont vous m’avez dessiné les coques. Je ne verrai plus de peintres… ni vous, ni vos amis. Je vais vivre désormais sans être vue, j’épouse un ingénieur. Quelquefois, de loin en loin, d’un œil fugitif, de votre œil, je regarderai ce que je pourrai voir de moi mes genoux, mes mains… Pardonnez-moi. J’étais déjà fiancée et n’ai pas osé vous le dire… »

Rien n’est varié dans ce bas monde, j’avais juste la même lettre dans ma ceinture…


Mon cher Pavel,

Avec quoi m’écris-tu ? Est-il possible qu’avec un stylo tu réussisses autant de pâtés et d’éclaboussures. Tu dois être le blessé de France qui a le plus de taches d’encre à ses draps.

Ci-joint une lettre…

« Jean, disait la lettre, vous savez maintenant à quoi j’ai employé chaque heure de ma journée. J’y ai fait tenir un enterrement, un baptême, un mariage. Cela ne vaut évidemment pas une mort, une naissance, des aveux. Mais, même caressée à travers des voiles ou des tentures, la vie a son prix et l’on sent tous ses membres. Entre ces cérémonies, car vous ne supposez pas qu’elles aient eu lieu dans la même famille, j’ai pris le temps de songer à vous. Vous avez rendu ma pensée paresseuse, elle ne dépasse plus le premier cercle de mon cœur. J’avais pris dans la voiture, non pas vos derniers vers, mais ce cahier de vos devoirs de classe, quand vous étiez en quatrième. J’adore la narration du petit naufragé, quand le jeune tigre est devenu une accorte tigresse et s’entend enfin avec le chien. J’adore le discours de Thémistocle aux trirèmes, lorsqu’il déclare faire plus de cas de sa mère la Carienne que de la belle Léocratida. Il est de la fin de juillet, il a toute la vieillesse, l’expérience, toute la sagesse de la quatrième. Il dédaigne les prosopopées, si éclatantes dans vos devoirs de janvier ; les transitions par des phrases sur la nature, si neuves au trimestre de la Toussaint. Vous avez eu la jeunesse et le déclin de chaque année d’enfant, vous l’aurez de chaque âge. Vous êtes au fond le seul homme que j’aie jamais vu, le seul qui me semble à la fois achevé et périssable. Jamais plus vous ne serez redistribué aux éléments ; vous voulez bien, n’est-ce pas, que je profite, autant que je le peux, avec un peu de désespoir, de votre dernière vie ?… De notre dernier mois aussi, car — le saviez-vous — je me marie à Pâques. »

C’est ainsi, par hasard, mais par la main à chacun la plus douce et amère, que le métier de chacun fut révélé. Le même, au fond, pour tous les deux. Je suis certes le poète qui ressemble le plus à un peintre. Je ne peux écrire qu’au milieu des champs ; trouver des rimes qu’en voyant des objets semblables ; atteindre le mot qui fuit que si un homme fait un geste, que si un arbre s’incline. D’un index qui laisse les autres doigts tenir la plume, je dessine dans l’air, avant qu’elle ait sa vraie forme, chaque phrase ; j’écris malgré moi le nom de chacun de mes amis avec son écriture même, et mes manuscrits semblent pleins de leurs signatures ; les jours où il pleut, je me sens libre de mon métier comme les aviateurs, comme les peintres ; j’écris devant les femmes comme devant un modèle ; pas un mot sur elles que j’aie trouvé à plus de cinq mètres d’elles. Maintenant même, dans cette chambre dont on emportait le paravent, car le vent de la mort, c’était bientôt l’aurore, devait souffler dans une chambre voisine, j’écrivais à Pavel les yeux fixés sur mon voisin endormi. Il respirait régulièrement, et ces deux gros poumons attisaient mon cœur. Il se découvrait soudain la poitrine, je voyais une poitrine semblable à toutes les autres, des épaules semblables à toutes les épaules, il devenait soudain mystérieux, anonyme, et c’était comme si un modèle se voile le visage. Il ridait son front une seconde, et c’était comme si un modèle prend son rouge sans y penser et, sans qu’il s’en doute, s’ajoute une couleur ; et dès que Miss Daniels était là, les mots ne me venaient plus, comme les teintes à celui qui peint entre deux lampes.

Pavel parut moins satisfait que moi. Il avait bu presque à lui seul la seconde bouteille de champagne et cela aussi expliquait son agitation.

— Ah ! tu es poète ? m’écrivit-il. Je ne sais si j’en suis heureux ou déçu. Tous les camarades que j’ai laissés étudiants en droit, en pharmacie, en histoire, un sort veut que je les retrouve en architectes, en sculpteurs, en graveurs. À la seconde rencontre, leur métier est moins matériel encore, ils sont musiciens, poètes. En quel élément seront-ils à la troisième ? Mes amis ne vieillissent pas, ils s’évaporent ! Si j’aperçois dans un salon une brave tête de banquier, de secrétaire d’ambassade, à mesure que j’avance vers elle, ses yeux se voilent, son menton s’allonge, et j’apprends que c’est une tête de peintre, de médailler. Je parle à mon voisin de table, c’est un orateur célèbre qui me répond. Il y a trop d’écho pour moi dans ce monde. Voilà, mon pauvre Jean, que tu m’obliges aux mêmes précautions ; tu es poète, je suis peintre, que d’histoires ! Notre cœur à tous deux ne s’arrête plus aujourd’hui que sur les cinq ou six mêmes phrases de la musique, sur les cinq ou six mêmes poèmes ; nous nous rencontrons sur une terrasse de plus en plus étroite ; il faut nous saluer maintenant, nous enlacer avec les précautions et la mathématique de deux acrobates qui se retrouvent, après vingt ans, au faîte d’une flèche de tour… D’ailleurs je me console de ne pouvoir les approcher, les hommes… Tant pis !

Car enfin tu les as vus ? Nous avons beau jouer à reprendre notre âge blanc de Munich, tu as appris depuis comment ils sont faits, hein ? tu les as vus ? Tu as vu ces tristes méplats de leurs tempes, ces joues de pierre ponce, usées comme s’ils passaient leur vie, depuis leur naissance, à se frotter à d’autres méplats, à d’autres joues ? Du haut du tramway, tu les as vus pousser leurs jambes de droite et de gauche, dès qu’une goutte de pluie les effleure, comme le protozoaire qu’un doigt d’homme a touché ? Tu as vu leur ardeur, leurs salutations mutuelles, dès qu’ils se mettent à vingt dans un bureau de poste pour retrouver une pièce de dix sous égarée par la vieille dame sous une plaque de guichet, et ces joies quand on la retrouve ? Tu as vu les groupes d’orateurs bruns, semblables à des corbeaux mouillés, du jardin Bourbon surveiller le pont de la Concorde ! Tu as vu de grands omnibus combles de facteurs remonter la rue de Rennes, et redescendre, inexplicable relève, combles d’externes de Stanislas ! Tu as vu les trains de banlieue escaladés par des milliers d’innommables jaquettes, fendues en deux pans que le vent écarte, tristes coccinelles attirées par Chatou ! Tu as vu les quarts d’agent de change revenir de leur sixième de chasse, tout fiers, avec un merle et un écureuil entiers ! Tu as vu les chefs de bureau sortir du ministère des Finances, faussement neufs, invraisemblablement soustraits à la dignité d’homme, avec un teint rose que semble toucher pour la première fois l’air de la rue, fragiles comme une pendule qui se promène sans son globe ! Tu as vu ceux qui ont l’index plat à force de mettre leurs souliers sans corne à chaussure, ceux qui ne savent que faire de leurs mains, de leurs pieds, — qui voudraient être des boules, — qui les cachent dans leurs poches ou qui les poussent dans l’ombre, comme les mauvais peintres les mains de leurs personnages ! À l’enterrement de sa fille chérie, tu l’as vu, avant le défilé, le père, une minute droit et digne comme une statue, dos à la sacristie… droit et fier… puis le premier gagnant de la course des condoléances l’atteint, comme l’eau lâchée sur un moulin, et dès lors, il se baisse indignement et se relève sans arrêt ! Tu as vu les maîtres de forges, entrant dans leur chapelle, faire un signe de croix précis, et les quatre vis qui maintiennent le visage et la poitrine des maîtres de forges contre leur cœur sont resserrées pour une semaine ! Tu as vu les bugles dans Tristan, qui soufflent une note tout d’un coup, qui sont un peu plus rouges en reposant leur bugle, comme par pudeur, les tristes bugles, comme un enfant qui a dans un salon voulu dire son mot sur Yseult ! Tu as vu les violoncellistes, décharnés et coudés comme une mère débarrassée de la veille d’un fils, qui discutent avec de grands gestes, qui hurlent, et c’est qu’ils sont du même avis ! Tu as vu les spécialistes droguistes à Versailles, à Maisons, se placer juste en face d’un palais Louis XV, Louis XIV, et les ajuster à leur vue comme un vérascope : alors les spécialistes droguistes voient tout ! Avant la guerre, tu ne les connaissais que de vue, tous ceux-là, tu ne les avais touchés qu’aux mains, très vite, mais depuis quatre ans tu les soulèves, tu les pèses. Tu les connais maintenant comme tu connaissais les femmes ! Pas une part de toi qui n’ait touché un homme, tu as dormi contre le ventre d’un mineur, ta tête dans des granges a été prise entre le dos d’un chocolatier et les genoux d’un notaire ; tu connais leur poids, et le poids aussi d’un bras ou d’un pied seul séparé d’eux… Eh bien ?

Au revoir, mon cher petit Jean. Les coqs chantent. Des volets s’ouvrent. J’entends une seconde par la fenêtre ces gémissements du voisin que j’entends le jour par la porte. Miss Daniels éteint notre chemin lumineux, et chaque commutateur craque comme si elle écrasait un gros insecte flamboyant. Les amis que j’ai eus depuis notre départ ? Pourquoi te les nommer ? La plupart sont tués maintenant, et seront désormais étendus entre nous, les pieds vers Munich, la tête vers Châteauroux. Mes amies ? Te dire que le mot Pavel a été lié syllabe par syllabe, des années, des mois, au mot Gilberte Duval-Clanchin, au mot Ethel Smith au mot Renée Baquot ? Les Allemands ? La guerre ? Quels Allemands ? Quelle guerre ? Non. J’ai à te dire, tout au plus, les deux premières phrases échangées avec celle dont tu as lu la lettre.

— Comme vous avez l’air belle, Irène ?

— Il vous plaît à penser, petit Pavel.

J’ai à te dire que je remue toujours le petit doigt en écrivant, mais que je ne fais plus craquer mes poignets. Que j’ai toujours ma manie de citer le mot de Bierbaum : « la vie est un marais », et de voir les hommes peu à peu s’enlisant ; d’expliquer qu’ils mettent des lorgnons, des monocles pour que le sable n’entre pas dans leurs yeux, qu’ils lisent Baudelaire, Dostoïewski, pour mieux serrer les mâchoires ; qu’ils vont en auto pour sentir au-dessous d’eux enfin un sol de bois… et toutes les mêmes stupides plaisanteries, et d’ailleurs c’est vrai. Que j’ai toujours ma manie, le soir, en me couchant, dès que je ferme les yeux, de voir mon immense tunnel. Tu me questionnais de ton lit. Des armées s’y engouffraient dont je te donnais le chiffre exact : 3 millions 561.000, 4 milliards 21. Des troupes d’oiseaux en sortaient, se heurtaient, oiseau par oiseau, contre d’autres vols qui arrivaient, et tombaient morts… Une lueur blanche apparaissait parfois au fond du tube, et devenait une fumée, une ville grecque, un jour, tu te rappelles, une licorne… Que le mot licorne est sonore dans un dortoir !

Au revoir, Jean. Mon électricité brûle toujours, mais déjà ma veilleuse est éteinte : notre veille est finie. Demain soir, par le tunnel, comme le jour où l’on nous avait mis dans deux cours différentes, et où je regardais dans la tienne par un trou de la porte, je ne verrai que ton œil. On me lève. Je vais remettre cette capote que tu as fouillée, ce pantalon avec sa jambe invisible. Écris-moi encore puisque tu ne te lèves pas. Miss Daniels veut t’amener mon chien. Lui aussi c’est Yourf. Appelle-le par son nom, il croira t’avoir vu et te reconnaîtra. Adieu. Je pars pour la Russie dès ma guérison. Mais nous nous reverrons peut-être à mon retour, si je reviens,… au printemps (quand la paix tue la guerre !)

… C’est ainsi que se termina cette nuit, où, plus fortunés que les autres amis au monde, nous n’appartenions point à la race de ceux qui usent de timbres, de tubes postaux, de récepteurs, mais à celle qui correspond par les mains d’Annamites dévoués, d’Américaines. Tout ce qui était de notre amitié en ce monde était assemblé autour de nous ; aucune lettre de l’un à l’autre ne circulait bassement dans des boîtes, pas de passants pour nous bousculer nous-mêmes. Nous avions, en ce qui concernait notre affaire Jean-Pavel, tout liquidé, tout terminé avec le monde ; et un écheveau de taille moyenne, un signe de l’infini à peine plus grand que celui dont se servent au tableau les polytechniciens de seconde année, eût pu nous contenir tous les deux. Ce fut Yourf qui le traça ; il aboya tout autour de mon lit ; Pavel l’entendit aboyer…


Cher Pavel,

Il fait presque jour. Mon Annamite reprend dans l’escalier le dialogue qu’il a chaque matin avec le veilleur soudanais. L’Afrique dans l’hôpital cède le pas à l’Asie. Les moineaux se réveillent dans leurs nids sous les volets qu’on ne ferme jamais ; mes murs sont bourrés de leurs cris. Le train de Montauban est passé ; tu l’as entendu siffler ; c’est que le vent vient de l’est, c’est qu’il est 4 heures 11 et qu’il fera beau.

Je me hâte de t’écrire ce que j’ai oublié : je suis allé dans ton pays. On m’a confisqué à la douane, à Alexandrovo, un jeu de cartes espagnoles, un Bœdeker d’Italie, on y a dévoilé une haine terrible pour mes frères des péninsules, mais on m’a laissé passer. J’ai vu Pétersbourg, Moscou ; j’ai vu dans le hall de mon hôtel, une petite fille russe assise au pied de l’aquarium où nageaient les sterlets, comme je lui souriais, se réfugier derrière et me faire à travers l’eau vive toutes les grimaces des sirènes. J’ai vu Kiev, j’habitais le palais Potemkine, en stuck rouge, crème et or : je téléphonais souvent dans un cabinet vert-pomme et jaune situé sous le grand escalier ; quand je sortais, la porte froissait les feuilles d’un palmier, c’était le bruit, à s’y tromper, d’une robe de soie qui tombe, et il y avait en effet, chaque fois je m’y laissai prendre, une statue de Diane devant moi. J’ai vu des moujicks, ils riaient et, dans chacun de leurs deux yeux mon image dansait sur un petit bûcher. J’ai vu ton été russe, le ciel si bleu, la verdure repeinte supportée par de grands fûts gantés de cuir blanc ; mille chevaux aimables à double poitrail, lustrés et bondissants, semblables à des femmes. Dans la mer Noire (la nuit si bleue) j’ai voyagé sur le croiseur Askold, qui avait deux fois contourné le monde et à chaque escale acheté une tortue, petite ou gigantesque. Elles habitaient le pont, et dans les tempêtes on les entendait rouler d’un bord à l’autre. Te rappelles-tu la vitrine de Kissling, que nous avions aménagée et que nous appelions le Musée Franco-Russe, où nous rassemblions des oiseaux empaillés, des nids, des œufs percés, comme si certaines races d’animaux prospéraient de l’amitié de deux nations, et que l’union franco-russe fût salutaire aux oiseaux ? C’était devant Brest-Litovsk, j’ai donc vu au Caucase des corbeaux dodus, des hérons avec un rat arrêté dans leur cou, des aigles gras à lard. À mon dernier régiment, le colombophile aussi était Russe. Tu sais le devoir des colombophiles ; ils ont à maltraiter et à affamer les pigeons et les chiens de liaison, pour qu’ils retournent plus vite là où l’on gave et caresse. Un jour ses deux chiens furent blessés. Il resta toute la nuit à les soigner, à les flatter. Les chiens relevaient la tête, remuaient la queue, pensaient désolés : Nous mourrons le jour où les hommes deviennent bons !… Lui aussi fut tué le lendemain… Vivent les chiens allemands ! Vive la Russie !

Miss Daniels m’arrache ma lettre, à bas Miss Daniels ! Adieu !


C’était l’aube. Par le tulle de mes rideaux, un aigre jour était pris et pressé comme un caillé. Depuis une minute à peine il était né, le jour, et déjà dans la rue les hommes se hâtaient. Des cailloux roulaient, des jurons, l’homme grattait à nouveau sa pauvre planète, sa pauvre âme. Un clairon sonnait dans la caserne, une cloche dans la pension, soldats et jeunes filles également peureux d’une journée nouvelle, pour calmer leur âme des autres âmes soudain si différente, pour devenir vite semblables à tous, passaient vite, seul remède, leurs uniformes. Puis on entendit les coups de bâtons des laitiers sur la peau de leurs ânes. Un bruit de scarabée qui vole annonçait chaque bicyclette. Des hirondelles gazouillaient sans répit, sur le fil du télégraphe, et le courant du matin, avec ses mots de joie ou de deuil, devait traverser vingt jeunes grasses hirondelles. Puis, pendant dix secondes à peine, erreur d’un jour si jeune, une ondée ; dans les gazons, sur les sauges, la liqueur du matin fut lavée ; des sabots tapèrent le trottoir ; sur le toit plat de la maison du général Bertrand (construite. colonne par colonne, fronton par fronton, d’après celle qu’il habitait à Sainte-Hélène, et qui jamais ne reçut une goutte de pluie), les gouttes crépitèrent ; les gommiers, les caroubiers, les baliviers, toutes les boutures rapportées de là-bas par le bel Arthur avec le corps de Napoléon, furent soudain vernissés comme dans les gravures. Qu’il eût aimé recevoir cette averse, lui justement, Napoléon, qui épiait en vain chaque nuage et, toute la première année d’exil, tendait la main, croyant recevoir une goutte, comme pour qu’un aigle revînt s’y poser !… Elle cessa soudain. Les ânes abandonnés contre le trottoir laissèrent en repartant au-dessous d’eux, leur image sèche. Puis le coq chanta ; une eau pénétra la terre, mélange d’eau et de rosée. Puis un rayon traversa ma chambre, enveloppant mon lit sans me toucher, ainsi que le fait la foudre, mais je pouvais l’atteindre de la main. Puis j’entendis une automobile arriver, appeler de trois coups de trompe, comme les dames qui viennent prendre un jeune romancier pour une promenade… Puis des murmures indistincts… Puis aboya un chien, de qui du moins je reconnus la voix… puis le sable crissa, l’automobile froissa des buis, des fusains… Pavel était parti.

Alors, mon infirmière de la veille entra, toute fraîche, un peu humide, car elle avait reçu l’ondée, elle cria à mon voisin (car elle avait soigné des Zélandais à Bapaume) :

— Hope of a bright day, of a sweet day !

— Day ! hurla le voisin, ouvrant la bouche avant les yeux.

Et le Jour, et Day, naquit…



C’est aujourd’hui ma première sortie de l’hôpital. Je pars ce soir pour Paris. J’ai dit que je prendrais le train de cinq heures, je prendrai celui de neuf. J’ai quatre heures, j’ai un sixième de jour pour revoir la ville où j’ai passé six ans. Ma valise est dans un café près de la gare, mais je porte le Falconnet et le Natoire, j’évite chaque bousculade, je laisse une marge à chaque maison, chaque passant, je tourne avec autant de précaution autour des places et des statues de Châteauroux qu’autour des souvenirs leurs images. J’achète des cartes postales. J’achète l’Avenir de l’Indre. (Vous qui me lisez, prenez garde. Vous savez ce qui arrive quand je débute ainsi par petites phrases… Vous savez qu’en moi s’agite ce vocatif que mes maîtres de grec m’ont transmis et qui vit en moi comme un asthme, que le moment n’est pas loin où je vais adresser la parole à un arbre même, à un passant, à une ville… Je me contiens… je me contiens…)

Ô Châteauroux, ville la plus laide de France, ô cher passant si laid aussi, ô tilleuls sur lesquels sont gravés les premiers prénoms que j’aie jamais entendus, ô mur derrière ce terrain vague, mur si banal, et que je reconnaîtrais en Chine ! Ô Châteauroux, pour la première fois je connais de toi d’autres rues que celle qui te traverse de bout en bout, la seule que nous suivions pour les promenades. Je prends toutes tes rues transversales, je te bouscule, je te décoiffe, je t’aime, comme une chevelure où la raie toujours fut au milieu et dont enfin l’on se venge en riant. Tout ce que l’on me défendit enfant, je me l’accorde. La rue Descente-de-Ville, je la remonte. J’entre au Musée voir le chien empaillé de Napoléon, toucher la Chanson de Roland. Je tire enfin au clair tous les secrets qui m’intriguèrent pendant six ans. La rue du Gué-aux-Chevaux aboutit bien à un gué ; la rue des Clercs aboutit à une planche sur l’eau, à un pêcheur, à une ligne aiguë, en ce moment à une ablette qui se débat ; la rue du Foin à des laveuses ; et j’apprends ainsi où se cachait l’orchestre qui a scandé mes trois mille matins, et ma présence l’arrête pour la première fois une minute… Tout me ramène à l’Indre, chacun de mes secrets n’a que des peupliers pour dernière barrière…

Malgré tout, la Grande-Rue seule m’attire. Sur ce trottoir tous mes pas ont marqué ; voilà que je reprends malgré moi une marche plus courte ou plus longue selon les boutiques ; je dépasse chaque étalage avec le même nombre exact d’enjambées qu’en mes Jeudis de lycéen : nos traces dans ce monde sont le plus lourdes là où nos pas furent le plus légers ; chargé de valises sur tant de continents, chargé du sac et des piquets de tente sur tant de boues, d’un cerveau de plomb dans tant de capitales, je n’ai pu marquer sur cette terre, et ici mes pieds se logent dans leurs antiques moules ; et quelle surprise de revoir, plus brillantes qu’alors, ce que je n’attendais que comme un écho, un reflet : ces superbes enseignes ! Voici gravés en mots d’or et en lettres rouges, gigantesques, les premiers noms, cette fois, que j’aie entendus et compris, le mot « Bazar », le mot « Préconiseur public », le mot « Primistère » !… Il est six heures. Ce que mon voisin appelle day ou sdar devient rose, devient rouge… Pour la première fois, je vois des lumières s’allumer dans ces boutiques que je n’ai vues que de jour, et il me semble que pour la première fois je ne sais quel âge les touche ; ma ville retrouvée va s’évanouir. De la grande terrasse je la surveille, et je surveille aussi, avec cette fin de journée, toute dorée mais confuse de sa mort, palpitante (je ne dirai pas si tous ces adjectifs s’adressent à journée ou à jeunesse), ma jeunesse…

Dans ces magasins où pour la première fois je vis les tableaux, le sucre candi, les bijoux, je regarde. Je reconnais la plupart des vendeurs, mais tous ceux qui ont personnifié pour moi les métiers sont maintenant blancs et caducs. Voici que je pénètre dans l’âge où les métiers redeviennent antiques. Voici que les horlogers pour moi ont désormais de grandes barbes de neige, et il ne leur manque qu’une faux. Voici que les libraires pour moi ressemblent aux vieux écrivains, les barbiers aux vieux savants chauves. Voici que les bouchers sont à la fois gonflés dégraisse et tout ridés. Voici que les pâtissiers — comme leurs gâteaux sont petits ! — s’éloignent de soixante ans de l’âge où ils aimaient les gâteaux. Voici que les pharmaciens vont mourir, regrettés de leurs médecins. Voici l’âge où je rends au temps ceux qui, les premiers, m’ont fourni le pain, les livres, l’heure… Tous leurs noms inscrits sur les vitres des boutiques vont bientôt monter d’une ligne, laisser leur place au nom du successeur, monter comme un rouleau de pianola, et disparaître… Seuls les fruitiers sont jeunes ; seuls ils renaissent à chaque saison ; seules les poires, les pèches, les bananes sont vendues comme autrefois par une toute jeune fille, que le patron embauche à seize ans et loue à dix-sept aux hôtels, et cette fillette, dix-huit fois remplacée, est la seule que je retrouve intacte. La voilà qui me pèse des cerises, sans se douter qu’elle me revend, si fraîche et propre et si vernie (je ne dirai pas si ces adjectifs s’appliquent à jeune fille ou à enfance), mon enfance…

Ainsi tous ces gens ont vécu, travaillé, acheté et vendu à un maigre salaire, fermé le soir dans l’ordre leurs volets, et payé au jour leurs impôts, déroulé le même coupon de drap, allongé sans fin le même lacet, pour soutenir, jusqu’au jour où je reviendrais, le premier décor de ma vie !… Seul l’horloger a changé de trottoir et pris la boutique d’en face ; et cela me gêne un peu, comme un bracelet-montre attaché au mauvais bras… Ainsi la guerre, qui tout ruine, les empêchant de passer à leurs fils et gendres leurs tâches, a, pour mon seul bénéfice, prolongé de cinq ans la vie d’un reflet, d’un écho… Or, aujourd’hui ma jeunesse a juste dix-sept ans, comme les eut mon enfance, le jour où je partis d’ici ; cette tristesse en moi, c’est une mère et une fille, du même âge, qui s’étreignent… Toutes deux d’aujourd’hui m’abandonnent, et me voici soudain las et incertain, comme tous ceux qui n’ont qu’un jour.

L’Indre est dorée, la rue parallèle à l’Indre est lumineuse : je vais entre ces deux brancards. Qui me poussa, comme ces femmes exilées qui vont sur le premier bateau de leur pays en rade mettre au monde leur fils, qui m’a poussé pour ce second terme, qui me poussera dans dix-sept ans, vers cette ville sans charme et sans parents ?… Enfance, heureuse enfance où le malheur et le bonheur étaient le malheur et le bonheur enfants ; où l’amour, où l’orgueil étaient l’amitié, la tendresse… vertus de mon enfance qui depuis avez changé de sexe, « espoir » que je retrouve « attente », « enthousiasme » que je retrouve « indulgence »… Mais voici, mais voici mon lycée qui me rappelle les trois ou quatre qui n’ont point encore varié : le travail, qui est toujours le travail, qui toujours consiste à voir, au-dessous du papier blanc, filigrane adoré, un palais, un phénix ; l’inspiration, qui est toujours l’inspiration, qui consiste à vivre par bonds, affectueux cinq minutes, cinq minutes haineux, comme si le jour et la nuit, au lieu de se suivre, toutes les cinq minutes alternaient ; l’amitié, qui est toujours, dans un grand pré où elle dort, s’asseoir à la tête de celle que l’on aime, se pencher, voir son visage à rebours ; la nostalgie enfin, qui est toujours cette douce… cette amère… Mais déjà à cette époque je n’en pouvais dire plus sur elle !…

Voici le lycée ! L’avenue qui de la gare y conduit, descend, descend, et les enfants en pleurs, du faîte de leurs dix années heureuses, croyaient déjà redescendre la pente de la vie. Voici le seul logis où les lois de la pesanteur et des fluides sont fausses, où il fallait le jour tous les poètes, tous les savants, le soir toute la nuit pour équilibrer un cœur bien petit et bien vide. Voici la maison où j’ai reçu le monde tout neuf, et les mappemondes seules étaient vieilles, où j’avais un âge qui pour nulle gloire n’était périmé, que tous les grands hommes avaient été forcés d’avoir (12 ans, 13 ans, 15 ans), avant leur premier geste grand ; que je portais avec retenue et fierté comme du génie la virginité même, ou comme un de ses attributs ; et enfin, hélas ! vint l’année où j’eus l’âge de Viala, puis de Bara, puis d’Alexandre ; et la triste vie put commencer. Voici la citadelle qui, du jour où je l’ai quittée, est devenue mon ennemie. Plus d’accès. Ô lycée, on a verrouillé ta porte d’honneur, gigantesque, qui ne s’ouvre que sur des petits, qui s’ouvre d’un seul battant, comme un livre. Mais on a par bonheur continué le Jardin public tout le long du mur de ronde, comme si l’on supposait que tes anciens élèves viennent le soir ici rôder ; et je tourne autour de toi, avec un Natoire et un Falconnet ; et ce n’est pas à beaucoup près, car tous deux étaient des gens simples et toi-même m’appris leurs noms, les compagnons ce soir qui me chargent le plus. Je tourne autour de toi avec tant de peintres et de lumières, tant de poètes et de chagrins que tu ne connais pas, avec un Manet et un pays nommé Chine, avec un Rimbaud et une ville nommée Kiev… Mais pourquoi, devant toi, chacun de ces noms me donne-t-il, comme un nom de faute, un remords ?…

Rien qui défende un lycée contre l’escalade. Pas de chien. Pas de servantes… Voici la petite brèche par où je m’évadai une nuit pour aller dans la campagne. Je la franchis, je reviens de cette équipée. Voici la cour des petits, que je traverse d’un pas rapide, car elle est sonore et un pas paresseux mettrait tous les surveillants en éveil. Voici la cour des moyens et la porte avec sa fente par laquelle Dago nous passait, de la cour des grands, plus voisine du monde, page déchirée par page déchirée, les poètes défendus, et il fallait ainsi faire injure à son livre pour pouvoir honorer l’auteur ; et voici, donnant sur les cloîtres, prises au fond des arcades bien plâtrées comme les fenêtres des maisons construites en Espagne sous des aqueducs, sous un aqueduc de science, de nuit, les fenêtres de mon étude. Fenêtres si hautes qu’aucun élève ne peut voir la cour ; percées sur l’étude comme pour observer les enfants, percées des deux côtés pour les observer de dos, de face, suivre sur leur visage dans la même journée tous les progrès de l’ombre et de la science, et d’où personne jamais ne les regarda, si ce n’est cette folle qui s’évadait de Sainte-Catherine pour voir de là son fils, et si ce n’est moi aujourd’hui… Je me hisse, je me penche, je tressaille ; je m’attendais à voir un élève solitaire, un visage unique, ma seule enfance ; j’en vois vingt, j’en vois trente ; et aucun ne me ressemble, et tous il est si clair qu’ils sont moi ; j’ai été celui là-bas qui écrit de la main gauche, j’ai été ce roux qui a un tic au front, j’ai été ces deux indolents qui tracent au tableau, pour abuser le maître, des figures sans rapport avec leurs paroles. un polyèdre en parlant des jeunes filles, un rectangle en parlant des femmes ; j’ai été ce gros à yeux bleus qui prépare sa récitation facultative et confond l’envie de réciter des vers avec l’envie de réciter de la prose… Ô vitre qui m’offre, vivants, les trente gestes que je n’ai jamais faits, les trente regards que je n’ai jamais eus.. ô seul miroir fidèle !

Sept heures et demie ont sonné. Voici ma place devant moi, celle que Rollinat occupa le premier, puis Bernard Naudin, et déjà nous nous disputions pour l’avoir. Elle rend myopes ceux qui l’obtiennent, car elle est au-dessous d’un bec de gaz ; presbytes aussi, et ils voient à travers les murs ; un faux pupitre la surélève. L’enfant qui nous succède lit, les mains dans ses poches, tout droit, et j’admire comme les jeunes générations sont devenues habiles ; de mon temps on lisait en se bouchant les oreilles, on écoutait, on sentait en fermant les yeux ; quand on pensait, on courbait les épaules… Sept heures quarante, les externes surveillés passent dans les cloîtres, avec des murmures et des bruits de relève, leurs corps surveillés tout près d’eux par le maître, leurs ombres du dehors par le censeur ; puis la cohorte des demi-pensionnaires qui ne voient leurs parents qu’à la lumière des lampes, ou le dimanche ; il ne reste plus dans le lycée que ses vrais fidèles et que moi.

La lune alors apparaît ; le vent se lève, les girouettes grincent ; chaque clef de voûte des cloîtres, forée d’une ampoule, illumine et soutient un second cloître de lumière ; les garçons placent à la volée les assiettes sur le marbre des réfectoires. Près du tilleul, au centre de la cour d’honneur, le proviseur et le surveillant général, qui m’ont aimé. Ils n’ont pas changé ; jadis ils me semblaient si vieux et justement ils ont vieilli. C’est la première fois où ils ne me voient pas enfant, et ils me reconnaissent. Pour la première fois, je serre leur main, où jadis la mienne se perdait, d’une main égale. Pour la première fois, quand nous tournons le dos aux cloîtres, mon ombre n’est pas une petite ombre entre les leurs. Pour la première fois je réponds à leurs paroles par des paroles égales, et mes mots ont le poids vérifié par les hommes. De cet enfant dont je suis venu chercher des nouvelles, perdu pour moi — de moi — ils me parlent avec égard, comme de mon fils : il était soigneux de ses livres, il ne mentait pas… Leurs fils à eux aussi sont tués ; toujours graves, toujours vêtus de redingotes, coiffés de chapeaux de soie, ils n’ont pas eu le jour de leur deuil à changer une ride, une cravate. Ils n’ont eu qu’à hocher la tête.

Il est l’heure de regagner l’hôtel. Un coq, si jamais coq s’est trompé c’est ce coq-là, chante… Le proviseur m’accompagne à la porte, il l’ouvre lui-même et me relâche, cette fois en ôtant son chapeau, pour la seconde fois.

— Adieu, mon enfant, me dit-il comme à tous, par habitude.

L’avenue est claire et chaude ; le croissant de la lune est tourné vers la terre et déverse sur Châteauroux seul son éclat ; à droite les tilleuls embaument, à gauche les jasmins… Châteauroux seul est embaumé. Heureux, heureux mon voisin l’adjudant qui n’avait aux saluts et aux souhaits qu’à répondre le dernier mot… Au proviseur disparu, voilà que je répète toute sa phrase, j’y ajoute même une syllabe :

— Mon enfance, adieu !