Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1865

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Chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire - 14 juillet 1865
Revue des Deux Mondes (pp. 491-504).
Chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire - 14 juillet 1865

Chronique n° 798
14 juillet 1865


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 juillet 1865.

Nous entrons dans la saison riante et poétique de la France ; la politique fait place à la villégiature ; nous avons devant nous quelques mois d’idylle. Nous ne savons pourquoi la saison d’été en France nous ramène toujours aux couleurs et aux senteurs du XVIIIe siècle. La littérature française de ce temps-là n’a guère été pourtant bucolique, et il faut arriver à Rousseau pour trouver le goût et le sentiment de la nature ; mais la peinture et l’art du XVIIIe siècle ont été des interprètes plus fidèles des gaîtés champêtres de notre pays. Quelques beaux esprits, quelques poètes étrangers semblent aussi avoir mieux compris que nos pères la naturelle harmonie qui unit les grâces riantes de la belle saison française à la bonne humeur nationale. La poésie alors, même dans les pays romantiques, était un peu abstraite et généralisatrice. Cependant chaque été, quand finissent chez nous les tracasseries et les soucis de la saison politique, et quand les champs resplendissent, nous ne pouvons nous rappeler sans charme les beaux vers du bon Goldsmith dans son Traveller :

Gay sprightly land of mirth and social ease,
Pleased with thyseif, whom all the world can please,
How often I led thy sportive choir,
With tuneless pipe, beside the murmuring Loire.

· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
So bless’d a life those thoughtless realms display ;

Thus idly busy rolls their world away…

« Terre gaie et brillante de la joie et du bien-être social, — qui te plais à toi-même et à qui peut plaire tout le monde, — combien de fois j’ai conduit tes danses enjouées — avec ma flûte qui détonnait au bord de la Loire murmurante !………… Telle est la vie bénie que mènent ces insoucians royaumes ; — ainsi roule ce monde dans son oisiveté active. »

Un peu plus tard, c’est dans ce moqueur sentimental que notre ami Montégut étudiait récemment ici avec tant de finesse, c’est dans Sterne que nous surprenons un rayon miroitant du bonheur d’autrefois, qui est le bonheur d’aujourd’hui. « Quel spectacle pour un voyageur, dit Yorick, quand il traverse la Touraine dans le temps des vendanges ! Que ces coteaux si rians et si agréables de la Loire sont différons de ces campagnes sombres que nous traversons en Angleterre ! quel ravissement pour mon cœur quand je faisais ce voyage ! La musique à chaque pas battait la mesure au travail, et les enfans portaient leurs grappes en dansant au pressoir… Mes sensations n’ont jamais été si vives. Les aventures naissaient à toutes les postes où je m’arrêtais. » Quelques années après, un agriculteur savant, Arthur Young, était très éloigné de cet enthousiasme, et se gardait bien d’adresser d’aussi délicieux complimens aux campagnes françaises ; mais qui avait raison, de l’économiste étudiant nos ressources agricoles ou des poètes qui venaient saisir les impressions que la nature pouvait donner aux Français dans les momens d’oubli, de repos et de bonheur ? Assurément les poètes. L’élégant Yorick, dans sa fantaisie rustique, nous fait deviner peut-être quelque chose du plaisir gracieux que dut éprouver Marie-Antoinette en arrangeant Trianon. Goldsmith, le vagabond naïf, se promenant la flûte à la main parmi nos paysans, avait le cœur ému des mêmes sympathies qui faisaient palpiter Manon Phlipon, lorsque, ignorant les sanglans mystères de l’avenir, elle s’embarquait au Pont-Neuf, joyeusement endimanchée, les beaux matins des jours de fête, pour aller sentir vivre dans les bois de Meudon sa fraîche et douce jeunesse.

Il est bien d’autres choses que l’été qui font en ce temps-ci penser au XVIIIe siècle. Nous avons traversé une époque de béate léthargie qui n’est point sans analogie avec l’assoupissement dont la France fut prise durant certaines périodes du règne de Louis XV, par exemple des environs de 1750 aux environs de 1760. La comparaison pourrait s’appuyer sur plus d’un trait philosophique, politique, social ou moral. Pourquoi chercherions-nous les symptômes de ressemblance quand ils se présentent d’eux-mêmes ? N’est-ce point un symptôme de ce genre qui se trahissait l’autre jour dans une bizarre question portée au sénat, que le sénat n’a point dédaigné de discuter, mais dont il a eu l’idée de prévenir par la formule réglementaire du comité secret le retentissement fâcheux ? On a soumis au sénat une question qui jusqu’à présent avait été du ressort exclusif de la comédie hardie, la question du demi-monde. Le rapporteur de la pétition et M. Dupin sont parvenus à rompre la consigne du huis clos et ont publié leurs discours. M. Dupin surtout, ce gaillard octogénaire, a traité cette cause grasse avec une verve réjouissante. Ses considérations, exprimées en paroles énergiques et brèves, ont réuni l’éloge de la tolérance de saint Louis à la réprobation des crinolines et a une éloquente imprécation contre les débordemens du luxe ; mais à quoi peut aboutir cette honnête colère oratoire ? Le mal existe, c’est constant ; il va même s’aggravant depuis plusieurs années, c’est vous qui le confessez, et l’on n’a nul motif de vous contredire ; mais d’où vient cette corruption des mœurs dont vous vous affligez, et comment y porter remède ? Ceci n’est point affaire de législation : on ne réglemente point les désordres moraux ; il n’y a point aujourd’hui d’esprits assez rétrogrades pour songer à prévenir ou à réprimer les effets d’un luxe corrupteur par des lois somptuaires. Faut-il donc se contenter de gémir et de grommeler comme des vieillards impuissans, et n’est-il pas possible, en comparant les effets aux causes, de tirer de ces révélations affligeantes un enseignement pratique ? Le luxe excessif allié de si près à la corruption des mœurs n’est point seulement un mal moral, il est aussi un mal économique. Le luxe est aussi sévèrement condamné par l’économie politique que par la morale. L’économie politique, en nous apprenant quelle est la fonction des capitaux dans le développement de la richesse, nous enseigne que le luxe appauvrit les nations comme les individus. Le luxe est en effet une destruction de capitaux. Le prodigue, pour satisfaire sa fantaisie ou sa passion personnelle, consomme improductivement, et par conséquent anéantit les capitaux qu’il dépense. Il diminue ainsi pour son plaisir propre le capital général, c’est-à-dire la réserve des produits au moyen desquels doivent s’accroître la force productive du travail et la richesse commune. S’il y a en économie politique une notion claire et certaine, c’est celle-là. Voilà la loi que la nature humaine, dans sa liberté, peut méconnaître, mais dont elle ne peut vaincre la force impérieuse. Il n’est pas douteux qu’un grand nombre d’hommes, en tous temps et en tous lieux, méconnaîtront cette loi. Les sermons sur le luxe ne convertiront pas plus aujourd’hui le spéculateur enrichi à la hâte, le fils de famille prodigue, l’homme qui trouve la fortune à l’improviste dans le succès d’une révolution politique, l’étranger opulent, avide d’épuiser toutes les jouissances qu’offre une métropole de plaisirs, qu’ils n’ont converti autrefois les fermiers-généraux de notre pays, les vieux nababs d’Angleterre, les favoris des despotes. Le shoddy américain de nos jours, enrichi d’hier par l’exploitation d’un puits de pétrole, semblable au nègre affranchi, qui regarde l’oisiveté comme le premier attribut de la liberté, prend le luxe pour l’expression la plus vraie de la richesse, et ira acheter un diamant de vingt mille dollars avant de songer à s’habiller comme les honnêtes gens. Vous n’extirperez donc pas la passion du luxe du cœur des individus, et vous ne supprimerez point par de simples prédications l’étalage cynique des vices qu’elle provoque et qui l’excitent elle-même. M. Dupin doit se résigner à voir toujours autant surchargées de parures que de péchés ces petites femmes que le vaillant saint Paul appelait mulierculas oneratas peccalis. Cependant l’émotion du sénat, le désir, les vœux vagues d’amélioration morale exprimés par cette auguste assemblée, répondaient à un intérêt réel. On ne peut espérer de purger la société de ses vices apparens et secrets ; mais le sens moral souffre, s’effraie, proteste à bon droit, quand il voit une certaine nature de corruption se révéler, s’afficher avec insolence comme la tendance dominante et entraînante d’une époque. L’influence d’un dérèglement moral sur le caractère d’une société et d’un temps ; voilà le mal dont on se sent humilié, et contre lequel il n’est point impossible de réagir. Ce mal, on ne peut le combattre qu’en donnant l’impulsion et l’exemple de très haut. Il y a évidemment des inspirations supérieures de la vie sociale qui sont capables de lutter contre le désordre moral, ou du moins de lui enlever son ostentation et sa gloriosité. Cette tonique élevée de la vie sociale, on ne peut la demander qu’à la politique et à l’éducation que donne à un pays l’exercice franc, complet, viril des libertés publiques. Qu’un peuple soit vraiment libre, l’émulation dominante s’y portera sur les services et les honneurs de la vie publique, le prestige y appartiendra à l’éclat du talent et à la générosité du caractère, et toutes les vanités du luxe immoral seront rejetées dans l’ombre, et ne porteront plus de dommage à la renommée d’une société et d’un temps. Si la corruption morale a fait un si mauvais renom au règne de Louis XV, ce n’est peut-être pas qu’il y eût plus de vices dans cette société que dans une autre : c’est que, la liberté politique étant absente, ce fut le vice élégant, brillant, somptueux qui donna le ton. Que ceux qui s’effarouchent de certains aspects de la France présente cherchent donc le remède où il est : ce qui a laissé le champ libre de nos jours au succès et à la manifestation insolente des vanités corruptrices, ce sont les éclipses de la liberté politique, ce sont les pertes qu’ont faites chez nous la dignité et la virilité sociale privées de l’excitation et du contrôle de la liberté : Les laideurs morales qui troublent M. Dupin dans la gaîté de sa vieillesse ne peuvent être combattues et remises à leur place que par le réveil de la vie politique. Il faut que la société française prenne de nouveau à cœur la noble ambition de se gouverner elle-même et de secouer les fragiles entraves par lesquelles ses libertés ont été momentanément paralysées. Voilà le refrain consolant que tout nous chante aujourd’hui. Le bon goût et les bonnes mœurs sont décidément parlementaires, et la morale, quoi qu’en puisse penser M. de Persigny, conclut comme les anciens partis.

On s’est mis ainsi, comme la session finissait, à traiter des matières à la fois graves et légères du l’on enjoué que prennent naturellement des Français allant en vacances. Le sénat, dont l’attention est amenée sur tous les sujets par les rapports des pétitions, s’est égayé à propos de la médecine homœopathique. M. Dumas, M. Bonjean et M. Dupin, déjà nommé, ont lutté de facéties en dignes enfans de Molière. De la comédie médicale, le sénat est passé à la musique, et ce fut son dernier exercice. Une commission du sénat, dont les idées ont été exprimées avec une spirituelle précision par M. Mérimée, a proposé le rejet d’une loi votée par le corps législatif, sous prétexte que cette loi portait atteinte aux droits de la propriété, dont le sénat est le gardien constitutionnel. La loi en question, proposée par le gouvernement, adoptée par la chambre après un débat assez animé, autorise la reproduction de morceaux lyriques par les boîtes à musique, les serinettes, les orgues de Barbarie et les pianos mécaniques. On réserve à ces instrumens le privilège de vulgariser les compositions musicales sans payer des droits d’auteur. Certaines personnes, et, comme M. Marie l’a rappelé, la magistrature française par des arrêts antérieurs, voient là une sérieuse question de propriété intellectuelle. Pour notre compte, nous trouvons que l’on exagère beaucoup trop en ce temps-ci les droits et les appétits de la propriété littéraire et musicale. En matière de littérature et d’art, nous ne craindrions point d’être un peu communistes, et il nous semble que c’est à ce communisme que l’Europe a dû en grande partie la culture littéraire qui l’a élevée depuis plusieurs siècles. Nous permettrions volontiers aux écrivains et aux artistes, à ces riches par droit de nature, le luxe un peu bohème qui prodigue sans compter les œuvres de l’imagination et de l’esprit. Il n’est pas bien certain que tous les règlemens de propriété littéraire doivent profiter aux auteurs, et nous craignons qu’ils ne servent plutôt, sans grand bénéfice pour les écrivains et les artistes, et au détriment du public, aux commerçans qui exploitent leurs œuvres. Nous ne serions pas surpris qu’un homme d’un véritable génie, comme Rossini, eût la générosité et la fierté de donner carte blanche pour ce qui le concerne aux fabricans de tabatières à musique, petites ou grandes. L’incident du sénat n’en est pas moins curieux. Dans une affaire qui touche au droit de propriété, voilà une commission du sénat qui met en échec le gouvernement et le corps législatif. Voilà le sénat, si accoutumé à ne pas s’opposer, qui s’oppose, ou du moins montre la velléité de s’opposer. La bonne chance de cet innocent conflit est, nous le répétons, de nous avoir valu le piquant morceau de M. Mérimée.

L’Algérie est-elle aussi pour nous une question d’été ? On le dirait. L’Algérie a été le motif récent d’excursions intéressantes. Hier c’était l’empereur qui revenait d’Afrique ; aujourd’hui c’est Abd-el-Kader qui arrive en France. Que vient-il faire chez nous, le grand homme de la nationalité arabe, lui, comme l’a dit le poète :

Lui, le sultan né sous les palmes,
Le compagnon des lions roux,
Le hadji farouche aux yeux calmes,
L’émir pensif, féroce et doux ?

Malheureusement notre corps législatif ne songeait qu’à s’envoler lorsque la question algérienne lui est arrivée sous la forme de la grande société avec laquelle l’état a traité pour le développement des travaux publics et du crédit dans notre colonie. Le sénat a bien eu une délibération curieuse, où il a été fort question de polygamie à propos du sénatus-consulte algérien ; M. Buffet a bien prononcé au corps législatif sur la colonisation un discours plus instructif et plus remarquable que tout ce qui a été dit au sénat. Une harangue aussi forte que celle de M. Buffet n’est plus de saison au commencement de juillet. M. Buffet a soutenu que nulle part et jamais on n’a colonisé dans les conditions où nous sommes et où nous voulons rester en Algérie. Il a eu en cela parfaitement raison ; mais si la saison permettait d’entamer un si sérieux débat, on aurait le droit de lui faire observer que l’Algérie est vis-à-vis de nous non une colonie, mais une contrée et une race conquises. Entre une colonie et une conquête, grande est la différence. Si l’on peut chercher des termes de comparaison pour l’Algérie, il ne faut point parler des colonies anglaises nées spontanément pour ainsi dire, vigoureusement produites par une émigration capitaliste. Les exemples des États-Unis, de l’Australie, n’ont rien à faire ici. C’est plutôt de l’Inde qu’il faudrait parler. L’embarras pour nous en Algérie est d’être en face d’une population en même temps très guerrière et très pauvre, fermée par l’opiniâtreté de sa religion à la force d’assimilation et d’absorption que nous pourrions exercer sur une population chrétienne, comme nous l’avons fait par exemple depuis un siècle sur la Corse. Puisque la volonté de la France s’est attachée à l’Algérie, nous avons à résoudre très lentement et à grands frais un problème très complexe. Dans les circonstances présentes, il eût été fort intéressant pour le public d’être mis à même d’apprécier les solutions auxquelles l’empereur s’est arrêté durant son voyage, Nous regrettons, quant à nous, que la presse française ait été invitée à s’abstenir de reproduire et de discuter le mémoire où l’empereur a résumé ses idées sur l’Algérie. Nous croyons que la publicité donnée à ce mémoire, tout en provoquant des contradictions qui eussent été utiles au gouvernement, eût fait honneur à l’empereur. L’affaire algérienne ne peut être en notre temps un secret d’état, un arcanum imperii. Elle ne peut réussir que par la coopération constante de l’opinion du pays éclairé par des communications et une discussion incessantes sur les chances et les conditions de l’entreprise. L’Algérie est un sujet sur lequel l’opinion publique et l’empereur lui-même peuvent se prononcer avec plus de compétence et d’utilité qu’ils ne le sauraient faire sur l’histoire de Jules César. Nous regrettons que l’empereur, qui n’a point hésité à confier au public le fruit de ses études sur l’histoire ancienne, nous laisse ignorer le résultat bien plus important et bien plus utile des recherches et des réflexions qu’il a consacrées à l’Algérie. La presse étrangère est plus à l’aise à cet égard que la presse française. Elle a publié des analyses et des fragmens du mémoire impérial ; mais nous n’osons nous fier à des révélations qui, étant interdites chez nous, doivent nous paraître suspectes quand elles nous arrivent sous un passeport étranger. Cependant, s’il était permis d’ajouter foi à des traductions étrangères, il n’y aurait point d’indécision dans la pensée de l’empereur, et le chef de l’état se promettrait des résultats décisifs, si les mesures combinées par lui étaient réalisées. Le mémoire, d’après le Times, se terminerait ainsi : « Les mesures que je propose doivent être discutées une à une par les ministres et le gouverneur-général de l’Algérie. Lorsqu’elles seront adoptées, elles formeront un système complet d’administration qui sera suivi en Algérie par l’apaisement des passions et la satisfaction des intérêts. L’Algérie sera alors pour nous, non plus, comme je l’ai dit en commençant, un fardeau, mais un nouvel élément de force. Les Arabes, contenus dans de justes limites et satisfaits, nous donneront ce qu’ils peuvent nous donner de mieux, c’est-à-dire des soldats, et la colonie, devenue prospère par le développement de sa richesse territoriale, créera un mouvement commercial éminemment favorable à la métropole. » Une pareille conclusion est bien faite pour exciter notre curiosité et nous faire dresser l’oreille. L’empereur ne pense-t-il point que, parmi les nombreuses questions qu’il embrasse, il en est, et des plus graves, sur lesquelles l’opinion publique serait en état de l’éclairer mieux que les plus éminens ministres ? Cette idée par exemple de recruter des régimens parmi les Arabes mériterait à elle seule un public examen et de publiques explications. S’il ne s’agit d’employer les troupes indigènes dont on veut accroître le nombre qu’en Algérie, à la bonne heure ; mais s’il était question d’avoir en France des garnisons arabes, si l’on voulait que dans ses guerres avec les nations chrétiennes la France eût, comme la Russie, ses Cosaques et ses Kirghiz, ce serait une autre affaire, et il y aurait lieu de prendre en prompte et sérieuse considération les observations très opportunes présentées par M. Lanjuinais dans la dernière session sur les garanties légales qui doivent entourer l’emploi des troupes musulmanes en Europe.

Les élections municipales qui vont avoir lieu confirmeront, nous n’en doutons point, les symptômes du réveil de l’esprit public que l’on constate partout depuis quelque temps. Les populations urbaines feront triompher les tendances libérales qui se manifestent chez elles. De récentes élections particulières de conseillers-généraux ont montré que le mouvement libéral se poursuit sur la surface du pays avec une fermeté soutenue. L’essentiel dans cette circonstance est que les communes, et les plus considérables surtout, manifestent la volonté de reconquérir leur spontanéité, leur initiative, de donner issue aux forces vives locales, et de s’affranchir de la tutelle de l’administration. L’administration, en ayant la prétention de diriger, quelquefois par une pression directe, le système électoral, a placé la pratique de nos institutions représentatives dans un cercle vicieux. L’objet des institutions représentatives, c’est le contrôle de l’administration. Pour que cet objet soit atteint, il faut que les électeurs gardent dans tous les degrés de la hiérarchie électorale l’indépendance de leur initiative ; mais, quand celui qui doit subir le contrôle pèse sur celui qui doit l’exercer, le jeu des institutions représentatives est faussé. Les instructions très modérées données publiquement par le ministre de l’intérieur aux préfets à propos des prochaines élections municipales montrent que le gouvernement commence à comprendre cette vérité, dont le public s’est d’ailleurs préoccupé avant lui. Nous verrons si l’action des préfets répondra au ton de la circulaire. En tout cas, il est évident que les électeurs commencent à se sentir hors de page ; l’expérience des élections municipales qui vont avoir lieu sera un exercice et une école qui profiteront infailliblement à l’éducation publique et aux progrès d’indépendance que mettront en lumière les élections générales quand le moment d’y recourir sera venu.

La session anglaise s’est terminée au commencement du mois ; la clôture a été suivie immédiatement de la dissolution de la chambre des communes, arrivée au terme de son mandat, et des élections. Un triste et dramatique épisode a marqué les derniers jours de la session. Nous voulons parler du vote indirect de censure de la chambre des communes qui a obligé le chancelier, lord Westbury, à se démettre de ses fonctions. Ce vote, les débats qui l’ont précédé, les faits qui l’ont motivé, forment une page instructive de l’histoire des mœurs politiques de l’Angleterre, Le chancelier a été blâmé pour l’emploi qu’il a fait de son patronage. On sait qu’en Angleterre les fonctions publiques qui sont à la nomination des ministres sont relativement peu nombreuses, dotées en général de salaires importans, et qu’une grande latitude est laissée au pouvoir ministériel pour la fixation de l’époque des mises à la retraite et des pensions. Le membre du cabinet qui a le plus grand patronage, c’est-à-dire qui a le plus grand nombre de places à sa nomination, est le lord-chancelier ; le patronage du lord chancelier s’étend sur une certaine quantité de bénéfices ecclésiastiques et sur les fonctions de l’ordre judiciaire. Autrefois on trouvait tout naturel en Angleterre que les lords-chanceliers fissent tourner à l’avantage de l’établissement de leurs propres familles le grand patronage dont ils disposaient. Les chanceliers sont la classe d’hommes qui recrutent de parvenus l’aristocratie anglaise. Le chancelier est sorti du barreau, il s’est élevé par son talent et son travail au premier rang de sa profession ; il a été solicitor-general, attorney-general, et en prenant les sceaux il entre dans la chambre des lords et fonde une nouvelle maison patricienne. Autrefois, pour doter ses fils cadets et ses parens, entraînés à sa suite dans l’orbite aristocratique, le chancelier avait comme un apanage de sinécures à titres gothiques. Lord Brougham, en arrivant au pouvoir après l’acte de réforme, supprima ces sinécures fantastiques, patrimoine abusif des familles de chanceliers, et qui rapportaient des émolumens dont le total s’élevait à 20,000 livres sterling par an. Il a existé aussi en Angleterre de singulières pratiques dans la manutention des deniers publics. Jusqu’à la fin du XVIIIe par exemple, les trésoriers de la guerre et de la marine avaient le maniement direct des fonds de leurs départemens, et trouvaient dans la façon dont ils les faisaient valoir une source de bénéfices énormes. On voyait alors des hommes politiques d’une grande influence préférer le poste de paymaster general aux premières places du cabinet. La fortune de quelques-unes des grandes familles du peerage anglais, n’a pas une autre origine. Ces vieux abus traditionnels, qui offenseraient justement aujourd’hui la conscience anglaise, ont peu à peu disparu sous l’influence de l’esprit honnête et réformateur de notre siècle. Il en est resté quelques vestiges à l’insu de tout le monde. Ainsi, dans l’affaire de l’Edmund’s scandal, on vient de voir qu’un agent comptable, sous la dépendance des lords-chanceliers, a pu, durant plusieurs années, garder par devers lui et détourner des sommes qui appartenaient à l’état. Le malheur de lord Westbury, c’est que la révélation d’une partie de ces malversations qui dataient de plus loin se soit faite sous son administration, et que, par un laisser-aller regrettable, mais qui n’était peut-être pas sans précédens, tout en imposant leur démission aux coupables, il les ait laissés partir avec des pensions de retraite. Son grand malheur surtout est que le nom de l’aîné de ses fils, ruiné par des paris de course, ait été mêlé à ces tristes intrigues de places retirées aux uns pour être données à d’autres. Personne n’a cru que lord Westbury ait eu connaissance du rôle joué par son fils dans ce marchandage de fonctions publiques ; cependant le spectacle de la tragédie domestique qui se passait dans la famille du lord-chancelier n’a point désarmé les hostilités politiques et l’honnête susceptibilité de l’opinion publique ; on n’a point épargné le magistrat dans le père soumis à la plus douloureuses des épreuves. Le scandale avait éclaté d’une façon retentissante ; il fallait pour le réparer le sacrifice de celui qui l’avait laissé commettre par omission ou négligence. Lord Palmerston a soutenu le chancelier avec cette vaillance opiniâtre qu’il a toujours déployée dans la défense de ses amis ; le secours de l’homme le plus populaire d’Angleterre n’a pu néanmoins sauver lord Westbury. Cette catastrophe d’une grande carrière mettra fin sans doute à des abus qui avaient échappé jusqu’à présent aux investigations de l’esprit de réforme ; mais, plutôt que de laisser ainsi exposées à des responsabilités cruelles la conscience et la réputation de personnages si considérables, les Anglais ne feraient-ils pas mieux de régler et de contrôler l’exercice du patronage ? C’est un des points sur lesquels ils pourraient demander à la France d’utiles exemples. Pourquoi, comme nous, ne mettraient-ils pas, suivant les circonstances, certaines conditions à l’investiture des fonctions ? Pourquoi n’imposeraient-ils pas des règles générales à l’avancement et à la détermination des pensions de retraite ?

La chute de lord Westbury a donc attristé la fin de la session anglaise ; mais les Anglais ne sont pas tendres. Voilà un homme à la mer ; on n’y songe plus dans l’excitation joyeuse du mouvement électoral. On peut dire que lord Palmerston, dans son adresse aux électeurs et dans les familiarités enjouées dont il a régalé, avec sa verve infatigable, les ladies et les gentlemen de Tiverton, a exprimé d’une façon très juste le sentiment au milieu duquel s’accomplissent les élections anglaises. Ce sentiment est celui d’une satisfaction générale. Les Anglais sont très heureux de leur sort, et ne cessent point de le proclamer et de se le répéter à eux-mêmes. Ils sont heureux d’avoir conservé la paix ; ils sont satisfaits d’avoir pratiqué avec un courage inébranlable la politique de non-intervention ; ils sont fiers d’avoir diminué leurs taxes et d’avoir devant eux la perspective de nouvelles réductions d’impôt ; ils sont glorieux d’avoir réalisé la liberté du commerce et d’avoir propagé en Europe la doctrine du libre échange. Ils ont en outre le sentiment de la vertu bienfaisante de la libre discussion ; ils ont la conviction que chez eux la libre opinion publique restera toujours maîtresse du gouvernement, et obtiendra toutes les réformes et tous les progrès, quand elle-même elle en aura sonné l’heure. Les idées libérales y jouissent avec une sécurité complète de leurs succès passés, et y goûtent d’avance les succès certains que l’avenir leur réserve. Certes, en Europe, durant ces six dernières années, on a, en mainte occasion, porté sur les Anglais des jugemens bien différens ; on les a trouvés à la fois très révolutionnaires et très prudemment égoïstes dans les affaires d’Italie ; on les a accusés de manquer de chevalerie dans la question polonaise ; ils ont paru assez médiocres dans l’affaire danoise ; on leur en a voulu comme à des alliés qui faussaient compagnie dans l’aventure du Mexique ; on a cru qu’ils n’osaient pas soutenir la politique de leurs opinions et de leurs intérêts dans la guerre civile des États-Unis ; on les dénonçait comme énervés par les vieux ministres septuagénaires et octogénaires qu’ils conservent à leur tête comme des momies embaumées. La campagne de six années d’une législature finie, c’est d’une tout autre façon qu’ils dressent eux-mêmes leur bilan. Ils rappellent que depuis 1860 ils ont opéré sur leurs taxes des réductions qui se montent à 400 millions de francs, et qu’ils possèdent un revenu annuel supérieur à celui avec lequel ils ont commencé cette œuvre prodigieuse de dégrèvement. Ils disent que pendant la même période ils ont réduit de 300 millions le capital de leur dette publique. Lord Stanley annonçait l’autre jour à ses électeurs qu’il était possible avant peu de diminuer encore la taxation du pays de 5 millions sterling par an. Certes, quand on voit l’usage que les Anglais savent faire de la paix, il est difficile de contredire les éloges qu’ils se décernent et de ne pas regretter que ces exemples aient si peu d’imitateurs parmi les gouvernemens de notre continent.

Dans un pays qui se sent bien gouverné, gouverné dans le courant de ses idées et de ses intérêts, les chances de l’opposition sont petites. Aussi l’opposition est-elle peu bruyante aux hustings. Le parti tory maintiendra à peu près ses forces parlementaires, grâce aux influences locales sur lesquelles il s’appuie, influences protégées elles-mêmes par le système électoral en vigueur ; il perdra cependant quelques voix, et il aura surtout contre lui les imposantes démonstrations des votes des grandes villes. Londres s’est vraiment conduit dans cette occasion comme la métropole intellectuelle d’un empire. Les tories n’avaient essayé la lutte que dans deux districts électoraux de Londres, dans la Cité et à Westminster. Leurs deux candidats ont échoué dans la Cité, et ils ont été battus à Westminster. Westminster a élu John Stuart Mill ; nous nous étions trompé quand nous avions redouté qu’il n’y eût rivalité dans cette importante constituency entre la candidature patricienne, mais libérale, du capitaine Grosvenor et celle de M. Mill. Les deux comités libéraux, qui étaient peut-être un peu en défiance l’un de l’autre dans le principe, se sont mis d’accord dans l’action, et le véritable adversaire de M. Mill a été le candidat tory, M. Smith, un honnête et opulent négociant qui, au poll, est resté bien loin en arrière. La nomination de M. Mill par un district comme Westminster réjouira et réconfortera tout ce qu’il y a d’esprits libéraux en Europe. M. Mill a tenu à faire triompher avec lui un principe destiné à purifier les élections anglaises, le principe que les électeurs dans le choix de leurs représentans ne doivent être dirigés que par des considérations d’intérêt public et non par des vues d’intérêt local. C’est l’homme public et les idées générales dont il est la personnification que les électeurs, suivant M. Mill, doivent rechercher dans leur député. Le succès d’un tel principe suppose une éducation politique élevée chez les électeurs, et c’est en ce sens surtout qu’il fait honneur à ceux de Westminster. M. Mill a encore eu le mérite de ne vouloir contribuer en rien aux frais matériels de l’élection ; ce sont les électeurs eux-mêmes qui ont fait les fonds indispensables et qui ont assuré par leurs efforts personnels le triomphe de leur représentant. La victoire à ce point de vue est encore très remarquable ; on assure en effet que le candidat tory qui combattait M. Mill n’a pas dépensé moins de 200 ou 250,000 francs. Aussi, après le vote, les processions des partisans de M. Mill ont parcouru les rues de Westminster avec des drapeaux portant cette inscription : « l’idée a vaincu l’argent. » D’autres districts métropolitains se sont mis à l’unisson de Westminster en nommant des hommes d’opinions éprouvées et de talens distingués tels que M. Torrens et M. Hughes, le spirituel auteur d’un livre que la Revue a fait connaître à ses lecteurs, Tom Brown’s School Days. Il n’est pas possible assurément de tirer dès à présent l’horoscope de la chambre des communes qui va sortir des élections. La prétention aux prophéties serait d’autant plus téméraire que rarement dans des élections anglaises l’esprit de controverse politique a été plus contenu et plus réservé qu’il ne l’a été dans celles-ci. Pourtant sur deux points et dans des sens opposés a été poussé le cri de guerre au bruit duquel les partis sont destinés à se livrer de prochaines batailles. M. Bright, à Birmingham, a relevé la question de la réforme électorale dans un ample et mâle discours ; à Caine au contraire, M. Lowe, un libéral qui n’est pas réformiste et qui sera le plus vigoureux adversaire de M. Bright, a repris la thèse qu’il a soutenue, il y a quelques mois, à la chambre des communes contre une prétendue réforme qui ne ferait que soumettre l’intelligence indépendante a la brutale tyrannie du nombre. Un autre orateur éloquent, libéral aussi, mais comme M. Lowe opposé à une nouvelle extension du droit du suffrage, M. Horsman, vient d’être réélu. Pris en masse, le parti libéral dans la nouvelle chambre se sera accru en nombre ; mais aussi sur certaines questions les scissions éclateront avec moins de ménagement entre les fractions dont il se compose. Il ne faudrait pas une trop grande victoire numérique du parti libéral pour que le ministère pût maintenir l’équilibre artificiel d’opinion et de conduite qui l’a fait vivre depuis six ans.

Ce n’est point de cette prospère exubérance de vie que l’Autriche nous présente l’image. Cependant les derniers incidens politiques qui ont eu lieu à Vienne, et que nous avions pressentis, sont loin d’être dépourvus d’intérêt. L’empereur d’Autriche a pris courageusement un grand parti : il veut essayer de se réconcilier politiquement avec la Hongrie. Le système unitaire et centralisateur de M. de Schmerling est abandonné ; l’opinion qui veut tenir plus de compte des aspirations originales des nationalités qui composent l’empire prévaut avec M. de Mensdorf-Pouilly et le comte Belcredi. La politique de M. de Schmerling, à en juger par les résultats, n’avait réussi à rien. M. de Schmerling a eu sans doute le mérite d’aider à l’établissement du régime constitutionnel en Autriche, la droiture et la loyauté de ses intentions doivent être reconnues ; mais il n’a rien fait de sensible pour la réorganisation de l’empire autrichien. Il n’obtenait rien des grandes nationalités dissidentes, et, les choses restant de ce côté dans un état précaire, on ne réduisait pas les armemens, on ne pouvait parvenir à rétablir les finances. Le statu quo devenait périlleux et inquiétant. Nous ne sommes point surpris de cet échec. Il eût fallu, pour qu’elle réussit, que l’œuvre d’unification et de centralisation politique au moyen des institutions représentatives eût été tentée depuis un siècle. Voyez l’Angleterre : il y a un siècle et demi qu’elle s’est uni l’Ecosse, il y a plus de soixante ans qu’elle s’est uni l’Irlande, et de ces deux unions il n’y en a qu’une qui ait complètement réussi jusqu’à ce jour. Nous ne sommes pas d’ailleurs à une époque où le travail de fusion entre des nationalités qui ont conservé leur originalité persistante se puisse accomplir. Il faut donc que l’Autriche, si elle veut tenter quelque chose de pratique, s’efforce de vivre par un système de concessions intelligentes et de compromis avec les élémens variés dont elle est formée. La réconciliation de la Hongrie doit être la base de cette politique aussi humaine que raisonnable. Quand la cour de Vienne est mal avec la Hongrie, à un malaise intérieur s’ajoute pour elle un véritable affaiblissement vis-à-vis de l’étranger. Il est difficile à l’Autriche d’avoir au dehors une politique décidée lorsqu’elle se sent intérieurement déchirée. Aussi a-t-on vu dans ces derniers temps la politique de M. de Schmerling, trop allemande à l’intérieur, manquer de force pour être assez allemande vis-à-vis de la Prusse et protéger suffisamment dans l’affaire des duchés la cause des états moyens contre les envahissemens de la Prusse. Par contre, il est permis d’espérer que le jour où elle se sera entendue avec la Hongrie, la cour de Vienne se sentira plus capable de reprendre avec autorité son rôle naturel dans les affaires de la confédération germanique.

Il est une autre réconciliation que nous aurions plus à cœur encore, c’est celle de l’Italie et de la cour de Rome dans le domaine du spirituel. Malheureusement les documens publics ne nous apportent que l’annonce d’un premier échec dans les négociations qui ont été récemment essayées entre le pape et le roi Victor-Emmanuel. Nous nous croyons cependant autorisés à ne pas désespérer du succès final de ces tentatives quand nous voyons le ton de modération et de bonne foi qui règne dans le rapport du général La Marmora. La raison de l’intérêt que nous portons aux négociations entamées entre Rome et l’Italie est bien simple ; nous voyons dans le succès de ces négociations la garantie de la réalisation paisible de la convention du 15 septembre. Quand la cour de Rome et l’Italie auront montré qu’elles peuvent s’entendre sur les délicates questions du spirituel, que l’Italie ne veut point opprimer les intérêts catholiques, et que le pape sait accepter avec une résignation pieuse, en vue des intérêts religieux qui lui sont confiés, les faits accomplis qui ont pu froisser ses intérêts temporels, la France sera délivrée des responsabilités que lui impose son intervention, et l’exécution de la convention du 15 septembre ne pourra plus inquiéter les consciences. Nous demeurons convaincus que ni à Rome ni à Florence la pensée des négociations n’est abandonnée. Peut-être, par une tactique diplomatique usuelle, feint-on aujourd’hui à Rome et à Florence, après la suspension des négociations, plus de raideur dans certaines prétentions qu’on n’est disposé à en montrer jusqu’à la fin. Il ne nous appartient point d’indiquer les concessions mutuelles que devraient se faire les parties contractantes ; il nous semble que l’Italie, qui marche à la réalisation du principe de l’église libre dans l’état libre, pourrait être sans danger assez coulante. Quoi qu’il en soit, nous nous refusons à croire qu’on doive renoncer à la perspective que Pie IX a ouverte au monde en conviant lui-même Victor-Emmanuel à la pacification religieuse par une démarche aussi intelligente que généreuse.

Si l’on voulait un exemple du chemin moral que la cause italienne a fait dans le monde, l’Espagne nous le fournirait. Un ministère aujourd’hui, en Espagne, acquiert de la force et donne un signe de vitalité en annonçant qu’il est disposé à reconnaître le royaume d’Italie. On supposait que le duc de Valence avait une intention semblable quand il forma son dernier cabinet ; si cette hypothèse était exacte, l’ajournement de son dessein n’a point porté bonheur au général Narvaez. Espérons que le maréchal O’Donnell montrera plus de décision et de fermeté. Le ministère espagnol vient de renvoyer les cortès, qui ne sont jamais en Espagne la difficulté des cabinets. Nous n’avons point la prétention de donner au maréchal O’Donnell des avis sur la politique intérieure de la péninsule, soumise à des combinaisons dont la subtilité capricieuse nous échappe la plupart du temps ; mais nous ne pouvons nous empêcher de l’inviter à porter son attention sur les finances de son pays. La crise financière dont souffre l’Espagne a un douloureux retentissement sur les intérêts français ; toutes les valeurs espagnoles sont frappées de discrédit, et malheureusement les capitalistes français qui ont avec tant de confiance commandité la construction des chemins de fer espagnols subissent, par l’effet de ce discrédit, des pertes énormes. Il eût été facile au maréchal O’Donnell de conjurer ce désastre, dans son précédent ministère, en accordant de justes et intelligentes réparations aux créanciers lésés de l’Espagne. Le mal s’est bien aggravé depuis ce temps-là ; mais, si le cabinet actuel s’efforçait d’y porter remède, le maréchal O’Donnell gagnerait à cette politique une grande considération en Europe et surtout en France.

E. FORCADE

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