Correspondance de Voltaire/1761/Lettre 4536

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Correspondance : année 1761
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 287-288).
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4536. — À M. LE MARQUIS ALBERGATI CAPACELLI.
Ferney, 1er mai.

Monsieur, ne jugez pas de mes sentiments par mon long silence ; je suis accablé de maladies et de travaux. Horace pourrait me dire :


Tu secanda marmora
Locas sub ipsum funus ; et, sepulcri
Immemor, struis domos.

(Lib. II, od. xviii, v. 17-19.)

Figurez-vous ce que c’est que d’avoir à défricher des déserts, et à faire bâtir des maisons à l’italienne par des Allobroges ; d’avoir à finir l’Histoire du czar Pierre ; et d’ajuster un théâtre pour des gens qui se portent bien, dans le temps qu’on n’en peut plus.

Je crois que le signor Carlo Goldoni y serait lui-même très-embarrassé, et qu’il faudrait lui pardonner s’il était un peu paresseux avec ses amis. Je reçois dans le moment son nouveau théâtre. Je partage, monsieur, mes remerciements entre vous et lui. Dès que j’aurai un moment à moi, je lirai ses nouvelles pièces, et je crois que j’y trouverai toujours cette variété et ce naturel charmant qui font son caractère. Je vois avec peine, en ouvrant le livre, qu’il s’intitule poëte du duc de Parme ; il me semble que Térence ne s’appelait point le poëte de Scipion : on ne doit être le poëte de personne, surtout quand on est celui du public. Il me paraît que le génie n’est point une charge de cour, et que les beaux-arts ne sont point faits pour être dépendants.

Je présente le sentiment de la plus vive reconnaissance à M. Paradisi. Je me flatte qu’il aura un peu de pitié de mon état, et qu’il trouvera bon que je le joigne ici avec vous, monsieur, au lieu de lui écrire en droiture. Je ne lui manderais pas des choses différentes de celles que je vous dis. Je lui dirais combien je l’estime, et à quel point je suis pénétré de l’honneur qu’il me fait. Vous voyez, monsieur, que je suis obligé de dicter mes lettres. Je n’ai plus la force d’écrire ; j’ai toutes les infirmités de la vieillesse, mais dans le fond du cœur tous les goûts de la jeunesse. Je crois que c’est ce qui me fait vivre. Comptez, monsieur, que tant que je vivrai je serai fâché que les truites du lac de Genève soient si loin des saucissons de Bologne, et que je serai toujours, avec tous les sentiments que je vous dois, votre serviteur. Di cuore.


Voltaire.