Deux Ans de vacances/Chapitre 13

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Jules Verne
Hetzel, 1909 (pp. 188-206).
CHAPITRE XIII.

XIII

Le programme d’études. – Observation du dimanche. – Pelotes de neiges. – Doniphan et Briant. – Grands froids. – La question du combustible. – Excursion à Traps-woods. – Excursion à la baie Sloughi. – Phoques et pingouins. – Une exécution publique.


À partir de ce mois de mai, la période hivernale s’était définitivement établie dans les parages de l’île Chairman. Quelle en serait sa durée ? Cinq mois, au moins, si l’île se trouvait plus haute en latitude que la Nouvelle-Zélande. Aussi, les précautions allaient être prises par Gordon de manière à se garder contre les redoutables éventualités d’un long hiver.

En tout cas, voici ce que le jeune Américain avait déjà noté parmi ses observations météorologiques : l’hiver n’avait commencé qu’avec le mois de mai, c’est-à-dire deux mois avant le juillet de la zone australe qui correspond au janvier de la zone boréale. On pouvait en conclure qu’il finirait deux mois après, par conséquent vers le milieu de septembre. Toutefois, en dehors de cette période, il faudrait encore compter avec les tempêtes qui sont si fréquentes pendant l’équinoxe. Ainsi, il était probable que les jeunes colons seraient confinés à French-den jusqu’aux premiers jours d’octobre, sans pouvoir entreprendre aucune longue excursion à travers ou autour de l’île Chairman.

Pour organiser la vie intérieure dans les meilleures conditions, Gordon se mit en devoir d’élaborer un programme d’occupations quotidiennes.

Il va de soi que les pratiques du faggisme, dont il a été déjà question à propos de la pension Chairman, n’eussent pas été acceptables sur l’île de ce nom. Tous les efforts de Gordon tendraient à ce que ces jeunes garçons s’accoutumassent à l’idée qu’ils étaient presque des hommes, afin d’agir en hommes. Il n’y aurait donc pas de fags à French-den, ce qui signifie que les plus jeunes ne seraient pas astreints à servir les plus âgés. Mais, hormis cela, on respecterait les traditions, ces traditions, qui sont, ainsi que l’a fait remarquer l’auteur de la Vie de collège en Angleterre, « la raison majeure des écoles anglaises. »

Il y eut, dans ce programme, la part des petits et la part des grands forcément très inégales. En effet, la bibliothèque de French-den, ne contenant qu’un nombre restreint de livres de science, en dehors des livres de voyage, ces derniers ne pourraient poursuivre leurs études que dans une certaine mesure. Il est vrai, les difficultés de l’existence, la lutte à soutenir pour subvenir à ses besoins, la nécessité d’exercer son jugement ou son imagination en présence d’éventualités de toutes sortes, cela leur apprendrait sérieusement la vie. Dès lors, naturellement désignés pour être les éducateurs de leurs jeunes camarades, ce leur serait une obligation de les instruire à leur tour.

Toutefois, loin de surcharger les petits d’un travail au-dessus de leur âge, on s’appliquerait à saisir toutes les occasions d’exercer leur corps non moins que leur intelligence. Lorsque le temps le permettrait, à la condition qu’ils fussent chaudement vêtus, ils seraient tenus à sortir, à courir en plein air, et même à travailler manuellement dans la limite des forces de chacun.

En somme, ce programme fut rédigé en s’inspirant de ces principes, qui sont la base de l’éducation anglo-saxonne :

« Toutes les fois qu’une chose vous effraye, faites-la.

« Ne perdez jamais l’occasion de faire un effort possible.

« Ne méprisez aucune fatigue, car il n’y en a pas d’inutile. »

À mettre ces préceptes en pratique, le corps devient solide, l’âme aussi.

Voici ce qui fut convenu, après avoir été soumis à l’approbation de la petite colonie :

Deux heures le matin, deux heures le soir, il y aurait travail en commun dans le hall. À tour de rôle, Briant, Doniphan, Cross, Baxter de la cinquième division, Wilcox et Webb, de la quatrième, feraient la classe à leurs camarades des troisième, seconde et première divisions. Ils leur enseigneraient mathématiques, géographie, histoire, en s’aidant des quelques ouvrages de la bibliothèque ainsi que de leurs connaissances antérieures. Ce serait pour eux l’occasion de ne point oublier ce qu’ils savaient déjà. De plus, deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il y aurait une conférence, c’est-à-dire qu’un sujet de science, d’histoire ou même d’actualité, se rapportant aux événements journaliers, serait mis à l’ordre du jour. Les grands se feraient inscrire pour ou contre, et ils discuteraient autant pour l’instruction que pour l’agrément général.

Gordon, en sa qualité de chef de la colonie, tiendrait la main à ce que ce programme fût observé, et ne subît de modifications que dans le cas d’éventualités nouvelles.

Et d’abord, une mesure fut prise, qui concernait la durée du temps. On avait le calendrier du Sloughi, mais il fallait en effacer régulièrement chaque jour écoulé. On avait les montres du bord, mais il fallait qu’elles fussent remontées régulièrement, afin de donner l’heure exacte.

Deux des grands furent chargés de ce service, Wilcox pour les montres, Baxter pour le calendrier, et l’on pouvait compter sur leurs bons soins. Quant au baromètre et au thermomètre, ce fut à Webb qu’incomba la tâche de relever leurs indications quotidiennes.

Autre décision qui fut également prise : c’est qu’il serait tenu un journal de tout ce qui s’était passé et de tout ce qui se passerait pendant le séjour sur l’île Chairman. Baxter s’offrit pour ce travail, et, grâce à lui, le « journal de French-den » allait être fait avec une minutieuse exactitude.

Une besogne non moins importante et qui ne devait souffrir aucun retard, c’était le lessivage du linge, pour lequel, heureusement, le savon ne manquait pas, et Dieu sait si, malgré les recommandations de Gordon, les petits se salissaient, quand ils jouaient sur Sport-terrace ou pêchaient sur les bords du rio. Que de fois, à ce sujet, avaient-ils été grondés et menacés d’être punis ! Il y avait donc là un ouvrage, auquel Moko s’entendait parfaitement ; mais, à lui seul, il n’aurait pu y suffire, et, malgré leur peu de goût pour cette besogne, les grands furent astreints à lui venir en aide, afin de tenir en bon état la lingerie de French-den.

Le lendemain était précisément un dimanche et l’on sait avec quel rigorisme les dimanches sont observés en Angleterre et en Amérique. La vie est comme suspendue dans les villes, bourgades et villages. « Ce jour-là, a-t-on pu dire, toute distraction, tout amusement sont interdits par l’usage. Non seulement, il faut s’ennuyer, mais il faut en avoir l’air, et cette règle est aussi strictement imposée aux enfants qu’aux grandes personnes. » Les traditions ! Toujours les fameuses traditions !

Cependant, à l’île Chairman, il fut convenu que l’on se relâcherait un peu de cette sévérité, et, même, ce dimanche-là, les jeunes colons se permirent une excursion sur les bords du Family-lake. Mais, comme il faisait extrêmement froid, après une promenade de deux heures, suivie d’une lutte de vitesse, à laquelle les petits prirent part sur la pelouse de Sport-terrace, tous furent heureux de retrouver dans le hall une bonne température, et dans Store-room, un dîner bien chaud, dont le menu avait été particulièrement soigné par l’habile maître-coq de French-den.

La soirée se termina par un concert, dans lequel l’accordéon de Garnett tint lieu d’orchestre, tandis que les autres chantaient plus ou moins faux avec une conviction toute saxonne. Le seul de ces enfants qui eût une assez jolie voix, c’était Jacques. Mais, avec son inexplicable disposition d’esprit, il ne prenait plus part aux distractions de ses camarades, et, en cette occasion, bien qu’on l’en priât, il refusa de dire une de ces chansons d’enfants, dont il était si prodigue à la pension Chairman.

Ce dimanche, qui avait débuté par une petite allocution du «  révérend Gordon, » ainsi que disait Service, s’acheva par une prière faite en commun. Vers dix heures, tout le monde dormait d’un profond sommeil sous la garde de Phann, auquel on pouvait se fier en cas d’approche suspecte.

Pendant le mois de juin, le froid alla toujours croissant. Webb constata que le baromètre se tenait en moyenne au-dessus de vingt-sept pouces, tandis que le thermomètre centigrade marquait jusqu’à dix ou douze degrés au-dessous du point de congélation. Dès que le vent, qui soufflait du sud, inclinait vers l’ouest, la température se relevait un peu, et les environs de French-den se couvraient d’une neige épaisse. Aussi, les jeunes colons se livrèrent-ils quelques-unes de ces batailles à coups de pelotes plus ou moins comprimées, qui sont si à la mode en Angleterre. Il y eut bien quelques têtes légèrement endommagées, et même, certain jour, un des plus maltraités fut précisément Jacques, qui, pourtant, n’assistait à ces jeux que comme spectateur. Une pelote, lancée trop vigoureusement par Cross, l’atteignit rudement, quoiqu’elle ne fût point à son adresse, et un cri de douleur lui échappa.

« Je ne l’ai pas fait exprès ! dit Cross – ce qui est la réponse habituelle des maladroits.

— Sans doute ! répliqua Briant, que le cri de son frère venait d’attirer sur le théâtre de la bataille. Néanmoins, tu as tort de jeter ta pelote si fort !

— Aussi, pourquoi Jacques s’est-il trouvé là, reprit Cross, puisqu’il ne veut pas jouer ?

— Que de paroles ! s’écria Doniphan, et pour un méchant bobo !

— Soit !… Ce n’est pas grave ! répondit Briant, sentant bien que Doniphan ne cherchait que l’occasion d’intervenir dans la discussion. Seulement, je prierai Cross de ne pas recommencer !

— Et de quoi le prieras-tu ?… riposta Doniphan d’un ton railleur, puisqu’il ne l’a pas fait exprès ?…

— Je ne sais pourquoi tu te mêles de cela, Doniphan ! reprit Briant. Cela ne regarde que Cross et moi…

Service et Garnett confectionnèrent un grand bonhomme. (Page 194.)

— Et cela me regarde aussi, Briant, puisque tu le prends sur ce ton ! répondit Doniphan.

— Comme tu voudras… et quand tu voudras ! répliqua Briant, qui s’était croisé les bras.

— Tout de suite ! » s’écria Doniphan.

En ce moment, Gordon arriva et fort à propos pour empêcher cette querelle de finir par des coups. Il donna tort à Doniphan, d’ailleurs. Celui-ci dut se soumettre, et, tout maugréant, rentra à French-den. Mais il était à craindre que quelque autre incident mît les deux rivaux aux prises !

La neige ne cessa de tomber pendant quarante-huit heures. Pour amuser les petits, Service et Garnett confectionnèrent un grand bonhomme, avec une grosse tête, un nez énorme, une bouche démesurée – quelque chose comme un Croquemitaine. Et, on doit l’avouer, si, pendant le jour, Dole et Costar s’enhardissaient jusqu’à lui lancer des pelotes, ils ne le regardaient point sans effroi, lorsque l’obscurité lui donnait des dimensions gigantesques.

« Oh ! les poltrons ! » s’écriaient alors Iverson et Jenkins, qui faisaient les braves, sans être beaucoup plus rassurés que leurs jeunes camarades.

Vers la fin de juin, il fallut renoncer à ces amusements. La neige, entassée jusqu’à trois ou quatre pieds d’épaisseur, rendait la marche presque impossible. S’aventurer de quelques centaines de pas seulement hors de French-den, c’eût été courir le risque de n’y pouvoir revenir.

Les jeunes colons furent donc claquemurés durant quinze jours – jusqu’au 9 juillet. Les études n’en souffrirent pas, au contraire. Le programme quotidien était strictement observé. Les conférences furent faites aux jours fixés. Tous y prirent un véritable plaisir, et, ce qui ne surprendra pas, Doniphan, avec sa facilité de parole, son instruction très avancée déjà, tint le premier rang. Mais pourquoi s’en montrait-il si fier ? Cet orgueil gâtait toutes ses brillantes qualités.

Bien que les heures de récréations dussent alors se passer dans le hall, la santé générale n’en périclita pas, grâce à l’aération qui se faisait d’une chambre à l’autre à travers le couloir. Cette question d’hygiène ne laissait pas d’être des plus importantes. Que l’un de ces enfants tombât malade, comment pourrait-on lui donner les soins nécessaires ? Heureusement, ils en furent quittes pour quelques rhumes ou maux de gorge, que le repos et les boissons chaudes firent promptement disparaître.

C’est alors qu’il y eut lieu de se préoccuper de résoudre une autre question. Ordinairement, l’eau, nécessaire aux besoins de French-den, était puisée dans le rio, à mer basse, afin qu’elle ne fût point saumâtre. Mais, lorsque la surface du rio serait entièrement congelée, il deviendrait impossible d’opérer de la sorte. Gordon s’entretint donc avec Baxter, son « ingénieur ordinaire », des mesures qu’il conviendrait de prendre. Baxter, après réflexions, proposa d’établir une conduite à quelques pieds sous la berge, afin qu’elle ne gelât point, conduite qui amènerait l’eau du rio dans Store-room. C’était là un travail difficile, dont Baxter ne se fût jamais tiré, s’il n’avait eu à sa disposition un des tuyaux de plomb qui servaient à l’alimentation des toilettes à bord du Sloughi. Enfin, après de nombreux essais, le service de l’eau fut assuré à l’intérieur de Store-room. Quant à l’éclairage, il y avait encore assez d’huile pour les lampes des fanaux ; mais, après l’hiver, il serait nécessaire de s’en approvisionner, ou tout au moins de fabriquer des chandelles avec les graisses que Moko mettait en réserve.

Ce qui donna encore quelques soucis pendant cette période, ce fut de pourvoir à l’alimentation de la petite colonie, car la chasse et la pêche ne fournissaient plus leur tribut habituel. Sans doute, quelques animaux, poussés par la faim, vinrent plus d’une fois rôder sur Sport-terrace. Mais ce n’étaient que des chacals que Doniphan et Cross se contentaient d’écarter à coups de fusil. Un jour même, ils arrivèrent en troupe – une vingtaine – et on dut barricader solidement les portes du hall et de Store-room. Une invasion de ces carnassiers, rendus féroces par les privations, eût été redoutable. Toutefois, Phann les ayant signalés à temps, ils ne parvinrent point à forcer l’entrée de French-den.

Dans ces conditions fâcheuses, Moko fut obligé de prendre quelque peu sur les provisions du yacht que l’on s’appliquait à ménager le plus possible. Gordon ne donnait pas volontiers l’autorisation d’en disposer, et c’était avec chagrin qu’il voyait s’allonger sur son carnet la colonne des dépenses, quand celle des recettes restait stationnaire. Cependant, comme il y avait un assez gros stock de canards et d’outardes, qui avaient été hermétiquement renfermés dans des barils, après une demi-cuisson, Moko put l’utiliser ainsi qu’une certaine quantité de saumons conservés dans la saumure. Or, il ne faut point l’oublier, French-den avait quinze bouches à nourrir et des appétits de huit à quatorze ans à satisfaire !

Néanmoins, durant cet hiver, on ne fut pas tout à fait privé de viande fraîche. Wilcox, très entendu pour tout ce qui concernait l’installation des engins de chasse, avait dressé des pièges sur la berge. Ce n’étaient que de simples trappes, retenues par des morceaux de bois en forme de 4, mais auxquelles le menu gibier se laissait quelquefois prendre.

Avec l’aide de ses camarades, Wilcox établit aussi des fleurons sur le bord du rio, en employant à cet usage les filets de pêche du Sloughi, montés sur de hautes perches. Dans les mailles de ces longues toiles d’araignées, les oiseaux des South-moors donnaient en grand nombre, lorsqu’ils passaient d’une rive à l’autre. Si la plupart purent se dégager de ces mailles trop petites pour une pêche aérienne, il y eut des jours où l’on en prit assez pour subvenir aux deux repas réglementaires.

Par exemple, ce fut le nandû qui donna beaucoup d’embarras à nourrir ! Il faut bien l’avouer, l’apprivoisement de ce sauvage animal ne faisait aucun progrès, quoi que pût dire Service, spécialement chargé de son éducation.

« Quel coursier ce sera ! » répétait-il souvent, bien qu’on ne vît pas trop comment il parviendrait à le monter.

En attendant, le nandû n’étant point un carnassier, Service était forcé d’aller chercher sa provision quotidienne d’herbes et de racines sous deux ou trois pieds de neige. Mais que n’aurait-il pas fait pour procurer une bonne nourriture à sa bête favorite ? Si le nandû maigrit un peu pendant cet interminable hiver, ce ne fut point la faute de son fidèle gardien, et il y avait tout lieu d’espérer que, le printemps venu, il reprendrait son embonpoint normal.

Le 9 juillet, de grand matin, Briant, ayant mis le pied hors de French-den, constata que le vent venait de passer subitement au sud.

Le froid était devenu tellement vif que Briant dut rentrer en hâte dans le hall, où il fit connaître à Gordon cette modification de la température.

« C’était à craindre, répondit Gordon, et je ne serais pas étonné que nous eussions à supporter encore quelques mois d’un hiver très rigoureux !

— Cela démontre bien, ajouta Briant, que le Sloughi a été entraîné plus au sud que nous le supposions !

— Sans doute, dit Gordon, et pourtant notre atlas ne porte aucune île sur la limite de la mer antarctique !

— C’est inexplicable, Gordon, et, vraiment, je ne sais trop de quel côté nous pourrions prendre direction, si nous parvenions à quitter l’île Chairman…

— Quitter notre île ! s’écria Gordon. Tu y penses donc toujours, Briant ?

— Toujours, Gordon. Si nous pouvions construire une embarcation qui tiendrait la mer tant bien que mal, je n’hésiterais pas à me lancer à la découverte !

— Bon !… bon !… répliqua Gordon. Rien ne presse !… Attendons au moins que nous ayons organisé notre petite colonie…

— Eh ! mon brave Gordon ! répondit Briant, tu oublies que, là-bas, nous avons des familles…

— Certainement… certainement… Briant ! Mais enfin, nous ne sommes pas trop malheureux ici ! Cela marche… et même, je me demande ce qui nous manque !

— Bien des choses, Gordon, répondit Briant, qui trouva opportun de ne point prolonger la conversation à ce sujet. Tiens, par exemple, nous n’avons presque plus de combustible…

— Oh ! toutes les forêts de l’île ne sont pas encore brûlées !…

— Non, Gordon ! Mais il n’est que temps de refaire notre provision de bois, car elle touche à sa fin !

— Aujourd’hui, soit ! répondit Gordon. Voyons ce que marque le thermomètre ! »

Le thermomètre, placé dans Store-room, n’indiquait que cinq degrés au-dessus de zéro, bien que le fourneau fût en pleine activité. Mais, lorsqu’il eut été exposé contre la paroi extérieure, il ne tarda pas à marquer dix-sept degrés au-dessous de glace.

C’était un froid intense, et qui s’accroîtrait certainement, si le temps restait clair et sec pendant quelques semaines. Déjà même, malgré le ronflement des deux poêles du hall et du fourneau de la cuisine, la température s’abaissait sensiblement à l’intérieur de French-den.

Vers neuf heures, après le premier déjeuner, il fut décidé que l’on se rendrait à Traps-woods, afin d’en rapporter tout un chargement de bois.

Lorsque l’atmosphère est calme, les plus basses températures peuvent être supportées impunément. Ce qui est particulièrement douloureux, c’est l’âpre bise qui vous mord aux mains et au visage, et il est bien difficile de s’en préserver. Heureusement, ce jour-là, le vent était extrêmement faible, le ciel d’une pureté parfaite, comme si l’air eût été gelé.

Aussi, à la place de cette neige molle dans laquelle, la veille encore, on enfonçait jusqu’à la taille, le pied allait-il fouler un sol d’une dureté métallique. Dès lors, à la condition d’assurer son pas, on pourrait marcher ainsi qu’on l’eût fait à la surface du Family-lake ou du rio Zealand, qui étaient entièrement congelés. Avec quelques paires de ces raquettes dont se servent les indigènes des régions polaires, ou même avec un traîneau attelé de chiens ou de rennes, le lac aurait pu être parcouru dans toute son étendue, du sud au nord, en quelques heures.

Mais, pour le moment, il ne s’agissait point d’une si longue expédition. Aller à la forêt voisine et y refaire la provision de combustible, voilà ce qui était de nécessité immédiate.

Toutefois, le transport à French-den d’une quantité suffisante de bois ne laisserait pas d’être un travail pénible, puisque ce transport ne pouvait être effectué qu’à bras ou à dos. C’est alors que Moko eut une bonne idée, et l’on se hâta de la mettre à exécution, en attendant qu’un véhicule quelconque pût être établi avec les planches du yacht. Cette grande table de Store-room, solidement bâtie, qui mesurait douze pieds de long sur quatre de large, est-ce qu’il ne suffirait pas de la renverser les pieds en l’air, et de la traîner à la surface de la couche de neige glacée ? Oui, évidemment, et c’est ce qui fut fait. Puis quatre des grands s’étant attelés par des cordes à ce véhicule un peu primitif, on partit, dès huit heures, dans la direction de Traps-woods.

Les petits, nez rouge et joues hâlées, gambadaient en avant comme de jeunes chiens, et Phann leur donnait l’exemple. Parfois, aussi, ils grimpaient sur la table, non sans disputes et gourmades, rien que pour le plaisir, au risque de quelques chutes qui ne seraient jamais bien graves. Leurs cris éclataient avec une extraordinaire intensité au milieu de cette atmosphère froide et sèche. En vérité, c’était réjouissant de voir cette petite colonie en si belle humeur et si bonne santé !

Tout était blanc à perte de vue entre Auckland-hill et Family-lake. Les arbres, avec leur ramure de givre, leurs branches chargées de cristaux étincelants, se massaient au loin comme à l’arrière-plan d’un décor féerique. À la surface du lac, les oiseaux volaient par bandes jusqu’au revers de la falaise. Doniphan et Cross n’avaient point oublié d’emporter leurs fusils. Sage précaution, car on vit des empreintes suspectes, appartenant à des animaux autres que les chacals, les couguars ou les jaguars.

« Ce sont peut-être de ces chats sauvages qu’on nomme « paperos », dit Gordon, et qui ne sont pas moins redoutables !

— Oh ! si ce ne sont que des chats ! répondit Costar en haussant les épaules.

— Eh ! les tigres sont aussi des chats ! répliqua Jenkins.

— Est-ce vrai, Service, demanda Costar, que ces chats-là sont méchants ?

— Très vrai, répliqua Service, et ils croquent les enfants comme des souris ! »

Réponse qui ne laissa pas d’inquiéter Costar.

Le demi-mille, entre French-den et Traps-woods, fut rapidement franchi, et les jeunes bûcherons se mirent à la besogne. Leur hache ne s’attaqua qu’aux arbres d’une certaine grosseur, qui furent dégagés des menues branches, afin de s’approvisionner, non de ces fagots qui flambent un instant, mais de bûches qui pourraient alimenter convenablement le fourneau et les poêles. Puis, la table-traîneau en reçut une lourde charge ; mais elle glissait si aisément, et tous tiraient de si bon cœur sur le sol durci, qu’avant midi, elle avait pu faire deux voyages.

Après le déjeuner on reprit le travail, qui ne fut suspendu que vers quatre heures, lorsque le jour vint à baisser. La fatigue était grande, mais, comme il n’y avait nulle nécessité de faire les choses avec excès, Gordon remit la besogne au lendemain. Or, quand Gordon ordonnait, il n’y avait plus qu’à obéir.

D’ailleurs, dès le retour à French-den, on s’occupa de scier ces bûches, de les fendre, de les emmagasiner, et cela dura jusqu’au moment de se coucher.

Pendant six jours, ce charroi fut continué sans relâche, ce qui assura du combustible pour un laps de plusieurs semaines. Il va de soi que toute cette provision n’avait pu trouver place dans Store-room ; mais il n’y avait aucun inconvénient à ce qu’elle restât exposée en plein air au pied du contrefort.

Le 15 juillet, suivant le calendrier, ce jour-là, c’était la Saint-Swithin. Or, en Angleterre, la Saint-Swithin correspond, comme réputation, à la Saint-Médard en France.

« Alors, dit Briant, s’il pleut aujourd’hui nous allons avoir de la pluie pendant quarante jours.

— Ma foi, répondit Service, voilà qui importe peu, puisque nous sommes dans la mauvaise saison. Ah ! si c’était l’été !… »

Et, en vérité, les habitants de l’hémisphère austral n’ont guère à
Les jeunes bûcherons se mirent à la besogne. (Page 200.)
Baxter
s’inquiéter de l’influence que peuvent avoir saint Médard ou Saint-Swithin, qui sont des saints d’hiver pour les pays d’antipodes.

Cependant la pluie ne persista pas, les vents revinrent au sud-est, et il y eut encore de tels froids que Gordon ne permit plus aux petits de mettre le pied dehors.

En effet, au milieu de la première semaine d’août, la colonne thermométrique s’abaissa jusqu’à vingt-sept degrés au-dessous de zéro. Pour peu que l’on s’exposât à l’air extérieur, l’haleine se condensait en neige. La main ne pouvait saisir un objet de métal, qu’elle ne ressentît une vive douleur, analogue aux brûlures. Les plus minutieuses précautions durent être prises pour que la température interne fût maintenue à un degré suffisant.

Il y eut quinze jours très pénibles à passer. Tous souffraient plus ou moins du manque d’exercice. Briant ne voyait pas, sans inquiétude, les mines pâles des petits, dont les bonnes couleurs avaient disparu. Cependant, grâce aux boissons chaudes qui ne manquaient pas, et, à part un certain nombre de rhumes ou de bronchites inévitables, les jeunes colons franchirent sans grand dommage cette dangereuse période.

Vers le 16 août, l’état de l’atmosphère tendit à se modifier avec le vent qui s’établit dans l’ouest. Aussi, le thermomètre se releva-t-il à douze degrés au-dessous de glace – température supportable, étant donné le calme de l’air.

Doniphan, Briant, Service, Wilcox et Baxter eurent alors la pensée de faire une excursion jusqu’à Sloughi-bay. En partant de grand matin, ils pouvaient être de retour le soir même.

Il s’agissait de reconnaître si la côte n’était point fréquentée par un grand nombre de ces amphibies, hôtes habituels des régions antarctiques, et dont on avait déjà vu quelques échantillons à l’époque de l’échouage. En même temps, on remplacerait le pavillon dont il ne devait plus rester que des lambeaux, après les bourrasques de l’hiver. Et puis, sur le conseil de Briant, on clouerait sur le mât de signaux une planchette, indiquant la situation de French-den pour le cas où quelques marins ayant aperçu le pavillon, débarqueraient sur la grève.

Gordon donna son assentiment, mais en recommandant bien d’être de retour avant la nuit, et la petite troupe partit dès le matin du 19 août, quoiqu’il ne fît point jour encore. Le ciel était pur, et la lune l’éclairait des pâles rayons de son dernier quartier. Six milles à faire jusqu’à la baie, ce n’était pas pour embarrasser des jambes bien reposées.

Ce trajet fut enlevé rapidement. La fondrière de Bog-woods étant glacée, il n’y eut point à la contourner – ce qui abrégea le parcours. Aussi, avant neuf heures du matin, Doniphan et ses camarades débouchaient-ils sur la grève.

« En voilà une bande de volatiles ! » s’écria Wilcox.

Et il montrait, rangés sur les récifs, quelques milliers d’oiseaux qui ressemblaient à de gros canards, avec leur bec allongé comme une coquille de moule et leur cri aussi perçant que désagréable.

« On dirait de petits soldats que leur général va passer en revue ! dit Service.

— Ce ne sont que des pingouins, répondit Baxter, et ils ne valent pas un coup de fusil ! »

Ces stupides volatiles, qui se tenaient dans une position presque verticale, due à leurs pattes placées très en arrière, ne songèrent même pas à s’enfuir, et on aurait pu les tuer à coup de bâton. Peut-être Doniphan eut-il envie de se livrer à ce carnage inutile ; mais, Briant ayant eu la prudence de ne point s’y opposer, les pingouins furent laissés en repos.

D’ailleurs, si ces oiseaux ne pouvaient être d’aucun usage, il y avait là nombre d’autres animaux dont la graisse servirait à l’éclairage de French-den pendant le prochain hiver.

C’étaient des phoques, de cette espèce dite phoques à trompes, qui prenaient leurs ébats sur les brisants, recouverts alors d’une épaisse couche de glace. Mais, pour en abattre quelques-uns, il aurait fallu leur couper la retraite du côté des récifs. Or, dès que Briant et ses camarades s’approchèrent, ils s’enfuirent en faisant des gambades extraordinaires et disparurent sous les eaux. Il y aurait donc lieu d’organiser plus tard une expédition spéciale pour la capture de ces amphibies.

Après avoir déjeuné frugalement des quelques provisions qu’ils avaient emportées, les jeunes garçons vinrent observer la baie dans toute son étendue.

Une nappe uniformément blanche s’étendait depuis l’embouchure du rio Zealand jusqu’au promontoire de False-Sea-point. À part les pingouins et les oiseaux de mer, tels que pétrels, mouettes et goélands, il semblait que les autres volatiles eussent abandonné la grève pour aller à l’intérieur de l’île chercher de quoi suffire à leur nourriture. Deux ou trois pieds de neige s’étendaient sur la plage, et ce qui restait des débris du schooner avait disparu sous cette couche épaisse. Les relais de marée, varechs et goémons, arrêtés en deçà des brisants, indiquaient que Sloughi-bay n’avait pas été envahie par les fortes marées d’équinoxe.

Quant à la mer, elle était toujours déserte jusqu’à l’extrême limite de cet horizon que Briant n’avait pas revu depuis trois longs mois. Et, au-delà, à des centaines de milles, il y avait cette Nouvelle-Zélande qu’il ne désespérait pas de revoir un jour !

Baxter s’occupa alors de rehisser un pavillon neuf qu’il avait apporté et de clouer la planchette, donnant la situation de French-den à six milles en remontant le cours du rio. Puis, vers une heure après midi, on reprit la rive gauche.

Chemin faisant, Doniphan tua une couple de pilets et une autre de vanneaux qui voletaient à la surface de la rivière, et, vers quatre heures, au moment où le jour s’assombrissait, ses camarades et lui arrivaient à French-den. Là, Gordon fut mis au courant de ce qui s’était passé, et, puisque de nombreux phoques fréquentaient Sloughi-bay, on leur donnerait la chasse dès que le temps le permettrait.

En effet, la mauvaise saison allait bientôt finir. Pendant la dernière semaine d’août et la première semaine de septembre, le vent de mer reprit le dessus. De fortes grenasses amenèrent un relèvement très rapide de la température. La neige ne tarda pas à se dissoudre, et la surface du lac se rompit avec un fracas assourdissant. Ceux des glaçons qui ne fondirent pas sur place, s’engagèrent dans le courant du rio, en s’amoncelant les uns sur les autres, et il se fit une embâcle qui ne se dégagea complètement que vers le 10 septembre.

Ainsi s’était écoulé cet hiver. Grâce aux précautions prises, la petite colonie n’avait pas eu trop à souffrir. Tous s’étaient maintenus en bonne santé, et, les études ayant été suivies avec zèle, Gordon n’avait guère eu à sévir contre des récalcitrants.

Un jour, cependant, il avait dû châtier Dole, dont la conduite nécessitait une punition exemplaire.

Bien des fois, l’entêté avait refusé de « faire son devoir » et Gordon l’avait réprimandé, sans qu’il voulût tenir compte de ses observations. S’il ne fut pas mis au pain et à l’eau – ce qui n’entre point dans le système des écoles anglo-saxonnes – il fut condamné à recevoir le fouet.

Les jeunes Anglais, on l’a fait observer, n’éprouvent pas la répugnance que des Français ne manqueraient pas de ressentir sans aucun doute pour ce genre de châtiment. Et, pourtant, à cette occasion, Briant aurait protesté contre cette façon de sévir, s’il n’eût dû respecter les décisions de Gordon. D’ailleurs, là où un écolier français serait honteux, l’écolier anglais n’aurait honte que de paraître redouter une correction corporelle.

Dole reçut donc les quelques coups de verge que lui appliqua Wilcox, désigné par le sort pour ces fonctions d’exécuteur public, et cela fut d’un tel exemple que le cas ne se reproduisit plus.

Au 10 septembre, il y avait six mois que le Sloughi s’était perdu sur les récifs de l’île Chairman.