Don Juan (Byron)/Chant premier

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Lord Byron
traduit par Paulin Paris
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1. J’ai besoin d’un héros. — Besoin singulier quand chaque année, chaque mois nous en apporte un nouveau, qui, après avoir fatigué le bavardage des gazettes, cesse bientôt d’être l’objet de l’admiration du siècle désabusé. De cette espèce-là, je ne me soucie guère d’en parler ; j’aime mieux choisir notre ancien ami Don Juan, que nous avons tous vu un peu trop tôt envoyé au diable sur le théâtre.

2. Vernon, Cumberland-le-Boucher[1], Wolfe, Hawke, le prince Ferdinand, Gramby, Burgoyne, Keppel, Howe ont, bons ou mauvais, obtenu la dîme des conversations ; ils ont rempli les dépêches de la poste, comme aujourd’hui Wellesley. Mais courant tous après la gloire (neuf marcassins d’une seule laie[2]), ils ont défilé à leur tour, comme les rois du sang de Banquo. La France eut aussi Dumourier et Bonaparte que vantaient le Moniteur et le Courrier.

3. Barnave, Brissot, Condorcet, Mirabeau, Péthion, Clootz, Danton, Marat, Lafayette, ont encore été fameux chez les Français. Ils ont Joubert, Hoche, Marceau, Lannes, Dessaix, Moreau et bien d’autres guerriers dont l’ancienne et prodigieuse renommée n’est pas même entièrement oubliée ; mais mes rimes ne s’arrangent pas de leurs noms.

4. Il y eut un tems où Nelson était le dieu de la guerre des Anglais, il devrait l’être encore ; mais le vent a changé. On ne dit plus un mot de Trafalgar, son souvenir repose dans l’urne de notre héros. L’armée de terre est devenue l’objet de la faveur publique ; ce qui donne de l’humeur à nos gens de mer. D’ailleurs le prince est tout pour le service de terre, il ne se rappelle plus Duncan, Nelson, Howe et Jervis.

5. Il y eut des braves avant Agamemnon[3] ; et depuis, il s’est rencontré une foule de gens sages et hardis comme lui, bien qu’ils ne lui ressemblassent pas en tout. Mais comme ils n’ont pas brillé sous la plume du poète, ils ont été oubliés. Moi, je ne condamne personne : mais pour mon nouveau poème, je ne vois personne aujourd’hui qui me convienne. Je prends donc, comme je l’ai dit, mon ami Don Juan.

6. Bien des poètes héroïques se lancent in medias res (Horace prescrit même cette route à l’Épopée) : alors, quand vous le jugez à propos, votre héros raconte par forme d’épisode ce qui lui est advenu précédemment, tandis qu’il est assis à son aise, après dîner, aux côtés de sa maîtresse, dans quelque agréable asile, palais, jardin, grotte ou paradis, dont l’heureux couple fait bientôt une taverne.

7. C’est la méthode ordinaire, mais non la mienne. Je veux commencer par le commencement, et la régularité de mon plan m’interdit comme une énorme faute, toute espèce d’écarts. Je débuterai donc par un fil (dussé-je mettre une demi-heure à l’étendre) qui vous apprendra quelque chose du père de Don Juan, et de sa mère, si vous l’aimez mieux.

8. Il naquit à Séville, agréable cité, fameuse par ses oranges et ses femmes. — Qui ne l’a pas vue est bien à plaindre ; le proverbe le dit, et je suis de son avis. De toutes les villes d’Espagne, c’est la plus jolie, si ce n’est Cadix ; — mais vous verrez bientôt. Les parens de Don Juan vivaient près de la rivière dont le noble cours s’appelle Guadalquivir.

9. Son père avait nom José, — Don de race, véritable hidalgo, franc de toute souillure de sang maure ou hébreu, et traçant sa généalogie à travers les gentilshommes les plus Visigoths de l’Espagne. Jamais cavalier ne monta à cheval, ou une fois monté ne redescendit à terre comme José, qui engendra notre héros, qui engendra — mais c’est encore dans l’avenir. — Bon, pour mémoire[4].

10. Sa mère était une dame savante, fameuse par ses connaissances dans toutes les branches de sciences qui ont un nom dans les idiomes chrétiens. Ses vertus seules pouvaient égaler son esprit ; elle surprenait les plus habiles, et les gens de bien eux-mêmes ressentaient une secrète envie en voyant ses bonnes œuvres surpasser en tout genre les leurs.

11. Sa mémoire était une mine ; elle savait par cœur tout Caldéron, et la plus grande partie de Lopez : si quelque acteur eût oublié son rôle, elle aurait pu lui tenir lieu du livre du souffleur. Pour elle l’art de Feinaigle[5] aurait été inutile, et elle l’eût obligé de fermer sa classe. — Il n’eût jamais formé une mémoire aussi belle que celle qui ornait le cerveau de Donna Inès.

12. Sa science favorite était celle des mathématiques ; sa plus belle vertu était la magnanimité : son esprit (elle visait quelquefois à l’esprit) était tout attique, ses paroles graves se perdaient dans le sublime ; enfin, sur tous les points, c’était bien ce que j’appelle un prodige. — Sa robe du matin était de basin, celle du soir était de soie, ou en été de mousseline, et autres tissus desquels je ne veux pas m’embarrasser davantage.

13. Elle savait le latin, c’est-à-dire l’oraison dominicale ; et de la langue grecque — l’alphabet, j’en suis presque sûr : par-ci, par-là, elle lisait quelques romans français, bien qu’elle ne parlât pas purement cette langue. Quant à l’espagnol qui lui était naturel, elle y mettait peu de soin, au moins sa conversation était-elle obscure. Ses pensées étaient des théorèmes et ses paroles de vrais problèmes, comme si elle eût cru que le mystère devait les ennoblir[6].

14. Elle aimait les langues anglaise et hébraïque, et elle disait qu’il y avait entre elles de l’analogie ; elle le prouvait en citant quelque chose des Saintes-Écritures : mais je laisse les preuves à ceux qui les ont vues. Je lui entendis dire, et on ne peut le révoquer en doute, chacun en pensera ce qu’il lui plaira : « Il est étrange que le nom hébreu, qui signifie God, soit toujours employé en anglais pour gouverner Damne[7].

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16. Enfin, c’était un système ambulant, — les Nouvelles de miss Edgeworth, ou les livres sur l’éducation de mistress Trimmer, échappés de leur reliure : ou bien, « la femme de Celebs[8] » partie à la recherche des amans. C’était la morale pour la première fois personnifiée, et chez laquelle l’envie n’aurait pu découvrir une seule paille. Les autres pouvaient se partager les défauts féminins ; pour elle, elle n’en avait pas un seul, — le pire de tous.

17. Oh ! elle était parfaite, au-dessus de tout parallèle, — de toute comparaison, avec la plus sainte des femmes de ce tems. Elle prévalait tellement sur les puissances de l’enfer que son ange-gardien s’était dispensé de la surveiller. Même ses plus légers mouvemens étaient aussi réguliers que celui des meilleures montres de Harrison. Rien sur la terre ne pouvait la surpasser en vertus, excepté, « ô Macassar, ton huile incomparable[9] !!! »

18. Elle était parfaite : mais comme la perfection est insipide dans ce monde corrompu, dans lequel nos grands parens n’apprirent à se caresser qu’après avoir été exilés de leurs premiers bosquets, où tout était paix, innocence et bénédiction (j’admire ce qu’ils faisaient pendant douze heures), Don José, en digne enfant d’Ève, allait souvent ravir çà et là différens fruits sans la permission de sa femme.

19. C’était un mortel d’un naturel insouciant, peu curieux du savoir et des savans, allant toujours où l’appelait son inclination, et ne songeant pas que sa dame pût s’en inquiéter. Le monde, comme c’est l’usage, toujours méchamment disposé à voir un royaume ou un ménage bouleversés, murmurait qu’il avait une maîtresse ; quelques-uns en comptaient deux : mais pour les querelles domestiques une seule pouvait suffire.

20. Or, Donna Inès, avec tout son mérite, avait une haute opinion de tout ce qu’elle valait ; et certes, pour supporter l’abandon, il faudrait une sainte. Inès l’était bien dans son système de conduite, mais elle avait un diable d’esprit : quelquefois elle mêlait à la réalité ses propres illusions, et elle laissa passer peu d’occasions de faire tomber dans le piége son légitime seigneur.

21. C’était une chose facile avec un homme souvent dans son tort et jamais sur ses gardes : même les plus sages, quelle que soit leur vertu, ont des momens, des heures, des jours si malencontreux, que vous pourriez les abattre avec l’éventail de leurs femmes ; souvent aussi les dames frappent trop fort, et l’éventail, sous leurs jolies mains, s’effile en lame de couteau. Comment et pourquoi ? on ne le sait jamais bien.

22. C’est pitié que des doctes vierges se marient avec des personnes sans instruction, ou qui, malgré leur bonne famille et leur éducation, restent audessous des conversations scientifiques. Je ne puis en dire beaucoup sur ce sujet, moi brave homme et de plus célibataire. Mais vous, époux de dames beaux-esprits, informez-vous au juste si elles ne vous ont pas toutes menés par le nez ?

23. Don José et sa femme se querellèrent. — Pourquoi ? Pas un ne le devinait, bien que plusieurs milliers de curieux essayassent de l’apprendre, ce qui sûrement leur importait aussi peu qu’à moi. Je déteste le vice ignoble de la curiosité : mais si j’ai quelque talent remarquable, c’est celui d’arranger les affaires de tous mes amis, n’ayant pour mon compte aucun embarras domestique.

24. J’intervins donc, et avec les meilleures intentions ; mais leur procédé ne fut pas affectueux. Je pense qu’ils avaient le diable au corps, car je ne pus dans la maison découvrir l’un ou l’autre. Il est vrai que par la suite leur portier m’avoua — mais ceci importe peu ; le pire de l’aventure, c’est que le petit Juan, sans m’en prévenir, jeta du haut des escaliers sur moi le seau d’eau de la chambrière.

25. C’était un petit vaurien, aux cheveux bouclés, singe malfaisant depuis le jour de sa naissance. Ses parens ne tombèrent jamais d’accord qu’en raffolant du plus turbulent diablotin de la terre. Au lieu de quereller, s’ils eussent eu leur bon sens, ils auraient envoyé ce jeune docteur à l’école, ou l’auraient fouetté d’importance à la maison, pour lui apprendre à réformer ses manières à l’avenir.

26. Pendant quelque tems, Don José et Donna Inès menèrent un triste genre de vie, se souhaitant mutuellement non le divorce, mais la mort. Comme époux et femme, ils sauvaient les apparences ; leur conduite était excessivement mesurée, et nul signe extérieur n’attestait les débats intérieurs, jusqu’à ce qu’enfin le feu cessa de couver, et toute l’affaire fut mise hors de doute.

27. Inès appela quelques droguistes et médecins, et voulut faire déclarer fou son cher mari ; mais comme il avait quelques intervalles lucides, elle finit par décider qu’il n’était que mauvais époux. Encore, lorsqu’on voulut recueillir ses dépositions, ne donna-t-elle aucun éclaircissement, si ce n’est que ses devoirs envers Dieu et les hommes exigeaient d’elle cette conduite : ce qui parut fort singulier[10].

28. Elle tint un journal où furent notées toutes ses fautes ; elle ouvrit certains coffres de livres et de lettres, toutes choses que l’on pouvait avoir occasion de citer : alors elle se fit des partisans de tout Séville, sans compter sa bonne vieille grand’mère (qui radotait)[11]. Les auditeurs de son histoire en devinrent ensuite les échos ; puis accoururent avocats, inquisiteurs et juges, quelques-uns pour s’en amuser, les autres par un vieil esprit de rancune.

29. Alors, cette femme, des femmes la meilleure et la plus douce[12], supporta les chagrins de son mari avec une sérénité toute comparable à celle des dames de Sparte, quand, apprenant la mort de leurs époux, elles prirent le noble parti de ne jamais parler d’eux à l’avenir. — Elle écouta avec calme toutes les calomnies qui s’élevèrent, et telle fut la sublime froideur avec laquelle elle vit son agonie, que tout le monde s’écria : « Quelle magnanimité ! »

30. Cette patience de nos meilleurs amis, quand le monde nous condamne, est sans doute bien philosophique ; il est doux aussi de paraître magnanime, surtout quand c’est un moyen d’arriver à nos fins ; et ce que les juristes appellent malus animus ne peut avoir ici d’application : car sans doute il n’est pas bien de se venger soi-même, mais ce n’est pas ma faute si les autres vous accablent.

31. Et si nos querelles ont ressuscité de vieux contes, et les ont surchargés d’un ou deux nouveaux mensonges, on ne peut, comme vous le savez, m’en blâmer ni quelqu’autre. Ils étaient devenus traditionnels ; leur renaissance est d’ailleurs utile à notre gloire par un contraste que tous deux nous sommes également curieux d’établir ; de plus elle tourne au profit de la science. — Les scandales morts sont de bons sujets à disséquer.

32. Leurs amis cherchèrent à les réconcilier, puis leurs parens ; ils empirèrent l’affaire (dans un cas semblable il est difficile de décider à qui l’on doit plutôt avoir recours, je suis faiblement porté pour les amis ou les parens). Les avocats firent tout pour obtenir le divorce, mais à peine avaient-ils été payés de quelques frais préliminaires que Don José vint à mourir.

33. Il mourut, et bien mal à propos, car d’après ce que m’en ont rapporté les avocats au fait de ces sortes de lois (malgré la circonspection et l’obscurité ordinaire de leur langage), sa mort arriva pour prévenir la plus belle des causes ; il faut aussi plaindre la sensibilité publique qui dans cette occasion fut singulièrement émue.

34. Mais hélas ! il mourut. Avec lui furent ensevelis la sensibilité publique et les frais de justice. Sa maison fut vendue, ses valets renvoyés, un juif prit l’une de ses maîtresses, un prêtre l’autre. — Au moins l’a-t-on raconté. J’interrogeai les médecins après son décès ; il mourut de la fièvre lente appelée tierce, et il laissa sa femme en proie à sa haine.

35. Cependant José était un homme d’honneur : je l’ai assez connu pour le dire : je ne m’occuperai donc plus de ses faiblesses. D’ailleurs on ne pourrait guère lui en trouver d’autres ; si quelquefois ses passions excédèrent la juste convenance, et ne furent pas aussi paisibles que celles de Numa (qu’on nommait encore Pompilius), c’est qu’il avait été mal élevé, c’est qu’il était né bilieux.

36. Quoi qu’on puisse dire de ses qualités ou de ses défauts, il avait, le pauvre homme ! bien des sujets de douleur. Ce fut un cruel moment pour lui que de se trouver seul auprès de son triste foyer, autour de ses dieux domestiques brisés en morceaux. Sa sensibilité ou sa fierté ne pouvaient choisir qu’entre la mort ou les Doctors Commons. — Il mourut donc[13].

37. Étant mort intestat, Juan demeura l’unique héritier d’un procès, de plusieurs fermes et terres qui, à l’aide de soins et d’une longue minorité, promettaient de bien tourner entre ses mains. Inès devint seule sa tutrice, ce qui était sagement fait et conforme aux justes vœux de la nature. Un fils unique, confié à une mère veuve, est élevé bien mieux que tout autre.

38. En sa qualité de la plus sage des épouses et même des veuves, elle décida que Don Juan devait être une merveille, digne en tout de sa très-noble race (son père était de Castille, sa mère de l’Aragon). Et pour qu’il se montrât un chevalier accompli, dans le cas où notre sire roi aurait encore à guerroyer, il apprit l’art de monter à cheval, celui de faire des armes, de dresser l’artillerie, et d’escalader une forteresse — ou un couvent.

39. Mais ce que désirait le plus Donna Inès, ce dont elle s’assurait par elle-même chaque jour avant tous les savans maîtres qu’elle réunissait autour de son fils, c’était que la plus stricte morale présidât à son éducation : elle s’informait avec soin de ses sujets d’études, et l’on commençait d’abord par les lui soumettre tous ; aucune branche dans les arts ou dans les sciences n’était dérobée aux regards de Juan, à l’exception de l’histoire naturelle.

40. Il était profondément versé dans les langues, — surtout les mortes ; dans les sciences, les plus abstraites de préférence ; dans les arts, ceux au moins dont on ne faisait plus communément usage. Mais on ne lui laissait pas lire une page d’un ouvrage licencieux, ou qui traitât de la reproduction des espèces ; on eût craint de le rendre vicieux.

41. Ses études classiques donnèrent quelque inquiétude, à cause des indécens amours des dieux et des déesses, qui, dans le premier âge, occupaient vivement l’attention, mais qui ne mirent jamais de corsets ou de pantalons. Ses révérends tuteurs encouraient quelquefois le blâme, et se voyaient forcés de demander une espèce de grâce pour leur Énéide, leur Iliade et leur Odyssée, car Donna Inès redoutait la mythologie.

42. Ovide est un vaurien, comme l’attestent la moitié de ses vers ; Anacréon offre une morale encore plus relâchée ; on trouve à peine dans Catulle une pièce de vers qui soit décente, et pour Sapho, son ode ne me semble pas d’un bon exemple, en dépit de ce que dit Longin, qu’il n’y a pas d’hymne où le sublime se fasse mieux sentir[14]. Cependant, les chants de Virgile sont chastes, si l’on excepte cette horrible églogue commençant par Formosam pastor Corydon.

43. L’impiété hardie de Lucrèce est une nourriture indigeste pour de jeunes estomacs, et je ne puis pardonner à Juvénal, malgré la droiture de ses intentions, d’avoir, dans ses vers, poussé la franchise jusqu’à la grossièreté. Quant à Martial, quel est l’homme bien élevé qui aimerait ses dégoûtantes épigrammes ?

44. Juan étudiait sur la meilleure édition expurgée par des hommes instruits, qui judicieusement avaient placé hors de la vue des écoliers les endroits les plus obcènes. Seulement, dans la crainte de défigurer par ces rognures leur modeste poète et par pitié pour ses membres mutilés, ils les avaient tous ajoutés dans un appendice[15], ce qui réellement évite la peine de faire un index.

45. Car, au lieu d’être éparpillés dans toutes les pages, nous les voyons réunis en une seule masse. Ils forment un charmant ordre de bataille pour lutter contre l’ingénuité de la jeunesse future, jusqu’à ce que quelque éditeur moins rigide les desserre pour les replacer dans leurs cases respectives, au lieu de les laisser en face l’un de l’autre comme de nouveaux dieux des jardins, et plus indécemment encore.

46. Le missel (c’était le missel de famille) était aussi orné d’espèces de grotesques enluminés, tels qu’on en trouve dans beaucoup de vieux livres de messe. D’expliquer comment, après avoir jeté les yeux sur ces figures qui se caressent toujours, il est possible de les reporter sur le texte et les prières, c’est plus que je ne saurais faire. — Au reste, la mère de Don Juan garda ce livre pour elle, et en donna un autre à son fils.

47. Il lisait des sermons, et supportait des lectures d’homélies et des vies de tous les saints. Endurci à Chrysostôme et à Jérôme, il ne trouvait pas ces études trop rigoureuses : mais pour acquérir et fortifier la foi, rien, dans ce que nous venons de désigner, n’est comparable à saint Augustin qui, dans ses belles Confessions, fait envier au lecteur ses égaremens.

48. Ce fut encore pour le petit Juan un livre défendu. — Je ne puis qu’approuver en cela sa maman, s’il est vrai que ce système d’éducation soit le seul convenable. Elle le quittait à peine des yeux ; ses femmes étaient vieilles, ou si elle en prenait une jeune, c’était, soyez-en sûr, un véritable épouvantail. Elle en agissait déjà ainsi du vivant de son mari, et je le recommande à toutes les épouses.

49. Le jeune Juan croissait en grâces et en vertus ; charmant à six ans, il promettait à onze d’avoir les plus beaux traits que pût désirer un adolescent. Il étudiait avec ardeur, apprenait facilement, et semblait être en tout sur le chemin du Paradis, car il passait la moitié de son tems à l’église, l’autre avec ses maîtres, son confesseur et sa mère.

50. J’ai dit qu’à six ans c’était un enfant charmant ; à douze il était aussi beau, mais plus calme : dans sa première enfance il avait été un peu sauvage, mais il s’était adouci au milieu d’eux, et leurs efforts pour étouffer son premier naturel avaient été couronnés de succès ; du moins tout portait à le croire. Le bonheur de sa mère, c’était de vanter la sagesse, la douceur et l’assurance de son jeune philosophe.

51. J’avais bien mes doutes, et peut-être les ai-je encore ; mais ce que je dis n’est pas fondé. Je connaissais son père, et je juge assez bien les caractères ; — mais il ne convient pas d’augurer bien ou mal du fils par le père ; lui et sa femme étaient un couple mal assorti, — mais le scandale m’est odieux ; — je me déclare contre tous ceux qui médisent, même en riant.

52. Pour ma part, je ne dis rien. — Rien ; — mais je pourrais dire, — telle est ma manière de voir, — que, si j’avais un fils unique à élever (grâces à Dieu, je n’en ai pas), ce n’est pas avec Donna Inès que je le renfermerais pour apprendre son catéchisme. — Non, — non, — je l’enverrais au collége, car c’est là que j’ai appris ce que je sais.

53. C’est là qu’on apprend — je n’ai pas sujet de m’en glorifier, quoi que j’y aie acquis, — mais passons sur cela, comme sur tout le grec que depuis j’ai perdu ; c’est donc le lieu, dis-je, — mais. Verbum sat. Je crois que je me suis trop livré comme bien d’autres à cette espèce d’étude. — N’importe laquelle. Je ne fus jamais marié ; — mais il me semble que ce n’est pas ainsi qu’il faut élever les enfans.

54. Le jeune Juan, à l’âge de seize ans, était grand, beau, svelte ; mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas sémillant comme un page. Tout le monde, excepté sa mère, le prenait pour un homme ; mais Inès devenait furieuse, et se mordait les lèvres pour ne pas éclater avec violence, si quelqu’un venait à le lui dire. Car elle ne pouvait s’empêcher de voir dans la précocité quelque chose d’atroce.

55. Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées par leur modestie et leur dévotion, se trouvait Donna Julia. En disant qu’elle était jolie, j’offrirais l’idée bien faible d’une foule de charmes qui lui étaient aussi naturels qu’aux fleurs le parfum, le sel à l’Océan, la ceinture à Vénus et l’arc à Cupidon (mais, cette dernière comparaison est fade et usée).

56. Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque (son sang n’était pas purement espagnol, et vous savez que dans ce pays c’est une espèce de crime). Lorsque tomba la fière Grenade, et que Boabdil gémit d’être forcé de fuir, quelques-uns des ancêtres de Julia passèrent en Afrique, d’autres restèrent en Espagne, et son archi-grand’mère préféra ce dernier parti.

57. Alors elle épousa (j’oubliais sa généalogie) un hidalgo qui, par cette union, altéra le noble sang qu’il transmit à ses enfans. Ses pères auraient frémi de cette alliance ; car, sur ce point, tels étaient leurs scrupules qu’ils se reproduisaient ordinairement en famille, et qu’on les voyait, à chaque degré, épouser leurs cousins, leurs oncles ou leurs nièces ; épuisant ainsi leur sang à mesure qu’ils en étendaient les rameaux.

58. Cette païenne conjonction renouvela la vie et embellit les traits de ceux dont elle flétrissait le sang. De la souche la plus laide de l’Espagne sortit tout-à-coup une génération pleine de charmes et de fraîcheur. Les fils n’étaient plus rabougris, ni les filles plates : mais la rumeur publique (j’espère bien la faire cesser) assure que la grand’mère de Donna Julia dut à l’amour plutôt qu’à l’hyménée les héritiers de son mari.

59. Quoi qu’il en puisse être, cette famille alla toujours en embellissant jusqu’à ce qu’elle se concentra dans un seul fils qui laissa une fille unique. Mon récit sans doute a déjà fait deviner que cette fille unique ne peut être que Julia (dont je vais avoir l’occasion de parler long-tems). Elle était mariée, charmante, chaste, et âgée de vingt-trois ans.

60. Ses yeux (je suis fou des beaux yeux) étaient grands et noirs : elle en adoucissait la vivacité lorsqu’elle était silencieuse ; mais quand elle parlait il y avait dans leur expression, en dépit de ses charmans efforts, plus de noblesse que de courroux et plus d’amour que de tout autre chose. On découvrait sous ses paupières un sentiment qui n’était pas le désir, mais peut-être le serait-il devenu si son ame, en se peignant dans ses yeux, ne les eût ainsi rendus le siége de la chasteté.

61. Ses cheveux polis étaient rassemblés sur un front brillant de génie, de douceur et de beauté ; l’arc de ses sourcils semblait modelé sur celui d’Iris ; ses joues, colorées par les rayons de la jeunesse, avaient quelquefois un éclat transparent, comme si dans ses veines eût circulé un fluide lumineux. En un mot, elle était douée d’une figure et d’une grâce vraiment singulières. Sa taille était élevée. — Je hais les femmes exiguës.

62. Elle était mariée depuis quelques années, et à un homme de cinquante ans : de tels maris il en est à foison. Pourtant, à mon avis, au lieu d’un semblable, il serait mieux d’en avoir deux de vingt-cinq, surtout dans les contrées plus rapprochées du soleil ; et, maintenant que j’y pense, mi viene in mente, les femmes, même de la plus farouche vertu, préfèrent toujours un mari qui n’a pas atteint trente ans.

63. Il est bien déplorable, je ne puis le dissimuler (et c’est entièrement la faute de ce soleil libertin, qui s’attache à notre faible matière, et la fait brûler, rôtir et bouillir), qu’en dépit des jeûnes et des prières, la chair soit fragile, et l’ame si facile à abuser. Dans les climats brûlans il y a bien plus d’exemples de ce que les hommes appellent galanterie, et les dieux adultère.

64. Heureux les peuples du moral septentrion ! Là, tout est vertu, et la saison des frimas n’y montre le péché que sous un vêtement de glace. (C’était la neige qui mettait saint Antoine à la raison.) Là, les jurys calculent le prix d’une femme, fixent comme ils l’entendent le montant de l’amende que doit payer son amant ; car c’est là un vice évaluable[16].

65. Alphonso, c’était le nom du mari de Julia, était un homme encore de bonne mine, et qui, sans être fort chéri, n’était pas non plus détesté. Ils vivaient ensemble comme le plus grand nombre, supportant d’un commun accord leurs mutuels défauts, et n’étant exactement ni un ni deux. Cependant, Alphonso était jaloux, mais il se gardait de le paraître ; car la jalousie tremble toujours qu’on ne la reconnaisse.

66. Julia était, — je n’ai jamais su pourquoi, — l’amie intime de Donna Inès. Il y avait peu de rapports dans leurs goûts, car Julia n’avait jamais écrit une ligne. Aucuns disent (sans doute ils mentent, car la méchanceté veut tout expliquer) qu’Inès, avant le mariage de Don Alphonse, avait oublié avec lui quelque chose de sa vertu habituelle ;

67. Et que, conservant cette ancienne connaissance, dont le tems avait bien purifié les sentimens, elle avait témoigné la même affection à l’épouse d’Alphonso : certainement elle ne pouvait mieux faire. Elle flattait Julia en lui accordant sa sage protection, et elle faisait l’éloge du bon goût d’Alphonso. De cette manière, si elle ne faisait pas taire la médisance (chose impossible), au moins rendait-elle ses coups moins redoutables.

68. Je ne raconterai pas comment Julia vit l’affaire, par les yeux du monde ou par les siens propres : on ne peut le deviner ; du moins elle ne le laissa pas soupçonner : peut-être ne sut-elle rien, ou ne s’en embarrassa-t-elle pas, soit par indifférence ou par habitude. Je ne sais vraiment qu’en dire et penser, tant ses sentimens furent secrets dans cette occasion.

69. Elle vit Don Juan, et, comme un bel enfant, souvent elle le caressait ; c’était une chose bien naturelle et nullement inquiétante, quand elle avait vingt ans et lui treize ; mais je ne sais pas si j’en aurais également souri quand elle eut vingt-trois ans et lui seize. Ce léger surcroît d’années opère de singuliers changemens, surtout chez les peuples brûlés du soleil.

70. Quelle qu’en fût la cause, il est sûr qu’ils étaient changés. La jeune dame restait à quelque distance, et le jeune homme était devenu timide. Leurs regards étaient baissés, leurs salutations presque muettes, leurs yeux singulièrement embarrassés. Sans doute bien des gens croiront que Julia devinait bien ce que signifiait tout cela ; pour Juan, il n’en avait pas plus l’idée que de l’Océan ceux qui ne l’ont jamais vu.

71. Cependant, il y avait quelque chose de tendre dans la froideur de Julia ; quand sa jolie main tremblante s’éloignait de celle de Juan, elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et léger, si léger, que l’esprit hésitait encore à le croire ; mais il n’est pas de magicien qui ait opéré, avec la baguette et tout le savoir d’Armide, un changement comparable à celui que ce léger toucher produisait sur le cœur de Juan.

72. Le rencontrait-elle ? elle ne lui souriait plus, et son regard avait une tristesse bien plus douce que son sourire ; il semblait dire que son ame brûlante nourrissait mille pensées qu’elle ne pouvait avouer, mais qu’elle chérissait à mesure qu’elles y étaient plus comprimées. L’innocence elle-même a ses ruses ; elle n’ose mettre dans ses aveux une entière franchise, et le premier maître de l’amour c’est l’hypocrisie.

73. Mais c’est en vain que la passion s’entoure d’obscurité, elle finit par se trahir. Semblable aux sombres nuages qui présagent une tempête affreuse, la discrétion de ses yeux signale ses sentimens intimes. On aperçoit de l’hypocrisie dans tous ses mouvemens ; et la froideur, la colère, le dédain ou la haine, sont des masques dont elle se couvre bien souvent, et cependant toujours trop tard.

74. Ils en vinrent bientôt aux soupirs, et la résistance les rendit plus profonds ; aux œillades, plus délicieuses parce qu’elles étaient dérobées. Leurs joues brûlantes se colorèrent quand leur cœur ne pouvait rien se reprocher encore. À son arrivée on éprouvait de l’émotion ; à son départ, de l’inquiétude, et tout cela était autant de légers préludes à la possession, que les jeunes amans ne peuvent éviter, et qui servent seulement à prouver que l’amour est fort embarrassé pour s’introduire chez un novice.

75. Pauvre Julia ! son cœur était dans une situation désespérée ; elle sentit qu’il s’en allait, et résolut de faire la plus noble résistance pour son bien et celui de son époux, de son honneur, de sa gloire, de sa religion, de sa vertu. Il y avait vraiment de la grandeur d’ame dans ces projets, et ils auraient attendri un Tarquin. Elle implora les grâces de la vierge Marie, comme de celle qui se connaissait le mieux aux cas féminins.

76. Elle fit vœu de ne plus voir Juan, et le jour suivant elle rendit à sa mère une visite. Ses regards se portèrent vivement sur la porte quand elle s’ouvrit ; grâces à la Vierge, c’était un autre qui entrait. Elle en remercia Marie, non pourtant sans quelque tristesse. — On ouvre encore, ce ne peut être que lui ; c’est sans doute Juan ? — Non ! J’ai peur que la nuit suivante on ait oublié de prier la sainte Vierge.

77. Maintenant elle trouve plus convenable à une femme vertueuse de lutter en face contre les tentations ; la fuite lui semble un expédient honteux et inutile. Nul ne pourra jamais produire la moindre sensation sur son cœur ; c’est-à-dire quelque chose au-delà de ce sentiment de préférence ordinaire, qu’inspirent toujours certaines personnes plus aimables que les autres ; mais alors on suppose qu’ils sont simplement des frères.

78. Et si, même par hasard (que sait-on ? le diable est bien fin), elle découvrait que tout en elle n’est pas absolument calme ; si, libre encore, tel ou tel amant venait à lui plaire, une femme vertueuse réprime de telles idées, il est plus beau pour elle de savoir les gouverner. Mais si l’on demande ? il suffit de refuser. Je conseille aux jeunes dames d’en faire l’épreuve.

79. D’ailleurs, il est des sentimens semblables à l’amour divin, ravissans, immaculés, purs et sans mélange, aussi déliés que la pensée des anges, et des matrones qui les prennent le plus pour modèles. Il existe un amour platonique, parfait, « tel enfin que le mien. » Ainsi parlait Julia ; ainsi vraiment pensait-elle, et ainsi l’aurais-je pensé, si j’eusse été l’objet de ses célestes rêveries.

80. Un tel amour est innocent ; il peut unir un jeune couple sans danger. On peut baiser une main, puis même une lèvre : pour moi, je suis étranger à ces procédés-là ; mais écoutez ! Ces libertés sont les dernières qu’un amour semblable puisse permettre ; si l’on va plus loin, on commet un crime. Ce ne sera pas ma faute, je les en avertis bien à tems.

81. L’innocent projet de Julia fut donc de conserver l’amour, mais l’amour dans ses bornes convenables, en faveur du jeune Don Juan. Celui-ci, dans l’occasion, pourrait en faire son profit ; nourri d’une flamme trop pure pour jamais perdre de sa divine ardeur, avec quelle douce persuasion l’amour et elle-même lui apprendraient — je ne sais vraiment quoi, et Julia non plus.

82. Forte de ces belles intentions, et ayant armé contre toutes les épreuves la pureté de son ame, persuadée qu’à l’avenir elle serait invincible, et que son honneur était un rocher ou une digue inattaquable, Julia, dès cette heure, eut l’extrême sagesse de déposer toute espèce d’inquiétans remords ; mais si elle fut toujours maîtresse d’elle-même, c’est ce que nous ferons voir par la suite.

83. Son plan lui paraissait aussi facile qu’innocent. Il est certain qu’un jouvenceau de seize ans ne pouvait guère appeler les griffes du scandale, et dans ce cas-là même, satisfaite de n’avoir rien fait de blâmable, son cœur était tranquille. Le repos de la conscience donne tant de sérénité ! Les chrétiens se sont mutuellement rôtis, bien persuadés que les apôtres en eussent fait autant qu’eux.

84. Et si, pendant ce tems, son mari venait à mourir, mais le ciel la préserve d’en avoir pu concevoir l’idée, même en songe (et alors elle soupirait). Jamais elle n’aurait la force de soutenir une telle perte ; mais enfin, supposé que ce moment pût arriver. Je dis seulement supposons, — inter nos (c’est-à-dire entre nous, car Julia pensait en français ; mais alors il aurait fallu compter la rime pour rien).

85. Je dis donc supposé cette supposition : Juan, ayant alors l’importance d’un homme fait, conviendrait parfaitement à une dame de condition ; dans sept ans il ne serait pas encore trop tard, et, en attendant (pour continuer le songe), le mal ne serait pas après tout bien grand, quand il apprendrait les élémens de l’amour ; j’entends les élémens séraphiques des habitans du ciel.

86. Assez pour Julia. Revenons maintenant à Don Juan. Pauvre enfant ! il n’avait nulle idée de ce qu’il éprouvait ; il ne pouvait en deviner la cause. Ardent dans ses sentimens, comme la miss Medea d’Ovide, il se jetait avidement sur une chose toute nouvelle pour lui, mais il n’imaginait pas qu’elle fût naturelle, et que, loin d’être redoutable, elle pût, avec un peu de patience, devenir ravissante.

87. Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accablé, il quittait sa demeure pour la solitude des bois : tourmenté d’une blessure qu’il n’apercevait pas, il recherchait, comme tous les chagrins profonds, les plus noires solitudes. Et moi aussi j’aime la solitude, mais alors il faut que vous m’entendiez bien ; je veux parler de la solitude d’un sultan dans son harem, et non de celle d’un ermite dans sa grotte.

88. « Oh ! amour, c’est dans un tel désert où s’entrelacent le transport et la sécurité, que ton empire est vraiment enchanteur, et que tu es un dieu vraiment divin. » Les vers du poète, que je cite[17] ne sont pas mauvais, à l’exception du second, où l’entrelacement du transport et de la sécurité s’entrelace à une phrase de quelque obscurité.

89. Le poète, sans doute, et c’est ainsi qu’il en appelle au bon sens et aux sens de tout le monde, voulait parler d’une chose que chacun a, ou pourra dans l’occasion éprouver, savoir que l’on n’aime pas à être dérangé à la table ni au lit. — Je n’en dirai pas davantage sur l’entrelacement ou le transport, nous les connaissons suffisamment ; mais je désire ici fermer la porte par la sécurité[18].

90. Errant sur les bords de frais ruisseaux, le jeune Juan se livrait à des pensées inénarrables ; ensuite il se perdait dans les sombres réduits où se croisent les énormes rameaux du liége. C’est là que les poètes trouvent des sujets pour leurs chants ; c’est là que nous tous nous allons les relire, et juger du mérite de nos sujets et de nos vers, à moins que, comme ceux de Wordsworth, ils ne soient inintelligibles.

91. Il continuait ainsi (Juan, et non pas Wordsworth) à s’entretenir avec sa belle ame, afin d’adoucir, sinon de surmonter entièrement les peines de son cœur. Il avait recours, autant qu’il le pouvait, à des idées qui n’offraient aucune prise aux remords, et comme Coleridge, il devenait métaphysicien avant de s’être lui-même sondé.

92. Il jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille de l’homme et du firmament ; il se demandait comment tous deux avaient été créés ; il songeait aux tremblemens de terre et à la guerre, au nombre de milles qui pouvaient former la circonférence de la lune ; aux ballons, aux obstacles nombreux qui s’opposent à la connaissance exacte des cieux, et après tout cela, il revenait aux yeux de Donna Julia.

93. La vraie sagesse peut voir, dans les pensées de cette espèce, une noble curiosité et une avidité sublime dont quelques-uns apportent le germe en naissant ; mais la plupart ont appris à s’en troubler l’esprit, on ne sait pourquoi. Il était étonnant qu’une si jeune tête pût se soucier de la marche du firmament ; mais si, selon vous, la philosophie l’inspirait alors, elle fut bientôt, selon moi, secondée par la voix de la puberté.

94. Il s’occupait des feuilles et des fleurs. Il entendait une voix dans tous les vents ; alors il pensait aux nymphes des bois, aux ombrages sacrés, au tems où les déesses se montraient aux hommes. Il oubliait son chemin aussi bien que les heures, et quand il interrogeait sa montre, il s’apercevait que le vieux Saturne avait beaucoup gagné, — et que pour lui, il avait perdu son dîner.

95. Quelquefois il revenait à ses livres, Boscan ou Garcilasso. — Mais comme le vent fait parfois trembler les pages que nous lisons, ainsi, l’imagination venait agiter son ame au milieu de sa lecture mystique : on eût dit que les magiciens dirigeaient sur lui leurs enchantemens, et qu’ils chargeaient le vent de les lui porter, comme dans quelques contes de bonnes vieilles femmes.

96. C’est ainsi qu’il passait les heures dans la solitude ; toujours triste et toujours ignorant ce qui lui manquait. Les tendres rêveries, les chants des poètes, ne pouvaient lui offrir ce dont il avait réellement besoin : un sein sur lequel il pût reposer sa tête…, entendre un cœur battre d’amour ; et — bien d’autres choses que j’ai oubliées, ou que, du moins, je n’ai pas besoin de mentionner.

97. Ces promenades solitaires, ces rêveries profondes, ne pouvaient échapper aux yeux de l’aimable Julia : elle vit bien que Juan n’était pas à son aise ; mais ce qui peut et doit surprendre avant tout, c’est que Donna Inès ne fatigua pas son fils de ses questions ou de ses soupçons : soit qu’elle n’eût vu, ou n’eût voulu rien voir, ou soit, comme les plus habiles, qu’elle ne l’eût pas pu.

98. Ceci peut paraître singulier, et pourtant, rien de plus commun. Par exemple : — Les maris dont les femmes outrepassent les droits écrits des épouses, et violent le…. — Quel est donc ce commandement qu’elles violent ? (Je l’ai oublié, et, selon moi, il ne faut pas citer au hasard, de crainte de se tromper.) Enfin, quand ces mêmes maris sont jaloux, ils font toujours quelque bévue que leurs dames viennent nous raconter.

99. Un véritable époux est toujours soupçonneux ; mais il n’en est pas plus clairvoyant. Jaloux de celui qui ne pensait à rien, il devient l’artisan de sa propre disgrâce, en accueillant un intime ami rempli de vices ; l’accident est dès-lors inévitable, et quand l’épouse et l’ami ont ensemble disparu, il demeure stupéfait de leur corruption, et non pas de sa propre sottise.

100. Ainsi, quelquefois, s’aveuglent les parens ; malgré toute leur vigilance de lynx, ils ne savent pas que le public malin s’amuse de l’histoire de la maîtresse du jeune Hopeful, ou de l’amant de miss Fanny. Enfin, quelque escapade scandaleuse vient déranger le plan de vingt années ; tout est perdu : alors la mère crie, le père jure et demande pourquoi diable il a des héritiers.

101. Mais Inès était si soupçonneuse et si clairvoyante, que je suis forcé de penser qu’en cette occasion elle avait quelque motif secret d’abandonner Juan à cette nouvelle tentation. Quel était ce motif ? c’est ce que je ne pourrais dire. Peut-être voulait-elle ainsi couronner son éducation, ou bien encore ouvrir les yeux de Don Alphonso, dans le cas où il aurait eu de la vertu de sa femme une opinion exagérée.

102. Un jour, c’était un jour d’été, — c’est vraiment une saison dangereuse que l’été, et même le printems, depuis les derniers jours de mai. Nul doute que le soleil n’en soit la cause efficace ; mais en tout cas, on peut dire et demeurer convaincu, non pas de trahison, mais bien de véracité, qu’il est des mois dans lesquels la nature se plaît à répandre les plaisirs. Si celui de mars a ses lièvres, mai doit avoir son héroïne[19].

103. C’était donc un jour d’été, — le 6 juin : — J’aime l’exactitude dans les dates ; j’en mets non-seulement dans celle des siècles et des années, mais encore dans celle des mois. Les mois sont des espèces de maisons de poste où les destins changent de chevaux, et font changer de ton à l’histoire. Ensuite ils traversent, à bride abattue, les empires et les républiques, et ne laissent guère après eux que la chronologie, si vous en exceptez les post-obits théologiques[20].

104. C’était le 6 juin, vers six heures et demie, peut-être même plus près de sept, que Julia s’assit dans un aussi joli berceau que ceux destinés aux houris, dans les profanes cieux décrits par Mahomet et par Anacréon Moore, — Moore, à qui furent accordés la lyre, les lauriers et tous les trophées de la victoire poétique. Il était digne de les obtenir ; puisse-t-il les conserver long-tems encore[21] !

105. Elle s’y assit, mais elle n’était pas seule. Je ne sais pas au juste comment s’était ménagée une pareille entrevue ; je le saurais, d’ailleurs, que je ne le dirais pas. — Il faut toujours savoir se taire. Qu’importe les moyens dont ils se servirent ? il suffit d’être sûr que c’est Julia et Juan qui se trouvent là, face à face. — Quand deux semblables visages sont dans cette situation, il serait sage à chacun d’eux, mais aussi bien difficile de fermer les yeux.

106. Qu’elle était belle en le regardant ! L’émotion de son cœur avait coloré ses joues, et cependant elle ne se reprochait rien. Ô amour, quelle est donc la mystérieuse perfection de ton art ? il donne au faible des forces, il foule aux pieds le fort. Comme ils s’abusent eux-mêmes ces sages mortels que tu as enveloppés de tes filets ! — Le précipice ouvert sous les pas de Julia était immense ; mais la confiance que lui donnait sa vertu l’était également.

107. Elle pensa à ses propres forces, à la jeunesse de Juan, au ridicule de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi conjugale, et alors aux cinquante ans de Don Alphonso. À dire vrai, je n’aime pas que cette idée lui soit venue ; car c’est un nombre rarement propre à donner du cœur ; et dans tous les climats, sur la neige ou sous l’équateur, il sonne aussi mal en amour que bien en finance.

108. Quand quelqu’un dit : « Je vous ai répété cinquante fois, » il veut chercher querelle, et souvent il y réussit. Quand les poètes disent : « J’ai fait cinquante vers ; » ils vous font craindre de les leur entendre réciter. C’est par troupes de cinquante que les voleurs font leurs coups ; c’est à cinquante ans qu’il est vraiment rare d’inspirer amour pour amour ; mais alors il est facile de beaucoup obtenir avec cinquante louis.

109. Julia avait de l’honneur, de la vertu, de la fidélité ; elle aimait Don Alphonso ; elle formait intérieurement tous les sermens qu’on adresse d’ici-bas aux divinités de là-haut, de ne jamais souiller l’anneau qu’elle portait, et de ne former aucun souhait qui fût contraire à la sagesse : tout en mûrissant ces résolutions, et d’autres encore plus vertueuses, l’une de ses mains était appuyée languissamment sur celle de Juan : uniquement par erreur ; elle croyait ne toucher que la sienne propre.

110. Insensiblement elle s’appuya sur l’autre main de Juan, qui jouait dans les tresses de ses cheveux ; son attitude distraite semblait indiquer qu’elle luttait avec des pensées qu’elle ne pouvait étouffer. Certainement, la mère de Juan avait bien tort, après avoir tant surveillé son fils pendant plusieurs années, de laisser ensemble ce couple imprudent. Je suis sûr que ma mère en eût agi tout autrement[22].

111. Peu à peu la main qui tenait encore celle de Juan confirma doucement, mais d’une manière sensible, la pression qu’elle recevait ; elle semblait dire : « Retenez-moi si vous voulez. » Cependant elle ne voulait presser les doigts de Juan que d’une étreinte platonique ; elle les eût lâchés comme une couleuvre ou un crapaud, si elle eût imaginé qu’un semblable mouvement pouvait faire naître des sentimens dangereux pour une épouse prudente.

112. Je ne sais pas ce qu’en pensait Juan, mais il fit ce que tous vous voudriez faire : ses jeunes lèvres remercièrent la main par un reconnaissant baiser ; et aussitôt, confus de son ivresse, il la quitta avec l’air du désespoir, comme s’il eût commis un crime. Combien l’amour est timide la première fois ! Julia rougit, mais ne se courrouça pas : elle chercha à parler, mais elle retint sa langue, tant sa voix était affaiblie.

113. Le soleil disparaît, et la jaune Phœbé se lève[23] : mais, par malheur, le diable est dans la lune. Ceux qui ont donné à cet astre le surnom de Chaste l’avaient, je crois, observé de trop bonne heure. Les plus longs jours, même le 24 de juin, ne voient jamais autant d’actes licencieux que le bienveillant regard de la lune n’en éclaire en trois heures seulement, — et c’est ainsi que toute l’année elle atteste sa modestie[24] ?

114. Il y a du danger dans le silence de cette heure : c’est un calme qui permet à l’ame oppressée de se mettre à l’aise, sans lui donner la liberté d’appeler la conscience à son secours. La lumière argentée qui inonde cet arbre et cette tour, et les couvre d’une beauté, d’un charme si profond, pénètre aussi notre cœur, et le jette dans une tendre langueur, bien éloignée d’être le repos[25].

115. Julia était assise près de Juan, à demi embrassée, et écartant à demi ses bras amoureux, qui tremblaient comme le sein sur lequel ils reposaient : cependant elle pouvait croire encore qu’il n’y avait pas de danger, et qu’il était facile de débarrasser sa taille ; mais alors la position avait ses charmes, alors, — Dieu sait le reste ; je ne m’y arrêterai pas ; je suis même presque fâché d’en avoir commencé le récit.

116. O Platon ! Platon ! c’est avec tes suppositions erronées, c’est par cet empire imaginaire que ton système nous accorde sur les penchans les plus impétueux du cœur, que tu as ouvert une route plus immorale que ne le firent jamais poètes ou romanciers. — Tu es un niais, un sot, un charlatan, — et l’on ne doit tout au plus te prendre que pour un entremetteur[26].

117. La voix de Julia s’éteignit ou se perdit en soupirs, jusqu’au moment où tous les discours auraient été inutiles ; ses beaux yeux étaient noyés dans les larmes. Pourquoi ne coulaient-elles pas sans cause ? Mais, hélas ! qui peut aimer et conserver la sagesse ? Les remords, cependant, luttaient contre ses désirs : elle résistait encore un peu, elle se repentait beaucoup. « Jamais, jamais ! » murmurait-elle, et elle consentait à tout.

118. On dit que Xercès offrait une récompense à ceux qui pourraient lui trouver un nouveau plaisir. Cette découverte était, selon moi, bien difficile, et sa majesté n’aurait pu la payer trop cher. Pour moi, poète rempli de modération, je suis heureux d’un peu d’amour (ce que je nomme mon passe-tems), et je n’aspire pas après de nouveaux plaisirs. Les anciens me suffisent, puissent-ils seulement durer !

119. O plaisir ! réellement tu es une douce chose, bien que nous devions tous être damnés pour toi. Chaque printems je jure de réformer ma vie avant la fin de l’année, et mes vœux de chasteté finissent toujours par s’envoler. Cependant cette année, je pense, il serait encore possible de les tenir. J’en suis vraiment désolé, j’en rougis de honte : mais c’est à l’autre hiver que je remets ma conversion.

120. Ici ma chaste muse va se permettre une liberté. — Ne tremblez pas, lecteur plus chaste encore, — elle ne cessera plus d’être pudique, et vous n’avez pas sujet de vous effrayer. Cette liberté est une licence poétique qui peut donner à mon plan quelque irrégularité ; et, comme je suis hautement pénétré des règles d’Aristote, il est convenable de demander pardon quand je viens à les violer.

121. Cette liberté consiste à espérer que le lecteur voudra bien, du 6 juin (jour fatal sans lequel le défaut d’action aurait rendu inutile tout mon talent poétique), se transporter à plusieurs mois de distance, sans perdre de vue Julia et Don Juan. Je sais bien que c’était en novembre, mais je n’ai pas bien retenu le jour précis. — Cette date est un peu obscure.

122. Nous causerons de ceci tout à l’heure. — Il est doux d’entendre, au milieu de la nuit, sur les flots bleus et argentés de l’Adriatique, la voix et la rame du gondolier qui, dans un lointain affaiblissant, fend le sein des eaux. Il est doux de voir l’étoile du soir se lever ; il est doux d’écouter les vents de la nuit murmurer de feuille en feuille ; il est doux de voir Iris mesurer le ciel en s’élevant du sein de l’Océan sur le sommet des montagnes.

123. Il est doux d’entendre les fidèles aboiemens du chien de garde accueillir vivement notre approche du toit domestique ; il est doux de savoir qu’il y a dans cet endroit un œil qui remarquera notre venue, et brillera de plaisir en nous revoyant ; il est doux d’être éveillé par l’alouette, ou bercé par la chute des eaux ; doux est le bourdonnement des abeilles, la voix des vierges, le chant des oiseaux, le bégaiement et les premiers mots d’un enfant.

124. Douce est la vendange quand les grappes humides roulent par milliers sur la terre qu’elles rougissent. Il est doux d’échapper au tumulte des villes, pour jouir des plaisirs de la campagne. Doux sont pour l’avare les monceaux d’or, et pour un père la naissance de son premier né. Douce est la vengeance, — surtout pour les femmes ; le pillage, pour les soldats, les prises d’argent pour les gens de mer.

125. Doux est un legs, douce surtout la mort imprévue d’une vieille dame ou d’un personnage de soixante-dix ans accomplis qui nous faisait, « nous jeunes », attendre mille fois trop long-tems son train, son or, ou ses propriétés. Il se plaignait toujours, mais son corps était si robuste que tous les Israélites furieux voulaient mettre en pièces ses héritiers pour leurs maudites créances après décès.

126. Il est doux de cueillir des lauriers, soit avec l’épée, soit avec la plume. Il est doux de terminer une dispute ; il est doux d’en faire naître une avec un ami ennuyeux. Doux est le vin vieux en bouteille, et l’ale en barrique ; douce est pour nous la créature faible que nous défendons contre tout le monde ; doux enfin le collége que nous n’oublions jamais, et qui nous oublie si promptement.

127. Mais mille fois plus doux encore que tout cela, est le premier et brûlant amour. — Seul il reste gravé dans notre ame, comme dans celle d’Adam le souvenir du Paradis terrestre. Quand l’arbre de la science a été ébranlé et que tout est connu, la vie n’offre plus rien de comparable à cette ambroisiale faute, que sans doute la fable a voulu peindre par le feu ravi des cieux par le téméraire Prométhée.

128. L’homme est un étrange animal, et il fait un singulier usage de ses facultés et des différens arts. Avant tout il aime à essayer mille espèces d’épreuves pour attirer l’attention sur lui. Dans ce siècle qui est celui des bizarreries, tous les talens ont leurs tréteaux. Mieux vaudrait rechercher d’abord la vérité, au risque de spéculer sur l’imposture, après avoir perdu son tems.

129. Combien n’avons-nous pas vu de découvertes opposées (signes d’un génie véritable et de poches vides) ? L’un fait de nouveaux nez, l’autre une guillotine ; celui-ci nous brise les os, celui-là nous les replace ; pour la vaccine, elle fut sans doute la compensation des fusées Congrèves[27].

……………….

130. On a fait, avec les pommes de terre, du pain aussi bon que l’autre ; le galvanisme a fait grimacer quelques cadavres, mais il n’a pas satisfait autant que l’appareil inventé dans les premières séances de la société des amis des hommes, par le moyen duquel on désasphyxie gratuitement. Combien de merveilleuses machines depuis peu de tems !…

131…………………..

132. Ce siècle est encore celui de découvertes pour tuer les corps et sauver les âmes ; elles sont propagées dans les meilleures intentions. Par la lanterne de sir Humphrey Davy[28], l’extraction du charbon de terre n’est plus dangereuse, et les voyages à Tombuctoo, les excursions vers les pôles peuvent servir au bonheur des hommes autant que Waterloo à leur malheur.

133. L’homme est un phénomène, un je ne sais quoi, une merveille au-delà de toute merveilleuse expression ; c’est pourtant une pitié sur cette sublime terre, que le plaisir soit un crime, et que parfois le crime soit un plaisir. Peu de mortels savent bien ce qu’ils désirent, mais que ce soit la gloire, la puissance, l’amour ou la richesse, ils en trouvent la route semée d’écueils, et quand le but est atteint nous mourons ; vous le savez, — et alors —

134. Quoi alors ? — Je ne le sais pas plus que vous. — Ainsi bonne nuit ; — et revenons à notre histoire. C’était en novembre, quand les beaux jours sont devenus rares, quand les montagnes lointaines paraissent chenues et jettent un chapeau éclatant de blancheur sur leurs manteaux azurés ; quand la mer vient mugir autour des promontoires et les flots se briser contre les rochers : quand enfin le soleil moins ardent disparaît sur les cinq heures.

135. C’était, comme disent les Watchmen ref Watchmen, les gens qui font, à Londres, la garde urbaine ; ce qu’étaient autrefois, en France, les chevaliers du guet. /ref , une nuit grise, pas de lune, pas une étoile ; un vent doux ou furieux par intervalles, et dans beaucoup de foyers une flamme brillante de bois menu que toute une famille entourait. Il y a dans cette espèce de flamme quelque chose de gai, même quand le soleil d’été n’est obscurci d’aucun nuage. J’aime singulièrement le feu et les grillots, aussi bien que les homars, la salade, le champagne et les causeries.

136. Il était minuit. — Donna Julia dans son lit dormait probablement — lorsqu’à sa porte s’éleva un bruit capable de réveiller les morts, s’ils l’eussent jamais été auparavant ; car nous avons tous lu que les morts furent, et seront encore, au moins une fois, réveillés. La porte était fermée, mais une voix et des doigts donnèrent la première alarme ; on entendit : « Madame ! — Madame ! — Chut !

137. « Au nom de Dieu, Madame, — Madame — voici mon maître, avec la moitié de la ville à sa suite. — Vit-on jamais une chose plus affreuse ? Ce n’est pas ma faute. — Je faisais bonne garde. — Hélas, retirez donc plus vite le verrou, je vous prie. — Ils montent maintenant l’escalier, dans une seconde ils seront ici ; il pourrait peut-être s’échapper. — La fenêtre n’est certainement pas si haute ! »

138. Cependant arrivait Don Alphonso, avec des torches, des amis et des valets, en grand nombre ; la plupart, depuis long-tems mariés, étaient ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui voulait outrager à la dérobée le front d’un époux : une pareille conduite était trop contagieuse, et si l’on n’en punissait pas une, toutes les femmes suivraient bientôt son exemple.

139. Je ne puis dire comment, pourquoi et de quel genre étaient les soupçons de Don Alphonso : mais pour un cavalier de son rang, il y avait bien de la grossièreté à lever ainsi une armée autour du lit nuptial, avant d’avoir le moins du monde averti sa femme, et à prendre des laquais armés d’épées et de flambeaux pour attester l’affront qu’il craignait le plus de recevoir.

140. La pauvre Julia, sortant comme d’un profond sommeil (remarquez bien que je ne dis pas qu’elle n’eût pas dormi), se mit en même tems à crier, bâiller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia, qui était au fait de tout, elle se hâtait de rejeter la couverture du lit en morceau pour donner à penser qu’elle-même venait d’en sortir. Je ne sais pas vraiment pourquoi elle se donnait tant de peine pour prouver que sa maîtresse n’avait pas couché seule :

141. Mais il était à croire que la dame et sa suivante étaient deux pauvres petites femmes tremblantes qui, par crainte des farfadets, et plus encore des hommes, avaient cru pouvoir mieux résister à un homme si elles restaient deux. Elles s’étaient donc innocemment couchées côte à côte, en attendant que les heures d’absence fussent écoulées, et que l’infâme mari eût reparu en disant : « Chère amie, c’est moi qui ai le premier songé à repartir. »


142. Julia retrouva enfin la parole et s’écria : « Au nom du ciel, Don Alphonso, que prétendez-vous faire ? êtes-vous devenu fou ? Dieu ! que ne suis-je morte avant d’être sacrifiée à un monstre semblable ! quel est le motif de cette violence nocturne, l’ivrognerie ou le spleen ! pouvez-vous bien me soupçonner d’une conduite dont l’idée seule me ferait mourir ! Cherchez alors dans cette chambre. — C’est mon intention, » répondit Alphonso.

143. Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, cabinet, gardes-robes, armoires, embrasures de fenêtres. Ils trouvèrent beaucoup de linge et de dentelles, des paires de bas, des mules, des brosses, des peignes, des nécessaires, et les autres articles à l’usage des jolies femmes, propres à conserver la beauté et entretenir la propreté. Ils percèrent de leurs épées des rideaux et des tapisseries, ils arrachèrent des volets, ils brisèrent des tables.

144. Ils cherchèrent sous le lit, et y trouvèrent, — peu importe, — ce n’était pas ce qu’ils désiraient ; ils ouvrirent les fenêtres pour découvrir si la terre ne portait pas l’empreinte de quelque semelle, la terre était muette. Alors ils se regardèrent les uns les autres. Il est étrange, et cela me semble même une bévue, que nul d’entre eux n’ait songé à regarder dans le lit aussi bien que dessous.

145. Pendant cette perquisition, la voix de Julia ne dormait pas. « Oui, cherchez et recherchez, s’écriait-elle ; accumulez insultes sur insultes, outrages sur outrages. Était-ce pour cela que j’ai pris le nom d’épouse ! pour cela que j’ai si long-tems sans me plaindre souffert à mes côtés un époux comme Alphonso ! Mais je ne le souffrirai plus, je quitterai cette maison ; s’il y a des lois et un seul légiste en Espagne.

146. « Oui, Don Alphonso, vous n’êtes plus mon époux, si jamais toutefois vous avez mérité ce titre. Est-il digne de votre âge ? — Vous êtes à votre dixième lustre ; cinquante ou soixante ans — c’est bien la même chose. Est-il sage, est-il décent de faire de pareilles recherches pour déshonorer une femme vertueuse ? Don Alphonso ! homme ingrat, parjure, barbare ; osez-vous bien concevoir de pareils soupçons sur votre épouse ?

147. « Est-ce pour cela que j’ai dédaigné ce que l’on permet ordinairement à mon sexe ? que j’ai fait choix d’un confesseur si vieux et si lourd qu’il eût été insupportable à toute autre ? Hélas ! jamais il n’a eu l’occasion de me faire un reproche ; au contraire, il me voyait tellement inquiète de mon innocence, — qu’il a toujours douté que je fusse mariée. — Oh ! combien il sera désolé de voir comme je suis traitée !

148. « Était-ce pour cela que je n’ai pas encore choisi de cortejo[29] parmi la jeunesse de Séville ? Est-ce pour cela que j’évite la plupart des réunions, si ce n’est pour assister aux combats de taureaux, à la messe, au théâtre, aux bals et aux festins ? Est-ce pour cela que, quels que fussent mes adorateurs, je les ai tous éconduits (j’y mettais même de l’impolitesse) ? Est-ce pour cela que le général comte O’Reilly, celui-là même qui prit Alger[30], a prétendu que je l’avais traité indignement ?

149. « Mon cœur n’a-t-il pas été sourd pendant six mois aux soupirs et aux accords du musico italien Cazzani ? N’est-ce pas moi que son compatriote le comte Corniani appelait la seule femme vertueuse d’Espagne ? N’ai-je pas vu à mes pieds une foule de Russes et d’Anglais ? J’ai désolé le comte Strongstroganof, et lord Mount Coffee-House, ce pair d’Irlande qui s’est tué l’année dernière par excès d’amour (et de vin).

150. « N’ai-je pas eu deux évêques à mes pieds ? Le duc d’Ichar, Don Fernand Nunès ? et c’est une femme de ma sorte que vous traitez ainsi ? Je ne sais pas dans quelle phase de la lune nous nous trouvons : je vous sais gré vraiment d’avoir l’extrême indulgence de ne pas encore me battre, quand le tems est si favorable : — Oh ! vaillant héros ! avec votre épée au vent, et votre pistolet armé, ne faites-vous pas là, dites-moi, une jolie figure ?

151. « Voilà donc le motif de ce voyage imprévu, de cette affaire indispensable avec votre procureur, ce modèle de bassesse qui se tient droit là-bas comme s’il commençait à sentir qu’il a joué le rôle d’un fou. Je vous méprise tous les deux, mais l’infamie de sa conduite est encore plus inexcusable ; puisqu’il n’a certainement agi que pour percevoir ses amendes odieuses, et nullement par un sentiment d’intérêt pour vous et pour moi.

152. « S’il est ici pour dresser un acte, n’empêchez pas ce brave monsieur de procéder ; vous avez mis cet appartement dans un bel état ; — il s’y trouve de l’encre et une plume pour vous, quand vous le désirerez. — Ayez soin de tout mentionner avec précision, je ne veux pas que vous receviez pour rien des honoraires. — Mais comme ma femme de chambre est déshabillée, veuillez mettre à la porte vos espions. — Oh ! dit en sanglotant Antonia : je veux leur arracher les yeux.

153. « C’est ici le cabinet, là la toilette, de ce côté l’antichambre. — Cherchez dessus, dessous : voilà le sopha, le grand fauteuil, la cheminée ; — on pourrait bien y cacher un amant, mais je voudrais dormir ; faites, je vous prie, moins de bruit, jusqu’à ce que vous ayez découvert le trou secret qui renferme ce cher trésor. Alors veuillez m’en donner aussi le plaisir.

154. « Et vous, hidalgo, qui venez de faire planer des soupçons sur moi, et de la honte sur tous ces visages, ayez la complaisance de me faire connaître — quel est celui que vous cherchez ! Comment le nommez-vous ? de quelle famille ? Montrez-le-moi ? — Sans doute il est jeune et agréable ? — Il est grand ? Parlez et prouvez que vous avez eu de justes motifs pour ternir ainsi ma réputation.

155. « Au moins peut-être, il n’a pas soixante ans ; il serait à cet âge trop vieux pour être mis à mort, ou pour éveiller la jalousie d’un mari aussi jeune que vous. — (Antonia ! donnez-moi un verre d’eau.) Je rougis d’avoir répandu des larmes, elles sont indignes de la fille de mon père ; ma mère pouvait-elle prévoir en me mettant au monde que je tomberais au pouvoir d’un monstre !

156. « Mais c’est peut-être d’Antonia que vous êtes jaloux ? Vous avez vu qu’elle dormait à mes côtés quand vous frappâtes à la porte avec votre suite. Regardez où vous voudrez, nous n’avons rien à vous cacher, monsieur : une autre fois seulement, je l’espère, vous nous avertirez ; ou, par égard pour la pudeur, vous attendrez un instant à la porte, afin de nous permettre de nous habiller pour recevoir une aussi bonne compagnie.

157. « J’ai fini, monsieur, je cesse de parler. Le peu que j’ai dit doit assez vous apprendre qu’une ame pure sait dévorer en silence des torts dont elle ne pourrait parler sans rougir. — Je vous livre comme auparavant à votre conscience ; un jour elle vous demandera raison de vos procédés à mon égard. Dieu veuille que vous ne vous en tourmentiez pas plus qu’aujourd’hui ! Antonia, où est mon mouchoir de poche ? »

158. Elle s’arrête et retombe sur son oreiller. Elle est pâle et ses yeux noirs abîmés dans les pleurs rappellent un ciel obscurci par la pluie et les éclairs ; ses cheveux ondoyans sont comme un voile jeté sur ses joues décolorées : en vain leurs noires boucles cherchent-elles à couvrir ses épaules charmantes ; leur neige se faisait encore jour à travers. — Ses lèvres de rose sont entr’ouvertes, et son cœur bat plus fort que sa respiration.

159. Le senor Don Alphonso restait confondu. Antonia remuait sans cesse dans la chambre bouleversée ; puis, tout d’un coup tournant la tête, elle intriguait par ses malignes œillades le maître et ses mirmidons, qui ne paraissaient pas s’amuser beaucoup, à l’exception du procureur. Mais celui-ci, fidèle jusqu’au tombeau, comme un autre Achates, s’embarrassait peu de la cause des querelles, pourvu qu’il y en eût ; car elles devaient toujours être apaisées en justice.

160. Comme un chien en arrêt[31], il suivait de ses petits yeux, et sans remuer, chacun des mouvemens d’Antonia ; son attitude exprimait les plus vifs soupçons. Du scandale il s’en embarrassait peu ; et s’il trouvait à justifier une poursuite ou une action judiciaire, la jeunesse, la beauté ne le touchaient que faiblement : quant aux dénégations, il lui fallait des témoignages faux, mais juridiques, pour qu’il y ajoutât foi.

161. Cependant Don Alphonso, les yeux baissés, faisait, il faut le dire, une triste figure ; après avoir cherché de cent côtés, et traité si durement une jeune femme, il n’en était pas plus avancé ; seulement il sentait des reproches intérieurs se joindre à ceux que son épouse venait de lui prodiguer pendant une demi-heure, aussi vifs, aussi serrés, aussi cuisans qu’une pluie d’orage.

162. D’abord il essaya de bégayer une excuse ; on ne lui répondit que par des pleurs, des sanglots et les préludes d’une attaque de nerfs, lesquels sont toujours certaines douleurs, des palpitations, des étouffemens, et ce que les patientes choisissent de préférence. Alphonso vit sa femme et se rappela celle de Job ; il vit encore en perspective tous les parens de Julia indignés, et il jugea plus à propos de ne pas perdre patience.

163. Il fit mine de vouloir parler, ou plutôt balbutier ; mais avant de s’être exposé à servir encore d’enclume au marteau de sa femme, la sage Antonia vint l’arrêter, en lui disant : « Monsieur, je vous en prie, quittez cette chambre, et ne dites pas mot, ou madame va mourir. — Qu’elle aille au diable ! » murmura Alphonso ; mais rien de plus : le moment de parler était passé. Il lança un ou deux regards menaçans, et sans savoir comment, il fit ce qu’on lui ordonnait.

164. Avec lui s’éloigna son posse comitatus, le procureur à l’arrière-garde s’arrêtant auprès de la porte et se retournant toujours jusqu’à ce qu’Antonia l’eût poussé dehors. — Il était vraiment fâché de l’inexprimable extravagance d’Alphonso qui, dans ce moment-là même, semblait avoir perdu le sens ; mais, comme il y rêvait, la porte se ferma sur sa face magistrale.

165. Dès qu’elle fut bien fermée. — Oh ! honte, oh ! crime, oh ! douleur, et oh ! sexe féminin ! comment feriez-vous de semblables choses sans perdre l’honneur ! — si ce monde, et même si l’autre n’étaient pas aveugles ? Combien il est rare de trouver des réputations non usurpées ! mais continuons. — Car je ne suis pas à la moitié de ma tâche, et il faut le dire, non sans grande répugnance ; à demi suffoqué, le jeune Juan s’élança hors du lit.

166. Il s’était caché, — je ne prétends pas dire comment, ni expliquer dans quelle position. — Jeune, svelte et flexible, il s’était tapi sans doute dans un mince espace rond ou carré. Mais de le plaindre d’avoir été étouffé sous deux aussi jolis corps, c’est ce que je ne dois ni ne veux faire ; il eût mieux valu sans doute mourir ainsi, que d’être comme le buveur Clarence, plongé dans une tonne de Malvoisie ref Georges, duc de Clarence, condamné a mort, en 1478, par son frère Édouard IV. Pour toute faveur, il obtint d’être noyé dans un tonneau de Malvoisie, choix qui suppose, dit Hume, une violente passion pour cette liqueur. (Voyez le Richard III de Shakspeare.) /ref .

167. En second lieu je ne le plains pas, parce qu’il n’avait pas besoin de commettre un péché défendu par le ciel et taxé par les lois humaines : ou du moins il s’y prenait de trop bonne heure. Mais à seize ans, la conscience n’est pas timorée comme à soixante, lorsque rappelant nos anciennes dettes, et calculant tous les à-comptes donnés en fautes, nous voyons que le diable emporte déjà les deux côtés de la balance.

168. Je ne dirai rien de la position qu’il avait gardée : on voit dans les chroniques juives comment, lorsque le sang du vieux roi David était devenu pesant, les médecins, laissant pillules et potions, lui avaient conseillé de se servir d’une jeune et jolie fille en guise de cataplasme, et comment le remède eut les meilleurs effets[32]. On le lui avait peut-être appliqué différemment, car David en fut guéri, et Juan fut près d’en mourir.

169. Que faire maintenant ? Alphonso va revenir aussitôt qu’il aura congédié ses misérables : Antonia met son esprit à la torture, mais elle ne peut concevoir aucun expédient : — comment pourra-t-on soutenir une nouvelle attaque ? Ajoutez que le jour allait paraître dans peu d’heures ; Antonia ne savait qu’imaginer, Julia ne parlait pas, mais elle pressait de ses lèvres décolorées les joues de Don Juan.

170. Il rapprocha ses lèvres des siennes, et de sa main, il rejeta en arrière les boucles de ses cheveux épars ; même alors, ils ne pouvaient faire entièrement taire leur amour, ils oubliaient à demi leurs dangers, leur désespoir. La patience d’Antonia ne put se contenir. « Comment, s’écria-t-elle en fureur, est-ce là le moment de vous amuser encore ? il faut que je mette ce beau monsieur dans le cabinet.

171. « Remettez à une autre plus heureuse nuit vos caresses. — Qui peut avoir mis mon maître dans le secret ? Que va-t-il résulter de cela ? Je suis dans une frayeur, et ce vilain enfant a le diable au corps ; est-ce le moment de faire des folies ? En avons-nous le tems ? Comment oubliez-vous que cela peut finir par du sang ? Vous y perdrez la vie, moi ma place, ma maîtresse tout, et cela pour ce petit visage de fille.

172. « Si, du moins, c’était un brave cavalier de vingt-cinq ou trente ans (allons, hâtez-vous) ! Mais un enfant, quel beau chef-d’œuvre ! (En vérité, madame, je ne conçois pas votre goût ; — allons ! monsieur, là-dedans ! ) — Mon maître ne doit pas être loin. — Au moins le voilà pour le moment renfermé. Et si nous pouvons tenir conseil avant le jour — (Juan, souvenez-vous de ne pas dormir). »

173. L’arrivée de Don Alphonso, qui cette fois était seul, interrompit la fidèle suivante. Elle faisait mine de demeurer, mais il lui donna l’ordre de sortir, ce qu’elle fit de mauvaise grâce. Au reste, il n’y avait rien à faire, et sa présence ne pouvait être d’un grand secours. En ce moment elle les regarda donc tous deux lentement et avec un soupir, moucha la chandelle, s’inclina et partit.

174. Alphonso s’arrêta une minute ; — ensuite il commença quelques excuses singulières de sa conduite précédente, non qu’il voulût justifier ce qu’il avait fait, et, à dire vrai, il s’était montré extrêmement impoli ; mais il avait eu pour cela de fortes raisons qu’il ne spécifia pas dans son plaidoyer : à tout prendre, son discours offrit un bel exemple de cette figure que les savans appellent Rigmarole[33].

175. Julia ne dit rien : cependant elle avait sur tous les points une de ces bonnes réponses qui donnent, aux dames instruites du faible de leurs époux, le pouvoir de tout changer en quelques paroles. Si par ce moyen elles n’imposent pas un parfait silence, elles amènent du moins un repos, même quand elles ne disent pas un mot de vrai. Il s’agit de rétorquer avec fermeté, et s’il vous soupçonne d’une faiblesse, de lui en reprocher trois.

176. Au fait, Julia avait des motifs d’excuse, car les amours d’Alphonso avec Inès étaient connues du public : ce fut donc le sentiment de sa faute qui la rendit confuse ; mais, comme on l’a souvent démontré, cela ne peut pas être : une dame a toujours des raisons justificatives ; elle se tut peut-être par égard pour l’oreille de Juan qui avait fort à cœur, comme elle ne l’ignorait pas, la réputation de sa mère.

177. Un second motif encore, c’est qu’Alphonso n’avait jamais paru s’inquiéter de Juan ; il montrait de la jalousie, mais il ne parlait pas de l’heureux amant qui la faisait naître, et laissait ainsi ses prémisses sans conclusion. Cependant son esprit travaillait à éclaircir ce mystère, et l’on peut dire qu’en parlant d’Inès c’était le mettre à la piste de Juan.

178. Il suffit d’un rien dans les affaires délicates, et mieux vaut alors se taire, D’ailleurs il est un tact (cette expression moderne me semble d’une mauvaise fabrique, mais elle me fournit une fin de vers) qui avertit une dame pressée de questions trop inciviles, de se tenir toujours à une certaine distance de la vérité. — Le mensonge donne aux dames une grâce singulière, et convient mieux à leur charmante physionomie que tout autre chose.

179. Elles rougissent et nous les croyons ; au moins l’ai-je toujours fait : il est à peu près inutile d’essayer une réplique, car leur éloquence devient alors de la profusion ; et quand elles sont épuisées, elles soupirent, laissent tomber leurs yeux languissant, répandent une larme ou deux, et nous voilà désarmés ; alors, — et alors, — et alors, — nous nous asseyons et soupons.

180. Alphonso termina son discours en implorant un pardon que Julia à demi refusait, et à demi accordait ; elle y mettait des conditions qui lui semblaient bien dures, et rejetait plusieurs petites demandes qu’il lui faisait. Tel qu’Adam à la porte de son jardin, Alphonso gémissait d’une pénitence trop rigoureuse. Il la conjurait de ne pas le refuser plus long-tems, quand il trébucha sur une paire de souliers.

181. Une paire de souliers ! — Quoi donc ? Peu de chose s’ils semblent aller au pied de madame, mais sans douleur je ne puis le dire, la forme en était masculine. Les voir et les prendre fut l’affaire d’un moment. — Ah ! grand Dieu ! mes dents commencent à se heurter, mes veines frissonnent. — D’abord Alphonso examine bien leur tournure, puis sa passion prend un tout autre caractère.

182. Il quitte la chambre pour aller ressaisir son épée, et sur-le-champ Julia se précipite dans le cabinet. « Fuis, Juan, fuis ! — Au nom du ciel. — « Pas un mot. — La porte est ouverte. — Tu peux disparaître par le passage que tu as parcouru tant de fois. — Voici la clef du jardin. — Fuis. — Fuis. — Adieu ! vite, vite ! J’entends Alphonso furieux. — Il n’est pas encore jour. — Il n’y a personne dans la rue. »

183. On ne dira pas que cet avertissement ne fût pas bon, le mal est qu’il arriva trop tard. C’est ainsi qu’on acquiert l’expérience, et c’est une sorte de péage que nous impose la destinée. En un saut, Juan avait quitté l’appartement, en un second il allait être à la porte du jardin, mais il rencontra Alphonso en robe de chambre qui le menaça de le tuer. — Juan se précipita sur lui.

184. Le combat fut terrible, et la lumière s’éteignit. Antonia criait : « Au voleur ! » et Julia : « Au feu ! » Nul valet ne s’empressa de venir prendre part à l’action. Alphonso, battu autant qu’il le désirait, jurait horriblement que dès cette nuit il serait vengé, et Juan blasphémait une octave plus haut. Son sang était vif : quoique jeune, c’était un vrai Tartare, qui ne se sentait aucun entraînement pour le martyre.

185. L’épée d’Alphonso était tombée avant qu’il eût pu la tirer du fourreau ; et ils se battirent toujours corps à corps : fort heureusement Juan ne la vit pas, car ayant peu l’habitude de retenir ses mouvemens, il eût pu envoyer Alphonso dans l’autre monde, s’il fût venu à l’apercevoir. O femmes ! songez donc à la vie de vos époux et de vos amans ! et voyez comment vous pouvez doublement devenir veuves !

186. Alphonso se roidissait pour retenir son adversaire, et Juan l’étranglait pour l’obliger à quitter prise. Le sang (il sortait du nez) commença à couler ; enfin, dans un moment où l’ardeur du combat était un peu ralentie, Juan essaie de donner un coup décisif et parvient à s’échapper, à l’exception de son vêtement qui reste aux mains d’Alphonso. Il s’enfuit comme Joseph, en l’abandonnant ; mais là finit, je pense, entre les deux héros, toute espèce de parité.

187. Enfin les lumières arrivent, les valets et servantes viennent contempler un effrayant tableau. Antonia dans une attaque de nerfs, Julia évanouie, Alphonso à travers la porte, étendu sans mouvement ; sur la terre, auprès de lui, quelques draperies à demi déchirées, du sang, des traces de pas, et rien de plus. Juan cependant gagnait la porte, ouvrait la serrure ; et, peu curieux de cette scène intérieure, se hâtait de la refermer sur lui.

188. Là se termine mon chant. Ai-je besoin de chanter ou de dire comment, à la faveur de la nuit (qui favorise toujours mal à propos), Juan parvint, dans un étrange costume, à suivre son chemin, et à regagner son logis ? Quant au scandale amusant que vit naître le lendemain, au bruyant étonnement qu’on manifesta durant plus de huit jours, aux sollicitations d’Alphonso pour obtenir un divorce, les papiers anglais en ont sans doute assez parlé.

189. Si vous voulez connaître toutes les procédures, les dépositions, le nom des témoins ; les plaidoiries aux fins de non-recevoir ou d’annuler, il en existe plus d’une édition, et les relations en sont diverses, mais toutes intéressantes. La meilleure est celle que publia, en abrégé, Gurney, qui fit dans cette vue le voyage de Madrid.

190. Mais Donna Inès pour divertir l’attention de l’un des plus violens scandales que l’on eût vus en Espagne depuis des siècles, au moins depuis l’expulsion des Vandales, Donna Inès fit à la vierge Marie le vœu (et jamais elle n’avait voué en vain) de plusieurs livres de chandelles. Puis, d’après le conseil de quelques vieilles dames, elle envoya son fils à Cadix pour qu’il s’y embarquât.

191. Son intention était, pour corriger ses premières dispositions et lui en donner de meilleures, de le faire voyager par terre ou par mer, chez tous les peuples de l’Europe, et surtout en France et en Italie (du moins est-ce l’usage le plus ordinaire). Julia fut mise dans un couvent ; elle gémissait, mais peut-être on sentira mieux ce qu’elle éprouvait par la suivante copie de sa lettre à Juan :

192. « Ils me disent que c’est une chose décidée ; vous vous éloignez : c’est un parti sage, convenable, mais ce n’en est pas moins une peine ; je n’ai plus rien à réclamer de votre jeune cœur : le mien a été la victime, il voudrait l’être encore. Beaucoup aimer, tel a été tout mon artifice. — J’écris à la hâte ; et s’il se trouve quelque tache sur cette feuille, ce n’est pas ce qu’elle semblerait être ; mes prunelles brûlent, mais elles n’ont pas de larmes.

193. « Je vous ai aimé, je vous aime ; et pour cet amour, rang, condition, le ciel, le genre humain, ma propre estime, j’ai tout perdu : cependant je ne regrette pas ce qu’il m’a coûté, le souvenir de ce songe est encore trop doux. Mais si je parle de ma faute, ce n’est pas pour en tirer vanité, nul ne peut me croire aussi abjecte que je le semble à mes propres yeux. Je trace ces lignes parce que je ne puis reposer. — Je n’ai rien à reprocher, rien à demander encore.

194. « L’amour d’un homme n’est qu’un épisode de sa vie ; celui d’une femme est toute son existence. L’homme a le choix entre la cour, les camps, l’église, la mer et le commerce : l’épée, la robe, la fortune et la gloire, lui offrent en échange de l’orgueil, de l’éclat, de l’ambition pour remplir son cœur. Il en est peu qui ne trouvent à se distraire au milieu de tant de soins ; mais il n’est pour nous qu’une ressource : aimer encore et se perdre une seconde fois.

195. « Vous allez vous livrer aux plaisirs, à l’éclat ; vous serez aimé, vous aimerez beaucoup ; tout est fini pour moi sur la terre, sauf quelques années pour ensevelir ma honte et mes chagrins au fond de mon cœur. Je puis les supporter ; mais je ne pourrai éloigner la passion qui me dévore encore autant qu’autrefois. Ainsi, adieu ; — pardonnezmoi, — aimez-moi. — Non, ce mot est désormais inutile, — pourtant je le laisse.

196. « J’ai été et suis encore bien faible ; cependant je crois pouvoir reprendre mes forces. Mon sang, tel que les vagues poussées par un vent régulier, se porte toujours vers le siége de mes pensées[34] ; mon cœur est celui d’une femme, il ne peut oublier. — Il ne voit plus rien au monde, rien qu’une image ; et, comme l’aiguille est sans cesse dirigée vers le pôle immobile, ainsi mon pauvre cœur s’élance-t-il toujours vers mon ame abîmée dans une seule idée.

197. « Je n’ai plus rien à ajouter, et je tarde encore : je n’ose cacheter ce papier. Cependant, pourquoi craindrais-je de vous l’adresser ? mon malheur ne peut plus guère augmenter. Si je n’avais pas vécu jusqu’à ce moment, le chagrin pourrait me faire mourir ; mais la mort évite le coupable qui n’espère que dans ses coups ; et je dois survivre à ce dernier adieu. Je dois soutenir l’existence pour soupirer, pour prier pour vous. »

198. Cette lettre, sur une feuille dorée sur tranche, fut écrite avec une mince et neuve plume de corneille. La petite main blanche de Julia eut de la peine à échauffer la cire ; elle tremblait comme l’aiguille aimantée, et pourtant elle ne laissa pas tomber une seule larme. Le cachet était une blanche cornaline sur laquelle était gravé un héliotrope avec cette devise en français : « Elle vous suit partout. » Quant à la cire, elle était superfine et de couleur vermeille.

199. Telle fut la première intrigue de Don Juan. Suivrai-je le cours de ses autres aventures ? c’est au lecteur à le décider. Voyons cependant ce qu’il dira de celle-ci ; car sa faveur est un véritable plumet sur le chapeau d’un auteur, et ses dédains ne lui font pas grand mal. Mais si nous obtenons son approbation, nous pourrons bien avoir dans un an quelque chose à lui offrir.

200. Cet ouvrage est une épopée, et j’ai l’intention de la diviser en douze chants. Chacun d’eux présentera de l’amour, des combats, une tempête sur mer, un dénombrement de vaisseaux, de capitaines et de princes régnans, de nouveaux caractères, et trois épisodes : je travaille maintenant à un panorama de l’enfer dans le style d’Homère et de Virgile. On ne peut donc m’accuser d’avoir usurpé le nom de poète épique.

201. Tout cela se présentera à propos, et rappellera toujours les règles d’Aristote, ce vade mecum du véritable sublime, qui a tant produit de poètes, et si peu de fous. Les poètes en prose aiment les vers blancs, moi je préfère les rimes ; jamais les bons ouvriers ne se plaignent de leurs ustensiles. J’ai trouvé de nouvelles machines mythologiques, et des décorations miraculeuses vraiment superbes.

202. Une seule et légère différence existe entre mes anciens confrères en épopée, et moi ; et elle me donne sur tous un avantage bien réel (non que je n’en aie encore plusieurs autres ; mais on jugera plus facilement de celui-ci). Ils embellissent tellement leur sujet, qu’il devient sous leurs mains le fondement d’un labyrinthe de fables, tandis que j’expose dans cette histoire des vérités incontestables.

203. Si quelqu’un en doute, j’en appelle à l’histoire, à la tradition et aux faits ; aux journaux, dont on connaît et apprécie la véracité, aux drames en cinq actes et aux opéras en trois. Tout confirme fortement ce que j’avance ; mais une circonstance doit lever tous les doutes, c’est que plusieurs personnes, et moi-même à Séville, avons vu la dernière fuite de Juan avec le diable.

204. Si jamais je descends jusqu’à la prose, j’écrirai des commandemens poétiques, bien supérieurs à ceux qui les auront précédés. J’enrichirai mon texte d’une foule de choses ignorées : et je donnerai des préceptes de la plus haute élévation. Je prendrai pour titre : Longin en bouteille, ou chaque poète est son Aristote.

205. Tu croiras en Milton, en Dryden, en Pope. Tu n’édifieras plus à Wordsworth, à Coleridge et à Southey. Le premier est usé sans retour, le second est un ivrogne, et le troisième l’imite dans sa délicatesse et dans ses goûts. Pour Crabbe il serait pénible de marcher avec lui, et l’Hippocrène de Campbell est quelquefois à sec.

Tu ne déroberas pas à Samuel Rogers.

Tu ne commettras pas — d’offenses envers la muse de Moore[35].

206. Tu ne désireras pas la muse de M. Sotheby, ni son Pégase, ni rien qui lui appartienne.

Tu ne porteras pas de faux témoignages, comme les bas bleus (l’une d’elles au moins en a l’habitude[36]).

Enfin, tu n’écriras que d’après mes préceptes. Tel est l’esprit d’une vraie critique : humiliez-vous ou ne vous humiliez pas devant ma verge, comme bon vous semblera ; mais, dans ce dernier cas, je la laisse, de par Dieu, tomber sur vous.

207. Si quelqu’un ose prétendre que cette histoire n’est pas édifiante, je le prierai d’abord de ne pas crier avant d’être heurté ; puis de la lire une seconde fois ; alors il pourra dire (mais sans doute personne n’en aura l’impertinence) si mon poème bien qu’enjoué n’est pas hautement moral. De plus, je dois, dans le douzième chant, parler de l’endroit où vont tous les méchans.

208. Mais après tout, si quelqu’un est assez sourd à son propre intérêt pour mépriser cet avis ; si, poussé par un esprit mal fait et ne croyant ni mes vers ni ses propres yeux, il s’écrie encore qu’on ne découvre dans cet ouvrage aucun but moral, je lui dirai, s’il est prêtre, qu’il est un menteur, et s’il est officier ou critique, qu’il est également — dans l’erreur.

209. J’attends l’approbation du public et je le conjure de prendre pour lui les préceptes que j’ai eu soin de mêler ici à l’agréable (ainsi l’on donne un morceau de corail aux enfans quand ils font leurs dents). Cependant, comme ils voudront sans doute rassembler mes titres à la couronne épique, et dans la crainte de la malveillance de quelques farouches lecteurs, j’ai déjà suborné le journal de ma grand-mère, la Revue Britannique.

210. J’envoyai mon offre dans une lettre adressée à l’éditeur, et il m’en remercia par le suivant courrier. — Je suis donc son créancier pour un bel article. Cependant, s’il juge à propos de rebuter ma tendre muse, s’il rompt tout d’un coup ses engagemens, s’il proteste qu’il n’a pas reçu ce qu’elle m’a coûté, et trempe sa plume dans le fiel et non dans le miel, tout ce que je puis dire, — c’est qu’il a mon argent.

211. Grâce à cette seconde sainte-alliance, je puis, je l’espère, compter sur le public et défier tous les autres magasins de sciences et arts, quotidiens, mensuels ou trimestriels. Je n’ai pas essayé d’augmenter le nombre de leurs cliens parce qu’on m’assura que mes efforts seraient superflus, et que l’Édimburg et la Quarterly Review faisaient souffrir le martyre aux auteurs qui différaient avec eux de sentimens.

212. « Non ego hoc ferrem calida juventa, consule Planco, » disent Horace et moi. Je fais cette citation pour assurer qu’il y a six ou sept bonnes années (long-tems avant de songer à dater mes lettres de la Brenta), j’étais plus disposé à répondre à tous les coups, et que je n’aurais jamais souffert des choses de ce genre, dans mon ardente jeunesse, Georges III étant roi.

213. Mais aujourd’hui, à trente ans, mes cheveux sont devenus gris (que seront-ils à quarante ans ? je pensais l’autre jour à une perruque), et mon cœur n’a pas conservé beaucoup plus de jeunesse. En un mot, j’ai consumé mon été dans les jours du mois de mai, et je n’ai plus le goût des représailles. J’ai dépensé ma vie, intérêts et principal, et j’ai cessé de croire comme autrefois que mon ame fût invincible.

214. Jamais, — jamais, — non jamais à l’avenir ne descendra plus dans mon cœur cette rosée de jeunesse qui nous fait éprouver, à la vue de tous les objets agréables, des émotions ravissantes et nouvelles ; semblable à la ruche des abeilles, notre sein les tenait renfermées. Penses-tu que ce miel naissait de ces objets ? non, ils n’étaient pas en eux, mais dans cette puissance de ton ame qui doublait jusqu’au parfum des fleurs.

215. Jamais, — jamais à l’avenir, ô mon cœur, tu ne seras mon seul monde, mon univers ! Autrefois je n’existais que par toi, aujourd’hui tu formes un être à part, et tu ne peux plus être mon paradis ou mon enfer. Les illusions ont disparu, tu es devenu insensible, mais ce n’est pas un malheur ; j’ai pris à ta place une dose de jugement, quoique Dieu seul connaisse comment il a pu entrer chez moi.

216. Mes jours de tendresse sont passés ; jamais les charmes d’une vierge[37], d’une épouse et moins encore d’une veuve ne me feront délirer comme autrefois. Il faut, en un mot, changer mon train de vie. Je n’ai plus l’espoir d’une mutuelle sympathie ; l’usage fréquent du vin m’est défendu ; ainsi, me résignant à quelque vice de vieille tête, je suis d’avis de me jeter dans l’avarice.

217. L’ambition était mon idole, mais elle fut brisée sur l’autel de la douleur et du plaisir ; ceux-ci ont laissé chez moi des traces qui peuvent donner matière à amples réflexions. Aujourd’hui, comme la tête de bronze de frère Bacon, je m’écrie : « Le tems est, le tems fut, le tems n’est plus. » La brillante jeunesse est un trésor chimique que j’ai de trop bonne heure éventé en fatiguant mon cœur de passions, et ma tête de rimes.

218. À quoi se réduit la gloire ? à tenir une certaine place sur un léger papier. Quelques gens la comparent à l’action de gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes les montagnes, s’évanouit en vapeur. C’est pour elle que les hommes écrivent, parlent, déclament ; que les héros massacrent, que les poètes consument ce qu’ils appellent leur « lampe nocturne. » C’est afin d’obtenir, quand ils seront poussière, un nom, un misérable portrait, un buste pire encore.

219. Quel est l’espoir des mortels ? Un ancien roi d’Égypte, Chéops, érigea la première et la plus haute des pyramides, dans la ferme espérance qu’elle conserverait le souvenir de sa vie et qu’elle déroberait à tous les yeux son cadavre ; mais un inconnu en fouillant brisa le couvercle de son tombeau. Fondez maintenant, vous ou moi, quelque espérance sur un sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops un grain de poussière !

220. Pour moi, amant de la vraie philosophie, je me dis bien souvent à moi-même : « Hélas ! tout ce qui est né naquit pour mourir : la chair est une herbe que la mort vient convertir en foin. Votre jeunesse n’a pas été sans attraits, et si vous l’aviez encore — elle s’écoulerait. — Ainsi rendez grâces à votre étoile de n’avoir pas à vous plaindre davantage ; lisez votre Bible, monsieur, et songez à votre bourse. »

221. Mais, en ce moment, ami lecteur, et vous, acheteur plus aimable encore, le poète, — c’est-à-dire moi, — vous demande la permission de vous serrer la main ; et puis, votre humble serviteur, bonjour. Nous nous reverrons si cela nous arrange l’un et l’autre. Autrement je ne donnerai à votre patience que cette courte épreuve. — Heureux si tant d’autres suivaient mon exemple !

222. « Va, petit livre, loin de ma solitude ! Je te dépose sur les eaux, suis ton chemin ; et si, comme je le pense, ton sort est heureux, le monde te retrouvera après plusieurs siècles. » Lorsqu’on lit Southey, et que Wordsworth est compris, je ne puis m’empêcher de prétendre aussi à la gloire. — Les quatre premières rimes sont des vers de Southey ; pour Dieu, lecteur, n’allez pas les prendre pour les miennes.


  1. Le duc de Cumberland a mérité cet exécrable surnom par les froides cruautés qu’il exerça sur les Jacobites désarmés, après la bataille de Culloden.
  2. Allusion à ce que dit la sorcière, dans Macbeth, acte IV, scène 1re : « Versons le sang d’une laie qui ait dévoré ses neuf marcassins. »
  3. Vixere fortes ante Agamemnona, etc. (HORACE.)
  4. Ici, comme dans la plupart de ses ouvrages, Lord Byron, sous des noms supposés, rappelle l’histoire de sa vie. Nous renvoyons les lecteurs aux passages des Mémoires du capitaine Medwine, dans lesquels Lord Byron parle de sa femme et de leur séparation. On trouve ici, dans Inès, le portrait de Lady Byron, et dans les chagrins de José tous ceux que le mariage fit éprouver à Byron lui-même.
  5. Inventeur de la mnémotechnique.
  6. « Lady Byron, disait Lord Byron, avait de bonnes idées, mais ne pouvait les exprimer. Ses lettres étaient toujours énigmatiques, souvent inintelligibles ; elle avait des principes classés mathématiquement. » (Les Conversations.)
  7. Je suis, en hébreu, signifie aussi, Dieu, God. Il est probable que le poète a eu surtout en vue de se moquer d’une célèbre blue (peut-être Lady Byron), en rappelant ici une de ses singulières réflexions.
  8. Titre d’un roman moral de Miss Anna More.
  9. Voyez la Notice qui accompagne ordinairement la bouteille de l’huile incomparable de Macassar. (Note de Byron.)
  10. « Je fus surpris de voir entrer chez moi, un jour, un médecin et un procureur qui avaient forcé ma porte… Si j’avais pu soupçonner qu’on les avait envoyés pour constater que j’étais devenu fou… » (Les Conversations.)
  11. « Sa mère m’a toujours détesté. » (Ibid.)
  12. « On me regardait comme le plus mauvais mari qui fût sur la terre, le plus méchant, le dernier des hommes, et ma femme était un ange. » (Les Conversations.)
  13. Les doctors commons sont les juges qui connaissent des divorces, en Angleterre. « J’étais à la merci de mes créanciers. Je fus obligé de vendre Newstead, ce que je n’aurais pas osé faire du vivant de ma mère… La nécessité la plus impérieuse m’a seule décidé à ce sacrifice. Il fallait rembourser ce que j’avais reçu de Lady Byron… Du moment que j’eus mis mes affaires en règle, je quittai l’Angleterre, mais avec l’intention de n’y jamais revenir. » (MEDWINE, Convers. de L. Byron.)
  14. Ινα μη εν τι περι αυτην παθος φοπνεται, παθων δε συνοδος. (LONGIN, Section X.)
  15. Historique. Il y a, ou il y avait une édition comme celle-ci, avec toutes les épigrammes licencieuses de Martial rejetées à la fin. (Note de Byron.)
  16. On sait qu’en Angleterre les délits contre la pudeur, les adultères et les viols, sont soumis à des amendes pécuniaires, énormes il est vrai, mais qui entraînent la prison dans les cas seulement où le coupable se trouve dans l’impossibilité de les acquitter.
  17. Campbell (Gertrude de Wyomyng).
  18. C’est-à-dire : « Je désire terminer cette digression par le mot sécurité. » M. A. P. n’a pas entendu ce jeu de mots.
  19. M. A. P. a traduit : « Il est des mois où la nature se complaît dans certains caprices : mars est renommé pour ses lièvres, mai veut qu’on parle de ses héroïnes. » Byron semble avoir employé l’expression héroïne, parce qu’elle forme un jeu de mots avec celle de hare, lièvre, qu’on prononce hère.
  20. C’est-à-dire les messes et recommandises fondées à perpétuité par les moribonds, pour le repos de leur ame.
  21. C’était à cette époque que Moore recevait en dépôt les Mémoires de Byron, et qu’il jurait de les publier après la mort de son confiant ami.
  22. M. A. P. a oublié de traduire cette jolie strophe.
  23. Les traducteurs ont substitué l’épithète pâle à celle de jaune ; mais ce n’est pas par distraction que Byron, le plus grand poète descriptif qui ait jamais été, s’est servi ici de l’adjectif yellow. Ce sont les rayons de la lune qui sont pâles, et non pas elle.
  24. M. A. P. traduit : « Pourtant on admire son aspect modeste pendant qu’elle parcourt les cieux. » Byron veut dire ici que toutes les nuits éclairées par la lune sont aussi indécentes que les trois heures auxquelles il vient de comparer les plus longs jours.
  25. J’ai traduit mot à mot. M. A. P. a cru devoir paraphraser ainsi l’idée de Byron : « Cette lumière pénètre dans le cœur, et y répand une amoureuse langueur qui n’est pas le calme de l’indifférence. »
  26. M. A. P. traduit ce dernier vers : « Pendant ta vie tu as été tout au plus un entremetteur d’intrigues amoureuses. » Il ne s’agit pas ici de la conduite de Platon, mais de l’influence de ses écrits.
  27. Ces fusées, inventées par sir W. Congrève, sont de petites bombes dont l’effet est plus sûr et beaucoup plus meurtrier que celui de l’obus ; elles portent une mèche inextinguible. Elles furent employées, avec un succès trop meurtrier, à Waterloo.
  28. Célèbre chimiste anglais.
  29. Ce mot répond à celui de sigisbé en Italie.
  30. Donna Julia se trompe. Le comte O’Reilly ne prit pas Alger, mais ce fut Alger qui fut sur le point de le prendre ; lui, son armée et sa flotte levèrent le siége de la ville en 1774, après avoir éprouvé de grandes pertes. (Note de Byron.)
  31. Avec un nez flairant inquiet (with prying snubnose).
  32. « Et le roi David avait vieilli…, et quand on le couvrait d’habillemens il n’était pas réchauffé. Ses serviteurs cherchèrent donc une belle jeune fille dans toute l’étendue d’Israël, et lui trouvèrent Abisag, la Sunamite ; elle était singulièrement belle, et elle dormait avec le roi… Or, le roi ne la connut pas. » (III. Livre des Rois, ch. Ier.)
  33. Nous n’avons découvert nulle part l’emploi de ce mot. Si ce n’est pas la faute de notre ignorance, il se peut que Byron l’ait forgé pour mystifier ses lecteurs.
  34. My blood still rushes where my spirit’s set,
    As roll the waves before the settled wind ;

    M. A. P. traduit : « Je sens circuler mon sang avec vitesse, et renaître mon courage ; ainsi coulent les ondes dociles, lorsque le souffle des vents est réglé. »

  35. Il faut se rappeler le commandement de Dieu que le poète parodie ici : Tu ne commettras pas d’adultère.
  36. Les précieuses savantes de Londres. Lord Byron semble avoir ici en vue Mistress Charlement, la femme qui était chargée par Lady Byron de l’espionner, et qui fut ainsi cause de la rupture des deux époux.
  37. Me nec femina, nec puer,
    Jam nec spes animi credula mutui,
    Nec certare juval mero ;
    Nec vincire novis tempora floribus.