Grand dictionnaire universel du XIXe siècle/Napoléon III

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Pierre Larousse
Administration du grand dictionnaire universel, 1874 (11, part. 2, pp. 819-833).

NAPOLÉON III (Charles-Louis-Napoléon Bonaparte), dernier empereur des Français, né à Paris, au château des Tuileries, le 20 avril 1803, mort à Chiselhurst, comté de Kent (Angleterre) le 9 janvier 1873. Celui qui devait ressusciter l’Empire en procédant, comme le premier Napoléon, par un coup de main contre la représentation nationale et tomber du trône en déchaînant sur la France les effroyables malheurs d’une nouvelle invasion étrangère, était le dernier des trois fils nés pendant l’union du roi de Hollande, Louis Bonaparte, frère de Napoléon Ier, avec Hortense de Beauharnais. L’aîné de ces enfants était Charles-Louis, né en 1802, mort, à peine âgé de cinq ans, en 1807, et le cadet, Napoléon-Louis, né en 1805, mort pendant l’expédition de Forli, en 1831. Marié en deux jours et malgré lui à Hortense de Beauharnais, déjà citée pour sa légèreté de conduite, et dont Duroc refusait la main, Louis Bonaparte avait trouvé dans cette union forcée une cause permanente de tristesse et de douleurs domestiques. Longtemps avant la naissance de son troisième enfant, Hortense comptait au nombre de ses amis les plus intimes l’amiral hollandais Charles-Henri Verhuell, celui-là même qui, en 1806, avait présidé la députation chargée de demander Louis Bonaparte pour roi de Hollande. L’amiral fut présent, le 20 avril 1808, à l’acte officiel qui constata la naissance de Louis ; à ce propos, la chronique scandaleuse mit en circulation des bruits qu’on a rapportés depuis. D’autre part, le pauvre roi de Hollande paraît avoir eu des doutes au sujet de ses droits réels à cette paternité nouvelle ; il en témoigna, dit-on, son mécontentement à sa féconde épouse, qui, à partir de ce moment, lui épargna la douloureuse nécessité de laisser son nom couvrir les fruits de ses amours clandestines (v. Morny). D’après M. Élie Sorin (la France impériale, 1873, p. 28), plus tard, lors de l’insurrection des Romagnes, dont il sera parlé plus loin, il aurait écrit à Grégoire XVI : « Saint-père, mon âme est accablée de tristesse et j’ai frémi d’indignation quand j’ai appris la tentative criminelle de mon fils (Napoléon-Louis) contre l’autorité de Votre Sainteté. Ma vie déjà si douloureuse devait donc encore être éprouvée par le plus cruel des chagrins, celui d’apprendre qu’un des miens ait pu oublier toutes les bontés dont vous avez comblé notre malheureuse famille. Le malheureux enfant est mort, que Dieu lui fasse miséricorde ! Quant à l’autre (le futur empereur des Français), qui usurpe mon nom, vous le savez, saint-père, celui-là, grâces à Dieu, ne m’est rien. J’ai le malheur d’avoir pour femme une Messaline qui accouche... »

Quoi qu’il en soit, comme en ce moment Napoléon Ier n’avait pas d’enfant, comme son frère Joseph était dans le même cas et comme les lois de succession du 28 floréal an XII et 5 frimaire an XIII attribuaient de fait les droits d’hérédité à l’Empire, à défaut de descendants directs de Napoléon, aux enfants du roi Louis, le troisième fils d’Hortense fut inscrit sur les registres de la famille impériale, comme étant apte à succéder au trône, en cas de mort de son aîné, qui était alors Napoléon-Louis. Baptisé à Fontainebleau par le cardinal Fesch le 10 novembre 1810, l’enfant eut pour parrain Napoléon et pour marraine Marie-Louise. À cette époque, son père, qui avait abdiqué le trône de Hollande, vivait retiré en Allemagne. Sa mère le garda auprès d’elle à Paris, puis à Saint-Leu pendant la fin de l’Empire et sous la première Restauration. Au commencement de la seconde Restauration, la reine Hortense, à qui Louis XVIII avait donné le titre de duchesse de Saint-Leu, dut quitter la France et emmena avec elle ses deux fils ; mais, à la suite d’un procès que lui intenta en 1815 son mari, elle dut lui rendre son fils aîné. Quant au jeune Louis, il resta auprès de sa mère, qui habita successivement Genève, Aix, en Savoie, Carlsruhe, Augsbourg, en Bavière, et qui acheta en 1819, en Suisse, le château d’Arenenberg, sur les bords du lac de Constance, où elle passa une partie de ses étés et où elle devait terminer sa vie.

Louis Bonaparte eut successivement pour précepteurs Philippe Lebas, fils du conventionnel, et un ancien officier d’artillerie, Vieillard, dont il devait faire plus tard un sénateur. Pendant un séjour de trois ans à Augsbourg, il suivit les cours du gymnase de cette ville, où il s’attacha de préférence à l’étude de l’histoire et des sciences. Taciturne, rêveur, flegmatique comme un Hollandais, dépourvu de facultés brillantes, entêté, et en même temps hésitant de caractère et d’allures, il fut élevé par sa mère dans la pensée qu’il pourrait être un jour l’instrument de la résurrection de l’Empire, et cette perspective ne tarda pas à devenir son idée fixe. L’ex-reine Hortense, qui l’appelait « un doux entêté, » lui inculqua par ses entretiens et ses conseils une confiance aveugle dans sa destinée et dans l’étoile napoléonienne, ce qui explique les idées fatalistes sous l’empire desquelles il devait constamment agir. Ses lettres, ses notes révèlent son rôle tout entier. « Avec votre nom, lui disait-elle, vous serez toujours quelque chose, soit dans la vieille Europe, soit dans le nouveau monde ; les hommes sont partout et en tout temps les mêmes : ils révèrent malgré eux le sang d’une famille qui a possédé une grande fortune. Un nom connu est le premier à-compte fourni par le destin à l’homme qu’il veut pousser en avant. Un prince doit savoir se taire ou parler pour ne rien dire. Évitez d’appartenir si exclusivement à personne que vous ne puissiez plus vous délier. Du reste, soyez fidèle à vos amis. Dans notre disgrâce actuelle, incertain de ce que vous pouvez devenir, ne vous laissez pas désespérer. Toujours l’œil aux aguets, surveillez les occasions propices. Partout il se produit des caprices d’imagination qui peuvent élever aux nues l’héritier d’un homme illustre. Héritiers de Napoléon, vous et votre frère, vous l’êtes assurément après le roi de Rome. L’empereur votre oncle a pu établir son autorité en donnant à tous les partis l’espérance particulière qui amusait la badauderie royaliste ou républicaine. Le gros de la nation est court d’idées, facile à émouvoir, facile à calmer, aisément enthousiaste pour les hommes qui tiennent le pouvoir. On leur demande rarement où sont leurs titres, pourvu qu’ils rassurent les intérêts, et tous les moyens de régner sont bons, suffisants, légitimes, pourvu qu’on maintienne l’ordre matériellement. » Ces maximes s’imprimèrent profondément dans l’esprit du jeune nomme et donnent en quelque sorte la clef de sa conduite. Il ne se lassa jamais d’espérer, de surveiller les occasions propices, d’amuser « la badauderie royaliste ou républicaine, » persuadé que, pour arriver au pouvoir et y rester, tous les moyens étaient également bons et légitimes. M. de Sybel, dans une intéressante étude publiée en 1873, cite un trait qui jette un jour sur le caractère de celui qui devait ordonner les massacres et les proscriptions de décembre 1851. Le jeune prince Louis avait eu en Suisse, pour compagne de jeux, une sœur de lait (Mme Cornu), qui plus tard, Sous l’Empire, jouit d’une si grande influence qu’elle conserva toujours. M. de Sybel, introduit auprès d’elle, lui demanda un jour si l’empereur était sensible : « Certainement, il est sensible, s’écria-t-elle, et tout à fait dans le sens allemand du mot. Il est d’une nature tendre et bienveillante. Il voudrait toujours répandre la joie autour de lui ; il a pour les hommes la même sollicitude qu’un jardinier a pour ses fleurs. Mais il est dans son âme une corde qu’il ne faut pas toucher ; je veux parler de tout ce qui a rapport au droit et à la grandeur de sa dynastie. Qu’on le contredise sur ce point, alors il éclate ; sa violence ne connaît plus de bornes ; il devient un tigre. » Elle ajouta à cette peinture un souvenir de leur commune enfance. Le prince pouvait avoir douze ans ; causant avec lui dans le jardin, sous les fenêtres du château d’Arenenberg, elle arriva à le railler malicieusement au sujet de ses rêves impériaux. Un éclair brilla soudain dans les yeux du prince ; mais il se contint, continua de causer avec abandon et entraîna sa compagne dans le parc du château, jusqu’à une place où ils étaient à l’abri de tout regard. Là, il s’élance sur elle, et lui saisissant le bras des deux mains : « Rétracte ce que tu as dit, s’écrie-t-il avec fureur, rétracte, ou je te brise le bras ! » Et il la serrait si violemment, dit-elle, que pendant huit jours elle ne remua ce bras qu’avec peine.

En Suisse, il continua ses études, se rendit habile dans les exercices du corps, apprit l’allemand, puis l’italien pendant plusieurs séjours qu’il fit en Italie, et commença, sous la direction de M. Vieillard, à s’occuper à la fois de sciences militaires et de politique. Devenu jeune homme, il laissa de côté la philosophie pour suivre avec curiosité tous les débats, tous les plans relatifs à l’organisation sociale et politique. « Les plus douteuses élucubrations de l’utopie, dit M. A. Morel, ne surprenaient ni ne rebutaient cet esprit accessible à l’impression de tous les rêves ; il se les assimilait en les mêlant à ses propres chimères. Elles ont marqué leur trace dans sa pensée ; elles sont la seule chose vraiment nouvelle qui soit venue s’adjoindre et se juxtaposer en lui à la pure foi bonapartiste. C’est par ce vague socialisme qu’il a cru rectifier, agrandir et reconstituer le système napoléonien. » Vers cette époque, il suivit les cours de l’école de Thun, dans le canton de Berne, où, sous la direction du général Dufour, il apprit la théorie et les manœuvres de l’artillerie et du génie. Entre temps, il faisait des excursions en Allemagne, allait voir à Florence son frère, qui avait épousé sa cousine Charlotte Napoléon, et entrait en relation avec les carbonari. Ce fut alors qu’ils se firent affilier l’un et l’autre à cette célèbre société secrète et qu’il prêta le serment de combattre pour l’indépendance de l’Italie.

La nouvelle de la révolution de juillet 1830, qui expulsait les Bourbons du trône, vint raviver tout à coup les espérances des Bonaparte exilés. Le jeune prince Louis allait partir pour Paris, lorsqu’il apprit l’ avénement de Louis-Philippe. Il dut rester en Suisse, et la loi du 2 septembre, qui maintint celle de janvier 1816 bannissant les Bonaparte, vint lui démontrer que l’heure n’était pas encore venue de rien tenter du côté de la France. Peu après, il se rendit avec sa mère à Rome, d’où il fut expulsé après la mort de Pie VIII, et alla rejoindre son frère à Florence. Il régnait en ce moment en Italie une grande fermentation dans les esprits, et, au mois de février 1831, une insurrection éclata dans les Romagnes. Liés par leur serment de carbonari, désireux, du reste, de jouer un rôle qui les mît en évidence, Napoléon-Louis et Louis-Napoléon durent répondre à l’appel qui leur fut fait par les patriotes. Avant de partir pour aller rejoindre à Bologne les amis de la liberté, le prince Louis écrivit à sa mère : « Votre affection comprendra nos sentiments ; nous avons contracté des engagements que nous ne pouvons manquer de remplir, et le nom que nous portons nous oblige à secourir les malheureux qui nous appellent. » Peu après, il adressa au pape Grégoire XVI, tant en son nom qu’en celui du comité révolutionnaire de Terni, une déclaration de principes dans laquelle il revendiquait les libertés de l’Italie. Les deux frères se joignirent alors à un petit corps d’armée, destiné à s’emparer de Civita-Castellana ; mais, sur ces entrefaites, les Autrichiens reprirent Bologne, et les deux frères, sans coup férir, durent battre en retraite pour s’embarquer à Ancône. Mais, en arrivant à Forli, Napoléon-Louis, atteint d’une inflammation de poitrine selon les uns, de la rougeole selon d’autres, dut s’aliter et mourut le 17 mars. Louis-Napoléon gagna alors Ancône, puis Pesaro, où lui-même tomba malade des suites de ses fatigues. Sa mère, qui se trouvait à Foligno, accourut auprès de lui, parvint à le soustraire aux recherches des Autrichiens, puis, grâce à un passeport anglais, lui fit traverser l’Italie et le conduisit en France. Arrivée à Paris, elle alla rendre visite à Louis-Philippe, qui lui accorda l’autorisation de rester quelque temps dans cette ville, mais refusa de donner à son fils un grade dans l’armée française. Les imprudences de Louis-Bonaparte et des troubles qui éclatèrent le 5 mai, à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Napoléon Ier, amenèrent un changement dans les dispositions du gouvernement, et la reine Hortense et son fils reçurent l’ordre de quitter Paris.

Après avoir passé quelque temps à Londres, les deux voyageurs revinrent au château d’Arenenberg. Peu après, à la fin de 1831, quelques chefs de l’insurrection polonaise vinrent proposer à Louis Bonaparte de se joindre à eux, en lui faisant entrevoir la possibilité de devenir roi de Pologne. Séduit par cette perspective, il se mit en route ; mais la nouvelle de la prise de Varsovie lui fit rebrousser chemin. L’année suivante, la Chambre des députés ayant renouvelé la loi de bannissement contre la famille Bonaparte, Louis se fit naturaliser citoyen de Thurgovie. Ce fut alors qu’il publia ses Rêveries politiques, suivies d’un Projet de constitution (1832), ouvrage plein d’incohérence et de contradictions, dans lequel il se déclare à la fois républicain et monarchiste. « D’après les opinions que j’avance, y disait-il, on voit que mes principes sont entièrement républicains. Eh ! quoi de plus beau, en effet, que de rêver à l’empire de la vertu, au développement de nos facultés, au progrès de la civilisation ? Les patriotes sont en grande partie républicains. » Puis il ajoutait : « Si dans mon projet de constitution je préfère la forme monarchique, c’est que je pense que ce gouvernement conviendrait mieux à la France, en ce qu’il donnerait plus de garanties de tranquillité, de force et de liberté. » Quant à son projet de constitution, il reposait sur les bases suivantes : « Les trois pouvoirs de l’État seraient le peuple, le Corps législatif et l’empereur. Le peuple aurait le pouvoir électif et de sanction ; le Corps législatif aurait le pouvoir délibératif ; l’empereur, le pouvoir exécutif. »

La mort du duc de Reichstadt (1832) vint faire de Louis-Napoléon la chef de la famille Bonaparte, l’héritier de la couronne impériale. Le jeune ambitieux voyait son rêve prendre une forme. Pour se poser en prétendant, il lui restait à attendre une occasion favorable, à préparer les voies à son ambition, à grouper autour de lui les adeptes de l’impérialisme et les intrigants. En attendant qu’il pût accomplir sou œuvre ténébreuse, il entreprit de se faire connaître et imprima successivement divers écrits : Deux mots à M. de Chateaubriand sur la duchesse de Berry (1833, in-8°) ; Considérations politiques et militaires sur la Suisse (1833, in-8°) ; enfin, Manuel d’artillerie (1836, in-8°). Deux ans avant cette dernière publication, en 1834, il avait été nommé capitaine d’artillerie à Berne. Vers le même temps, il entra en relation avec un maréchal des logis réformé, nommé Fialin, qui se fit appeler peu après de Persigny, et dont il devait faite par la suite un duc (v. Persigny). Fialin, ex-légitimiste converti depuis peu au bonapartisme, se rendit à Arenenberg avec une lettre de recommandation de M. Belmontet et reçut le plus favorable accueil. Audacieux, entreprenant, ardemment désireux de faire fortune, il offrit à Louis Bonaparte de se constituer le commis voyageur des idées napoléoniennes, de lui recruter des partisans ; l’offre fut acceptée avec empressement. Le parti républicain était alors abattu ; mais les légitimistes faisaient une vive opposition à Louis-Philippe. D’autre part, le soin que le roi avait mis à combler de dignités et d’honneurs les hommes du premier Empire, à faire revivre partout le souvenir de Napoléon Ier, à lui élever des monuments et des statues, semblait favoriser les projets ambitieux du fils d’Hortense, qui, de la terre d’exil, assistait à l’apothéose d’un régime dont il se considérait comme la vivante représentation. Il crut que le moment était venu de se présenter comme un libérateur, comme le fondateur d’une monarchie nouvelle, sous laquelle le peuple, disait-il, jouirait de tous ses droits et marcherait progressivement à la conquête de toutes les prospérités morales et matérielles. Pendant que Fialin, puissamment aidé par une cantatrice nommée Éléonore Gordon, s’attachait à lui faire des partisans dans les diverses classes de la société et recrutait une petite troupe de conspirateurs, le prince envoyait son Manuel d’artillerie à des officiers supérieurs de l’armée française, à quelques personnages importants, aux principaux journalistes, afin de s’assurer de leurs sentiments et de leurs dispositions, parvenait à s’acquérir des complicités morales, et, comme l’armée était son principal objectif, il expédiait des agents sur presque tous les points du territoire, principalement dans les places fortes de l’Est. Lui-même, dans un voyage à Bade, avait noué des relations avec plusieurs officiers de la garnison de Strasbourg, particulièrement avec le colonel Vaudrey, qui commandait dans cette ville le 4e régiment d’artillerie. Peu après, dans un voyage secret à Strasbourg, il fit des ouvertures au lieutenant général Voirel, qui les repoussa, gagna de nouvelles recrues en se posant comme le représentant des idées démocratiques et républicaines, et décida de renouveler les merveilles du retour de l’île d’Elbe en se présentant avec ses partisans à Strasbourg, en enlevant d’enthousiasme la garnison, puis en se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations des populations de l’Alsace et de la Champagne. Tel était le plan de cet illuminé politique, à qui son idée fixe enlevait toute conscience de la réalité des choses. Nous ne raconterons pas ici la folle échauffourée de Strasbourg, dont nous parlerons dans un article particulier (v. Strasbourg). Bornons-nous à dire que, arrivé secrètement dans cette ville le 28 octobre 1836, il lança, le 30, des proclamations au peuple français, à l’armée, aux habitants de Strasbourg, tenta sans succès de soulever la garnison et fut arrêté avec un assez grand nombre de ses complices. À la nouvelle de cette folle tentative, Hortense accourut à Paris pour demander à Louis-Philippe la grâce de son fils. « La facilité avec laquelle des officiers français avaient trahi leur serment à la voix d’un jeune homme connu seulement par son origine, dit M. Taxile Delord, l’indécision des soldats en sa présence, les acclamations de la population sur son passage, la puissance des souvenirs impérialistes, le prestige du nom de l’empereur donnaient matière à de graves réflexions. Le gouvernement dissimula ses alarmes. Ce qu’il savait de la conspiration était de nature à les rendre sérieuses. Louis-Philippe en sut assez pour juger prudent de faire semblant de ne rien savoir. » Il crut sage de se montrer clément. Le 9 novembre, le prince Louis, tiré de la prison de Strasbourg, fut conduit en chaise de poste à Paris et, de là, à Lorient, pour y être embarqué sur la frégate l’Andromède et conduit en Amérique. Au moment où la frégate allait mettre à la voile, le sous-préfet de Lorient demanda au fils d’Hortense s’il avait assez d’argent pour faire face à ses premiers besoins au lieu de débarquement, et, sur sa réponse négative, il lui remit de la part de Louis-Philippe une somme de 16,000 francs en or. Devenu plus tard maître de la France, le prince Louis ne songea nullement à s’acquitter de cette dette ; tout ce que la reconnaissance lui inspira, ce fut de confisquer les biens de la famille déchue.

Conduit à Rio-Janeiro, puis à New-York (3 avril 1837), il trouva aux États-Unis ses deux cousins, les frères Murat, et quelques anciens bonapartistes qui s’y étaient fixés. Tout à coup, il reçut de sa mère une lettre lui annonçant qu’elle était gravement malade. Aussitôt il s’embarqua pour l’Angleterre, d’où il se rendit à Arenenberg, et, peu de temps après son arrivée, Hortense mourut (5 octobre 1837). Il continua à demeurer en Suisse, et, comme sa première mésaventure ne l’avait nullement découragé, il recommença ses secrètes intrigues, de concert avec le docteur Conneau et M. Mocquart. En ce moment, un des anciens conspirateurs de Strasbourg, M. Armand Laity, essaya d’attirer de nouveau l’attention publique sur le prétendant en publiant le Prince Napoléon à Strasbourg, relation historique des événements du 30 octobre 1836. La condamnation de l’auteur de cette brochure à cinq ans de prison, l’active propagande bonapartiste faite par de Crouy-Chanel, Saint-Edme et quelques officiers de l’Empire, membres du club dit des Culottes de peau, de Montholon, de Mesonan, Piat, Laborde, Voisin, etc., enfin, la création de quelques journaux impérialistes : le Capitole, le Commerce, etc., mirent de nouveau sur le tapis la personnalité du neveu de Napoléon, et le gouvernement, inquiet, dut aviser. Ému de la présence du prétendant sur le territoire suisse, il demanda son expulsion dans une note appuyée par l’Autriche et par l’envoi d’un corps de troupes sur la frontière. La diète helvétique, s’appuyant sur ce fait que Louis Bonaparte s’était fait naturaliser citoyen suisse, déclara qu’elle était prête à repousser une telle exigence par les armes, à la condition toutefois que le prince renonçât à ses prétentions et à la qualité de Français. Louis Bonaparte, ne voulant ni réclamer ni dénier son droit de citoyen suisse, se tint dans une équivoque volontaire, déclara qu’il ne pouvait consentir à être la cause d’un conflit armé entre les deux puissances, et passa en Angleterre, où il arriva le 14 octobre 1838.

Là, il se lança dans le tourbillon de la vie aristocratique, et, toujours avide de faire parler de lui, même au prix du ridicule, il n’hésita point à essayer de renouveler, au tournoi d’Eglington, les prouesses des anciens chevaliers. Les plaisirs au milieu desquels il dévorait rapidement la plus grande partie de la fortune de sa mère ne lui faisaient pas, du reste, oublier son idée fixe. À Londres, il recevait de nombreux visiteurs et entretenait une correspondance active avec ses amis du continent. Ce fut pendant son séjour dans cette ville qu’il écrivit et publia les Idées napoléoniennes (1839, in-8°), ouvrage dans lequel il se livrait à une apologie de l’Empire et de Napoléon Ier, dont, par un étrange travestissement, il faisait l’exécuteur testamentaire de la Révolution (v. idées napoléoniennes.) Au moment où il faisait paraître ce singulier programme, mélange d’idées libérales et d’idées prétoriennes, il complotait une nouvelle aventure, qui ne devait pas avoir plus de succès que celle de Strasbourg. Nous avons raconté ailleurs la grotesque échauffourée de Boulogne (v. Boulogne), le débarquement des conspirateurs dans un équipage d’opéra-comique sur la plage de Wimereux (6 août 1840), la lutte qui s’ensuivit, l’arrestation du principal héros de l’aventure et des conjurés, leur procès devant la cour des pairs et leur condamnation (6 octobre). « Le petit chapeau, l’épée d’Austerlitz, l’aigle apprivoisé, dit M. Taxile Delord, servirent de point de mire aux plaisanteries des journaux ; mais un général à demi gagné, un régiment presque embauché, une maison militaire réunie autour de M. Louis Bonaparte attestaient que la mise en scène burlesque de cette conspiration cachait un fond sérieux. D’ailleurs, le rôle ridicule joué par le prétendant à Boulogne, l’embarras de sa tenue devant la cour des pairs allaient être effacés par sa longue captivité. »

Envoyé à la forteresse de Ham pour y subir un emprisonnement perpétuel, presque au même moment où les cendres de Napoléon, ramenées de Sainte-Hélène, entraient triomphalement à Paris, Louis Bonaparte eut pour compagnon de captivité le docteur Conneau, depuis longtemps attaché à sa cause, et le général Montholon. Sa captivité, du reste, était loin d’être rigoureuse. Il pouvait recevoir de fréquentes visites, échangeait avec ses amis du dehors une correspondance très-active et disposait d’un manège pour monter à cheval dans l’intérieur de la citadelle. Toujours désireux de se mettre sur un piédestal, il écrivait : « Je ne désire pas sortir des lieux où je suis ; car, ici, je suis à ma place ; avec le nom que je porte, il me faut l’ombre d’un cachot ou la lumière du pouvoir. » Il était loin, comme on le voit, d’avoir renoncé à son rôle de prétendant. Pour faire tourner sa captivité au profit de son ambition, pour se créer des partisans dans le peuple et même parmi les républicains, il se montra essentiellement occupé du sort des classes populaires. Il publia dans des journaux avancés, particulièrement dans le Progrès du Pas-de-Calais, le Précurseur de l’Ouest, de nombreux articles, dans lesquels il aborde des problèmes variés d’histoire, de politique, d’économie politique, et où il se montre constamment préoccupé d’améliorations sociales. S’il est un prétendant, c’est un prétendant démocratique. « La République serait mon idéal ; mais j’ignore si la France est républicaine. Je vois dans son histoire les deux éléments monarchique et républicain exister, se développer simultanément. Si le pays m’appelle un jour, je lui obéirai. Je réunirai autour de mon nom plébéien tous ceux qui veulent la liberté et la gloire ; j’aiderai le peuple à rentrer dans ses droits, à trouver la formule gouvernementale des principes de la Révolution. » Dans une lettre écrite, le 21 octobre 1843, au rédacteur du Journal du Loiret, il disait encore : « J’avais une haute ambition, mais je la pouvais avouer : l’ambition de réunir autour de mon nom populaire tous les partisans de la souveraineté du peuple, tous ceux qui voulaient la gloire et la liberté. » Ce fut à Ham qu’il écrivit son dithyrambe Aux mânes de l’empereur (1840) ; sa note sur les amorces fulminantes et sur les attelages (1841, in-8°) ; Fragments historiques (1841, in-8°) ; Analyse de la question des sucres (1842, in-8°) ; Études mathématiques de Napoléon (1842) ; la Traite des nègres (1843) ; Réponse à M. de Lamartine (1843), à propos du Consulat et de l’Empire ; l’Opposition (1843) ; la Paix ou la guerre (1843) ; les Conservateurs et Espartero (1843) ; Des gouvernements et de leurs soutiens (1843), où il demande que le gouvernement soit assis sur des bases démocratiques ; le Clergé et l’État (1843), où il dit : « Les ministres de la religion en France sont, en général, opposés aux intérêts démocratiques ; leur permettre d’élever sans contrôle des écoles, c’est leur permettre d’enseigner au peuple la haine de la Révolution et de la liberté ; » la Paix (1844) ; les Nobles (1844), où il propose « d’anoblir les trente-cinq millions de Français en leur donnant l’instruction, la morale, l’aisance, biens qui n’ont été jusqu’ici l’apanage que d’un petit nombre et qui devraient être l’apanage de tous ; » Extinction du paupérisme (1844, in-32), où il propose d’établir, aux frais de l’État, des colonies dans les parties les plus incultes de la France. Cet écrit lui rallia les suffrages de certains socialistes et lui valut les applaudissements de démocrates assez peu clairvoyants pour ne pas découvrir que le véritable but était poursuivi par le prétendant en émettant ces doctrines. « Lorsque, en 1844, dit M. Élie Sorin, l’écrivain de Ham publie sa brochure socialiste, intitulée : De l’extinction du paupérisme, le Journal du Loiret s’écrie : « Louis-Napoléon n’est plus à nos yeux un prétendant, mais un membre de notre parti, un soldat de notre drapeau. » Mme George Sand prête le patronage de son nom et de son talent à la consécration de l’œuvre du prisonnier : « Le règne illustre de Napoléon n’est plus de ce monde, et l’héritier de son nom, penché sur les livres, médite, attendri, sur le sort des prolétaires... Parlez-nous souvent de délivrance et d’affranchissement, noble captif ! Le peuple est comme vous dans les fers ; le Napoléon d’aujourd’hui est celui qui personnifie les douleurs du peuple comme l’autre personnifiait ses gloires. » Chateaubriand, Thiers, Béranger, Louis Blanc ne dédaignèrent pas d’échanger des lettres avec le prince démocrate qui écrivait des phrases émues comme celle-ci : « Il est naturel, dans le malheur, de songer à ceux qui souffrent... La classe ouvrière ne possède rien, il faut la rendre propriétaire. » Quatre années passées dans les murs de Ham avaient donné le temps au prisonnier de se faire au dehors une sorte de popularité que n’avaient pu lui donner Strasbourg et Boulogne ; il avait acquis enfin des influences réelles : il comptait des amis dans les rangs du parti populaire.

En 1845, Louis Bonaparte adressa aux ministres, puis à Louis-Philippe, une demande de mise en liberté provisoire, en prétextant qu’il désirait vivement se rendre auprès de l’ex-roi de Hollande, qui touchait à sa fin. Sa demande fut repoussée, le conseil des ministres ayant exigé des garanties positives et le prétendant ayant refusé de se lier par un acte exprès. Louis Bonaparte résolut alors de s’évader. Il avait fait courir le bruit qu’il allait être l’objet d’une amnistie prochaine, dans l’espoir que le gouverneur de la citadelle exercerait sur lui une surveillance moins attentive, lorsqu’une circonstance fortuite vint servir ses projets. Des réparations intérieures ayant été jugées nécessaires, on fit entrer des ouvriers dans la prison. En ce moment, les cinq ans d’emprisonnement du docteur Conneau venaient d’expirer, ce qui le rendait légalement libre, et il pouvait, ainsi que Thélin, valet de chambre du prince, aller en ville quand il lui plaisait. Ces deux personnes purent ainsi préparer, à l’extérieur, tous les moyens de faciliter la fuite. Il fut décidé que Thélin demanderait l’autorisation de se rendre à Saint-Quentin. Au moment où il sortirait du fort comme pour aller louer un cabriolet, le prince, déguisé en ouvrier, sortirait avec lui. On décida que l’évasion aurait lieu le matin, parce que, pendant le jour, on ne faisait nulle attention aux ouvriers qui, prenant la route directe de la porte extérieure, sortaient pour aller chercher des outils et des matériaux, tandis que le soir, au contraire, les ouvriers, à leur sortie, étaient examinés un à un par le gouverneur. « Le 25 mai 1846, dit M. Taxile Delord, les ouvriers arrivent et subissent l’inspection accoutumée. Le prisonnier coupe ses moustaches, prend un poignard, passe une blouse et un gros pantalon sur ses vêtements ordinaires ; un vieux tablier de toile bleue, une perruque noire à cheveux longs, une casquette complètent son déguisement ; il chausse des sabots, met une pipe de terre à sa bouche et, l’épaule chargée d’une planche, il se dirige vers la porte. » Pendant ce temps, le docteur Conneau, pour détourner l’attention des ouvriers, les retient près de lui en leur faisant prendre le coup du matin. Grâce à la planche, Louis Bonaparte parvient à cacher sa figure aux soldats qu’il rencontre et franchit heureusement, suivi de Thélin, la porte extérieure. Aux abords de la forteresse, M. Souplet, rédacteur en chef du Guetteur de Saint-Quentin, attendait avec son cabriolet, qui reçut l’évadé et le conduisit, en brûlant le pavé, à Saint-Quentin. De là, il gagna Valenciennes, la Belgique et, deux jours après, l’Angleterre. Le 27 juillet suivant, l’ex-roi Louis mourait à Florence sans avoir jamais réclamé, comme on l’avait prétendu, la présence d’un fils qui avait été de tout temps étranger à sa vie. Seul, son fils naturel, M. Castelvecchio, se trouva à son lit de mort.

À Londres, Louis Bonaparte fit appel aux capitalistes des deux mondes pour avoir les fonds nécessaires à la construction d’un canal destiné à relier l’océan Atlantique à l’océan Pacifique, au moyen des eaux du lac de Léon et du lac de Nicaragua. Mais son appel n’eut pas d’écho, et l’entreprise, dont il avait reçu la direction, resta à l’état de projet. À cette époque, comme le fait remarquer M. Taxile Delord, la société anglaise se tenait, à l’égard de l’évadé de Ham, dans une réserve voisine de la froideur. M. de Jarnac, premier secrétaire de l’ambassade française, menaça de se retirer d’un club où il était question de recevoir Louis Bonaparte et où la présence de son cousin Napoléon Bonaparte, fils de Jérôme, était cependant parfaitement acceptée. Le fils d’Hortense avait donc tout à la fois à faire face aux embarras de sa propre gêne et à soutenir, par des expédients, son budget en désarroi. N’en concluons pas, toutefois, que le futur président de la République française en fût réduit à s’imposer des vertus spartiates : audacieux devant la dette, il escomptait l’avenir sans trop se sevrer des jouissances du présent. En vingt ans, il avait trouvé moyen de s’endetter d’un million de francs ; c’était le chiffre exact de la seule fortune qu’on lui connût, la terre de Civita-Nova, en Italie, qu’il tenait de l’héritage de sa mère. À la veille de la révolution de Février, son actif et son passif se compensaient ; il était littéralement ruiné. Fort heureusement pour lui, il put largement puiser dans quelques bourses qui lui furent ouvertes. Miss Howard, qui l’aimait tendrement, paya à plusieurs reprises ses dettes et n’hésita pas, lorsqu’il fut devenu président de la République, à engager sa fortune pour la réussite du coup d’État. Louis-Napoléon, parvenu à l’Empire, lui rendit, du reste, très-largement ce quelle lui avait prêté ; car, depuis le 24 mars 1853 jusqu’au 1er janvier 1855, il lui donna 5,449,000 francs.

Lorsque commença l’agitation des banquets réformistes, Louis Bonaparte se tint prêt à tout événement. Le 22 février 1848, il partit secrètement de Londres et descendit à Paris chez M. Vieillard. La République ayant été proclamée sans qu’aucun mouvement bonapartiste eût éclaté, il adressa, le 25, au gouvernement provisoire la lettre suivante : « Messieurs, le peuple de Paris ayant détruit par son héroïsme les derniers vestiges de l’invasion étrangère, j’accours de l’exil pour me ranger sous le drapeau de la République qu’on vient de proclamer. Sans autre ambition que celle de servir mon pays, je viens annoncer mon arrivée aux membres du gouvernement provisoire et les assurer de mon dévouement à la cause qu’ils représentent... » Le gouvernement, craignant, non sans raison, les intrigues du prince, l’engagea à repartir, et, le 26, à 4 heures du matin, il repartit pour l’Angleterre, après avoir envoyé au gouvernement provisoire une seconde lettre, dans laquelle il disait : « Vous pensez que ma présence à Paris est maintenant un sujet d’embarras. Je m’éloigne donc momentanément. Vous verrez dans ce sacrifice la pureté de mes intentions et de mon patriotisme. » Pendant qu’il attendait à Londres le moment de revenir en France, le gouvernement anglais ayant fait appel aux conservateurs pour s’opposer aux manifestations chartistes, le prince Louis n’hésita point à s’enrôler dans les constables spéciaux qui, armés d’un bâton et ornés d’un brassard, furent chargés de barrer au peuple le chemin du Parlement, notamment le 10 avril 1848.

Lors des élections d’avril pour la Constituante, Louis Bonaparte ne fut point élu représentant du peuple, au lieu que deux de ses cousins, se disant républicains, allaient siéger à l’Assemblée. Dès que commencèrent à se manifester les premiers symptômes de réaction contre la République, les agents bonapartistes se mirent en campagne et firent une active propagande en faveur de Louis-Napoléon, qu’on représenta aux uns comme ayant une fortune énorme et pouvant seul amener la prospérité générale, aux autres comme étant un ardent républicain. Lors des élections complémentaires du 3 juin, ses amis le pressèrent de poser sa candidature ; mais lui, craignant un échec, répondit par un refus à leurs instances. Il pensait qu’en ce moment sa position en France serait « très-difficile, très-ennuyeuse et même très-dangereuse. » Mais ses partisans, enflammés du désir de le voir arriver au pouvoir, passèrent outre. Des affiches, signées de noms inconnus, appelèrent le peuple à voter pour « le bon patriote, le républicain sincère... l’enfant de Paris, notre frère à tous... qui veut le développement le plus complet des principes démocratiques..., etc. » Des biographies, des portraits, des médailles furent répandus à foison à Paris et dans les départements, et la fameuse Société du 10 décembre, qui devait tant contribuer à l’élection présidentielle, commença alors à se former et à agir. Le 2 juin 1848, Louis Bonaparte était élu député à Paris, le cinquième sur six représentants, par 84,420 voix, et il obtenait trois autres élections, dans la Charente Inférieure, l’Yonne et la Corse. À cette nouvelle, il écrivit à ses électeurs : « Vos suffrages me pénètrent de reconnaissance. Votre confiance m’impose des devoirs que je saurai remplir ; nos intérêts, nos sentiments, nos vœux sont les mêmes... Rallions-nous donc autour de l’autel de la patrie sous le drapeau de la République. » Cependant, l’agitation populaire produite par les bonapartistes, dont un des organes, le Napoléonien, posait nettement la candidature du prince Louis à la présidence de la République, la propagande faite parmi les ouvriers pour les pousser à embrasser la cause du représentant de l’Empire, parurent à la commission exécutive offrir un danger réel pour la cause de la libe’rté. Le 12 juin, M. de Lamartine demanda à l’Assemblée d’appliquer à Louis Bonaparte la loi de bannissement de 1832 ; mais, à la suite d’une longue discussion, la majorité se prononça contre cette proposition en validant l’élection du nouveau député. Pendant cette discussion, des groupes de bonapartistes, réunis autour de l’Assemblée, avaient poussé le cri de : Vive l’empereur ! et des coups de feu étaient partis des rassemblements. Le lendemain, l’Assemblée reçut de Louis Bonaparte une lettre, datée de Londres 14 juin, dans laquelle se trouvait cette phrase, qui produisit une vive sensation : « Si le peuple m’imposait des devoirs, je saurais les remplir. » À ces mots, contre lesquels proteste énergiquement le général Cavaignac, plusieurs représentants demandent qu’on déclare à l’instant le citoyen Louis Bonaparte déchu de ses droits ; mais la discussion est remise au lendemain, et le lendemain, 15 juin, le prétendant, averti de son imprudence, adressa à l’Assemblée sa démission en protestant de la pureté de ses intentions. Cette reculade désarma les représentants et la démission fut acceptée ; mais le bonapartisme et son représentant étaient sortis de ces débats fortifiés et grandis, et la propagande bonapartiste, enhardie par la faiblesse de l’Assemblée, redoubla d’audace et d’activité.

Quelques jours après éclatait la formidable insurrection de Juin, à laquelle contribua pour une si large part l’élément bonapartiste. Daix et Lahr, deux des assassins du général Bréa, étaient des bonapartistes avoués. Pour jeter la France dans les bras d’un sauveur, il était nécessaire, en effet, de montrer que la société était dans le plus grand péril. Après la compression du mouvement insurrectionnel par le général Cavaignac, qui devint alors chef du pouvoir exécutif, Louis Bonaparte attendit que l’occasion s’offrît à lui de rentrer en scène. Elle ne se fit pas attendre. Des élections complémentaires devant avoir lieu le 17 septembre, le prince Louis posa sa candidature dans une lettre adressée au général Piat, « car, disait-il, il me tarde de rentrer en France et de m’asseoir au milieu des représentants du peuple qui veulent organiser la république sur des bases larges et solides. » Élu à la fois dans cinq départements (Seine, Yonne, Moselle, Charente-Inférieure et Corse), il remercia ses électeurs dans une proclamation où il disait : « La République démocratique sera l’objet de mon culte ; j’en serai le prêtre ; » et il alla siéger à l’Assemblée le 26 septembre. Son admission ayant été prononcée, il fit un petit discours emphatique dans lequel se trouvaient ces mots : « Après trente-trois années de proscription et d’exil, je retrouve enfin ma patrie et tous mes droits de citoyen ! La République m’a fait ce bonheur, que la République reçoive mon serment de reconnaissance, mon serment de dévouement... Ma conduite, toujours inspirée par le devoir, toujours animée par le respect de la loi, ma conduite prouvera, à l’encontre des passions qui ont essayé de me noircir pour essayer de me proscrire encore, que nul ici plus que moi n’est résolu à se dévouer à la défense de l’ordre et à l’affermissement de la République. » Quelques jours après, le 11 octobre, l’Assemblée abrogeait la loi de 1832, qui bannissait la famille Bonaparte.

Louis-Napoléon, s’attachant à ne pas se compromettre, prit peu de part aux travaux de l’Assemblée, se tint dans une réserve prudente et ne vota que fort rarement. Dans le relevé des votes à la Constituante, on ne trouve guère à son nom que les quatre votes suivants : contre l’amendement Grévy tendant à repousser la présidence de la République, pour l’ensemble de la constitution, contre les bons hypothécaires et contre l’abolition du remplacement militaire. Parlant mal, d’une voix traînante et hésitante, il évita de prononcer des discours, se bornant à lire, dans les rares occasions qu’il eut de monter à la tribune, quelques phrases préparées et ayant toujours pour objet d’attirer à lui les sympathies populaires en affectant le plus profond désintéressement. Sa candidature à la présidence de la République ayant été mise en avant, Clément Thomas, à la tribune de l’Assemblée nationale, demanda quelques explications sur les titres de ce « citoyen » à une aussi haute dignité. Louis Bonaparte était absent ; son cousin Napoléon, fils de l’ex-roi Jérôme, prit sa défense avec une extrême vivacité. Le lendemain, 26 octobre, Louis Bonaparte parut à la tribune et y lut un petit discours. « De quoi m’accuse-t-on ? dit-il ; d’accepter, avec des sentiments populaires, une candidature que je n’ai pas réclamée ? Eh bien ! oui, je l’accepte, cette candidature qui m’honore. Je l’accepte, parce que trois élections successives et le décret unanime de l’Assemblée nationale contre la proscription de ma famille m’autorisent à croire que la France regarde le nom que je porte comme pouvant servir à la consolidation de la société ébranlée jusque dans ses fondements, à l’affermissement et à la prospérité de la République. Que ceux qui m’accusent d’ambition connaissent peu mon cœur !... Je suivrai toujours, comme je l’entends, la ligne que je me suis tracée, sans m’inquiéter, sans m’arrêter. Rien ne m’ôtera mon calme, rien ne me fera oublier mes devoirs. »

À cette époque, conseillé par des gens habiles, Louis Bonaparte vivait à Auteuil dans une sorte de retraite, cherchant à recruter des partisans dans toutes les opinions et dans toutes les classes de la société. Tandis que d’un côté il avait eu des entretiens avec Proudhon, Cabet, Louis Blanc et s’était assuré la majorité des votes socialistes, de l’autre il entrait en relation avec les chefs des partis monarchiques, Thiers, Molé, Berryer, Montalembert. Quiconque avait un nom, une influence notoire, était bien accueilli par le prétendant et trouvait en lui, dit M. de Falloux, « un interlocuteur poli, modeste, interrogeant peu, écoutant beaucoup ; à l’Assemblée nationale, il affectait, dans ses rares conversations avec ses collègues, l’attitude d’un homme décidé à laisser faire la destinée sans la contraindre et à obéir au vœu national sans le provoquer. »

Dans le programme-manifeste qu’il fit paraître au mois de novembre, il s’attacha à satisfaire tous les partis. Il promit de rétablir l’ordre, de protéger la religion, la famille, la propriété, déclara qu’il voulait la paix, la décentralisation, la liberté de la presse, préservée des deux excès qui la compromettent, l’arbitraire et sa propre licence, l’abolition des lois de proscription ; annonça qu’il désirait diminuer les impôts les plus onéreux au peuple, encourager les entreprises qui donnent du travail aux bras inoccupés, pourvoir aux besoins de la vieillesse chez les travailleurs, introduire dans les lois des améliorations tendant à fonder le bien-être de chacun sur la prospérité de tous, etc. Il disait : « Je ne suis pas un ambitieux qui rêve tantôt l’Empire et la guerre, tantôt l’application de théories subversives. Élevé dans les pays libres, à l’école du malheur, je resterai toujours fidèle aux devoirs que m’imposent vos suffrages et les volontés de l’Assemblée. Si j’étais nommé président, je ne reculerais devant aucun danger, devant aucun sacrifice pour défendre la société si audacieusement attaquée ; je me dévouerais tout entier, sans arrière-pensée, à l’affermissement d’une République sage par ses lois, honnête par ses intentions, grande et forte par ses actes. Je mettrais mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à mon successeur, le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli. »

Grâce à cet ensemble de promesses, qui laissait à chaque parti l’espérance de voir Louis Bonaparte se tourner de son côté, le candidat présidentiel vit s’accroître considérablement le nombre de ses partisans. Le seul adversaire sérieux qui lui était opposé était le général Cavaignac, alors chef du pouvoir exécutif. Cet homme intègre était soutenu par beaucoup de républicains clairvoyants, par une partie de la bourgeoisie libérale qui se rappelait le 18 brumaire ; mais les malheureuses proscriptions de juin lui avaient en partie aliéné le peuple, et les monarchistes, connaissant la fermeté de ses opinions républicaines, lui étaient hostiles. À la suite de pourparlers entre M. de Montalembert et Louis Bonaparte, qui promit tout ce qu’on voulut, les trois fractions du parti conservateur, les légitimistes, les orléanistes et les cléricaux, se rangèrent de son côté. Complètement aveuglés, ils s’imaginèrent que cet homme, aux allures incertaines, deviendrait entre leurs mains l’instrument docile de leurs projets. De son côté, la masse populaire, soit par la crainte de vagues dangers pour la Révolution, qu’elle entrevoyait dans l’avénement des anciens partis, soit poussée par son ignorance vers le représentant de la légende napoléonienne, si étrangement falsifiée, se prononça pour le neveu de Napoléon Ier. si Bonaparte désirait avoir les votes des catholiques, d’un autre côté il ne voulait pas se priver de ceux des libéraux. C’est dans ce but qu’il écrivait au Constitutionnel le 2 décembre 1848 : « Apprenant qu’on a remarqué mon abstention dans le vote relatif à l’expédition de Civita-Vecchia, je crois devoir déclarer que, tout en étant décidé à appuyer toutes les mesures propres à garantir efficacement la liberté et l’autorité du souverain pontife, je n’ai pas pu approuver par mon vote une démonstration militaire qui me semblait dangereuse, même pour les intérêts sacrés qu’on voulait protéger, et de nature à compromettre la paix de l’Europe. »

Le 10 décembre 1848, le scrutin fut ouvert pour la nomination du président de la République.

Louis Bonaparte obtint. 5,434,226 voix.

Cavaignac 1,448,107

Ledru-Rollin 370,719

Raspail. 36,329

Lamartine 7,910

C’était dans les départements les plus socialistes : Creuse, Haute-Vienne, Saône-et-Loire, Isère, Drôme, que Louis Bonaparte avait obtenu le plus grand nombre de voix.

Le 20 décembre eut lieu à l’Assemblée nationale une scène saisissante, que Victor Hugo a admirablement racontée dans Napoléon le Petit. Ce jour-là, à quatre heures, le représentant Waldeck-Rousseau donna lecture du rapport sur l’élection présidentielle. Le général Cavaignac déposa ensuite ses pouvoirs entre les mains de l’Assemblée, puis le président Marrast proclama le résultat du scrutin. Alors on vit s’avancer vers la tribune un petit homme pâle, en habit noir, cravate blanche et gants blancs, portant sur son habit la rosette de représentant et la plaque de grand-croix de la Légion d’honneur. C’était Louis Bonaparte. « Le silence et l’émotion redoublent, dit M. Taxile Delord, pendant qu’il monte à la tribune avec lenteur. Le président lit la formule du serment. La lueur des lampes à abat-jour redouble la gravité mélancolique répandue sur la physionomie ordinairement si vive et si enjouée d’Armand Marrast, qui prononce la formule du serment : « En présence de Dieu et devant le peuple français, je jure de rester fidèle à la République démocratique et de défendre la constitution. » Un silence profond règne dans la salle. Louis Bonaparte, pâle, l’œil baissé, étend le bras et « répond d’une voix légèrement voilée : « Je le jure. » Une émotion profonde règne dans tous les cœurs lorsque le président de l’Assemblée nationale ajoute d’une voix plus solennelle : « Je prends Dieu à témoin du serment qui vient d’être prêté. » Louis Bonaparte est désormais président de la République jusqu’au deuxième dimanche de mai 1852. L’Assemblée attend ses premières paroles ; il tire un papier de sa poche et fit une déclaration dont les passages les plus saillants sont les suivants : « Le suffrage de la nation, le serment que je viens de prêter commandent ma conduite future et me tracent mes devoirs. Je regarderais comme ennemis de la patrie tous ceux qui tenteraient par des voies illégales de changer la forme de gouvernement que vous avez établie. Entre vous et moi, il ne peut y avoir de dissentiment. Notre gouvernement ne sera ni utopiste ni réactionnaire. Nous ferons le bonheur du pays et nous espérons que, Dieu aidant, si nous ne faisons de grandes choses, nous tâcherons d’en faire de bonnes.» On sait comment devaient être réalisées toutes ces promesses.

Le président de la République composa son premier ministère d’hommes appartenant presque tous aux partis hostiles à l’affermissement de la République. M. Odilon Barrot fut nommé président du conseil et ministre de la justice ; M. de Malleville fut appelé à l’intérieur ; M. Passy, aux finances ; M. Léon Faucher, aux travaux publics ; M. Drouyn de Lhuys, aux affaires étrangères ; M. de Falloux, à l’instruction publique ; M. Bixio, au commerce ; M. de Tracy, à la marine, et le général Rulhières à la guerre. En même temps, le général Changarnier devint commandant de la première division militaire et des gardes nationales de la Seine ; M. Baroche fut nommé procureur général près la cour d’appel, et le colonel de gendarmerie Rébillot, préfet de police. Quelques jours après, le 27 décembre, Louis Bonaparte ayant exigé du ministre de Malleville qu’il lui remît les dossiers relatifs aux affaires de Strasbourg et de Boulogne, celui-ci refusa et donna sa démission ainsi que Bixio. Léon Faucher prit alors le portefeuille de l’intérieur, M. Lacrosse celui des travaux publics et M. Buffet celui de l’agriculture et du commerce.

Les chefs de la réaction et le prince-président, comme on l’appelait maintenant, s’entendirent alors pour atteindre le même but, le renversement de la République, la suppression de toutes les libertés. Mais cette entreprise rencontrait des obstacles dans la composition même de l’Assemblée constituante, élue sous l’influence des idées républicaines et dont la majorité désirait le fonctionnement de la constitution qu’elle venait de voter. Bien qu’elle eût nommé pour vice-président de la République Boulay de la Meurthe, elle avait une médiocre confiance en ce personnage, ami personnel du prince. Les chefs des partis monarchiques et Louis Bonaparte désiraient d’un commun accord voir disparaître cette Assemblée, dans l’espoir de la voir remplacée par une autre moins libérale. On vit alors s’organiser librement sur tous les points du territoire, à l’instigation des monarchistes et des bonapartistes, un vaste pétitionnement pour demander à la Chambre de se dissoudre. L’Assemblée, qui avait décidé d’élaborer, avant de se retirer, dix lois organiques, finit par céder à cette pression et, sur la proposition du représentant Rateau, elle décida, le 12 février 1849, qu’elle céderait la place, le 28 mai, à une Assemblée nouvelle. La Constituante, avant de disparaître, devait assister à un triste spectacle, gros d’enseignements pour l’avenir : nous voulons parler de l’expédition romaine entreprise pour donner satisfaction au parti clérical, dont le président voulait se ménager l’appui. Il avait été bien entendu, et le cabinet l’avait déclaré solennellement, que notre corps d’armée respecterait la république romaine (31 mars) ; et cependant, le 7 mai, on apprenait que la lutte était engagée (20 avril) entre les patriotes romains et l’armée d’Oudinot. Il y avait là violation flagrante de la constitution. L’Assemblée délibéra et invita, le 8 mai, le gouvernement à prendre les mesures nécessaires pour que l’expédition ne fût pas plus longtemps détournée de son but.

Le 28 mai, la Constituante fit place à l’Assemblée législative, élue le 13 mai, et dont, grâce à l’active propagande du comité de la rue de Poitiers, les deux tiers des membres appartenaient aux partis monarchiques. La République était dès lors condamnée à périr ; mais, avant de l’étouffer en France, il parut bon de l’écraser en Italie. C’était également l’avis de la majorité et de Louis Bonaparte, qui, le 1er juin, oubliant complètement sa lettre du 2 décembre 1848, envoya au général Oudinot, sous la dictée, dit-on, de M. de Montalembert, l’ordre d’entrer de gré ou de force à Rome pour y rétablir le pape. Le lendemain, il apporta quelques modifications dans son ministère. M. Dufaure remplaça M. Léon Faucher ; M. Lanjuinais succéda à M. Buffet, de Tocqueville à Drouyn de Lhuys. Le 13 juin, il adressa à l’Assemblée son premier message pour exposer sa politique.

Cependant, la nouvelle du siège de Rome avait produit la plus vive émotion dans le parti démocratique. Le 13 juin, Ledru-Rollin, se faisant l’organe de la gauche, demanda à l’Assemblée la mise en accusation du président de la République et de ses ministres, coupables d’avoir violé la constitution en intervenant à Rome. La majorité ayant répondu à cette proposition par un vote approbatif de la conduite du gouvernement, Ledru-Rollin, du haut de la tribune, en appela au peuple pour défendre par les armes la constitution violée, et, le 13 juin, il descendit dans la rue. Mais cette tentative de soulèvement fut aussitôt réprimée, et la majorité, d’accord avec le gouvernement, profita de l’occasion pour mettre Paris en état de siège, suspendre le droit de réunion, frapper la presse, mettre trente-trois représentants républicains en accusation. Ce fut alors que commença ce que M. de Montalembert appelait la « campagne de Rome à l’intérieur. » Des élections partielles ayant donné la victoire au parti conservateur à Paris et dans les départements (8 juillet), on ne garda plus aucune mesure dans l’œuvre de la réaction. On détruisit les arbres de Liberté, on destitua les fonctionnaires suspects de libéralisme, on courut sus aux républicains, on en arrêta un grand nombre sous prétexte de sociétés secrètes.

Le 2 juillet, Rome était tombée au pouvoir de l’armée française, et les cardinaux, chargés par le pape de gouverner, y faisaient régner la terreur. Louis Bonaparte, qui trouvait tout naturel de comprimer en France le parti républicain, mais qui désirait qu’on mît sur le compte de l’Assemblée les mesures de compression prises par ses ministres, saisit cette occasion pour faire une profession de foi libérale. Le 18 août, il écrivit au colonel Edgar Ney, son officier d’ordonnance, une lettre qui eut un grand retentissement, « La République française, y disait-il, n’a pas envoyé une armée à Rome pour étouffer la liberté italienne, mais au contraire pour la régler en la préservant contre ses propres excès, et pour lui donner une base solide en remettant sur le trône pontifical le prince qui le premier s’était placé hardiment à la tête de toutes les réformes utiles. J’apprends avec peine que les intentions bienveillantes du saint-père, comme notre propre action, restent stériles. On voudrait donner comme base à la rentrée du pape la proscription et la tyrannie. Dites de ma part au général Rostolan qu’il ne doit pas permettre qu’à l’ombre du drapeau tricolore on commette un acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention. Je résume ainsi le pouvoir temporel du pape : Amnistie générale, sécularisation de l’administration, code Napoléon et gouvernement libéral. » Jusque-là le président de la République et la majorité de l’Assemblée avaient paru marcher complètement d’accord. La lettre à Edgar Ney vint rompre complètement cette touchante harmonie. Les railleries et les dédains avec lesquels elle fut accueillie par les chefs de la droite et par leurs journaux irritèrent Louis Bonaparte, qui résolut de prendre pour ministres des hommes plus dévoués à sa personne et d’accentuer son pouvoir présidentiel. Le 31 octobre 1849, le ministère Odilon Barrot était remplacé par un nouveau cabinet composé de M. Ferdinand Barrot, à l’intérieur ; M. Rouher, à la justice ; M. Achille Fould, aux finances ; M. de Parieu, à l’instruction publique ; M. Bineau, aux travaux publics ; M. de Rayneval, remplacé peu après par le général La Hitte, aux affaires étrangères ; l’amiral Romain-Desfossés, à la marine. Le même jour, il adressait à l’Assemblée un message dans lequel il disait : « J’ai laissé arriver aux affaires des hommes d’opinions les plus diverses, mais sans obtenir les résultats que j’attendais de ce rapprochement... Au milieu de cette confusion, la France, inquiète parce qu’elle ne voit pas de direction, cherche la main, la volonté de l’élu du 10 décembre... Tout un système a triomphé par mon élection, car le nom de Napoléon est à lui seul un programme. Il veut dire : à l’intérieur, ordre, autorité, religion et bien-être du peuple ; à l’extérieur, dignité nationale. C’est cette politique que je veux faire triompher avec l’appui du pays, de l’Assemblée et celui du peuple. » Ce manifeste de gouvernement personnel déplut vivement à la majorité et, depuis lors, il y eut entre les deux pouvoirs des tiraillements fréquents. Toutefois, dès l’instant où il s’agissait d’adopter des mesures de compression, l’accord s’établissait aussitôt entre eux. Le rétablissement de l’impôt sur les boissons (13 décembre), la loi qui soumettait les instituteurs à l’autorité du préfet (20 décembre), la loi sur l’enseignement primaire et secondaire, faite uniquement en faveur du clergé (15 mars 1850), et tant d’autres lois hostiles à la liberté montrent que, sur ce terrain, il n’existait nul dissentiment.

Cependant, la réaction cléricale et monarchique était devenue tellement audacieuse et oppressive, que le pays, inquiet, commença à revenir vers la République. Les élections partielles du 15 mars et du 19 avril donnèrent la majorité aux candidats républicains les plus avancés, et tout faisait présager qu’aux élections générales de 1852 la lutte serait vive. À cette manifestation de la volonté du pays, le ministère, auquel fut alors adjoint M. Baroche, et la majorité de l’Assemblée répondirent par la loi du 31 mai 1850, qui mutilait le suffrage universel et rayait près de trois millions d’électeurs appartenant pour la pluPart au parti républicain ; puis l’on vota la Loi sur la déportation à Noukahiva(8 juin) et la loi sur la presse, loi des plus rigoureuses, qui rétablissait le timbre, élevait le cautionnement et rendait la signature obligatoire (16 juillet).

Après avoir accordé, non sans difficulté, une somme de 2,560,000 fr. pour frais de représentation au président de la République, alors plus que jamais pressé par le besoin d’argent, l’Assemblée se prorogea du 11 août au 12 novembre. Pendant ces vacances, les chefs orléanistes et légitimistes se rendirent en pèlerinage, les uns à Claremont, les autres à Wiesbaden, où se trouvait le comte de Chambord, et il ne fut bientôt plus question que d’une fusion prochaine des deux branches de la famille de Bourbon, en vue d’une restauration monarchique. De son côté, Louis Bonaparte ne restait pas inactif. Continuant à travers la France les voyages qu’il avait commencés l’année précédente, il fit pour son propre compte une propagande active dans l’Est et prononça plusieurs discours dans lesquels il était facile de voir des allusions discrètes au pouvoir suprême qu’il convoitait. De retour à Paris, il alla passer l’armée en revue dans la plaine de Satory. La cavalerie, à qui l’on avait eu soin de faire faire de copieuses libations de vin de Champagne, accueillit le président par le cri de : « Vive l’empereur ! » Cette manifestation fit grand bruit, et le général Changarnier crut devoir, par un ordre du jour, rappeler aux troupes qu’il leur était interdit de se livrer à aucune manifestation sous les armes. On commençait à croire à un coup d’État et le pays était anxieux, lorsque l’Assemblée reprit ses travaux le 12 novembre. Louis Bonaparte, dont le message était attendu avec une grande impatience, essaya de dissiper les craintes qu’on avait à son sujet. « L’incertitude de l’avenir fait naître, je le sais bien, disait-il, des appréhensions en réveillant bien des espérances. Sachons tous faire à la patrie le sacrifice de ces espérances et ne nous occupons que de ses intérêts... Ce qui me préoccupe surtout, soyez-en persuadés, ce n’est pas de savoir qui gouvernera la France en 1852, c’est d’employer le temps dont je dispose de manière que la transition, quelle qu’elle soit, se fasse sans agitation et sans trouble. »

En continuant à affirmer son désintéressement absolu, en faisant ressortir les espérances monarchiques des anciens partis représentés par la majorité de l’Assemblée, Louis Bonaparte cherchait à rassurer l’opinion sur ses projets secrets et à rendre cette majorité, si profondément impopulaire, responsable de l’inquiétude qui agitait le pays et troublait les affaires. Pour être plus libre dans ses allures, pour s’entourer d’officiers dévoués en vue d’un coup d’État projeté, il commença, dès le début de l’année 1851, à se débarrasser de l’importune et outrecuidante tutelle du général Changarnier, qui était présenté par les anciens partis comme le Monk d’une prochaine restauration monarchique. Le 9 janvier, il le révoqua de son double commandement en chef des gardes nationales de la Seine et de l’armée de Paris, et, le même jour, il modifia le ministère en appelant M. Magne aux travaux publics, M. Drouyn de Lhuys aux affaires étrangères et le général Regnaud Saint-Jean d’Angely à la marine. La destitution du général Changarnier et son remplacement à la tête de l’armée de Paris par le général Baraguey-d’Hilliers furent un rude coup pour le parti conservateur. La majorité de l’Assemblée, qui oubliait complètement les intérêts du pays pour se livrer à des intrigues de parti et à des querelles byzantines, fut vivement irritée, et, à la suite d’une longue discussion dans laquelle M. Baroche opposa les voyages à Wiesbaden et à Claremont aux revues de Satory, le ministère fut renversé par un vote de défiance (17 janvier). Ce fut pendant ces débats que M. Thiers prononça ces paroles mémorables : « Si l’Assemblée cède, il n’y aura plus qu’un pouvoir ; et quand il n’y en aura plus qu’un, la forme du gouvernement sera changée. Et soyez-en sûrs, les mots viendront plus tard, quand ? je ne sais, peu importe ; le mot viendra quand il pourra : l’Empire est fait. »

Louis Bonaparte dut former alors (27 janvier) un autre ministère, dit de transition, qui comprenait : MM. Vaïsse, à l’intérieur ; de Germiny, aux finances ; Magne, aux travaux publics ; Brénier, aux affaires étrangères ; Royer, à la justice ; Ch. Giraud, à l’instruction publique ; Schneider, à l’agriculture et au commerce ; Randon, à la guerre, et le contre-amiral Vaillant, à la marine. Ce ministère incolore ne pouvait avoir aucune prise sur la majorité ; celle-ci, toujours mécontente, refusa de voter un crédit supplémentaire de 1,800,000 francs destiné aux frais de représentation du président. Ce refus de dotation, au lieu d’être une affirmation du principe républicain, se changeait en une manifestation légitimiste, rendue plus bruyante encore par l’arrivée d’une lettre-manifeste, adressée à Berryer par le comte de Chambord.

En même temps, la majorité mettait à l’ordre du jour la proposition Creton, ayant pour objet l’abrogation de la loi qui exilait les membres de la famille des Bourbons. Il était impossible de montrer d’une façon plus claire que tous les efforts de la réaction tendaient à une restauration monarchique. Or, cette restauration était profondément antipathique à la nation. En jetant dans le pays une inquiétude permanente, en empêchant la reprise des affaires, en votant toutes les mesures compressives les plus odieuses, la majorité préparait aveuglément l’avènement du despotisme ; elle faisait admirablement le jeu de l’ancien prisonnier de Ham qui, maître du pouvoir, tenait absolument à y rester.

Louis Bonaparte ne pouvait manquer de profiter de tant de fautes accumulées. Criblé de dettes, empruntant partout pour payer ses agents, pour acheter des créatures, il en était arrivé à un état tel qu’il lui fallait à tout prix se rendre maître de la France. Il avait d’ailleurs peu de ménagements à garder envers l’Assemblée ; il ne s’agissait que de vivre auprès d’elle jusqu’au moment où il serait prêt à la balayer. Mais il fallait aussi attirer à sa cause le peuple qui, las de tant d’intrigues écœurantes, paraissait s’attacher à la République. Louis Bonaparte pensa qu’il était temps de montrer que, s’il n’avait pu mettre en pratique ses idées personnelles propres à réaliser le bonheur de la nation, la faute en revenait à la majorité seule, et de prouver enfin par un acte éclatant qu’il était le partisan déclaré de la souveraineté populaire.

Toutefois, pour ne pas rompre trop vite avec la majorité, il prit parmi ses membres, le 10 avril, un nouveau ministère, comprenant : MM. Baroche, aux affaires étrangères ; Chasseloup-Laubat, à la marine ; Léon Faucher, à l’intérieur ; Routier, à la justice ; Buffet, à l’agriculture et au commerce ; de Crouseilhes, à l’instruction publique ; Fould, aux finances ; Randon, à la guerre.

Pendant que les royalistes s’exaltaient dans leurs espérances, Louis Bonaparte faisait organiser dans le pays une vaste agitation en sa faveur et un pétitionnement demandant, outre la révision de la constitution, la prolongation des pouvoirs présidentiels. Le 1er juin 1851, il se rendit à l’inauguration de la section du chemin de fer de Dijon, et prononça dans cette ville un discours dans lequel il attaqua nettement les meneurs de la majorité. « Si mon gouvernement n’a pu réaliser, dit-il, toutes les améliorations qu’il avait en vue, il faut s’en prendre aux manœuvres des factions... Depuis trois ans, on a pu remarquer que j’ai toujours été secondé par l’Assemblée quand il s’est agi de combattre le désordre par des mesures de compression. Mais lorsque j’ai voulu faire le bien, améliorer le sort des populations, elle m’a refusé ce concours. Si la France reconnaît qu’on n’a pas le droit de disposer d’elle sans elle, la France n’a qu’à le dire : mon courage et mon énergie ne lui manqueront pas. » Le ministre de l’intérieur, Léon Faucher, voyant l’effet que ces paroles allaient produire sur la majorité, sa hâta d’accourir à Paris pour expurger la harangue présidentielle. Les phrases que nous venons de citer furent supprimées au Moniteur. Mais l’Assemblée en a connaissance et s’agite, la Bourse baisse ; le bruit se répand qu’un coup d’État va éclater, que l’armée est prête à marcher. C’est alors que le général Changarnier, montant à la tribune, prononça, avec la grotesque solennité qui constitue le fond de son éloquence, ces paroles devenues célèbres : « L’armée, profondément pénétrée du sentiment de ses devoirs, du sentiment de sa propre dignité, ne désire pas plus que vous de voir la honte et les misères des gouvernements des Césars, alternativement proclamés ou changés par des prétoriens en débauche. Personne n’obligera les soldats à marcher contre cette Assemblée. L’armée n’obéira qu’aux chefs dont elle est habituée à suivre la voix. Mandataires de la France, délibérez en paix. » Lorsqu’il eut fièrement regagné sa place, au milieu des frénétiques applaudissements de la majorité, le ministre de l’intérieur fit la déclaration suivante, qui parut un peu calmer les esprits : « Le discours du président de la République a été publié ce matin dans le Journal officiel ; le gouvernement n’en reconnaît pas d’autre. »

Peu après, des discussions orageuses s’engagèrent à l’Assemblée au sujet des pétitions qui demandaient la révision de la constitution. Tous les partis auraient bien voulu de la révision à leur profit ; mais tous, excepté celui du président, craignant qu’elle ne tournât contre eux, faisaient leurs réserves ou s’accordaient à la repousser. Du reste, l’article 68 de la constitution opposait à une révision légale de fortes barrières, en exigeant une majorité des trois quarts des voix. Les amis du prince la demandaient avec confiance et provoquaient de toutes parts des pétitions ayant pour but, soit une révision totale, soit une révision partielle, mais avant tout une prorogation de la présidence. La question fut discutée du 14 au 19 juillet, et la révision, adoptée par 446 voix contre 278, ne ralliait pas encore la majorité nécessaire. Pendant les vacances de l’Assemblée, du 10 août au 4 novembre, les vœux de 80 conseils généraux appuyèrent les pétitions en faveur de la révision. Le pays entrait avec passion dans le débat. Les arrestations, les procès de presse se multipliaient, des troubles éclataient sur plusieurs points du territoire ; les départements du Cher et de la Nièvre étaient mis en état de siège (21 octobre). Le ministère, dévoué à la loi du 31 mai, donnait sa démission et était remplacé par un ministère plus docile à la pensée personnelle du prétendant. Ce cabinet, formé le 26 octobre, comprenait : MM. de Thorigny, à l’intérieur ; Turgot, aux affaires étrangères ; Corbin, à la justice ; Giraud, à l’instruction publique ; Lacrosse, aux travaux publics ; Casablanca, à l’agriculture et au commerce ; Blondel, aux finances ; le général de Saint-Arnaud, à la guerre ; Fortoul, à la marine. De Maupas fut appelé à la préfecture de police. Le 1er novembre, M. Daviel remplaçait M. Corbin, M. Casablanca remplaçait aux finances M. Blondel et M. Lefebvre-Duruflé prenait le portefeuille de l’agriculture.

À la rentrée de l’Assemblée, le 4 novembre, Louis Bonaparte lui envoya un message dans lequel il protestait, comme toujours, de la loyauté de ses intentions : « Le peuple, en 1852, disait-il, manifestera solennellement l’expression de sa volonté nouvelle ; mais, quelles que puissent être les solutions de l’avenir, entendons-nous, afin que ce ne soient jamais la passion, la surprise ou la violence qui décident du sort d’une grande nation. » Puis, signalant les inconvénients de la loi du 31 mai, qui avait supprimé 3 millions d’électeurs, il insistait sur la nécessité de rétablir le suffrage universel et faisait déposer par ses ministres un projet remettant en vigueur les dispositions de la loi du 15 mai 1849, qui exigeait simplement six mois de domicile pour l’exercice du droit électoral. En proposant cette mesure, le prétendant tendait à la majorité un piège terrible ; car, en rejetant stupidement ce projet le lendemain (13 novembre), elle accrut encore l’impopularité que l’odieuse loi du 31 mai lui avait principalement attirée. Entra elle et le prolétariat, l’abîme était désormais infranchissable. Dès ce moment, une guerre ouverte commençait entre les deux pouvoirs. À la proposition de rétablir le suffrage universel et aux bruits de coup d’État qui prirent à cette époque une intensité nouvelle, l’Assemblée répondit par la proposition des questeurs.

Saint-Arnaud, en prenant possession du ministère de la guerre, avait adressé à l’armée un ordre du jour contenant une protestation virulente contre le droit attribué par la constitution à l’Assemblée de requérir la force publique. Redoutant, non sans raison, un coup d’État, les questeurs de l’Assemblée, MM. Baze, Le Flô et de Panât, pensèrent qu’il était temps de prendre des mesures pour la protéger, et déposèrent une proposition par laquelle le président de la Chambre avait le droit de requérir directement la force armée dans le cas où l’Assemblée serait menacée. La discussion sur cette proposition s’ouvrit le 17 novembre et donna lieu à d’orageux débuts, à la fin desquels Saint-Arnaud, en s’adressant au ministre de l’intérieur, lâcha ces mots brutalement significatifs : « On fait trop de bruit dans cette maison, je vais chercher la garde. » Par malheur, dans cette maison les républicains se divisèrent. Les uns, à la tête desquels se trouvait Charras, redoutant moins pour la démocratie l’Assemblée que l’auteur de l’échauffourée de Strasbourg, votèrent pour la proposition des questeurs. D’autres, notamment Michel de Bourges, ayant vu dans le rétablissement du suffrage universel proposé par Louis Bonaparte une avance au parti démocratique, votèrent contre et contribuèrent à la faire repousser. Dès l’instant où l’Assemblée ne pouvait plus se protéger, où le président de la République seul pouvait disposer de la force publique, il était évident que l’Empire était fait.

En ce moment, Louis Bonaparte, de concert avec de Morny, Saint-Arnaud, Mocquart, Persiguy, Magnan et de Maupas, préparait silencieusement le coup d’État qui devait chasser l’Assemblée, renverser la République et imposer pendant dix-neuf ans à la France un régime de compression odieuse et de démoralisation sans exemple dans l’histoire. Le général Magnan commandait en chef l’armée de Paris, composée de 60,000 hommes de troupes depuis longtemps travaillées, et s’était assuré « le concours enthousiaste » de vingt et un généraux. La police était aux mains de M. de Maupas, et le général de Lawœstine, tout dévoué à Bonaparte, avait remplacé le général Perrot dans le commandement de la garde nationale.

Le 1er décembre au soir, Louis Bonaparte, causant avec M. Ferdinand Favre, maire de Nantes, lui dit, en parlant des bruits de complots qui circulaient : « Au moins, vous, monsieur Favre, vous ne croyez pas à cela, n’est-ce pas ?... Vous savez que je suis un honnête homme. » Le lendemain, le coup d’État éclatait, et l’honnête homme faisait massacrer ou emprisonner, par ses soldats avinés, les défenseurs de la loi et de la liberté.

Nous ne raconterons pas ici cette sombra page de notre histoire ; nous l’avons fait longuement ailleurs et nous y renvoyons le lecteur (v. décembre [deux]). Parlant de cet acte criminel, M. de Sybel dit : « Le 4, lors- que le prince vit la résistance armée se produire, le tigre éclata en lui. Les troupes reçurent l’ordre de réprimer le mouvement avec une impitoyable énergie. En quelques heures, plusieurs milliers d’hommes, simples spectateurs, femmes, vieillards, enfants, furent massacrés. Il en fut de même dans les départements ; les troubles, partout où ils éclatèrent, furent étouffés avec une effrayante cruauté. On n’a jamais connu le nombre des morts ; mais plus de 26,000 hommes furent déportés au delà de l’Océan dans quelques semaines. »

Pendant la bataille, un placard officiel apprit au public que le ministère était composé de MM. de Morny, à l’intérieur ; Fould, aux finances ; Rouher, à la justice ; Magne, aux travaux publics ; Lacrosse, à la marine ; Casablanca, au commerce ; Fortoul, à l’instruction publique ; Turgot, aux affaires étrangères, et de Saint-Arnaud, à la guerre. Le 3 décembre, le Moniteur publia un décret instituant une commission consultative composée d’hommes appartenant, pour la plupart, au parti bonapartiste. Par des décrets et proclamations, datés du jour du coup d’État, Louis Bonaparte avait rétabli le suffrage universel et soumis à l’acceptation du peuple les bases d’une constitution qu’il se réservait de faire lui-même. Ces bases étaient : Un chef responsable nommé pour dix ans, des ministres dépendant du pouvoir exécutif seul, un conseil d’État préparant les lois, un Corps législatif les votant, et un Sénat, « gardien du pacte fondamental et des libertés publiques. » Un décret du 3 décembre appela le peuple français à se réunir dans ses comices le 14 décembre, pour accepter ou rejeter le plébiscite suivant : « Le peuple français veut le maintien de l’autorité de Louis-Napoléon Bonaparte et lui délègue les pouvoirs nécessaires pour établir une constitution sur les bases proposées dans sa proclamation du 2 décembre. » Le vote devait avoir lieu sur registres ouverts dans chaque commune. Un autre décret, daté du 5, recula l’élection aux 20 et 21 décembre, et remplaça le registre public par le scrutin secret.

Au moment de ce vote, la Terreur bonapartiste régnait avec toute son intensité. Partout, les commissions mixtes fonctionnaient, et partout les véritables défenseurs du peuple, les républicains, étaient poursuivis, traqués, arrêtés, internés ou déportés. Quant à la presse, elle était en partie supprimée, en partie bâillonnée, et la distribution des bulletins négatifs était poursuivie comme un délit. Louis Bonaparte était maître absolu de la nation ; son pouvoir était sans limites ; il était évident qu’à aucun prix il ne voudrait s’en dessaisir ; enfin, son criminel coup d’audace avait produit une vive impression sur les masses ignorantes et aveugles qui voyaient en lui l’héritier du Napoléon légendaire. Le scrutin du 20 au 21 décembre donna les chiffres suivants pour toute la France :

7,439,210 oui,
640,737 non,
36,880 bulletins nuls.

Il y eut environ 1,500,000 abstentions. À Paris, les votes s’étaient répartis ainsi :

132,981 oui,
80,691 non,
3,021 bulletins nuls.

Environ 75,000 abstentions.

Ce fut la commission consultative, chargée du recensement des votes, qui vint présenter à Louis Bonaparte le résultat d’un scrutin qui le proclamait président de la République pour dix ans. En réponse aux paroles de M. Baroche, il répondit par un discours dont voici le passage le plus saillant : « La France a répondu à l’appel loyal que je lui avais fait. Elle a compris que je n’étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. Plus de sept millions de suffrages viennent de m’absoudre. » Notons, en passant, que la fameuse phrase « Je n’étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit » lui avait été envoyée dans une lettre de félicitations, par M. Menjaud, évêque de Nancy, qui la tenait lui-même d’un curé de village.

Le 1er janvier 1852, le prince-président remplaça le coq gaulois sur les drapeaux par un aigle, fixa le château des Tuileries pour sa résidence et alla assister à un Te Deum chanté à Notre-Dame, où le clergé, ayant à sa tête l’archevêque Sibour, entonnait pour la première fois le Domine, salvum fac Ludovicum-Napoléonem. Le 9 janvier, il envoyait au Moniteur les deux décrets suivants :

« Sont expulsés du territoire français, de celui de l’Algérie et de celui des colonies, pour cause de sûreté générale, les anciens représentants à l’Assemblée législative dont les noms suivent :

Edmond Valentin, Barthélémy Terrier,
Paul Racouchot, Victor Hugo,
Agricol Perdiguier, Cassai,
Eugène Cholat, Signard,
Louis Latrade, Viguier,
Michel Renaud, Charrassin,
J. Benoît (du Rhône), Bandsept,
Joseph Burgard, Savoye,
Jean Colfavru, Joly,
J. Faure (du Rhône), Combier,
Pierre-Ch. Gambon, Boysset,
Charles Lagrange, Duché,
Martin Nadaud, Ennery,

Guilgot,
Hochstuhl,
Michot-Boutet,
Baune,
Bertholon,
Schoelcher,
De Flotte,
Joigneaux,
Laboulaye,
Bruys,
Esquiros,
Madier-Montjau,
Noël Parfait,
Émile Péan,
Pelletier,
Raspail,
Théodore Bac,
Bancel,
Belin (Drôme),
Besse,

Bourzat,
Brives,
Chavoix,
Dulac,
Dupont (de Bussac),
Gaston Dussoubs,
Guiter,
Lafon,
Lamarque,
Pierre Lefranc,
Jules Leroux,
Francisque Maigne,
Malardier,
Mathieu (de la Drôme),
Millotte,
Roselli-Mollet,
Charras,
Saint-Ferréol,
Sommier,
Testelin (Nord).

« Dans le cas où, contrairement au présent décret, l’un des individus désignés ci-dessus rentrerait sur les territoires qui lui sont interdits, il pourra être déporté par mesure de sûreté générale.

« Sont momentanément éloignés du territoire français et de celui de l’Algérie, pour cause de sûreté générale, les anciens représentants à l’Assemblée législative dont les noms suivent :

Duvergier de Hauranne,
Creton,
Gén. de Lamoricière,
Général Changarnier,
Baze,
Général Le FIô,
Général Bedeau,
Thiers,
Chambolle,

De Rémusat,
Jules de Lasteyrie,
Émile de Girardin,
Général Luidet,
Pascal Duprat,
Edgar Quinet,
Antony Thouret,
Victor Chauffour, *
Versigny.

« Ils ne pourront rentrer en France ou en Algérie qu’en vertu d’une autorisation spéciale du président de la République.

« Les sieurs Marc-Dufraisse, Greppo, Miot, Mathé et Richardet seront transportés à la Guyane française. »

Le 14 janvier, Louis Bonaparte promulgua la nouvelle constitution dont il était l’auteur et qu’on trouvera tout entière au mot constitution. Cette charte, dans laquelle il se déclarait responsable devant le peuple français, auquel il avait toujours le droit de faire appel, et où il s’attribuait à lui seul l’initiative des lois, lui accordait un pouvoir complet, absolu, sans contrôle réel. Le Sénat, corps muet et servile, était nommé par lui ; le Corps législatif, privé du droit d’initiative et d’interpellation, n’ayant d’autre droit que de discuter les projets de loi qu’on lui présentait, devait être recruté à peu près uniquement parmi les amis du pouvoir, grâce à l’institution des candidatures officielles. Cet excellent instrument de despotisme fut complété par la suppression du droit de réunion, par celle de la liberté de la presse, mise à la merci du pouvoir discrétionnaire, etc.

Le 22 janvier, le prince-président créa un ministère de la police et publia le fameux décret qui confisquait les biens de la famille d’Orléans. Ce décret, appelé « le premier vol de l’aigle, » ne fut pas sans rencontrer quelque désapprobation dans l’entourage même du chef de l’État, et un certain nombre de hauts fonctionnaires crurent devoir donner leur démission, sans toutefois tenir longtemps rigueur au pouvoir. Le 25, le conseil d’État fut réorganisé et un décret appela pour le 29 février les électeurs à nommer les membres du Corps législatif pour six ans. Grâce au système des candidatures officielles, sur 201 députés, trois hommes de l’opposition, trois républicains seulement, furent élus ; Cavaignac et Carnot à Paris, Hénon à Lyon. Tous les trois refusèrent de siéger, ne voulant pas prêter serment à Louis Bonaparte. Pour donner une idée du sérieux contrôle exercé par cette Chambre sur les finances et les affaires publiques, il nous suffira de dire que la discussion générale du budget ne dura qu’une séance.

Quelque temps après la clôture de la session législative, le prince-présiden se mit à visiter une partie de la France. Après avoir assisté, à Lyon, à l’inauguration de la statue équestre de Napoléon Ier (20 septembre), il se rendit à Marseille, puis à Bordeaux, où, le 9 octobre, il prononça un discours dans lequel se trouve cette phrase célèbre : « Par esprit de défiance, certaines personnes se disent : l’Empire, c est la guerre. Moi, je dis : l’Empire, c’est la paix. C’est la paix, car la France la désire et, lorsque la France est satisfaite, le monde est tranquille. » À son retour à Paris, la société du 10 décembre l’accueillit aux cris de : Vive l’empereur ! Le monde officiel fit chorus ; des députations se rendirent auprès de Louis Bonaparte pour lui demander « de céder aux vœux du peuple en reprenant la couronne du fondateur de sa dynastie. » Feignant de céder à la pression de l’opinion publique, le président déclara dans une note que « la manifestation éclatante qui se produisait dans toute la France en faveur du rétablissement de l’Empire lui imposait le devoir de consulter à ce sujet le Sénat. » Le Sénat s’empressa de répondre à cet appel, en votant l’Empire par 86 voix sur 87 votants (7 novembre), et son sénatus-consulte fut soumis à la ratification du peuple, les 21 et 22 novembre. Le résultat du scrutin fut :

7,824,120 oui,
253,149 non,
63,126 bulletins nuls.

Le Corps législatif déclara alors que le peuple français, régulièrement consulté, avait accepté le plébiscite suivant : « Le peuple français veut le rétablissement de la dignité impériale dans la personne de Louis-Napoléon Bonaparte, avec hérédité dans sa descendance directe, légitime ou adoptive, et lui donne le droit de régler l’ordre de succession ainsi qu’il est dit dans le sénatus-consulte du 7 novembre 1852. »

Un an après le coup d’État, le 1er décembre 1852, à huit heures du soir, Louis Bonaparte fut solennellement proclamé empereur sous le nom de Napoléon III, à Saint-Cloud, en présence du Sénat et du Corps législatif. Par un décret du 18 du même mois, il régla l’ordre de succession au trône, constitua la famille impériale, à qui il fit donner de riches dotations, et se fit attribuer à lui-même une liste civile de 25 millions, non compris les revenus des domaines de la couronne.

Nous n’entreprendrons point d’écrire par le menu l’histoire des vingt dernières années de la vie de Napoléon III, ce qui nous entraînerait trop loin. Nous nous bornerons à rappeler rapidement les principaux événements de son règne néfaste.

Le 29 janvier 1853, le nouveau souverain épousa, aux Tuileries, Mlle Eugénie de Montijo (v. Eugénie), et la bénédiction nuptiale fut donnée en grande pompe, le lendemain, à Notre-Dame par l’archevêque de Paris. La cour fut alors constituée avec tout l’apparat qu’elle avait sous le premier Empire. Dès le lendemain de son avènement, Napoléon III avait un grand aumônier, M. Menjaud, évêque de Nancy ; un grand maréchal du palais, Vaillant ; un grand écuyer, Saint-Arnaud ; un grand chambellan, le duc de Bassano ; un grand maître des cérémonies, le duc de Cambacérès ; un grand veneur, Magnan ; un premier veneur, Edgar Ney ; un premier préfet du palais, le colonel de Béville, etc. Tous ces personnages, plus ou moins complices du coup d’État, reçurent de gros traitements pour prix des services rendus. Ceux de Saint-Arnaud, devenu maréchal, s’élevaient à 300,000 francs, ceux du maréchal Magnan à 200,000 francs, ceux de l’évêque Menjaud à 120,000 francs. Le colonel de Béville touchait 75,000 francs, le colonel Fleury, premier écuyer, 95,000 francs, et le reste à l’avenant. Après le mariage, l’impératrice eut aussi sa maison ; les anciennes charges de cour furent rétablies, l’étiquette et le cérémonial furent soigneusement réglés, et les Tuileries virent commencer une longue série de fêtes somptueuses.

L’année 1853 ne fut marquée par aucun événement bien saillant. Nous nous bornerons à rappeler les complots de l’Hippodrome (7 juin) et de l’Opéra-Comique (9 juillet), et le discours prononcé par le chef de l’État à l’ouverture des Chambres, discours dans lequel se trouve la phrase si connue sur le couronnement de l’édifice : « À ceux qui regretteraient qu’une part plus large n’ait pas été faite à la liberté, je répondrais : La liberté n’a jamais aidé à fonder d’édifice politique durable. Elle le couronne quand le temps l’a consolidé. »

Dès 1854, la France put voir de quelle façon son nouveau maître mettait en pratique son axiome fameux : « l’Empire c’est la paix. » Désireux de faire figure dans le monde des Césars où il s’était nuitamment introduit, et de montrer qu’il était bien le représentant de la politique napoléonienne, il saisit avec empressement l’occasion qui s’offrit à lui et se joignit à l’Angleterre (10 avril 1854) pour défendre la Turquie contre la Russie. Ce fut alors que commença la guerre d’Orient ou de Crimée (v. Crimée), qui devait être autrement longue qu’on ne lavait pensé. Pendant qu’il envoyait en Crimée le maréchal Saint-Arnaud et que le vice-amiral Parseval-Deschênes allait rejoindre dans la Baltique la flotte anglaise, Napoléon se rendit avec sa femme en Angleterre, pour faire visite à la reine Victoria (15-22 avril). Quelques jours après son retour à Paris, le 28 avril, il montait à cheval les Champs-Élysées, lorsqu’un Italien nommé Pianori lui tira un coup de pistolet sans l’atteindre. Arrêté, il déclara avoir voulu venger la république romaine, fut condamné à la peine des parricides et fut exécuté le 14 mai. En montant sur l’échafaud, Pianori cria à deux reprises : Vive la république ! « Peu après, dit l’auteur de l’Histoire du second Empire, une nouvelle tentative eut lieu aux abords du Théâtre-Italien. Un ouvrier, nommé Bellemare, tira un coup de pistolet dans une des voitures de la cour sans blesser personne. Il fut enfermé comme fou à Bicêtre, où du reste il avait déjà séjourné ; Point n’est besoin d’ajouter qu’il y eut là prétexte à de nouvelles arrestations de républicains. En août 1855, dans la nuit du 26 au 27, cinq à six cents ouvriers des ardoisières de Maine-et-Loire, après s’être emparés d’une caserne de gendarmerie, avaient essayé de surprendre la ville d’Angers. Dispersés par la force armée et faits prisonniers pour la plupart, ils avaient déclaré appartenir à la Marianne. C’était une société secrète qui, ralliant les membres des deux associations le Sud-Est et la Montagne, fondées sous la République, comptait des affiliés dans toute la France. Angers fut occupé militairement et toutes les armes déposées entre les mains de l’autorité. »

C’est également en 1855 que s’ouvrit l’Exposition universelle, qui attira à Paris une affluence énorme. Le chef de l’État compta alors parmi ses hôtes la reine Victoria, le prince Albert et le roi de Piémont. Le 8 septembre de la même année, le général Pélissier s’emparait enfin de Sébastopol après un siège de trois cent trente jours. Ce fait d’armes mettait fin à la guerre d’Orient, et le 2 décembre suivant, une partie des troupes de Crimée faisaient leur entrée triomphale à Paris.

L’année 1856 s’ouvrit par une sorte de mercuriale adressée par Napoléon III au Sénat (11 janvier). En ce moment, la machine impériale marchait à souhait ; le chef de l’État, maître absolu, faisait ce qu’il voulait, le conseil d’État délibérait, le Corps législatif votait et les ministres exécutaient ; car l’opposition ne s’était pas encore fait jour par la moindre fissure. Les publicistes officieux célébraient sans contradiction l’excellence absolue des institutions de 1852. Néanmoins, l’auteur du système éprouvait quelques doutes ; le Sénat, la maîtresse pièce du mécanisme, n’avait pas seulement l’air de soupçonner pourquoi il existait. Napoléon essaya de lui rappeler sa mission, de lui tracer un programme : « Le Sénat, dit-il, examine la situation du pays, recherche ses besoins ; il étudie les perfectionnements de son organisation, il signale les réformes utiles ; il propose les améliorations réelles... Modérateur du gouvernement s’il s’emporte, instigateur s’il s’endort, il exerce ainsi une influence toujours active sur sa marche. » Cet avertissement ne fut point entendu. Le 21 février 1856 s’ouvrit à Paris, sous la présidence de M. Walewski, un congrès des grandes puissances pour régler la question d’Orient et arrêter les bases d’un traité. La paix, signée le 30 mars, eut pour résultat d’amener la neutralisation de la mer Noire et d’empêcher l’absorption par la Russie de l’empire ottoman. Mais la guerre de Crimée, en nous coûtant 1,500 millions, avait ouvert l’ère, depuis lors ininterrompue, des emprunts ruineux, et la France avait perdu 75,000 de ses enfants.

« Au surplus, dit M. Spuller, ces 1,500 millions, jetés dans le gouffre de la guerre, avaient été pour le second Empire un nouvel instrument de règne. Les emprunts faits par l’État avaient été réalisés au moyen de souscriptions nationales. On avait vu alors un spectacle nouveau et qui devait singulièrement corrompre les mœurs et l’esprit public. En proie à l’ardeur d’une spéculation effrénée, la bourgeoisie française, d’ordinaire si économe et si prévoyante, devint presque subitement dépensière et prodigue. Dans les hautes classes, le luxe s’étalait sans règle ni mesure, tandis que, par l’effet des mauvaises récoltes, la misère régnait en bas. Il s’établissait de la sorte peu à peu deux nations ennemies dans la nation, et cet antagonisme des classes ne profitait qu’au pouvoir absolu. À la suite des emprunts nationaux, le goût de la spéculation s’éveilla même dans les classes moyennes. Vers 1855 et 1856, on peut dire que toute la France était à la Bourse. Le gouvernement exploitait comme un succès personnel l’empressement du public à souscrire des emprunts avec primes qui soufflaient partout l’amour du gain acquis sans travail, et qui poussaient même les gens de condition peu aisée vers des habitudes de dépense et de paresse. Cet âge d’or de la coulisse correspond à l’époque de la conclusion du traité de Paris et de la naissance du prince impérial ; c’est là véritablement l’apogée du second Empire. Pendant ce temps-là, ni tribune, ni presse, ni esprit public. L’unique souci, c’étaient les intérêts matériels qui permettaient d’assouvir un besoin de jouissances grossières, tel que la France n’en avait jamais connu dans le cours de sa longue histoire. Tout était tourné au paraître, et l’administration publique s’appliquait à entraîner les villes dans cette voie de la dépense de luxe qui s’était emparée de tous les particuliers. Les grands travaux improductifs étaient entrepris sur tous les points du territoire, surtout à Paris, où ils devenaient, entre les mains d’un préfet actif et sans scrupules, le plus puissant moyen de gouvernement. Ces grands travaux déterminaient des crises terribles dans le commerce et l’industrie ordinaires ; la cherté des loyers devenait fabuleuse et les denrées de première nécessité souvent d’un prix inaccessible. Tout était poussé à outrance, et il semblait que notre nation eût pris pour devise dans sa vie la devise des grands viveurs qui étaient à sa tête : « Courte et bonne. » Cette démoralisation du pays est un des faits qui retomberont le plus lourdement à la charge du système inauguré après le 2 décembre. »

Peu de jours avant la signature du traité de Paris, Napoléon avait eu un fils. Le 16 mars 1856 naquit Napoléon-Louis-Eugène-Jean-Joseph Bonaparte, qui reçut le titre d’Enfant de France et eut pour parrain nominal le pape Pie IX. Cette même année, le Sénat vota le sénatus-consulte qui attribuait en cas de mort du souverain la régence à l’impératrice. Enfin, la Marianne servit encore de prétexte à de nombreuses arrestations.

Des élections générales eurent lieu le 21 juin 1857, pour le renouvellement du Corps législatif ; jusqu’alors, cette Chambre servile n’avait point fait parler d’elle. C’est à peine si on savait qu’elle existait ; le compte rendu analytique jetait très-peu de lumière sur ses séances. Aussi, après chaque session, le président du Corps législatif énumérait, dans un rapport adressé au chef de l’État, les diverses lois qui avaient été votées. Un seul député avait fait une certaine opposition, c’était M. de Montalembert, qui, après avoir applaudi au coup d’État et à l’étouffement de la liberté, commençait à trouver que la France manquait d’air et de lumière. Mal lui en prit, car l’administration lui retira son appui, et il ne fut pas réélu aux élections de 1857. Lors de ces élections, cinq républicains furent élus à Paris, MM. Cavaignac, Carnot, Goudchaux, Darimon et Ollivier, et un à Lyon, M. Hénon. Cavaignac, Carnot et Goudchaux persistèrent dans leur refus de prêter serment et furent considérés comme démissionnaires. MM. Ollivier, Darimon et Hénon, au contraire, acceptèrent cette formalité.

En 1857, Napoléon III fit un court voyage en Angleterre, puis se rendit à Stuttgard, où il eut une entrevue avec l’empereur de Russie. La même année, une expédition anglo-française alla faire la guerre en Chine et bombarder Canton. Cette guerre se prolongea jusqu’en 1858 et se termina par le traité de Tien-Tsin (27 juin). À la fin de 1857, l’Empire, comme nous l’avons dit, était arrivé à son apogée, mais l’Église avait en même temps conquis sa plus haute influence. L’empereur, qui avait déjà fait enregistrer par le Moniteur divers actes de foi, venait de refuser d’assister, par délégation, aux funérailles civiles d’un de ses plus anciens et plus dévoués amis, le sénateur Vieillard.

L’année 1858 s’ouvrit par un nouvel attentat contre sa vie. Le 14 janvier, au moment où il arrivait avec l’impératrice devant l’Opéra, trois bombes fulminantes éclatèrent sous sa voiture et sous les pieds des chevaux ; cent quarante et une personnes, parmi lesquelles figurait un de ses aides de camp, le général Roguet, furent plus ou moins grièvement atteintes. Lui ne reçut qu’une très-légère égratignure. La police, qui avait connu le complot, n’avait pas su en empêcher l’exécution. Le péril qu’il avait couru, le nombre des victimes valurent à Napoléon III un regain de popularité. Orsini, qui avait conduit l’entreprise avortée, était un patriote italien, dont la vie avait été un perpétuel sacrifice à ses opinions ; carbonaro, il n’avait pu voir de sang-froid un ancien frère en carbonarisme trahir son serment, dirigeant contre Rome les armées de la France, et porter ainsi un coup décisif à la liberté de son pays. Orsini avait trois complices, Italiens comme lui : Rudio, Gomez et Pieri ; celui-ci avait été arrêté quelques minutes avant le complot, les deux autres avaient lancé chacun une bombe. Traduits devant la cour d’assises, Orsini et deux de ses complices furent condamnés à mort ; Rudio fut gracié ; Orsini et Pieri moururent avec un grand courage. Avant de monter sur l’échafaud, Orsini avait écrit à Napoléon III une lettre qui ne fut peut-être pas étrangère à l’expédition d’Italie. Le gouvernement impérial exploita largement cet événement contre la liberté ; les républicains furent traqués de toutes parts, beaucoup furent tout d’abord jetés en prison ; les journaux français expièrent l’attentat des quatre Italiens. M. Walewski, alors ministre des affaires étrangères, voulut, d’autre part, tirer parti à l’extérieur de ce complot avorté : il adressa au cabinet anglais une note par laquelle il réclamait en termes menaçants des modifications aux traités d’extradition. Lord Palmerston, qui, connaissant à fond l’empereur des Français, disait de lui : « Cet homme ment, même quand il ne dit rien, » lord Palmerston consentit à présenter un bill dans ce sens ; mais la Chambre des communes s’empressa de le repousser et renversa le ministère qui avait commis cet acte de faiblesse.

En même temps, le gouvernement issu de décembre prenait des précautions contre les revendications et les menées de la démocratie. Les suppressions de quelques journaux et la terreur qui planait sur tous les autres ne suffisaient pas : on divisa la France en cinq grands commandements militaires, qui eurent pour chefs-lieux Paris, Nancy, Lyon, Toulouse et Tours, et qui furent confiés à cinq maréchaux. Après cette espèce de mise en état de siège général, on songea aux conséquences possibles d’un attentat qui réussirait, et l’on voulut assurer l’avenir de la dynastie. Dans ce but, on organisa la régence en faveur de l’impératrice, on institua un conseil privé destiné à devenir, le cas échéant, conseil de régence ; enfin, ce système de mesures préventives fut couronné par la loi de sûreté générale, qui, malgré des protestations incessantes, devait rester la loi de l’Empire, et qui ne fut abolie que par la dernière Chambre de ce régime, à la veille de la guerre de 1870. Cette loi néfaste, la plus grande preuve d’effarement qu’un gouvernement ait jamais donnée, visait et punissait de peines énormes la provocation, non suivie d’effet, aux crimes contre la famille impériale, la pratique des manœuvres et des intelligences, soit à l’intérieur, soit à l’étranger ; la fabrication, le débit, la distribution, la simple détention des marchandises meurtrières. Contre ces crimes si bizarres et si élastiques, contre les délits d’attroupement, etc., etc., la même loi autorisait le ministre de l’intérieur à prononcer l’internement dans les départements ou en Algérie, et même l’expulsion du territoire. De plus, chose monstrueuse, le même ministre pouvait appliquer les mêmes peines à tout individu condamné, pour cause politique depuis 1848. Il ne se trouva, dans la Chambre, que vingt-quatre voix pour repousser une pareille loi. Quant au Sénat, inutile de dire qu’il ne s’opposa pas a sa promulgation. Le général Espinasse accepta le titre de ministre de l’intérieur et de la sûreté générale. Il commença par fixer à chaque préfet, pour son département, un nombre d’arrestations que celui-ci devait atteindre, avec toute liberté sur le choix des personnes ; 2,000 citoyens environ furent désignés et allèrent bientôt expier en Algérie le crime d’être républicains, et, parfois même, celui de porter le même nom qu’un personnage soupçonné de républicanisme ; car la précipitation fut grande et causa de nombreuses erreurs qui se sont révélées depuis. La terreur régnait sur la France entière ; Paris n’en saisit pas moins la première occasion pour montrer qu’il ne se sentait pas disposé à céder le terrain ; aux élections partielles des 27 avril et 10 mai 1858, il nomma deux républicains, M. J. Favre, l’éloquent défenseur d’Orsini, et M. Ernest Picard, avocat, membre du conseil de surveillance du Siècle. L’opposition compta cinq républicains à la Chambre : E. Ollivier, Darimon, Hénon, J. Favre et Picard. C’était ce fameux groupe des Cinq, qui suppléait au nombre par le talent et la résolution et qui devait commencer à réveiller l’esprit public en France.

Le nouveau régime se préoccupait beaucoup de l’opinion et s’étudiait sans cesse à la diriger. Après la loi de sûreté générale, qui lui avait évidemment fait perdre du terrain dans l’esprit public, il songea à en regagner. Un seul expédient se présentait à lui, la guerre. Il songea quelque temps à la Pologne ; mais l’expérience de la guerre d’Orient lui montra combien il lui serait difficile de triompher de la Russie, soutenue probablement par l’Allemagne. Du reste, l’Angleterre, qu’on sonda sur ses intentions, ne montra aucun empressement à se jeter dans une pareille aventure. Force fut donc de se rabattre sur l’Italie, où l’on pourrait, du moins, s’appuyer sur un peuple ami, énergique, tout prêt à lutter pour l’expulsion de l’étranger. Le Piémont, dès longtemps, préparait cette guerre. La part qu’il avait prise à l’expédition de Crimée prouvait la sympathie qui l’unissait à la France et à l’Angleterre, et lui permettait d’entrevoir de puissantes alliances pour la solution de la question italienne, cause incessante de protestations et de troubles entre l’Italie, qui voulait s’affranchir, et l’Autriche, qui appesantissait de plus en plus son despotisme à mesure qu’elle sentait le levain révolutionnaire monter à la surface. La France s’était interposée diplomatiquement ; mais l’Autriche avait opposé la plus opiniâtre résistance à toute concession ; on soupçonnait bien que ces instances d’un côté et ces refus de l’autre avaient singulièrement tendu la situation entre les gouvernements franco-sarde et autrichien ; cependant on ne se croyait pas encore à la veille de la guerre, lorsque les paroles de l’empereur au baron de Hubner, lors de la réception officielle du 1er janvier 1859, révélèrent la haute gravité des événements qui se préparaient. « Je regrette, dit Napoléon III au représentant de l’Autriche, que nos relations avec votre gouvernement ne soient plus aussi bonnes que par le passé ; mais je vous prie de dire à l’empereur que mes sentiments personnels pour lui ne sont pas changés. » Ces quelques mots eurent un grand retentissement dans toute l’Europe ; c’était en quelque sorte l’éclair précurseur de l’orage qui allait éclater. Dans son discours d’ouverture des Chambres du Piémont, le 10 janvier, Victor-Emmanuel acheva de caractériser la situation. «...Forts de l’expérience du passé, marchons résolument au-devant des éventualités de l’avenir ; cet avenir sera prospère, notre politique reposant sur la justice, sur l’amour de la liberté et de la patrie... Si nous respectons les traités, d’autre part nous ne sommes pas insensibles au cri de douleur qui, de tant de parties de l’Italie, s’élève vers nous. Forts par la concorde, confiants dans notre bon droit, attendons avec prudence et fermeté les décrets de la divine Providence. » Bientôt une circulaire de M. de Cavour aux agents diplomatiques du Piémont fit nettement ressortir les griefs de l’Italie, tandis que le comte de Buol, au nom du gouvernement autrichien, faisait, de son côté, une déclaration qui achevait de fermer la voie à toute espèce de concessions. Au reste, il était évident que, si l’Italie désirait la guerre, l’Autriche ne la désirait pas moins, dans l’espoir d’y entraîner l’Allemagne avec elle ; mais ses prévisions devaient être déçues de toutes manières.

La guerre était imminente, et les puissances médiatrices comprirent qu’elles devaient s’interposer activement si elles voulaient en conjurer le fléau ; l’Angleterre surtout, sans déguiser ses sympathies pour l’Italie, souhaitait ardemment le maintien de la paix. C’est dans ces circonstances que lord Cowley, ambassadeur de Londres à Paris, partit pour Vienne, avec mission de sonder les intentions de l’Autriche. Il crut rapporter de grandes espérances de conciliation, qui ne devaient malheureusement pas tarder à s’évanouir devant la réalité des faits, auxquels le cabinet de Turin allait donner leur irrévocable signification. Un remarquable mémorandum du 1ermars, adressé au gouvernement anglais, exposa les prétentions de l’Italie. Elle demandait que l’Autriche, « non en vertu des traités, mais au nom des principes d’humanité et d’éternelle justice, » accordât un gouvernement séparé à la Lomhardie et à la Vénétie ; elle formulait encore d’autres désirs qui lui étaient inspirés par l’amertume de ses souvenirs et son orgueil national humilié. C’était une plaie saignante qui s’envenimait chaque jour. C’est en ce moment que la Russie, entrant à son tour dans les négociations, proposa une réunion des cinq grandes puissances de l’Europe pour terminer pacifiquement tous ces débats. Les cabinets de Paris, de Londres et de Berlin acceptèrent aussitôt ; mais l’Autriche mit à son acquiescement des conditions auxquelles le Piémont ne pouvait souscrire, à moins que de se livrer sans défense à la merci d’un ennemi implacable. L’Angleterre proposa alors un désarmement simultané, auquel adhérèrent immédiatement la France, la Russie et la Prusse ; on croyait presque tout danger de conflit écarté, lorsque l’Autriche, se dégageant tout à coup des liens de la médiation, envoya au roi de Piémont un ultimatum que le moindre sentiment de dignité et de fierté lui interdisait d’accepter ; en un mot, il était sommé de mettre bas les armes, sans réserve aucune, dans le délai de trois jours. Ainsi tombaient toutes les combinaisons de la diplomatie ; son rôle était fini, et la parole appartenait désormais au canon. Le comte de Cavour fit à cette sommation injurieuse une réponse aussi digne qu’énergique, que le baron de Kellersberg, envoyé de l’Autriche, emporta le 26 avril à six heures du soir. Les hostilités devenaient, par là même, imminentes ; car l’état de guerre se trouvait établi de fait entre les deux pays.

Il s’agissait maintenant pour la France de se porter rapidement au secours du Piémont, son allié, et de ne pas laisser à la masse des forces autrichiennes le temps d’écraser sa vaillante petite armée. La garde impériale fut aussitôt mise sur le pied de guerre et reçut l’ordre de se tenir prête à partir. En dehors de cette troupe d’élite, commandée par le général Regnaud de Saint-Jean-d’Angely, l’armée française qui allait combattre pour l’affranchissement de l’Italie comprenait cinq corps, commandés : le 1er par le maréchal Baraguey d’Hilliers, le 2e par le général de Mac-Mahon, le 3e par le maréchal Canrobert, le 4e par le général Niel et le 5e par le prince Napoléon. Le major général de l’armée fut d’abord le maréchal Randon, appelé ensuite au ministère de la guerre ; ses fonctions échurent alors au maréchal Vaillant. Le 3e et le 4e corps reçurent l’ordre de se porter immédiatement sur le Piémont par les deux passages des Alpes qui aboutissent à Suze, tandis que le 1er et le 2e corps, ainsi que la garde impériale, s’embarquaient de Marseille, de Toulon ou d’Alger à destination de Gênes. Le 30 avril au matin, les divisions Renault et Bourbaki faisaient leur entrée dans la vieille cité des doges, aux acclamations enthousiastes de toute une population saluant nos soldats comme des libérateurs. La concentration de notre armée s’opérait activement autour de Gênes, de Turin et d’Alexandrie ; les chefs de corps n’attendaient plus que l’arrivée de l’empereur pour prendre l’offensive. Le 3 mai, Napoléon adressait au peuple français la fameuse proclamation qui débutait si pompeusement : « Français, l’Autriche, en faisant entrer son armée sur le territoire du roi de Sardaigne, notre allié, nous déclare la guerre. Elle viole, ainsi les traités, la justice, et menace nos frontières. Toutes les grandes puissances ont protesté contre cette agression. Le Piémont ayant accepté les conditions qui devaient assurer la paix, on se demande quelle peut être la raison de cette invasion soudaine : c’est que l’Autriche a amené les choses à cette extrémité, qu’il faut qu’elle domine jusqu’aux Alpes ou que l’Italie soit libre jusqu’à l’Adriatique... » On verra dans la suite comment Napoléon III tint sa parole. Il partit le 10 mai pour l’armée, s’embarqua à Marseille sur la Reine-Hortense et arriva le 12 en vue de Gênes. Le lendemain, Victor-Emmanuel venait visiter son allié et se mettre sous ses ordres, puis il regagnait son quartier général établi à Occimiano. Les Autrichiens étaient établis à Stradella. Le premier soin de Napoléon fut de faire occuper la vallée de la Trebbia, qui assurait nos communications avec Gênes ; le 17, le colonel de Chabron entrait dans la petite ville de Robbio à la tête de son régiment, le 3e de zouaves, tandis que Napoléon se rendait de Gênes à Alexandrie, excellente position qui devait servir de base aux opérations de l’armée française, dont le front défensif s’étendait depuis Ivrée jusqu’à Gênes. La force de cette ligne, d’un tracé assez irrégulier, consistait surtout dans l’angle formé à son centre par le Pô et le Tanaro, depuis Casale jusqu’à Alexandrie, avec Valenza pour point intermédiaire.

Les troupes sardes formaient cinq divisions d’infanterie et une de cavalerie, et Victor-Emmanuel s’en était réservé le commandement supérieur. Quant à Garibaldi, dont cette guerre éminemment nationale devait réjouir le cœur patriotique, il avait formé une légion de volontaires qui devaient prendre le nom de chasseurs des Alpes, et dont il avait reçu le commandement avec le titre de général.

Les événements avaient déjà produit une conséquence, facile d’ailleurs à prévoir : le jour même où Victor-Emmanuel adressait une proclamation à son armée (2 mai), le grand-duc de Toscane, abandonné par ses troupes, s’éloignait de Florence, où s’établissait aussitôt un gouvernement provisoire. Ainsi l’Autriche allait avoir à combattre non-seulement l’armée franco-sarde, mais encore la révolution intérieure qui minait sa domination détestée. C’est dans la vallée du Pô qu’allait se décider le sort de l’Italie ; car, depuis Annibal jusqu’à Napoléon, c’est toujours sur ce vaste champ de bataille qu’ont eu lieu les luttes dont la Péninsule a été le théâtre. Au commencement de la campagne, l’armée sarde occupait, sur la rive droite du Pô, Voghera, Tortona, Sale, Bassignana, Pomaro, Monte et San-Salvatore. Deux brigades d’infanterie et deux bataillons de bersagliers avaient pris position à Arquata, Serravalle, Gavi et Novi, défendant le débouché de la vallée de la Scrivia.

Toutes ces troupes, y compris deux brigades d’infanterie qui formaient la garnison d’Alexandrie, disposaient de dix batteries d’artillerie. Quant à l’armée autrichienne, elle avait pris une position très-forte dans l’angle formé par le Tessin et le Pô, ayant en arrière d’elle les plus fortes places de la Lombardie et de la Vénétie pour assurer ses derrières.

Ce fut dans la journée du 29 avril que l’armée autrichienne commença les hostilités en pénétrant sur le territoire piémontais ; le lendemain 30, les Français faisaient leur entrée à Turin. Les Autrichiens, commandés par le feld-zeugmeister Giulay, avaient sur l’armée franco-sarde l’incontestable supériorité du nombre, et il était à craindre qu’ils ne manœuvrassent pour se porter directement sur Turin. Il fallait donc donner de l’inquiétude à leur armée sur son flanc gauche et sur ses derrières, afin de l’arrêter dans ce mouvement, et c’est le but qu’atteignirent nos généraux par leurs opérations combinées.

Le 4 mai, les Autrichiens essayèrent de franchir le Pô ; mais ils rencontrèrent, de la part de l’armée sarde, une résistance qui les força à la retraite. Giulay, renonçant alors à sa marche sur Turin, qui était son objectif, fit opérer à son armée un changement de front qui porta sa droite vers Casale et sa gauche à l’embouchure du Tessin, près de Stradella. Nous occupions toute la ligne du Pô, parallèlement à l’ennemi ; le 1er et le 2e corps, établis sur les points extrêmes, avaient devant eux l’ennemi massé en arrière de Carteggio, sur la route de Pavie, et devaient bientôt se heurter contre les colonnes autrichiennes. Le 20 mai, en effet, eut lieu la bataille de Montebello, où le général Lannes avait gagné son plus beau titre de gloire et où le général Forey fit oublier les bruits qui avaient couru sur son compte en Crimée (v. Montebello). Ce combat inaugurait brillamment la nouvelle campagne d’Italie et prouva que l’armée française n’avait pas encore dégénéré, qu’elle n’avait pas cessé de s’inspirer des héroïques traditions d’Arcole et de Rivoli. Dès lors, elle ne se contente plus de barrer à l’ennemi la route de Turin ; elle accentue son mouvement offensif et traverse le Pô, tandis que les Piémontais franchissent la Sésia, en avant de Verceil, et occupent solidement Palestro, après une lutte acharnée à la suite de laquelle les Autrichiens durent battre en retraite (v. Palestro) et où l’armée sarde ainsi que notre 3e de zouaves se couvrit de gloire (31 mai). Le 2 juin, l’empereur traversait le champ de bataille de Novare, qui rappelait pour le Piémont la date fatale du 23 mars 1849. Le 3 juin eut lieu le combat da Turbigo, qui continuait glorieusement la série de nos succès.

Le général Giulay, frappé de ces revers successifs, tenta vainement à Magenta de ressaisir la fortune d’un seul coup, en nous opposant brusquement une masse de 125,000 hommes. L’armée française, surprise, ne dut la victoire qu’à une inspiration de Mac-Mahon, et c’est là que se révéla d’une manière éclatante, mais aux yeux des chefs seulement, l’absence complète d’idées stratégiques chez Napoléon III (v. Magenta). On sait que l’héroïque résistance de la garde impériale lui épargna seule l’humiliation de tomber aux mains des Autrichiens, avant l’arrivée inopinée de Mac-Mahon sur le champ de bataille.

Pendant que se livraient ces glorieux combats, le prince Napoléon était en Toscane avec le 5e corps, et les historiographes officiels ne se font pas faute de nous représenter ce foudre de guerre comme impatient de prendre part à la lutte. Il fallut que l’empereur tempérât ses ardeurs belliqueuses en lui faisant comprendre qu’il « fallait se ployer aux exigences générales. »

Pendant que l’armée franco-sarde luttait ainsi contre le gros des forces autrichiennes, Garibaldi livrait, le 25 mai, le glorieux combat de Varèse, d’où il chassait les Autrichiens après une lutte sanglante et acharnée, dans laquelle ils durent abandonner trois canons sur le champ de bataille ; puis il s’emparait de la ville de Come après avoir de nouveau battu l’ennemi à San-Fermo et à Camerlata. De ces positions, il menaçait tout à la fois le centre de la Lombardie, la Valteline, Bergame et Brescia ; l’ennemi se sentait menacé de toutes parts, et déjà la ville de Milan envoyait des adresses de félicitation à Victor-Emmanuel et à Napoléon III, qui firent leur entrée le 8 juin dans la capitale de la Lombardie ; où ils furent accueillis par les acclamations d une foule immense, ivre d’un patriotique enthousiasme. Presque en même temps, le maréchal Baraguey-d’Hilliers gagnait la bataille de Melegnano, et les Piémontais infligeaient un échec meurtrier aux Autrichiens à San-Martino. Une dernière et suprême bataille devait décider du sort de la Lombardie. Elle se livra à Solferino (24 juin), journée célèbre dans laquelle les deux années se heurtèrent brusquement, sans savoir qu’elles marchaient à la rencontre l’une de l’autre (v, Solferino). On sait quel fut le résultat de cette bataille, gagnée par Napoléon III..., aidé de l’armée française. Cette victoire a été spirituellement caractérisée par M. Villemain, à qui un personnage se plaignait ou se félicitait — nous ne savons plus trop au juste — que l’Empire n’eût pas encore réussi à s’attirer la confiance. « Ah ! voyez-vous, dit-il, la confiance, c’est comme la bataille de Solferino : ça se gagne, ça ne se commande pas. »

Après ces échecs successifs, la situation de l’armée autrichienne se trouvait singulièrement compromise, taudis que l’armée alliée, forte de 150,000 hommes, ne demandait qu’à marcher en avant et à compléter ses succès. C’est dans ces circonstances que Napoléon III, par un inexplicable revirement d’idées, eut la pensée d’offrir un armistice à l’empereur d’Autriche, qui se trouvait alors à Vérone. Le 6 juillet, le général Fleury se rendit dans cette ville et remit à François-Joseph la lettre qui contenait la proposition de l’armistice, dont les conditions furent arrêtées le lendemain à Villafranca. La lutte entre les deux armées se trouvait suspendue jusqu’au 15 août ; le 16 à midi, les hostilités devaient recommencer sans avis préalable. Le 11 juillet eut lieu entre Napoléon III et l’empereur d’Autriche cette célèbre entrevue de Villafranca qui devait mettre fin à la guerre. Nous n’entrerons ici dans aucun détail au sujet des résolutions qui furent arrêtées alors et qu’on trouvera suffisamment développées ailleurs. V. Villafranca.

Peu content, sans doute, de la paix boiteuse signée avec l’Autriche, honteux, à n’en pas douter, de cette besogne faite à moitié, Napoléon III, toujours préoccupé de l’idée de gagner l’opinion par quelque grand coup, imagina celui qu’on attendait le moins de son caractère (16 août 1859) : il décréta l’amnistie pour tous les crimes et délits politiques et pour les victimes de la loi de sûreté générale. Certes, des proscrits ont le droit de trouver amer le pain de l’étranger ; le plus beau rêve de tous est certainement le retour dans la patrie. Et cependant, parmi ces hommes qui avaient tant souffert loin de leur pays, il s’en trouva un grand nombre qui firent ce que Barbès avait déjà fait, et repoussèrent avec dédain cette tardive réparation de l’attentat dont ils étaient victimes. Citons parmi ceux-ci : V. Hugo, qui s’engagea dans un si noble langage à rentrer le dernier ; Madier de Montjau ; Charras, qui écrivait à Bonaparte : « Le jour où la liberté, le droit, la justice, ces augustes proscrits, rentreront en France pour vous infliger le plus mérité des châtiments, je rentrerai ; » L. Blanc, V, Schœlcher, Clément Thomas, etc., etc. L’amnistie fut donc un nouveau et sérieux échec. Le gouvernement s’en prépara un autre bien plus cruel et perdit définitivement tout le bénéfice de son intervention en Italie, en s’opposant par tous les moyens aux revendications, d’ailleurs faciles à prévoir, de la monarchie qu’il avait fondée. Une guerre contre l’Italie paraissait pourtant difficile après une guerre en sa faveur.

Du reste, l’attention des gouvernants fut, à cette époque, attirée sur l’extrême Orient. Une violation par la Chine du traité de 1858 attira dans ce pays les armes de la France et de l’Angleterre. Le général Cousin-Montauban, chargé du commandement de l’expédition française, ne rencontra que des ennemis peu disposés à disputer le terrain. Il marcha donc de victoire en victoire et occupa rapidement la capitale de la Chine (5 octobre 1860). Le riche palais d’Été, pillé par nos troupes, gardera longtemps le souvenir du passage des Français (v. Chine). Le général Cousin-Montauban, pour ces exploits, fut créé comte de Palikao, et l’empereur fit même présenter à la Chambre, en sa faveur, un projet de dotation, qui fut fort heureusement rejeté. Cet échec fut très-sensible à la cour des Tuileries ; on peut le considérer comme le premier symptôme de la décadence de l’Empire.

Pendant que nos armes soumettaient la capitale du Céleste-Empire, en France le gouvernement se débattait dans des difficultés toujours croissantes. Les cléricaux, tout-puissants jusque-là, mais que la guerre d’Italie avait fortement indisposés, faisaient des efforts désespérés en faveur du pape, dont l’autorité temporelle se trouvait dès lors condamnée. L’Italie et les libéraux réagissaient en sens contraire, et l’empereur se croyait tenu à donner aux uns et aux autres des assurances contradictoires. Napoléon eut recours à sa méthode de solution ordinaire dans toutes les questions qui surexcitaient l’opinion, les diversions. Sa pensée se porta cette fois vers les questions économiques ; il fit négocier en secret, par M. Michel Chevalier, un traité de commerce avec l’Angleterre, qui était, sinon une application complète des principes du libre échange, du moins un acheminement très-prononcé vers ce système, et quand ce traité eut été signé (23 janvier 1860), il le soumit au vote de la Chambre. Le traité rencontra une assez vive opposition, mais n’en fut pas moins voté par une majorité de 249 voix contre 4.

À peine l’expédition de Chine, qui avait eu pour première cause ou pour premier prétexte une injure faite à des missionnaires, fut-elle terminée, qu’une cause tout à fait semblable motiva l’expédition de Cochinchine, qui nous a valu trois provinces, dont la véritable importance n’est pas encore bien connue, et dont la possession nous a plus d’une fois menacés de graves complications. Enfin un autre motif religieux nous engagea dans une nouvelle guerre.

Des luttes sanglantes ayant éclaté entre les Druses et les Maronites, dans le Liban, la France, qui s’attribue depuis longtemps une sorte de protectorat sur les chrétiens de ces contrées à demi sauvages, intervint dans la querelle. Malgré les embarras croissants qui nous dissuadaient d’une nouvelle expédition lointaine, des troupes françaises, sous le commandement du général d’Hautpoul-Beaufort, débarquèrent à Beyrouth, le 16 août. Des massacres avaient eu lieu à Damas ; sous la pression des Français, les autorités turques envoyèrent à la mort cent cinquante-huit individus de cette ville, accusés de sévices sur les chrétiens, et finirent par mettre en jugement les membres du grand conseil de Damas, accusés de connivence avec les meurtriers. Le gouverneur de Damas, coupable de connivence, fut livré au supplice. Une marche, exécutée sur la montagne, n’aboutit qu’à la capture de quelques prisonniers et à quelques exécutions. Alors commença une longue occupation du pays, inutile pour nos intérêts, dangereuse pour les chrétiens, et qui ne finit qu’à la suite des réclamations de la Turquie, appuyée par l’Angleterre. Une organisation nouvelle du Liban fut décidée dans une conférence européenne (1861), qui ne modifia en rien la situation respective des partis dans le Liban.

Mais de graves complications avaient précédé en Europe cette solution de la question du Liban. La convention de Villafranca avait rencontré des obstacles très-sérieux ; l’Italie échappait définitivement à notre influence. Napoléon avait la prétention de mettre un frein aux entreprises de son ancien allié, le roi de Piémont, ou plutôt des patriotes italiens qu’il avait exaltés par ses promesses et par son secours. L’annexion de Nice et de la Savoie, secrètement convenue, ajouta encore aux difficultés quand il s’agit de la réaliser et jeta en Italie une nouvelle cause de haine contre la France. Le gouvernement italien était fort embarrassé entre les excitations du patriotisme et les remontrances de l’empereur. Garibaldi entreprit seul la conquête de la Sicile. Bientôt les troupes italiennes envahirent les États pontificaux. Naples succomba, Ancône aussi ; il ne restait plus à l’Italie qu’à conquérir Rome et Venise. Dans cette affaire, l’inaction du gouvernement français lui fut reprochée par les cléricaux comme une complicité ; c était lui faire trop d’honneur, et tous les partis lui reprochaient à bon droit son indécision, il perdait évidemment du terrain dans l’opinion ; comment le regagner ? On inventa une nouvelle diversion, celle-ci plus ridicule, par son insuffisance, que toutes celles qui l’avaient précédée : un décret concéda au Corps législatif et au Sénat le droit de répondre par une adresse au discours annuel du trône (24 décembree 1860). Un incident assez intéressant, soulevé par ce décret, eut lieu au Sénat, où le prince Napoléon, au grand scandale de l’assistance, entreprit une longue apologie de tous les actes du gouvernement italien.

Au Corps législatif, la discussion de l’adresse fut vivement menée par les cinq ; les catholiques, de leur côté, firent rage contr un certain passage relatif à l’Italie, mais le vote général de l’adresse ne rencontra que treize opposants.

Pour en avoir fini avec l’année 1861, il ne nous reste plus qu’à signaler un fait peu important en lui-même, mais auquel le gouvernement donna de singulières proportions. Blanqui ayant été poursuivi et condamné pour une prétendue ébauche de complot, le ministre de l’intérieur, M. de Persigny, dans une circulaire où l’odieux le dispute au ridicule, prescrivit aux préfets de rédiger des listes de suspects, de préparer d’avance des mandats d’arrêt contre tous les individus inscrits sur ces listes et de se tenir prêts à les lancer au premier ordre. Ces listes devaient comprendre « tous les hommes dangereux, républicains, orléanistes, légitimistes, par catégories d’opinion.» On annonçait l’envoi de formules qui s’imprimaient à Paris, et l’on devait assigner d’avance, pour chaque suspect, l’endroit où il serait détenu.

Quant à l’expédition du Mexique, qui fut entreprise à la fin de la même année, et que M. Rouher, avec un aplomb rare, osait appeler « la plus grande pensée du règne, » nous avons expliqué ailleurs (v. Maximilien et Mexique) à quelles causes honteuses il faut l’attribuer, et nous avons raconté de quelle façon misérable elle se termina. Disons seulement ici que, si l’Empire avait déjà subi ailleurs plusieurs échecs politiques ou diplomatiques, il subit sur le sol mexicain son premier échec militaire. « La plus grande pensée du règne » fut le vrai commencement de sa décadence.

Une pareille issue à une guerre insensée était d’autant plus fâcheuse pour le gouvernement que le moment des élections générales était arrivé. Les divers partis paraissaient disposés à entrer en lutte avec une ardeur qu’ils n’avaient pas connue depuis longtemps. Le gouvernement se disposa, de son côté, à les combattre par tous les moyens en son pouvoir, et il commença par interdire les réunions électorales. Malgré tous ses efforts, la liste de l’opposition passa tout entière à Paris. Elle comprenait : MM. Havin, A. Thiers, E. Ollivier, Ernest Picard, J. Favre, Ad. Guéroult, A. Darimon, J. Simon, Eug, Pelletan. Le nombre des députés non officiels s’éleva cette fois à 35. Deux des députés de Paris, ayant obtenu une double élection et ayant opté pour les départements, furent remplacés par Carnot et Garnier-Pagès.

Les nouveaux venus apportèrent un grand intérêt aux séances de l’Assemblée. M. Thiers y conquit immédiatement une place très-distinguée par son éloquente revendication des libertés nécessaires, et se montra l’adversaire acharné des traités de commerce. Émile Ollivier étonna l’opposition par son rapport sur la loi des coalitions, et fit dès lors prévoir la défection qui devait affliger le parti auquel on le croyait attaché.

Après la session, l’insurrection de Pologne, où l’on essayait d’entraîner la France, puis la guerre de la Prusse et de l’Autriche contre le Danemark, occupèrent l’esprit public, mais jetèrent le gouvernement français dans de grands embarras. L’intervention était cependant impossible dans les deux cas, et il s’abstint sagement. Dans le procès des treize, qui avait précédé ces deux événements, il n’avait pas montré la même sagesse ; car en poursuivant Garnier-Pagès, Carnot, Dréo, Floquet, Ferry, Gambetta, etc., etc., pour réunion illicite, il donnait à la plupart de ces personnages, alors inconnus, une notoriété qu’il devait regretter bientôt, et fournissait à J. Favre, un de leurs défenseurs, l’occasion de défendre la liberté avec une si merveilleuse éloquence, que Berryer déclara inutile de prendre la parole après lui. Les accusés furent condamnés chacun à 500 francs d’amende.

L’année 1865 vit un court interrègne : Napoléon ayant cru devoir faire une incursion en Algérie, le gouvernement fut remis aux mains de l’impératrice régente. C’est à la même époque que, le prince Napoléon s’étant avisé, le 24 mai, de prononcer à Ajaccio un discours dans lequel il reproduisait quelques paroles prononcées par Napoléon Ier en faveur de la liberté, Napoléon III lui adressa une lettre qui parut au Moniteur, et dans laquelle on lisait :

« Le programme politique que vous placez sous l’égide de l’empereur ne peut servir qu’aux ennemis de mon gouvernement...

« Pour savoir appliquer aux temps actuels les idées de l’empereur, il faut avoir passé par les rudes épreuves de la responsabilité et du pouvoir...

« Mais ce qui est clair aux yeux de tout le monde, c’est que, pour empêcher l’anarchie des esprits, cette ennemie redoutable de la vraie liberté, l’empereur avait établi dans sa famille d’abord, dans son gouvernement ensuite, cette discipline sévère qui n’admettait qu’une volonté et qu’une action ; je ne saurais désormais m’écarter de la même règle de conduite.

« Sur ce, monsieur et cher cousin, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde. »

La session législative de 1865 fut une des plus animées et des plus intéressantes de l’Empire. M. Émile Ollivier profita de la discussion de l’adresse pour annoncer une évolution déjà prévue, et déclara sans trop d’ambages qu’il voterait avec le gouvernement. M. Rouher, alors chef du cabinet, put déjà entrevoir qu’il aurait bientôt un compétiteur. La grande et mémorable discussion sur les affaires du Mexique, où M. J. Favre eut un de ses plus beaux triomphes et M. Rouher une de ses plus misérables défaites, fut un coup dont l’Empire ne pouvait plus se relever. Aucun sénatus-consulte n’y pouvait plus rien, et celui qui fut présenté à l’approbation du Sénat, en juillet 1866, n’était propre à rien sauver du tout. Il avait seulement pour but de mettre la constitution de 1852 au-dessus de toute controverse et de toute discussion publique. Le projet ne rencontra d’opposant que M. de Boissy et fut voté à l’unanimité de 115 voix.

Le Corps législatif commençait décidément à se montrer moins facile que le Sénat. Dès la discussion de l’adresse, l’opposition fit preuve d’une discipline qui diminuait les inconvénients de sa faiblesse numérique ; quelques membres de la majorité ne défendaient plus le gouvernement qu’avec des réserves. Quarante-cinq membres de la droite s’entendirent pour rédiger un amendement à l’adresse, où ils demandaient qu’on fit un pas en avant dans la voie de la liberté. C’était une nouveauté singulière, l’avènement de ce qu’on appela le tiers parti. Cet amendement, défendu par E. Ollivier, réunit 63 voix sur 269 votants.

Cependant la guerre du Danemark, entreprise en commun par la Prusse et l’Autriche, n’avait pas reçu sa solution réelle dans la conférence de Gastein. Une rupture était imminente entre les deux puissances allemandes. Napoléon, qui caressait depuis longtemps l’idée de la frontière du Rhin, n’eût demandé qu’à intervenir ; mais en faveur de qui ? La Prusse n’eût certainement pas voulu se laisser déposséder des provinces rhénanes ; d’autre part, l’Italie était liée avec la Prusse contre l’Autriche, et Napoléon ne pouvait décemment prendre les armes contre l’Italie. De son côté, M. de Bismark avait peut-être fait des promesses qu’il se réservait sans doute de ne pas tenir. L’empereur tomba dans de grandes perplexités et y resta plongé jusqu’à la fin de la guerre. Après Sadowa, il négocia et fit signer la paix entre les belligérants (Prague, 23 août 1866). Cette paix stipulait de larges agrandissements territoriaux pour le vainqueur, et Napoléon s’empressa de lui réclamer des avantages pour la France quand il l’eut mis en mesure de les refuser. L’Autriche cédait la Vénétie à l’empereur des Français, à la condition sous-entendue de la rétrocéder à l’Italie. Ainsi, Napoléon avait ruiné l’Autriche et créé l’Allemagne. L’opinion publique était exaspérée d’un pareil résultat politique ; une révélation inattendue allait mettre le comble au mécontentement général.

M. Fould, appelé au ministère des finances pour y réparer les épouvantables désordres qu’il y avait signalés, faisait connaître, par une sorte de confession publique, que ses remèdes n’avaient pas eu de résultat appréciable et donnait la preuve que son système préconisé avec tant d’éclat ne saurait combler l’abîme ouvert par quatorze ans de gaspillages et d’incurie. En même temps, l’expédition du Mexique aboutissait à la lamentable issue que l’on connaît.

L’année 1867 s’ouvrit par de grands projets de réforme. Dans une lettre du 19 janvier adressée au ministre d’État, l’empereur voulut bien reconnaître que quinze ans d’arbitraire lui paraissaient suffisants et qu’il était temps de revenir à cette légalité dont il était sorti pour rentrer dans le droit. Il déclarait que le sol lui paraissait désormais assez solide pour bâtir l’édifice de la liberté. En conséquence, il portait un décret autorisant les deux Chambres à adresser des interpellations au gouvernement et décidant que les ministres, les présidents et les membres du conseil d’État pourraient être appelés à représenter le gouvernement devant le Sénat et le Corps législatif pour la discussion des lois. Il n’entrevoyait pas d’autre réforme possible, ne sachant pas encore par expérience combien est glissante la voie des réformes, combien il est dangereux de pratiquer la moindre brèche dans la digue du despotisme. La même lettre impériale avait parlé de la nécessité de rendre aux tribunaux la connaissance des délits de presse et de soustraire ainsi les journaux à l’arbitraire gouvernemental. Cette loi fut présentée et votée ; la presse, qui l’attendait avec impatience, n’eut pas lieu de s’en féliciter ; renvoyée devant des tribunaux correctionnels choisis avec soin, elle vit se continuer, sinon redoubler, les sévérités dont elle avait à se plaindre, et l’ère des Delesvaux, magistrats trop fameux, fut ouverte.

Cette année 1867, Paris fut témoin de pompes inouïes et de scandales incroyables. La grande Exposition universelle attira tour à tour dans la capitale tous les souverains de l’Europe. Nous avons appris par expérience ce que valaient les royales embrassades qui furent alors échangées. Nous ne médirons pas des souverains qui furent nos hôtes, mais nous pouvons dire que leur présence n’accrut pas le respect des Parisiens pour les têtes couronnées. L’empereur de Russie faillit périr sous la balle d’un Polonais. La même année, la conduite tortueuse du cabinet des Tuileries dans les négociations concernant la cession du Luxembourg faillit mettre l’Europe en feu. La conférence de Londres, réunie pour régler cette question, décida le démantèlement de la forteresse qui formait le principal objet de la compétition. L’empereur s’engageait ainsi de plus en plus dans la voie qui devait le conduire à Sedan. Il avait d’ailleurs une pleine confiance en sa force, car, dans son discours du 23 janvier aux Chambres, il s’était écrié : « Les ressources militaires de la France sont désormais à la hauteur de nos destinées dans le monde. »

L’esprit public, de plus en plus excité, devenait de plus en plus menaçant. Les ouvriers, longtemps indifférents aux questions politiques et sociales, commençaient à discuter leurs intérêts généraux.

Au commencement de 1868, l’Association internationale des travailleurs avait fait des progrès fort remarquables. Le gouvernement, suivant sa politique équivoque, ne vit d’abord dans cette coalition qu’un moyen de contenir la bourgeoisie en l’effrayant, et commença par la favoriser sous main ; puis, par un de ces retours qui lui étaient familiers, il en eut peur et essaya de la détruire. Le procès qu’il intenta à quelques-uns de ses membres ne servit qu’à en augmenter le nombre

Tout à coup, un nom presque oublié fut répété dans tout Paris et y causa une vive émotion : celui du représentant Baudin, l’une des plus nobles victimes du 2 décembre, rappelé au souvenir de tous par un livre de M. Ténot. Une foule nombreuse, poussée comme par un mot d’ordre, se pressa, le 2 novembre 1868, autour de sa tombe, à Montmartre. La police intervint au milieu de ces manifestations, un procès eut lieu, procès maladroit, procès terrible, où l’Empire entendit sa condamnation définitive. Un jeune avocat alors inconnu, Gambetta, chargé de la défense des accusés, prononça cet éloquent réquisitoire, après lequel toute la France démocratique fit entendre l’arrêt fatal. C’en était fait de l’Empire.

M. Rouher sentit la gravité de la situation ; il imagina un remède hardi, mais que les gouvernements démocratiques sont seuls capables de supporter : il conseilla à l’empereur de donner à l’opinion une liberté presque entière. Était-ce que M. Rouher eut confiance en la liberté ? Non, sa pensée, qu’il a exprimée presque ouvertement devant le Corps législatif, était qu’il fallait dégoûter l’opinion de la liberté en lui donnant le spectacle de ses excès. Dans les conceptions les plus larges de ces hommes, il y avait toujours un côté mesquin : M. Rouher comptait sur des désordres qui effrayeraient les intérêts et influenceraient en faveur du gouvernement les prochaines élections.

Elles eurent lieu les 23 et 24 mai avec un entrain qui réjouissait les amis de la liberté, mais qui inspirait des craintes sérieuses au gouvernement. Cette fois encore, la liste de l’opposition passa tout entière à Paris. Le résultat, même dans les départements, parut assez défavorable aux yeux du souverain pour qu’il se crût obligé d’écrire à M. de Mackau, l’un des élus, une lettre bizarre, dans laquelle il déclarait « qu’un gouvernement qui se respecte ne doit céder ni à la pression, ni à l’entraînement, ni à l’émeute. » En d’autres termes, il promettait de s’entêter contre tout projet de réforme. Mais l’entêtement, qui peut passer, après tout, pour un signe de force, n’était désormais plus possible à cette âme énervée ; dans son discours d’ouverture des Chambres, cet homme, si résolu à résister à tout entraînement, adopta à peu près le programme du tiers parti, et, dans son message du 11 juillet, il déclara qu’il croyait utile d’aller au-devant des aspirations populaires. Il est vrai que, dans le premier de ces documents, il avait dit ; « La France veut la liberté, mais avec l’ordre. L’ordre, j’en réponds. » Menace peu déguisée, mais impuissante

En somme, les élections générales de 1869 n’augmentaient pas cependant dans une très-forte proportion la force numérique de l’opposition dans l’Assemblée ; mais les vivacités extrêmes de la lutte, le caractère de certaines nominations, à Paris surtout, la lassitude d’un certain nombre de députés jusque-là complaisants, lassitude dont on avait déjà remarqué les signes alarmants, toutes ces causes réunies jetèrent le gouvernement dans une véritable anxiété. Le chef de l’État, miné par la maladie, se sentant ou se croyant menacé d’une fin prochaine, songea à la régence inévitable ; il prévit les explosions possibles, à l’heure de sa mort, du sentiment populaire trop longtemps comprimé, et, pour dompter encore une fois l’esprit public, il tenta une aventure toujours dangereuse pour les gouvernements despotiques, il voulut faire de nouvelles concessions. Le ministère Ollivier fut formé et baptisé du nom un peu ambitieux de ministère libéral (2 janvier). Si ce ne fut pas une grande conquête pour la liberté, ce fut au moins un terrible coup de massue pour les impérialistes autoritaires. Venu de très-loin au bonapartisme, M. Ollivier pouvait ne pas gouverner mieux que les Rouher et les Persigny, mais il devait gouverner autrement. Il s’associa MM. Daru, Chevandier de Valdrôme, Louvet, Maurice Richard, le général Lebœuf, l’amiral Rigault de Genouilly, et par un coup qui fut jugé plus hardi que les autres, imposant à l’empereur un sacrifice qui dut lui coûter énormément, il renversa M. Haussmann, préfet de la Seine ; il est vrai qu’il le remplaça par M. Chevreau.

Le plan que suivit plus tard le nouveau ministère était-il réglé d’avance au moment de sa nomination ? Le plébiscite et la guerre d’Allemagne faisaient-ils partie du programme tracé par M. Ollivier ou à M. Ollivier ? En présence des nombreuses preuves d’effarement que donna le gouvernement à cette époque, il est permis d’en douter. Peut-être ces moyens extrêmes ne furent-ils inspirés que par les embarras nouveaux et imprévus que l’Empire constitutionnel vit bientôt naître sous ses pas. Le ministère dit libéral, qui pouvait passer aux yeux de l’empereur pour une concession énorme, fut accueilli par l’opposition avec un sourire de dédain ; il était ruiné dans l’opinion avant même d’avoir vu le jour. L’opinion avait entrevu un avenir de liberté ; c’était bien d’Émile Ollivier qu’il s’agissait !

Tout à coup, une incroyable nouvelle vint surexciter les esprits : un prince de la famille impériale, fort connu par la violence de son caractère, venait, dans sa maison d’Auteuil (10 janvier), de donner la mort à Victor Noir, un jeune rédacteur de la Marseillaise, et de tirer un second coup de feu sur un autre journaliste, Ulric de Fonvielle, L’empereur se montra sévère : il déclara que justice serait faite et renvoya son cousin.... devant une haute cour. À tort ou à raison, le public pensait que ce n’était pas du haut jury de Tours que pourrait venir un jugement impartial. L’accusé fut acquitté, bien qu’il avouât avoir tué Victor Noir et qu’il ne fût ni prouvé ni probable que celui-ci eût commis, comme la défense le prétendait, un acte de provocation. Sans la sagesse de Rochefort et de Delescluze, qui, à grand’peine, réussirent à calmer les esprits au moment des funérailles, une émeute terrible pouvait éclater à Paris.

L’attitude prise en cette circonstance par Rochefort aurait dû lui concilier les sympathies du Corps législatif ; cependant, le 17 janvier, l’Assemblée n’en autorisa pas moins, presque à l’unanimité, des poursuites contre lui, pour un article écrit, sous le coup de la douleur, au lendemain de la mort de son ami et collaborateur Victor Noir. Condamné à six mois de prison et 3,000 fr. d’amende, il fut arrêté, le 7 février, à la porte de la salle de la Marseillaise. Ce fut le signal d’une émeute : Flourens, qui présidait une réunion publique dans la salle, entraîna son auditoire dans la rue et éleva une première barricade ; quelques autres furent construites dans le faubourg du Temple. Elles furent enlevées par la police. Le lendemain, nouvelle échauffourée rue Saint-Maur et sur les boulevards, où les agents de police assommèrent à coups de casse-tête bon nombre de citoyens paisibles. Mais la révolution n’était pas prête et plus d’une occasion devait être offerte à ce gouvernement de fournir les preuves les plus complètes de son incapacité.

L’annonce du programme Ollivier parut le 21 mars, sous la forme d’une lettre de l’empereur à son garde des sceaux. Napoléon y proclamait la nécessité des grandes réformes libérales qui devaient, dans sa pensée, affermir l’Empire ébranlé et assurer la facile transmission de la couronne à son fils. Il posait d’abord la future constitution comme la borne infranchissable où devait s’arrêter « le désir immodéré de changement qui s’était emparé de certains esprits, et qui inquiétait l’opinion en créant l’instabilité. » Prélude peu rassurant pour les amis du progrès ! Par cette lettre, le chef de l’État invitait M. Ollivier à préparer un projet de constitution. Selon toute apparence, ce projet était prêt d’avance ; il ne fut rendu public que le 20 avril, jour où un sénatus-consulte fut présenté par le ministère à l’approbation de la Chambre haute. En résumé, ce fameux projet se réduisait à ceci : Règles de la succession au trône ; initiative des lois partagée par l’empereur, le Sénat et le Corps législatif ; tarifs de douane internationaux réglés désormais par des lois ; choix des sénateurs restreint à certaines catégories de citoyens déterminées pur le sénatus-consulte ; nomination des sénateurs limitée à un maximum de vingt par an et leur nombre total fixé, au maximum, aux deux tiers des membres du Corps législatif ; droit de recevoir des pétitions étendu au Corps législatif ; nécessité d’un plébiscite pour toute modification à apporter à la constitution. On voit par là que la grande réforme annoncée avec tant de fracas ressemblait fort à une mystification. Au reste, M, de Persigny l’a résumée d’une façon plus vive : « L’empereur, disait-il, garde tout son pouvoir ; il a tous les pouvoirs de l’Empire autoritaire en créant l’Empire libéral. » Malgré l’innocuité d’un pareil projet, le sénatus-consulte ne rencontrait guère au Sénat que des répugnances et des oppositions plus ou moins déguisées, ce qui n’empêcha pas cette assemblée de le voter avec un grand ensemble. L’opposition, à la Chambre des députés, avait réclamé inutilement le privilège de discuter le projet. Un des articles de la nouvelle constitution exigeait qu’elle fût soumise à la ratification du peuple. Le plébiscite fut donc annoncé à la France le 23 avril, par une proclamation où l’empereur exposait avec quelque naïveté le double but qu’il se proposait : Couper court à tout changement ultérieur en fixant d’une manière définitive les destinées du pays, et « rendre plus facile la transmission de la couronne à son fils. » La formule du plébiscite était celle-ci : « Le peuple approuve les réformes libérales opérées dans la constitution depuis 1860 par l’empereur, avec le concours des grands corps de l’État, et ratifie le sénatus-consulte du 20 avril 1870. »

Le peuple était donc appelé à faire une réponse unique à deux questions différentes. Mais les débats publics eurent bientôt placé plus haut la question, et la lutte fut directement et uniquement ouverte entre les ennemis et les partisans de l’Empire. Le chef du cabinet, du haut de la tribune, accepta lui-même ce terrain. Les manœuvres ordinaires, tendant à exercer une pression sur les votes, commencèrent aussitôt. Déjà, dans sa proclamation, l’empereur avait évoqué le spectre de la révolution ; ses agents ne se firent pas faute d’exhiber l’hydre de l’anarchie. Il fallait, comme dans tous les plébiscites, choisir entre le gouvernement et l’abîme. À tout ce système de pression plébiscitaire il manquait un complot : la police en trouva un. Le gouvernement tira de ce complot, venu à point nommé, le plus grand parti auprès des populations qui, comme le taureau stupide, se jetèrent sur le drapeau rouge qu’on leur tendait. L’effet produit, le procès s’instruisit paisiblement, fut déféré à la haute cour instituée à Blois et ne fut jugé qu’au mois d’août suivant. Quant au plébiscite, sur lequel les républicains avaient eu d’ailleurs le tort de se diviser, les uns conseillant le vote et les autres l’abstention, il était dès lors facile d’en prévoir l’issue : 7,336,434 oui se déclarèrent pour la conservation de l’Empire ; 1,560,709 non en demandèrent le renversement. Toutefois, ces chiffres, si favorables au premier abord, donnaient lieu à quelques réflexions sérieuses : la cause impériale avait perdu bon nombre de voix depuis le dernier plébiscite et, de plus, la majorité était acquise aux opposants dans le département de la Seine. M. Ollivier, en définissant la victoire plébiscitaire un Sadowa à l’intérieur, ne triomphait peut-être pas tant qu’il affectait de le dire, et quand M. Schneider, président du Corps législatif, étant venu féliciter l’empereur sur le résultat du plébiscite, celui-ci lui répondait : « Nous devons plus que jamais envisager l’avenir sans crainte, » Napoléon III cherchait à paraître plus rassuré qu’il ne l’était réellement. La vérité est que, malgré cette apparente confiance, les auteurs du plébiscite songeaient déjà à un autre moyen de consolider cet Empire, que Napoléon III, dans cette même réponse à M. Schneider, avait déclaré « affermi sur sa base. » Une guerre heureuse, une extension des frontières, le Rhin français, paraissaient aux conseillers des Tuileries devoir être merveilleusement efficaces pour opérer le résultat voulu. Napoléon, honteux de son inaction pendant la guerre de 1866, caressait depuis cette époque l’idée d’une lutte contre la Prusse. En quelques semaines, la France fut jetée dans une guerre inattendue par l’incident de la candidature du prince de Hohenzollern au trône d’Espagne. Les ministres assurèrent qu’on était prêt pour la lutte dont Émile Ollivier déclara accepter « d’un cœur léger » la responsabilité. Le maréchal Lebœuf affirma que la guerre pourrait durer deux ans sans qu’on eût même besoin d’acheter un bouton de guêtre. Pendant ce temps, l’excitation est répandue sur tous les points du territoire ; les théâtres chantent la Marseillaise et le Rhin allemand ; des bandes soudoyées parcourent les boulevards aux cris de : À Berlin ! à Berlin ! Le 15 juillet, la déclaration de guerre est notifiée et, deux jours plus tard, une proclamation de l’empereur annonce qu’il va se mettre, avec son fils, à la tête de son armée.

Nous n’avons pas à recommencer ici le récit de cette campagne déplorable, ridiculement commencée à Sarrebrück et si cruellement terminée sous les murs de Paris ; c’est trop d’avoir raconté une fois ces douloureux événements (v. guerre de 1870-1871). L’empire avait fini à Sedan ; en rendant son épée, Napoléon déposait sa couronne. Ce qu’on a appelé la révolution du 4 septembre (v. septembre) ne fut que la conséquence de cet acte, auquel l’Assemblée de Bordeaux devait donner une consécration solennelle, en prononçant la déchéance le 28 février 1871.

Il ne nous reste donc plus qu’à reprendre la courte et peu intéressante biographie de Louis-Napoléon Bonaparte après le désastre de Sedan. Par ordre du roi de Prusse, le prisonnier fut dirigé, à travers la Belgique, sur le château de Wilhelmshœhe, où le gouvernement prussien le fit traiter en souverain régnant. Son rôle naturel eût été de chercher à s’y faire oublier ; il crut devoir un jour prendre la parole, en adressant à un Anglais, sir J. Burgoyne, une lettre destinée à la publicité. Nous en citons la plus grande partie, parce qu’elle contient cet aveu, peu nécessaire, mais fort curieux, que le correspondant de sir Burgoyne avait sacrifié à des considérations politiques, c’est-à-dire dynastiques et personnelles, l’intérêt, peut-être le salut de la France :

« Wilhelmshœhe, le 29 octobre 1870.

« Mon cher sir John, vous qui êtes le Moltke de l’Angleterre, vous aurez compris que tous nos désastres viennent de cette circonstance que les Prussiens ont été plus tôt prêts que nous, et que, pour ainsi dire, ils nous ont surpris en flagrant délit de formation. L’offensive m’étant devenue impossible, je me suis résolu à la défensive ; mais, empêché par des considérations politiques, la marche en arrière a été retardée, puis devenue impossible. Revenu à Châlons, j’ai voulu conduire la dernière armée qui nous restait à Paris, mais là encore des considérations politiques nous ont forcés à faire la marche la plus imprudente et la moins stratégique, qui a fini par le désastre de Sedan. Voici en peu de mots ce qu’a été la malheureuse campagne de 1870. Je tenais à vous donner ces explications, parce que je tiens à votre estime,

« En vous remerciant de votre bon souvenir, je vous renouvelle l’assurance de mes sentiments affectueux.

« Napoléon. »

Peu de temps après, on publia sous son nom une sorte de manifeste dans lequel il conseillait à la France de faire la paix et à M. de Bismark de l’accepter ; nous voulons douter que ce morceau véritablement honteux soit de lui. On a même dit qu’il avait entrepris, sous des pseudonymes, une véritable justification de sa conduite dans les journaux anglais. Il est plus probable qu’il était, dès lors, incapable de toute espèce de justification et de travail intellectuel. Aussi, quand le commandant de l’armée de Metz voulut faire naître des négociations entre les autorités allemandes et le gouvernement déchu, qu’il continuait à regarder comme seul légitime, ce fut à Eugénie, et non à Napoléon, qu’il adressa ses émissaires.

Le prisonnier de Wilhelmshœhe prit encore une fois la parole, après la paix, pour recommander à Mac-Mahon de veiller à l’avancement des officiers de Sedan. Il partit ensuite pour l’Angleterre et alla se fixer, avec son fils et sa femme, à Chiselhurst, dans les environs de Londres. Il eut le tort de laisser s’établir autour de lui un foyer de conspiration bonapartiste ; nous disons qu’il en eut le tort, mais peut-être n’en eut-il pas conscience, bien qu’on cite de cette époque un grand nombre de documents qu’il aurait rédigés ou tout au moins inspirés ou signés. C’est d’abord une brochure, la Campagne de 1870 ; causes qui ont amené la capitulation de Sedan, simple paraphrase de la lettre à sir Burgoyne. C’est ensuite la protestation adressée au président de l’Assemblée contre le décret de déchéance porté à Bordeaux, protestation dans laquelle, suivant le système adopté par le parti, la responsabilité de la guerre est rejetée sur le sentiment national. C’est une autre protestation dans le même sens adressée aux généraux, et qui ressemble à une excitation à la révolte, etc., etc. Faut-il croire que Napoléon, déjà malade, est l’auteur de toutes ces élucubrations, ou faut-il les attribuer à l’entourage remuant dont il était obsédé ? Nous inclinons à penser que les ambitions dont il était encore le centre nécessaire ont beaucoup trop tourmenté ses derniers jours.

Sa fin approchait en effet. Vers les derniers jours de décembre 1872, on apprit à Paris qu’il était très-gravement malade. Sa maladie, une affection de la vessie, déjà depuis longtemps connue, s’exaspéra subitement, et l’on finit par reconnaître d’une manière certaine l’existence d’un calcul urinaire. Deux opérations successives furent tentées, qui passèrent pour avoir complètement réussi ; mais, après la seconde, il expira presque subitement, le 9 janvier 1873, à 9 heures 45 minutes du matin.

Il était dit que Louis-Napoléon Bonaparte devait finir sa vie privée comme il avait commencé sa vie publique, par le ridicule. À ses funérailles, qui eurent lieu le 15 janvier, à Camden-House, 500 Français environ étaient venus représenter, à ce qu’ils prétendaient, les regrets de la France entière. Dans cette troupe de fidèles figuraient une trentaine d’ouvriers ou de prétendus ouvriers dépenaillés, affublés pour la circonstance de blouses sales et de paletots en loques ; ils étaient chargés de figurer au convoi la démocratie française.

Napoléon III repose à Chiselhurst ; si la France, qui, grâce aux Bonapartes, a vu par trois fois son sol envahi, lui doit une épitaphe, ce ne peut être que celle-ci : Napoléon le Dernier !

Jugements, opinions et notes.

L’HOMME ; SON PORTRAIT.

La littérature impérialiste nous fournit tout d’abord ce portrait, que les amateurs se rappellent avoir vu dans le Constitutionnel.

Le front est élevé et large, soigneusement modelé : comme dans un palais, c’est le fronton qui est le plus étudié et le plus significatif...

Sous son apparence unie, les facultés en sont aussi nombreuses et aussi inexplicables pour l’ignorance que les rouages et les cylindres à l’intérieur d’un chronomètre...

Il n’a pas de hâte avec les événements qu’un peuple impatient voudrait précipiter. C’est à ceux qui attendent le Messie d’être pressés ; le Messie était calme et radieux. Il voit les célébrités dépliées à ses pieds et n’en choisit aucune qui pourrait lui faire envie...

Sans vanité, il laisse attribuer aux autres l’action qu’il a dirigée et laisse complimenter l’armure pur ceux qui n’ont pas reconnu le bras. Il permet aux nombreux wagons qui le suivent à la file de faire tout le bruit et toute la poussière possibles sur la voie ; il se contente d’être la machine qui les mène...

L’œil est petit et grand à la fois ; c’est à n’y rien comprendre. Le regard n’y est pas ; c’est comme le jour sans soleil des belles matinées d’hiver. Cet œil est le puits de science, qui sait tout et ne dit rien, de cette grande figure diplomatique.

Le nez a la courbure d’un bec d’aigle ; il est un peu long, comme il devrait être chez tous ceux qui doivent se mêler des affaires des autres.

La lèvre, discrète aux coins, s’abaisse comme un pont-levis pour laisser passer, comme de la forteresse d’une intelligence bien gardée et bien approvisionnée, l’éloquence la plus large et la mieux armée.

Le buste est long, droit et fier ; les jambes semblent attendre que le cheval vienne exhausser le cavalier.

Les pieds, bien écartés en dehors, divergent leurs pointes élégamment. D’un geste hardi, il a chargé César sur ses épaules, comme Énée portait Anchise, ce qui témoignait autant en faveur de sa piété filiale que de sa force réelle... (Le Constitutionnel.)

... Il était de taille moyenne ; son visage ne reproduisait en rien le type connu de Napoléon Ier ; il n’y avait même pas là un air de famille. Des cheveux châtain clair, peu abondants, des yeux d’un gris bleu, petits et d’un ovale allongé, un nez aquilin et très-prononcé, des moustaches épaisses retombant sur la bouche et dont les extrémités n’étaient point alors, comme elles le furent depuis, amincies, roulées et prolongées à la hongroise ; tels étaient les principaux, détails qui frappaient à première vue. Mais, lorsqu’on s’arrêtait un instant à considérer attentivement cette tête plus développée en hauteur qu’en largeur, c’est-à-dire plus anguleuse que carrée, on remarquait de suite que toute la physionomie en était dans les yeux, quoique, par le fait, ces yeux glauques n’exprimassent rien de précis, d’affirmatif, de certain. Perdus dans le vague et n’indiquant la pensée intime que par certaines lueurs passagères, si rares qu’il eût été superflu de compter sur elles pour deviner ou surprendre les désirs, les intentions, les espérances du personnage, ces yeux, qui rappelaient beaucoup, pour la nuance et pour la forme, ceux de la reine Hortense, me parurent, tout d’abord, devoir être en politique une force immense, un inappréciable avantage. Quoique, tout d’abord, l’impression produite par Louis-Napoléon ne fût pas favorable, cependant ses yeux et sa taciturnité me donnaient beaucoup à réfléchir, tandis que je descendais l’escalier de l’Élysée. « Il y a peut-être là un homme d’État, » me disais-je... Hélas ! (Vte de Beaumont-Vassy, Mémoires secrets du XIXe siècle.)

SON CARACTÈRE.

Un physiologiste anonyme vient de livrer à l’attention publique un travail d’un genre spécial qui ajoute un trait nouveau, certain, expressif, à ce que nous avions appris d’autre part. Par une suite d’inductions savantes, ce maître raisonneur a pu deviner les moindres particularités, congéniales et acquises, de l’être physique chez Napoléon III.

Nous ne voulons prendre de ses conclusions qu’un point : le tempérament de l’empereur est lymphatico-nerveux. Il le tient de sa mère.

Les nerfs et la lymphe se mêlent donc chez lui, comme il arrive souvent chez les femmes de notre Occident européen ; ce qui éclaire un mot connu de Mme Gordon. On lui demandait, par manière de plaisanterie, si elle aimait Louis-Napoléon : « Je l’aime politiquement, » répondit-elle avec un sourire. Et elle ajouta : « À dire vrai, il me fait l’effet d’une femme. »

Là où les nerfs dominent, l’intelligence est facile, compréhensive, féconde en projets, l’imagination portée au plaisir.

Si c’est la lymphe, l’esprit est lent, les sens sont obtus, et, comme on l’a dit, il faut les écorcher pour les chatouiller.

Supposez unis ces éléments : de leur fusion naît un nouveau caractère qui participe des deux principes et les modifie l’un par l’autre. Alors un homme est tout ensemble intelligent et gourd, téméraire et calculateur, • modeste et fastueux, preste et tardif, voluptueux et insensible, mystique et sceptique, curieux et indifférent, mobile et tenace, indiscret et secret, crédule et méprisant, affable et hautain, résistant et blet, balbutiant et verbeux, glorieux et insouciant ; il peut vous tenir et vous lâcher ; on le tient et il vous échappe ; on le noie et il surnage ; on le domine et il domine. Au total, une personnalité qui serait confuse, sans une idée qui ramasse toutes ses propriétés divergentes en un objet unique : vivre.

Ajoutez à cela l’idée d’une place, d’un rang, d’une élévation, où la vie lui semble commode et flatteuse, vous avez le personnage complet.

Ce n’est pas notre faute si l’homme que nous avions à décrire se trouve ainsi complexe. Il est tel et le voilà.

Dès lors, vous avez l’explication de tout son règne qui, pareil à la manière d’opérer de certains négociants, paye l’arriéré ou le néglige, solde à temps ou prend des délais, laisse protester ou conteste l’obligation. (A. Morel, Napoléon III.)

Avant le 2 décembre, les chefs de la droite disaient volontiers de Louis Bonaparte : C’est un idiot. Ils se trompaient. Certes, ce cerveau est trouble, ce cerveau a des lacunes, mais on peut y déchiffrer, par endroits, plusieurs idées de suite et suffisamment enchaînées. C’est un livre où il y a des pages arrachées. Louis Bonaparte a une idée fixe, mais une idée fixe n’est pas l’idiotisme. Il sait ce qu’il veut et il y va ; à travers la justice, à travers la loi, à travers la raison, à travers l’honnêteté, à travers l’humanité, soit ; mais il y va. Ce n’est pas un idiot ; c’est un homme d’un autre temps que le nôtre. Il semble absurde et fou, parce qu’il est dépareillé. Transportez-le au XVIe siècle, en Espagne, et Philippe II le reconnaîtra ; en Angleterre, et Henri VIII lui sourira ; en Italie, et César Borgia lui sautera au cou. Il y a en lui du moyen âge et du Bas-Empire. Ce qu’il fait eût semblé tout simple à Michel Ducas, à Romain Diogène, à Nicéphore Botoniate, à l’eunuque Narsès, au Vandale Stilicon, à Mahomet II, à Alexandre VI, à Ezzelin de Padoue, et lui semble tout simple à lui. Seulement, il oublie ou il ignore que, aux temps où nous sommes, ses actions auront à traverser ces grands effluves de moralité humaine, dégagés par nos trois siècles et par la Révolution française, et que, dans ce milieu, ses actions prendront leur vraie figure et apparaîtront ce qu’elles sont, hideuses. (Victor Hugo, Napoléon le Petit.)

Le 1er décembre, tous les rapports des agents s’accordaient à dire que les partis allaient se donner la main pour mettre Louis-Napoléon à Vincennes et proclamer sa déchéance.

Il était habile, en semblable circonstance, de ne rien changer aux habitudes de l’Élysée, et c’était assurément le meilleur moyen d’écarter les soupçons. La réception du lundi 1er décembre ne différait donc en rien de celles que le prince-président avait données jusque-là, et tous ceux qui, comme moi, ont assisté à cette soirée en ont gardé un profond et fidèle souvenir. Les ambassadeurs et les ministres étrangers, les représentants napoléoniens, un grand nombre de fonctionnaires militaires ou civils, beaucoup de jeunes et jolies femmes encombraient, comme de coutume, les salons et la galerie du rez-de-chaussée ; mais, par une disposition particulière, la pièce du fond, qui servait de salle du conseil et dans laquelle on remarquait un portrait du jeune empereur d’Autriche, François-Joseph, était hermétiquement fermée. Ce détail me frappa tout d’abord lorsque, à neuf heures et demie, j’arrivai moi-même à l’Élysée. Cependant je n’en conclus à rien de sérieux et de politique. Je pensais bien qu’une crise était prochaine, mais je ne supposais pas qu’elle fût aussi imminente et que quelques heures seulement nous en séparaient. Après avoir assez longuement causé avec plusieurs représentants, je vins dans le salon où se trouvait le prince, entouré de diplomates et de dames. Son attitude était pleine d’aisance, mais je remarquai sa pâleur et ses traits plus fatigués que de coutume. On a dit que le visage de Louis-Napoléon était impassible et enjoué ce soir-là ; c’est absolument faux. Les traits du prince étaient, du moins à l’heure où j’arrivai à l’Élysée, visiblement altérés, soit par lassitude, soit par émotion contenue ; mais son aisance et la liberté d’esprit avec laquelle il parlait à son entourage pouvaient faire attribuer à la fatigue seule l’altération que, dès le premier moment, j’avais remarquée dans ses traits. À dix heures moins quelques minutes, le prince se dirigea vers la porte fermée du salon que j’ai mentionné tout à l’heure. En passant près de moi, il me donna une poignée de main, mais sans parler, et disparut aussitôt, suivi presque immédiatement de M. de Maupas, le préfet de police. Il était assez ordinaire de voir le président se retirer de bonne heure et rentrer ainsi brusquement dans ses appartements privés. Son départ n’étonna donc personne. C’était toujours dans les habitudes de l’Élysée. La foule s’écoula peu à peu, les bruits s’éloignèrent ; les flambeaux s’éteignirent et, bientôt, la seule lumière qui brillât dut éclairer une scène vraiment émouvante et singulière : Louis-Napoléon, ouvrant un tiroir secret de son bureau avec la petite clef qu’il portait ordinairement attachée à la chaîne de sa montre, sortit trois paquets cachetés destinés aux trois personnages qui l’entouraient, MM. de Morny, de Saint-Arnaud et de Maupas. Il donna le premier à M. de Morny ; ce paquet contenait 500,000 fr. et la nomination de ministre de l’intérieur. Le deuxième paquet fut remis à M. de Maupas ; il renfermait la liste des représentants, chefs de parti et journalistes qu’il s’agissait d’arrêter, plus 500,000 fr. Le troisième paquet, un peu plus volumineux que les autres, fut remis au général Saint-Arnaud ; il contenait 2 millions dont 500,000 fr. pour le ministre de la guerre et le reste destiné à être distribué, suivant un état annexé qui englobait tous les grades, depuis le général jusqu’au simple soldat. Les généraux de division devaient recevoir 10,000 fr., les généraux de brigade 6,000 fr., les colonels 2,000 fr. et ainsi de suite, jusqu’aux caporaux et soldats, qui devaient toucher 10 fr. et 5 fr. Ces sommes n’étaient pas offertes comme gratification, mais comme indemnité en cas de prolongation de la lutte. Je tiens ces curieux détails de source certaine. (Ces sommes étaient prises sur les 50 millions que le président avait obligé la Banque de France de lui avancer. Elle y consentit moyennant qu’elle aurait le droit d’augmenter son capital de 600 millions.) (Vicomte de Beaumont-Vassy, Mémoires secrets du XIXe siècle, 1874.)

... Il faut avouer qu’il n’avait pas été heureux dans ses recherches matrimoniales, lorsqu’il vit pour la première fois la belle Mlle Eugénie de Montijo. Une chose assez singulière, c’est qu’une des princesses demandées, mais qui déclinèrent l’honneur qu’on voulait leur faire, n’était autre qu’une fille du prince de Hohenzollern-Sigmaringen, et que cette union, si elle se fût conclue, eût introduit Napoléon III dans la famille de Guillaume de Prusse. Mlle de Montijo, fort connue comme jolie femme dans le monde européen, n’était plus de la première jeunesse lorsque l’empereur l’invita, avec sa mère, au palais de Compiègne ; mais elle avait conservé ces charmes hors ligne qui devaient, grâce au tempérament particulier de Napoléon III, la conduire à l’autel et mettre une couronne sur ses beaux cheveux. L’entourage ne crut d’abord qu’à une affaire de galanterie, et, en effet, la chose était probable ; mais lorsqu on vit que l’aventure tournait au sérieux, les avis opposés se firent jour, et on en vint aux supplications. M. de Persigny, qui, détail peu connu, tutoyait l’empereur lorsqu’ils étaient seuls, le prit un jour par le bouton de l’habit et lui dit avec colère : « Ce n’était, en vérité, pas la peine que tu fisses le Deux décembre pour finir comme cela. » M. de Morny, plus maître de lui, mais non moins sévère, invoquait la raison d’État et redoutait le qu’en dira-t-on ? de l’Europe. Cependant Louis-Napoléon demeurait inflexible, et bientôt on comprit qu’il n’y avait plus qu’à s’incliner devant sa volonté. Rien de plus admissible, d’ailleurs, la condition du rang princier une fois écartée, que sa préférence pour la belle et brillante Eugénie, qui se montrait dans les exercices équestres de la plus gracieuse habileté, même à côté de la marquise de Contades, fille du maréchal de Castellane, intrépide amazone, dont l’esprit et la verve étaient à bon droit renommés au milieu de cette cour naissante, et qui même avait, dit-on, recommandé au choix de l’empereur quelques-uns des futurs titulaires de la maison civile, tels que chambellans et écuyers. Le mariage, quel qu’il fût, du reste, était devenu chose utile pour Napoléon III, ne fût-ce que pour l’arracher aux habitudes de l’orgie intime, qui auraient pu facilement produire des scandales publics. (Vicomte de Beaumont-Vassy, Mémoires secrets du XIXe siècle, 1874.)

Sa Majesté Impériale, qui m’avait appelé plusieurs fois pendant ce temps, me fit mander le 14, au matin, dans son cabinet. M. Pietri y arriva, pour donner connaissance d’une lettre que Kelsch écrivait à Mazzini, pour lui annoncer que l’empereur serait assassiné dans deux jours. Malgré les prières du préfet de police, qui voulait faire arrêter Kelsch immédiatement, Napoléon refusa, m’ordonnant seulement de changer de cheval pour la sortie, à deux heures, qui aurait lieu comme à l’ordinaire vers le bois de Boulogne.

À l’heure indiquée, pendant que Kelsch, en casquette, bottes à l’écuyère, jaquette verte, sous laquelle il perçait quelque chose, faisait caracoler son cheval, l’empereur et M. Fleury arrivaient sur la place de la Concorde. En les voyant, Kelsch se porta au triple galop vers eux, qui, voyant cela, prirent l’avenue de l’Étoile à fond de train. J’eus le temps de dire aux jockeys de serrer de près l’empereur et de ne laisser passer personne devant eux. En arrivant au bois de Boulogne commença un steeple-chase furibond. Murs, ruisseaux, allées, lacs furent tournés et franchis au triple galop. Les promeneurs qui nous voyaient passer disaient que le chef de l’État était ou fou ou ivre...

Hélas ! il n’était ni l’un ni l’autre... mais il avait peur pour sa vie. Après trois heures d’une course effrénée, nous passions la porte Maillot pour rentrer aux Tuileries. En passant par l’avenue de l’Étoile, nos chevaux étaient blancs d’écume. En remontant l’avenue, celui de Kelsch refusa de marcher, malgré les éperons et la cravache de son cavalier.

Quelques instants après, Napoléon, rentré dans son cabinet, appelait M. Pietri et donnait l’ordre d’arrêter Kelsch, mort ou vif. (Mémoires de Griscelli, écrits par un agent de police de l’Empire, Bruxelles, 1868.)

L’impératrice du Mexique, étant venue à Paris, le 8 juin 1866, pour tenter auprès de Napoléon III une dernière démarche et le décider à remplir les engagements qu’il avait pris envers son mari, finit par obtenir de lui une entrevue. Elle lui remit un mémoire rédigé par l’empereur du Mexique ; Napoléon promit une réponse pour le 24 juin.

Ici nous cédons la plume à M. Taxile Delord :

« Lorsque Charlotte revint à Saint-Cloud, le 24, le mémoire de Maximilien était sur la table de l’empereur, qui le prit et le lui remit sans rien ajouter ; l’impératrice lui demanda quelle résolution il comptait prendre à l’égard du Mexique. Elle était en présence d’un interlocuteur qu’il n’était pas toujours facile de faire parler, mais le silence seul était une réponse. L’impératrice recourut aux larmes et aux prières ; n’obtenant rien, elle somma Napoléon III de tenir ses engagements d’honneur avec son mari. Napoléon III, en effet, pour décider Maximilien à accepter la couronne, lui avait écrit en 1864 deux lettres qui contenaient la promesse de ne pas abandonner le futur empereur jusqu’à l’achèvement de son œuvre. L’impératrice, qui en avait les copies, obligea en quelque sorte Napoléon III à les lire ; celui-ci les parcourut d’un œil distrait et les rendit à Charlotte en disant : « J’ai fait pour votre mari tout ce que je pouvais faire, je n’irai pas plus loin. » La jeune femme, se levant pâle d’indignation, lui lança ces mots en partant : « J’ai ce que je mérite ; la petite-fille de Louis-Philippe d’Orléans n’aurait pas dû confier son avenir à un Bonaparte ! » (Taxile Delord, Histoire du second Empire.)

MŒURS IMPÉRIALES.

Le vicomte de Beaumont-Vassy, qui a occupé divers postes diplomatiques sous le second Empire, et qui a connu particulièrement Napoléon III, donne de curieux détails sur ses habitudes intimes, principalement sur son penchant à la galanterie. « Sous ce rapport, dit-il dans ses Mémoires secrets du XIXe siècle, il avait été singulièrement précoce : à treize ans, il avait eu sa première aventure, aventure bien subalterne d’ailleurs. Plus tard, brûlant d’une belle passion pour une dame de Florence, il s’était rendu chez elle déguisé en fleuriste, ce qui ne lui avait pas réussi et, grâce au scandale, l’avait même contraint de quitter la ville. Ce fut aussi en Italie qu’il fit la connaissance de Mme Gordon, actrice d’un certain mérite et qui ne manquait pas de beauté. Louis Bonaparte, à qui cette femme devait être utile dans l’accomplissement ultérieur des projets politiques qu’il méditait dès lors, mit tout en œuvre pour réussir auprès d’elle et vaincre les obstacles qu’il rencontra tout d’abord. Il l’enveloppa dans un véritable réseau de séductions et de promesses ; il exploita habilement toutes ses qualités natives, son bon cœur, sa confiance naïve, son esprit aventureux et chevaleresque et jusqu’à son admiration enthousiaste pour Napoléon Ier. Rien ne coûta à cette nature aimante et sympathique ; elle devint un des agents les plus actifs de la conspiration de Strasbourg et entreprit plusieurs voyages, tant à Paris qu’à Fribourg et à Baden-Baden. Elle enrôla parmi les conjurés plusieurs officiers qui lui faisaient la cour et fut à la fois pour Louis-Napoléon une généreuse amie, une adroite émissaire, une maîtresse aimante et une conspiratrice courageuse. Ce qui n’empêchait pas le volage de poursuivre à la même époque des fantaisies thurgoviennes et de proposer très-sérieusement le mariage à une dame d’origine créole, qui se trouvait alors à Arenenberg. » Si vous voyagez jamais en Suisse, surtout en Thurgovie et dans la petite ville de Thun, parlez de Napoléon III, et vous verrez quelle déplorable réputation il y a laissée. Une fois au pouvoir, Louis-Napoléon s’abandonna entièrement à son penchant pour la galanterie. Quelque temps avant le coup d’État, le vicomte de Beaumont-Vassy fut invité à dîner à Saint-Cloud. « Le dîner fut triste, dit-il ; le prince était évidemment préoccupé, et la crise qu’on traversait alors motivait amplement à mes yeux ces préoccupations empreintes sur sa figure pâle. Mais que j’étais loin de compte ! J’ai su depuis quel était le sujet de ses méditations ce soir-là, et vraiment cela n’avait rien de commun avec la politique. Étrange et insaisissable personnage historique que celui-là, qui, lorsqu’on le croyait occupé des grandes affaires de l’État, ne songeait en réalité qu’aux refus très-secs de telle actrice en renom et aux moyens à employer pour prendre avec telle autre une éclatante revanche ! Les années 1850 et 1851 ont été celles où les favorites de théâtre ont régné le plus sur le prince-président. Plus tard, les dames du monde allaient avoir leur tour.... Je me retirai, non sans penser à ces mystères de Saint-Cloud sur lesquels on a publié à l’étranger des brochures scandaleuses, mais dans lesquelles tout n’était pas mensonge. » Enfin, à propos du singulier mariage de Napoléon III, mariage qui excita les rires de l’Europe et plongea ses partisans dans la consternation, M. de Beaumont-Vassy dit ce qui suit : « Le mariage, quel qu’il fût, du reste, était devenu chose utile pour Napoléon III, ne fût-ce que pour l’arracher aux habitudes de l’orgie intime, qui auraient pu facilement devenir des scandales publics. Il n’y avait pas si longtemps déjà que dans ce même palais de Compiègne, tout aussi bien qu’à Saint-Cloud, on avait vu, après boire, succéder aux jeux innocents ce que l’on nommait complaisamment la curée des dames. Voici ce que c’était : lorsque les émotions du colin-maillard étaient épuisées, l’auguste amphitryon faisait apporter une grande manne, dont le contenu, déposé sur le tapis, était recouvert d’une serge verte. On réunissait les dames, comme on rassemble les chiens autour de la nappe qui recouvre les débris du cerf ; on enlevait la serge, et alors des chefs-d’œuvre de bijouterie, bracelets, broches, boucles d’oreilles, ruisselants de diamants et de perles, éclataient en mille feux sur le tapis. Les dames, invitées à choisir, se précipitaient à genoux et se disputaient ces trésors sous les yeux de leurs admirateurs, enthousiasmés des points de vue que leur offrait un semblable spectacle. » Le mariage de Napoléon III ne moralisa guère sa cour. Dix ans après, voici ce qui se passait à Compiègne ; c’est Mérimée, un ami intime de la maison, qui le dit dans ses Lettres à une inconnue : « Nous avons en lions quatre Highlanders. C’est assez amusant de voir ces huit genoux nus dans un salon où tous les hommes ont des culottes et des pantalons collants. Hier, on a fait entrer le piper de Sa Grâce, et ils ont dansé tous les quatre de manière à alarmer tout le monde lorsqu’ils tournaient. Mais il y a des dames dont la crinoline est bien autrement alarmante quand elles montent en voiture. Nous avons joué avec succès une pièce un peu immorale, dont à mon retour je vous conterai le sujet. Nous avons ici Mlle***, qui est un beau brin de fille de cinq pieds quatre pouces, avec toute la gentillesse d’une grisette et un mélange de manières aisées et timides quelquefois très-amusant. On paraissait craindre que la seconde partie d’une charade ne répondît pas au commencement : « Cela ira bien, dit-elle, nous montrerons nos jambes dans le ballet, et ils seront contents. » Comparez ces citations de Beaumont-Vassy et de Mérimée à la lettre du 4 août 1772 qui se trouve dans la Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte Mercy d’Argenteau, avec les lettres de Marie-Antoinette et de Marie-Thérèse (Paris, 1874, in-8°) ; cette lettre du comte de Mercy raconte à Marie-Thérèse le séjour de la cour à Compiègne ; en la lisant, vous verrez que la cour de Louis XV était plus décente que celle de Napoléon III. La conclusion des indiscrétions du vicomte de Beaumont-Vassy est la suivante. Après avoir dit ce que les femmes ont coûté à Napoléon III et rappelé la fameuse miss Howard, à laquelle il donna cinq millions et demi et le titre de comtesse de Beauregard, il ajoute : « Il y aurait tout un volume à écrire sur les intrigues et les galanteries plus ou moins mystérieuses de la cour sous le second Empire. On y verrait se succéder, comme favorites, les femmes et filles de fonctionnaires ambitieux et quelquefois complices, les élégantes besoigneuses, les grandes dames étrangères et espionnes politiques, de pauvres filles très-subalternes et enfin la trop fameuse Marguerite Bellanger, qui écrivait à l’empereur : « Mon cher seigneur, je vous ai trompé ! » (Beaumont-Vassy, Mémoires du XIXe siècle.)

.....Le bal de l’hôtel d’Albe était splendide. Les costumes étaient très-beaux ; beaucoup de femmes très-jolies et le siècle montrant de l’audace. On était décolleté d’une façon outrageuse par en haut et par en bas aussi. À cette occasion, j’ai vu un assez grand nombre de pieds charmants et beaucoup de jarretières dans la valse. La crinoline est en décadence. Croyez que, dans deux ans, les robes seront courtes et que celles qui ont des avantages naturels se distingueront de celles qui n’en ont que d’artificiels. Il y avait des Anglaises incroyables. La fille de lord ***, qui est charmante, était en nymphe dryade ou quelque chose de mythologique, avec une robe qui aurait laissé toute la gorge à découvert si on n’y eût remédié par un maillot. Cela m’a semblé presque aussi vif que le décolletage de la maman, dont on pénétrait tout l’estomac d’un coup d’œil. Le ballet des Eléments se composait de seize femmes, toutes assez jolies, en courts jupons et couvertes de diamants. Les naïades étaient poudrées avec de l’argent qui, tombant sur leurs épaules, ressemblait à des gouttes d’eau. Les salamandres étaient poudrées d’or. Il y avait une Mlle Errazu, merveilleusement belle. La princesse Mathilde était en Nubienne, peinte en couleur bistre très-foncé, beaucoup trop exacte de costume. Au milieu du bal, un domino a embrassé Mlle de S..., qui a poussé les hauts cris. La salle à manger, avec une galerie autour, les domestiques en costume de pages du XVIe siècle, et de la lumière électrique, ressemblait au festin de Balthazar dans le tableau de Wrowthon. L’empereur avait beau changer de domino, on le reconnaissait d’une lieue. L’impératrice avait un burnous blanc et un loup noir qui ne la déguisaient nullement. Beaucoup de dominos et, en général, fort bêtes. Le duc de *** se promenait en arbre, vraiment assez bien imité. Je trouve qu’après l’histoire de sa femme, c’est un déguisement un peu trop remarquable. Si vous ne savez pas l’histoire, la voici en deux mots : sa femme, qui est une demoiselle *** (dont, par parenthèse, la mère devait être ma marraine, à ce qu’on m’a dit), est allée chez Bapst et a acheté une parure de 60,000 francs, en disant qu’elle la renverrait le lendemain si elle ne lui convenait pas. Elle n’a rien envoyé, ni argent ni parure. Bapst a redemandé ses diamants ; on lui a répondu qu’ils étaient partis pour le Portugal et, en fin de compte, on les a retrouvés au mont-de-piété, d’où la duchesse de *** les a retirés pour 15,000 francs. Cela fait l’éloge du temps et des femmes ! (Mérimée, Lettres à une inconnue.)

...Je suis, depuis mon retour à Paris, dans un abrutissement complet. D’abord, notre représentation au Sénat, où, comme M. Jourdain, je puis dire que jamais je n’ai été si soûl de sottises. Tout le monde avait un discours rentré qu’il fallait faire sortir. La contagion de l’exemple est si forte, que j’ai délivré mon speech, comme une personne naturelle, sans aucune préparation, comme M. Robert Houdin. J’avais une peur atroce ; mais je l’ai très-bien surmontée, en me disant que j’étais en présence de deux cents imbéciles, et qu’il n’y avait pas de quoi s’émouvoir. Le bon a été que M. Walewski, à qui je voulais faire donner un beau budget, s’est offensé du bien que je disais de son prédécesseur, et a bravement déclaré qu’il votait contre ma proposition. M. Troplong, près duquel je suis placé en ma qualité de secrétaire, m’a fait tout bas son compliment de condoléance : à quoi j’ai répondu qu’on ne pouvait pas faire boire un ministre qui n’avait pas soif. On a rapporté cela à M. Walewski, qui l’a pris pour une épigramme, et, depuis lors, me fait grise mine ; mais cela ne m’empêche pas de mener mon fiacre. (Prosper Mérimée, Lettres à une inconnue.)

Tout le monde se rappelle ces procès financiers véreux, où les plus hauts personnages de l’administration impériale et jusqu’aux membres de la famille Bonaparte étaient compromis par les plus honteux tripotages. Les scènes et les acteurs de cette indécente curée accourent en foule sous notre plume. Mais nos constatations n’apprendraient rien au public et répugnent à notre esprit.

Rappelons seulement que ces exploits jouissaient aux Tuileries d’une indulgence paternelle, et ne nuisaient ni à la considération ni à l’avancement du personnage ; au contraire. Comme les bonnes âmes naïves pourraient nous accuser d’exagération, nous allons donner quelques exemples.

Un sieur X***, employé à la préfecture de police sous Piétri Ier, avait trouvé moyen d’économiser, à son profit, 3 millions dans le service public qu’il était chargé de contrôler.

Le préfet découvrit la manœuvre et renvoya l’ingénieux chef de service. Mais l’empereur le consola en lui accordant la croix d’officier de la Légion d’honneur et une recette générale. Il pensait qu’il ne pourrait trop encourager des hommes de ce talent-là.

Tout Paris a glosé des tours prestigieux du sieur Z***, l’un des hauts fonctionnaires des résidences impériales.

Ce galant homme, entre autres traits de génie, avait affermé l’octroi d’une grande ville pour six mois, pendant lesquels il introduisit dans la cité un approvisionnement pour six ans, et réalisa un bénéfice énorme. Il est vrai que, pendant six ans, ses successeurs et les finances de la cité étaient complètement ruinés.

Il faillit avoir des désagréments ; mais Napoléon le sauva eu le prenant dans son palais.

Là, naturellement, notre homme continua et étendit son commerce jusqu’à ce que le ministre de l’intérieur vint prier l’empereur de vouloir bien mettre un terme à tous les scandales perpétrés sous son égide et sous son toit !

L’empereur, qui n’a jamais bien distingué la ligne qui sépare le bien du mal, avait, dans ces occasions-là, des plaisanteries sinistres.

Jugez de la stupéfaction de ce trop scrupuleux ministre de l’intérieur quand, le lendemain, il reçut l’ordre d’élever le sieur Z*** au grade de commandeur de la Légion d’honneur !

Le malheureux se crut le jouet d’un cauchemar et se refusa, pendant deux jours, à apposer son nom au bas de ce fantastique document.

Cependant, il le signa, et l’empereur, pour mettre son favori en pleine lumière, lui conféra, en outre, un des plus brillants emplois de l’administration. (Le Dernier des Napoléon, par un diplomate allemand.)

Sans doute, ce fut un tableau pénible que celui de ces deux cents représentants faits prisonniers par une compagnie de voltigeurs, enfermés dans une caserne et emmenés au Mont-Valérien dans des voitures cellulaires. Des hommes illustres, des généraux, des orateurs, des jurisconsultes qui n’avaient jamais servi leur pays qu’avec noblesse, quelques-uns avec éclat, étaient traités comme des factieux ! Le tort n’en est à personne qu’à la fatalité des événements qui avaient amené ce dénoûment. Louis-Napoléon suivait sa destinée et remplissait sa mission en détruisant tous les obstacles du salut social.

D’un côté, il y avait des vaincus qui succombaient avec dignité ; de l’autre, il y avait un libérateur qui triomphait par l’ardeur, par le calme et par l’inflexibilité. (La Guéronnière, Napoléon III, 1853.)

À l’heure suprême de la grande crise, un homme que Dieu tenait en réserve paraît. Sa mission tut d’abord méconnue : mais il sortit, comme par miracle, des entrailles du peuple : ce fut sa force et son droit. C’est en posant la main sur le cœur de ce peuple qu’il a gouverné. Il a mis sa prodigieuse habileté à comprendre et à deviner au besoin ce qu’il y avait dans ce cœur, et sa puissance à le réaliser... L’Empire est proclamé. Jamais le doigt de Dieu ne fut plus visible que dans les événements qui ont amené ce grand résultat. (Sibour, archevêque de Paris.)

Monseigneur, des lèvres consacrées au service de Dieu et de la vérité n’apprendront pas aujourd’hui le langage de la flatterie, pour l’adresser à un prince que tant d’acclamations saluent avec transport, et qui est encore mieux loué par ses œuvres. Mois, quand l’Éternel, après des jours d’angoisses, donne au monde un Constantin, un Charlemagne ou un Louis-Napoléon, pour arracher la société aux abîmes et la rasseoir sur ses seules et vraies bases, la religion et la justice, il est permis a un ministre de l’Éternel de trouver des accents dans son cœur pour venir, entouré de ses frères, dire au libérateur qui passe : Prince, recevez nos hommages, agréez notre reconnaissance, et vivez ! (L’évêque de Fréjus.)

Un jour, dans les premières années du second Empire, un Italien, qui avait connu Louis Bonaparte à l’époque de ses complots de carbonaro, vint visiter aux Tuileries son ancien frère en démocratie. Il assista à plusieurs fêtes de la cour ; il vit se presser dans les salons du nouvel empereur la cohue des intrigants de toute catégorie ; il reconnut plus d’un aventurier passé à l’état de sauveur de l’ordre moral ; il contempla toutes les insolences du luxe de l’Empire ; à la fin, n’y tenant plus, il laissa échapper sa pensée devant l’un des familiers du maître, le comte Bacciocchi : « Che carnavale ! »

Quel carnaval ! c’est le mot que doit répéter l’histoire, quand elle regarde à son tour cet ensemble de folies, de turpitudes cyniques, de dilapidations effrénées, qui forment « les splendeurs » du règne de Napoléon III.

Quel carnaval ! De l’or ruisselant dans les mains des escrocs, des agioteurs d’antichambre. Quel carnaval ! Du sang pour les amateurs d’émotions fortes ; du vin et des filles pour les amateurs de débauche ; des titres, des chamarrures, des galons, des rubans pour les vaniteux.

Quel carnaval ! Venise en serait jalouse : rien n’y manque, ni les courtisanes, ni le conseil des Dix ; orgie et tyrannie ; bruit de musique, de chants, éclairs de poignards, roulements de fusillades, et, pour contraste, les gémissements des proscrits, les plaintes de la misère.

Quel carnaval ! La France entière est entraînée ; elle s’associe à cette fête de Balthazar, sans voir les mots de feu déjà tracés sur les murailles, et sans souci de la carte dont elle doit solder les frais.

On a spirituellement caractérisé le Deux décembre en l’appelant « la bataille de Clichy gagnée par les insolvables. »

À la veille de ce grand jour, Louis Bonaparte en était réduit à vivre sur la bourse d’une amie intime, mistress Howard, qui lui avança une somme de 1,300,000 fr. pour tenter cette suprême aventure. Il était temps, deux traites du prince-président venaient d’être refusées par une des principales maisons de banque de Paris.

Le coup fait, on se rue dans la jouissance de la richesse nouvelle. (Élie Sorin, la France impériale, 1873.)

L’ayant laissé commettre le crime, on l’a laissé monter sur le trône. Il a bâillonné la presse ; il a renversé la tribune d’un coup de pied. Aucune voix ne s’est plus élevée pour dénoncer l’abus, la concussion, le vol. L’abus s’est assis dans un fauteuil ; la concussion a demandé une place dans les bureaux ; le vol a obtenu de l’avancement.

La nuit s’est faite sur les affaires publiques. On avait une armée qui obéissait ; une magistrature qui condamnait ; un clergé qui bénissait. Que pouvait-on souhaiter de plus ? On n’apercevait pas la décadence. On ne voyait pas que la France se disloquait, dans l’ombre, et que ce qui devait faire sa force, sa grandeur, sa gloire, tombait lentement en ruines. Les journaux officieux s’extasiaient sur la stabilité de cet écroulement.

Il arriva ce qui toujours arrive quand une nation abdique aux mains d’un homme. Les troupes oublièrent la discipline. Les chefs fréquentèrent les antichambres. Les fonctionnaires cherchèrent moins à remplir leurs devoirs qu’à plaire au souverain. Les caisses publiques eurent des fuites qui correspondaient à la poche de certains particuliers. Le budget devint un mystère. On alla guerroyer dans le nouveau monde pour payer les dettes d’un courtisan. ON encouragea les tripotages de bourse. On chassa à Compiègne ; on donna des bals ; on acheta des robes, des diamants et des faux chignons avec l’argent destiné aux arsenaux. Au milieu de ce carnaval, on songea à fonder une dynastie : on pria le pape d’en être le parrain. S. S. Pie IX consentit.

Ô leçon ! La France s’était endormie ; elle avait renoncé à ses droits et elle avait oublié ses devoirs...

Quelqu’un vint, alors, qui la tira brusquement de son sommeil. Ce quelqu’un, c’était l’empereur d’Allemagne. (Ed. Lockroy, Rappel, 1873.)

LE SOUVERAIN.

Il s’est cru l’instrument de la Providence. Il ne fut que celui du hasard. Le parti, d’abord minime, et tout à coup immense, qui le porta au faîte du pouvoir ne fut même pas un parti, si par là on entend une fraction de nation obéissant à une doctrine, à un système, à une croyance quelconque. Ce fut un essaim d’aventuriers d’abord, et puis une réunion d’intéressés spéculant sur l’aventure et puis l’engouement soudain des masses, dégoûtées d’une république en dissolution. La France, devenue industrielle sous Louis-Philippe, n’était pas redevenue politique ; ne sachant pas se gouverner elle-même, elle se jeta dans l’inconnu. La république s’était suicidée en juin, par une effroyable scission entre le peuple et la bourgeoisie. Nous n’étions plus dignes de la liberté. (George Sand, le Temps, janvier 1873.)

L’empereur Napoléon III et le petit groupe d’hommes qui partageaient sa pensée intime apportèrent au gouvernement de la France un programme qui, pour n’être pas fondé sur l’histoire, ne manquait pas d’originalité : relever la tradition de l’Empire, profiter de sa légende grandiose, si vivante encore dans le peuple, faire parler le sentiment populaire à cet égard par le suffrage universel, amener par ce suffrage une délégation engageant l’avenir et fondant l’hérédité, c’est-à-dire, suivant l’idée chère à la France, une élection dynastique ; au dedans, gouvernement personnel de l’empereur, avec des apparences de gouvernement parlementaire habilement réduites à la nullité ; au dehors, rôle brillant et actif, rendant peu à peu à la France, par la guerre et la diplomatie, la place de premier ordre qu’elle possédait, il y a soixante ans, parmi les nations de l’Europe, et que depuis 1814 elle a perdue. La France, pendant dix-sept ans, a laissé faire cette expérience avec une patience qu’on pourrait appeler exemplaire, si jamais il était bon pour une nation de trop pratiquer l’abnégation quand il s’agit de ses destinées. Où en est l’expérience ? Quels résultats a-t-elle amenés ?... L’empereur Napoléon III n’a jamais cru pouvoir gouverner sans une Chambre élective ; seulement il a espéré rester longtemps, sinon toujours, maître des élections. C’était là un calcul qui n’aurait pu se réaliser qu’avec de perpétuelles guerres, de perpétuelles victoires. Le gouvernement personnel ne se maintient qu’à la condition d’avoir toujours et partout gloire et succès. Comment pouvait-on espérer qu’à moins d’un éblouissement de prospérité le pays déposerait éternellement dans l’urne le bulletin que l’administration lui mettait dans la main ? Il était inévitable qu’un jour la France voulût se servir de l’arme puissante qu’on lui avait laissée, et prit une part de responsabilité dans ses affaires. En politique, on ne joue pas longtemps avec les apparences... Le caractère de l’empereur Napoléon III est d’ailleurs un problème sur lequel, même quand on possédera des données que personne maintenant ne peut avoir, on fera bien de s’exprimer avec beaucoup de précaution. Il y aura peu de sujets historiques où il sera plus important d’user de retouches, et si, dans cinquante ans, il n’y a pas un critique aussi profond que M. Sainte-Beuve, aussi consciencieux, aussi attentif à ne pas effacer les contradictions et à les expliquer, l’empereur Napoléon III ne sera jamais bien jugé... (Ernest Renan, 1869.)

Voici une curieuse appréciation de Cavour sur notre César, cet homme qui ne parle jamais et qui ment toujours, selon l’expression d’un diplomate anglais. Un jour que je rencontrai le premier ministre sous les arcades de la rue du Pô, il me prit le bras : « Voyez-vous, mon cher d’Ideville, votre empereur ne changera jamais : son tort est de vouloir conspirer toujours. Dieu sait cependant s’il en a besoin aujourd’hui ! N’est-il pas maître absolu ? Avec un pays puissant comme le vôtre, une grande armée, l’Europe tranquille, qu’a-t-il à craindre ? Pourquoi toujours, à toute heure, déguiser sa pensée, tourner à droite quand il veut aller à gauche ? Ah ! quel merveilleux conspirateur il fait ! À cette heure, il pourrait marcher droit, à découvert, suivant son but. Mais non, il préfère dérouter les gens, faire suivre une autre piste, conspirer enfin, conspirer toujours. Tenez, mon enfant, c’est le propre de son génie, c’est le métier qu’il préfère ; il l’exerce en artiste, en dilettante, et dans ce rôle il sera toujours le premier et le plus fort de nous tous. » (D’Ideville, Journal d’un diplomate en Italie, 1872.)

Quand l’eunuque régnait à côté du César,
Quand Tibère et Caius et Néron, sous leur char.
Foulaient Rome, plus morte, hélas ! que Babylone,
Le poëte saisit ces bourreaux sur leur trône ;
La Muse, entre deux vers, tout vivants, les scia.
Toi, faux prince, cousin du blême hortensia,
Hidalgo par ta femme, amiral par ta mère,
Tu règnes par Décembre et tu vis sur Brumaire,
Mais la Muse t’a pris, et maintenant c’est bien,
Tu tressailles aux mains du sombre historien.
Pourtant, quoique tremblant sous la verge lyrique,
Tu dis dans ton orgueil : « Je vais être historique ! »
Non, coquin ; le charnier des rois t’est interdit.
Non, tu n’entreras pas dans l’histoire, bandit !
Haillon humain, hibou déplumé, bête morte,
Tu resteras dehors et cloué sur la porte.

Victor Hugo, les Châtiments.

Tout ce que les 7,350,000 oui révélés par le plébiscite contiennent d’abject, de scrofuleux et de malhonnête s’est acharné à m’accuser de violence. Je viens de relire les épreuves de mon pamphlet ; je le compare aux horreurs que l’Empire nous a fait traverser, au dénoûment auquel il nous a conduits, et je ne sais comment m’excuser d’avoir été si doux.

Ce n’est ni intrigants, ni saltimbanques, ni même voleurs qu’il fallait appeler ces gens-là : il fallait aller chercher dans les albums japonais des supplices à leur usage, et dans les dictionnaires de nécromancie des imprécations correspondant à leur mérite. L’Empire n’a jamais été un gouvernement. La sieste odieuse que des ivrognes ont faite pendant vingt ans au premier étage des Tuileries n’a jamais constitué un règne.

Non, tu n’entreras pas dans l’histoire, bandit !

a dit M. Victor Hugo. Il ne restera de toutes ces obscénités morales et politiques qu’une espèce de puanteur imprégnée aux habits, une sorte de précipité chimique, comme qui dirait un verminate d’infamie ou un crapulate de despotisme.

Dans ces conditions, je me suis demandé s’il était bien patriotique de remettre sous les yeux de la nation la marche quotidienne de la maladie inavouable qui nous a rongés pendant si longtemps. Ce qui me décide à le faire, c’est qu’il est intolérable de laisser penser au monde que 38 millions d’êtres humains ont pu vivre vingt ans avec une taie sur les yeux.

Quand on lira plus tard cette aventure de grande route qui s’est appelée jusqu’à présent l’Empire, et que les moins nerveux s’écrieront :

« Comment ! les Français ont supporté cette arlequinade plus de vingt-quatre heures ? Comment ! des hommes réputés sérieux ont laissé ce marchand de crayons leur attacher des croix, d’honneur sur la poitrine ? Quoi ! il est arrivé un jour que, ce Lagingeole ayant fait semblant d’aller se mettre à la tête d’une armée qu’il faisait semblant de conduire à la délivrance de l’Italie, le peuple de Paris a dételé les chevaux de sa voiture ? »

Lorsque, après bien des neiges tombées sur les collines, l’aïeul pourra dire à ses petits-enfants, pâles de surprise :

« Regardez bien ce vieillard qui se traîne aujourd’hui sur ses tiges ; eh bien, il fut autrefois parmi ceux qui ont été assez jocrisses pour souscrire à un emprunt décrété par Bonaparte. »

Lorsqu’enfin la génération prochaine refusera d’en croire ses oreilles, il me semble consolant que l’historiographe puisse répondre :

« C’est vrai ! Mais lisez les Châtiments, lisez Napoléon le Petit, lisez l’Histoire du 2 décembre, lisez-même la Lanterne, et vous reconnaîtrez qu’à travers les pattes sales des Pietri et les geôles des Pinard l’indignation publique s’échappait et allait recruter au loin des soldats pour la vraie France. Il y avait les morts, les désespérés, les aplatis ; mais il y avait aussi les vigilants, qui guettaient l’heure et dont chaque coup de pioche, de plume et de revolver élargissait le trou d’où allait sortir la république.

Personne, j’aime à le croire, ne s’imaginera que je cherche une occasion facile de prouver que j’avais raison contre les années de prison et les milliers de francs d’amende qui m’ont si souvent prouvé que j’avais tort. En parcourant de nouveau ce panorama, vous y reconnaîtrez quelques prédictions réalisées, hélas ! peu de temps après. Permettez-moi de ne me faire de cette seconde vue aucun mérite. Il n’y a guère pour les bas-empires que trois façons de s’effondrer :

Une révolution militaire ;

Une insurrection du peuple ;

Une invasion de l’étranger.

Il suffirait de les prophétiser toutes les trois pour ne pas se tromper de beaucoup.

Toujours prévoyant, Napoléon a choisi la troisième. C’est la plus cruelle pour nous, mais c’est incontestablement la meilleure pour lui. Il sera le seul, en effet, à ne pas souffrir du siège.

Car ce cabotin de banlieue n’a pas même eu le courage de jouer jusqu’au bout son personnage d’empereur. Il écrivait l’autre jour à un officier anglais une lettre dans laquelle lui, qui a livré notre patrie au viol, à l’incendie, au chapardage et aux canons Krupp, la plaignait bêtement d’être tombée dans l’anarchie.

Son oncle, le Napoléon Ier, qui n’était certes pas de beaucoup moins bandit que lui, avait au moins su empanacher son effronterie avec des phrases dans ce genre :

« Je désire que mes cendres reposent au bord de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé. »

Le neveu en est réduit à calomnier la nation qu’il avait essayé d’abrutir, comme ces escarpes qui, sur les bancs des assises, montrent le poing à la victime qu’ils n’ont pas réussi à étrangler, en s’écriant :

« La coquine ! au moment où j’allais lui faire son affaire, n’a-t-elle pas eu la méchanceté de crier au secours ! »

Ainsi, ce ruminant que des Morny, des Persigny, des Troplong menaient brouter aux Tuileries ne possédait même pas les qualités nécessaires à son métier. Quand les pandours qui le tenaient en laisse eurent peu à peu lâché sa corde et qu’il se vit obligé de marcher seul, il se montra immédiatement ce qu’il n’avait jamais cessé d’être : une brute. (Henri Rochefort , préface de la Lanterne, 16 décembre 1870.)

Nous croyons qu’il n’est pas sans intérêt, au point de vue de l’histoire, de réunir ici ce qui a été dit au moment de la mort de Napoléon par les organes les plus autorisés de la presse française et étrangère.

Celui qui vient de mourir, Louis-Napoléon Bonaparte, en était arrivé à n’avoir plus en Europe un allié, un appui, un ami. Tous ceux qu’il avait trompés étaient prêts à le tromper à leur tour ; ils en goûtaient à l’avance la savoureuse joie. Ses ruses étaient éventées ; ses roueries étaient percées à jour ; ses trahisons étaient escomptées à l’avance. Habile homme qui, après avoir de sa main mené l’archiduc Maximilien devant le peloton d’exécution, comptait sur le concours de l’Autriche !

Y croyait-il vraiment ? Ce n’est pas bien sûr. Nous accorderons volontiers qu’il n’est pas le principal, en tout cas qu’il n’est pas le seul coupable de la déclaration de guerre. Peut-être ne demandait-il qu’à jouir en paix jusqu’à sa mort. Il se sentait atteint et il lui déplaisait de risquer les aventures comme au temps de sa jeunesse. Mais cela ne faisait pas le compte de l’impératrice, cela ne faisait pas les affaires de la camarilla qui s’organisait autour de la future régence. Il fallait rendre possible la transmission du trône ; il fallait présenter l’héritier aux troupes ; il fallait ébaucher la légende héroïque du quatrième Bonaparte, de cet enfant malingre à qui on donna des balles à ramasser sur le faux champ de bataille de Sarrebrück. Quelques jours avant Reichshoffen, Mme Eugénie de Montijo disait : « C’est ma guerre, à moi. » La France n’oubliera pas ce mot. (République française.)

Cet homme, qui a traversé les champs de bataille de l’Italie, de la France, de Paris, n’a pas même eu la consolation d’une fin tragique. Il s’en est allé dans l’autre monde comme un bourgeois du Marais. On s’étonne, après une fin si agitée, d’une conclusion si paisible.

Des morts terribles ou glorieuses se sont souvent offertes à lui : il les a toujours refusées. Il pouvait mourir à Strasbourg et il laissait le souvenir d’un audacieux conspirateur. Il faisait le pendant de Catilina.

Il pouvait mourir le jour du coup d’État, tué par une balle sur les boulevards. Il restait comme un grand criminel. Le 2 décembre le haussait au niveau du 18 brumaire. Le neveu coudoyait l’oncle.

Il pouvait mourir à Solférino, victorieux, ayant asservi la France, mais ayant délivré l’Italie ; ayant conservé quelque chose d’un criminel, mais ayant acquis quelque chose d’un héros.

Il pouvait mourir à Sedan ; mourir avec son Empire, au milieu des derniers soldats de la dernière armée française. Les boulets prussiens lui offraient encore de la gloire. Il s’est rendu.

L’empereur est allé tranquillement finir ses jours dans sa petite maison de Chiselhurst, entre son enfant et sa femme. Et il a ainsi achevé de ruiner la vieille légende napoléonienne. L’histoire aurait peut-être hésité à le juger après une mort héroïque. Elle ne s’attendrira pas sur sa vessie, (Édouard Lockroy, Rappel, 12 janvier 1873.)

Une chose perce à travers la curiosité causée par la mort de Napoléon III, à travers les appréciations des journaux et les compliments officiels des souverains : c’est un soupir universel de soulagement. Napoléon III est enfin condamné au repos éternel ; il n’essayera plus de troubler ni la France, ni l’Europe.

L’homme était mesuré depuis longtemps. On savait, par son exemple, à quelles incapacités la fortune peut livrer les destinées du monde. Mais il restait en Europe une fiction de respect dont l’illusion se dissipe aujourd’hui. Si quelque excuse pouvait justifier la France d’avoir subi l’humiliation d’un despotisme aussi stupide, ce serait l’admiration des peuples les plus fiers pour celui qui l’exerçait et la longue complaisance avec laquelle l’Europe a toléré son ascendant. Le deuil que vont prendre les souverains n’est qu’un moyen de dissimuler à quel point le souvenir des hommages rendus par eux à Napoléon vivant les importune et combien il leur en coûte de reconnaître la vérité sur l’homme dont ils ont applaudi l’usurpation et admiré les succès. La journée de Sedan a déchiré le voile transparent qui couvrait ce prodige de sentiments bas et d’ineptie. Elle a mis à nu cette majesté de parade. Quand Napoléon III, indiffèrent sous les malédictions de ses régiments captifs et décimés, s’est rendu au Quartier général de Guillaume de Prusse, le drapeau des capitulations à la main, on a pu sonder la profondeur de son néant, plus grande encore que celle de sa chute. Il est rentré à ce moment, pour n’en plus sortir jamais, dans son rôle d’aventurier ; sa dynastie a été frappée d’une déchéance sans appel ; le nom de Napoléon a été enveloppé dans un nuage d’infamie qui a mis fin pour toujours à l’éblouissement laissé par le premier Empire.

La France était affranchie. Mais une vague inquiétude subsistait dans beaucoup d’esprits. On ne craignait pas son retour, mais on craignait ses tentatives. On savait le rêveur de Chiselhurst fermé par orgueil aux leçons de la défaite, incapable de se rendre compte de l’abjection où il était plongé, assez aveuglé pour tout se promettre, assez fou pour encourager toutes les folies. L’inquiétude même a maintenant disparu. (République française, )

Ce n’est pas un malheur pour la France ; voilà ce qu’on se dira en apprenant en France la mort de Napoléon III. Quelle surprise et quel châtiment !

Il a été, cet homme, la grande illusion de notre pays, que les illusions ont perdu. Combien ont cru à son génie et à son étoile, tant qu’il fut heureux ! La masse du pays a rêvé avec lui : le réveil a été terrible.

Et quelle tragédie que ce rêve ! Oui, quelle tragédie, depuis les tentatives à main armée de Strasbourg et de Boulogne contre un gouvernement établi et tranquille, depuis la prison de Ham et l’exil jusqu’à la parjuration et au coup nocturne de Décembre, depuis le plébiscite qui put absoudre le coupable sans réussir à effacer le crime, depuis le succès qui le suivit et qui abaissa le sens moral du pays jusqu’au terme de ces prospérités passagères, de ces années brillantes qui ont vu le retour de Crimée, la guerre d’Italie et le traité de commerce avec l’Angleterre ! Alors le Mexique, « guerre d’Espagne » du second Empire, qui finit misérablement et laissa la France désarmée devant la Prusse rompant l’équilibre de l’Europe. C’est la première apparition des Érinnyes. Il cherche à leur échapper par un retour à un gouvernement plus libéral, tentative honorable, aussitôt avortée que conçue, et il va s’enferrer sur l’épée tendue de l’Allemagne. Enfin Sedan et des désastres militaires que l’histoire n’avait pas connus, deux provinces, les clefs de la France et ses milliards livrés à l’ennemi, la moitié de la patrie envahie pour la troisième fois. Il s’est réveillé et il est mort devant cette épouvantable réalité.

Jamais homme n’eut une destinée si étrange, des vicissitudes plus extraordinaires. Le dénoûment de cette existence est si sombre et si misérable qu’on serait volontiers pris de compassion. Mais la France a, pendant deux ans, versé avec son sang tant de larmes, qu’il ne lui en reste plus pour celui qui en fut le principal auteur. (Les Débats.)

Pour nous, l’Empire est bien mort avec Louis-Napoléon.

On ne trouve, fort heureusement, pas souvent des hommes faits pour jouer tous les rôles pour lesquels le dernier empereur n’a pas craint de passer.

Ce que nous voulons démontrer aujourd’hui c’est, par l’exemple de ce qui se passe et du calme dans lequel cette mort impériale laisse des populations dont elle aurait pu si profondément troubler les intérêts, comment le système républicain est appelé à faire disparaître ces bouleversements qui étaient la conséquence forcée de la mort des rois et qui, prévus d’avance comme ils pouvaient l’être, soumettaient une partie de leur règne à un régime d’inquiétude et de restriction qui défaisait tout le bien et tous les progrès dans la richesse générale obtenus — quand il y avait eu bien et progrès — pendant la première période de ces règnes. (National.)

L’homme qui avait dit à la France qu’elle ne périrait pas dans ses mains, qui l’avait violée en la terrifiant à la fois et en la fascinant, qui s’était chargé de ses destinées, et qui un moment avait imposé à l’Europe entière l’illusion de son génie et de sa fortune, — cet homme est mort après avoir conduit à l’abîme le pays qui s’était donné à lui, et avoir éprouvé de nouveau, et confirmé par le plus tragique exemple, pour sa confusion et pour notre malheur, la vraie signification de la fatalité attachée au nom et à la dynastie des Bonaparte, qui est la fatalité des catastrophes, de l’invasion et du démembrement. A-t-il réfléchi avant de mourir ? S’est-il éclairé ? A-t-il compris où finalement menait son étoile ? Il est permis d’en douter. De telles natures, enfermées dans leur rêve, dominées par leur idée fixe, ne s’affranchissent pas facilement, ne renoncent pas volontiers à la fascination qu’elles subissent avant de l’imposer. Insensible à sa chute et aux malheurs de la France, affligé peut-être de la voir se relever sans lui, Napoléon III est mort sans doute plein de chimères et d’espérances. Il ne faut pas douter que ces chimères ne tâchent de lui survivre. Mais cela n’importe pas. Ce qui importe, c’est que la France soit à jamais guérie de la folie bonapartiste, et elle a, certes, payé sa guérison assez cher pour se garder de toute rechute. (Le Temps.)

L’ex-empereur Napoléon III est mort hier à Chiselhurst, à dix heures et demie du matin.

Cet incident est regrettable en ce qu’il soustrait pour toujours à l’action de la justice l’auteur du crime de Décembre 1851. La procédure commencée au 2 Décembre par les juges de la cour de cassation et interrompue par le triomphe de la force sur le droit ne sera pas reprise. Louis-Napoléon Bonaparte ne relève désormais que de la justice de l’histoire.

La mort de cet homme n’a, d’ailleurs, aucune importance politique. Depuis Sedan, nous n’avons jamais fait à notre pays cette injure de penser qu’il pût se jeter de nouveau dans une aventure bonapartiste. Malgré les rodomontades de quelques hommes qui reprenaient en 1872 l’œuvre et les traditions de la société du Dix-Décembre, le parti bonapartiste ne nous semblait plus un parti politique, et nous ne le considérions plus comme tel. (L’Avenir national.)

L’Angleterre, qui, après Waterloo, avait cru nécessaire d’aller enchaîner Napoléon Ier à Sainte-Hélène, n’a pas eu peur, après Sedan, de laisser Napoléon III finir à Chiselhurst.

Il est douteux que l’histoire conserve à l’oncle le nom de Napoléon le Grand, mais il est certain qu’elle serait indulgente en n’appelant le neveu que Napoléon le Petit. (Le Rappel.)

Il n’y a plus en France, il ne peut plus y avoir de parti bonapartiste.

Ce n’est pas nous qui parlons ainsi, c’est le principe même d’où est sorti l’Empire, et sur lequel s’appuient encore ses partisans pour proclamer illégitime le scrutin du 8 février 1871, qui avait annulé les différents plébiscites de l’ère impériale. Que nous ont-ils toujours dit ? Que Napoléon III avait été mis légalement en possession du pouvoir par des millions de suffrages, et qu’il n’en pouvait être dépossédé que par le même moyen ; que l’empereur était l’élu du peuple, et que le peuple seul avait le droit de voter sa déchéance.

Napoléon ne s’était, il est vrai, jamais réclamé de sa naissance, il n’avait jamais invoqué de prétendus droits à la succession de son oncle ; il ne s’était pas dit non plus l’envoyé de Dieu ; il s’était simplement adjugé le pouvoir suprême, et le suffrage universel, interrogé sur la question de savoir si, en agissant de la sorte, le prince qui avait juré de rester fidèle à la République n’avait point oublié son serment, fit une réponse équivalant à une absolution.

Telle est la thèse qu’a toujours soutenue le parti bonapartiste. Il n’est plus temps de la combattre ; admettons-la donc. Admettons aussi qu’on refuse de reconnaître que la révolution du 4 septembre et, plus tard, l’Assemblée nationale, ont été les interprètes fidèles de la nation en mettant un terme à l’indulgence funeste dont Napoléon avait joui pendant vingt ans, grâce à la précaution qu’il avait eue de s’en faire habilement renouveler l’assurance de temps à autre.

Il est au moins un fait indéniable, c’est que la mort a rompu le contrat qu’on prétendait exister entre le peuple français et Louis Bonaparte ; c’est que l’Empire était un homme et que l’homme n’existe plus. (XIXe siècle.)

Le bonapartisme est décapité par cette mort si étrangement lugubre.

Ce n’est ni l’enfant que laisse derrière lui l’ex-empereur, ni la femme, Espagnole de naissance, qu’il avait associée à son aventureux destin, ni le prince fantasque, infortuné et justement impopulaire, auquel la malignité ennemie a prêté de sourdes convoitises, qui peuvent reprendre la direction tombée de ces mains aujourd’hui glacées, ni ranimer le spectre gisant à terre. (Événement.)

Nous nous bornerons à constater ici qu’avec la mort du chef du second empire un des partis qui nous divisent vient d’être mis hors de cause. (Opinion nationale.)

Napoléon III est mort et son fils n’est encore qu’un enfant. Le parti n’a plus de chef, plus d’homme qui puisse faire un coup de force et dans la force duquel on puisse croire. Par conséquent il n’y a plus d’Empire. Dans huit ou dix ans, l’orphelin de Chiselhurst sera un embarras, peut-être un péril, pour le gouvernement établi ; aujourd’hui il ne compte point. (Univers.)

Les bonapartistes semblent ne pas comprendre l’accord de respect et de silence que tous les honnêtes gens, à quelque parti qu’ils appartiennent, étaient disposés à conclure pour suspendre pendant quelques jours le jugement que l’opinion publique doit nécessairement prononcer sur Napoléon III. Il y avait là comme un ajournement momentané consenti devant la mort. Troublant cette trêve, MM. Dugué de La Fauconnerie et Granier de Cassagnac font répandre sur les boulevards une feuille du journal l’Ordre, tirée en forme de placard, et où, à côté de leurs regrets, les bonapartistes expriment et affichent une espérance hardie dans le rétablissement de l’Empire. L’éclat de cette démonstration ne trompera personne ; elle ne pourra rien restituer à une cause irrévocablement perdue. (Le Français.)

Le seul châtiment de l’auteur du Deux décembre a été de finir sa vie sur son fumier de Sedan. Nous ne voulons pas remuer cette pourriture, qui cependant n’a même pas le droit à la réserve que commande ordinairement la mort, car il est impossible d’oublier les milliers de Français, nos concitoyens, nos frères, tombés victimes de l’Empire, et le cadavre de Chiselhurst nous fait songer à ceux de 1851, du Mexique, de la guerre contre la Prusse. (Progrès de Lyon.)

La mort de Napoléon III ne causera pas en Europe une émotion bien grande. Outre qu’elle était prévue, on savait le règne de la dynastie impériale fini, et bien fini. Napoléon III fut moins une personnalité qu’un système, et son système était mort avant lui. Morny, Billault, Persigny, autant de pierres qui se détachèrent successivement de l’édifice impérial et qui faisaient présager sa ruine. Morts les collaborateurs, morte l’œuvre. On ne trouve pas deux fois de semblables auxiliaires. (Petit Lyonnais.)

Prince, général, homme d’État, Napoléon III s’était effondré tout entier dans l’énorme effondrement de l’Empire. Seul, l’homme privé restait encore. Il vient de disparaître à son tour. Cette mort n’est pas un événement ; c’est un deuil de famille ; et la France, heureusement, n’a pas autrement à s’en occuper. (Journal de Lyon.)

La nouvelle de la mort de Napoléon III, qui aurait eu, il y a quelques années, un immense retentissement, laissera l’Europe indifférente et la France sans regrets. Pour le pays, il faut déplorer que ce dénoûment ne se soit pas produit avant la guerre franco-prussienne ; pour la mémoire de l’ex-empereur, ses amis eux-mêmes devront regretter qu’il n’ait pas su mourir sur un champ de bataille, avant la capitulation de Sedan. (La Sémaphore de Marseille.)

Survenu il y a quelques années, un pareil événement eût tenu la France et l’Europe en suspens ; il va passer maintenant laissant l’attention distraite, indifférente. Une légère hausse à la Bourse, voilà tout l’effet produit par la mort de l’homme qui a le plus profondément troublé l’Europe dans la seconde partie de ce siècle ! La destinée a parfois de ces dérisions. Rien, d’ailleurs, que de très-naturel dans cette indifférence : ce qui s’est éteint hier, c’est l’individu, l’homme privé ; quant au souverain, au personnage historique, il n’existait plus depuis Sedan. (La Gironde.)

La mort de Napoléon, il y a quelques années, eût produit une profonde émotion en Europe. Peut-être en France eût-elle été le signal d’une grande perturbation sociale. Aujourd’hui, la France et l’Europe restent indifférentes devant cette mort et s’occupent peu des derniers moments de cet homme qui, pendant dix-huit ans, régna en maître absolu et dicta souvent ses volontés aux têtes couronnées, qui s’inclinèrent plus d’une fois devant sa puissance incontestée. (L’Espérance du peuple, de Nantes.)

Requiescat in pace dans l’oubli de l’histoire, pour notre honneur et le sien. (La Charente-Inférieure.)

Napoléon III a fait le mal ; il a été l’homme de la répression à outrance, de la démoralisation profonde ; il a diminué l’argent, l’instruction, le territoire, la richesse de la France ; l’aventurier, le conspirateur vulgaire ont toujours dominé chez lui ; il n’a pus même obtenu le triste renom de la grandeur dans le mal ! (Le Républicain, de la Dordogne.)

Napoléon III a été certainement un des plus cyniques contempteurs de la conscience humaine que les hommes aient jamais vus sur la terre, et l’histoire ne nous représente pas de chef d’État qui ait causé plus de mal à son pays, qui ait versé plus de sang, accumulé plus de ruines, provoqué dans tous les rangs sociaux une démoralisation plus générale et plus profonde. (La Charente)

Napoléon III appartient à l’histoire, et celle-ci, dans sa sévère impartialité, ne manquera pas de justifier largement la sentence que le peuple français avait déjà prononcée, et dont la déchéance avait été un commencement d’exécution. (La Liberté, de l’Yonne.)

Deux cent mille Français vivraient encore, nous aurions deux provinces de plus et cinq milliards dans nos économies, animant le commerce, les travaux publics et toutes les industries, si seulement cet aventurier était mort trois ans plus tôt. Que de tort, de mal il a fait à la grande patrie française ! Mais n’oublions jamais qu’il fut porté à la dictature par tous les partis coalisés qui lui cherchent, à cette heure, un remplaçant ! (L’Avenir, de Rennes.)

Les journaux du matin nous apportent la nouvelle de la mort de l’ex-empereur. C’est vingt-cinq ans trop tard. Cette nouvelle a été accueillie à Saumur avec une indifférence qu’explique suffisamment le mépris dans lequel est tombée cette race funeste et maudite. (Le Courrier, de Saumur.)

Devant le cercueil de Chislehurst, le silence nous est imposé, mais que Dieu préserve la France d’un nouveau gouvernement napoléonien ! (La Champagne.)

France ! n’oublie jamais et garde-toi des Napoléons ! (L’Aude.)

Quand l’histoire écrira la vie de celui qui fut Napoléon III, nous avons la conscience qu’elle ne trouvera pas d’accents assez indignés pour flétrir son système de gouvernement. Quant à nous, lors même que nous pourrions oublier et son parjure, et ses assassinats, et ses proscriptions, et sa politique étrangère, antinationale, absurde, et les désastres de 1870-1871 (ce qui est impossible), jamais nous ne lui pardonnerions d’avoir tant abaissé cette noble et glorieuse France, pour la faire passer plus aisément sous son joug. (L’Ordre, du Pas-de-Calais.)

Le régime créé par l’attentat du Deux décembre a duré vingt ans. Né dans le sang, il s’est effondré dans le sang, et son auteur vient, comme un honnête homme, de s’éteindre tranquillement dans son lit. Il n’y aura pas eu de justice pour ce criminel. (Le Républicain de l’Est.)

L’histoire a commencé pour Napoléon III avec l’expiation du 4 septembre ; elle se continuera cruelle et implacable et flétrira comme il convient ce règne de Tibère et de Caligula. Il n’y a place aujourd’hui que pour la malédiction ; nous la voulons générale, unanime, universelle comme le seront le mépris et la flétrissure que lui réservent les annalistes des crimes et des fléaux de l’humanité. (L’Émancipateur, de Toulouse.)

Son origine criminelle n’est pas le seul grief que la postérité impartiale relèvera contre l’Empire ; elle lui reprochera des actes plus coupables encore, en ce sens qu’ils ont eu sur la masse de la nation et sur les destinées du pays une action plus profonde et plus délétère : le scepticisme politique et la corruption électorale érigés en système ; l’avilissement de l’armée et de tous les pouvoirs publics transformés en instruments de despotisme et d’espionnage ; la dégradation des mœurs encouragée comme dérivatif à des passions plus nobles que l’on voulait comprimer à tout prix ; en un mot, la restauration, au profit de César et de ses créatures, de la politique empoisonnée de Tibère et de ses successeurs. (L’Écho du Nord, janvier 1873.)

Monté sur le trône par un coup d’État, précipité par un désastre militaire dont l’histoire lui confirmera la terrible responsabilité, Napoléon III laisse après lui des souvenirs de malheurs, de ruines et de proscriptions, qui ne sauraient s’effacer de longtemps.

On devra les oublier d’autant moins qu’un parti remuant ne permet pas de faire le silence autour du deuil qui frappe une veuve et un enfant. À cette veuve, on veut donner un rôle politique ; de cet enfant, on veut faire un prétendant. Il importe donc que ni l’un ni l’autre ne puissent supposer que leurs amis ambitieux et imprudents ont un écho dans le pays.

L’Empire, en tombant, a entraîné le souverain et ses conseillers. On sait que, parmi les inspirateurs de la guerre la plus funeste que la France ait eu à supporter, s’élevait la voix de l’impératrice, plus ardente qu’aucune autre, pour assurer la couronne au front de l’enfant aujourd’hui orphelin. Il ne faut pas que cette voix puisse faire un appel qui serait aussi coupable qu’insensé ; il ne faut pas que l’ex-famille impériale conserve des illusions que rien ne peut venir justifier.

Pour que les sévérités de l’histoire s’arrêtent en présence d’événements suprêmes, il faut que le deuil ne puisse point se transformer en manifestation politique. Au-dessus des douleurs de famille, il y a l’intérêt du pays, qui doit être plus puissant qu’aucun autre, et les citoyens ne peuvent pas oublier les faits politiques déjà sévèrement jugés, et dont on rêve encore de faire une tradition pour recommencer la série de ruines que nous avons dues au système impérial.

Le cortège mortuaire qui partira de Chiselhurst n’est donc pas de ceux que doit suivre le silence indulgent de l’oubli. On semble nous menacer d’une revendication impériale. L’histoire, qui conserve ses droits, saura rappeler au pays ce que l’empereur a fait de la France, après avoir étouffé la République, qui s’était abandonnée, pleine de confiance, à celui qui devait la détruire. (Journal de Rouen.)

L’homme qui s’intitula Napoléon III, empereur des Français, est mort hier, 9 janvier, à midi 25, à Chiselhurst. Il avait commencé, le 2 décembre, par l’égorgement de la République ; il a fini, à Sedan, par le démembrement de la France. Il avait commencé par le parjure et le crime ; il a fini par le désastre et la honte. Malédiction éternelle à la mémoire de cet homme funeste ! (Progrès du Nord.)

L’homme funeste à qui la France doit les immenses désastres qu’elle a tant de peine à réparer et qui a été, vingt ans durant, un sujet d’inquiétude incessante et une menace perpétuelle pour le monde entier ; — celui qui fut Napoléon III et à qui l’histoire conservera le nom d’homme de Sedan, est mort, aujourd’hui à midi, à Chiselhurst. (Indépendance belge.)

L’ex-empereur Napoléon III est mort hier à Chiselhurst, à midi et demi. Politiquement et moralement, il était mort depuis Sedan. (Étoile belge.)

Il est permis de dire que ce fut un grand coupable qui, pendant dix-neuf ans, a corrompu son pays pour pouvoir mieux l’asservir. Il a essayé de falsifier le génie français, d’anéantir la pensée moderne, et d’étouffer l’idée révolutionnaire qui, depuis 1789, avait fait la France grande parmi les nations. Là fut son crime, plus effronté que la folie qui l’a poussé à déclarer la guerre à l’Allemagne, vers la fin de son règne.

Ce qui dans l’histoire caractérisera surtout le règne du second Empire depuis la nuit de sang du 2 décembre 1851 jusqu’à la nuit de honte du 2 septembre 1870, c’est le mensonge élevé à la hauteur d’un moyen de gouvernement. Louis-Napoléon Bonaparte, élu président de la République par le peuple français, a menti pour escalader le trône ; il a menti pour se maintenir au pouvoir, et il a menti ou on a menti pour lui alors que Paris et la France, sur la foi des bulletins officiels, croyaient encore à la victoire, quand, depuis quarante-huit heures, l’Europe entière savait que l’armée française avait capitulé à Sedan, et que Napoléon III était le prisonnier de la Prusse.

C’est par le mensonge aussi que cet homme est tombé. À force de trahisons et d’impostures, il a lassé le monde, et, le jour des grands revers, il s’est trouvé n’avoir plus, ni en Europe ni aux États-Unis, un allié, un soutien, un ami. Expiation fatale ! Tous ceux qu’il avait trompés ou menacés ont vu arriver sa chute sans tristesse, réservant leur sympathie pour la France, jetée pieds et poings liés sous le talon de l’étranger.

C’est fini : les bonapartistes, qui espéraient encore pouvoir s’emparer du pouvoir au moyen d’un de ces coups de force familiers au héros de Strasbourg et de Boulogne, voient, avec la mort de l’ex-empereur, s’évanouir leur dernière illusion.

Le bonapartisme a vécu. La France lui doit trois invasions et, à deux reprises, la perte de ses libertés. Si l’expérience du premier Empire n’avait pas été suffisante, celle du second, avec la honte de Sedan, la perte de l’Alsace-Lorraine et 5 milliards d’indemnité de guerre pour couronnement, a dû satisfaire les plus entêtés. L’avenir de la France est ailleurs. (La Patrie, de Genève, 1873.)

Charles-Louis-Napoléon Bonaparte n’est plus. La nécrologie de cet homme funeste a été écrite le 2 septembre 1870, jour de sa mort politique. Hier s’est évanouie complètement l’importance que pouvait avoir pour l’histoire Napoléon III, le représentant de la légende napoléonienne. La hausse qui s’est manifestée à la Bourse s’explique par ce fait que par la mort de l’ex-empereur disparaissaient les derniers restes d’appréhensions que faisait naître le représentant de la famille des Napoléons. Aujourd’hui cette famille est divisée en deux lignes de prétendants qui ont des droits égaux : d’un côté, l’impératrice avec le prince impérial ; de l’autre, le prince Napoléon, fils de Jérôme. Les deux lignes vont-elles se combattre comme les deux lignes des Bourbons, une fusion se fera-t-elle ? Personne na le sait encore. Quoi qu’il advienne, l’idée napoléonienne, ce système grandiose de duperies et de crimes politiques, est descendue dans la tombe. (Gazette de Francfort, 11 janvier 1873.)

Napoléon n’était rien moins qu’un profond penseur, bien qu’il ait été, pendant un certain temps, considéré comme tel. Tâchons donc de savoir ce qu’il était réellement et quelles étaient ses capacités. Nous croyons le juger comme il le mérite en disant qu’il faisait une mauvaise impression parce qu’il n’était pas doué d’une âme à lui propre, et que sa personnalité manquait au suprême degré de liberté, de vérité et d’indépendance. Il s’imaginait être appelé par sa naissance à monter sur le trône de France. Les hommes sains puisent la connaissance de leur vocation dans leurs sentiments et leur conscience ; lui, au contraire, ne voyait pas en lui-même un homme libre ayant une destination morale, il sentait seulement qu’il était le neveu de l’oncle. Il se considérait comme le fils aîné de la maison impériale des Bonapartes ; il avait hérité de sa mère, cette femme passionnée et immorale, une adoration toute particulière à l’égard de Napoléon Ier. Il croyait aussi avoir été le neveu favori de l’empereur ; en un mot, le souvenir de l’oncle le dominait depuis son enfance, avec une violence qui enlevait à son âme toute sa tranquillité, toute sa liberté et toute sa dignité. Il ne s’occupait que d’étudier l’histoire, les actes, les qualités et les mœurs de cette idole, il se nourrissait de ses exemples, il voulait l’imiter en toute chose. Comme il n’avait pas la tête très-forte naturellement, cette dévotion pour un modèle d’une valeur très-douteuse lui faussa d’autant plus facilement les idées. Les capacités extraordinaires de l’oncle ne pouvaient ni être imitées, ni être apprises ; le jeune homme aurait dû se mettre soigneusement en garde contre ses tendances morales. Il le crut malheureusement excellent à tous les points de vue, étudia non-seulement sa constitution consulaire et toutes ses pensées politiques pour les ressusciter un jour en France, mais aussi il se tortura l’esprit pour s’approprier sa fausseté, son hypocrisie et toutes ses autres mauvaises qualités. De cette façon, l’élève devint aussi un ambitieux, un menteur, un corrupteur du genre humain, mais tout cela de seconde main ; il n’avait pas son ambition, mais celle de son oncle. S’il avait interrogé honnêtement et modestement la mère Nature, elle lui aurait répondu qu’elle ne l’avait pas choisi pour être empereur. Malheureusement, il se laissait conduire, non pas par l’amour de la vérité et par la nature, mais par sa naissance ou par ce qu’il aimait à appeler son étoile ; de là tous ses égarements et toutes ses méchancetés. Il y a, dans l’histoire du monde, des monstres encore bien plus coupables que Napoléon III ; mais le crime provenait, chez eux, d’une force naturelle innée. Lorsqu’un homme unit à de grandes capacités un grand besoin d’activité, les fautes qu’il peut commettre sont, jusqu’à un certain point, excusées par sa nature et ses actions extraordinaires ; l’immense force qui provient de lui dédommage les autres hommes des abus auxquels il peut se livrer, ou bien on est porté à lui pardonner, parce qu’il est entraîné par un surcroît de volonté et de puissance. Napoléon III était, au contraire, un homme entièrement médiocre, qui était poussé, non par son cœur, mais seulement par son nom, à se permettre des choses non permises, et qui était, pour cette raison, plus désagréable et plus odieux que bien des hommes plus criminels que lui. (Gazette nationale de Berlin, 12 janvier 1873.)

Dans les papiers des Tuileries, qui furent publiés après le 4 septembre, se trouve une lettre de Mocquard à l’empereur, dans laquelle on annonce la mort du colonel Charras. En marge de cette lettre, Bonaparte avait écrit cette note au crayon : Bon débarras ! Pour toute oraison funèbre, nous n’avons qu’à lui retourner ses propres paroles. (Nouvelle presse libre, de Vienne, 1873.)

C’est par des moyens vulgaires et scabreux qu’il voulait atteindre les buts les plus élevés ; il a voulu tromper et duper les autres, et il a fini par être dupé lui-même et par perdre le fruit des machinations perfides qu’il tramait de longue date. La nouvelle de la mort de l’ex-empereur sera accueillie en France avec des sentiments dont il est facile de se rendre compte. Les classes intelligentes de la population rendent Louis-Napoléon responsable de la ruine de leur pays, et c’est là une disposition d’esprit dans laquelle on se sent peu de propension à prendre le deuil. (Le Fremdenblatt, de Vienne, 1873.)

... Plus nous connaissons l’histoire de la dernière guerre, plus nous concevons de mépris pour ceux qui ont livré la France à une telle lutte désespérée. Il n’est pas un seul individu dans l’entourage impérial, depuis Mme Eugénie, l’impératrice, jusqu’aux cotillonneurs de la cour, qui sorte de là les mains nettes. Le Times a publié dernièrement un document plein d’intérêt sur les circonstances principales qui ont amené cette guerre désastreuse. Eugénie pressait continuellement son mari de provoquer la Prusse, lui déclarant que son fils ne monterait pas sur le trône si la France ne vengeait pas les Autrichiens de la défaite de Sadowa...

Nous ne pouvons éprouver la moindre sympathie pour aucun de ceux qui souffrent à Chiselhurst ; notre sympathie, nous la réservons pour les mères et les veuves qui ont perdu leurs enfants et leurs maris dans ces batailles sanglâmes qu’un égoïsme féroce et une ambition imbécile ont provoquées. Peut-être l’impératrice trouvera-t-elle quelques consolations dans les égards que lui rendent la famille royale d’Angleterre et l’archevêque de Cantorbéry. Mais qu’ils soient tous certains qu’aucun Bonaparte ne gouvernera plus la France... Le dernier des Bonapartes souverains est mort jeudi...

Bonaparte fut proclamé président de la république et prit l’engagement solennel de conserver cette république et de la transmettre fidèlement à son successeur. Que fit-il, ce menteur et ce traître (the liar and the traitor) ? Il s’entoura d’une bande d’aventuriers débauchés et sans pudeur, scélérats de sa trempe (villains of his own stamp). Il arrêta dans leur lit les représentants du peuple... Une terrible boucherie s’ensuivit... Cet assassinat accompli, le meurtrier parjure jeta son masque républicain et établit l’Empire... Il gouverna la France despotiquement pendant vingt années et confisqua toutes ses libertés...

On dit qu’il fut un bon et fidèle allié pour le pays. Oui, tant que cela fut nécessaire à ses desseins. Mais nous n’avons pas encore oublié que, au commencement de la guerre contre l’Allemagne, alors que Louis-Napoléon s’efforçait d’entraîner nos sympathies de son côté, le prince de Bismark démasquait un traité secret préparé entre les cours de Berlin et des Tuileries, traité qui détruisait l’indépendance de la Belgique, que la Grande-Bretagne aussi bien que la France s’étaient entendues pour maintenir au besoin par les armes.

Sa moralité valait sa politique.

Il a maintenant un compte terrible à rendre. Le sang de milliers de républicains trahis et massacrés et des Français tués dans la dernière lutte souille ses mains. Peu d’hommes se sont présentés devant le Créateur chargés d’autant de crimes et d’infamies...

Il aspirait à être un grand général, et ses bévues à Solférino, son imbécillité flagrante à Sedan l’ont montré incapable de commander une patrouille. Il avait des prétentions à la littérature, et sa Vie de César a fait éclater de rire tous ceux qui ont quelques connaissances de littérature biographique. Il se croyait un homme d’État consommé et, dans les mains de Cavour et de Bismark, il a été le plus faible des fous, la plus facile des dupes. Et voilà l’idole contrefaite que la bassesse (flank-gism) anglaise a encensée pendant des années !

Le passé le maudit, le présent l’exècre, l’avenir l’anathématisera comme le fléau de la France. (Reynold’s Newspaper.)

ce qu’a coûté l’empire.

Au mot liste civile, nous avons donné un état récapitulatif de ce que Napoléon III a coûté à la France de 1852 à 1870, et montré que les dépenses dont il fut l’unique raison d’être s’élèvent à l’extrême minimum de 450 millions. Mais s’il se fit la part du lion, il n’oublia, dans la curée, ni ses parents, ni ses amis.

« Il est facile d’évaluer en bloc l’argent touché depuis 1852 par la famille Bonaparte, dit M, André Lefévre, un des membres de la commission des papiers des Tuileries. Il suffit d’ajouter à la dotation fixe attribuée à quelques-uns de ses membres les allocations régulières dont la commission a déjà publié le tableau, et dont le total annuel varie de 1,200,000 francs à 1,400,000 francs. Cette subvention a commencé de courir le 25 décembre 1852, et n’a cessé qu’avec l’Empire. Il faut tenir compte aussi d’un capital de 5,200,000 francs, distribué par décret du 1er avril 1852 à un certain nombre de parents favorisés. Sans parler des gratifications, dettes payées et autres libéralités, le compte général de la famille impériale s’établit comme suit, d’après les tableaux officiels de la liste civile :

Dotation (1860-1870)..... 16,849,999 fr.
Dotation du Palais-Royal
et de Meudon (1857-1870) ..4,953,639
Allocations (1853-1870).. 30,033,531
Dépenses diverses......... 1,758,116

Total général..... 53,595,285 fr.

« Si nous ajoutons à ce chiffre le capital donné, 5,200,000 francs, c’est une somme de plus de 58 millions absorbée, sans aucune espèce d’utilité pour le pays, par la famille de ceux qui nous ont conduits à Leipzig, à Waterloo et à Sedan. Encore cette évaluation, fondée sur des chiffres avoués, est-elle loin d’être complète, comme on en jugera par les calculs ci-joints, dont tous les éléments nous ont été fournis par des documents irrécusables, reçus sign2s, pièces de la main de l’empereur ou de ses trésoriers, Bure, Conneau, Thélin, Mocquard, Béville, etc. On peut supposer, sans crainte d’erreur, que, parmi les libéralités de Napoléon III à sa famille, beaucoup ont été dissimulées et passent inaperçues sous le couvert de la cassette privée.

RÉCAPITULATION
.

Ainsi, sans tenir compte de quelques centaines de mille francs annuellement touchés durant un nombre inconnu d’années, le bilan de la famille Bonaparte s’établit comme suit :

Famille Jérôme Bonaparte 37,078,364 fr.
Famille Lucien Bonaparte 12,762,500
Famille Murat ...........13,577,933
Princesse Bacciocchi..... 6,244,624
Mmes B. Centamori et Bartholini
524,375

Total général... 70,187,796 fr.

« C’est donc, d’après les chiffres officiels, 58 millions et, d’après des calculs plus complets, 70 millions que la famille Bonaparte a, sans autre titre que sa parenté avec le chef de l’État, sans utilité appréciable pour la France, prélevés sur la fortune publique. »

« Après la famille, les amis, dit M. Élie Sorin. Il faut payer grassement toute la haute domesticité ; c’est le règne du cumul : heureux temps, où les petits services engendrent les gros traitements ! On ressuscite des distinctions féodales pour avoir-prétexte de renter le clan des serviteurs intimes ; on imagine la charge de grand écuyer du palais, 100,000 fr. ; de préfet du palais, 60,000 fr. ; de premier aumônier, 100,000 fr. ; de premier écuyer et de premier chambellan, 95,000 fr, chacun, etc. Il est entendu que, les hauts fonctionnaires de l’Empire devant avoir la conscience souple, on saura reconnaître d’avance les bons offices qu’on attend d’eux.

« Chaque fauteuil de sénateur représente au budget une allocation de 30,000 francs ; la pairie de Louis-Philippe n’était peut-être guère plus utile a la nation, mais elle avait du moins, sur la haute Chambre napoléonienne, le grand mérite de ne rien coûter. Le traitement des conseillers d’État est élevé de 12,000 francs à 25,000 francs ; il est vrai que ces magistrats rendront des services, et non des arrêts.

« Le budget de la police monte de 1,900,000 fr. à près de 9 millions.

« Pour l’état-major, le budget s’élève à 50 millions, un lieu de 17 ; il est vrai que cet état-major sera celui qui dirigera, comme chacun sait, la campagne de 1870.

« Le budget proprement dit de la guerre, en quinze ans seulement, de 1852 à 1866, année de Sadowa, ne dépasse que de 117 millions le budget moyen de 1847 à 1851 ; nous savons, en effet, que la France était prête, désormais, à toutes les éventualités militaires...

« Le budget de la marine, dans le même temps, dépasse de 192 millions la moyenne précédente. C’est pour cela, sans doute, qu’en juillet 1870 la flotte de l’amiral Bouët-Willaumez n’avait pas même de cartes marines pour opérer dans la Baltique.

« Le budget de l’intérieur va crescendo de 800,000 francs à 1,900,000 francs.

« Il y a cependant une compensation : le budget de l’agriculture et du commerce descend de 149 millions à 128.

« Ce n’est pas non plus sur le budget de l’instruction publique que l’on fait des folies : 1,352,000 francs, c’est le chiffre de 1867..... Trois ou quatre mille institutrices, dans les campagnes de France, touchent un traitement qui varie de 60 à 75 centimes par jour. Il est vrai que le premier Empire se contentait d’inscrire 4,500 francs (quatre mille cinq cents) à son budget pour les besoins de l’instruction primaire. Donc, il y a progrès !

« Quant à la situation générale faite à la société française, elle peut se résumer d’un mot, mais il a son éloquence. Sous ce règne florissant, qui voit la gloire et les bienfaits du Mexique, qui fait surgir de terre les merveilles de M. Haussmann, y compris les splendeurs du nouvel Opéra ; sous ce règne, qui couvre de sa paternelle protection les danseuses et les chevaux de course, des chiffres authentiques établissent que l’on compte, en France, 1 indigent sur 5 habitants ; que, sur 5,516,994 enfants qui devraient fréquenter les écoles, elles n’en reçoivent que 4,826,461 !

« Enfin, après dix-sept ans, le second Empire a accru la dette publique française de 8,750,000,000, et il lui lègue une indemnité de guerre de 5 milliards !

« Et, tandis que l’Empire fait si bon marché de la fortune nationale tombée entre ses mains, il pousse l’esprit public dans la voie des spéculations aventureuses ; chacun de ses emprunts éhontés est une provocation qu’il fait au travailleur, au petit capitaliste, pour l’engager à risquer ses modestes économies contre l’appât des gros lots et des primes.

« Coupable, il ferme les yeux devant toutes les entreprises coupables ; il a des complaisances secrètes et souvent avouées pour l’agiotage, qui voile sous des opulences de hasard la détresse des malheureux dont le pécule s’effondre dans les coulisses de la Bourse. Pendant toute la durée de l’Empire, nous voyons devant les tribunaux un interminable défilé, où figurent la plupart des hauts et puissants seigneurs de la finance.

« Les choses en viennent à ce point, que M. Dupin aîné, un singulier apôtre de la morale et de la dignité publiques ! mais homme de prévoyance, ne peut s’empêcher de montrer en plein Sénat l’abîme vers lequel on se précipite (23 mai 1865).

« Les plaintes des porteurs de titres, dit-il, sont universelles. Leur capital se déprécie de jour en jour. La fortune de chacun a perdu ce qu’a gagné la fortune de quelques-uns ; à tort ou a raison, les administrés s’en prennent à leurs administrateurs, en demandant, par une réaction naturelle, la restitution des capitaux à leurs vrais et légitimes propriétaires...

« Les pères de famille s’inquiètent. L’exagération factice de la fortune mobilière a entraîné le renchérissement de toutes choses, et l’équilibre du budget domestique devient de plus en plus difficile. D’un autre côté, au fur et à mesure que les dépenses s’accroissent, les gros revenus, tant promis pour certaines entreprises, s’évanouissent, et le capital même, le patrimoine des familles, s’évanouit avec les dividendes faussement annoncés.

« Le monde moral lui-même est atteint.

« Le vertige des millions que procure un agiotage effronté, l’ingratitude du travail qui refuse le luxe et mené lentement à l’aisance pervertissent les idées du juste et de l’honnête. Vainement un magistrat éminent flagelle les manieurs d’argent, et un poète illustre veut moraliser la Bourse. Vainement le souverain lui-même applaudit à leurs efforts et donne à la nation un grand enseignement. L’humble actionnaire reste condamné à l’exploitation et au silence.

« Le puissant financier fait taire ou parler la presse, suivant les secrets de ses spéculations. Grâce à de grands mots invoqués en d’autre temps, tels que la raison d’État, le crédit public, le développement du travail, les traitants d’aujourd’hui, funestes imitateurs du financier Law, troublent les consciences, faussent l’esprit public, surprennent la religion des âmes honnêtes et obtiennent que la théorie du fait accompli serve d’excuse à la fraude...

« Les pratiques habituelles des fondateurs, gérants ou administrateurs des sociétés industrielles et de certaines institutions de de spéculation, sont devenues un danger public. » (A. Lefèvre, les Finances particulières de Napoléon III.)

Le budget des recettes de la France se trouve diminué de plus de 83 millions et demi, par suite de la guerre de 1870. C’est donc le revenu d’un capital de 1,500,000,000 que l’Empire a enlevé à la France et a donné a la Prusse. (Opinion nationale, 1er octobre 1872.)

La Tribune de Bordeaux donne l’extrait d’une lettre de la duchesse d’Abrantès qui prouve que cette dame avait une dose de perspicacité des plus remarquables.

« Ma chère amie, écrivait en 1836, à la duchesse d’Abrantès, la reine Hortense, si Louis devient jamais empereur, il mangera la France. »

Voilà une mère qui connaissait son fils.

Le règne de ce fils nous a coûté 10 milliards et 3 départements ; sommes-nous assez riches pour le reprendre au même prix ? (Journaux, 1873.)

On nous dit que le régime fondé après décembre nous a valu dix-huit années de calme et de prospérité.

Le calme ! que veut-on dire par là ? Le calme, c’était le silence dans la servitude. Tout le monde était chassé de la vie publique ; c’est toujours la vieille maxime du césarisme romain : là où ils ont fait régner le silence du désert, ils disent qu’ils ont apporté la paix.

La prospérité ! ah ! pour le coup, c’est trop fort. La république avait un budget de 1,500 millions en 1850 ; les budgets de l’Empire atteignirent 2,300 millions et se soldaient en déficit. Sous la république, en 1850, le chapitre des dotations s’élevait à 10 millions ; ce chapitre s’éleva, sous l’Empire, à 48 millions.

Les gros budgets, comme les emprunts périodiques, furent une des bases du système impérial ; toute la politique financière de l’Empire consistait à escompter l’avenir au profit du présent.

En quatorze ans, l’Empire dépensa 3 milliards 1/2 en sus de ses recettes ordinaires.

Encore, si l’État seul avait eu des dettes ! Mais tout passait dans cet engrenage : Paris, les départements, les communes, les grandes compagnies. Les emprunts de Paris s’élevèrent à plus de 2 milliards ; ceux des villes au-dessus de cent mille habitants, à plus de 500 millions ; ceux des départements, à plus de 250 millions, sans parler des obligations des diverses compagnies, qui montèrent à plus de 9 milliards.

Un établissement de crédit, le Crédit mobilier, créé sous les auspices du gouvernement, a fini par entrer en liquidation, après avoir englouti une partie de l’épargne de la France, plus de 1 milliard, dans des spéculations aventureuses et exagérées. Le goût de la spéculation transforme tous les capitaux en valeurs mobilières et les détourne des biens fonciers et de l’agriculture. Les travaux excessifs des villes renchérissent la main-d’œuvre dans les campagnes. Le nombre des faillites va suivant une progression effrayante. De 1863 à 1864, les faillites s’élevaient à 1,418 ; de 1868 à 1869, elles se sont élevées à 2,131. Les contribuables étant surchargés, les revenus privés diminuent. Enfin, pendant que l’empereur touchait par an une liste civile de plus de 25 millions, le Corps législatif refusait un crédit de 250,000 fr. pour porter à 500 fr. le chiffre de la pension de retraite des instituteurs.

Voila la prospérité de l’Empire. (Histoire de Napoléon III, anonyme, 1872.)

Ce règne de vingt uns, c’est parce que nous l’avons subi que nous avons dû subir l’invasion étrangère jusque sous les murs de notre glorieuse capitale. Et c’est parce qu’on avait altéré systématiquement, dans ce pays, toutes les sources de la force et de la grandeur ; c’est parce que nous avons perdu le ressort sans lequel rien ne peut durer ni triompher dans ce monde, l’idée du devoir et de la vertu, qu’on a pu croire un moment que la France allait disparaître.

C’est à ce moment que la république, apparaissant pour la troisième fois dans notre histoire, a assumé le devoir, l’honneur et le péril de sauver la France. (Gambetta, Discours de Bordeaux, 1er janvier 1871.)

DÉCRET DE DÉCHÉANCE.

M. Target. L’Assemblée doit être impatiente de reprendre la discussion du douloureux traité ; mais, avant de donner suite à l’incident qui vient de se produire, je propose la motion suivante :

« L’Assemblée nationale clôt l’incident, et, dans les circonstances douloureuses que traverse la patrie et en face de protestations et de réserves inattendues, confirme la déchéance de Napoléon III et de sa dynastie, déjà prononcée par le suffrage universel, et le déclare responsable de la ruine, de l’invasion et du démembrement de la France. » (Acclamations prolongées.)

Ont signé : MM. Target, Bethmont, Jules Buisson, René Brice, Ch ; Rolland, Talion, le duc de Marmier, Pradié, Ricard, Girard, Lambert de Sainte-Croix, Wilson, Cli. Alexandre, Baragnon, Léon Say, Victor de Laprade, Louis Viennet, Farcy, F. Dupin, Marcel-Barthe, comte d’Osmoy, Wallon, Ch. Rives, comte de Brettes-Thurin, Villain,

(Les membres des diverses parties de l’Assemblée se lèvent en applaudissant et en criant : Très-bien ! Bravo ! bravo !)

M. Conti. Je demande la parole.

M. Gavini. Messieurs, .. (Non ! non ! c’est, voté !)

Ayez au moins le respect des minorités ! (Interruptions diverses.)

Je dois protester de toutes les forces de mon âme... (Nouvelles et plus bruyantes interruptions)... contre la proposition (Assez ! assez !). Cette Assemblée n’a pas le droit de prononcer sur la question qui lui a été présentée ; élue pour une mission spéciale, elle n’est pas constituante... (Réclamations.)

Nouveaux cris. Aux voix ! aux voix !

M. Gavini. Le suffrage universel seul peut détruire l’œuvre qu’il a édifiée par quatre plébiscites solennels ; faites appel au suffrage universel, si vous l’osez (Aux voix ! aux voix !), et alors, lorsque le peuple aura prononcé, bien criminel sera celui qui ne se soumettra pas à sa volonté, seule souveraine. (Aux voix ! aux voix ! — Le bruit couvre la voix de l’orateur.)

Je proteste contre la proposition.

M. de Tillancourt. Aux voix et à l’ordre !

M. le marquis de Larochejaquelein. Le peuple a prononcé en nous envoyant ici.

(M. Gavini descend de la tribune au milieu des cris : Aux voix ! — À l’ordre ! — Une vive agitation règne dans l’Assemblée.)

M. le président. La proposition est la clôture de l’incident.

On a demandé le scrutin public sur cette proposition.

De toutes parts. Non ! non ! C’est inutile !

M. Conti. Vous ne permettez pas de la discuter.

M. Cochery, s’adressant à MM. Conti et Gavini. Vous froissez tous les sentiments de l’Assemblée, et à quel moment ! (Bruit général.)

M, Thiers, chef du pouvoir exécutif. Donnez la parole à M. Conti ! (Non ! non ! — Oui !)

Monsieur le président, donnez-leur la parole pour qu’ils justifient les fautes de l’Empire.

Plusieurs membres. Oui ! oui ! Qu’ils le fassent s’ils l’osent !

M. Thiers monte à la tribune au milieu des applaudissements de l’Assemblée.

M. le président. La parole est à M. Thiers, chef du pouvoir exécutif.

M. Thiers, chef du pouvoir exécutif. Messieurs, je vous ai proposé une politique de conciliation et de paix, et j’espérais que tout le monde comprendrait la réserve et le silence dans lesquels nous nous renfermons à l’égard du passé. Mais lorsque ce passé se dresse devant le pays... (Vive adhésion. — Bravos et applaudissements.)

M. Conti. Je demande la parole.

M. LE CHEF DU POUVOIR EXÉCUTIF... Lorsque ce passé semble se jouer de nos malheurs dont il est l’auteur... (Oui ! oui ! — Nouveaux bravos.)... Le jour où le passé se dresse devant nous, quand nous voudrions l’oublier, lorsque nous courbons la tête sous ses fautes, permettez-moi de le dire, sous ses crimes (Oui ! oui ! C’est vrai !), savez-vous ce que disent en Europe les princes que vous représentez ? — Je l’ai entendu de la bouche des souverains.— Ils disent que ce n’est pas eux qui sont coupables de la guerre, que c’est la France ; ils disent que c’est nous. Eh bien, je leur donne un démenti à la face de l’Europe. (Applaudissements.) Non, la France n’a pas voulu la guerre (Non ! non !) ; c’est vous, vous qui protestez ; c’est vous qui l’avez voulue. (Oui ! oui !)

(M. Conti, au pied de la tribune, adresse à l’orateur des paroles qui sont étouffées par les cris : N’interrompez pas ! — À l’ordre ! à l’ordre ! — Plusieurs représentants, au pied de la tribune, interpellent vivement M. Conti.)

M. le président. J’engage MM. les représentants à s’éloigner du pied de la tribune et à prendre leurs places ; c’est une condition du silence et de l’ordre dans la discussion. (C’est vrai ! — Très-bien !)

M. Thiers, chef du pouvoir exécutif. Vous avez méconnu la vérité ; elle se dresse aujourd’hui devant vous, et c’est une punition du ciel de vous voir ici, obligés de subir le jugement de la nation, qui sera le jugement de la postérité. (Oui ! oui ! — Vifs applaudissements.)

Eh bien ! vous venez soutenir ici l’innocence du maître que vous serviez. Je respecte toujours toutes les douleurs : ce n’est pas l’individu que j’attaque.

M. Conti. Il n’y paraît guère !

M. LE CHEF DU POUVOIR EXÉCUTIF. Mais vous voulez soutenir ici l’innocence du maître que vous avez servi. Si l’Assemblée écoute mon conseil, elle vous laissera la parole.

Eh bien ! venez parler des services rendus à la France par l’Empire ; il en est beaucoup de nous ici qui vous répondront à l’instant même. (C’est vrai ! Très-bien !)

Si l’Assemblée veut clore l’incident (Oui ! oui !) ce sera plus sage et plus digne (Assentiment) ; mais si elle ne veut pas clore l’incident, je la supplie de laisser parler à cette tribune les représentants de l’Empire.

Je n’ajoute plus qu’un mot : Quant au droit national, vous dites que nous ne sommes pas une constituante. Mais il y a une chose qui ne fait pas question, c’est que nous sommes souverains. (Oui ! oui ! souverains !)

Savez-vous pourquoi ? C’est que, depuis vingt ans, c’est la première fois que les élections ont été parfaitement libres (Acclamations), et que le pays a pu dire librement sa volonté. (Réclamations de M. Conti et de M. Gavini.)

M. Ducuing, s’adressant à MM. Conti et Gavini. La preuve, c’est que vous avez été nommés !

M. le chef du pouvoir exécutif. La clôture de l’incident, c’est ce qui serait le plus digne. (Oui ! oui !) Mais si la clôture ne prévalait pas, écoutez alors ceux qui voudraient venir se justifier ; nous leur répondrons. Pour moi, je demande la clôture de l’incident. (Vive adhésion. — Très-bien ! — L’ordre du jour !)

M. Conti. Vous voulez étouffer la discussion, c’est ainsi que vous procédez. Je demande la parole pour combattre la proposition qui a été faite. (Exclamations nombreuses.)

M, le président. La clôture de l’incident ayant été demandée, je dois la mettre aux voix.

Il m’a été remis une demande de scrutin de division. (Exclamations.)

Les auteurs de la demande de scrutin persistent-ils ? (Non ! non !)

M. Paul Bethmont. Votons par acclamation !

M. le président. Je mets aux voix la clôture de l’incident dans les termes où elle a été proposée, et que voici :

« L’Assemblée nationale clôt l’incident, et dans les circonstances douloureuses que traverse la patrie, en face de protestations et de réserves inattendues, confirme la déchéance de Napoléon et de sa dynastie, déjà prononcée par le suffrage universel, et le déclare responsable de la ruine, de l’invasion et du démembrement de la France. » (Aux voix ! aux voix !)

M. Conti. Je demande la parole. (Non ! non ! assez !)

M. le président. Je mets aux voix la clôture de l’incident dans ses termes.

(La clôture est mise aux voix et adoptée à une très-grande majorité. — Quelques membres seulement se lèvent à la contre-épreuve ; plusieurs autres s’abstiennent.)

M. Cochery. Je constate que cinq membres seulement se sont levés à la contre-épreuve.

M. Daniel Wilson. Il y en a eu six ; pas un seul de plus ! Je demande que ce soit constaté au Moniteur. (Assemblée nationale, séance du 1er mars 1871.)

CONVENTION BRUNSWICK.

Le Galignani’s Messenger publiait en 1873 le curieux document suivant, qui aurait été rédigé par M. Smith et le comte d’Orsay, alors que Louis Napoléon était retenu prisonnier au fort de Ham en 1845 :

« Nous C.-F.-A.-G., duc de Brunswick, et nous prince Louis-Napoléon Bonaparte, convenons et stipulons par les présentes comme suit :

« Art. 1er. Nous promettons et jurons sur notre honneur et sur le Saint-Esprit de nous aider réciproquement, d’une part, à rétablir le duc de Brunswick sur le trône de son duché de Brunswick, et, si possible, de créer une Allemagne nationale unie, et de lui donner une constitution adaptée aux besoins de l’époque ; d’autre part, d’aider P. et L. Bonaparte dans le projet de rendre à la France le droit d’user de sa souveraineté nationale, telle qu’elle a été reconnue en 1830, pour permettre à ce pays de décider avec pleine et entière liberté du gouvernement le plus conforme à ses intérêts.

« Art. 2. Celui de nous deux qui le premier arrivera au pouvoir, sous quelque titre que ce soit, s’engage à fournir à l’autre des subsides en argent et en armes nécessaires aux besoins de sa cause, et de plus, non-seulement à autoriser, mais même à lui faciliter, par tous les moyens possibles, le concours de volontaires.

« Art. 3. Aussi longtemps que nous resterons en exil, nous nous engageons à nous aider mutuellement dans toute occasion qui se présentera pour nous de regagner les droits politiques dont nous avons été privés par la force. Si l’un de nous réussit à rentrer dans son pays, l’autre s’engage à favoriser la cause de son allié par tous les moyens en son pouvoir.

« Art. 4. Nous nous engageons à ne signer et à ne promettre de signer aucune abdication ou renonciation préjudiciable à nos droits politiques. Au contraire, chacun de nous apportera à l’autre, dans toutes les conditions d’existence, le secours de son bon conseil et de ses bons offices.

« Art. 5. Si plus tard, c’est-à-dire en état de liberté complète, nous jugions nécessaire d’apporter quelque modification au présent traité, en raison de nos situations respectives ou de nos intérêts communs, nous nous engageons à ne faire de changement que d’un commun accord, et à reviser les stipulations de ce contrat pour remédier aux défauts qui auraient pu être déterminés par les circonstances qui ont présidé à sa rédaction. »

Le document ci-dessus était signé par le comte d’Orsay et par M. Smith.

CONSULTATION MÉDICALE.

L’Union médicale a reproduit une consultation médicale au sujet de l’ex-empereur. Cette consultation avait eu lieu le 1er juillet 1870, et avait déjà été publiée dans la dernière livraison du recueil des papiers trouvés aux Tuileries.

Les médecins français y indiquent aussi formellement que possible, et par les seuls signes rationnels, l’existence d’un calcul vésical.

Ce document a une grande importance historique, car la consultation fut rédigée quelques jours avant la guerre, et elle se termine par le passage suivant, qui mérite d’être cité tout entier :

« Nous considérons comme nécessaire le cathétérisme de la vessie, à titre d’exploration, et nous pensons que le moment est opportun, par cela même qu’il n’y a actuellement aucun phénomène aigu.

« Si, en effet, la dysurie, ou la purulence ou les douleurs augmentaient ou reparaissaient, on aurait à craindre de provoquer par l’exploration une inflammation aiguë. »

Cette consultation, rédigée par M. le professeur G. Sée, fut remise à M. le docteur Conneau. Celui-ci ne la transmit pas aux autres médecins consultants, et, après le 4 septembre, on l’a trouvée dans ses papiers.

Le rédacteur de l’Union médicale suppose que l’impératrice n’a pas eu connaissance de ce document, par cela seul qu’il se trouvait parmi les papiers du docteur Conneau. C’est là une supposition toute gratuite.

Comment, en effet, admettre que, par oubli ou par négligence, M. Conneau ait laissé cette consultation dans son tiroir, sans en parler à l’impératrice ? La santé de l’empereur était en ce moment la préoccupation importante, et l’on ne réunit pas six médecins pour ne pas savoir ce qu’ils ont conseillé et décidé ! Napoléon III, à la fin du mois de juin, était très-souffrant, il ne pouvait ni monter à cheval, ni aller en voiture ; il marchait avec énormément de difficulté et tout courbé. Les douleurs de la vessie étaient des plus violentes et, dans les urines qui étaient examinées tous les matins par le docteur Corvisart, il y avait au moins un tiers de pus.

La consultation rédigée par les médecins français concluait à l’existence d’un calcul vésical et à une opération. Or, toute opération de ce genre peut entraîner la mort très-rapidement, et, à cette époque, la popularité de la famille impériale était assez compromise pour que la mort subite de l’empereur pût entraîner la chute de la dynastie. Il fallait donc, avant tout, et avant de faire une opération chirurgicale dangereuse, rendre la régence possible. Le temps pressait, et c’est pour cela que l’entourage de l’impératrice voulait à toute force, et le plus tôt possible, une guerre qui permît de faciliter la transmission du pouvoir. Après la victoire et la paix, le docteur Conneau eût certainement retrouvé la consultation pour la communiquer à son malade. Cela est si vrai, qu’un des médecins, ami de la dynastie, pressé par un de ses confrères pour que l’opération fût faite sans différer, répondit : « Ce n’est pas un malade ordinaire, c’est avant tout un empereur. »

L’intérêt dynastique l’emporta donc sur l’intérêt particulier de l’empereur. Celui-ci souffrant, abattu par une maladie qui enlève toute énergie et toute volonté, n’ayant à cette époque que la seule préoccupation de sa santé, se renseignant même sur l’établissement thermal auquel il devait se rendre, n’avait pas d’envie de faire la guerre et aurait encore bien plus aspiré au repos, s’il avait eu connaissance de l’avis des médecins qu’il avait fait appeler. Mais l’entourage voulait la guerre, la consultation resta chez M. Conneau, et on transporta, tant bien que mal, le malade au milieu de son armée.

— Bibliogr. I. Œuvres de Napoléon III. 1° Œuvres complètes : Œuvres de Louis-Napoléon Bonaparte, publiées par Ch.-Édouard Tremblaire (Paris, 1848-1849, 3 vol. in-8°) ; Œuvres de Napoléon III (Paris, 1854-1857, in-8°).

2° Œuvres choisies : Œuvres militaires de Napoléon III (Paris, 1856, in-8°) ; Dictionnaire politique napoléonien ; Opinions, pensées, maximes extraites des ouvrages de Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République, par A. d’Almbert (Paris, 1849, in-8°) ; Annales de la présidence ou Recueil méthodique des discours du prince Louis-Napoléon, du 10 décembre 1848 au 2 décembre 1851 (Paris, 1852, in-12) ; Discours et proclamations de Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République, depuis son retour en France jusqu’au 1er janvier 1850 (Paris, 1850, in-8°) ; Discours, messages et proclamations de l’empereur, depuis son retour en France jusqu’au 1er janvier 1855 (Paris, 1855 ; in-8°) ; Discours, messages, lettres et proclamations de S. M. Napoléon III, empereur des Français, de 1846 à 1861 (Paris, 1861, in-8°) ; la Politique impériale exposée par les discours et proclamations de l’empereur Napoléon III, depuis le 10 décembre 1848 jusqu’en juillet 1865 (Paris, 1865, in-8°).

3° Œuvres historiques : Histoire de Jules César (Paris, 1865-1866, tomes Ier et IIe), ouvrage resté inachevé, et dont nous avons parlé au mot César ; Fragments historiques (Paris, 1841, in-8°).

4° Œuvres diverses : Mélanges (Paris, 1862, in-12) ; Rêveries politiques ; Projet de constitution ; Deux mots à M. de Chateaubriand sur la duchesse de Berry, en vers (Zurich, 1833, in-8°) ; Considérations politiques et militaires sur la Suisse (Zurich, 1833, in-8°) ; Lettre sur la politique de la France en Algérie, adressée au maréchal de Mac-Mahon, gouverneur général de l’Algérie (Paris, 1865, in-8°) ; Histoire du canon dans les armées modernes, précédée d’une biographie de l’auteur (Paris, 1848, in-12) ; Études sur le passé et l’avenir de l’artillerie, ouvrage continué à l’aide des notes de l’empereur, par le général Favé (Paris, 1862-1863, in-4°) ; Manuel d’artillerie à l’usage des officiers d artillerie de la république helvétique (Zurich, 1836) ; Note sur les amorces fulminantes et sur les attelages (Paris, 1841, in-8°) ; Idées napoléoniennes (Paris, 1837, in-8°), ouvrage auquel nous avons consacré un article particulier ; Extinction du paupérisme (Paris, 1844, in-32) ; Analyse de la question des sucres (Paris, 1842, in-8°) ; Réponse à M. de Lamartine (Paris, 1843, in-12) ; Aux mânes de l’empereur, poème (Paris, 1841, in-4°).

— II. Œuvres sur Napoléon. 1° Histoires et biographies générales : Histoire du second Empire, par Taxile Delord (Paris, 1869-1874, 4 vol. in-8°), en cours de publication ; Napoléon III, sa vie, ses œuvres et ses opinions, par A. Morel (1870, in-18) ; Histoire du second Empire (Paris, 1871, in-32, dans la Bibliothèque populaire) ; Petite histoire du second Empire, par E. Spuller (Paris, 1870) ; Histoire de Napoléon III, édition corrigée et augmentée de la Petite histoire du second Empire de E. Spuller (Paris, 1872) ; Histoire anecdotique et populaire de Napoléon III (1869).

2° Histoires particulières : Récit complet et authentique des événements de décembre 1851, par Granier de Cassagnac (Paris, 1851, in-8°) ; Histoire des crimes du Deux décembre, par Schœlcher (Londres, 1852, in-8°) ; le Gouvernement du Deux décembre, par Schœlcher (Londres, 1853, in-8°) ; Histoire du Deux décembre, par P. Mayer (Paris, 1852, in-12) ; Paris en décembre 1851, par Ténot (1868, in-8°) ; la Province en décembre 1851, par Ténot (1865, in-8°) ; l’Expédition de Crimée, chroniques de la guerre d’Orient, par le baron de Bazancourt (Paris, 1856, 2 vol. in-8°) ; l’Expédition de Crimée, chroniques maritimes de la guerre d’Orient (Paris, 1858, 2 vol. in-8°) ; la Campagne d’Italie de 1859, par le baron de Bazancourt (Paris, 1859,2 vol. in-8°) ; les Expéditions de Chine et de Cochinchine, par le baron de Bazancourt (Paris, 1857-1858, 2 vol. in-8°) ; la Débâcle, par Claretie (1871, in-18) ; la Campagne de 1870, causes qui ont amené la capitulation de Sedan (Londres, 1871) ; Histoire de la révolution de 1870-1871, par Claretie (1871, in-4°) ; la Chute du second Empire, par Saint-Marc Girardin (Paris, 1872, in-4°).

3° Études critiques et historiques : Carte de la situation militaire de l’Europe (Paris, 1868) ; Progrès de la France sous le gouvernement impérial (Paris, 1869) ; Titres de la dynastie napoléonienne (Paris, 1869), écrit qui a été attribué à Napoléon III ; l’Empire, les Bonaparte et la cour, par Claretie (1871, in-18) ; Napoléon III, portrait politique, par le vicomte de La Guéronnière (Paris, 1853, in-12) ; Napoléon III et son gouvernement, études parisiennes, par un diplomate, traduit de l’allemand (Dresde, 1864, in-8°) ; Napoléon III et l’Allemagne, ouvrage traduit de l’allemand (Paris, 1857, in-8°) ; l’Empereur Napoléon II et l’Angleterre, brochure attribuée à La Guéronnière (Paris, 1858) : Napoléon III, la Pologne et Alfred Ier d’Angleterre (Paris, 1862, in-8°) ; l’Empereur Napoléon III et l’Italie, br. attribuée à La Guéronnière (Paris, 1863) ; l’Empereur Napoléon III et l’Algérie (Paris, 1860, in-8°) ; Politique de la France en Algérie (Paris, 1865, in-8°) ; Napoléon III, Marseille et l’Algérie (Marseille, 1860, in 8°) ; Napoléon III et l’opinion catholique, par E. X. (Paris, 1861 ; in-8°) ; Napoléon III et Pie IX, par un théologien (Paris, 1860, in-8°) ; Napoléon III et les médaillés de Sainte-Hélène (Paris, 1861, in-12) ; l’Empire avec la liberté, par É. de Girardin (Paris, 1859, in-8°) ; Napoléon III et la liberté (Paris, 1863, in-8°) ; Napoléon III et la France libérale (Paris, 1861, in-8°) ; l’Empereur et la démocratie moderne, par Granier de Cassagnac (Paris, 1861, in-8°) ; Papiers et correspondance de la famille impériale (Paris, 1870, in-12) ; l’Empire dévoilé par lui-même ; papiers des Tuileries (Paris, 1871, in-32) ; le Dernier des Napoléon (1872) ; la France impériale, par Élie Sorin (Paris, 1873, in-32) ; la Révolution sociale démontrée par le coup d’État du Deux décembre, par Proudhon (Paris, 1852, in-12) ; Napoléon le Petit, par V. Hugo (Bruxelles, 1852, in-32) ; les Châtiments, par V. Hugo (Bruxelles, 1853, in-32) ; les Hommes de 1851, par Vermorel (1869, in-18).

Napoléon le Petit, par Victor Hugo (Bruxelles, 1852, in-12). Dans un de ses plus énergiques discours à l’Assemblée, Victor Hugo avait lancé courageusement ce sobriquet de Napoléon le Petit sur la tête du président qui s’apprêtait à se parjurer ; il l’a repris, après le parjure, pour en faire le titre d’un livre qui est la plus virulente protestation d’une âme indignée contre le coup d’État de décembre. Imprimé hors de France et longtemps proscrit comme son auteur, ce livre, dangereux sous l’Empire, en ce qu’il aurait pu provoquer un redoutable réveil des consciences était activement poursuivi par la police ; quelques privilégiés seulement ont pu le lire alors. Toute l’Europe le traduisait, l’admirait, et il n’est réellement connu chez nous que depuis l’effondrement du régime impérial. Les milliers d’exemplaires qui se sont vendus en quelques mois, aussitôt qu’il en fut fait une édition à Paris, donnent la mesure des bons souvenirs que ce régime avait laissés. On sent que le grand écrivain avait mis toute sa passion dans ces pages fiévreuses ; il s’est pourtant trouvé des critiques assez naïfs pour lui reprocher de manquer de calme, de s’être laissé emporter jusqu’à l’injure ! Ce dont nous le louerons, au contraire, c’est de n’avoir pu rester froid en face de l’attentat et d’avoir laissé déborder toute son indignation, tout son mépris, sans jamais essayer de les contenir.

Quoique écrit vite et comme d’une main haletante, ce livre est admirablement conçu et disposé, même au point de vue de l’art littéraire et de la dialectique ; il frappe, il émeut et il convainc. Victor Hugo a divisé sa protestation en huit livres ; il consacre le premier à faire connaître l’homme, le suivant à exposer le gouvernement issu de la constitution de 1852, deux autres à raconter le crime, à faire le récit du coup d’État et des fusillades ; dans le cinquième, il défend, en termes magnifiques, la liberté de la tribune ; dans les trois derniers, il examine la valeur de cette absolution que Napoléon prétendait tirer du suffrage universel. Le portrait de l’homme est fait de main de maître ; Victor Hugo le présente au milieu de cette imposante scène du 20 décembre 1848, venant prêter le serment à la constitution entre les mains du président de l’Assemblée et prendre Dieu à témoin de sa sincérité ; on le voit s’avancer, blême et osseux, l’œil sans regard, la moustache tombante, et quoiqu’il ait perdu depuis cette physionomie, elle est d’une vérité saisissante. Quels traits virulents il lui décoche ensuite, sous forme de biographie ! le montrant habillé en général sous prétexte qu’il est un peu parent de la bataille d’Austerlitz, mettant tout son talent dans le silence, toute sa force dans l’argent et dans la corruption ; savoir à quel taux se tarifent les consciences, tel est le problème qu’il agite dans ses méditations solitaires, et on le croit absorbé par les plus abstraites spéculations de la politique. Tel était bien, en effet, celui que l’on n’appelait encore que le prince-président.

Le récit du coup d’État est lugubre. La lumière se fera-t-elle jamais sur ces horribles massacres du boulevard Montmartre ? Victor Hugo a essayé de suppléer au silence des documents officiels ; il a réfuté, par des témoignages sérieux, les récits éhontés des écrivains de police qui ont masqué, sous d’effrontés mensonges, ce qu’eut d’odieux et d’horrible cette fusillade dirigée contre des passants et des promeneurs. On lui a reproché d’avoir exagéré le nombre des morts ; à qui la faute, puisque les documents officiels sont évidemment faux ? On lui a reproché d’avoir présenté ce massacre, tout fortuit disent les apologistes, comme un coup froidement médité d’avance, pour frapper de terreur la capitale. Est-ce qu’on peut calomnier l’homme de décembre ?

La partie vraiment belle de l’ouvrage est celle où l’illustre auteur examine la valeur morale du coup d’État, ses conséquences immédiates et celles qui en découleront infailliblement si la France l’accepte, si elle absout le crime, si elle consent à prendre un parjure comme base d’une légalité nouvelle. Tout cela est clair, logique, pressant ; il n’y a là ni emportement, ni injures, mais une dialectique froide et serrée. Les commissions mixtes qui ont proscrit au nom de cette légalité ont proscrit le droit ; les magistrats qui ont prêté serment au traître n’ont réussi qu’à avilir le serment ; les soldats qui l’ont protégé de leurs baïonnettes ont tué l’armée ; le clergé, qui a entonné son Te Deum, a avili la religion. La fin de l’Empire et les désastres au milieu desquels il s’est effondré ont démontré ce que devient un pays où la conscience est sujette à de tels obscurcissements. Quant à l’absolution que Napoléon III prétendait tirer de ses 7,500,000 suffrages, Victor Hugo en fait toucher du doigt l’inanité : « Vous êtes capitaine d’artillerie à Berne, monsieur Bonaparte, lui dit-il. Vous avez nécessairement une teinture d’algèbre et de géométrie. Voici des axiomes dont vous avez probablement quelque idée : 2 et 2 font 4. — Entre deux points donnés la ligne droite est le chemin le plus court. — La partie est moins grande que le tout. — Maintenant faites déclarer par 7,500,000 voix que 2 et 2 font 5, que la ligne droite est le chemin le plus long, que le tout est moins grand que la partie ; faites-le déclarer par 8 millions, par 10 millions, par 100 millions de voix, vous n’aurez pas avancé d’un pas. Eh bien ! ceci va vous surprendre, il y a des axiomes en probité, en honnêteté, en justice, comme il y a des axiomes en géométrie, et la vérité morale n’est pas plus à la merci d’un vote que la vérité algébrique. La notion du bien et du mal est insoluble au suffrage universel. Il n’est pas donné à un scrutin de faire que le faux soit vrai et que l’injuste soit le juste : on ne met pas la conscience humaine aux voix. »

À travers ces flots de raisonnement et d’éloquence, ces accumulations de preuves et d’invectives, cette succession de récits lugubre ou d’épisodes grotesques, le poëte apparaît dans des pages d’une ciselure merveilleuse. Telle est cette magnifique comparaison que Victor Hugo fait de la stabilité des institutions impériales avec celle de la Néva, tant qu’elle est gelée : on bâtit des maisons dessus, de lourds chariots lui marchent sur le dos ; ce n’est plus de l’eau, c’est de la roche. Les passants vont et viennent sur ce marbre qui a été un fleuve. On improvise une ville, on trace des rues, on ouvre des boutiques, on vend, on achète, on boit, on mange, on dort, on allume du feu sur cette eau ; on peut tout se permettre. Ne craignez rien, faites ce qu’il vous plaira, riez, dansez, c’est plus solide que la terre ferme, cela sonne sous le pied comme du granit.

Puis, tout à coup, entendez-vous ce bruit sourd ? entendez-vous ce grondement profond et formidable ? C’est la débâcle, c’est la Néva qui s’écroule ! Oui, nous l’avons entendu ce craquement prophétisé à dix-huit ans de distance. Un admirable livre surtout, c’est celui où Victor Hugo résume à grands traits l’histoire de la tribune française depuis Mirabeau, montre tout son rayonnement, jette en passant un mot aux grands orateurs qui l’ont illustrée, groupe autour d’elle toutes les gloires de notre nationalité pour aboutir à cette conclusion sèche et tranchante : « C’est là ce que M. Bonaparte a supprimé ; Alléluia ! dit M. Sibour. Hosanna ! répond M. Parisis. »

Napoléon le Petit est un livre qui restera ; il faut le lire et le relire ; il est bon qu’un pays comme la France retourne de temps en temps à cette page néfaste de son histoire pour que les défaillances du passé servent au moins d’enseignement.

Napoléon III, sa vie, ses œuvres et ses opinions, par A. Morel (1870, in-18). Publié un peu avant le plébiscite de 1870, au moment où Napoléon III était encore tout-puissant, ce livre était un acte de courage de la part de l’auteur et de la part de l’éditeur, A. Lechevallier. On y garde peu de ménagement pour l’homme de Décembre, et les sous-entendus, les rapprochements qui pullulent, les révélations sur la vie privée du prince et de son auguste famille ont dû être bien malvenus aux Tuileries.

À proprement parler, ce livre est moins une biographie qu’une analyse philosophique, une étude de caractère. Il semble avoir été composé d’après la théorie favorite de Taine : expliquer l’homme, son caractère, ses tendances et ses actions, d’après les lois du sang et des milieux. Dans cette théorie, la filiation devient la première base de recherches, et M. A. Morel n’a pas manqué d’exposer la vie et les aventures capricieuses de la reine Hortense, de rappeler son attachement pour l’amiral Verhuel, et comme, plus loin, en maint endroit, il attribue fort justement à Napoléon III un flegme tout hollandais, la conclusion à tirer du rapprochement est facile : on ne pouvait pas en dire davantage en 1870.

Toute la dynastie des Bonaparte,

Race d’Agamemnon qui ne finit jamais,

est passée rapidement en revue ; chaque personnage est analysé, disséqué en quelques lignes, et cette galerie, qui sert de préface au volume, n’en est pas la partie la moins curieuse. L’analyse est naturellement plus complète et poussée à fond pour Napoléon III ; mais les nombreuses pages consacrées à la reine Hortense, pages très-finement écrites, offrent de cette singulière femme un portrait vivant et qui reste dans l’esprit. Pour le héros du 2 décembre, l’auteur a pris soin de ne porter son jugement que d’après les écrits publics émanés de lui, écartant ainsi les faits en eux-mêmes, et les écrits intimes, comme les lettres confidentielles. C’est ainsi que les premières années de Louis Napoléon, ses hauts faits dans la charbonnerie italienne, son voyage en Amérique, ses séjours à Londres, l’échauffourée de Strasbourg, le coup de main de Boulogne, l’emprisonnement de Ham, sont appréciés d’après des documents émanés de l’homme. On est surpris de la richesse des aperçus que peut offrir ce genre d’investigation, insuffisante au premier abord. Tout le trouble de ce cerveau obscur, encombré de rêves et de théories contradictoires, ressort admirablement de cette patiente analyse. Toutefois, l’auteur n’extrait pas la pensée de Napoléon sur un fait donné de sa vie des documents concernant ce fait lui-même ; il la recherche dans d’autres endroits de ses œuvres, où elle a pu lui échapper et où alors il est certainement sincère. Ainsi, c’est dans l’Histoire de César qu’il va chercher le jugement du prince sur ses complices du coup d’État : « Aux époques de transition, et c’est là l’écueil, lorsqu’il faut choisir entre un passé glorieux, et un avenir inconnu, les hommes audacieux et sans scrupule se mettent seuls en avant... Des gens souvent sans aveu s’emparent des passions bonnes ou mauvaises de la foule. Pour constituer son parti, César recourut quelquefois à des agents peu estimables : le meilleur architecte ne peut bâtir qu’avec les matériaux qu’il a sous la main. » Voilà les Morny, les Maupas, les Magnan, les Saint-Arnaud jugés par leur maître.

L’auteur s’arrête au coup d’État ; en effet, l’analyse psychologique de l’homme peut être considérée comme complète à cette époque ; il ne fait plus que développer, dans un sens prévu, les tendances qu’un examen attentif a pu démêler dans la première partie de sa carrière.

Napoléon III. Iconogr. Il est triste de penser que, de tout temps, artistes et poëtes ont rivalisé d’empressement à consacrer leurs œuvres à la glorification des potentats. Sans doute, il est des âmes fières et viriles que rien ne peut courber et qui ne craignent pas d’imprimer au despotisme la flétrissure d’une poésie ardente ou d’une peinture vengeresse ; mais, hélas ! beaucoup plus grand est le nombre des adulateurs et des plats valets.

À peine arrivé au pouvoir, Napoléon III trouva des poètes pour célébrer ses hauts faits et des artistes pour transmettre à la postérité sa physionomie indécise, louche et vulgaire. Comme président de la République, il parut au Salon de 1849, sculpté en marbre par M. Émile Thomas ; voici comment cette image fut appréciée par Louis Desnoyers, dans le Siècle : « L’enthousiasme du ministère de l’intérieur a commandé à M. Thomas le buste de M. le président de la République. L’exécution est bonne, quoique un peu molle. ; l’attitude est auguste, comme dirait M. l’évêque de Meaux. Quant à nous, simple mortel, nous dirons tout bonnement que la pose a de la dignité et que l’expression de la figure ne manque pas d’intelligence. M. le président de la République est représenté de grandeur surnaturelle, en costume de général, épaulettes à graine d’épinards et grand cordon, en un mot, en véritable costume de premier magistrat. La ressemblance physique, enfin, est de celles qu’on peut appeler officielles : ce n’est pas de la vérité vraie, de la vérité qui sort du puits ; c’est de la vérité approximative, c’est de la harangue en marbre. Heureux, du reste, les grands fonctionnaires, si on ne les flattait jamais qu’en effigie ! Ce buste de M. le président de la République, selon toute apparence, est destiné à servir de prototype pour tous les plâtres qu’attendent avec tant d’impatience les mairies des 30,000 communes de France, depuis qu’elles ont envoyé celui de Louis-Philippe rejoindre ceux de Charles X, de Louis XVIII et de Napoléon Ier dans les greniers municipaux, malgré l’enthousiasme successif des vénérables prélats de Meaux. » Une reproduction en bronze de ce buste a figuré au Salon de 1850. À ce dernier Salon aussi a paru le portrait équestre du président de la République, par Horace Vernet, au sujet duquel nous ne pouvons mieux faire que de citer encore l’opinion du spirituel Desnoyers : « Le portrait de M. le président de la République, par Horace Vernet, se recommande à la curiosité par le sujet en même temps que par l’exécution. M. Vernet ne procède que par tours de force. Il lance un cheval de face en dehors du cadre, et ajuste ainsi une composition toute de raccourci que lui seul est capable d’exécuter. Ce système a plus de hardiesse que de vrai style, et c’est bien là plutôt le portrait d’un simple écuyer que celui d’un magistrat suprême. Nous indiquerons, entre autres « beautés » de ce genre, une pression du genou de gauche contre la monture, qui est digne de d’Aure ou de Pellier. À l’exception du ciel, qui nous paraît d’un sombre fort inquiétant pour la prorogation, c’est, à tout prendre, une toile extraordinairement prestigieuse, comme tout ce qui est improvisation !» Il a été fait de nombreuses copies de ce tableau ; il a été gravé par Jazet, par Ach. Martinet et lithographié par Léon Noël. Un autre portrait équestre du prince-président de la République a été peint par Lansac (Salon de 1850). Un portrait en pied, par Séb. Cornu, a été gravé par Émile Pichard (Salon de 1850). Des bustes du prince Louis-Napoléon ont été sculptés par Mme Lefèvre-Deumier (Salon de 1852), Armand Caqué (sous la direction du comte de Nieuwerkerke, Salon de 1850) ; des médaillons, par Jos. Félon et par Jules Peyre (Salon de 1852) ; des camées, par Michel Dagand, George Hewitt, V.-P. Lebas (Salons de 1850 et 1852), etc. À ce dernier Salon, une médaille commémorative du 2 décembre a été exposée par le graveur Oudiné ; la face représente Louis-Napoléon, conduit par la Sagesse et terrassant l’hydre de l’anarchie, et la France reconnaissante lui offrant la couronne civique !!

À partir de cette date sanglante jusqu’en 1870, les portraits du sauveur se multiplient à l’infini ; il nous suffira de citer : des statues exécutées par Debay fils (équestre, en bronze, exposée devant le palais de l’Industrie en 1855), A.-L.-M. Ottin (deux statues de marbre, l’une exécutée pour la Bourse de Marseille, l’autre exposée au Salon de 1861 et appartenant au prince Jérôme Napoléon), G. Clère (statue de pierre à la Faculté de Nancy) ; des bustes par Ant. Desbœufs (Salon de 1853), Devaulx (Salon de 1853), Al. Oliva (Salon de 1S53), J.-Aug. Barre (Salon de 1853), Follet (Salon de 1861), Lequien (Salon de 1863), Iselin (Salon de 1883), Carrier-Belleuse (marbre, au Salon de 1865 ; bronze, au Salon de 1870), Oliva (marbre, aux Salons de 1869 et de 1870), etc. ; des médaillons par Elshoect (marbre, au Salon de 1853), Borrel (bronze, 1853), Fannière (Salon de 1863), Ponscarme (Salon de 1863) ; des gravures, par Cornilliet (Salon de 1853), Metzmacher (Salon de 1861) ; des tableaux par W. Borione (Salon de 1852), E. Lansac (équestre, Salon de 1853), Alfred de Dreux (Salon de 1853), Winterhalter (Expos, univ. de 1855), Fréd. Millet (miniature, Salon de 1859), Mme Monvoisin (miniature, Expos, univ. de 1867), etc.

Les portraits peints par Hippolyte Flandrin (Salon de 1863) et Cabanel (Salon de 1865) méritent une mention spéciale.

Tableau de Flandrin. Vêtu du costume de général de division, Napoléon III est debout près d’une table sur laquelle il appuie la main droite, tandis que la gauche joue avec la poignée de l’épée. Derrière lui est un fauteuil. Sur la table sont placées des cartes géographiques, un livre au dos duquel on lit : Commentaires de César, et un buste de Napoléon Ier qu’ombrage un trophée de drapeaux. Tous ces accessoires sont traités avec vigueur et fermeté, mais la valeur des détails n’enlève rien à l’importance de la figure. Le modèle est posé avec une simplicité magistrale ; la tête, de face, est modelée en pleine lumière ; l’expression est calme, juste, un peu trop idéalisée toutefois. Le dessin est d’une pureté exquise ; la finesse lumineuse des tons et la netteté des contours donnent à l’ensemble du relief et de la puissance.

Tableau de Cabanel. Autant le portrait de Flandrin vise à un certain idéal, autant celui qu’a peint M. Cabanel tombe dans une plate et vulgaire réalité. Le souverain, vêtu d’un habit noir, d’un gilet et d’une cravate de couleur blanche, appuie la main droite sur la hanche et la main gauche sur une table, recouverte d’un tapis rouge à franges d’or, où est posée une couronne impériale. Une porte s’ouvre, à gauche, sur un corridor d’où la lumière arrive transversalement ; un aigle d’or est placé au fond dans une niche. Ce portrait, qui ne laisse pas d’ailleurs que d’être ressemblant, a valu à M. Cabanel la médaille d’honneur au Salon de 1865.

Les compositions historiques où Napoléon III joue le principal rôle sont généralement très-médiocres. Nous rappellerons, pour mémoire : L’Éducation du prince Louis-Napoléon, groupe sculpté par M. Chatrousse (Salon de 1853) ; Napoléon III recevant Abd-el-Kader à Saint-Cloud, bas-relief de M. Carpeaux (Salon de 1853) ; Napoléon III visitant l’école de Saint-Cyr, tableau de M. Fontaine (Salon de 1853) ; le Prince Louis-Napoléon se dépouillant d’une partie de ses vêtements pour les donner à des pauvres, tableau de M. Lassalle (Salon de 1857) ; le Prince-président parcourant les boulevards le 13 Juin 1849, gravure de Leguay, d’après Philippoteaux (Salon de 1857) ; Napoléon III distribuant des secours aux inondés de Lyon, tableau de Lazerges et de Janet-Lange (Salon de 1857) ; Napoléon III visitant les inondés de Tarascon, tableau de W. Bouguereau (exposé en 1857 et appartenant au musée de Marseille) ; Napoléon III visitant les ouvriers des ardoisières d’Angers, tableau d’Antigna (Salon de 1857) ; Napoléon III, le roi de Prusse et l’empereur de Russie passant la revue des troupes à Longchamp le 6 juin 1867, tableau de Dupray (Salon de 1868) ; Napoléon III accordant la grâce des Flittas, tableau d’Alfred Darjou (Salon de 1868), etc.

Le Napoléon III à Solferino, de Meissonier, qui est au musée du Luxembourg, mérite une description. L’empereur, suivi de son état-major, inspecte du haut d’une éminence le vaste champ de bataille ; monté sur un cheval alezan, il se penche légèrement sur l’arçon de sa selle, comme pour accompagner le regard qu’il promène autour de l’horizon. Au bas du talus où il s’est arrêté manœuvre une batterie de canons rayés, et, sur les collines lointaines que domine la tour de Solferino, on distingue les régiments en marche. Derrière l’empereur, vingt-quatre officiers à cheval sont groupés, attendant en silence le résultat de l’examen et les ordres qui peuvent leur être donnés. Quelques-uns semblent vouloir lire les impressions et la volonté du maître sur son visage ; un jeune officier se retourne pour regarder des cadavres d’Autrichiens aplatis contre le sol vers la gauche du tableau ; le peintre s’est représenté lui-même vêtu d’un costume moitié militaire, moitié civil, se penchant et regardant au loin ; c’est le quatrième cavalier en partant de gauche. Toutes les figures, de proportions très-exiguës, sont indiquées avec une précision et une justesse extraordinaires ; la scène est d’une extrême vérité. « Le peintre, dit Th. Gautier, s’est inspiré directement de la réalité, et il en a donné une image tellement exacte qu’elle fait illusion. Le portrait le plus ressemblant de l’empereur est assurément ce cavalier, haut à peine de quelques centimètres ; on le reconnaîtrait à l’habitude du corps, quand même on n’en verrait pas le visage. Du premier coup d’œil on le distingue, et il devient le centre du tableau. Les autres personnages présentent un caractère d’individualité remarquable, et, malgré l’exiguïté des proportions, on discerne, comme s’ils étaient peints de grandeur naturelle, leurs figures bronzées, leurs moustaches, leurs cheveux noirs ou grisonnants, les moindres détails de leur physionomie. Ils vivent chacun d’une vie propre. On sait leur âge, leur tempérament : ce sont des hommes complets et non de vagues images. Cet état-major, groupé autour de l’empereur dans une attitude respectueuse, est un chef-d’œuvre de composition... Les chevaux, pour la science et la finesse du dessin, la vérité d’allure, le soyeux de la robe, la distinction de la race, ne laissent rien à désirer. La perfection ne saurait aller plus loin... À notre avis, le Napoléon III à Solferino est, malgré sa petite dimension, un véritable tableau d’histoire, bien que ce nom ne s’accorde ordinairement qu’à de grandes toiles où il n’y a rien de réel. » Exposé pour la première fois au Salon de 1864, ce tableau a reparu à l’Exposition universelle de 1867, avec les portraits peints par Flandrin et Cabanel.