Histoire biographique et critique de la littérature anglaise depuis 50 ans/05

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Critiques anglais modernes


Nous vivons dans le siècle de la critique : l’âge d’airain a remplacé l’âge d’or. Le sagace lord Kaimes et le savant Blair parlaient du génie avec des concessions respectueuses. Une race audacieuse et intrépide vint après eux ; des hommes, joignant à beaucoup d’esprit et de savoir une bonne dose d’assurance, s’emparèrent du trône de la critique et jetèrent au public leurs opinions, mélange confus de légèreté, de hardiesse et de rudesse [1]. Le monde, peu accoutumé à voir mettre en question le mérite des vétérans de la gloire littéraire, s’étonna d’une semblable témérité, et pendant long-temps ne sut quel parti embrasser ; mais le désir de voir les grands hommes abaissés emporta bientôt la balance : un esprit ordinaire éprouve un certain plaisir en apprenant que ces auteurs dont il admirait le génie colossal, ne sont après tout que de faibles mortels.

Le rire moqueur, qui s’attacha long-temps à la majorité des hommes que maintenant nous regardons comme célèbres, partit d’Edimbourg : il trouva bientôt de nombreux échos. Au lieu du feu sacré du génie, nous eûmes le pâle flambeau de la critique, et la multitude s’éprit de cette clarté factice. Ce système prit naissance à une époque où l’on commençait à douter de faits transmis aux hommes d’âge en âge, et même révélés par Dieu. Un désir immodéré de changement s’était violemment saisi de la société ; elle voulait une régénération politique, et croyait à la perfectibilité. De là le projet d’anéantir, comme attentatoires à sa majesté souveraine, tous les vieux récits, et, comme Adam, de commencer un nouveau monde.

Nos critiques imaginèrent que le corps social tombant en ruines, il en devait être ainsi de tout le reste ; ce fut là leur erreur : s’il y avait des abusés, et il y en avait beaucoup, la littérature n’était pas de ce nombre. Elle était sortie spontanément de la tête et du cœur ; si la nature avait raison, la littérature ne pouvait avoir tort. Pour rendre leurs doctrines populaires, il fallait d’abord que les critiques commençassent par rabaisser Wordsworth, Southey et Coleridge ; ils dépeignirent ces grands poètes comme des esprits à rebours, des rêveurs enthousiastes qui ne voulaient pas que leurs chants ressemblassent aux chants des autres hommes, et qui manquaient tout à la fois de goût et de génie. Bientôt ces arbitres de la littérature, se regardant, sinon comme des dieux, du moins comme les premiers des hommes, exigèrent que leurs décisions fussent reçues comme des lois. Cependant l’esprit de parti dictait leurs jugemens. Ainsi tous les poètes dont le génie suivait les principes whigs furent élevés par ces critiques an delà de leur sphère naturelle, et offerts au public comme dignes de toute son admiration. Crabbe occupa un rang élevé sur ce parnasse du nord ; Campbell en fut l’étoile polaire, tandis que Wordsworth, Southey et Coleridge se virent traites avec dédain, comme gens dont le génie était faux et dehors nature.

Comme antidote contre le poison distillé par les whigs, les tories se présentèrent, mais presque trop tard, avec des ordonnances qui devaient, pensaient-ils, rendre aux corps politique et littéraire la force et la santé. Pour combattre l’Edinburgh Review, le Quarterly Review fut fondé. La lutte qui s’engagea devint amusante pour tous ceux qui n’avaient pas publié d’ouvrages qu’ils craignissent de voir critiquer, ou dont les opinions n’étaient pas assez enracinées pour regarder comme sacrilèges les attaques dont elles pouvaient être l’objet. Ces deux puissans leviers périodiques jouaient en littérature le même rôle que les whigs et les tories jouaient au parlement. Aucun rapport, aucune sympathie entre eux ; les dieux du Quarterly étaient anathème pour l’Edinburgh. Mais dans cette lutte, le génie payait les frais de la guerre.

On ne combattait point à visière levée ; on s’attaquait mutuellement par des politesses railleuses, des sarcasmes amers et des allusions offensantes. Le savoir et l’ironie que déployait le Quarterly offraient un contraste parfait avec l’esprit et l’éloquence de l’Edinburgh. Le premier, il est vrai, n’essaya pas de renverser le trône des princes de la poésie ; il s’attaqua à de jeunes auteurs qui cherchaient à gravir le côté whig du parnasse. Keats et Shelley furent arrêtés dans leur essor, et l’on fut long-temps avant de rendre justice au mérite d’Hazlitt. Mais généralement parlant, les méfaits de l’Edinburgh furent plus pénibles que ceux du Quarterly, et l’on se rendra compte de cette différence, si l’on réfléchit que le directeur de cette dernière publication, sans être un whig, avait beaucoup des goûts de ce parti, et se montrait assez bizarre dans le choix qu’il faisait de ses victimes, au grand étonnement du parti dont il suivait le drapeau. Du reste, l’un et l’autre avaient leurs préjugés de coterie : le Quarterly prônant les lords et les ladies ; l’Edinburgh, les économistes politiques et les spéculateurs ; soutenant tous deux l’éclat du savoir contre le feu de la nature, et l’influence de l’esprit de parti contre celle du génie. Les principaux apôtres de cette nouvelle religion littéraire furent Jeffrey et Gifford, hommes d’humble extraction, qui joignaient à une bonne éducation et à beaucoup d’esprit une profonde confiance en leur mérite.


FRANCOIS JEFFREY[modifier]

François Jeffrey dirigea l’Edinburgh Review pendant la plus belle période de son existence. Il a une grande promptitude de conception, un esprit profond et enjoué tout à la fois ; ses connaissances sont étendues et variées, son style animé ; il sait orner le sujet le plus aride ou le plus ennuyeux par le sel de ses plaisanteries et son éloquence brillante. Que lui manque-t-il donc pour tenir dignement le sceptre de la critique ? L’imagination. Non seulement il en possède peu lui-même, mais il ne s’aperçoit pas que les ouvrages de génie ne peuvent exister sans elle, qu’elle est la flamme céleste qui les rend immortels. Partout où il la rencontre, il la repousse avec mépris loin de lui, comme les Arabes dans le désert repoussent loin d’eux les perles de l’Orient. Voilà le véritable secret du dédain avec lequel il a traité les premiers poètes de nos jours ; ses critiques de Scott, Wordsworth, Southey, Coleridge et Montgomery sont une preuve de ce défaut ; ils ne sont point jugés par leurs pairs. Jeffrey n’est pas en état de prononcer sur eux : ils se sont élevés hors de sa portée dans des régions qui lui sont fermées, celles de l’imagination ; à ses yeux éblouis, un essor aussi prodigieux est folie, il croit que le génie, comme Antée, perd ses forces en quittant la terre. Les critiques de Jeffrey ont nui à la cause de la littérature ; ses sarcasmes ont comprimé les élans de plus d’un homme de génie ; les poètes n’écrivaient plus sans trembler devant sa critique, sans craindre de faire rire à leurs dépens. Les oiseaux chantent rarement bien quand le faucon plane dans l’air, et nos bardes redoutaient le juge Jeffrey de notre temps, autant que les accusés politiques redoutaient le juge Jeffries sous le règne de Jacques II. De tels critiques peuvent bien, pour un moment, obscurcir le génie et jeter de l’éclat sur un talent médiocre ; mais où sont la plupart des écrivains que Jeffrey a loués ? Tombés dans l’oubli, malgré tous ses efforts. Où sont les écrivains qu’il a attaqués et calomniés ? ils ont atteint le sommet da temple de la gloire.


WILLIAM GIFFORD[modifier]

Dans tout le mal et dans le peu de bien que Jeffrey fit à la littérature, il fut contrarié et encouragé par William Gifford, qui, s’il ne le commença pas, dirigea du moins pendant longues années le Quarterly Review. C’était un homme d’un grand savoir, et très familier avec les classiques et les vieux auteurs anglais. Il était tellement savant, qu’il ne voyait dans les autres que des ignorans ; tellement sage, qu’il trouvait rarement quelque chose digne de lui plaire ; et, n’ayant jamais pu atteindre une grande hauteur, il s’imaginait que personne ne monterait plus haut que lui. Il égala presque Jeffrey en esprit, et le surpassa en sarcasmes mordans et en poignante ironie. Jeffrey écrivait avec une sorte de légèreté qui faisait souvent douter qu’il fût sincère ; Gifford, au contraire, écrivait avec une fierté et un sérieux qui attestaient les délices qu’il trouvait dans l’exercice de ses fonctions. Il n’y avait point de mauvais vouloir dans Jeffrey ; il désirait seulement faire rire aux dépens d’un auteur ; pourvu qu’il y réussît, son ambition était satisfaite. Il en était autrement de Gifford ; il écrivait comme en mépris des hommes, comme s’il avait eu des motifs de haine contre le genre, humain. Il ne se contentait pas de rendre un auteur ridicule, il s’attaquait à sa personne, et cherchait à en faire un sot, un coquin, ou un athée. Nous trouvons cette critique digne de pitié, si nous reportons nos souvenirs sur la naissance et sur les premiers temps de la vie de ce critique. Quoique mousse autrefois, non sur les mâts orgueilleux d’un vaisseau de ligne, mais sur un bateau de charbon ; quoique cordonnier autrefois, non de ceux qui, créateurs, ornent nos pieds d’une chaussure élégante, mais de ceux qui en réparent les accidens, il ne s’intéressait point à un génie qui, d’une position aussi humble que la sienne, cherchait à arriver à la célébrité. Pour lui, Bloomfield n’était qu’un cordonnier ; Barns, qu’un laboureur écossais ; Hogg, qu’un berger, dont les vers étaient empreints de l’odeur de son troupeau. Pourtant il parla avec une bonté inattendue de Clare, le paysan du comté de Northampton ; imitant sans doute la grande dame dont parle Pope, qui paya un jour un de ses marchands, afin de jouir de sa surprise. Quoique Gifford, dût son éducation à la charité d’un voisin et à la bonté presque miraculeuse du comte de Grosvenor, il n’avait aucune pitié pour les étudians nécessiteux, excepté quand son intérêt ou celui du Quarterly l’exigeait. Il se conduisit avec plusieurs des anciens whigs comme Polyphême avec Ulysse, les épargnant pour le moment, afin de s’en nourrir lorsqu’une chair plus délicate lui manquerait. Mais qu’un jeune whig, ne faisant pas partie de sa coterie, osât mettre le pied sur le Parnasse, Gifford lui courait sus de toute sa force et de toute sa vitesse ; puis, fixant sur lui ses yeux de serpent à sonnettes, le fascinant, l’attirant, le dévorant d’avance, sans qu’on s’aperçût qu’il approchait, il s’élançait sur lui à l’improviste, l’étreignait comme un boa, et, brisant ses os, faisait disparaître jusqu’au dernier vestige des victime. Le Quarterly offre cependant des exemples d’admirable et de juste critique ; on y trouve d’excellentes dissertations sur l’ancienne poésie anglaise et sur la littérature dramatique ; là, Gifford était sur son terrain et dans toute la force de son talent.


LORD HENRY PETER BROUGHMAN[modifier]

Parmi les principaux officiers de l’état-major de Jeffrey, lord Brougham mérite de figurer en première ligne. Ses connaissances sont étendues, et son génie est d’un ordre élevé ; il n’est peut-être pas d’homme vivant qui sache autant que lui, et son activité est égale à ses talens. Ce que les autres acquièrent par l’étude, il le saisit d’inspiration ; et ceux qui se présentent à lui pour lui dévoiler quelque secret dans les sciences on dans la littérature s’aperçoivent bientôt qu’il le connaît déjà ; que dis-je ? qu’il l’a étudié en détail, et qu’il est tout prêt à l’expliquer aux autres. Lord Brougham a pénétré à travers la surface de chaque chose, il paraît familier avec l’esprit et l’essence, comme avec la forme extérieure de l’objet sur lequel il discourt. Son esprit est prompt et infatigable ; son ironie est perçante comme l’acide nitrique, et elle poursuit la victime jusqu’au tombeau. La promptitude de sa conception et l’immensité de ses connaissances le rendent impatient et colère ; il n’a point de compassion pour les esprits obtus ; il aime à atteindre le but d’un seul bond, et prend en pitié les autres qui marchent quand il court. La conviction qu’il a de la puissance de son génie, et son mépris pour celui des autres, font de lui un assez mauvais critique. Il aimait autrefois à prophétiser en politique, et à prévoir le sort des nations ; les évènemens n’ont pas toujours répondu à ses prévisions. Il entra sur la scène littéraire plutôt comme un partisan que comme un juge ; il disséquait les ouvrages, non pour les corriger, mais pour s’en moquer ; an lieu d’une opinion raisonnée, il lançait un sarcasme, et maniait l’ironie lorsqu’il aurait dû parler avec douceur, indulgence et bon sens.


SYDNEY SMITH[modifier]

Sydney Smith a été long-temps un de ces critiques sévères qui aiment à tourmenter les nourrissons des Muses. Son esprit et son savoir lui donnent le droit de trancher les questions difficiles, mais nous sommes loin d’admirer la manière dont plusieurs de ses commentaires sont écrits, et de croire qu’il appartienne à un ecclésiastique de lancer l’arme si dangereuse du sarcasme et de l’ironie. Certes de grands talens ont brillé dans la carrière de la critique ; mais nous pensons que ceux qui se sont voués à ce genre de littérature se sont mis dans l’impossibilité de se faire un nom eux-mêmes, et nous voyons en effet que les critiques qui ont essayé de composer, soit en vers soit en prose, ont généralement échoué.


SIR JAMES MACKINTOSH[modifier]

Sir James Mackintosh était plus modéré, ses connaissances étaient variées, et l’histoire de notre littérature lui était familière. Il écrivit ces admirables recherches sur la littérature anglaise qui ont soutenu la gloire, alors pâlissante, de l’Edinburgh. Il préférait la discussion à la critique, et s’occupait rarement de questions personnelles ; il aimait à tracer de magnifiques théories, et, excepté à l’occasion du récit de Lingard sur la Saint-Barthélemy, il descendit rarement à de minutieux détails. Si parfois le bout de son aile effleurait le sol de la critique moqueuse, il s’en arrachait bientôt pour planer dans des régions plus élevées.


WILLIAM HAZLITT[modifier]

William Hazlitt offrait un singulier mélange de sagacité dans ses réflexions et de singularité dans ses opinions : il savait beaucoup ; il était connaisseur habile dans les arts ; en littérature, son goût était sûr ; son œil perçait à travers l’écorce jusqu’au cœur de l’œuvre qu’il analysait. Il aimait la bizarrerie, et cela fit tort à sa gloire ; son esprit de parti le mit en hostilité avec des hommes qui maniaient des leviers assez puissans pour l’écraser, et la manière indiscrète dont il exprimait son opinion irrita contre lui plusieurs personnes dont la voix faisait loi. Il en résulta que Hazlitt fut apprécié au-dessous de sa valeur réelle, et qu’on ne le considéra que comme un amateur de paradoxes, capable seulement d’exprimer avec esprit des idées étranges ; cependant il avait de l’imagination, de la sensibilité, et savait mieux qu’un autre découvrir les véritables beautés d’un poème.


THOMAS CARLYLE[modifier]

Thomas Carlyle a joint l’esprit de la critique allemande à celui de la critique anglaise ses articles, malgré quelques écarts bizarres, abondent en passages pleins de force et de naturel, et attestent un esprit pénétrant, profond et philosophique.


THOMAS BABINGTON MACAULAY[modifier]

Thomas Babington Macaulay a de grandes qualités ; il est peut-être le seul de tous les critiques du nord qui joigne une grande force d’imagination à une profonde sagacité, un sentiment tendre et touchant à un style piquant et ironique. Il est quelquefois plus éblouissant qu’exact, et on peut l’accuser tout à la fois de ne point apercevoir des beautés qui existent et d’en trouver qui n’existent pas. C’est lui qui a contribué à introduire l’urbanité dans l’Edinburgh Review, dualité dont ce recueil était entièrement dépourvu ; nous n’avons plus de ces numéros où l’injure se mêlait à la calomnie, où le génie était traîné dans la boue, tandis qu’un âne se mettant à braire du côté whig de la Chambre, était érigé en idole. Cette Revue elle-même a cessé d’être un épouvantail pour les jeunes auteurs. Les libraires ne forment plus leur opinion d’après elle, et un écrivain ne voit plus sa réputation souffrir de ses attaques. L’impatience du public ne lui permet plus d’attendre pour juger un livre le retour trimestriel d’une Revue ; à peine les feuilles de l’ouvrage sont-elles sèches qu’un millier de mains s’en emparent avidement ; et lorsque les savantes observations de Macaulay paraissent, ou le livre a réussi, et alors il n’a plus besoin d’aide ; ou il est tombé, et il se trouve hors de l’atteinte de la critique.


JOHN WILSON CROCKER[modifier]

Gifford eut pour collaborateur les premiers talens de son époque ; leurs sentimens généreux, leur profond savoir et leur vaste génie mêlèrent des fleurs et des fruits aux ronces qu’il y semait. John Wilson Croker égala, s’il ne surpassa pas, Gifford en sorties piquantes et en sarcasmes amers ; il donna de bonne heure des preuves de ce genre de talent, dans son poème sur le théâtre irlandais ; il déploya une grande puissance d’argumentation dans ses discours, et approcha de Scott pour le mouvement poétique.


JOHN GIBSON LOCKART[modifier]

Lorsque la vieillesse et la décadence du talent eurent forcé Gifford à la retraite, il fut, remplacé, mais non immédiatement, par John Gibson Lockart. Un changement remarquable s’opéra bientôt dans la rédaction du Quarterly ; le talent y trouva plus de bienveillance et de protection ; on y fit réparation à ShelIey pour les injures qu’on lui avait prodiguées ; on loua l’imagination classique de Keats ; en un mot on y prit pour devise « Bienveillance à tous ceux qui ont du talent, quels qu’ils soient. » Ce ne fut point tout : le directeur, força les rédacteurs de renoncer à leurs invectives ordinaires contre l’Amérique ; l’amour de la liberté et L’admiration dont Washington Irving était l’objet en faisaient une loi : on y rencontra bien encore de temps à autre quelques sorties, contre les principes républicains, et quelques boutades sur la différence des mœurs ; mais elles étaient tolérables, et nos frères du continent américain nous surent gré de cet accroissement de bienveillance et de cette diminution d’animosité. On ne s’attendait point à de pareils changemens sous la direction de Lockhart. Il avait la réputation de se complaire dans les sarcasmes et dans l’ironie, armes qu’il maniait très habilement et dont il s’était fréquemment servi. Enfin on le regardait comme un second Jeffrey : on fut agréablement trompé. Il est, à la vérité, quelquefois sévère, il pèse les romans qu’il critique dans la balance de Waverley, et il les trouve légers ; mais en somme il est juste et tolérant, il a de l’imagination et du savoir, alliance rare chez les directeurs de Revues.

Quoique l’Edinburgh, le Quarterly et le Westminster marchent en tête de nos recueils périodiques, nous ne sommes point disposés à les regarder comme influençant seuls notre littérature. En effet, quelques-unes des meilleures dissertations sur la poésie qui aient été publiées dans ce pays sont écrites par l’excellent poète John Wilson, et ont paru dans le Blackwood’s Magazine. Il a surabondance de cette imagination qui manque à Jeffrey ; souvent, après l’avoir accompagné un grand poète jusqu’aux régions les plus élevées du Parnasse, il quitte l’édifice céleste qu’il visite, pour se mêler à quelques braconniers qui chassent au pied du mont. Il ne choisit point quelque recueil spécial pour y déposer ses remarques ; il sème ses observations critiques de tous côtés, on en trouve, et des meilleures, jointes à des scènes d’orgie. Ses dissertations sur Homère viendront à l’appui de ce que j’ai dit de son talent. Où trouver plus de savoir, plus de connaissances réelles, plus de sentiment, unis à tant de génie et à un jugement aussi vrai ? Il connaît toutes les traductions anglaises d’Homère, et il est disposé à accorder la palme à celle de Cowper ; opinion qui diffère de celle de beaucoup de critiques, et qui n’en est pas moins, juste. Il rend justice au génie naturel de Hogg, et dans ses recherches sur Burns, il l’a apprécié tout à la fois comme homme et comme poète, ce que peu de critiques ont fait. Si l’on tolère encore dans ce pays les élans d’une imagination exaltée, nous en devons rendre graces à John Wilson.


SIR WALTER SCOTT[modifier]

Sir Walter Scott contribua beaucoup au Quarterly Review ses articles sont nombreux et pleins de remarques profondes, entremêlées d’anecdotes historiques et biographiques. Quelques-unes, tels que l’examen de Salmonia et de la Vie de John Home, sont dignes de figurer dans une biographie, tant ils ressemblent peu à une critique ordinaire ; ils offrent un mélange si heureux de sérieux et de comique, qu’on aime à les relire jusqu’à ce qu’on les sache par cœur. Il donne à ses travaux de critique tout l’intérêt qu’on cherche d’ordinaire dans les mémoires et dans les romans, il les assaisonne du commérage littéraire de sa jeunesse, et esquisse les grands hommes de la capitale de l’Écosse de manière à faire revivre le temps des Hume, des Home, des Robertson et des Blair. Les premiers morceaux fournis au Quarterly par Scott tiennent plus du genre critique que les derniers ; dans son examen des Reliques of Burns, il émet, sur le mérite de cet illustre paysan, une opinion que nous ne pouvons partager, et publie des anecdotes douteuses, qui assombrissent le récit déjà si triste de la courte carrière dut poète.


ROBERT SOUTHEY[modifier]

Les morceaux fournis par Robert Southey sont d’un genre particulier. Il évite autant que possible tout contact immédiat avec l’ouvrage qu’il critique ; mais il fait connaître son opinion par un millier d’allusions et de parallèles tirés de l’histoire ou de la nature. Il plaît et il instruit en même temps ; peu de personnes l’égalent en savoir ; nul ne possède comme lui une connaissance profonde de la littérature de son pays et des littératures étrangères ; il joint à toutes ces qualités un fonds inépuisable d’esprit, et la plus féconde comme la plus vive imagination. Quoiqu’il évite de se montrer sévère dans les jugemens qu’il porte, quoique son naturel soit doux et inoffensif, il ne faut pas imaginer qu’il n’y ait rien de satirique en lui ; il est mordant et ironique quand il veut l’être ; lorsqu’il est frappé, il frappe à son tour ; il ne se contente pas alors de lancer quelques éclairs d’ironie. Il martyrise sa victime en lui prouvant ses torts ; et, après l’avoir ainsi flagellée jusqu’au vif, il enduit ses blessures d’acide nitrique et d’huile de vitriol. Ces terribles exécutions n’ont lieu que rarement et à la suite de puissantes provocations : le véritable génie n’a rien à redouter de Southey.

Il existe d’autres recueils périodiques qui contiennent des morceaux d’un mérite peu commun : l’Atlas, le Spectateur, l’Examiner, et le Scotsman, quoique parfois trop vifs et trop sévères, sont au-dessus de la classe ordinaire, et plusieurs Magasins offrent des articles pleins d’esprit et de goût, Deux écrivains, de talens et de sexe différens, ont dernièrement contribué à défendre la cause du génie : ce sont les auteurs de l’Angleterre et les Anglais et des Héroïnes de Shakspeare. Dans le premier de ces ouvrages, M. Bulwer a soutenu la supériorité du génie naturel, et réclamé pour le sentiment et l’imagination la place élevée que d’autres nations leur ont assignée ; dans le second, mistriss Jamieson, nous a révélé, pour ainsi dire, avec le tact le plus exquis, les secrets de son sexe, en nous initiant à la nature féminine, telle qu’elle apparaît dans Shakspeare. Ils ont accompli, l’un et l’autre les devoirs les plus importans du critique : Bulwer s’est dépouillé de l’esprit de parti, et a repoussé loin de lui la frivolité des factions : il fait l’examen du génie que sa patrie a produit, et cherche à obtenir pour lui la justice que les princes et les puissances loi refusent, il réclame pour la raison, le mérite et le talent, la distinction personnelle dont ils jouissent devant Dieu, et recommande aux poètes de s’unir pour recouvrer leur droit d’aînesse. Mistriss Jamieson prouve que les portraits d’après nature, tracés par les poètes, sont les plus beaux et les plus fidèles ; que les portraits que Shakspeare a dessinés sont préférables à sept acres de toile barbouillée par le pinceau classique. Ses invincibles argumens ont rendu au mérite de l’invention la place à laquelle il a droit, et plaidé victorieusement la cause pour laquelle Wordsworth a écrit son Excursion, et Bulwer le dernier et le meilleur de ses ouvrages.


J’ai terminé l’œuvre que je me proposais d’accomplir, l’esquisse biographique de la littérature anglaise pendant les cinquante dernières années. Qu’on ne me reproche pas la faiblesse de cet essai et les erreurs que j’ai pu commettre. Je l’ai dit, c’est un paysan qui exprime, non son jugement, mais l’impression qu’ont laissée dans son esprit les hommes les plus remarquables de son époque. Que de plus savans et de plus habiles que moi corrigent ce qu’il y a d’incomplet et de vague dans mon travail ; du moins j’ai parlé consciencieusement. Peut-être la liberté de mes remarques, et plus encore mes éloges que mes critiques, auront déplu à des hommes que je respecte et dont le jugement est pour moi une loi. J’ai parlé des morts, de ceux que j’aimais, de ceux qui bientôt peut-être suivront dans la tombe les amis que j’ai perdus. Il était naturel que je parlasse d’eux avec sensibilité, même avec éloge.

Je n’ai pas essayé de classer systématiquement nos grands hommes ; je n’avais à traiter qu’un fragment d’histoire littéraire, et l’époque dont je m’occupe n’a pas dit encore son dernier mot. Ces classifications sont chimériques et non réelles ; dans notre île, le talent se développe spontanément, naturellement comme l’arbre sur le bord des ruisseaux. Il croît en liberté point de censeur pour élaguer ses branches, point d’autorité qui le soumette à sa discipline, point d’académie qui l’émonde et qui le transforme. Comme le juge d’Israël, l’homme de talent accomplit l’œuvre qui lui semble bonne ; il est seul, il est son maître. Cowper n’a pas plus d’imitateurs que Burns ; quel est l’élève de Crabbe ? qui ressemble à Scott, à Southey, à Wordsworth ? Il est aisé de découvrir des points chimériques de ressemblance entre des portraits qui n’ont aucune analogie essentielle. Quant à moi, je ne comprends pas la nécessité de m’écarter de la biographie critique, pour inventer des distinctions subtiles et des classifications imaginaires.

On a témoigné le regret que je n’aie pas montré l’influence des hommes de génie sur l’Angleterre rien de plus facile, ils n’en ont aucune. Les directeurs de deux ou trois journaux influens ont plus de puissance réelle sur le gouvernement et le pays, que tous les bardes inspirés qui ont vu le jour depuis cinquante ans. Qu’on juge de l’influence du génie par la destinée qui l’attend. Chatterton, faute de trouver du pain, prit du poison ; Johnson, malade, ne trouva pas de ressources pécuniaires suffisantes pour un voyage sur le continent qui eût relevé sa santé ; Burns, au lit de mort, n’avait pas un sou dans sa poche, pas un morceau de pain sous son toit ; Crabbe est mort pauvre dans son petit presbytère ; Scott, en essayant de refaire sa fortune, s’est suicidé par le travail, et sa bibliothèque va être vendue à l’encan ; Byron, exilé, mourut en maudissant sa patrie dont il est la gloire ; Coleridge a perdu sa modique pension ; Wordsworth distribue du papier timbré ; Southey, le poète lauréat, reçoit de Sa Majesté quelques bouteilles de vin par jour ; Thomas Moore n’a trouvé pour récompense de son talent que la renommée. Hogg vit pauvrement dans sa ferme d’Yarrow, et Wilson subsiste en donnant des leçons de philosophie morale [2].

Je dis adieu à mon sujet.


ALLAN CUNNINGHAM.


  1. On ne peut guère séparer la littérature critique de la littérature créatrice. Les véritables critiques de l’Angleterre moderne, ce sont ses grands écrivains. Tous sans exception, ils ont pris part à cette polémique active qui a eu pour théâtre les publications citées par M. Cunningham. On retrouvera en première ligne, parmi les troupes réglées du Quarterly et de l’Edinburgh, les noms de Walter Scott, de Southey et de Brougham. Quelle injustice serait-ce donc de jeter anathème sur la critique anglaise, et d’accepter sans examen l’opinion qui présente les Jeffrey, les Gifford et les Wilson, comme autant de minotaures en embuscade pour dévorer les auteurs ! Sans doute les meilleurs critiques, les hommes dont la Grande-Bretagne s’honore le plus, ont eu leurs heures d’injustice, leurs jours de colère et de violence, leurs attaques passionnées, dictées par leurs préjugés et leurs intérêts. Tous les hommes de talent ont été tour à tour injustes accusateurs et victimes d’accusations injustes ; que conclure de là ? que les hommes sont faibles, et que les mêmes iniquités, les mêmes fautes, dont la société abonde, viennent se refléter dans les œuvres de l’esprit. mais ce que l’auteur ne dit pas, c’est le mouvement de fécondité et de vie puissante que les Revues anglaises ont imprimé à leur pays, la sève active qu’elles ont versée à grands flots dans toute les classes, l’ambition qu’elle ont éveillée, la lumière controversale qu’elles ont jetée sur toutes les questions. Sans elle, Southey, toujours ridiculisé malgré son génie, aurait-il donné ses quatre poèmes épiques et ses deux ouvrages d’histoire ? Walter Scott eût-il soutenu jusqu’à la dernière vieillesse non-seulement la fécondité, mais le courage de son talent ? Wordsworth eût-il expliqué, dans d’admirables pages métaphysiques, le mécanisme secret de sa pensée ? Byron aurait-il jeté, comme une vengeance dans la société qu’il détestait, et au milieu des critiques qui l’avaient traité comme un écolier insolent, neuf ou dix volumes de chefs-d’œuvre ? Nous aurions bien autre chose à dire, si nous voulions parler de l’influence qu’a exercée la critique périodique sur la politique de l’Angleterre. C’est par elle, c’est en luttant contre les tories par le savoir, l’ironie et le bon sens, que Brougham a préparé la réforme. C’est par elle que l’intérêt tory, aujourd’hui menacé de ruines, se défend encore avec courage, souvent avec succès, dans les pages éloquentes de Wilson. La bibliothèque qui renfermerait toutes les Revues, tous les Magasins publiés depuis 1800 en Angleterre, offrirait le résumé complet de toutes les conquêtes des sciences morales, politiques, industrielles, pendant la première partie du XIXe siècle.
  2. Nous trouvons plus éloquentes que justes les paroles qui terminent si poétiquement l’histoire littéraire de M. Cunningham. Déjà M. Bulwer, dans son dernier ouvrage, l’Angleterre et les Anglais, s’est proclamé le grand provéditeur des écrivains de sa patrie. Il a prétendu que leur influence sur les destinées de la Grande-Bretagne était beaucoup trop faible, et leur position trop incertaine ; plainte qui paraîtra singulière, si l’on se rappelle que l’auteur, au moment même où il publiait un livre, était membre du parlement, et que cette position si influente, si honorable, si enviée, il ne la doit ni au crédit de sa famille, ni à sa naissance, ni à ses richesses, mais à sa renommée littéraire, à quelques romans remarquables qui l’ont fait connaître, et à la direction d’un recueil célèbre (the New Monthly), qui n’a même pu prospérer sous sa tutelle. M. Cunningham, qui reproduit les déclamations de M. Bulwer, a été simple ouvrier dans sa jeunesse. Sans amis, sans appui, sans fortune, privé même d’une éducation libérale, il est parvenu à conquérir un rang très distingué parmi les célébrités de son pays. Est-ce là le mépris, est-ce là l’ilotisme auquel les écrivains, selon lui, sont condamnés dans la Grande-Bretagne ? N’offre-t-il pas un exemple frappant de cette aristocratie de la pensée, de l’esprit et du talent qui, en Angleterre comme dans tous les autres pays de l’Europe, est venue se placer en rivale, souvent en maîtresse impérieuse et en régente dominatrice à côté de toutes les vieilles aristocraties. Prenons l’un après l’autre tous les exemples que l’auteur a choisis. — Quel nom de roi plus vénéré que celui de Walter Scott ? Lorsque de mauvaises spéculations mercantiles eurent dérangé sa fortune, ne vit-on pas les hommes riches de sa patrie lui ouvrir un crédit qu’ils n’eussent pas offert au monarque ? Et si sa délicatesse n’en profita pas, s’il aima mieux consacrer ses veilles laborieuses au rétablissement de ses affaires, son courage doit-il passer pour le crime de ses compatriotes, pour la honte de l’Angleterre ? — Chatterton ne s’empoisonna pas faute de trouver du pain, mais faute de trouver de la gloire. Il avait choisi une très mauvaise route pour y parvenir ; il essaya de mystifier les antiquaires et les savans, qui se récrièrent à juste titre. Au moment de sa mort, on trouva dans sa poche plusieurs pièces d’argent ; et les lettres qu’il écrivait à son père, et qui ont été publiées, prouvent qu’il attendait plusieurs recettes assez considérables. Mais, ce malheureux homme de génie était dévoré du besoin de la gloire, de la gloire qui se fait si long-temps, attendre, et qui a demandé même à Bonaparte, même à Shakspeare, tant de douleurs, tant de peines, tant de travaux. Chatterton s’ennuya, d’attendre, et deux mois après son début, à dix-huit ans, il se tua. — Quelle vie plus éclatante que celle de Samuel Johnson ! Pédant tyrannique, rempli de ces travers qui blessent autrui et que l’on ne supporte, dans aucune société civilisée, il domina les salons les plus fiers de l’aristocratie anglaise. — Byron, à qui sa famille avait légué une fortune délabrée, ne la releva que par le produit de ses ouvrages ; et malgré ses torts et ses fautes, sa situation en Europe et le crédit dont il jouissait le mettaient sur le niveau des princes et des hommes les plus opulens de notre époque. — Les noms de Wordsworth, Coleridge, Southey, Wilson, que cite M. Cunningham, militent également contre son assertion, Il est vrai que Wordsworth distribue du papier timbré ; mais cette espèce de sinécure, qui n’a rien de fatigant ni de déshonorant pour le poète, lui permet de tenir une fort bonne maison et de mener une vie agréable.- Notre auteur nous a dit, en parlant de Coleridge, qu’il recevait dans sa petite maison de campagne, voisine de Londres, la meilleure société des trois royaumes ; et l’on peut ajouter que cette habitation du poète-philosophe est un modèle, sinon de luxe, au moins de bon goût et d’élégance recherchée. — Il y a peu d’hommes au monde dont la vie soit aussi complètement organisée pour le bonheur et la vertu que celle de Southey, dont les pénates champêtres sont placés au bord d’un lac délicieux. Le roi, dont il est le poète lauréat, lui envoie tous les ans un tonneau de vin des Canaries, mais cette coutume gothique, dont tout le monde rit, et qui n’est plus qu’une plaisanterie consacrée, a-t-elle rien d’humiliant pour le poète ? — Voilà pour la vie matérielle. Quant à l’influence des hommes de talent sur l’Angleterre, elle est immense, elle est incalculable. Les vrais remparts de l’intérêt conservateur ont été Southey, Scott, dans le Quarterly Review. Le grand auteur de la réforme, c’est Brougham, homme de lettres et savant plus encore qu’avocat. Comme il est difficile de prouver le génie, et que la puissance intellectuelle, ce don magnifique de la Divinité, n’est pas appréciable comme la fortune, les hommes de génie trouveront toujours des obstacles sur leur route. C’est une condition de leur existence ; et cette condition même, en les armant de persévérance, d’ardeur et de courage, les forcera de déployer toute leur énergie, de surmonter la paresse qui nous est naturelle à tous, et de servir l’humanité.