Histoire politique et littéraire de la presse en France/Partie 1/La presse littéraire aux XVIIe et XVIIIe siècle/2

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Poulet-Malassis et de Broise (Tome IIp. 326-476).
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1re Partie



LA PRESSE LITTÉRAIRE




Seconde période, 1730-1789




Avénement de la critique polémique. — Lutte du journalisme contre l’esprit philosophique et littéraire du XVIIIe siècle

Nous nous arrêterons un instant pour mesurer le chemin parcouru. Nous sommes arrivés au milieu du XVIIIe siècle ; la presse littéraire compte déjà plus de soixante ans d’existence. Nous avons passé en revue ses principaux organes pendant cette première période, et nous les avons, autant que possible, laissé parler eux-mêmes. Cette méthode n’était pas exempte d’une certaine aridité, sans doute, mais elle nous a paru plus propre que toute autre à bien faire juger de la marche de la critique littéraire, qu’elle permet de suivre de l’œil, en quelque sorte, et pas à pas.

La première impression qui résulte de cet examen n’est rien moins que favorable, il faut en convenir ; mais, comme le dit M. Sainte-Beuve avec cette douce raison qui donne tant de charme à son érudition, pour bien apprécier les anciens critiques et leurs productions de circonstance, on doit se remettre en situation et se replacer en idée dans l’esprit du temps.

Les procédés de la critique étaient bien différents alors de ce qu’ils sont aujourd’hui. Nos critiques modernes — et je parle des écrivains sérieux — se soucient généralement peu de donner idée du livre à l’occasion duquel ils écrivent ; ils n’y voient qu’un prétexte à développement pour des considérations nouvelles, plus ou moins appropriées, et pour des essais nouveaux ; l’auteur primitif sur lequel on s’appuie disparaît, c’est le critique qui devient le principal et le véritable auteur ; ce sont des livres écrits à propos de livres. Tout au contraire, les écrivains du Journal des Savants, et des feuilles qui marchèrent sur ses traces, s’effaçaient complétement derrière le livre dont ils avaient à parler. Leur but était de tenir les savants des divers pays au courant des écrits nouveaux, et de les leur offrir du moins par extraits fidèles et sûrs, en attendant qu’ils pussent se procurer l’ouvrage même. Pour cela ils se bornaient le plus souvent à une exacte et sèche analyse, à un compte-rendu pur et simple, une sorte de description du livre, très-peu différente souvent d’une table des matières ; sous prétexte d’en donner la substance, on n’en offrait que le squelette., Nous savons ce qu’on peut reprocher à cette critique pesante, routinière, et qui tient du procès-verbal ; cependant on ne saurait contester l’utilité d’une pareille méthode à une époque où les communications étaient loin d’être faciles. Nous admettons qu’il y ait excès ici comme là ; mais notre conviction est que les critiques d’alors, s’ils étaient moins brillants, étaient plus dans leur rôle que ceux d’aujourd’hui. La juste mesure serait entre les deux extrêmes ; il a été donné à bien peu d’écrivains de la rencontrer.

Indépendamment de cette disposition des esprits, de cette manière d’envisager la mission du critique, de cette habitude d’abstention reçue du Journal des Savants et autorisée par son exemple, d’autres causes, de nature diverse, contribuèrent à retenir la presse littéraire dans l’état d’infériorité où elle demeura si longtemps. Ainsi pourrait-on l’imputer à l’avidité avec laquelle la spéculation s’empara tout d’abord du nouvel instrument ; nous n’entendons pas cette spéculation raffinée que nous avons baptisée du nom de chantage, nous voulons parler seulement du mercantilisme. C’était en effet un excellent véhicule pour les productions de la librairie, à cette époque où les moyens de publicité, comme les moyens de communication, étaient si incomplets. De là une foule de feuilles dont quelques-unes n’étaient guère que des catalogues, où dans tous les cas la critique n’avait rien à voir, quelques beaux semblants qu’elles revêtissent. La faculté critique est assurément une des facultés les moins communes ; outre une organisation spéciale, le métier de critique demande de patientes et longues études, des connaissances presque universelles, une grande expérience et un grand sens. « Le bon jugement littéraire, a dit M. Joubert, est une faculté très-lente, et qui n’atteint que fort tard le dernier point de son accroissement. » Mais on savait des ce temps-là se passer de tout ce bagage ; alors comme aujourd’hui les éditeurs avaient à leur disposition un troupeau de faiseurs imberbes qui n’auraient pas su coudre ensemble deux idées, mais qui n’hésitaient pas à s’ériger en juges et se donnaient des grands airs d’aristarques, écrivains affamés, qui, suivant la singulière expression de Delisle de Sales, « dînaient d’une analyse, et s’habillaient d’une satire à la manufacture des jugements périodiques. » Si aux produits de ces manufactures du mercantilisme on ajoute ceux non moins frelatés de la concurrence[1], on comprendra que les hommes véritablement capables se soient éloignés d’une carrière ainsi déshonorée.

Deux autres obstacles encore ont arrêté l’essor de la presse littéraire : le privilége dont jouissait le Journal des Savants, et le peu de liberté accordée aux écrivains.

Rappelons-nous qu’alors on était en tout sous le régime du privilège. À la fin du XVIIe siècle et dans le XVIIIe, la Comédie-Française s’opposait tant qu’elle pouvait aux théâtres de la foire, et leur fermait de temps en temps la bouche de peur de concurrence ; l’Académie royale de musique s’opposait aux Italiens et aux théâtres chantants, ou du moins avait sur eux la haute main. Ainsi en était-il dans la république des lettres : quand un jeune littérateur pauvre voulait créer quelque petite feuille de littérature et de critique, il ne le pouvait qu’en contrebande, faute d’avoir de quoi payer 300 francs au Journal des Savants : c’était, comme nous l’avons déjà dit, un tribut qui était dû à ce père et seigneur suzerain des journaux littéraires.

D’un autre côté, on aura remarqué, en parcourant l’esquisse que nous en avons tracée, que la plupart des journaux littéraires avaient été publiés à l’étranger, et principalement en Hollande. Cela s’explique bien un peu par les entraves apportées à la liberté d’écrire, par les difficultés dont les susceptibilités particulières, plus encore que celles du gouvernement, entouraient le métier de journaliste ; mais cela a tenu beaucoup plus aux persécutions religieuses, dont l’effet fut de jeter hors de nos frontières une foule d’hommes éclairés, que le désir de défendre leurs opinions, et quelquefois le besoin de vivre, firent descendre dans l’arène littéraire. Et en effet on aura pu voir aussi que le plus grand nombre des journalistes étaient des protestants réfugiés.

Dès avant la révocation de l’édit de Nantes, le parti de la rigueur l’ayant emporté, dans les conseils du gouvernement, sur celui de la prudence, on s’était mis à faire une guerre de destruction méthodique aux églises et aux académies protestantes. L’émigration commença donc par des ministres et des professeurs, contraints d’aller porter ailleurs leur savoir et leur parole. Les familles françaises que la persécution avait fait sortir du royaume au XVIe siècle s’étaient, pour la plupart, réfugiées à Genève ou dans les cantons suisses, un petit nombre en Angleterre, bien peu dans les Provinces-Unies, retraite trop menacée alors. Longtemps encore les émigrés protestants suivirent la même route ; cependant depuis Richelieu, on les voit se diriger davantage vers la Hollande, devenue peu à peu le refuge des hommes qui font ombrage au pouvoir régnant, comme aussi des esprits aventureux. C’est en Hollande que Descartes va chercher sa thébaïde philosophique. La Hollande a des presses pour toutes les défenses et toutes les attaques qui n’ont pas eu en France le champ libre. Dès lors ou distingue visiblement un double courant dans le flux lent, mais soutenu, de l’émigration française. Genève continue à attirer les gens que le zèle religieux anime, pour qui prier Dieu dans ses temples célèbres et entendre la parole de la bouche des successeurs de Calvin est le premier des besoins. Les esprits actifs, indépendants, portés vers la guerre, se tournent de préférence du côté de la Hollande, où ils trouveront pour leur vie une discipline moins contraignante, pour leurs écrits des éditeurs moins surveillés, et l’intelligence, le goût, sinon l’usage populaire de la langue française[2]. Ce petit coin de terre perdu au milieu des sables et des marais devint bientôt le foyer de l’opposition libérale et protestante contre le principe monarchique et catholique, personnifié dans Louis XIV. Cette guerre contre la personne, le gouvernement et les idées du grand roi, dura plus d’un siècle. La Hollande lança contre lui ses vaisseaux, sa diplomatie, son stathouder, son argent, ses livres. Tandis que Guillaume d’Orange réunissait dans un suprême effort toutes les forces de l’Europe coalisée contre la France, les libraires de La Haye et d’Amsterdam se liguaient, de leur côté, pour achever d’accabler son souverain ; leurs presses infatigables faisaient pleuvoir chaque jour une nuée de pamphlets, d’écrits séditieux, qui tombaient comme autant de fusées incendiaires sur l’antique édifice de la monarchie française. Là s’imprimaient les grands livres de controverse, les projets de réforme politique, les lettres pastorales de Jurieu, et cette terrible gazette, que Bayle appelle le véhicule des médisances de toute l’Europe.

Lorsque la révocation de l’édit de Nantes et les rigueurs qui la précédèrent poussèrent une multitude d’infortunés français loin du royaume, au premier moment le flot fut bien contraint de se partager sans choix entre les territoires hospitaliers, mais bientôt, et autant que les circonstances le permettaient, la tendance que nous avons fait remarquer se manifesta d’une manière très-prononcée, et la partie lettrée de l’émigration afflua toute vers la Hollande. Parmi les hommes de savoir, les uns, théologiens ardents et infatigables, poursuivirent avec un redoublement d’énergie la lutte qu’ils soutenaient en France contre les théologiens catholiques ; d’autres s’appliquèrent à la prédication ; plusieurs, admis dans les académies de Hollande, se livrèrent aux travaux de l’érudition et de l’enseignement ; un très-grand nombre entreprirent la publication de recueils périodiques, graves ou légers, savants ou profanes. Malheureusement les rangs de ces hommes d’élite se grossirent bientôt de pauvres réfugiés, que le désœuvrement, la misère ou le désespoir rendaient auteurs contre toute vocation, et qui brochaient des libelles ou de misérables compilations que les circonstances faisaient lire, et que les libraires de Hollande savaient débiter[3].

Ainsi presque exclusivement concentrée dans les mains des protestants, la presse littéraire en devait recevoir un caractère tout particulier. La controverse, quand elle se la permet, porte beaucoup moins sur les questions littéraires que sur les questions religieuses, qui avaient alors le privilège de passionner plus particulièrement les esprits. Obéissant d’ailleurs à un sentiment de conservation assez naturel, elle n’y touche qu’avec la plus grande réserve, et nous avons entendu tous les nouveaux entrants dans la carrière faire à ce sujet les protestations les plus formelles, promettant de se renfermer dans les limites d’une impartialité presque impossible en pareille matière. En général, sur ce point comme sur les autres, ils se défendent de la prétention de juger ; leur méthode, nous l’avons dit, est l’abstention, méthode peu conforme à l’esprit de la critique, du journalisme, dont le propre est précisément de juger, et même, au besoin, de décider, de trancher. Et encore, si bénigne que se montrât la critique, si humble qu’elle se fît, n’était-elle pas facilement acceptée par les intéressés. On peut dire, en un mot, qu’on ignora, pendant cette première période, ce qu’était la critique, qu’elle s’ignorait elle-même.

Avec la seconde moitié du XVIIIe siècle commence pour le journalisme une ère toute nouvelle ; on pourrait presque dire, avec Delisle de Sales, mais dans un autre esprit, que c’est alors seulement que naquit le journalisme. Un concours singulier de circonstances vint lui révéler sa force, vint révéler au monde la puissance de cet instrument nouveau, ou du moins si timidement manié jusque là. « La pensée humaine commençait cette longue révolte qui a enfanté la plus longue, la plus difficile, la plus mémorable des révolutions ; toute l’Europe, étonnée, disait à Voltaire : « Tu seras roi, Voltaire ! » Un homme alors se leva qui défendit, lui tout seul, la littérature du XVIIe siècle, qui était déjà de la vieille littérature, les principes du grand règne, qui étaient déjà de vieux principes, la croyance de Bossuet et de Louis XIV, qui était déjà de la vieille croyance ; qui, prenant pour mot d’ordre Racine et Boileau, combattit seul toute sa vie pour la sainte cause du goût, et de l’art, et des règles, au grand étonnement du monde, au grand scandale des dieux du jour, qui vainement s’ameutèrent en masse pour étouffer cette voix courageuse. »

C’est de Fréron que parle ainsi M. J. Janin, avec une chaleur qui fera sourire quelques lecteurs ; mais si le rédacteur de l’Année littéraire est demeuré l’expression la plus éclatante, la plus persistante, de la longue lutte que soutint le journalisme contre l’esprit du XVIIIe siècle, il n’en fut pas l’unique expression : on ne peut oublier, par exemple, qu’il eut pour prédécesseur et pour maître l’abbé Desfontaines ; si le nom de celui-ci a été quelque peu étouffé par l’immense retentissement qu’eut celui de son élève, il n’en doit pas moins être regardé comme le créateur de la critique polémique, et, quelques torts qu’on lui puisse reprocher, les services qu’il a rendus à la cause des lettres lui assurent une place importante dans l’histoire du journalisme[4].

L’ABBÉ DESFONTAINES


Le Nouvelliste du Parnasse. — Observations sur les Écrits modernes ; — Jugements sur quelques Ouvrages nouveaux.

Desfontaines a commencé ce triumvirat de critiques qui, continué par Fréron, et terminé par l’abbé Geoffroy, mort en 1814, a pendant un siècle lutté avec persévérance, et non sans succès, contre la renommée, l’influence et l’école philosophique de Voltaire. Destiné à la carrière ecclésiastique, il l’abandonna bientôt afin de se livrer tout entier à son goût pour les lettres, et de bonne heure il montra une rare aptitude à la critique. S’il est vrai de dire que presque toujours la vie d’un homme de lettres est dans ses ouvrages, cet adage est surtout applicable à la profession de journaliste. Cette magistrature polémique que s’attribua Desfontaines multiplia pour lui les événements littéraires qui font l’amusement du public en faisant le malheur de celui qui en est le héros. Ses querelles avec Voltaire, ses démêlés avec la police, qui le conduisirent à Bicêtre et dans les prisons du Châtelet, occupent

une grande place dans l’histoire littéraire de son temps, depuis 1725 jusqu’en 1745.

Desfontaines débuta par la censure d’un livre alors fort en vogue, et aujourd’hui complétement oublié, de l’abbé Houtteville, intitulé : la Religion chrétienne prouvée par les faits. Cet ouvrage, qui avait ouvert à son auteur les portes de l’Académie, était sous tous les rapports fort au-dessous de l’honneur qu’on lui faisait. Desfontaines osa s’élever contre le jugement du public, et fit voir, avec autant de justesse que d’agrément, toute la faiblesse de cette œuvre tant prônée. Le public, comme la fortune, favorise les audacieux qui le bravent : il accueillit avec faveur la critique de Desfontaines, et le livre de l’abbé Houtteville ne se releva pas du coup.

Ce succès anima notre critique d’une nouvelle ardeur. La Mothe passait alors pour le premier des poètes vivants ; il avait ses partisans enthousiastes, frénétiques : l’attaquer n’était pas une petite affaire. Desfontaines le fit dans ses Paradoxes littéraires, au sujet de la tragédie d’Inès de Castro, et le suffrage du public encouragea encore une fois son audace. On applaudissait à la sagacité avec laquelle il avait su se préserver de l’illusion générale, et apercevoir des défauts là où le parterre prévenu n’avait vu que des beautés. La pureté, l’enjouement de son style, ajoutaient encore un nouveau prix à ses critiques. De ce moment l’abbé Desfontaines devint célèbre.

Le Journal des Savants était tombé dans le plus grand discrédit, et les libraires, en 1723, refusaient de l’imprimer. Les protecteurs de cette feuille offrirent alors à Desfontaines de coopérer à sa rédaction. Il se prêta sans peine à une proposition si conforme à son goût, et dès 1724 le Journal des Savants avait repris faveur. Desfontaines y travailla jusqu’en 1727 ; mais des démêlés qu’il eut avec ses confrères le rebutèrent, et il donna sa démission. Quelque mal que l’on ait dit de l’abbé Desfontaines, personne ne lui a refusé un mérite alors assez rare chez les beaux esprits, je veux dire un caractère indépendant. Il est à présumer que cette disposition lui fit éprouver beaucoup de dégoûts dans sa collaboration à une feuille soumise, comme l’était alors le Journal des Savants, à la direction méticuleuse de l’abbé Bignon. Heureusement Desfontaines pouvait se passer de protecteurs et d’emplois ; il trouva dans sa plume des ressources qui ne tarirent jamais, quoiqu’il ne connût point l’économie, et que les jouissances d’une vie sensuelle fussent pour lui des besoins. Sa singulière facilité de travail, la variété de ses connaissances, la promptitude avec laquelle il concevait et exécutait des plans d’ouvrages, son intelligence à tirer parti de ceux des autres, à retoucher, pour en assurer la vente, les productions d’auteurs inconnus et sans expérience, tous ces moyens, alors peu employés en littérature, mais dont on connaît aujourd’hui si bien l’usage, et même l’abus, assurèrent à Desfontaines une entière indépendance. Par sa persévérance, par son esprit de suite et de travail, il fit du métier de journaliste une profession qui devint pour lui, comme pour ses imitateurs, un véritable état dans la société.


Trois recueils périodiques ont surtout contribué à sa fortune.

En quittant le Journal des Savants, Desfontaines n’avait point renoncé au journalisme : c’était son élément ; il était poussé, dit-il lui-même, par une irrésistible vocation vers ce pénible emploi. À la fin de 1730, il fonda, de concert avec l’abbé Granet, le Nouvelliste du Parnasse, ou Réflexions sur les ouvrages nouveaux. « Cette feuille, disent les journalistes de Trévoux se proposait de parler en style léger, et superficiellement, des petits ouvrages qui restent quand les journaux des savants sont remplis de ce qu’il y a de solide. » Ce jugement n’est peut-être pas très-impartial ; la vérité est cependant que le caractère du Nouvelliste est essentiellement léger, j’entends qu’il n’est rien moins que pédantesque.

Le but de cet ouvrage périodique, dit son auteur, n’a jamais été de faire des extraits des livres nouveaux ; il est destiné à des réflexions sur les ouvrages d’esprit, et sur d’autres, lorsqu’ils amènent l’occasion de dire des choses agréables ou curieuses… Nos lettres sont d’utiles Mémoires qui pourront servir un jour à l’histoire du bel-esprit et des talents de ce siècle… Nous croyons devoir nous interdire certaines facultés, et particulièrement la théologie et toutes les hautes sciences qui ne sont point du ressort du Parnasse. Nous avons ainsi un champ bien moins vaste que tous les auteurs de journaux littéraires. De plus, toutes les semaines ne voient pas éclore des ouvrages nouveaux. Il nous faut donc quelquefois recourir à des livres qui ont plusieurs mois, et même presqu’une année d’ancienneté. Nous croyons surtout le pouvoir faire lorsqu’ils nous paraissent mériter nos réflexions ; et comme ces réflexions sont toujours nouvelles, elles ne dérogent point à la qualité que nous prenons dans ces lettres : un nouvelliste du Parnasse ne doit pas être un gazetier ; il doit penser, juger et raisonner… Notre critique est un peu hardie ; mais pourvu que cette hardiesse soit polie, et qu’il règne partout une exacte neutralité, elle ne peut déplaire aux personnes désintéressées ; pourvu que les traits ne soient ni personnels ni trop forts, ils ne sauraient être blâmés… Au reste, nous ne donnons nos jugements que comme de simples avis ou comme des témoignages, et non comme des décisions ; et nous avouons que nous pouvons souvent nous tromper… Pour ce qui regarde les auteurs que nous ne flattons point, nous les prions d’être persuadés que nous voudrions sincèrement pouvoir toujours louer leurs ouvrages ; mais, en vérité, nous ne pourrions quelquefois le faire sans nous rendre un peu ridicules. Rien ne nous fait plus de plaisir que d’avoir à rendre compte et à l’aire l’éloge d’un bon livre ; il faut même qu’un ouvrage soit bien mauvais si en le censurant, nous ne le louons pas un peu. Si nous annoncions les livres sans les juger, si nous compilions des préfaces, si nous étalions quelques lambeaux dans le dessein de faire juger par là des ouvrages entiers, on sait assez dans quel mépris nous tomberions. Nous jugeons librement ; mais nous tâcherons toujours d’assaisonner nos jugements, et nous nous interdisons absolument tout ce qui pourrait blesser personnellement qui que ce soit. Nous jugeons, parce que les auteurs ne publient leurs ouvrages qu’afin qu’on en juge.

Si nous avions besoin de justifier notre conduite, nous ne pourrions, il semble, mieux faire que de nous appuyer de l’autorité de M. Bayle ; « La république des lettres, dit ce célèbre écrivain, est un état entièrement libre ; on n’y reconnaît que l’empire de la vérité et de la raison, et sous leurs auspices on fait la guerre innocemment à qui que ce soit… Chacun y est tout ensemble souverain et justiciable de chacun. Les lois de la société n’ont pas fait de préjudice à l’indépendance de l’état de nature par rapport à l’ignorance ; tous les particuliers, à cet égard, ont le droit du glaive… Les satires tendent à dépouiller un homme de son honneur, ce qui est une espèce d’homicide civil ; mais la critique d’un livre ne tend qu’à montrer qu’un auteur n’a pas tel et tel degré de lumières. Or, comme il peut, avec ce défaut de science, jouir de tous les droits et de tous les privilèges de la société, sans que sa réputation d’honnête homme et de bon sujet de la république reçoive la moindre atteinte, on n’usurpe rien de ce qui dépend de la majesté de l’État en faisant connaître les fautes qui sont dans un livre. Il est vrai qu’on diminue quelquefois la réputation d’habile homme qu’un auteur s’était acquise ; mais si on le fait en soutenant le parti de la raison et pour le seul intérêt de la vérité, et d’une manière honnête, personne n’y doit trouver à redire.

Analysant ensuite une harangue du P. Porée sur les critiques, Desfontaines ajoute, entre autres réflexions :

J’aurais souhaité que sa première proposition, qui concerne la nécessité de la critique, eût été un peu plus solidement appuyée, et qu’il eût entré dans des détails plus intéressants ; qu’il eût fait plus sentir que tout ce qui tourne au profit de la vérité et à l’avantage des sciences et des beaux-arts est une chose toujours louable et toujours à désirer ; qu’il est vrai que la réputation de nos semblables ne doit jamais être sacrifiée, même à la vérité, mais que cela ne doit pas s’entendre de la réputation littéraire, blessée quelquefois par la critique, parce que cette réputation ne doit point s’obtenir à titre de grâce, et doit toujours être l’effet d’une justice exacte, à laquelle tout écrivain est censé se soumettre volontiers par la publication de ses écrits… Si on établit dans la république des lettres, comme un usage de politesse et de bienséance, celui de s’abstenir de toute critique extérieure à l’égard des ouvrages d’esprit, il n’y aura plus aucun risque à se produire au grand jour. Les mauvais auteurs ne seront plus retenus par la crainte de la censure, et les excellents ne seront plus excités par l’espérance de la distinction et de la louange, motif qui ne doit pas être confondu avec la vanité, parce qu’il y a de la différence entre vouloir mériter l’estime des hommes et être vain… Il ne faut pas, dit-on, décourager les auteurs, surtout les jeunes gens. Cela est vrai ; mais un auteur qui a mal réussi, et qui se sent du génie et des ressources, ne sera point découragé par la critique ; ce sera, au contraire, pour lui, un motif qui l’excitera à rétablir sa réputation, et à mériter dans la suite ce qu’il n’a pas d’abord obtenu.

On ne pouvait mieux parler assurément ; mais c’était prêcher dans le désert. Les écrivains critiqués et leurs éditeurs s’ameutèrent contre le Nouvelliste, qui fut arrêté au commencement de 1732, « au grand regret des littérateurs, qui y trouvaient l’instruction, et des gens du monde, qui y cherchaient l’amusement. »

Le Nouvelliste, comme la plupart des journaux de ce temps, était publié sous forme de lettres. Il en devait paraître une tous les huit jours ; mais il n’y en eut en tout que cinquante-deux, dont la dernière est du 15 mars 1732, et qui sont réunies en 3 volumes in-12. La Bibliothèque impériale possède un exemplaire chargé de nombreuses notes manuscrites qui en sont comme la clé.

Trois ans après, Desfontaines obtint — et cela, dit-il lui-même, « en récompense des services qu’il avait rendus aux lettres et à l’État », — le privilège d’un nouveau recueil périodique, qu’il intitula Observations sur les Écrits modernes. C’est dans ce journal que pendant huit ans il tint tête aux encyclopédistes, à Voltaire lui-même, dont il balança un moment le crédit ; c’est dans ces feuilles, si vives, si alertes, si pleines d’ironie, de malice, de feu, que l’on apprend surtout à connaître l’histoire de la critique littéraire au milieu du XVIIIe siècle. Quelque opinion que l’on ait de Desfontaines, on ne saurait méconnaître ce qu’il lui fallut d’énergie et de ressources pour résister pendant huit années à tant et de si redoutables adversaires. Mais il devait finir par succomber. Par arrêt du Conseil d’État du 6 septembre 1743, « le roi, étant informé que les auteurs et les libraires se plaignent des Observations sur les Écrits modernes, dont l’auteur ne respecte ni les gens de mérite, ni les corps les plus distingués et honorés de la protection de S. M., révoque le privilège de cette feuille, ordonne que les autres ouvrages du même auteur seront mis entre les mains de nouveaux examinateurs, choisis par M. le chancelier, pour en être rendu compte à S. M., et pour être statué sur la révocation desdits ouvrages, et même, s’il y échet, sur la punition de l’auteur. »

Ce corps distingué dont parle l’arrêt, c’était l’Académie française, qui avait pris pour elle certains mots du discours préliminaire que Desfontaines avait placé en tête de sa traduction de Virgile, nouvellement imprimée. « On est plus choqué, avait-il dit, d’entendre louer une troupe orgueilleuse de gens sans mérite sur leur esprit et leurs talents que de voir Ovide et Virgile traiter Auguste de dieu. » Et l’Académie avait crié à l’insolence.

Les Observations forment 34 vol. in-12. La première lettre est du 1er mars 1735 ; la dernière du 31 août 1743.

Desfontaines fit d’inutiles efforts pour obtenir la révocation de l’arrêt qui supprimait ses Observations ; mais on lui accorda dès l’année suivante, grâce à de puissantes recommandations, la permission tacite de les continuer sous un autre titre et en les donnant comme imprimées à l’étranger. Il entreprit donc sous le pseudonyme de M. Burlon de la Busbaquerie, et sous la rubrique d’Avignon, un autre journal hebdomadaire, qu’il intitula Jugements sur quelques Ouvrages nouveaux, avec cette épigraphe : Scire et nesciri. Dans la préface, il s’annonçait comme un homme nouveau, qui se proposait de faire discerner et rechercher les bons ouvrages, de corriger avec douceur l’ignorance, l’erreur et le faux goût, qui s’accréditaient tous les jours, et d’apprendre au public à n’être point la dupe des mauvais auteurs. « On n’y verra jamais rien, disait-il, qui puisse blesser la religion de l’État, le gouvernement, les bonnes mœurs, ni l’honneur de qui que ce soit : ce sont des remarques purement littéraires qu’on propose dans ce nouvel ouvrage périodique. » Nous n’avons pas besoin de dire que l’auteur fut reconnu dès le premier numéro. On ne trouve plus dans cette publication la même verve, le même entrain que dans les précédentes, on sent à chaque instant que le critique est muselé ; cependant elle eut un succès presque égal à celui des Observations. Elle était déjà parvenue au onzième volume quand la mort vint mettre un terme aux travaux et à la fécondité de son infatigable rédacteur (16 décembre 1745).

Desfontaines eut pour ses diverses publications plusieurs collaborateurs. Le principal fut l’abbé Granet, que nous avons déjà vu travailler à la Bibliothèque française de Camusat, et qui, en même temps qu’il coopérait aux Observations de Desfontaines, publiait de son côté des Réflexions sur les Ouvrages de Littérature, qui roulaient principalement sur les petites poésies, les romans et autres productions de ce genre, et qui forment 12 vol. in-12 (1737-41), avec une table générale. Viennent ensuite Fréron, dont nous nous occuperons bientôt, de Mairault et Détrées[5].

Desfontaines nous a laissé de son principal collaborateur un portrait que l’on peut rapprocher, à plus d’un titre, d’une page que nous avons citée t. I, p. 154, où Suard parle en termes si touchants de son collaborateur et ami l’abbé Arnaud.

François Granet, né à Brignoles d’une honnête famille de négociants, était un homme de probité et d’honneur, modeste, de mœurs douces et d’un esprit égal. Philosophe dans ses sentiments et dans sa conduite, il fut exempt d’ambition, et son âme élevée ne s’abaissa jamais à solliciter des bienfaits et des titres. Excellent humaniste, il joignait à un riche fond de belles-lettres beaucoup de lumières sur l’histoire de la littérature ancienne et moderne. Son érudition s’étendait à la théologie et à l’histoire ecclésiastique et profane. Une imagination vive et une mémoire heureuse lui donnaient une extrême facilité d’écrire, et depuis quelques années il avait beaucoup perfectionné son style. Il est l’auteur des Réflexions sur les Ouvrages de Littérature, en 12 vol., qui, à l’exception du premier, sont tous de lui seul. C’est par cet ouvrage principalement qu’on peut juger de son érudition, de son style et de son goût. Il a enrichi le public de plusieurs éditions importantes, qu’il a ornées de doctes préfaces. Il y a quelques années qu’ayant formé le plan de l’ouvrage périodique des Observations sur les Écrits modernes, je le priai de vouloir bien se joindre à moi pour m’aider à fournir cette carrière. Comme il avait travaillé longtemps à un journal littéraire de Hollande, je connaissais son talent pour ce genre d’écrire. Je savais d’ailleurs qu’il avait les mêmes principes que moi sur les matières de littérature et de goût, et nous étions depuis longtemps liés d’une étroite amitié. Nous avons travaillé ensemble durant sept ans sans que rien ait troublé la douceur de notre association. Notre

soin principal était de rendre nos critiques solides, équitables et modérées, et, autant qu’il nous était possible, de veiller, pour ainsi dire, à la porte du temple du goût, pour empêcher l’irruption de l’ignorance et du faux bel esprit. Je conserverai toujours un vif regret de la perte de cet ami. C’en est une très-grande, non seulement pour moi, mais pour la république des lettres en général, et pour tous ceux qui le connaissaient particulièrement. Il avait une droiture qui rendait son commerce sûr. Il aimait la vérité en toutes choses, et la même chaleur d’imagination qui l’en éloignait quelquefois l’y ramenait aussitôt qu’on le mettait sur la voie de l’apercevoir. Malgré l’étendue et la vivacité de ses lumières, il ne se montra jamais opiniâtre dans ses sentiments. Son esprit orné et son humeur gaie rendaient sa conversation amusante et enjouée. Il saisissait et peignait bien le ridicule, surtout celui des gens de lettres, mais sans haine, sans malignité, sans envie ; il n’était critique que dans le goût d’Horace et de Lucien, c’est-à-dire en philosophe ; d’ailleurs toujours équitable à l’égard du vrai mérite et des talents décidés. Il avait un grand nombre d’amis dans la littérature, et à la cour et à la ville. Il avait même des amis illustres. Quoiqu’il fût fort attaché à son cabinet, il ne laissait pas de les cultiver. Assez répandu dans le monde, il joignait à la qualité d’homme savant celle d’homme poli et sociable. Il était d’une complexion faible et délicate, et depuis quelques années ses maladies fréquentes alarmaient ses amis. Celle dont il est mort n’a été que de cinq jours.

Desfontaines réunissait, on ne saurait le nier, plusieurs des qualités qu’exige le rôle qu’il s’était attribué, mais il lui en manquait de fort importantes. Il ne connut pas ou négligea beaucoup trop ces formes agréables, ces tours délicats et polis, auxquels un censeur prudent a recours pour éviter que les conseils de la critique ne deviennent autant de blessures pour l’amour-propre. Il se piqua moins encore de cette impassible équité qui, dans l’examen d’un livre « ne voit jamais l’auteur, ne voit que son ouvrage. » La précipitation de ses jugements, leur forme ironique, le ton tranchant qu’il affecta souvent de prendre, et surtout la partialité qu’il fit paraître dans plusieurs de ses critiques, lui suscitèrent de nombreux ennemis. Il n’en eut pas de plus violent ni de plus irréconciliable que Voltaire ; il faut dire aussi qu’il n’en rencontra pas de plus susceptible : la moindre critique, on le sait, mettait ce grand homme hors de lui. C’est une faiblesse incompréhensible, mais qu’il faut bien reconnaître, quelque admiration que l’on professe pour cet incomparable génie.

« Malheur à qui osait toucher aux lauriers de M. de Voltaire ! dit Clément. Et n’est-il pas bien singulier, ajoute l’auteur des Nouvelles littéraires, que ce poète invulnérable à force de blessures et de ressources, après avoir prêché sur les toits la liberté de la presse, et donné l’exemple du libertinage de l’impression jusqu’à se faire brûler, n’ait pas plutôt joui d’un moment de faveur qu’il l’ait employé à gêner ses confrères. Je lui pardonne tous ses défauts, excepté celui-là. C’est le péché contre le Saint-Esprit dans la république des lettres : malheur à qui s’en est rendu coupable, eût-il la mort entre les dents et le billet de confession la main ! »

Madame de Graffigny, qui, dans ses Lettres, nous montre Voltaire sous un jour si nouveau, parle souvent de ces crises, de ces quintes littéraires, qui « altéraient tout-à-fait la douceur charmante de ses mœurs. Voltaire était alors à Cirey, auprès de madame du Châtelet, et ses qualités si vives, si irrésistibles, si aimables même, quand il le voulait, remplissaient de vie et de lumière cette délicieuse retraite, où l’on passait des journées charmantes, et des soirées plus charmantes encore. De temps à autre il y avait gala, représentation, fête à grand orchestre ; on jouait la comédie, la tragédie, la farce, et jusqu’aux marionnettes ; Voltaire donnait la lanterne magique. D’autres fois on lisait les chants inédits de Jeanne, de la trop fameuse Jeanne (et on les lisait dans la chambre mystérieuse des bains) ; puis on faisait du punch, madame du Châtelet chantait de sa voix divine, on riait sans savoir pourquoi, on chantait des canons ; enfin venait le souper, un de ces soupers où la gaieté ne sait ce qu’elle dit ni ce qu’elle fait, et rit sur la pointe d’une aiguille. »

Dans ces jours-là Voltaire est à l’état de pur génie ; cet homme toujours mourant ressuscite : il est léger, brillant, infatigable ; toutes les muses qu’il courtise, tous les démons qui le possèdent, revivent en lui. Mais tous les jours ne sont pas si riants ; la gaieté de Voltaire n’est pas chaque soir si désintéressée et si légère. « Il y a bien des moments où il est furieusement auteur » ; il y a bien des soupers qu’on n’égaie qu’en mettant sur le tapis l’abbé Desfontaines ou J.-B. Rousseau : « Oh dame ! c’est là que l’homme reste et que le héros s’évanouit. Il serait homme à ne point pardonner à quelqu’un qui louerait Rousseau. » Et pour les louanges, « on les aime à toutes sauces, surtout quand on dit des injures à cet abbé Desfontaines. » — « Un mot de ses adversaires le met ce qui s’appelle au désespoir ; c’est la seule chose qui l’occupe et qui le noie dans l’amertume. Je ne puis vous donner l’idée de cette sottise qu’en vous disant qu’elle est plus forte et plus misérable que son esprit n’est grand et étendu. ».

Adulé comme il l’était, Voltaire ne pouvait s’habituer à l’idée de compter avec un misérable folliculaire. Il ne soupçonnait pas la puissance du journalisme, puissance telle, dit M. Ch. Nisard[6], alors même qu’elle s’ignore, que le journaliste le plus chétif n’aurait rien à redouter d’une lutte avec le plus vigoureux athlète de la presse qui n’aurait pas un journal à sa disposition. Considérez en effet quels avantages énormes, incalculables, un journaliste retire de la faculté d’entrer en lice tous les jours, de parler tous les jours à vingt, trente, quarante, cinquante mille lecteurs, de leur parler seul, et avec la certitude de n’en être point contredit, puisque l’Évangile n’a pas plus d’autorité aux yeux des abonnés d’un journal que ce journal même ; considérez encore qu’il n’attend pas, comme y est obligé l’auteur d’un livre, que le chaland vienne acheter sa feuille au lieu où elle se fabrique, mais que le même jour et au même moment l’État la transporte, à des frais insignifiants, sur toute la surface de la France et dans tous les pays de la terre ; que, s’il a quelque intérêt d’amour-propre ou de parti à affirmer un fait, il le reproduit dans les numéros de demain, d’après-demain, de tous les jours, jusqu’à ce qu’il juge que ce fait est solidement établi dans la croyance de ceux à qui il lui importe de le persuader ; que, s’il lui arrive de quelque part un démenti, et que la loi le force à l’imprimer, il le fera précéder ou suivre de réflexions qui en atténueront la portée ; il pourra même y revenir dans le plus prochain numéro, y trouver de nouvelles objections, et donner enfin si bien le change aux lecteurs, qu’ils finiront par croire que c’est le démenti qui en a menti. Il est hors de doute que quiconque, gouvernement ou simple particulier, voudra lutter à armes égales, c’est-à-dire de contradiction et de persévérance, contre un instrument de publicité de cette nature, devra nécessairement se lasser le premier, et marquer par son silence qu’il s’avoue à peu près vaincu. Outre que bien peu de gens sont d’humeur à engager cette lutte, à cause des fâcheux effets qui peuvent résulter d’une polémique où, de part et d’autre, on finit par perdre de vue la modération et les convenances.

» Voltaire ne savait pas tout cela quand il trouva mauvais que Desfontaines et Fréron le critiquassent. Avec le secours de tout son talent, avec la complicité de la plus puissante coterie philosophique et littéraire qui fut jamais, les encyclopédistes ; avec la tolérance, que dis-je ? avec l’appui de magistrats qui servaient ses vengeances presque aussi religieusement que si elles eussent été des prescriptions de la loi ; avec une armée d’intrigants lettrés à ses gages, qui signaient ses libelles ou en acceptaient la responsabilité quand ils étaient anonymes ; enfin, et pour tout dire en un mot, avec l’opinion publique, dont la faveur lui servait d’égide, Voltaire ne laissa pas de se sentir souvent désarmé en face du journalisme. La violence de ses plaintes, ses mensonges, ses ruses, toutes ses démarches enfin pour parvenir à faire cesser les attaques auxquelles il était en butte, et, comme il disait, à en obtenir justice, tout cela joint à la complaisance pour lui du lieutenant de police, qui voulait bien prendre la peine de discuter avec lui sur la nature du châtiment à infliger à ses censeurs, et qui lui conseillait de s’adoucir et d’être clément, tout cela, dis-je, prouve manifestement que Voltaire ne se faisait aucune idée juste ni de la puissance ni des devoirs du journalisme, et que les magistrats ne les comprenaient pas plus que lui.

» Quant à Desfontaines et à Fréron, il est certain qu’ils furent très-étonnés d’abord d’être si terribles, et qu’avant la persécution de Voltaire, ils pensaient faire la besogne du monde la plus légitime, sinon la plus innocente. C’est lorsqu’ils virent soulevés contre eux le pouvoir et Voltaire, et qu’après avoir résisté avec quelque succès aux efforts de cette association faite en vue de les opprimer, ils eurent balancé la victoire, qu’ils mesurèrent toute l’étendue de leur puissance, et qu’ils en abusèrent. »

Si quelques traits de ce tableau sont un peu forcés, peut-être, nous y avons trouvé cependant un fond de vérité qui nous a engagé à le reproduire intégralement.

Indépendamment de cette si grande susceptibilité, Voltaire avait contre Desfontaines un grief qui lui rendait ses critiques plus sensibles encore : Desfontaines, à l’entendre, « lui devait la vie et l’honneur », et cette considération aurait dû briser la plume dans ses mains et fermer à jamais les yeux du critique sur les défauts des ouvrages de son bienfaiteur. Ce qui est certain, c’est que leur connaissance datait de quelques semaines à peine, quand Desfontaines fut enfermé à Bicêtre ; ce serait, au dire de Voltaire, et nous ne trouvons sur ce point d’autre témoignage que le sien, ce serait « pour avoir corrompu des ramoneurs de cheminée, qu’il avait pris pour des Amours, à cause de leur fer et de leur bandeau. » Quoi qu’il en soit, Voltaire, à la prière de madame de Bernières, son amie, et parente de l’abbé, travailla chaleureusement à tirer de prison leur pauvre ami, et il y réussit. Après un pareil service, Desfontaines, dans la pensée de Voltaire, ne devait plus avoir que des éloges pour l’homme qui lui « avait sauvé la Grève. » Loin de là, par un manque de cœur, par un travers d’esprit auquel il est vraiment difficile de croire, à peine sorti de prison, il aurait publié contre son bienfaiteur un libellé que, même, il aurait commencé à Bicêtre, mettant à profit, pour le railler et le diffamer, les quelques instants qui précédèrent son élargissement.

Tels sont les griefs de Voltaire, griefs qu’il répète à satiété dans sa correspondance, et dont il autorise, en quelque sorte, ses colères et ses invectives. Soit pourtant qu’il ne fût pas parfaitement sûr que le libelle en question (Apologie de Voltaire adressée à lui-même) fût de Desfontaines, qui l’a toujours nié, soit par égard pour quelques amis respectables que l’abbé et lui cultivaient en commun, Voltaire dissimula longtemps son ressentiment. Il chargea même Desfontaines, quelques années après, de traduire un Essai sur l’Épopée qu’il avait écrit en anglais pendant son séjour à Londres ; mais, peu satisfait, paraît-il, du travail de son traducteur, il le refit lui-même, et le fit imprimer comme sien. Desfontaines s’en formalisa, comme d’un mauvais procédé, et de ce jour, « ne se croyant pas lié par la reconnaissance au point de manquer à ses devoirs comme journaliste », dit un biographe de Voltaire, il apporta moins de ménagements dans ses critiques. Cependant ce n’est qu’avec les plus grands égards encore qu’il parle de Voltaire dans le Nouvelliste du Parnasse, qu’il venait de fonder, et, au dire même de M. Nisard, qu’on ne peut soupçonner de partialité pour Desfontaines, « ses censures étaient à ses éloges comme l’unité est à la centaine ; mais Voltaire n’en était pas moins profondément blessé, et il amassait des trésors de vengeance. »

Des observations critiques sur le Temple du Goût ayant paru en 1733, Voltaire ne manqua pas de les attribuer à Desfontaines. « Pensant toutefois qu’il n’était pas encore à propos d’éclater, trop de gens à l’estime desquels il tenait lui-même s’intéressant au journaliste, il eut recours à un procédé dont il faisait déjà usage, et qui lui servait comme de soupape de sûreté dans les moments où il y eût eu péril pour sa vie à ne pas ouvrir une issue au trop plein de sa colère. Ce procédé consistait dans une de ces petites pièces de poésie, philosophiques et morales, qui, sous le nom d’épîtres, d’odes, de discours en vers et de satires, exercices faciles et propres à lui éclaircir la bile comme à lui entretenir la main, donnaient lieu à des allusions si transparentes que ses ennemis qui en étaient l’objet n’étaient pas moins bien reconnus que s’ils eussent été nommés. » Dans un Discours sur l’Envie il décocha à Desfontaines ce trait perfide :

Cent fois plus malheureux et plus infâme encore
Est ce fripier d’écrits que l’intérêt dévore,
Qui vend au plus offrant son encre et ses fureurs ;
Méprisable en son goût, détestable en ses mœurs ;
Médisant qui se plaint des brocards qu’il essuie ;
Satirique ennuyeux disant que tout l’ennuie,
Criant que le bon goût s’est perdu dans Paris,
Et le prouvant très-bien, du moins par ses écrits…
Hélas ! quel est le fruit de tes cris imbéciles ?
La police est sévère ; on fouette les Zoïles.
Chacun avec mépris se détourne de toi ;
Tout fuit, jusqu’aux enfants, et l’on sait trop pourquoi.

Desfontaines, cette fois, ne se crut plus obligé à aucun ménagement. Comme les Observations sur le Temple du Goût avaient été d’autant plus désagréables à Voltaire qu’elles avaient coïncidé avec la menace faite au poète d’une lettre de cachet, si son Temple n’était rebâti sur un nouveau plan (lettre de Voltaire à Thiriot, 1er mai 1733), Desfontaine prit un malin plaisir à retourner le fer dans la blessure de son adversaire, et il débuta dans les Observations sur quelques Écrits modernes (t. I, p. 4 et s.), qui avaient remplacé le Nouvelliste du Parnasse, par une critique aussi juste que spirituelle de la restauration du Temple du Goût.

Voltaire rugit à cette nouvelle attaque, ou, pour parler plus justement, à cette riposte habile. « Les Observations de l’abbé Desfontaines, écrit-il à Cideville, sont des outrages à la raison, à l’équité, à l’érudition et au goût… Je me repens bien de l’avoir tiré de Bicêtre et de lui avoir sauvé la Grève. Il vaut mieux, après tout, brûler un prêtre que d’ennuyer le public : Oportet aliquem mori pro populo. Si je l’avais laissé cuire, j’aurais épargné au public bien des sottises. » Pour l’honneur de Voltaire, il ne faut voir qu’une fanfaronnade dans ces paroles si haineuses et si cruelles ; avouons pourtant que ces criailleries sont peu dignes d’un philosophe. La Mort de César provoqua un orage plus violent encore, dont on peut voir les effets dans la correspondance de Voltaire (à Berger, septembre ; à Thiriot, 4 octobre ; à d’Olivet, 4 octobre 1735), où il prodigue à Desfontaines les épithètes les plus injurieuses.

Cette tempête, comme toutes les grandes crises, fut suivie d’un moment de calme. Revenant à des sentiments plus conformes à ses enseignements, Voltaire sembla comprendre que peut-être vaudrait-il mieux avoir Desfontaines pour ami que pour ennemi ; il tenait d’ailleurs absolument à le faire revenir de son jugement sur la Mort de César, et il essaya de tous les moyens pour y parvenir. Outre Thiriot, son principal négociateur dans cette entreprise délicate, il sollicita l’abbé Asselin, proviseur du collége d’Harcourt, de vouloir bien s’entremettre pour ménager une réconciliation, et il en offrait un moyen facile par la lettre même qu’il lui écrivit à ce sujet ; il y disait : qu’il était fâché du procédé de Desfontaines, surtout parce que Desfontaines ayant du mérite, sachant l’anglais et devant avoir lu Shakespeare, était à portée de donner sur le goût anglais, et sur une tragédie française écrite dans ce goût, des lumières au public ; qu’il lui pardonnait d’ailleurs volontiers, dans l’espoir que, par les choses désagréables semées contre lui dans vingt de ses feuilles, Desfontaines n’avait point eu l’intention de l’outrager ; qu’il a rejeté bien des propositions de vengeance qui lui ont été faites par les ennemis du journaliste ; qu’il souhaite de le voir revenir à lui avec l’amitié qu’il est en droit d’en attendre ; qu’il proteste que la sienne ne sera pas altérée par la différence de leurs opinions ; qu’enfin il trouvera bon que la lettre où il s’exprime en ces termes conciliants lui soit communiquée. (À l’abbé Asselin, 21 octobre et 4 novembre 1735.)

Desfontaines ne pouvait ne pas faire bon accueil à de pareilles avances ; il rétracta, ou plutôt il expliqua sa critique de la Mort de César. Voltaire se déclara satisfait, et il écrivit à son adversaire une lettre de remerciement trop curieuse pour que nous n’en citions pas quelques passages :

Si l’amitié vous a dicté, Monsieur, ce que j’ai lu dans la feuille 34e que vous m’avez envoyée, mon cœur en est bien plus touché que mon amour-propre n’avait été blessé des feuilles précédentes. Je ne me plaignais pas de vous comme d’un critique, mais comme d’un ami ; car mes ouvrages méritent beaucoup de censure, mais moi je ne méritais pas la perte de votre amitié… Il importe peu au public que la Mort de César soit une bonne ou une méchante pièce ; mais il me semble que les amateurs des lettres auraient été bien aises de voir quelques dissertations instructives sur cette espèce de tragédie, qui est si étrangère à notre théâtre… Vous devez connaître, à la manière dont j’insiste sur cet article, que je suis revenu à vous de bonne foi, et que mon cœur, sans fiel et sans rancune, se livre au plaisir de vous servir autant qu’à l’amour de la vérité. Donnez-moi donc des preuves de votre sensibilité et de la bonté de votre caractère : écrivez-moi ce que vous pensez et ce qu’on pense sur les choses dont vous m’avez dit un mot dans votre dernière lettre. La pénitence que je vous impose est de m’écrire au long ce que vous croyez qu’il y ait à corriger dans mes ouvrages, dont on prépare en Hollande une très-belle édition ; je veux avoir votre sentiment et celui de vos amis. Faites votre pénitence avec le zèle d’un homme bien converti, et songez que je mérite, par mes sentiments, ma franchise, par la vérité et la tendresse qui sont naturellement dans mon cœur, que vous vouliez goûter avec moi les douceurs de l’amitié et celles de la littérature. (14 novembre 1735)

Il y a loin de cette lettre à celle qu’il écrivait à Cideville deux ou trois mois auparavant. Desfontaines, qui ne pouvait assurément partager l’avis de Voltaire, qu’il importait peu au public que la Mort de César fût une bonne ou une méchante pièce, crut-il néanmoins à la sincérité d’un langage en apparence si plein d’effusion ? Ce qui est certain, c’est que la paix ne fut pas de longue durée ; à peine était-elle conclue que « le corsaire de Desfontaines » la rompit et ralluma les fureurs de Voltaire en insérant malgré lui dans son journal une épître confidentielle adressée au comte Algarotti.

Voltaire, exaspéré, déchargeait ainsi sa bile dans une ode sur l’Ingratitude adressée au maréchal de Richelieu :

Quel monstre plus hideux s’avance ?
La nature fuit et s’offense
À l’aspect de ce vieux Giton ;
Il a la rage de Zoïle,
De Gacon l’esprit et le style,
Et l’âme impure de Chausson.


C’est Desfontaines, c’est ce prêtre
Venu de Sodome à Bicêtre,
De Bicêtre au sacré vallon :
A-t-il l’espérance bizarre
Que le bûcher qu’on lui prépare
Soit fait des lauriers d’Apollon ?


Il m’a dû l’honneur et la vie,
En dans son injuste furie,
De Rousseau lâche imitateur,
Avec moins d’art et plus d’audace
De la fange ou sa voix coasse
Il outrage son bienfaiteur.

C’est toujours, comme on voit, le même thème. Cependant Voltaire, envoyant son ode à Berger, en supprima ces trois strophes : « J’ai dédaigné de parler de Desfontaines, lui écrit-il ; il n’a pas assez illustré ses vices. » Avait-il donc été pris de remords ? Non ; c’est que, dans l’intervalle, Desfontaines, qui ne connaissait pas encore cette ode, avait parlé de la tragédie d’Alzire et de son auteur dans les termes les plus aimables. « La tragédie d’Alzire de M. de Voltaire, disait-il dans ses Observations (t. 4, p. 141), a eu un très-grand succès. J’y prends toute la part possible, comme son admirateur et son ami… J’aurai soin de vous rendre compte de cette pièce au premier jour, et je ferai mes efforts pour en parler dignement. Je serai le panégyriste de cet illustre écrivain lorsque je croirai qu’il le mérite, c’est-à-dire que je le serai presque toujours. Pourrais-je avoir jamais la pensée de ternir la gloire d’un auteur qui contribue en son genre à celle de ce règne ?… »

Un bon procédé en appelle un autre : Voltaire fit rentrer les trois strophes dans son portefeuille. Mais il en eut presque aussitôt regret, et il ne tarda pas à les rétablir ; la raison qu’il en donne à son ami Thiriot est vraiment incroyable : «J’avais ôté, dit-il, ce monstre subalterne d’abbé Desfontaines de l’ode sur l’Ingratitude ; mais les transitions ne si accommodaient pas de ce retranchement, et il vaut mieux gâter Desfontaines que mon ode, d’autant plus qu’il n’y a rien de gâté en relevant sa turpitude. Je vous envoie l’ode. Chacun est content de son ouvrage ; cependant je ne le suis pas de m’être abaissé à cette guerre honteuse. »

Et cependant il s’y acharnait de plus en plus : à quelques mois de là il lançait contre son adversaire un pamphlet demeuré célèbre, le Préservatif, où il achevait d’épancher sa bile, et se livrait, sous prétexte de relever quelques erreurs du journaliste, aux personnalités les plus odieuses. En tête de la brochure se voyait une ignoble estampe. Elle représentait Desfontaines à genoux, recevant le fouet ; au-dessus, Vénus, assise sur un nuage, entre deux Amours, dont l’un a laissé tomber son flambeau, semblait présider à l’exécution qui la vengeait des outrages faits a son culte. Au bas on lisait cette inscription :

Jadis curé, jadis jésuite,
Partout connu, partout chassé,
Il devint auteur parasitte,
Et le public en fut lassé.
Pour réparer le temps passé,
Il se déclara s....... ;
À Bissêtre il fut bien fessé :
Dieu récompense le méritte.

« En examinant, dit M. Nisard, la conduite de Voltaire dans ses querelles avec ses ennemis ou avec ses critiques, lesquels il ne distinguait pas les uns des autres, on s’étonne du soin qu’il mettait d’abord à se dissimuler, lorsqu’il se décidait à repousser leurs attaques, et ensuite de son opiniâtreté dans le mensonge, quand il était démasqué. » Voltaire, dans cette circonstance, fut fidèle à sa tactique habituelle : il avait fait imprimer le Préservatif sous le nom du chevalier de Mouhy, et, quoique le doute ne fût possible pour personne, il nia hardiment qu’il en fût l’auteur ; mais il lui fut impossible de désavouer une lettre à Mafféi, insérée dans ce pamphlet, et qui était, de son propre aveu, l’unique fondement de la querelle. « Vous pouvez assurer, écrivait-il à Thiriot, que je n’ai pas d’autre part au livre très-fort qui vient de paraître contre ce monstre d’abbé Desfontaines que d’avoir écrit, il y à deux ans, à M. Mafféi, la lettre qu’on vient d’imprimer. » Eh ! c’était justement cette lettre qui devait irriter Desfontaines. Il s’inquiétait bien vraiment des autres attaques que le Préservatif dirigeait contre lui ; il se souciait bien d’y être traité de sot, de présomptueux et d’ignorant ; que ces injures vinssent ou non de Voltaire, que lui importait. Ce qui devait le toucher, c’était d’être représenté dans une lettre écrite et signée de la main de Voltaire, et dans une estampe qui le disputait d’énergie avec cette même lettre, comme un homme flétri par la main du bourreau, pour le plus sale, le plus infâme de tous les vices, comme un misérable qui déchirait son bienfaiteur, le lendemain même du bienfait. Toutes les dénégations, d’ailleurs, n’auraient pu donner le change à Desfontaines ; il n’avait pas un instant hésité à reconnaître la main qui le déchirait, et, si habitué qu’il fût à l’injure, il ne pouvait rester impassible en présence d’un aussi sanglant outrage. Il annonça donc hautement l’intention de se venger. À la nouvelle de cette résolution, Voltaire commence à perdre de son assurance ; il met tout en œuvre pour conjurer le danger qui le menace ; tantôt il regrette d’avoir été trop loin, tantôt il menace d’aller plus loin encore. « Assurez-le (ce coquin, ce scélérat), écrit-il à Thiriot, que j’ai en main de quoi le confondre et le faire mourir de honte ; et que je suis un ennemi plus redoutable qu’il ne pense. » Mais ces rodomontades n’empêchèrent point Desfontaines de donner suite à son projet, et de publier, en réponse au Préservatif, la Voltairomanie, où il rendait à son agresseur outrage pour outrage.

Voltaire, qui aurait voulu avoir le monopole de la diffamation, fut frappé de stupeur à la lecture de la Voltairomanie, et, pour comble, il lui revint bientôt de toutes parts que la lecture de cette satire cruelle, faite par l’auteur lui-même, avec cet art que déploient les auteurs en débitant leurs œuvres, excitait à Paris des applaudissements unanimes. (Il était alors à Cirey.) Hors de lui, il voulait, à chaque poste où il recevait des lettres, partir pour Paris, où il ne pouvait paraître sans danger pour sa liberté, voir les ministres, le lieutenant criminel, présenter requête, porter plainte, que sais-je ? poursuivre à extinction sa vengeance. « Il lui faut une réparation, où il meurt déshonoré : il s’agit de faits, il s’agit des plus horribles impostures. Vous ne savez pas à quel point Desfontaines est l’oracle des provinces. On m’écrit de Paris que mon ennemi est méprisé, et moi je vois que ses Observations se vendent mieux qu’aucun livre. Mon silence le désespère, dites-vous. Ah ! que vous êtes loin de le connaître ! Il prendra mon silence pour un aveu de sa supériorité, et encore cette fois je resterai flétri par le plus misérable des hommes, sans en pouvoir tirer la moindre vengeance, sans me justifier !… » Du fond de son cabinet il remue ciel et terre pour obtenir cette vengeance dont il a soif ; il y touchait : le lieutenant criminel avait promis d’informer, quand il gâta tout par trop d’exigence et de précipitation. Ne voulut-il pas, comme mesure préalable au procès, qu’on sollicitât du premier président un arrêt en vertu duquel la Voltairomanie serait brûlée publiquement ! Cette prétention, qui aurait préjugé la question, parut exorbitante aux magistrats, et refroidit quelque peu leur bon vouloir ; si bien que Voltaire, cédant, après de longues hésitations, aux sollicitations de ses amis, qui lui montrèrent l’issue d’un procès comme très-incertaine en présence de sa lettre à Mafféi, et comme devant lui être dans tous les cas très-dommageable, finit par se contenter d’un désaveu, qui fut minuté de la main du marquis d’Argenson, que Desfontaines signa par ordre, et qui fut remis entre les mains du lieutenant de police.

« Ainsi, dit M. Ch. Nisard, ainsi finit cette querelle ridicule, qu’il ne tint pas à Voltaire de transformer en complot contre l’État, et de faire juger par le Parlement, toutes les chambres assemblées. L’issue n’en mit pas Desfontaines plus bas dans l’opinion qu’il n’y était déjà ; mais elle força Voltaire à dévoiler ses plus honteuses faiblesses, à mentir et à acheter le mensonge des autres à prix d’or… ; elle lui causa enfin un préjudice moral très-considérable. » C’est aussi l’avis des partisans les plus dévoués du grand écrivain, même de Delisle de Sales : « Voltaire, dit-il, au lieu de dédaigner un si faible ennemi, descendit jusqu’à lutter avec lui corps à corps, et ce fut le sommeil de sa gloire ; les injures dont il accabla son ennemi dans le libellé du Préservatif firent douter un moment de la bonté de sa cause. »

Nous n’avons pu qu’esquisser à grands traits cette longue querelle[7]. On ferait un volume, dit un biographe, si seulement on voulait reproduire les injures atroces que leur auteur a eu le talent d’assaisonner de tant d’esprit dans sa prose ou de revêtir d’une poésie si séduisante. Pendant dix ans le nom de Desfontaines mit Voltaire en fureur, comme fit plus tard celui de Fréron ; pendant dix ans, abusant du prodigieux avantage que lui donnait sur son adversaire la supériorité de son génie, il ne cessa de le poursuivre de sa haine envenimée ; prose, vers, préfaces, brochures, romans, poésies, tout servit son ressentiment, et, pour déshonorer son ennemi, il ne rougit pas de souiller ses écrits des plus sales et des plus grossières invectives. L’aventure de Desfontaines en est toujours le sujet ou le prétexte. Doit-on croire à la réalité de cette aventure ? Est-il vrai que Desfontaines ne dut sa liberté qu’à Voltaire ? Est-il vrai que quinze jours après être sorti de prison il écrivit un libelle contre son bienfaiteur ? Tout cela n’est rien moins que prouvé ; tout cela serait-il vrai, d’ailleurs, que Voltaire n’en serait pas plus excusable d’avoir attaqué ce critique dans des termes qui révoltent également la raison et la pudeur. Nous en avons assez dit, du reste, pour faire voir que les premiers torts —

littérairement parlant — ne furent pas précisément du côté du journaliste, et ceux qui prendront la peine de parcourir, dans le journal de Desfontaines, les articles qui furent certainement la cause de la guerre à mort que lui déclara Voltaire, seront forcés de convenir que ces démêlés, poussés jusqu’au scandale, eurent leur origine dans un sentiment de vanité mal entendue qui faisait que ce grand homme, avide de louanges au point de recevoir l’encens le plus grossier, ne supportait qu’avec une extrême impatience la censure la plus bénigne. Sans prétendre en aucune façon excuser les torts de Desfontaines, nous croyons pouvoir dire que ce qui l’a desservi surtout aux yeux de la postérité, c’est d’avoir osé voir et signaler les faiblesses d’un homme que le génie a sacré.

Quoi qu’il en soit, toutes les invectives de Voltaire et de ses partisans n’ont rien ôté au mérite de Desfontaines comme critique, et l’on ne saurait nier qu’il n’ait rendu par ses écrits de véritables services à la littérature. Ses ennemis les plus acharnés sont forcés de lui rendre justice. « On se tromperait, dit Delisle de Sales, si l’on croyait que ce fondateur du journalisme fut un homme sans mérite : il en avait, et de plus d’un genre, et surtout beaucoup plus que de petits Zoïles que le besoin de nuire avait fait ses prosélytes, et qui flétrirent sa mémoire quand il ne fut plus. Il était vraiment homme de lettres, et à ce titre il pouvait bien ou mal juger ses pairs ; il donnait des gages à ses nombreux ennemis, et on pouvait user envers ce forban du droit de représailles… »

Desfontaines sut, un des premiers, éviter dans ses critiques et la froide sécheresse de l’analyse et la fastidieuse abondance d’une érudition pédantesque. Il joignait à la connaissance des anciens cette finesse de tact qui saisit rapidement les beautés et les défauts d’un ouvrage. Il eut sans doute le tort inexcusable d’écolier trop souvent, à l’égard de certains auteurs, ses préventions et ses ressentiments secrets ; toutefois on peut dire qu’en général il fit une guerre salutaire aux mauvais écrivains de son temps, qu’il entretint le goût des bonnes études, combattit avec succès plusieurs opinions dangereuses, et concourut autant qu’il était en lui à prévenir la décadence des lettres. Malgré la haine des auteurs et des libraires, malgré les susceptibilités du gouvernement, il s’était créé dans la littérature un département dont il était l’âme et le chef. Doué d’une âme forte, il avait compris toutes les conséquences, mauvaises ou favorables, de ce rôle, et il les subissait avec calme et gaîté. C’est lui qui écrivait à l’abbé Prévost, au sujet de sa traduction des Lettres de Cicéron : « Je fais cas de votre ouvrage, j’en ferai un extrait comme il faut. Vous me pardonnerez bien si j’y fais quelques remarques critiques : Alger mourrait de faim, si Alger était en paix avec tout le monde. »

Il me paraît difficile de voir là dedans autre chose qu’une plaisanterie. J’avoue que je ne saurais davantage prendre au sérieux cette anecdote que je lis dans les Œuvres inédites de Piron récemment publiées[8].

«  L’abbé Desfontaines — c’est Piron qui parle — apôtre du goût sans autre mission, non plus que Fréron, son disciple, que son besoin de vivre et son penchant à nuire, avait fait main basse partout et avait tout déchiré, depuis M. de Lamotte jusqu’à l’abbé Leblanc. Il était aux égards encore pour moi, sans que j’en connusse la raison, quand un jour il vint exprès chez moi pour me dire qu’il allait mourir de faim ; que tout tombait dans l’inaction ; que tous les auteurs se faisaient censeurs royaux ; que les libraires n’étaient tous que des poltrons, des fripons et des ânes ; qu’en un mot il ne savait plus où tirer un coup de fusil. Conclusion : puisqu’il ne paraissait plus rien de nouveau, il venait, me connaissant moins scabreux que tout autre, me prier, faute de nouveautés, de ne pas trouver mauvais qu’il s’égayât sur mes ouvrages connus. — De tout mon cœur, lui répondis-je ; grand bien vous fasse, monsieur l’abbé ! Grêlez sur le persil, tombez sur moi, taillez, coupez, tranchez ! On ne refuse pas une permission de chasse à qui ne tire sa poudre qu’aux moineaux.

« Il s’arrangea sur cette belle indifférence, et me mit en pièces dans ses feuilles. J’y fus traité d’auteur sans goût, sans art, sans style, sans délicatesse, etc. Je l’avais laissé le maître : il pouvait me tondre jusqu’à la peau exclusivement, sans que j’eusse envie ni droit de me plaindre. »

S’il fallait prendre ce récit au pied de la lettre, ce serait bien le cas de répéter que le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable. La modération n’était pas précisément la vertu de Piron, et ceux qui le connaissaient le mieux n’étaient pas bien convaincus de sa bonhomie, quoi qu’il pût dire. Je lis dans une lettre du même recueil : « Bonhomie est et fut toujours ma devise, pendant que peut-être on se relaie, à Dijon, à dire : Il est malin. » Et il le prouve tout de suite : « J’ai quelquefois plaisanté, il est vrai, mais qui ? Leblanc, Fréron, Desfontaines, Voltaire[9], la vergogne et les fléaux de la littérature, agresseurs insolents, corrupteurs du goût, malfaisants, malveillants, etc. »

L’étrange bonhomie ! Les innocentes plaisanteries ! Quoi qu’il en soit, la patience de Piron ne tint pas à ce jeu, qu’à l’entendre il aurait lui-même provoqué. Nous lui rendons la parole.

« Je ne remuai donc pas, et je n’aurais jamais remué sans une vive écorchure qui me pinça jusqu’au vif. Il parut une nouvelle édition des œuvres du célèbre J.-B. Rousseau. Son métier était d’en parler. Il en rendit compte, et, plus pour mortifier Voltaire que pour aucun amour de la vérité, se répandit fort en louanges sur l’ouvrage. Ensuite, pour enfler commodément sa feuille, il en cita le plus d’endroits et les plus longs qu’il put, entre autres une lettre de ce poète à M. Racine fils, écrite de Bruxelles, où j’étais alors. Rousseau y parle de moi en ces termes : « Je possède ici, depuis quelques jours, un de mes compatriotes au Parnasse, M. Piron, que le Ciel semble m’avoir envoyé pour passer le temps agréablement. M. Piron est un excellent préservatif contre l’ennui ; mais il s’en va dans huit jours, et je vais retomber dans mes langueurs, etc. » L’abbé s’arrêta à mais, suivi d’un malin, etc. » J’en aurais ri encore, mais tant d’honnêtes gens m’en firent sentir le venin que je pris feu. »

On conviendra que le bonhomme prenait feu assez facilement. Là-dessus donc, il promit à Desfontaines, à ce qu’on dit, de lui envoyer tous les matins, pendant cinquante jours, une épigramme pour son déjeuner. Et il lui tint largement parole, car la note que nous venons de citer, et qui était restée jusqu’ici inédite, avait été placée par Piron, sous le titre d’avertissement, en tête de cinquante-deux épigrammes dirigées contre l’abbé. Toutes ces épigrammes se ressentent de la facilité avec laquelle Piron les éternuait, comme il disait lui-même (Fréron en eut trente-deux pour sa part). Nous en citerons une seule, des moins mauvaises, que M. Bonhomme semble donner comme inédite, mais que j’avais lue dans un Contrôleur du Parnasse, dont je parlerai tout à l’heure :

Maigres auteurs, pour être gras à lard,
Érigez-vous en censeurs téméraires,
Et barbouillez des feuilles au hasard
D’absurdités l’une à l’autre contraires :
Très-joliment vous ferez vos affaires.
Vous essuierez quelques petits chagrins,
Serez parfois conspués, pris aux crins,
Vilipendés ; n’importe : vos bedaines
S’arrondiront, et d’abbés Pellegrins
Vous deviendrez des abbés Desfontaines[10].

L’abbé de la Porte a publié, sous le titre de l’Esprit de Desfontaines (1775, 4 vol. in-12), un recueil dont tous les morceaux sont puisés dans les feuilles de ce journaliste célèbre ; il y a dans cette compilation, classée suivant un ordre méthodique, intelligent, des pages très-remarquables. Elle est précédée d’une préface, que Quérard attribue à Girard, où la vie du célèbre critique est racontée, et où son talent est justement apprécié.

J’ai rencontré à la bibliothèque Sainte-Geneviève quatre volumes d’un petit journal littéraire imprimé à Berne en 1745, et dirigé principalement contre Desfontaines ; il a pour titre : « Le Contrôleur du Parnasse, ou Nouveaux Mémoires de Littérature française et étrangère, en forme de lettres, pour servir de préservatif contre les faux jugements de M. l’abbé Desfontaines, caché sous le nom de M. Burlon de la Busbaquerie, et de quelques autres journalistes ineptes et infidèles, par M. Le Sage de l’Hydrophonie[11]. » On lit dans un avertissement des imprimeurs-libraires :

« Une ville de la ligue helvétique paraît naturellement un théâtre peu fait pour un ouvrage du genre de celui que nous présentons au public. Nous conviendrons aussi de bonne foi que dans sa première destination il ne devait point enrichir notre librairie. M. Le Sage de l’Hydrophonie étant Français et plein du désir de servir sa patrie dans l’ordre où la Providence l’a placé, c’est principalement pour la France qu’il comptait écrire ; son ouvrage y était même annoncé et attendu depuis près de six mois, et il avait cru pouvoir raisonnablement espérer qu’il lui serait permis d’exécuter par la voie légitime, sous les yeux de l’autorité et avec tout le soin et l’attention qu’on doit attendre d’un écrivain jaloux de son honneur, ce que M. l’abbé D. F. exécute sous le masque, de la manière du monde la plus négligée, au mépris d’un arrêt du conseil de S. M. T. C. qui l’a condamné au silence. Mais après plus de cinq mois d’attente il lui fut répondu « qu’il était trop jeune pour entreprendre un ouvrage tel que celui qu’íl proposait, et que d’ailleurs les ouvrages de cette espèce ne faisaient qu’entretenir l’ignorance. »




FRÉRON


Lettres sur quelques écrits de ce temps. — L’Année littéraire.


Fréron, comme nous l’avons vu, fit ses premières armes sous l’abbé Desfontaines ; il s’était attaché de bonne heure à ce célèbre critique avec lequel il rédigea les Observations et les Jugements, et il en demeura jusqu’au bout le lieutenant le plus courageux et le plus dévoué ; il conserva même à sa mémoire une fidélité et une reconnaissance dont les exemples, en pareil cas, sont assez rares.

Peu de jours après la mort de Desfontaines, il écrivait à Lefranc de Pompignan :

Je perds un bienfaiteur, un guide, et plus que tout cela, un ami. S’il a paru de moi quelque écrit qui ait mérité des applaudissements, si j’ai montré quelque étincelle de talent et de goût,

C’est à vous, ombre illustre ! à vous que je le dois.

J’ose dire, Monsieur, et je ne crains pas d’en être démenti, que notre siècle a autant d’obligations à l’abbé Desfontaines que le siècle dernier en eut à Boileau. Si l’on veut même examiner sans prévention les services que ces deux auteurs ont rendus aux lettres, on conviendra sans peine que nous devons beaucoup plus à notre critique que nos pères ne durent à Boileau, par le besoin pressant que nous avions d’un censeur judicieux et éclairé… D’ailleurs, l’ami de Racine, comme poète, n’a fait qu’effleurer les auteurs et jeter en passant du ridicule sur leurs misérables productions, au lieu que l’Aristarque de nos jours est entré dans des détails aussi instructifs qu’agréables… L’érudition, le choix, l’abondance, la précision, la délicatesse et l’enjouement, voilà ce qui caractérise cette plume célèbre. Il avait le coup d’œil infaillible ; il saisissait parfaitement le ridicule dans le goût d’Horace et de Lucien.

Cependant, soit qu’il fût impatient de voler de ses propres ailes, soit qu’il cédât à quelque considération que nous ignorons, Fréron, trois mois avant le mort de Desfontaines, le 1er septembre 1745, commença la publication d’un Journal à lui, sous le titre de Lettres de Madame la Comtesse de ***[12].

Voici le jugement qu’en porta le maître (Jugements, t. x, p. 288) : « C’est un petit ouvrage ingénieux, qui promet une suite. On souhaite que l’auteur puisse avoir autant d’esprit chaque mois, et qu’étant un peu plus correct dans son langage, il soit toujours aussi agréable, aussi brillant, aussi badin. On espère aussi qu’il ne daignera pas insérer dans sa brochure des pièces fades et surannées, telles que le portrait de M. de Fontenelle, barbouillé par quelque précieuse bégueule[13]. »

Ces Lettres étaient rédigées avec une certaine modération ; elles ne laissèrent pourtant pas que de blesser un grand nombre d’amours-propres par la liberté qu’y prenait l’auteur de dire nettement son avis sur les œuvres des écrivains même les plus célèbres : on avait peine encore à s’accommoder de tant de franchise. Il se forma bientôt contre lui un orage qu’il ne put conjurer, et sa feuille fut supprimée dès le mois de janvier suivant. Le coup partait évidemment de la coterie philosophique, peut-être même de Voltaire, qui en était le chef. Fréron ne s’y trompa point : il connaissait Voltaire et le crédit qu’avait cet homme, en dépit de la disgrâce qui pesait sur lui, et il le savait peu scrupuleux sur les moyens de se venger de ses contradicteurs.

Fréron, d’ailleurs, devait être odieux à Voltaire à plus d’un titre. Il sortait des Jésuites, il avait été l’élève, le complice de Desfontaines, il s’annonçait comme un écrivain religieux, comme un ennemi des philosophes, et un ennemi autrement redoutable que Desfontaines. C’est plus qu’il n’en faut pour expliquer la guerre à mort qu’il lui déclara, guerre à laquelle tout le courage de Fréron n’aurait peut-être pas suffi, s’il n’eût rencontré quelques protecteurs dont l’autorité amortit la violence des coups qui lui étaient portés. Heureusement pour lui il obtint dès ses débuts les bonnes grâces et la protection de Stanislas, qui régnait alors sur la Lorraine, et, par son entremise, les bonnes grâces et la protection de la reine, sa fille. Marie Leczinska n’aimait pas les philosophes ; son père, qui avait du goût pour les gens de lettres et les savants, les eût peut-être aimés, s’il n’eût été dévot ; on sait combien Louis XV les redoutait. Un champion qui s’offrait à les combattre ne pouvait donc être que le bienvenu auprès de ces augustes personnages. Mais en obtenant la protection des deux premiers, Fréron contractait en quelque sorte l’engagement de combattre les philosophes à outrance, et, s’il ne pouvait les anéantir, tout au moins de ne leur accorder ni trève ni merci. L’entreprise était audacieuse ; elle ne fut pas au-dessus de son talent.

En 1749, il reparaît dans l’arène, avec les Lettres sur quelques Écrits de ce temps, et cette fois il n’en sortira plus, ou du moins, si la puissance de ses ennemis parvient de temps à autre à l’en arracher, aussitôt que la violence aura cessé de peser sur lui il y reparaîtra, toujours animé d’une ardeur plus grande, contre laquelle les cachots de la Bastille et du Fort-l’Évêque demeureront impuissants.

Voici comment Fréron débute dans ce nouveau journal :

La Critique m’apparut dernièrement en songe, environnée d’une foule de poètes, d’orateurs, d’historiens et de romanciers. J’aperçus dans une de ses mains un faisceau de dards, dans l’autre quelques branches de laurier. Son aspect, loin d’inspirer la crainte, inspirait la confiance aux plus ignares amants des savantes sœurs ; ils osaient l’envisager d’un œil fixe et semblaient défier son courroux. La déesse, indignée, faisait pleuvoir sur eux une grêle de traits. Quelques écrivains, dont la modestie rehaussait les talents, obtenaient des couronnes ; plusieurs recevaient à la fois des récompenses et des châtiments. Cette vision m’a fourni l’idée de ces lettres, où l’éloge et la censure seront également dispensés.

Voilà tout, et quand, en 1754, les Lettres devinrent l’Année littéraire[14], titre auquel la renommée de Fréron est demeurée plus particulièrement attachée, il n’y mit d’autre préambule que cette épigraphe, prise de Martial : Parcere personis, dicere de vitiis ; et s’il s’écarta quelquefois de ce précepte, qu’il semblait ainsi prendre pour règle, la faute en fut à ses ennemis, qui épargnaient si peu sa personne.

Élève de Desfontaines et son collaborateur pendant dix ans, qu’était-il besoin à Fréron de profession de foi ? Son but, tout le monde le savait, c’était si l’on peut ainsi dire, la démolition de Voltaire et des Encyclopédistes, et ce but, il le poursuivit pendant vingt-cinq ans avec une persévérance, avec une animosité, si l’on veut, mais, il faut bien en convenir aussi, avec un courage, avec une énergie, dont les annales littéraires n’offrent pas d’autre exemple. Il ne laissait échapper aucune occasion de montrer que Voltaire était injuste dans ses critiques, indécent dans ses diatribes, et que ses ouvrages n’étaient pas tous des chefs-d’œuvre. Il accusait les Encyclopédistes d’être intolérants, égoïstes, pleins de morgue et vindicatifs ; il leur reprochait de corrompre le goût par leurs paradoxes, et les mœurs par des principes qui tendaient au renversement de l’ordre social ; il avait le courage de dire que les philosophes ne respectaient dans leurs écrits ni la religion, ni les lois, ni le trône, et il semblait prédire les malheurs de la Révolution.

Les feuilles de Fréron furent accueillies tout d’abord avec la plus grande faveur, au dire même de ses ennemis. « À la mort de l’abbé Desfontaines, dit La Harpe[15], Fréron se porta pour son successeur, et débuta, vers l’an 1748, avec beaucoup de succès. Les ouvrages périodiques, si multipliés depuis, étaient alors assez rares en France : il n’y avait guère que le Mercure et le Journal des Savants. Le Mercure était en possession de louer tout, et le Journal des Savants n’était fait, comme il l’est encore, que pour très-peu de lecteurs. Un ouvrage de pure critique devait donc être fort goûté ; il fournit des jugements l’ignorance, des armes à la malignité et à l’envie, des consolations à la médiocrité. Dans les provinces surtout, les bourgeois qui lisent sont fort aises que quelqu’un se charge de leur indiquer quelles nouveautés il faut faire venir de la capitale et ce qu’il en faut penser. Les tragédies de Marmontel furent la première pâture dont s’engraissa Fréron. Le hasard a fait tomber en mes mains quelques-unes des feuilles de ce temps-là : elles sont un peu différentes de celles qu’il a faites depuis ; le ton est moins indécent et moins grossier ; il y a plus de discussion et moins d’injures. La critique de détail avait beau jeu sur les pièces de Marmontel, qui écrivait fort mal en vers, et cette critique avait le mérite piquant de s’exercer sur des ouvrages qui avaient joui d’un succès passager. Ses feuilles, d’abord sous le titre de Lettres de la Comtesse, et ensuite sous celui d’Année littéraire, eurent un débit prodigieux. Fréron gagna pendant plusieurs années plus de vingt mille livres par an. Ce n’est pas que dans le temps même de cette vogue il ait jamais bien écrit : on n’a jamais trouvé dans ses feuilles, ni cette aménité de ton qui tempère et adoucit la censure, ni cette finesse de goût qui la fait pardonner, ni ces discussions instructives, semées de principes féconds et lumineux, ni cette flexibilité de style qui se plie à tous les sujets, qui s’élève, quand il le faut, à la plus grande hauteur, et descend avec agrément jusqu’au plus frivole badinage : c’est ainsi que devrait être fait un bon journal, et j’avoue que ce ne peut jamais être l’ouvrage que d’un écrivain très-supérieur à cette besogne. Fréron, au contraire, a toujours écrit ou en homme de collége qui prodigue les figures d’une rhétorique triviale, ou en bel esprit de café qui ne connaît point la bonne plaisanterie, ou en satirique emporté qui n’a plus rien à ménager, ni pour les autres ni pour lui-même. »

Grimm aussi reproche à Fréron ce manque de formes, et il le fait, comme pour prêcher d’exemples, dans des termes qui donneront un avant-goût de l’aménité que les philosophes apportèrent dans cette querelle : « Nous avons ici un homme qui se nourrit de la honte, des ridicules et des chutes des auteurs, et qui, au défaut de mauvais ouvrages à critiquer, trouverait encore le secret de vivre de satires et de libelles faits contre les auteurs. Cet homme, que M. de Voltaire a appelé un insecte sorti du cadavre de l’abbé Desfontaines[16], a d’ailleurs assez d’esprit pour trouver son compte dans l’exercice d’un métier aussi méprisable. Quoique la plupart de ses remarques soient fondées, il n’en a pas moins excité l’indignation des honnêtes gens, de ceux même qui trouvent sa critique juste. Il y a une façon de dire tout ; mais ces critiques impudents et mercenaires n’ont jamais connu les égards qu’on doit aux hommes en général, et encore moins ceux qu’on doit aux gens de mérite qui ont droit à l’estime publique. » Plus tard nous verrons Grimm dire, à propos de la Gazette littéraire : « Il faudrait que tout, jusqu’aux noms des journalistes, fût ignoré du public, sans quoi le chapitre des égards et la crainte des tracasseries disposeront, dans mille circonstances, de leur franchise et de leur impartialité. » Mais la passion ne se pique pas d’être conséquente.

Les ennemis de Fréron, qui étaient cent contre un, qui disposaient en outre d’un immense crédit, mirent d’ailleurs dans leurs persécutions contre l’intrépide journaliste le plus violent acharnement. Bientôt il devint l’objet de toutes les satires, de toutes les calomnies, et si quelquefois il paraît échapper à la haine, ce n’est que par le ridicule, dont tous les amours-propres irrités s’efforçaient de le couvrir ; on sait quel déluge de prose et de vers Voltaire fit pleuvoir pendant vingt ans sur la tête de son impassible adversaire.

Nous nous bornerons à rappeler les principaux épisodes de cette longue lutte, du reste assez connue : ce sont toujours les mêmes faiblesses, les mêmes passions. Nous nous attacherons plus particulièrement à quelques incidents propres à faire ressortir l’attitude, le rôle de l’autorité, dans ces querelles qui passionnèrent si fortement les esprits.

On ne dit pas de quel camp partit l’agression ; mais la chose importe assez peu : l’égale antipathie qui animait les deux partis l’un contre l’autre ne pouvait que bien difficilement se contenir. Dès ses débuts, Fréron escarmouche contre son ennemi ; son arme favorite c’est l’ironie, et il la manie avec une rare dextérité. Nous citerons comme exemple le début et la conclusion de la critique qu’il fit du Temple de la Gloire, très-pauvre opéra composé par Voltaire à l’occasion de la victoire de Fontenoy, et représenté à u11e fête donnée à Versailles le 27 novembre 1745.

Voici comment il débute :

Ce n’est pas seulement par l’élévation de son génie que Corneille a mérité le nom de grand ; la droiture et la noble simplicité de son cœur, sa modestie, compagne ordinaire du vrai mérite, son aversion pour les vils manèges, son indifférence pour les honneurs et les bienfaits de la cour, son attachement à la religion, tout concourait dans sa personne à lui acquérir ce titre glorieux… Ce poète, le seul digne peut-être de remplir l’étendue de ce nom, se citait au tribunal de sa propre raison, et se jugeait avec toute la rigueur dont aurait pu s’armer l’envieuse rivalité ; il imprimait à la tête de ses ouvrages et découvrait au public les fautes qui lui étaient échappées, soit dans le dessein, soit dans l’exécution.

Et comme s’il eût craint que Voltaire ne se reconnût pas dans ce portrait par antiphrase, il continue ainsi :

Qu’il serait heureux, pour le maintien du bon goût, que tous les auteurs célèbres eussent le désintéressement et la bonne foi de Corneille ! Il ne manque aux talents de M. de Voltaire que de rendre ce service à la littérature. Si, au lieu de songer à de nouvelles productions, il prenait la peine de revoir ses enfants d’un œil sévère et d’en relever héroïquement les défauts, n’aurait-il pas assez d’occupation pour le reste de sa vie ? En attendant qu’il se livre à ce noble travail, je vais risquer mon sentiment sur son Temple de la Gloire. L’estime singulière que j’ai conçue depuis longtemps pour cet illustre écrivain n’inspirera, dans cet examen, autant d’indulgence que l’amour paternel pourrait lui en donner à lui-même, s’il entreprenait de se critiquer.

Suit l’examen du poëme, dont Fréron fait ressortir toutes les pauvretés ; puis il termine ainsi :

Qu’on ne dise donc plus que les paroles de ce ballet sont d’autant plus consolantes pour M. de Cahusac[17] qu’elles viennent du premier génie du siècle. Quand bien même elles seraient indignes de M. de Voltaire, n’a-t-il donc pas la prérogative des héros, qui par la multitude de leur hauts faits ont acquis le droit de faillir ? Quoique notre poète ne soit pas encore introduit dans le temple privilégié des immortels beaux-esprits, ses succès brillants et ses nombreux lauriers lui donnent assurément le droit de faire désormais de mauvais ouvrages. On sait d’ailleurs qu’il n’a jamais été heureux dans la structure de ses temples. Je lui en connais quatre, savoir : les Temples du Goût, de la Gloire, du Bonheur et de l’Amitié[18]. Le dessin de ce dernier est plus régulier ; l’architecture en est même légère et délicate. Si j’osais, je proposerais à l’auteur d’en construire un cinquième, le Temple de l’Amour-propre[19].

C’était aussi spirituel que méchant. Il semblerait que Voltaire, là-dessus, eût dû éclater. Mais non ; soit qu’il eût résolu de ne plus se commettre avec des folliculaires, soit qu’il jugeât prudent de laisser tomber cette attaque pour ne pas s’en attirer de plus vives, il se borna à lancer contre son adversaire des épigrammes sournoises que ses amis livraient à la publicité, à le déchirer dans ses correspondances, à le couvrir de boue, à entasser sur son compte les plus odieuses calomnies : l’injure, la calomnie, ce sont là trop souvent, malheureusement, les raisons de Voltaire, et il ne recule pas devant les plus grossières ; les plus absurdes, persuadé, comme Basile, qu’il en restera toujours quelque chose. « Pourquoi permet-on que ce coquin de Fréron succède à Desfontaines ? Pourquoi souffrir Raffiat après Cartouche ? Est-ce que Bicêtre est plein[20] ? » Ainsi s’exprime le défenseur de la liberté de la presse la première fois qu’il se décide à parler de Fréron, coupable d’avoir usé de cette liberté contre lui. Cette phrase si violemment haineuse résume d’ailleurs toute la polémique de Voltaire avec ses adversaires : quiconque n’est pas pour lui ne peut être qu’un monstre que la société doit rejeter de son sein, et il en dirait presque autant de ceux qui osent les accueillir. Ainsi de Desfontaines, ainsi de Fréron. Fréron était sorti de chez les jésuites : il n’a pu en sortir que pour quelque crime honteux ; il en a été chassé. M. de Choiseul protége Fréron, ou, ce qui est pour lui la même chose, ne le persécute pas : il s’en plaint à d’Argental, il le déplore avec Thiriot, il en cherche la cause ; il se rappelle alors que M. de Choiseul a été le condisciple de Fréron au collège de Clermont, et que leur intimité, dit-il quelque part, y a été poussée « jusqu’aux complaisances les plus infâmes. » Il n’est pas jusqu’à M. de Malesherbes que nous le verrons insulter tout à l’heure pour le trouver trop tiède à le venger des critiques de Fréron.


Quel que fût le stoïcisme de Fréron, on comprendra que la modération ne lui fut pas toujours facile dans une pareille guerre. Cependant sa critique n’a pas la violence qu’on pourrait supposer ; elle est de beaucoup dépassée sous ce rapport par certaine critique de nos jours qui n’a pas pour elle les circonstances atténuantes qu’on pourrait invoquer en faveur de Fréron. On en jugera par l’article suivant, qui mit le feu aux poudres et détermina l’explosion de la colère, de la haine de Voltaire, si longtemps, si violemment concentrée. Fréron commençait ainsi la lettre 1re du tome VI des Lettres sur quelques écrits de ce temps (1752).

S’il y avait parmi nous un auteur qui aimât passionnément la gloire et qui se trompât souvent sur les moyens de l’acquérir ; sublime dans quelques-uns de ses écrits, rampant dans toutes ses actions ; quelquefois heureux à peindre les grandes passions, toujours occupé de petites ; qui sans cesse recommandât l’union et l’égalité entre les gens de lettres, et qui, ambitionnant la souveraineté du Parnasse, ne souffrît pas plus que le Turc qu’aucun de ses frères partageât son trône ; dont la plume ne respirât que la grandeur et la probité, et qui sans cesse tendît des pièges à la bonne foi ; qui changeât de dogmes suivant les temps et les lieux, indépendant à Londres, catholique à Paris, dévot en Austrasie, tolérant en Allemagne ; si, dis-je, la patrie avait produit un écrivain de ce caractère, je suis persuadé qu’en faveur de ses talents on ferait grâce aux travers de son esprit et aux vices de son cœur.

Le bruit que fit ce portrait « dicté par Mégère », et dont, au témoignage de Delisle de Sales, on répandit une foule de copies manuscrites dans la capitale, prouve assez combien il était ressemblant : « le nom de Voltaire n’y était pas ; mais l’énigme portait son, nom avec elle. » Il était évidemment de l’intérêt de Voltaire, de sa gloire peut-être, de ne pas justifier les interprétations malignes du public en les prenant pour soi. Il aima mieux avouer en quelque sorte la ressemblance et satisfaire son ressentiment. Comme il n’était pas alors à Paris, il mit en campagne sa nièce, Madame Denis, qui « frappa à toutes les portes ministérielles, et obtint la suppression momentanée du journal, ainsi que le châtiment sévère du journaliste. » Tant il est vrai que toute vérité n’est pas bonne à dire, surtout aux puissances[21].

« Dans l’intervalle, continue Delisle, Thiriot, le correspondant du grand Frédéric, que Voltaire appelait plaisamment son thuriféraire, négocia avec Fréron lui-même pour qu’il rétractât sa diatribe. Le journaliste, qui voyait déjà la prison en perspective, répondit, avec autant de fierté que d’intelligence, que, quand un sujet tirait l’épée contre son souverain, il ne devait jamais la remettre dans le fourreau. Et il tint parole, car il mourut les armes à la main.

» Voltaire, conseillé par sa grandeur d’âme et par le sentiment de sa supériorité, devait, de ce moment, accorder une sorte d’estime à son dangereux, mais loyal ennemi ; il n’en fit rien : il eut recours à une espèce de vengeance d’Atrée qui déshonore à la fois le vainqueur et sa victime.

» Le Pauvre Diable parut, ouvrage charmant dans sa double licence, qui donna une sinistre immortalité à Trublet, à Pompignan, et surtout à Fréron. Ce dernier fut écrasé par ce coup de massue (il ne s’en portait pas plus mal, comme nous le verrons) ; malheureusement l’épigramme, écrite avec la plume licencieuse de Pétrone, ne saurait se lire sans faire rougir, et dès lors elle perdit tout son effet. Fréron parut un moment absous de son crime parce que son vainqueur l’avait partagé. »

Et en effet, dit M. Nisard, tout ce que peut suggérer la haine la plus implacable jointe au mépris le plus profond, tout le poison que peut distiller la calomnie, quand le calomniateur est altéré de la soif de la vengeance, est renfermé dans cette courte, mais abominable peinture. Cependant, ce portrait n’est rien, si on le compare à celui que le poète vindicatif a tracé du même personnage dans le 18e chant de la Pucelle, et qui le remplit tout entier. Voltaire appelait ce chant la Capilotade. Il en avait d’abord fait un poëme à part, et ce n’est que plus tard qu’il l’inséra dans la Pucelle, « par voie de prophétie ou à peu près. » Fréron y fait partie d’une bande de galériens composée de tous les écrivains dont Voltaire avait à se plaindre, et qui, s’acheminant vers Toulon, se livre à des exploits dignes des Cartouche et des Mandrin. « Dieu m’a fait la grâce, écrit-il à ce propos à Thiriot, que quand on veut rendre les gens ridicules et méprisables à la postérité, il faut les nicher dans quelque ouvrage qui aille à la postérité. Or, le sujet de Jeanne étant cher à la nation, et l’auteur, inspiré de Dieu, ayant retouché et achevé ce saint ouvrage avec un zèle pur, il se flatte que nos derniers neveux siffleront les Fréron, les Mayer, les Caveirac, les Chaumeix, les Gauchat, et tous les énergumènes, et tous les fripons ennemis des frères. »

À peu de temps de là fut répandue dans le public une brochure anonyme intitulée : Anecdotes sur Fréron écrites par un homme de lettres à un magistrat qui voulait être instruit des mœurs de cet homme. « Ce pamphlet dégoûtant, où rien n’est omis de ce qui illustrerait au bagne les états de service du plus effronté coquin, fut attribué tout d’une voix à Voltaire. » — « Qui croirait, dit Grimm, grand admirateur du patriarche, comme on sait, qui croirait que la même plume pût écrire la traduction de M. Plokof et les Anecdotes sur Fréron ? Sérieusement, je n’ai garde d’accuser le patriarche de ce tas d’ordures détestables ; c’est quelque Thiriot ou quelque abbé de La Porte, tout aussi grand gueux que Fréron, qui lui fournit ces infamies, dont il a ensuite la faiblesse de souiller sa plume dans un moment de désœuvrement. » Voltaire, voyant le mauvais effet produit par cet ignoble libelle, nia hardiment qu’il en fût l’auteur ; il poussa plus loin la hardiesse, il le mit sur le compte de La Harpe. « Les Anecdotes sur Fréron, écrit-il à Le Brun, sont du sieur La Harpe, jadis son associé et friponné par lui… Thiriot, ajouta-t-il, m’a envoyé ces Anecdotes, écrites de la main de La Harpe. » Plus tard il est obligé de rétracter cette indigne calomnie ; il écrit à La Harpe, auquel il avait déjà une première fois fourni des explications : « Soyez persuadé qu’il n’y a personne dans la littérature d’assez vil et d’assez insensé pour vous attribuer jamais ces Anecdotes sur feu Zoïle Fréron. Il n’y a qu’un colporteur qui puisse les avoir écrites, et ce n’est pas à l’auteur de Warwick et de Mélanie qu’on pourra jamais attribuer de pareilles misères. » De semblables traits n’ont pas besoin de commentaires.

Mais aucune de ces satires, aucun de ces pamphlets, n’eut autant de retentissement que l’Écossaise, comédie soi-disant traduite de l’anglais, dont Voltaire inonda Paris au commencement de 1760. Dans cette pièce, Fréron, sous le nom de Frélon, joue le rôle infâme d’espion et de dénonciateur politique ; il y est traité de fripon, de crapaud, de lézard, de couleuvre, d’araignée, de vipère, de faquin, de lâche coquin, de dogue[22], etc., etc., etc.

Fréron, feignant de prendre cette pièce au sérieux, en rend compte dans le plus grand détail, et avec plus de modération encore que d’habitude. Il en signale habilement les défauts ; mais il nie qu’elle soit traduite du théâtre anglais de M. Hume, sous le nom duquel elle était publiée, et ne croit pas davantage qu’elle soit de Voltaire.

Quelle apparence, en effet, qu’une aussi médiocre production soit sortie d’une si belle plume ?… Il m’est revenu, ajoute-t-il plus loin, que quelques petits écrivailleurs prétendaient que c’était moi qu’on avait voulu désigner sous le nom de Frélon : à la bonne heure, qu’ils le croient ou qu’ils feignent de le croire, et qu’ils tâchent même de le faire croire aux autres. Mais si c’est moi réellement que l’auteur de la comédie a eu en vue, j’en conclus que ce n’est pas M. de Voltaire qui a fait ce drame. Ce grand poète, qui a beaucoup de génie, surtout celui de l’invention, ne se serait pas abaissé jusqu’à être le plagiaire de M. Piron, qui longtemps avant l’Écossaise m’a ingénieusement appelé Frélon. Il est vrai que Piron avait lui-même dérobé ce bon mot, cette idée charmante, cet effort d’esprit incroyable, à M. Chevrier, auteur infiniment plaisant. De plus, M. de Voltaire aurait-il jamais osé traiter quelqu’un de fripon ? Il connaît les égards, il sait trop ce qu’il se doit à lui-même et ce qu’il doit aux autres. Si je m’arrêtais à ce tas d’ordures, j’aurais peut-être l’air d’y être sensible, et je vous proteste que je m’en réjouis plus que mes ennemis mêmes. Je suis accoutumé depuis longtemps aux petits ressentiments des écrivains. Il faut que je vous apprenne, à ce sujet, une anecdote vraie. Un auteur français très-célèbre, qui s’était retiré dans une cour d’Allemagne, fit un ouvrage dont il ne me fut pas possible de dire beaucoup de bien. Ma critique blessa son amour-propre. Un jour on lui demanda des nouvelles de France ; il répondit qu’il n’en savait point. Par hasard on vint à parler de moi : « Ah ! ce pauvre Fréron, s’écria-t-il d’un air touché, il est condamné aux galères ; il est parti ces jours derniers avec la chaîne : on me l’a mandé de Paris. » On interrogea l’auteur sur les raisons qui m’avaient attiré ce malheur ; on le pria de montrer la lettre dans laquelle on lui apprenait cette étrange nouvelle. Il répondit qu’on ne lui avait appris que le fait, sans en expliquer la cause, et qu’il avait déchiré la lettre. On vit tout d’un coup que ce n’était qu’une gentillesse d’esprit. Je ne pus m’empêcher d’en rire moi-même, lorsque quelques amis m’écrivirent cette heureuse saillie.

On ne saurait porter plus loin le stoïcisme. Avons-nous besoin de dire que cet « auteur français très-célèbre » n’était autre que Voltaire, qui, suivant l’expression d’un biographe, répéta si souvent que Fréron avait été aux galères, que la moitié de l’Europe savante finit par le croire, et l’autre moitié par en douter.

Cependant la vengeance de Voltaire demeurait incomplète tant que l’Écossaise n’avait pas été représentée. Il travailla donc sans relâche à se donner cette satisfaction, et il l’obtint le 26 juillet de la même année. La bravoure de Fréron, si l’on peut ainsi dire, ne se démentit pas dans cette occasion solennelle : placé, le jour de la première représentation, au centre de l’orchestre, où il était le point de mire de toute la salle, il assista stoïquement au spectacle de sa propre dégradation, si je puis ainsi dire ; il se vit sans sourciller attaché à cet infâme pilori, tandis que le public, recruté parmi les amis de Voltaire, et la cabale philosophique, applaudissaient à tout rompre. Il n’y avait qu’un Fréron ou un Socrate qui pussent se voir de sang froid traiter ainsi en plein théâtre de vil coquin, de scélérat. Madame Fréron, qui, par l’ordre de son mari, siégeait au premier rang de l’amphithéãtre, ne put soutenir jusqu’au bout une si pénible épreuve ; elle se trouva mal, et l’on fut obligé de l’emporter.

Voici comment s’exprime Delisle de Sales à propos de ce honteux scandale :

Me voilà arrivé à la partie peut-être la plus délicate de ces mémoires : il s’agit d’avoir raison contre un grand homme qui m’honora de son amitié ; il m’en coûte de le traduire un moment sur la scène, Je voudrais arracher de sa vie le feuillet du triomphe de l'Écossaise, comme la muse de l’histoire, à Chantilly, déchirait celui des victoires du grand Condé contre sa patrie ; mais la reconnaissance ne saurait parler plus haut dans mon cœur que cet instinct irrésistible de morale, de justice et de philanthropie, destiné à entraîner tout homme de bien qui, en présence de ses contemporains, ne voit que la postérité. Oui, je le déclare avec franchise, l’Écossaise, jouée sur le théâtre de l’Athènes moderne, avec l’autorisation d’un gouvernement sans principes et les applaudissements tumultueux d’un public qui ne juge pas, mais qui se venge, est un délit d’un ordre majeur qu’aucune considération littéraire ne saurait expier. Jamais l’histoire ne pardonnera au ministère désorganisateur de Louis XV d’avoir laissé traîner dans la fange, sans jugement préliminaire des tribunaux, le nom de Fréron, tout couvert d’opprobre qu’il était, et encore moins les noms couverts de gloire du créateur d’Émile et d’Helvétius, dans la comédie des Philosophes. Ces deux scandales sont une tache ineffaçable pour la monarchie dégénérée qui avait eu un siècle de Louis XIV.

Voltaire a osé tout cela et bien plus encore contre Fréron, et le gouvernement l’a toléré, et le monde s’en est amusé ; mais que Fréron en insinue seulement, bien bas, la millionnième partie contre Voltaire, et il sera bien heureux s’il échappe à la Bastille ; sa feuille est confisquée quand sa liberté ne l’est pas. À peine lui passe-t-on la plaisanterie la plus innocente en réponse aux injures les plus atroces. C’est ainsi qu’on lui fit toutes sortes de difficultés pour un compte rendu en charge de la première représentation de l’Écossaise dont il voulait égayer ses lecteurs. Et pourtant il y avait alors à la tête de la direction de la librairie un magistrat dont le nom est synonyme d’homme de bien ; nous voulons parler de M. de Malesherbes. Nous trouvons dans les Causeries de M. Sainte-Beuve, cet arsenal si riche et si charmant, sur l’administration de ce magistrat libéral, et notamment sur l’incident qui nous occupe, de précieux renseignements dont nous sommes heureux de pouvoir faire notre profit.

« C’est en 1750 que M. le chancelier de Lamoignon avait chargé son fils de diriger la librairie, qui était alors dans les attributions du chancelier. M. de Malesherbes était un homme éclairé, et selon les lumières modernes ; il aurait voulu la liberté de la presse, et croyait peu à l’efficacité de la censure, quand une fois l’opinion a pris son essor dans un certain sens. Et malgré tout le voilà placé à la tête de cette censure, et investi de la plus délicate des fonctions, en présence d’une littérature philosophique très-émancipée, dont il partage plus d’une doctrine, en face d’une opposition religieuse et réactionnaire très-irritée, qui a des appuis à la Cour auprès de la reine et du dauphin, en regard enfin du Parlement, qui a ses préjugés, ses prétentions, et qui voudrait, dans bien des cas, évoquer à lui le jugement des livres et des auteurs.

» L’office du directeur de la librairie consistait, quand un livre lui était soumis (et tous devaient l’être) à indiquer un censeur ; sur l’approbation de ce censeur, approbation quelquefois publique et d’autres fois tacite, ou permettait d’imprimer l’ouvrage, non sans avoir exigé le plus souvent des corrections. Ce n’était cependant pas une raison pour qu’à la rigueur, même après la publication du livre, et nonobstant cette censure préalable, suivie d’approbation, il ne pût y avoir poursuite, soit par arrêt du Conseil du roi, soit par le fait du Parlement. Enfin il était toujours temps pour qu’une lettre de cachet intervînt, qui envoyait l’auteur à la Bastille. On voit d’ici la complication et le dédale. Malesherbes, qui était d’ailleurs premier président de la Cour des aides, ne pouvait donc consentir à remplir une mission aussi arbitraire, d’une juridiction si peu définie et d’une responsabilité si périlleuse, que pour obliger son père, et aussi dans l’intérêt des lettres et des sciences, qu’il aimait si vivement, et auxquelles il pouvait être utile.

» Il était impossible qu’il contentât tout le monde, ou mieux il était impossible qu’il n’indisposât presque tout le monde.

On ne peut contenter tout le monde et son père.

Il l’éprouva dans son administration, et dut se le redire bien souvent ; ce qui n’empêcha point que, le lendemain de sa démission, il ne fût universellement regretté de tous les gens de lettres.

» Le directeur de la librairie, par sa position, se trouvait le confident et quelquefois le point de mire de tous les amours-propres inquiets ou irrités ; amours-propres de gens du monde, de grands seigneurs, de dévots, de gens de lettres surtout, il avait affaire à tous ensemble ou à chacun tour à tour, et il en savait plus long que personne sur leurs singularités secrètes et leurs faiblesses. Quelques-uns de ces amours-propres parlaient au nom de la religion et de la morale ; quelques autres (et ce n’étaient pas les moins aigres) se mettaient en avant au nom du goût.

» J’ai entendu dire sérieusement, remarquait-il, qu’il est contre le bon ordre de laisser imprimer que la musique italienne est la seule bonne

» Je connais des magistrats qui regardent comme un abus de laisser imprimer, sur la jurisprudence, des livres élémentaires, et qui prétendent que ces livres diminuent le nombre des véritables savants.

» La plupart des médecins voudraient qu’on défendît d’écrire en langue vulgaire sur la médecine.

» Presque tous ceux qui ont joué un rôle dans les affaires publiques n’aiment point à voir écrire sur la politique, le commerce, la législation.

» Les gens de lettres pensent de même sur la critique littéraire ; ils n’osent pas proposer de la proscrire entièrement, mais leur délicatesse sur cet article est si grande, que, si l’on y avait tout l’égard qu’ils désirent, on réduirait la critique à rien. »

» Dans les Mémoires de lui qui ont été publiés sur la librairie et la liberté de la presse, M. de Malesherbes revient souvent, et avec une raison piquante, sur cette diversité et cette contradiction des mille amours-propres entre eux. On eût fait de ces observations une satire ingénieuse dans le goût d’Horace ; il se bornait à en tirer quelques principes d’équité et de bonne administration.

» Nous sommes aujourd’hui dans un moment peu favorable pour bien sentir les avantages de la liberté de la presse. Ces avantages sont répandus et comme disséminés dans un ensemble d’effets généraux insensibles qui tiennent au contrôle de la publicité et à tout ce qu’elle prévient d’abus ; au contraire, les inconvénients de cette liberté sont directs et très-sensibles, ils touchent et frappent chacun. La société a eu peur, et, depuis qu’elle se rasseoit, elle n’est pas devenue très-raisonnable sur cet article de la presse. Les écrivains eux-mêmes sont devenus de plus en plus exigeants. Pour retrouver de part et d’autre quelque justesse d’appréciation et de la lucidité de coup-d’œil, il faut se reporter au temps de M. de Malesherbes et le suivre dans quelques-unes des mille affaires contentieuses qu’il eut à démêler. On appréciera la différence des régimes à cent ans de distance. La société verra qu’elle n’a raisonnablement rien à regretter ni à vouloir reprendre de ce bon vieux temps, et les écrivains verront aussi qu’ils n’ont pas trop à se plaindre du temps d’aujourd’hui. »


L’Écossaise fut une des grandes affaires de l’administration de M. de Malesherbes. Fréron, comme nous venons de le dire, voulut rendre compte dans sa feuille de la comédie où il était outragé, et en tirer vengeance. Il était difficile de s’y opposer. Le censeur donné par M. de Malesherbes (Coqueley de Chaussepierre) fit d’abord toutes sortes de difficultés au critique. Fréron, dans le premier moment, s’était livré à de grosses représailles, à des personnalités et à des injures ; le tout était encadré dans une relation assez spirituelle qu’il intitulait Relation d’une grande bataille, c’est-à-dire de la soirée de la Comédie-Française (26 juillet 1760). Mais le censeur lui rayait tout. Fréron, hors de lui, écrivait à ce censeur dont il ne savait pas le nom ; il s’adressait en dernier ressort à M. de Malesherbes :

C’est bien la moindre des choses que je réponde par une gaieté à un homme qui m’appelle fripon, coquin, impudent… J’ai recours à votre équité, Monsieur. On imprime tous les jours à Paris cent horreurs : je me flatte que vous voudrez bien me permettre un badinage. Le travail de mon Année littéraire ne me permet pas de faire de petites brochures détachées ; mon ouvrage m’occupe tout entier et ne me laisse point le temps de faire autre chose. Mes feuilles sont mon théâtre, mon champ de bataille ; c’est là où j’attends mes ennemis et où je dois repousser leurs coups.

M. de Malesherbes fut d’avis que, cette fois, il fallait passer quelque chose à Fréron ; on ne lui raya que les personnalités les plus directes. « Il faut suivre une règle, écrivait Malesherbes au censeur, quoique nous nous en soyons un peu écartés dans la feuille de la Bataille, parce que, dans ce moment-là, le pauvre Fréron était dans une crise qui exigeait quelque indulgence. »

« Grâce aux difficultés que lui opposa la censure, Fréron, obligé de se contraindre et de passer de l’injure à l’allusion, a véritablement acquis de la finesse et de l’esprit plus qu’il ne s’en accorde ordinairement. C’est un de ses meilleurs articles, le meilleur peut-être ; c’est presque du Janin déjà, avec plus de sobriété. Il caractérise sous des noms légèrement travestis, comme dans la bataille du Lutrin, les principaux chefs de l’armée philosophique, Diderot et son aide-de-camp Sedaine, Grimm, Marmontel, et les autres à la suite : on les reconnaissait tous alors sous leur masque transparent. »

Nous croyons qu’on lira avec intérêt cette pièce curieuse :

Relation d’une grande bataille donnée à la Comédie-Française à la première représentation de l’Écossaise.

Hier samedi 26 de ce mois, sur les cinq heures et demie du soir, il se donna au parterre de la Comédie-Française une des plus mémorables batailles dont l’histoire littéraire fasse mention. Il s’agissait du Caffé ou de l’Écossaise qu’on représentait pour la première fois. Les gens de goût voulaient que cette pièce fût sifflée ; les philosophes s’étaient engagés à la faire applaudir.

L’avant-garde de ces derniers, composée de tous les rimailleurs et prosailleurs ridiculisés dans l’Année littéraire, était conduite par une espèce de savetier appelé Blaise, qui faisait le Diable à quatre[23]. Le redoutable Dortidius[24] était au centre de l’armée ; on l’avait élu général d’une voix unanime. Son visage était brûlant, ses regards furieux, sa tête échevelée, tous ses sens agités, comme ils le sont lorsque, dominé par son divin enthousiasme, il rend ses oracles sur le trépied philosophique. Le centre renfermait l’élite des troupes, c’est-à-dire tous ceux qui travaillaient à ce grand dictionnaire dont la suspension fait gémir l’Europe, les typographes qui l’ont imprimé, les libraires qui le vendent et leurs garçons de boutique[25]. L’aile droite était commandée par un Prophète de Boëhmischbroda[26], le Calchas de l’armée, qui avait prédit le succès du combat. Il avait sous ses ordres deux régiments de clercs de procureurs et d’écrivains sous les charniers. La gauche, formée de deux brigades d’apprentis chirurgiens et perruquiers, avait pour chef le pesant La M…[27], cet usurpateur du petit royaume d’Angola. Un bataillon d’ergoteurs irlandais, charmés d’obéir à l’abbé Micromégan[28] leur compatriote, faisait l’arrière-garde ; ils avaient juré d’user jusqu’au dernier lobe de leurs poumons pour défendre la charmante Écossaíse, cette nouvelle Hélène, qui trouble la littérature et la philosophie. Il y avait jusqu’à un corps de réserve de laquais et de savoyards, en redingotes et en couteaux de chasse, qui recevaient l’ordre d’un petit prestolet[29] que la secte elle-même méprise et qu’elle emploie, chassé de l’autre parti dès qu’on a connu son peu d’esprit et de talent, dévoré de la rage d’être journaliste et ne pouvant y réussir, chose pourtant si aisée, au rapport des philosophes ses protecteurs.

La veille et le matin de cette grande journée, on avait eu soin d’exercer tous ces nobles combattants, et de leur marquer les endroits où ils devaient faire feu et applaudir à toute outrance. Le sage Tacite[30], le prudent Théophraste[31] et tous les graves sénateurs de la république des philosophes ne se trouvèrent point à cette affaire ; ils ne jugèrent pas a propos d’exposer leurs augustes personnes. Ils attendaient l’événement aux Tuileries, où ils se promenaient inquiets, égarés, impatients. Ils avaient donné ordre qu’on leur envoyât un courrier à chaque acte.

Les gens de goût s’avançaient tranquillement, mais en très-petit nombre, sans commandants, sans dispositions, et même sans troupes auxiliaires ; ils se reposaient sur la justice de leur cause : confiance trop aveugle !

La toile se lève : le signal est donné, l’armée philosophique s’ébranle ; elle fait retentir la salle d’acclamations ; le choc des mains agite l’air, et la terre tremble sous les battements de pieds. On fut quelque temps sans dépêcher le courrier, parce qu’on ne savait si le premier acte était fini ; lorsqu’on en fut certain, le général honora de cet emploi un de ses plus braves aides-de-camp, Mercure, exilé de l’Olympe et privé de ses fonctions périodiques[32]. Il partit plus prompt qu’un éclair, arriva aux Tuileries, annonça le brillant début aux sénateurs assemblés, leur dit qu’on avait applaudi à tout rompre, même avant que les acteurs ouvrissent la bouche ; que le seul nom de Wasp (mot anglais qui signifie guêpe) avait excité des transports d’admiration, que rien n’était échappé, et qu’on avait saisi tout l’esprit, tout le sel, toute la finesse des épigrammes d’araignée, de vipère, de coquin, de faquin, de fripon, etc., etc., etc.

Le Sénat, en récompense d’une si heureuse nouvelle, assura le messager qu’il releverait toutes ses pièces tombées, qu’il forcerait le public à les trouver nobles et touchantes, ou du moins qu’il les ferait jouer devant lui.

Au second, au troisième, au quatrième acte, nouveaux courriers, nouveaux avantages. Enfin le faible détachement du goût fut écrasé par la supériorité du nombre, et les barbares se virent maîtres du champ de bataille. L’armée victorieuse lit une marche forcée pour se rendre aux Tuileries, où elle déboucha par le pont Royal, au bruit des trompettes et des clairons[33]. Le Sénat Très-Philosophique fut dans un instant entouré des vainqueurs, couverts de sueur et de poussière. Tous parlaient en même temps ; tous s’écriaient : Triomphe ! victoire ! victoire complète !

Les Anciens leur imposèrent silence, et, après avoir embrassé deux lois leur habile général, ils voulurent apprendre de lui-même les particularités de l’action. Le vaillant Dortidius en fit le récit d’un style sublime, mais inintelligible. On eut recours au petit prestolet, qui fut clair, mais plat. Ses yeux pétillaient d’allégresse. Cependant sa joie était mêlée d’un peu d’amertume : il regrettait qu’on eût mis Waspà la place de Frélon ; il prétendait que ce dernier nom eût été bien plus plaisant ; il ne concevait pas pourquoi on l’avait supprimé ; il savait que l’auteur de l’Année littéraire lui-même avait demandé qu’on le laissât[34].

Le Sénat fut très-satisfait de tout ce qu’il venait d’entendre. Le général lui présenta la liste des guerriers qui s’étaient le plus distingués. Sur la lecture qui en fut faite à haute voix, on ordonna au petit prestolet de l’insérer en entier dans sa première gazette littéraire, avec de grands éloges pour chaque héros. Ensuite les sénateurs tendirent la main à l’un, sourirent agréablement à l’autre, promirent à celui-ci un exemplaire de leurs œuvres mêlées, à celui-là de le louer dans le premier ouvrage qu’ils feraient. À quelques-uns des places de courtier dans l’Encyclopédie, à tous des billets pour aller encore à l’Écossaise gratis, en leur recommandant de ne point s’endormir sur leurs lauriers et de continuer à bien faire leur devoir ; ils leur représentèrent qu’il était à craindre que la vigilance des ennemis ne profitât de leur inaction pour leur dérober le fruit de leur victoire.

Après ce discours éloquent et flatteur, le Sénat les congédia, et invita à souper le général et les principaux officiers. Avant le banquet, on tira un beau feu d’artifice. Il y eut grande chère, un excellent concert de musique italienne, un intermède exécuté par des bouffons, des illuminations à la façade de tous les hôtels des philosophes. Un bal philosophique, qui dura jusqu’à huit heures du matin, termina la fête. Les sénateurs, en se retirant, ordonnèrent qu’on eût à s’assembler aux Tuileries, sur les six heures du soir, pour chanter un Te Voltarium.

Ce n’est pas sans peine que Fréron avait sauvé ce Te Voltarium des griffes du censeur ; cet homme désolant alléguait que ce serait pris comme une parodie indécente et une profanation. Fréron avait dû en référer encore à M. de Malesherbes ; c’était sa plaisanterie finale, son trait, sa pointe ; il y tenait plus qu’à tout :

Ainsi, Monsieur, écrivait-il, je vous prie en grâce de me la passer. Tout mon article n’est fait que pour amener cette chute, et je suis perdu si vous me la retranchez. Je vous supplie, Monsieur, de m’accorder cette grâce. Ce n’est point une supposition en l’air quand j’ai l’honneur de vous dire, Monsieur, que j’ai lu le Te Voltarium à deux évêques ; rien de plus certain et de plus vrai ; j’aurai l’honneur de vous les nommer lorsque j’aurai celui de vous voir : ils n’en ont fait que rire.

M. de Malesherbes avait ri aussi, et le lui avait passé. Tous ceux qui ont lu l’Écossaise trouveront que ce n’était que justice. Voltaire, c’est tout simple, n’en jugea pas ainsi ; il entra dans une véritable fureur. Il avait insulté Fréron sur la scène ; Fréron lui répondait dans sa feuille : il ne pouvait concevoir une telle audace. Ses lettres de ce temps sont remplies à tout propos d’invectives contre M. de Malesherbes, qu’il représente comme le protecteur des feuilles de Fréron, parce que cet homme juste n’en était pas le persécuteur. Il va, dans son délire d’amour-propre, jusqu’à écrire par allusion à ce nom vénéré : « Le nom de Fréron est sans doute celui du dernier des hommes ; mais celui de son protecteur serait à coup sûr l’avant-dernier. » À l’entendre M. de Malesherbes avilit la littérature ; il fait entrer dans ses calculs de budget le produit des infamies de Fréron ; il aime le chamaillis. » Lui, M. de Malesherbes, accusé par Voltaire d’aimer le chamaillis ! La plume s’arrête à transcrire de telles injures. Mais que Malesherbes quitte la direction de la librairie, alors Voltaire, ramené au sang-froid et à des sentiments plus justes, écrira à d’Argental (14 oct. 1763) : « M. de Malesherbes n’avait pas laissé de rendre service à l’esprit humain en donnant à la presse plus de liberté qu’elle n’en a jamais eu. Nous étions déjà à moitié chemin des Anglais… » De tels rapprochements sont toute une histoire, tout le portrait d’un homme ; que-dis-je ? le portrait plus ou moins de tous les hommes[35].


Une autre fois c’est d’Alembert qui prenait Malesherbes en quelque sorte à partie à propos des attaques de Fréron, se plaignant à lui avec une aigreur des plus vives d’être sacrifié au journaliste. Voici une de ces lettres de d’A1embert, qui, voulant toute liberté et toute licence pour lui, n’en souffrait aucune chez les autres (23 janvier 1758) :

Monsieur, mes amis (les amis servent toujours à merveille dans ces occasions-là), me forcent à rompre le silence que j’étais résolu de garder sur la dernière feuille de Fréron. L’auteur des Cacouacs (plaisanterie de Moreau contre les Encyclopédistes), en attaquant l’Encyclopédie en général et quelques-uns des auteurs en particulier, avait jugé à propos de ne rien dire nommément contre moi ; il a plu à Fréron de ne pas suivre cet exemple. Dans un endroit des Cacouacs, il est parlé de la géométrie : Fréron, en rapportant cet endroit, a ajouté une note dans laquelle il cite un de mes ouvrages pour faire connaître que l’auteur a voulu me désigner en cet endroit, quoique la phrase qu’il rapporte ne se trouve dans aucun de mes ouvrages. Mes amis m’ont représenté, Monsieur, que les accusations de l’auteur des Cocouacs étaient trop graves et trop atroces pour que je dusse souffrir d’y être impliqué nommément. Je prends donc la liberté de vous porter une plainte des commentaires que Fréron a fait à mon sujet, et de vous en demander justice.

Là-dessus M. de Malesherbes, avec une patience exemplaire et en vrai juge de paix de la littérature, faisait avertir Fréron, et on lui demandait sur quoi il se croyait fondé pour attaquer si violemment l’Encyclopédie et si personnellement l’un des auteurs. Fréron répondait cette fois avec toute sorte d’esprit et de justesse (27 janvier) :

Monsieur, il m’est impossible de vous envoyer la note des articles encyclopédiques où je suis directement ou indirectement attaqué. Je n’ai jamais lu toute l’Encyclopédie ni ne la lirai jamais, à moins que je ne commette quelque grand crime et que je ne sois condamné au supplice de la lire. D’ailleurs ces messieurs me font venir, à propos de botte, dans les articles les plus indifférents, et où je ne soupçonnerais jamais qu’il fût question de moi. On m’a dit qu’à l’article Cependant, par exemple, il y avait deux traits, l’un contre Dieu, l’autre contre moi ; mais l’article où ils se sont le plus déchaînés sur mon compte, c’est l’article Critique. Il y en a mille autres que je ne me rappelle pas, et mille autres que je n’ai pas lus.

Tout était bien jusque là, et Fréron aurait eu en tout ceci un trop beau rôle si vers la fin de sa lettre son amour-propre n’avait pas pris le dessus, s’exaltant jusqu’à lui faire dire : « Je crois que je m’y connais un peu, Monsieur ; je sais ce qu’ils valent, et je sens ce que je vaux. Qu’ils écrivent contre moi tout ce qu’ils voudront ; je suis bien sûr qu’avec un seul trait je ferai plus de tort à leur petite existence littéraire qu’ils ne pourront me nuire avec des pages entières de l’Encyclopédie. »

Des deux côtés il y a un moment où la folie commence. Malgré tout, Fréron était dans son droit ; et à ce sujet M. de Malesherbes écrivait à d’Alembert une admirable lettre qu’on peut lire dans les Mémoires de l’abbé Morellet, et dans laquelle sont posés tous les vrais principes de la tolérance littéraire. Il y joignit une lettre à l’abbé Morellet, qui s’était entremis dans cette affaire, et lui disait :

« Pour les gens de lettres, l’expérience m’a appris que quiconque a à statuer sur les intérêts de leur amour-propre doit renoncer à leur amitié, s’il ne veut affecter une partialité qui le rende indigne de leur estime. »

— « Je suis très-accoutumé, disait-il encore en une autre occasion, aux boutades et aux espèces d’accès auxquels les gens de lettres sont sujets ; je ne m’en offense jamais parce je sais que ce sont de petits défauts inséparables de leurs talents. »

Dans une autre circonstance, répondant à l’abbé de Bernis, alors ministre, qui le pressait d’aviser à des moyens plus efficaces de censure contre l’Encyclopédie, dont chaque tome soulevait des clameurs de plus en plus violentes, il disait qu’il n’y avait guère au fond à compter sur la censure ; que des gens d’esprit, dans un ouvrage de longue haleine, viendraient toujours à bout de l’éluder. « Si j’étais lieutenant-criminel, ajoutait-il, mon métier serait d’intimider ceux qui seraient assez malheureux pour avoir affaire à moi. Je ne sais pas si j’aurais la vertu de cet état mais heureusement ce n’est pas le mien. Je suis chargé d’une police qui concerne les gens de lettres, les savants, les auteurs de toute espèce, éc’est-à-dire des gens que j’aime et que j’estime, avec qui j’ai toujours désiré de passer ma vie, qui font honneur à leur siècle et à leur patrie. »

Et c’est un pareil homme que les Encyclopédistes poursuivaient de leurs récriminations ! Ce n’était, nous devons le croire avec Malesherbes, que des boutades, des espèces d’accès. Nous venons de voir Voltaire revenir sur son compte à des sentiments plus équitables. Grimm, également, a rendu justice après coup à ses bons offices, et l’irascibilité de d’Alembert ne l’empêchait pas de demander à Malesherbes, quelques mois après, une permission tacite pour imprimer à Lyon (sous la rubrique de Genève) ses Mélanges de Littérature : on lui donnait un censeur encyclopédiste pour la forme, et les épreuves allaient et venaient sous le couvert de l’indulgent directeur de la librairie[36].

La susceptibilité si chatouilleuse de d’Alembert lui attira une autre leçon, mais partie de plus haut encore. Un jour il se trouve insulté par je ne sais quel gazetier qui rédigeait le Courrier du Bas-Rhin, dans les États du roi de Prusse. Vite il le dénonce à Frédéric, avec lequel il était, comme on sait, en grandes relations. Le roi, dans cette circonstance, se montre le vrai philosophe, le vrai citoyen de la société moderne ; il répond à d’Alembert :

Je sais qu’un Français, votre compatriote, barbouille régulièrement par semaine deux feuilles de papier ; je sais qu’on achète ses feuilles et qu’un sot trouve toujours un plus sot pour le lire, mais j’ai bien de la peine à me persuader qu’un écrivain de cette trempe puisse porter préjudice à votre réputation. Ah ! mon bon d’Alembert, si vous étiez roi d’Angleterre, vous essuieriez bien d’autres brocards, que vos très-fidèles sujets vous fourniraient pour exercer votre patience. Si vous saviez quel nombre d’écrits infâmes vos chers compatriotes ont publié contre moi pendant la guerre, vous ririez de ce misérable folliculaire. Je n’ai pas daigné lire tous ces ouvrages de la haine et de l’envie de mes ennemis, et je me suis rappelé cette belle ode d’Horace : Le sage demeure inébranlable.

Et il continue de lui paraphraser le Justum et tenacem… On reconnaît dans cette admirable leçon le disciple de Bayle sur le trône[37].


Disons à l’honneur de Diderot qu’il fut exempt de cette faiblesse qu’on regrette de rencontrer dans des hommes comme Voltaire et d’Alembert. « Si l’Encyclopédie fut l’œuvre sociale et principale de Diderot en son temps et à son heure, dit encore M. Sainte-Beuve[38], sa principale gloire à nos yeux, aujourd’hui, est d’avoir été le créateur de la critique émue, empressée et éloquente ; c’est par ce côté qu’il survit et qu’il nous doit être à jamais cher, à nous tous journalistes et improvisatenrs sur tous sujets : saluons en lui notre père et le premier modèle du genre. Avant Diderot, la critique, en France, avait été exacte, curieuse et fine avec Bayle, élégante et exquise avec Fénélon, honnête et utile avec Rollin ; j’omets par pudeur les Fréron et les Desfontaines. Mais nulle part elle n’avait été vive, féconde, pénétrante, et, si je puis dire, elle n’avait pas trouvé son âme. Ce fut Diderot qui le premier la lui donna. Naturellement porté à négliger les défauts et à prendre feu pour les qualités, « je suis plus affecté, disait-il, des charmes de la vertu que de la difformité du vice ; je me détourne doucement des méchants, et je vole au-devant des bons. S’il y a dans un ouvrage, dans un caractère, dans un tableau, dans une statue, un bel endroit, c’est là que mes yeux s’arrêtent ; je ne vois que cela, je ne me souviens que de cela, le reste est presque oublié. Que deviens-je lorsque tout est beau !… » Cette disposition de bon accueil, de facilité universelle et d’enthousiasme, avait son péril sans doute. On a dit de lui qu’il était singulièrement heureux en deux points, « en ce qu’il n’avait jamais rencontré ni un méchant homme, ni un mauvais livre. » Car, si le livre était mauvais, il le refaisait, il imputait à l’auteur, sans y songer, quelques-unes de ses propres inventions à lui-même ; il trouvait de l’or dans le creuset, comme l’alchimiste, parce qu’il l’y avait mis. J’indique l’inconvénient et l’abus. Pourtant c’est bien à lui que revient l’honneur d’avoir introduit le premier chez nous la critique féconde des beautés, qu’il substitua à celle des défauts, et, en ce sens, Chateaubriand lui-même, dans cette partie du Génie du Christianisme qui traite éloquemment de la critique littéraire, ne fait que suivre la voie ouverte par Diderot… « Diderot avait au plus haut degré cette faculté de demi-métamorphose qui est le jeu et le triomphe de la critique, et qui consiste à se mettre à la place de l’auteur et au point de vue du sujet qu’on examine, à lire tout écrit selon l’esprit qui l’a dicté. Il excellait à prendre pour un temps et à volonté cet esprit d’autrui, à s’en inspirer, et souvent mieux que cet autre n’avait fait lui-même, à s’en échauffer, non-seulement de tête, mais de cœur ; il était le grand journaliste moderne, l’Homère du genre, intelligent, chaleureux, expansif, éloquent, jamais chez lui, toujours chez les autres, ou, si c’était chez lui et au sein de sa propre idée qu’il les recevait, le plus ouvert alors, le plus hospitalier des esprits, le plus ami de tous et de toute chose, et donnant à tout son monde, tant lecteurs qu’auteurs ou artistes, non pas une leçon, mais une fête. »


Mais retournons à Fréron et à l’Écossaise. À quelques numéros du compte-rendu de la première représentation, il revient sur cette pièce, qu’il juge avec sang-froid et avec beaucoup de justesse. Les gens de lettres, dit-il, et les amateurs les plus estimables par leurs lumières et les plus zélés pour la gloire de la scène française gémissent de voir représenter une pareille pièce ; ils s’étonnent qu’après que nos grands hommes ont travaillé pendant un siècle à purger l’art dramatique de tout ce qui le déshonorait, il ait pu être permis un homme inquiet, mécontent, envieux, atrabilaire, de verser sur les lettres le poison qui le dévore, d’abuser de la célébrité de son nom et du crédit de ses partisans pour nous replonger dans la nuit dont nous avions eu tant de peine à sortir, pour faire jouer une prétendue comédie, où il n’y a ni vraisemblance, ni liaison, ni intrigue, ni marche, ni chaleur, ni action, une farce italienne ou espagnole dans laquelle les premières règles sont violées. Quant au rôle de Wasp, extraordinairement applaudi à la première représentation, beaucoup moins à la seconde, tout ce qu’il en peut dire, c’est que ce n’est pas d’aujourd’hui que les auteurs, irrités des critiques qu’on fait de leurs ouvrages, y répondent par des invectives et par des calomnies. Il nous reste des pièces de vers, des épigrammes, des libelles, où Boileau, auquel d’ailleurs il ne convient à aucun écrivain de ce siècle de se comparer, est traité de coquin, de fripon, d'infâme, de scélérat.

Cela dit, il n’y pensa plus, et Tancrède ayant été représenté six semaines après, il en fit le plus grand éloge.


Les ennemis de Fréron, le voyant ainsi inébranlable, recoururent, pour le ruiner, à un moyen auquel on aurait peine à croire, si la révélation publique qu’en fit la victime n’était demeurée sans réplique. C’est assurément un des traits les plus curieux des mœurs littéraires du XVIIIe siècle ; nous laisserons Fréron nous le raconter lui-même.

Les philosophes, dit-il, M. de Voltaire à leur tête, crient sans cesse à la persécution, et ce sont eux-mêmes qui m’ont persécuté de toute leur fureur et de toute leur adresse. Je ne vous parle plus des libelles abominables qu’ils ont publiés contre moi, de leur acharnement à décrier ces malheureuses feuilles…, de leurs efforts pour me rendre odieux au gouvernement, de leur satisfaction lorsqu’ils ont pu réussir à me faire interdire mon travail, et quelquefois même à me ravir la liberté de ma personne. Malheureusement, dans le moment qu’ils se flattaient d’être délivrés d’un Aristarque incommode, je reparaissais sur l’arène avec l’ardeur d’un athlète dont quelques blessures que des lâches lui ont faites en trahison ranimaient le courage au lieu de l’abattre.

Le grand but qu’ils se proposaient était l’extinction d’un journal où je respecte aussi peu leur doctrine détestable que leur style emphatique, où, faible roseau, j’ai l’insolence de ne pas plier devant ces cèdres majestueux. Désespérés de ne pouvoir faire supprimer ces feuilles, ils formèrent le projet de les faire tomber, et vous conviendrez, quand vous en serez instruit, qu’ils s’y prirent très-habilement pour couronner ce dessein d’une heureuse exécution. Le détail de cette anecdote ne vous ennuiera pas.

Un censeur, nommé par le chef de la justice, a toujours mis à mes ouvrages le sceau de son approbation. Feu M. l’abbé Trublet fut chargé pendant longtemps de les examiner ; mais, fatigué des plaintes importunes des auteurs, qui sans cesse lui faisaient des reproches de mes critiques, il m’annonça que son repos ne lui en permettait plus la révision. Je demandai un autre censeur, et, pour le mettre à couvert des criailleries de la tourbe des écrivailleurs, je priai le magistrat qui présidait alors à la librairie de m’en donner un qui gardât l’anonyme. Le magistrat goûta cet expédiant ; mais il ajouta qu’il ne fallait pas que je susse moi-même le nom du censeur, afin que, lorsqu’il se croirait obligé de me rayer quelques traits, il fût inaccessible à mes instances pour les lui faire passer. On régla donc que le censeur ne serait connu que du magistrat et d’une autre personne que je connaîtrais, à qui je remettrais mes articles, qui serait chargée de les donner au censeur et de les retirer de ses mains lorsqu’il les aurait approuvés.

Je n’eus lieu que de m’applaudir, pendant plusieurs années, de cet arrangement ; mais l’officieux médiateur s’étant démis de cet emploi, un autre que je connaissais encore prit sa place. J’ignorais qu’il fût l’ami de mes ennemis. Ils lui firent part d’un moyen neuf et admirable qu’ils avaient imaginé pour dégoûter le public de mon ouvrage : c’était de me renvoyer tous mes articles un peu saillants, sans les faire voir au censeur, en me marquant que ce dernier leur refusait son approbation.

Cette heureuse idée fut merveilleusement remplie. Toutes les fois que, dans mes extraits, je m’avisais de m’égayer aux dépens de quelque grand ou petit philosophe, le nouveau facteur me les rendait, et ne manquait pas de me dire d’un air touché que le censeur ne voulait pas en entendre parler.

Et le pauvre journaliste était obligé de refaire ces articles on d’en composer d’autres, qui se ressentaient nécessairement de la précipitation qu’il était obligé d’y mettre pour que ses feuilles parussent au jour fixé.

…Ce cruel manège a duré près de quatre ans. Enfin j’y soupçonnais quelque mystère ; il ne me paraissait pas naturel qu’il y eût en France un censeur assez déraisonnable pour condamner des critiques quelquefois un peu vives, à la vérité, mais toujours renfermées dans les bornes prescrites. Je confiai ma pensée au magistrat sage, honnête, intègre autant qu’éclairé, qui, sous les ordres de M. le chancelier, veille aujourd’hui sur le département de la librairie. Il daigna m’écouter avec intérêt, et promit de me rendre justice. Je lui laissai tous les articles qu’on avait impitoyablement prescrits ; Il les fit passer à mon censeur, accompagnés d’une lettre par laquelle il lui demandait pourquoi il ne les avait pas approuvés. Le lendemain le censeur rapporta les articles au magistrat, en lui protestant que jamais on ne les lui avait envoyés, que c’était pour la première fois qu’il les avait lus, et qu’il n’y trouvait rien qui parût devoir en empêcher l’impression. Je saisis cette circonstance pour solliciter qu’on me permit de connaître mon approbateur et de lui adresser moi-même mes ouvrages ; ce qui me fut accordé.

C’est dans l’Année littéraire (1772, t. I, p. 3-10), en face de M. de Malesherbes et de l’officieux médiateur, avec l’autorisation du censeur, que Fréron raconte cette chose étrange ; il n’est donc pas possible de la révoquer en doute.

« Il y a deux réflexions à faire sur ce passage, dit M. Nisard, qu’on ne saurait accuser de partialité pour Fréron. La première est que, dans un siècle qui avait la prétention fondée de ne rien admettre sur parole, de tout examiner, de tout approfondir, de tout contrôler, la secte éminente investie de cette haute mission se soit méprise à ce point, qu’elle ait non seulement dénié à ceux dont elle combattait les préjugés le droit de se défendre eux-mêmes avec les mêmes armes, mais qu’elle ait employé, pour les réduire au silence, des moyens auxquels l’impuissance elle-même, poussée à bout, aurait eu honte de recourir. La seconde est qu’il se soit rencontré un homme qui, assez courageux pour n’être pas de l’avis de cette secte vindicative, et trop faible pour pouvoir se soustraire à ses persécuteurs, n’ait jamais permis à sa plainte de prendre le ton de l’invective, et qu’il ait, au contraire, montré une telle modération, une si grande simplicité, que l’innocence la plus pure et la plus incontestable n’a pas un langage plus décent ni plus persuasif.

» La haine de Voltaire et des Encyclopédistes est honteuse. Ils étaient sans contredit les plus forts par le nombre et par le talent, et toutefois, tous leurs efforts, toutes leurs intrigues, n’avaient qu’un but, celui d’accabler Fréron sous le poids de la force brutale. On ne voit pas qu’il y en ait un seul qui daigne raisonner avec lui… Et pourtant ce Fréron traqué par eux comme une bête fauve opposait à toutes les injures la patience d’un Socrate, discutait avec un admirable sang-froid le mérite littéraire des pamphlets où ils travaillaient à le déshonorer ; et, peu sensible à l’accusation d’ignorance qu’ils portaient contre lui, il s’attachait à les convaincre qu’en fait de bon goût, de tenue et de savoir-vivre, il était plus riche à lui seul, quand il le voulait, que tout leur bataillon réuni. Il est vrai que ses mœurs étaient détestables, et que les gens les plus touchés de son esprit se montraient difficiles sur les rapports avec sa personne. Mais, outre que les vices de Fréron étaient ceux de son temps, et que l’espèce de ministère public dont il était revêtu leur donnait des proportions qu’ils n’eussent pas eues dans un simple particulier, il valait apparemment mieux que sa réputation, et quand, par hasard ou autrement, on était mis en contact avec lui, la répulsion dont il avait été l’objet s’évanouissait tout-à-coup pour faire place à un sentiment tout opposé. »


Tous ceux qui voudront examiner impartialement les pièces de ce long procès, dont nous n’avons pu qu’effleurer les principaux épisodes, partageront l’avis de M. Nisard, et reconnaîtront qu’en effet ce Fréron si durement traité vaut mieux que la réputation que lui ont faite des ennemis peu scrupuleux, et que la génération nouvelle a aveuglément acceptée sur la foi de son oracle ; ils comprendront que sa mémoire ait trouvé des vengeurs, et ne s’étonneront pas de la chaleur avec laquelle un de ses héritiers les plus illustres, M. J. Janin, a pris sa défense ; nous avons déjà cité quelques lignes du brillant article qu’il lui a consacré dans le Dictionnaire de la Conversation, nous ne pouvons résister au plaisir d’en citer encore quelques traits :

« Fréron a été l’homme le plus courageux et le plus constamment courageux de son temps. Tout seul, lui qui n’était pas même le dernier des gentilshommes ou le dernier des hommes d’Église, il a défendu nuit et jour la cause du Roi et de l’Église, abandonnée par la France entière, par l’Europe entière. Tout misérable que vous le voyez là, perdu dans la foule, sans protecteur, sans appui, sans ami, sans conseil tout seul, il a osé s’opposer à Voltaire, le Mahomet de ce temps-là ; il a tenu tête tout seul aux Encyclopédistes, ameutés en masse… Il arrive à Paris, jeune encore et profondément versé dans l’étude de l’antiquité ; la grande ville était alors toute fumante sur le volcan philosophique qui brûlait dans son sein… Il lève l’étendard de l’opposition philosophique ; il entre en lice le premier, visière levée, et il dit à ses champions : « Venez et combattez derrière moi, à mon ombre et le visage couvert. » Alors commence cette lutte de vingt ans entre Fréron et le parti philosophique. Chaque jour, matin et soir, Fréron est sur la brèche, voyant venir les nouveaux hommes et les œuvres nouvelles. Que de grands hommes il a vu ainsi venir du haut de la critique où il s’était placé, comme au sommet d’une tour inexpugnable ! Tout le XVIIIe siècle a passé devant lui en hurlant des cris de rage ; et lui, il a jugé tranquillement et de sang-froid le XVIIIe siècle qui passait…

» Autant Voltaire aimait la gloire, autant il haïssait Fréron ; autant Voltaire adorait la toute-puissance, autant il détestait Fréron. Cela vous paraîtra hardi à dire, et cependant cela n’est que vrai : le grand Voltaire, ce maître souverain de l’Europe philosophique et littéraire, ce grand poète qui a pensé détrôner le Christ, ce roi tout puissant dont la capitale était Ferney, ce roi de l’esprit et des révolutions, des grâces et des paradoxes, ce prodige qui a renversé en se jouant, et comme il eût brisé une porcelaine chez madame de Pompadour, une monarchie et une religion de quinze siècles, s’il a été jaloux de quelqu’un dans sa gloire et dans sa toute-puissance, ce grand Voltaire, il n’a été jaloux ni de Racine, ni de Corneille, ni de Bossuet, ni de J.-J. Rousseau, ni de Montesquieu, il a été jaloux de Fréron ! — Oui, lui-même, oui, Voltaire, il a été jaloux de Fréron. Et comment expliquer cette haine formidable de tous les jours et de toutes les nuits ? Comment expliquer tant d’esprit et de génie inutilement dépensé à poursuivre et à accabler un seul homme ? Comment se rendre compte de ce fait-là : Fréron attaqué par Voltaire autant, et aussi souvent, et plus violemment que Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même ! Fréron traité comme une religion, attaqué comme une croyance, et ce rare esprit, Voltaire, aussi inquiété par l’Année littéraire que par la Bible ! Comment pensez-vous qu’un homme de l’esprit, du talent, du génie, de la poésie et de l’éloquence de Voltaire, se sera heurté toute sa vie contre un écrivain isolé, faible et pauvre, accablé de toutes parts ? Je le dis encore, c’est que Voltaire a été jaloux de Fréron ; c’est que Voltaire, dans tout son triomphe, a été bien surpris et bien indigne quand il s’est vu tout d’un coup arrêté, par qui, grands dieux ! arrêté par Fréron ! Lui, Voltaire, portant ses deux mains de fer et de feu contre ce chiffon de l’Année littéraire, et ne pouvant venir à bout de l’anéantir ! Lui, Voltaire, arrêté dans sa gloire par cette misérable feuille !… Avouez avec moi qu’en effet cela est étrange, et qu’en effet Voltaire, se voyant vaincu, comme Cromwell, par ce grain de sable placé là, a eu bien raison d’être furieux toute sa vie et de toute sa fureur contre Fréron. — Aussi vous savez comment s’est exhalée cette immense colère de Voltaire, qui n’a jamais eu d’égale… Tout ce que la haine a de fiel, tout ce que la rage a de venin, tout ce que la langue des halles a d’insolentes injures, tout ce que le mépris peut imaginer dans ses accès de brutalité, tout ce que des crocheteurs pris de vin, tout ce que des femmes de la halle brûlées de soif peuvent trouver dans leur gosier desséché d’horribles, de sales et infâmes mensonges, tout cela a été prodigué et versé à plein vase sur la tête de Fréron le journaliste. Voltaire, à cette grande occupation, a passé une grande partie de sa vie. Voltaire voyait Fréron partout, à chacune de ses pages. Fréron était pour Voltaire comme cet abîme entrouvert qui épouvantait Pascal. Au milieu d’une grande dissertation historique, Voltaire s’interrompait pour attaquer Fréron ; au milieu d’un conte léger, cette ironie de tant de verve, de hardiesse et d’esprit, Voltaire, s’arrêtait pour insulter Fréron. Partout, à chaque instant, Voltaire écrit le nom de Fréron[39]

» On ne saurait nier qu’il n’ait fallu un grand courage, un courage plus d’humain, pour résister à toutes ces épreuves. Et cependant Fréron a tenu bon et n’a pas lâché d’un pas ; ni les outrages, ni les insultes, ni les persécutions de tout genre, n’ont pu le faire dévier un instant de la route qu’il s’était tracée. »

Un jour seulement le courage lui manqua avec la force. L’Année littéraire était entrée dans sa 23e année, dans sa 29e si l’on y ajoute les Lettres sur quelques écrits de ce temps, dont elle n’était que la continuation sous un autre titre, lorsqu’un jour qu’il souffrait d’un violent accès de goutte on vint lui apprendre que ses ennemis l’emportaient enfin, et que le garde des sceaux venait de supprimer le privilége de son journal sous le prétexte qu’il ne payait point les pensions dont on l’avait grevé. À cette nouvelle, Fréron désarmé s’avoua vaincu, pour la première fois. Cependant il ne ressentit ni indignation, ni colère. « C’est là, dit-il, un malheur particulier, qui ne doit détourner personne de la défense de la monarchie ; le salut de tous est attaché au sien. » Disant ces mots, il baissa la tête et mourut, accablé de fatigués et d’ennuis. La goutte lui était remontée et l’avait étouffé.

Ainsi tomba sur la brèche, le 10 mars 1776, à l’âge de 55 ans environ, cet intrépide joûteur, auquel on ne saurait, si prévenu que l’on soit, refuser quelques applaudissements. Il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître les services qu’il a rendus aux lettres en démasquant, en signalant, des écrivains médiocres, des novateurs dangereux, des réputations usurpées, en défendant les principes de la saine littérature, en se montrant l’ennemi du néologisme, du style emphatique, des dramaturges qui menaçaient de ramener vers la barbarie la scène ou brillaient Corneille, Molière et Racine. « On peut regarder l’auteur de l’Année littéraire, dit Meusnier de Querlon, comme le grand prévôt du Parnasse ; il est la terreur des écrivains. C’est un genre particulier, que le courage et la sévérité du censeur rendent nécessaire dans un temps où tout paraît se dénaturer, où la décadence du goût est si générale et si sensible. »

« Au nombre des travaux de Fréron, dit encore M. Jules Janin, il faut placer sa défense de l’ancien théâtre et sa constante admiration pour Corneille et pour Racine, et son opposition constante à cette larmoyante et fade comédie par laquelle on espérait remplacer la comédie de Molière. C’est Fréron qui le premier a trouvé la critique dramatique, comme il a trouvé le style de la critique littéraire. Fréron est le plus habile analyste de ce monde. Son coup-d’oeil est prompt et sûr, sa parole est rapide et vive ; il a bientôt trouvé le fort et le faible des ouvrages ; il est peu facile à éblouir, et jamais homme ne s’est mieux tenu en garde contre les étincelles du faux bel esprit et les efforts grandioses du mauvais goût. Fréron sait par cœur tous les modèles ; il en a puisé le suc de bonne heure, et, grâce à eux, il a toujours près de lui, à sa portée, une règle constante et sûre pour bien juger des ouvrages de l’esprit. Ajoutons encore que c’est Fréron qui a formulé les droits de la critique ; c’est lui qui a enseigné aux plus beaux esprits à reconnaître et à adopter ces jugements portés au nom de l’art, par des hommes qui ont consenti à ne pas être des artistes et des écrivains à condition qu’on leur permettrait de comprendre et de juger les écrivains, qui a appris aux grands hommes que c’est le droit de la critique de les citer à sa barre, et qu’un homme de goût et de style est l’égal, sinon de tous les grands écrivains, du moins de tous les grands livres… »

Palissot, qui avait été l’ami de Fréron, mais qui s’était ensuite brouillé avec lui et l’avait peu ménagé dans sa Dunciade, a tracé du célèbre critique, dans son Journal français, un portrait aussi fidèle, aussi impartial qu’il était possible de le faire alors, et que je regrette de ne pouvoir reproduire. Les torts de Fréron, dit-il en somme, appartiennent encore plus au dangereux métier de journaliste qu’au journaliste lui-même. Il avait beaucoup d’esprit naturel, une éducation cultivée, un caractère facile et gai, et, quoi qu’en aient dit ses ennemis, des mœurs très-douces.


Jusqu’au bout l’Année littéraire demeura une véritable puissance ; le succès ne se soutint pourtant pas toujours égal pendant sa longue existence, et cela se comprend facilement. Si grand que fût le courage de Fréron, son rôle n’était pas toujours facile. Apportait-il dans la discussion quelque vivacité, on l’accusait de « ne se soutenir que par le scandale, et ces scandales même commençaient à fatiguer : on se dégoûtait de cette monotonie d’injures toujours attachées aux mêmes noms, et qu’on savait par cœur dès la première ligne[40]. » D’un autre côté, « dès que ses feuilles n’étaient plus soutenues par le sarcasme, si à sa main, et si agréable au lecteur, on les trouvait vides, on se plaignait. À quoi il répondait qu’il ne pouvait plaisanter le moindre grimaud du Parnasse qu’on ne le muletât à la police, qu’on ne le sabrât, qu’on ne le mît en pièces[41]. »

Pendant les sept ou, huit dernières années de sa vie, dit La Harpe, « ses feuilles, qui ne lui valaient plus que six à sept mille livres, et qui étaient chargées de quatre mille livres de pensions, ne pouvaient plus suffire à sa subsistance. Il n’était soutenu que par des secours étrangers, fournis par des hommes qui ne s’apercevaient pas que son nom pouvait décrier la meilleure cause. Aussi l’archevêque de Paris se trouve-t-il pour neuf mille francs dans la banqueroute de Fréron, qui meurt endetté, dit-on, de plus de quarante mille livres. Ce dérangement peut tenir à une grande facilité de caractère que lui attribuent ceux qui le connaissent, et qui ne s’accorde pas avec l’ordre et l’économie, mais bien avec des goûts dispendieux, et même ruineux. Les pensions qu’il payait dans les derniers temps avaient achevé de l’accabler, et j’ose croire que c’était une injustice. Il faut laisser à un homme le produit de son métier, quel qu’il soit. L’exemple de Fréron, ajoute le haineux Aristarque, si habile, lui aussi, à se créer des ennemis, est une leçon pour quiconque croira pouvoir, avec quelque esprit et quelque littérature, se déclarer impunément l’ennemi des talents. » Ce qui n’empêcha pas que sa succession ne fut ardemment convoitée.

Si l’on en croit les Mémoires secrets, Fréron aurait rédigé pendant quelques années une gazette manuscrite qu’il envoyait en Piémont et dans quelques autres États, et pour laquelle il recevait cinquante louis ; ce n’aurait été, à les entendre, qu’une rapsodie de tous les rogatons, contes populaires, historiettes, nouvelles de Paris, digérée à la hâte et mal écrite. Nous n’avons pas été à même de vérifier le fait.


Fréron eut pour collaborateurs l’abbé de La Porte, qui éleva autel contre autel en fondant les Observations littéraires ; l’abbé Duport du Tertre, Sautereau de Marsy, Daillant de Latouche, d’Arnaud Baculard, Jourdain, Palissot, Dorat, Gastel Dudoyer, etc. Il avait en outre de nombreux collaborateurs officieux ou anonymes, et dans le nombre se trouvaient de grands personnages, si l’on en juge par cette phrase que je lis dans les Mémoires du marquis d’Argenson[42] : « J’envoie au sieur Fréron, auteur de l'Année littéraire, mon jugement sur ce livre (La Noblesse commerçante), et j’en ai gardé minute. »


Fréron mort, l’Année littéraire était-elle encore possible ? Qui oserait, qui pourrait prendre la lourde férule tombée de ses mains puissantes ? Il laissait un fils, qui s’était essayé dans quelques contes auxquels l’Almanach des Muses avait donné une indulgente hospitalité, mais qui n’avait guère qu’une vingtaine d’années et n’était pas à la hauteur d’une pareille tâche. « Le sieur Fréron est mort ces jours derniers, lit-on dans les Mémoires secrets, et l’on ne sait qui aura le privilège de ses feuilles ; mais tel écrivain que ce soit, il y a à parier qu’il ne vaudra pas son prédécesseur. Ce critique avait le goût sur et exquis ; il maniait le sarcasme avec beaucoup de gaîte et de finesse, et, s’il n’était aussi savant, aussi profond que l’abbé Desfontaines, son prédécesseur, il avait plus de grâces et de légèreté. On ne doute pas que Voltaire et tout le parti encyclopédiste ne triomphe de cette perte pour la littérature. » Il ne dépendit pas d’eux en effet que cette feuille si incommode ne fût supprimée ; et tandis qu’ils intriguaient pour la tuer, des compétiteurs avides s’efforçaient, d’un autre côté, de s’en emparer.

Linguet, entre autres, le futur auteur des Annales politiques, aurait, dit-on, convoité la succession de Fréron. Nous ne savons ce qu’il y a de vrai dans cette assertion ; mais ce qui est plus positif, c’est qu’il fut l’un des rares défenseurs de l’Année littéraire et du jeune Fréron. Réfutant, « contre la loi générale qu’il s’était faite de ne point parler de ces petites superfétations dont notre littérature n’abonde que trop », une brochure, la Satyre des satyres, « qui n’était qu’un tissu d’injures dans le genre de celles dont M. Harpula a rempli, dans tous les temps, les feuilles où on l’a admis à travailler », et dans laquelle l’Année littéraire, et le jeune homme qui en était l’héritier, étaient indignement maltraités, il s’exprime ainsi (Annales, t. 4, p. 293.) :

Représenter aux philosophes que ce journal est la ressource d’une famille honnête et peu fortunée ; qu’à ce titre seul, si l’humanité dont ils parlent tant, était, en effet, la règle de leur conduite, ils devraient le ménager ; que, quels qu’aient été les torts du père envers leurs coryphées et ses saillies contre M. de Voltaire, ses enfants en sont innocents ; qu’une des vertus les plus recommandées par la vraie philosophie, même chez les payens, c’est le pardon des injures ; que, si M. Fréron fils, pour expier le malheur de porter son nom, ne s’est pas fait l’adulateur des patriciens de l’Encyclopédie, ce n’est qu’avec des raisons qu’il les a combattus, et que si cet usage qu’il a fait de ses talents n’en est pas une pour eux de les vanter, ce n’en est pas une non plus de chercher à les déprimer, de tâcher à couvrir sa jeunesse d’un opprobre capable de la décourager, de la priver même des ressources nécessaires pour se soutenir ; leur prêcher cette morale, ce serait me rendre ridicule à leurs yeux.

Mais pour être équitable autant qu’ils sont injustes et injurieux, j’oserai dire que ce journal, décrié par eux avec tant d’acharnement, est non seulement le mieux écrit de toutes nos feuilles périodiques actuelles, sans exception, mais que très-peu de livres du jour peuvent lui être comparés ; que c’est le seul asile qui reste au bon goût et peut-être aux vrais principes dans plus d’un genre ; que l’associé du jeune titulaire, appelé par le libelle un bon pédant stupidement orthodoxe, est un homme d’un vrai mérite, d’une érudition rare, très-supérieur à ce que la tourbe philosophique compte aujourd’hui de génies parmi ses chefs[43] ; que, sans les entraves dont on l’accable, il donnerait à ses talents un essor encore plus élevé, plus redoutable à la secte qui prodigue les grands et les petits moyens pour l’enchaîner : voilà ce qu’il faut apprendre au public. Les philosophes font ce qu’ils peuvent pour anéantir ce journal, et, en tout sens, assurément, ce serait une perte, et une perte irréparable.

Le jeune satirique fait un crime au jeune journaliste d’avoir la protection du clergé : il serait plaisant qu’on pût se glorifier du patronage de je ne sais quels sectaires, qu’on pût s’enorgueillir d’être porté par les rédacteurs, compilateurs, colporteurs de l’Encyclopédie, et qu’on eût à rougir d’avoir mérité l’appui du premier corps de l’État.

Quoi qu’il en soit, la succession de Fréron resta à son fils, grâce, paraît-il, à la protection de madame Adélaïde, tante du roi ; mais le garde des sceaux ne lui avait d’abord permis que de remplir les engagements de son père et de finir l’année courante, de sorte qu’il avait été un instant question dans le conseil du journal de solliciter un autre privilège, et d’éteindre ainsi cinq mille livres de pensions dont l’esprit du défunt était grevé.

Ce fut comme nous venons de le voir l’abbé Grosier qui, à la mort de Fréron, prit la direction en chef de l’Année littéraire. « C’est un abbé Grosier, dit La Harpe, qui s’annonce aujourd’hui pour le continuateur des feuilles de Fréron, auxquelles il travaillait du vivant de ce dernier. Ces feuilles, quoique toujours composées dans le même esprit, c’est-à-dire pour flatter la jalousie naturelle qu’inspirent les réputations et les succès, n’ont pourtant pas repris faveur ; elles ont même, dit-on, perdu de leur débit depuis la mort de Fréron, dont le nom excitait encore cette espèce de curiosité qu’on a toujours pour la satire. Je doute que l’abbé Grosier parvienne, en ce genre, au même degré de célébrité. » (Correspond. littér. Lett., 50.)

On lit, d’un autre côté, dans la Correspondance secrète :

« M. Fréron fils a conservé le privilège des feuilles de son père ; mais la plume du défunt aurait pu être dans sa main le cimeterre de Scanderberg : MM. Le Bret, Clément et l’abbé Grosier doivent être ses aides-de-camp et opposer leurs efforts aux usurpations de la secte encyclopédique…

» Les successeurs de Fréron, dont le fils de ce célèbre écrivain est le prête-nom, promettent au public beaucoup plus d’exactitude que le paresseux défunt n’en avait. On doit douter que ces feuilles aient le même succès qu’elles avaient, à différents titres, du temps du père. Indépendamment des gens de goût, qui, trouvant par ci par là des articles de sa main, se dédommageaient de l’ennui d’un grand nombre d’extraits fabriqués à 15 ou 20 sous la page, deux causes attiraient à Fréron un grand nombre de souscripteurs. Les femmes et les gens du monde aiment ici prodigieusement les méchancetés, et avaient de quoi se satisfaire amplement à cet égard dans l’Année littéraire. Les prêtres et les moines trouvent peu d’apologistes en ce siècle : tout le clergé lisait cette feuille et l’encourageait par des abonnements multipliés, parce que Fréron, pour faire sa cour à feu M. le Dauphin, avait pris depuis quelques années le ton capucin, et s’était déclaré le Don Quichotte de la religion, de ses ministres et de leurs suppôts. Je ne sais si les rédacteurs actuels auront les mêmes vues et la même adresse, mais, à coup sûr, ils n’auront pas assez d’esprit, et il faut de l’esprit infiniment pour assaisonner les méchancetés ; il en faut autant pour n’être pas un capucin dégoûtant, ennuyeux et ridicule. Le temps est passé où l’on baisait la robe des moines ; on conduit maintenant assez militairement la sainte mère Église. »

Les mêmes haines qui avaient poursuivi Fréron s’attachèrent à son successeur, et elles triomphèrent un instant. L’Année littéraire s’étant oubliée, dans le courant de 1781, jusqu’à manquer de respect à un comédien, ses ennemis firent si bien qu’elle fut suspendue sous ce prétexte, et le grand accapareur Panckoucke, « cet Atlas de la librairie, dont les vastes épaules auraient supporté le poids des masses les plus énormes », se mit aussitôt en campagne, à l’instigation et avec l’appui du parti encyclopédique, pour la faire supprimer et l’annexer à son Mercure.

Cette intrigue ne réussit qu’à moitié. L’Année littéraire obtint la permission de reparaître ; mais le privilège en fut ôté à Fréron, dont elle cessa de porter le nom, et transféré à sa belle-mère, sans aucune stipulation en faveur de l’ancien propriétaire, qui restait ainsi à la merci de cette marâtre ; il avait été seulement recommandé à celle-ci de lui donner les secours pécuniaires que sa bienfaisance et le succès du journal pourraient lui permettre. C’est par un arrêt du conseil que fut opérée cette dépossession. Elle était motivée sur l’abus que Fréron faisait de son privilège ; ses feuilles étaient qualifiées de satiriques, de calomnieuses contre les citoyens, même contre des personnes étrangères à la littérature. Et ce qu’il y avait de plus fâcheux pour Fréron, c’est que l’arrêt était dit rendu du propre mouvement du roi, formule dont on se servait quand on voulait couper court à toute opposition, à toute réclamation juridique. Il était, en outre, défendu à la dame Fréron de se servir de la plume trop mordante des sieurs Salaun et Clément, non plus que de celle de son fils, et tous les autres journaux, dit-on, leur étaient également interdits.

Et tout cela sous le prétexte de l’épithète de ventriloque appliquée à un comédien. Mais pour tout le monde il était évident que le parti philosophique avait beaucoup influé dans cette vengeance, et ce qui le confirmait encore, c’est que défenses avaient été faites à la dame Fréron de rien laisser insérer dans son journal contre l’Académie, ou contre aucun de ses membres.

Il était impossible que le ministère, mieux renseigné, tînt longtemps rigueur au jeune Fréron, auquel d’ailleurs la Révolution qui approchait préparait un rôle autrement redoutable. Et qui sait si le souvenir des avanies qu’il lui fallut dévorer alors ne fut pas pour quelque chose dans les excès qui ont valu à son nom une si triste célébrité. Qui pourrait dire ce qui se passa dans son âme quand enfin, après les longues alinéas de son enfance, années chargées d’humiliations et d’insultes publiques, il se vit, dans sa jeunesse, un nom redouté à l’égal de celui de Marat ? Écoutez encore La Harpe :

On vient de faire une justice publique de la basse et scandaleuse méchanceté. Le lieutenant de police, à propos de quelqu’une des grossières insolences de l’Année littéraire, a fait venir le petit Fréron à son audience, lui a fait ôter son épée publiquement, en vertu des ordonnances de police qui défendent de la porter, à moins qu’on en ait le droit par sa naissance ou par son état, et l’a traité devant tout le monde comme le dernier des misérables. «Vous êtes, lui a-t-il dit en propres termes, vous et vos coopérateurs, de la vile canaille, que je ferai punir. » On lui a ôté le privilège de son journal, qu’on a laissé par commisération à sa mère. Le journal continuera d’être rédigé par quelques pédants mercenaires ; mais ce malheureux libelle, depuis longtemps, traîne dans la poussière des collèges et des cafés[44].

Et tant d’injures accumulées pendant trente ans sur la tête de son père, qu’il avait vu ne recueillir de son dévouement aux principes conservateurs que les insultes et les moqueries de ceux même qu’il défendait, n’ont-elles pas du nécessairement retomber sur le cœur du fils ?

L’Année littéraire fut continuée jusqu’en 1790. Avec les collaborateurs de Fréron fils que nous avons déjà nommés, nous devons encore citer le fameux Geoffroy, qui devait faire plus tard presque autant de bruit que le fondateur de l’Année littéraire. La collection, de 1754 à 1790, forme 292 vol. in-12. Les Lettres sur quelques écrits forment 12 volumes complets, plus 2 cahiers. La forme et les conditions sont les mêmes pour les deux publications : elles paraissaient tous les dix jours, par cahiers de 3 feuilles ou 72 pages, et coûtaient 12 sous le cahier, 16 sous par la poste.

En 1800, Geoffroy et l’abbé Grosier tentèrent de ressusciter cette feuille célèbre ; mais il n’a paru de cette continuation que 45 numéros, en 7 volumes.




La Harpe journaliste


Il ne faudrait pas s’imaginer, d’ailleurs, que Fréron eut le monopole des inimitiés littéraires ; il eut seulement l’honneur d’avoir les adversaires les plus illustres. Quiconque se mêlait de juger était sûr d’avoir contre lui le ban et l’arrière-ban de la littérature. « La mode dominante, écrit La Harpe dans la préface de sa tragédie de Timoléon, est aujourd’hui d’avoir de l’esprit… Tandis qu’un petit nombre d’écrivains illustres honore et éclaire la nation, un bien plus grand nombre d’écrivains obscurs, possédés de la manie d’être littérateurs, sans titres et sans études, ont fait une espèce de ligue pour se venger du public, qui les oublie, et des véritables gens de lettres, qui ne les connaissent pas ; ils sont convenus de se trouver du génie les uns aux autres, et de le répéter jusqu’à ce qu’on le croie. Ils ont établi que l’honnêteté de l’âme consistait à louer tout ce qui n’était pas louable, à applaudir de toutes ses forces lorsqu’on s’ennuyait. Ils ont décidé que celui qui aurait l’audace de n’être pas tout-à-fait aussi épris de leurs ouvrages qu’ils le sont eux-mêmes serait un homme d’un caractère affreux, sans douceur, sans aménité, sans respect pour les lois de la société, en un mot sans honnêteté, c’est le terme. »

C’est ce qu’éprouva La Harpe lui-même, ce premier lieutenant de Voltaire. Nous ne voyons plus guère en lui aujourd’hui que le grave et élégant aristarque du Cours de Littérature ; mais avant de monter dans la chaire du Lycée, il avait tenu le sceptre, ou, si l’on veut, la férule, dans le Mercure et dans le Journal de Bruxelles ; même antérieurement à son entrée dans le journalisme, avant d’être une puissance, il avait eu ses jours d’émeute. Dès ses débuts, bien qu’il semblât aspirer avant tout à la gloire du poète tragique, il avait quelque chose qui décelait le juge et l’arbitre, et qui excluait l’idée de camarade : cela déplaisait, et tout d’abord on le traita sans indulgence et presque comme un ennemi commun[45].

La Harpe, en effet, était né critique. Doué d’une grande aptitude à juger, il avait cette irritabilité dans les matières de goût dont parle Rivarol[46] ; mais aussi il avait cette ardeur d’amour-propre qui paraît inhérente au tempérament littéraire. Et puis il commença par bien des tâtonnements et des faux pas avant d’atteindre au plein exercice de sa vocation véritable. Destiné à être un critique et un professeur de littérature, il aspirait à être poète. Sur cette route il rencontra tout d’abord, malgré quelques succès, une opposition, des animosités, qui le déconcertèrent. Il s’en plaint amèrement à Voltaire : « Il est également triste et inconcevable lui écrivait-il, d’être haï par une foule de personnes qu’on n’a jamais vues. » À quoi Voltaire répliquait : « Il y a eu de tout temps des Frérons dans la littérature ; mais on dit qu’il faut qu’il y ait des chenilles pour que les rossignols les mangent, afin de mieux chanter. » La recette était singulière. La Harpe en usa trop ; il eut trop affaire aux chenilles de la littérature, et il n’en devint pas plus rossignol. Il n’eut pas le bon esprit de ne se point choquer des critiques modérées, ni de fermer les yeux sur les injures et les méchants procédés que l’envie oppose à tout succès, à toute célébrité naissante ; il engagea avec la foule des amours-propres des auteurs du temps une guerre, ou plutôt mille petites guerres, dans lesquelles sa dignité d’homme et d’écrivain reçut de cruelles et irrémédiables blessures.

Ces querelles incessantes, les sifflets qui, à tort ou à raison, ne lui étaient pas épargnés, l’existence inégale et nécessiteuse qu’il mena d’abord, tout cela était peu propre à fonder la considération et à imprimer le respect. Ajoutez qu’il était petit de taille, et même exigu, « haut comme Ragotin », disait Voltaire ; ses ennemis l’avaient surnommé Bébé, en lui appliquant le sobriquet d’un nain du roi Stanislas ; j’omets les autres sobriquets de Harpula, Psalterion, Cithara, qui ne sont que des traductions ou des travestissements de son nom. C’était là un inconvénient très-réel pour le rôle auquel il visait. Les qualités qui tiennent à la personne physique ont beaucoup plus d’influence au moral qu’on ne l’imagine. Les hommes sont ainsi faits : le ton qu’on passe aisément à un homme de haute taille, on ne le pardonne pas de même à un petit. Pope en son temps en sut quelque chose. La Harpe de même. Les auteurs critiqués par lui en vinrent bien souvent à la menace. « On se moque d’un nain qui se piète pour se grandir, écrivait Dorat, et, quand il importune, une chiquenaude en débarrasse. » Un méchant auteur du temps, Blin de Sainmore, passe même pour en être venu aux voies de fait en pleine rue contre La Harpe. Cette brutalité amusa fort la galerie et passa pour un tour de carnaval.

Mais ces grossièretés étaient moins à redouter pour La Harpe que les bons vers et les bonnes épigrammes dont il se vit plus d’une fois l’objet, et dont sa mémoire, jusqu’à un certain point, demeure victime. Jamais, par exemple, à son propos, on n’oubliera ces vers de l’apologie de Gilbert se justifiant de nommer les masques par leur nom :

Si j’évoque jamais du fond de son journal
Des sophistes du temps l’adulateur banal,
Lorsque son nom suffit pour évoquer le rire,
Dois-je, au lieu de La Harpe, obscurément écrire :
C’est ce petit rimeur de tant de prix enflé
Qui, sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé,
Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique,
Tomba de chute en chute au trône académique ?
Ces détours sont d’un lâche et malin détracteur.

De tels vers sont des flèches que le blessé, bon gré mal gré, emporte avec soi dans l’avenir. On connaît ces autres de Le Brun, qui plus que personne semble avoir trouvé à harceler La Harpe une sorte de délectation vengeresse[47] :

De La Harpe, a-t-on dit, l’impertinent visage
Appelle le soufflet. Ce mot n’est qu’un outrage.
Je veux qu’un trait plus doux, léger, inattendu,
Frappe l’orgueil d’un fat plaisamment confondu.
Dites : Ce froid rimeur se caresse lui-même ;
Au défaut du public, il est juste qu’il s’aime ;
Il s’est signé grand homme, et se dit immortel
Au Mercure ! — Ces mots n’ont rien qui soit cruel.
Jadis il me louait dans sa prose enfantine ;
Mais, dix fois repoussé du trône de Racine,
Il boude, et son dépit m’a, dit-on, harcelé.
L’ingrat ! j’étais le seul qui ne l’eût pas sifflé !

Et cette épigramme, une des meilleures qui aient été faites.

Ce petit homme à son petit compas
Veut sans pudeur asservir le génie ;
Au bas du Pinde il trotte a petits pas
Et croit franchir les sommets d’Aonie.
Au grand Corneille il a fait avanie ;
Mais, à vrai dire, on riait aux éclats
De voir ce nain mesurer un Atlas,
Et, redoublant ses efforts de Pygmée,
Burlesquement roidir ses petits bras
Pour étouffer si haute renommée[48].

La mort de Voltaire mit le comble aux épreuves et aux tribulations de La Harpe. La foule des petits auteurs, ses ennemis, n’attendait qu’une occasion pour tomber sur le disciple que la protection du maître ne couvrait plus. Le gouvernement, afin d’éviter des querelles indécentes, avait désiré que les journaux gardassent le silence sur Voltaire. La Harpe, rendant compte dans le Mercure, quelques semaines après, du Bajazet de Racine, se permit quelques observations sur cette tragédie, regardée généralement, disait-il, comme l’une des plus faibles de Racine ; il en indiquait les défauts, il en montrait les beautés toutefois, et remarquait que Voltaire, qui s’était essayé sur un sujet à peu près semblable dans Zulime, était loin d’avoir réussi à égaler Racine. « C’est donc une terrible entreprise, concluait-il, que de refaire une pièce de Racine, même quand Racine n’a pas très-bien fait. »

Que La Harpe, lié comme il était à Voltaire par les liens d’une reconnaissance presque filiale, eût pu choisir un autre moment et une autre circonstance pour parler de Voltaire que cette trève de silence qui s’observait depuis sa mort, on le conçoit aisément ; mais quand on a lu le judicieux et innocent article dans le Mercure même (5 juillet 1778), on a peine à comprendre la colère et l’indignation factices qu’il excita au sein de la coterie voltairienne. Une lettre adressée au Journal de Paris le dénonçait à la vindicte des frères et amis. La Harpe s’empressa de se justifier : il avait parlé de Voltaire, dit-il, comme il eût parlé d’un classique, d’un ancien ; il a parlé de Zulime comme il eût fait de l’Othon de Corneille, sans prétendre rabaisser le génie du poète lui-même. Il avait mille fois raison, sauf un léger coin de convenance et d’à-propos, sur lequel il faisait tout le premier son meâ culpâ d’assez bonne grâce : il était évident que dans ce cas, comme dans bien d’autres, l’instinct du critique, de l’homme qui se sent une idée juste et qui ne résiste pas à la dire, l’avait emporté chez lui sur les considérations secondaires. Mais rien n’y devait faire. Cette querelle, dont je signale seulement l’occasion et le prétexte, ne s’arrêta pas sitôt ; elle eut des suites et des ricochets sans nombre. La Harpe fut obligé de renoncer à la rédaction en chef du Mercure ; on réduisit ses honoraires à mille écus, en bornant son travail à un article de littérature et à la partie des spectacles[49].

L’irritation où cette attaque, injuste à l’origine, jeta La Harpe, s’engagea dans une série de disputes et de chamailleries indignes, où il se compromit de plus en plus. À des injures, il eut la faiblesse de répondre par d’autres injures, ce qui lui fit un tort irréparable, et lui nuisit beaucoup plus que tous les libelles dont il était assailli. « C’est une sottise inexcusable, écrit l’abhé Maury[50] ; mais il ne veut consulter personne, et, s’il écrit une seule ligne contre ses ennemis, il est perdu sans ressource. Le déchaînement du public est tel, qu’il n’est plus permis à La Harpe d’avoir raison. Je le lui ai dit avec tout le courage, et peut-être toute la brutalité de l’amitié : on le bafouera, on lui crachera au visage, on le chassera de l’Académie et de Paris, s’il ne renonce pas absolument au pugilat qui lui a si mal réussi. Je ne lui connais plus à présent qu’un seul ennemi : c’est le public en corps, qui se réunit en un seul point, et qui ne veut ni écouter ses apologies ni lire ses ouvrages. »

Ceux qui ont été habitués dès l’enfance à entendre parler de La Harpe comme d’un oracle, d’un dictateur du goût, comme du Quintilien français, seront étonnés de voir à quel degré de discrédit il était tombé à ce moment. Il y avait pour lui à revenir de bien loin, comme on voit, et il lui fallait pour cela toute son énergie d’esprit et tout son courage. On sait comment il en revint.

La Harpe avait des qualités diverses ; mais c’est comme journaliste que dès ses débuts il se montre le plus remarquable, et avec une verve propre, qui se produit moins dans son style que dans la suite de sa conduite même et de son zèle. Son goût n’est ni très-rare ni très-curieux, ni même exquis ; mais, dans son ordre d’idées, ce goût est pur et judicieux, il est prompt et n’hésite pas. Tel il se montre dans la plupart des articles du Mercure qui lui ont valu tant de représailles et de rancunes, tel dans sa correspondance avec le grand-duc de Russie, où il se donne toute carrière en fait de décisif, et dont la publication fit un bruit si épouvantable. Ses articles nous semblent assez froids aujourd’hui ; mais les plaignants et les blessés appelaient cela des satires pleines de fiel, et, si on les lui reprochait, comme l’honnête Dorat le fît un jour, il répondait naïvement : « Je ne puis m’en empêcher, cela est plus fort que moi. »

La Harpe, comme tous les vrais critiques destinés à agir en leur temps, tels que Malherbe, Boileau, Samuel Johnson, a eu le courage de ses jugements ; il en a eu l’intrépidité et jusqu’à la témérité imprudente, en face de la cohue des petits auteurs offensés. On trouve à travers tous ses écarts cette nature essentielle de critique, qui est son titre respectable. Somme toute, c’était, ainsi que l’a défini Chateaubriand, « un esprit droit, éclairé, impartial au milieu de ses passions, capable de sentir le talent, de l’admirer, de pleurer à de beaux vers ou à une belle action. » De telles paroles sont bonnes à opposer à tant de récits moqueurs et dénigrant[51].

Mais une chose étrange, à peine croyable, c’est que La Harpe, qui était si foncièrement journaliste, qui ne pouvait résister à sa passion de critique, se retourna plus tard contre le journal. Nous lisons dans la correspondance de Grimm, à la date de janvier 1784 : « M. de La Harpe, qui depuis quelques années ne fait plus de journaux, sent aujourd’hui non-seulement toute l’inutilité d’un pareil travail, mais encore tout ce qu’il a de dangereux et de nuisible. Il prétend surtout que c’est à cette espèce de peste de l’empire littéraire qu’il faut s’en prendre du mauvais succès de tant d’ouvrages dramatiques faits pour aller aux nues, si la canaille folliculaire leur laissait le temps de prendre l’essor, au lieu de leur arracher les ailes, pour ainsi dire, au sortir du nid paternel. Si les Brames, écoutés tranquillement le premier jour, ont été abandonnés à la seconde représentation, n’est-ce pas encore la faute de ces maudites Affiches, de ce maudit Journal de Paris ? Entraîné par la force de ces réflexions, M. de La Harpe a présenté une requête à M. le garde des sceaux pour le supplier d’ordonner à tous les faiseurs de feuilles de ne parler des nouveautés dramatiques qu’après un certain nombre de représentations ; et afin de donner à cette requête une plus grande importance, il a tâché d’abord de la faire signer par tous les gens de lettres qui travaillent dans ce moment pour le théâtre ; il a obtenu de plus qu’elle serait appuyée de la protection prépondérante de la Comédie-Française. Tant de puissants ressorts ont cependant échoué ; la requête a paru ridicule. On s’est fort égayé à la cour de l’extrême sensibilité de messieurs nos poètes. »

Le Journal de Paris se vengea de cette hostilité secrète par une fable, moitié prose, moitié vers, que Grimm reproduit, mais trop plate vraiment pour que nous lui fassions cet honneur ; nous nous bornerons à l’analyser :

Un jeune éléphant de bonne race régnait, dans les belles forêts du Gange, sur un peuple nombreux d’animaux célèbres par leur industrie. Ce roi, juste et bienfaisant tout ensemble, persuadé que la liberté est la mère des grandes choses, permettait à chacun de ses sujets de dire, faire et écrire tout ce qui ne blessait ni les mœurs, ni les lois, ni les personnes. Aussi usait-on amplement de la permission ; quelques-uns même se donnaient les airs d’endoctriner le prince, de lui dénoncer publiquement ce qu’ils appelaient les abus de son gouvernement, et le prince, né débonnaire, lisait sans se fâcher leurs exagérations, tout prêt à faire usage de ce qu’elles pouvaient avoir d’utile au bien commun, car il avait lu quelque part qu’un sot quelquefois ouvre un avis important.

Notre éléphant vit paraître un jour à son audience un chien de basse-cour à la mine rogue (La Harpe) ; un bœuf à la tête forte (Marmontel), un cheval d’assez bonne encolure (Ducis), et un chat-huant plumage bariolé (Lemierre, qu’il était d’autant plus injuste de mêler dans cette affaire qu’il avait résisté constamment aux sollicitations réitérées de La Harpe, et, seul des auteurs dramatiques, n’avait point signé la requête). Ces quatre animaux s’étaient associés pour se plaindre de deux ou trois lynx dont l’œil perçant avait surpris en eux des défauts mêlés à de bonnes qualités ; ils demandaient à l’éléphant

D’imposer à ces lynx un éternel silence.

L’éléphant partit d’un éclat de rire,

Et puis il ajouta : Sur moi, sur mon empire,
Je vous laisse, je crois, jaser très-librement :
Souffrez donc que sur vous j’en laisse faire autant.
· · · · · · · · · · · · ·


Soyez, si vous pouvez, admirables en tout,
Si vous voulez qu’en tout on vous admire.

Ces démêlés de La Harpe avec la critique donnèrent lieu, lors des premières représentations, si traversées, de sa Jeanne de Naples, à une scène assez curieuse que la Correspondance secrète raconte ainsi (t. XII, p. 234):

« Le rédacteur des Petites-Affiches, l’abbé Aubert, plus vrai que le fade Journal de Paris et que les aboyeurs gagés du Mercure, qui affirment que les représentations sont très-brillantes, et cela à la face de tout un public qui crie au mensonge insigne ; cet abbé s’est amusé à indiquer les défauts de cette prétendue tragédie en se servant assez plaisamment des propres mots d’une ancienne critique de l’inexorable M. de La Harpe, tournure qui a beaucoup fait rire les nombreux ennemis que le mérite supérieur, le génie transcendant, et surtout la modestie et l’urbanité de ce M. de La Harpe, lui ont fait dans le monde, on ne sait comment. Aussi, pour une seconde fois que quelques pauvres diables, afin de payer leur entrée, ont appelé l’auteur, combien de fois n’y a-t-on pas appelé l’auteur des Petites-Affiches, l’abbé Aubert, l’abbé Aubert ! Cet abbé est certainement le premier écrivain qui ait été demandé par le parterre sans avoir fait de pièce de théâtre. Quel homme que ce M. de La Harpe ! il suffit d’avoir fait quelque mention de lui, d’avoir écrit une ou deux pages sur son compte, d’avoir rappelé, quoique contre lui-même, quelques-uns de ses jugements en matière de littérature, pour participer à ses honneurs, pour se voir enveloppé des rayons de sa gloire, pour être appelé par un public enthousiaste, pour s’entendre nommer après cet auteur sans pareil, et s’entendre nommer même avec plus d’empressement que lui ! »


Nous avons vu la part que La Harpe prit à la réduction du Mercure ; plus tard nous le retrouverons à la tête d’un autre journal. Toute sa vie, d’ailleurs, il fut journaliste quand même. La tournure de son esprit le portant à disserter, un attrait de prédilection le ramenait sans cesse vers cette épineuse profession. Pendant quarante ans il enrichit divers journaux d’articles où règnent les principes conservateurs du bon goût, lorsque aucun motif de partialité ne l’égare et qu’il croit devoir adoucir l’humeur dénigrant qui lui est naturelle ; il traitait si rudement la plupart des écrivains soumis à sa censure que d’Alembert lui appliqua un jour, assez plaisamment, ce vers burlesque :

Gille a cela de bon, quand il frappe il assomme.

Ses remarques sont quelquefois minutieuses, quelquefois il s’étend avec trop de complaisance sur des lieux communs ; mais, en général, sa discussion annonce le véritable esprit d’analyse. Dans les morceaux qu’il soigne, sa dialectique est sûre et pressante ; à la clarté, à la précision, à la correction de son style, on reconnaît le disciple zélé de nos classiques.

En 1779, La Harpe fit une collection de ses principaux ouvrages, qu’il publia en six volumes. Il rassembla dans les deux derniers ce qui lui parut le plus curieux et le plus intéressant parmi les articles qu’il avait insérés dans le Mercure et dans le Journal de Politique et de Littérature. « On peut, dit Grimm à cette occasion, se plaindre du ton de ses critiques, on peut leur reprocher de ne porter presque jamais que sur un seul objet, sur le style, mais on ne peut leur refuser en général le mérite d’un goût sur et sévère : il ne se croit point obligé de faire valoir toutes les beautés de son ouvrage, et c’est sans doute une espèce d’injustice ; mais ses critiques n’en sont pas moins fondées… Il est malheureux que les circonstances l’aient obligé à perdre tant de temps à dire du mal des autres et à se défendre ensuite contre les ennemis qu’il se faisait tous les jours en exerçant un si triste métier. » (Édit. Tachereau, t. x, p. 184.)

Le célèbre critique nous a laissé, dans le Mercure, sur cette profession de journaliste, pour laquelle il était si bien fait, quelques pages qui m’ont semblé bonnes à conserver.

Voltaire, dont on connaît les bontés pour La Harpe, qu’il honora de sa collaboration dans le Mercure, et ensuite dans le Journal de Bruxelles, lui avait écrit de Ferney, à la date du 19 avril 1772, une lettre on ne peut plus élogieuse.

Vous prêtez, lui disait-il, de belles ailes à ce Mercure, qui n’était pas même galant du temps de Visé, et qui devient, grâce à vos soins, un monument de goût, de raison et de génie. Votre dissertation sur l’ode me paraît un des meilleurs ouvrages que nous ayons. Vous donnez le précepte et l’exemple. C’est ce que j’avais conseillé, il y a longtemps, aux journalistes[52] ; mais peut-on conseiller d’avoir du talent ?… Vous soutenez votre rôle bien noblement. Vous éclairez vos ennemis en triomphant d’eux ; vous ressemblez et ces braves généraux qui traitent leurs prisonniers avec politesse, et qui leur font faire grande chère. — Il faut avouer que la plupart des querelles littéraires sont l’opprobre d’une nation. — C’est une chose plaisante à considérer que tous ces bas satiriques qui osent avoir de l’orgueil… Vous avez grande raison de ne pas baisser les yeux vers de tels objets. Mais ne vous lassez pas de combattre en faveur du bon goût, avancez hardiment dans cette épineuse carrière des lettres où vous avez remporté plus d’une victoire en plus d’un genre. Vous savez que les serpents sont sur la route, mais qu’au bout est le temple de la gloire. Ce n’est point l’amitié qui m’a dicté cette lettre, c’est la vérité ; mais j’avoue que mon amitié pour vous a beaucoup augmenté avec votre mérite, et avec les malheureux efforts qu’on a faits pour étouffer le mérite qu’on devait encourager[53].

La Harpe répondit par une longue lettre, qui mérite, à divers titres, de figurer dans cette histoire.

Rien ne fait plus d’honneur au Mercure que l’intérêt que vous voulez bien y prendre. Il serait à souhaiter que cet exemple engageât les gens de lettres les plus distingués à concourir à la perfection d’un ouvrage d’autant plus intéressant pour eux que c’est une espèce de patrimoine littéraire où tous ont également des droits. Le Mercure est encore, malgré tout ce qui lui manque, le plus varié et le plus utile des ouvrages périodiques. J’avoue qu’on a porté jusqu’à l’excès l’abus de cette espèce d’ouvrages aujourd’hui trop multipliés ; ce qui, dans son origine, était destiné à instruire le public, est employé trop souvent à le tromper. Je sais bien que le nombre des journaux a dû croître avec l’étendue de nos connaissances et les objets de notre curiosité. Il n’est pas possible qu’un seul ouvrage et un seul auteur puissent suffire à les analyser, et pour décider qu’un homme est à peu près un sot, c’en serait assez de savoir qu’il se charge de prononcer magistralement tous les huit jours, non seulement sur les travaux de la littérature et des arts, depuis la tragédie jusqu’à la satire et depuis la physique jusqu’à la gravure, mais même sur le mérite personnel de tous les écrivains et de tous les artistes, et sur ce qu’ils sont capables de faire ou de ne pas faire dans tout le cours de leur vie. Je conviens qu’il a fallu que les auteurs qui se chargent de mettre les provinces au courant des nouveautés dont la capitale est le centre repartageassent les différents objets sur lesquels s’exercent les sciences et les arts. Plusieurs de ces journaux n’ont point dégénère de leur première institution. Ceux de Basnage, de Bernard, de Bayle, étaient des dissertations aussi travaillées d’instructives sur des ouvrages de littérature grave, d’érudition et de philosophie. Loin d’être destinés à amuser les oisifs ignorants, ils étaient faits pour occuper les hommes instruits. Le Journal des Savants leur a succédé, et son titre n’est point un mensonge ; il est, en effet, rédigé par des savants respectables, sous les yeux du chef de la justice. Il ne s’est point écarté de son but. La littérature agréable et d’imagination y tient peu de place, et cette place est très-bien remplie par un homme de lettres qui a autant d’honnêteté que de goût, et qui est aujourd’hui un de vos confrères à l’Académie.

Nous avons eu pendant quelque temps une Gazette littéraire que nous honoriez de votre correspondance, et qui avait le mérite de vous faire connaître ce que la littérature des peuples étrangers a de plus intéressant et de plus curieux. Ce journal utile et important, qui demandait beaucoup de connaissances et de lumières de la part des rédacteurs, et beaucoup de secours de la part du gouvernement, nous a fourni huit volumes qui forment une collection précieuse à beaucoup d’égards, et doivent faire honneur au goût et aux talents des deux hommes de lettres à qui l’on en est redevable.

Quant au Mercure, il a été de tout temps le dépôt de toutes les espèces de nouveautés que la capitale peut transmettre aux provinces. Il est susceptible de tous les tous et de tous les objets. Il a été souvent entre les mains de gens de lettres d’un vrai mérite, et on doit lui rendre cette justice qu’il n’y a peut-être point d’exemple, depuis le commencement de ce siècle, qu’aucun écrivain d’un talent reconnu n’ait été maltraité, ni qu’on ait jamais manqué à la décence et aux égards envers ceux qu’on y a critiqués.

Ces égards si indispensables n’ont pas toujours été observés dans d’autres journaux. C’est que malheureusement les auteurs de ces journaux n’étaient pas de véritables gens de lettres, et c’est là un très-grand abus, qui peut-être est la source de tous les autres. Il serait à souhaiter que tous les écrivains n’eussent pour juges de ce genre que des confrères avoués, qui aient fait preuve de talent et jouissent d’une réputation méritée, qui, se devant quelque chose à eux-mêmes, n’oublient jamais ce qu’on doit aux autres et puissent craindre de compromettre leur jugement et leur considération. Mais à quoi faudrait-il s’attendre si par malheur on était jugé par des hommes qui n’auraient rien à perdre, et qui, ne pouvant pas se faire un état de la culture des lettres, qui n’est pas à la portée de tout le monde, auraient recours à la misérable ressource de se faire satiriques en prose, ce qui est à la fois le plus facile et le dernier de tous les métiers. On ne peut pas se dissimuler combien toute la bonne compagnie de Paris et des provinces, et cette foule d’hommes éclairés dont la France est remplie, combien cette classe distinguée pour qui surtout l’on devrait écrire, est fatiguée de tant de rapsodies périodiques, où l’on n’apprend jamais rien, si ce n’est à mépriser les auteurs de tant d’adulations et de satires également dégoûtantes, de toutes ces compilations mensuelles ou hebdomadaires qui diffèrent par le titre et se ressemblent par l’ennui, enfin de tant d’écrivains sans esprit qui rendent compte de l’esprit des autres. C’est ce dégoût même qui a contribué peut-être à procurer un accueil plus favorable à quelques fragments d’une meilleure littérature qui ont été séparés de la foule, et qui ont attiré les regards des connaisseurs.

Vous avez paru satisfait, Monsieur, ainsi que le public, des morceaux de critique que j’ai hasardés, de temps en temps, dans le Mercure, et auxquels je suis loin d’attacher de l’importance. S’ils ont eu quelque succès, je crois en être redevable aux principes que j’ai suivis, et dont j’aime à vous rendre compte.

J’ai toujours cru qu’un critique honnête ne devait jamais avoir d’autre but que d’instruire. S’il veut offenser et humilier, il est odieux ; s’il veut flatter, il est insipide ; s’il veut tromper, il est vil ; s’il réunit ces trois vices, il est infâme.

Quand les intentions sont pures, le style est décent. Ils mentiraient ceux qui, en écrivant des grossièretés et des injures, se diraient animés du zèle de la vérité.

Vous avez à parler ou d’un écrivain supérieur, ou d’un homme médiocre, ou d’un homme sans talent qui écrit par manie ou par besoin : vous devez au premier du respect, à l’autre des égards, au dernier de l’indulgence.

S’il est question d’un ouvrage excellent, d’un bon ouvrage, plus vous mêlerez d’observations aux louanges, plus vous éclairerez le lecteur et servirez le bon goût, sans blesser l’auteur. Le ton de l’admiration vraie se fera sentir jusque dans vos censures, et l’homme supérieur vous permet tout, dès que vous l’avez mis à sa place.

Si l’ouvrage et l’auteur sont médiocres, votre tâche devient plus difficile. Vous avez affaire à un amour-propre tremblant, à une conscience alarmée. Si vous ne lui accordez de mérite que ce qu’il en a, il sera mécontent. Votre devoir n’est pas de le contenter ; mais de faire en sorte qu’il n’ait pas droit de se plaindre. Le public et la vérité méritent plus de respect que lui, et rien n’est si funeste que les encouragements donnés au mauvais goût. Servez-vous de ce qu’il y aura de bon dans l’ouvrage pour éclairer l’auteur sur ce qu’il y a de mauvais. S’il est susceptible d’émulation et de progrès, il en profitera, sans peut-être vous aimer d’avantage s’il ne voit rien au-delà de ce qu’il a fait, il se plaindra tout seul.

Enfin, s’il s’agit d’une de ces productions dont la foule est innombrable, et que cent cinquante ans de lumières font naître avec une facilité si malheureuse, comme la chaleur fait éclore les insectes, il n’y a qu’une ressource. Peut-être y a-t-il deux bonnes pages dans un volume ; tâchez de les trouver, et citez-les sans parler du reste. Si rien n’est digne des regards du lecteur, alors n’en parlez pas, à moins que ce ne soit une matière à des réflexions utiles au goût. Mais, en général, toutes les fois qu’il n’y a rien à louer, le meilleur est de garder le silence. La louange est la partie douce et consolante de la pénible fonction de juger.

La plaisanterie est une autre partie bien délicate. Il ne faut se la permettre que contre ceux qui ont voulu offenser. La plaisanterie est la vengeance de la supériorité, et la punition du scandale littéraire.

Si l’on répond à vos censures, et que l’adversaire et l’ouvrage méritent une réplique, une discussion approfondie, une question traitée avec politesse honore les parties contondantes. Si l’on descend aux injures, laissez la haine se débattre contre le mépris.

Peut-être aurez-vous à parler d’un homme connu pour votre ennemi. Gardez que personne loue plus franchement que vous tout ce qu’il aura de louable, et n’épuisez pas la critique sur ce qui sera répréhensible. Qu’il soit bien évident que vous ne vous servez pas de tous vos avantages. Vous seul n’avez pas le droit d’être le plus sévère de ses lecteurs.

Il arrive quelquefois qu’un critique annonce, dès les premières lignes, une haine emportée, et prononce ensuite du ton d’un juge après avoir déclamé du ton d’un ennemi. C’est l’aveuglement d’une passion furieuse, qui, pourvu qu’elle s’exhale, ne se soucie pas d’en imposer.

Vous donnez, Monsieur, des leçons bien sages et bien éloquentes à ceux qui s’exposent à devenir, par état et par caractère, les ennemis de tous les talents, de tous les succès, de toutes les réputations. Vous vous êtes souvent élevé, dans votre juste indignation, contre ces organes de l’envie, de la haine et de l’injustice. Mais n’avez-vous jamais été tenté de les plaindre ? Ah ! Monsieur, qu’il y a loin du plaisir d’admirer, de sentir le génie, au malheur de le haïr ! Quel sort de s’être condamné à détester tout ce que les autres hommes aiment et révèrent, de trouver sa punition partout où les autres trouvent une jouissance, de ne pouvoir prononcer qu’avec fureur des noms que l’on prononce partout avec enthousiasme, de poursuivre toujours de si loin des hommes qui s’avancent à pas de géant dans la carrière de la gloire, et de combattre avec une voix faible et impuissante la renommée, qui répond avec ses cent voix ? Convenez, Monsieur, que Gravina a eu bien raison de dire que l’envieux n’est jamais libre, mais qu’il est l’esclave du génie, qui le traine partout sur ses pas.

Vous daignez me parler, Monsieur, des obstacles et des chagrins de toute espèce que mes ennemis m’ont suscités. Il est vrai qu’ils m’ont poursuivi avec un acharnement qui ne s’est pas démenti, depuis Warvic jusqu’à l’Éloge de Fénelon. Je sais qu’ils se flattaient de parvenir à me décourager entièrement, et qu’ils s’en sont même vantés. Mais si tel était leur dessein, ils ont bien mal réussi. Leurs emportements et leurs excès n’ont servi qu’à intéresser en ma faveur ce public honnête et impartial qui s’indigne de la persécution et de l’injustice. Ce public a été révolté du projet si odieux et si manifeste d’étouffer un jeune homme qui n’opposait à la fureur de ses ennemis qu’une conduite irréprochable, le courage, le travail, et des ouvrages où les âmes bien nées aiment à retrouver leurs sentiments et leurs principes. Il m’a pardonné quelques productions précipitées qui échappent à la première effervescence de la jeunesse, en faveur des efforts qu’il m’a vu faire pour lui offrir des écrits mieux conçus et plus travaillés. Enfin, accueilli dès mes premiers pas par tout ce que la nation a de plus illustre dans tous les genres, honoré du suffrage public des principaux membres de l’Académie et de la littérature, honoré surtout du vôtre et de votre amitié constante je marche avec fermeté dans cette pénible route où l’on me préparait tant d’écueils. Votre voix m’y soutient encore. Puisse-telle s’y faire entendre longtemps ! Puisse le Sophocle des Français finir comme le Sophocle des Grecs, par un chef-d’œuvre et finir plus tard que lui !


appendice


Les Gens de lettres et le Lieutenant de police.


Nous avons vu le directeur de la librairie assiégé par les gens de lettres, et fort empêché souvent de pacifier tous ces amours-propres insurgés. Cette intervention du magistrat dans les querelles littéraires est bien faite pour nous surprendre aujourd’hui ; mais elle semble encore plus étrange quand ce magistrat est le lieutenant de police, et que son intervention est provoquée par les écrivains eux-mêmes. Manuel a trouvé sur ce sujet, dans les archives de la police, les révélations les plus curieuses ; nous le laisserons nous les raconter dans son langage pittoresque, que nous ne ferons qu’abréger.

Le chef-d’œuvre des lieutenants de police, dit-il, c’était la foi aveugle des citoyens, qui les croyaient capables de tout voir, de tout entendre, de tout juger. Leur cabinet passait pour un tribunal ; leurs avis étaient des sentences ; leurs ordres, des décrets. C’est que nos lois étaient si mauvaises, qu’on aimait à penser qu’ils étaient meilleurs qu’elles.

Croirait-on que ce sont les hommes de lettres qui ont le plus craint la verge de la police, eux qui auraient dû, les premiers, apprendre à l’école de la raison qu’il n’y a qu’un maître sur la terre, comme il n’y en a qu’un au ciel, la loi et Dieu. Avaient-ils des grâces à obtenir, des plaintes à faire, des réparations à exiger, c’était monseigneur, qu’ils appelaient pourtant monsieur, qui était leur confident et l’arbitre de tous les amours-propres. Si Fréron jetait un peu d’encre sur le marquis de Ximenès, le marquis de Ximenès, au lieu d’en jeter beaucoup sur Fréron, adressait une épître à M. de Sartines[54] :

Depuis que j’ai eu le bonheur de vous connaître, Monsieur, j’ai toujours éprouvé vos bontés, et je ne les ai jamais implorées pour moi. L’occasion se présente de les réclamer pour moi-même, et j’espère que vous ne confondrez pas mes justes plaintes avec celles que votre place vous oblige d’entendre tous les jours. L’honneur est la seule règle que je doive respecter, et c’est lui seul qui me force à me plaindre à vous de l’impudence punissable de ce misérable Fréron, dont je me croirais assez vengé par le mépris si les personnes avec lesquelles mon état m’accoutume à vivre portaient de cet odieux fripier d’écrits le même jugement que moi. Je vous fais passer les personnalités que cet insolent ex-jésuite se permet contre moi, qui n’ai rien écrit que sous votre protection, et sans aucune espérance que celle de rendre justice aux talents qui ont mérité cette année, au Théâtre-Français, les applaudissements du public. Vous jugerez, Monsieur, s’il est convenable de laisser avilir les lettres jusqu’au point de permettre qu’on insulte impunément un homme comme moi pour avoir écrit deux pages qui sont le résultat du jugement public.

Si vous ne réprimez pas de pareilles licences, c’est vouloir interdire aux gens qui pensent la liberté d’écrire, ou exiger que tout homme qui écrira renonce aux principes de l’honneur, qui n’endure point d’affronts.

Voilà, cependant, Monsieur, les conséquences funestes qu’entraîne la protection dont jouit, à je ne sais quel titre, l’auteur détesté de l’Année littéraire. Quand j’ose vous demander justice contre lui, je vous supplie de croire qu’il m’en coûte beaucoup, et, si je me respectais moins, je n’aurais pas besoin d’appui pour me satisfaire.

Ce serait donc, Monsieur, me déclarer bien indigne de cette bonté dont j’ai reçu tant de preuves de votre part que de suspendre le châtiment qu’a mérité le sieur Fréron en osant m’insulter. Quant au genre de châtiment, soyez-en l’unique arbitre. Le plus léger me suffira, pourvu qu’il sache bien que c’est moi qui le sollicite, non pour moi, qu’il ne peut blesser, mais pour mon honneur, qui m’impose la loi de paraître sensible à des affronts seulement médités.

À ces accès de rage, on imaginerait que Fréron a mordu le marquis de Ximenès, et c’est tout au plus une mouche qui l’a piqué. Voici le dard : « Je ne sais quel est celui à qui M. Augers, dans le discours de clôture à la Comédie-Française, a prêté son organe ; mais je lui conseille de garder l’anonyme le plus rigoureux et de chérir son obscurité. »

Fréron n’en fut pas moins mandé à la barre du magistrat, qui, pour cette fois, fronçant le sourcil de Jupin, ne lui montra que les clefs de Vincennes.

On gâte les beaux esprits comme les jolies femmes. Dès le moment qu’il fut défendu de dire au marquis de Ximenès qu’il était un sot, il ne put plus se passer d’encens, et de si loin qu’il apercevait la critique, vite il se sauvait à la police. On le trouva, le 25 avril 1786, sous le manteau de M. de Crosne, à qui il disait :

Votre réputation, Monsieur, et la sagesse circonspecte qui caractérise votre administration, m’ont fait penser que vous étiez du nombre des magistrats respectables qui aiment mieux prévenir tout genre de fautes que d’avoir à punir. J’ai lieu de croire que le Journal de Paris prépare une critique amère de mon épître en vers adressée à M. de Rivarol, et publiée avec votre approbation et celle de M. le garde des sceaux. Cette critique est encore chez l’imprimeur Quillau ; et je vous serais très-obligé d’ordonner qu’elle ne soit point publiée sans de nouveaux ordres de votre part. Vous avez été témoin et juge de la circonspection avec laquelle je me suis permis de censurer des ouvrages livrés au public, et de la précaution que j’ai prise de ne nommer aucun auteur vivant. Cela seul semble mériter que vous arrêtiez la plume des journalistes, qui pourraient être moins polis et plus injustes que je ne l’ai été envers leurs protégés.

Ce n’était point assez de se venger ; il avait le même courage à se battre pour les autres. En 1785, il avait déjà tiré la plume pour son ami de Bagnol :

Monsieur, si vous avez le loisir de lire le Mercure, vous aurez vu avec quelle irrévérence M. Garat se permet de parler du discours couronné à Berlin. M. Thibaut, l’un des membres de cette académie les plus distingués, dans laquelle M. le comte de Rivarol est admis, et qui est maintenant à Paris, en est un peu scandalisé. Je crois qu’il est de votre justice d’ordonner que la satisfaction soit égale à l’injure.

M. le lieutenant général, après avoir ouï toutes les parties, fit mettre toutes les plumes dans l’écritoire.

Il paraît que c’est le malheur de tous les hommes de qualité d’avoir l’épiderme sensible, même en Suisse. Deux mauvais vers du Mercure ont plus tourmenté le baron de Besenval que la prison de Brie-Comte-Robert et tout le procès du Châtelet. Le sphinx Lacombe avait parlé, dans une énigme,

D’un Bezenval qui, d’ancienne merveille,
Avec un front d’airain vous fatigue l’oreille.

Le commandant des sept provinces se croit offensé, et, tout en craignant de dérober au magistrat des moments si utiles au bonheur de tant de gens, il ne lui écrit pas moins :

Ce qui me semble faire beaucoup de bruit, c’est la négligence ou l’impertinence des éditeurs du journal et des censeurs d’y laisser imprimer un nom connu, quoique M. de La Combe m’a dit qu’il ne connaissait pas le mien : comme il est en plusieurs endroits de l’Almanach, l’excuse est mauvaise, et si j’ai paru m’en contenter, c’est que j’ai cinquante ans. Les sentiments que je vous ai voués m’engagent à vous avertir que sans cesse on me demande quelle punition vous avez infligée à ces messieurs : à quoi je réponds qu’on peut s’en rapporter à vous. Vous sentez bien que ceci est la cause de tout le monde, et que chacun désire être à l’abri ; et l’on ne peut disconvenir que chacun n’ait raison.

Le censeur Louvel eut beaucoup de peine à faire entendre au héros de Soleure que Bezenval avec un z est moins Besenval avec une s, que Molé du théâtre n’est Molé du parlement, que Dupuis de la Comédie n’est Dupuis de l’Académie. Une seule raison le désarma, parce qu’elle est sans réplique. « La scène se passe dans un café ; or, on sait qu’un lieutenant général des armées du roi, un homme titré, un officier décoré comme l’est M. le baron, ne se confond point dans une pareille foule ; ou si par hasard il daignait y paraître, toujours ne pourrait-on pas, avec quelque vraisemblance, le soupçonner d’y porter un ton qui ne serait ni de sa naissance ni de son rang. »

M. Louvel eut sa grâce : M. le baron de Besenval sera toujours un grand homme dans l’Almanach royal et au Châtelet, en dépit de cette grande dame qui prétendait qu’il n’était bon qu’a être suisse à la porte de Cythère.

Ce n’était pas seulement M. Louvel qui se servait de paroles de soie devant les grands. Quand on pense que M. Palissot, lui qui a eu le courage de juger les vivants comme les morts, disait à un Sartines, pour lui faire passer sa Dunciade : « J’ai loué le roi, M. le duc de Choiseul et d’autres personnes en place, qui sont, comme vous, l’élite de la nation. » Et il ajoutait : « Il y eut une plainte commencée au Parlement contre Despréaux ; mais alors les Lamoignon, les Caumartin, les Bignon, les Termes, les Daguesseau, existaient. En vain la sottise essaye de se faire un rempart de leur autorité. Je me flatte que ses entreprises n’échoueront pas moins tant que la France conservera des hommes tels que vous et M. de Maupeou. » S’il fallait faire tous ces compliments-là pour avoir la permission de trouver des vers mauvais, il me semble qu’il devait moins en coûter au pape d’Argenteuil de louer les Trublet et les Durozoi qu’un lieutenant de police qui traitait les Muses comme des filles.

N’est-il pas étonnant de voir les gens de lettres, accoutumés pourtant aux sifflements de l’envie, occuper ainsi le lieutenant de police des coups d’épingles qu’ils se donnaient, et celui qui les enfonçait le plus, le Lucien de la Lorraine, être le premier à se plaindre d’un journaliste qui n’était pas malin :

Monsieur, je vous dois mille remerciements pour la bonté avec laquelle vous voulez bien vous prêter à faire, en ma faveur, un acte de justice. J’ai l’honneur de vous envoyer la réponse que j’ai cru devoir faire à M. l’abbé Remi, qui ne devait pas se permettre de traiter, dans le Mercure de France, d’ouvrage scandaleux, une comédie représentée de l’aveu du gouvernement, et qui n’a paru qu’après avoir subi toutes les formes prescrites par les lois. J’ai ouï dire que cet abbé, qui me persécute sans qu’il ait jamais eu à se plaindre de moi, avait été persécuté lui-même à l’occasion d’un éloge du chancelier de l’Hôpital. Ce serait pour lui une raison d’avoir le plus grand ménagement pour tout le monde.

Il m’est permis, Monsieur, d’être sensible aux calomnies qui se renouvellent sans cesse contre mes ouvrages. Ce sont elles qui m’ont confiné dans ma retraite, et qui m’ont écarté jusqu’à présent de toutes les grâces littéraires. Puisque vous voulez bien être touché de cette injustice et vous occuper même de la réparer, c’est remplir en quelque sorte vos vues bienfaisantes que de me permettre de me justifier. Je vous supplie donc, Monsieur, de vouloir bien donner ordre au sieur Panckoucke d’insérer cette réponse dans le Mercure, et surtout de ne pas se permettre de l’altérer. J’en ai pesé avec soin toutes les expressions ; j’ai eu le ménagement de ne pas même soulever le masque de l’abbé Remi, et j’ose me flatter que vous la trouverez aussi modérée qu’elle pouvait l’être.

Je vous demande encore d’exiger qu’elle paraisse samedi 26 ; ce qui sera très-aisé, si vous voulez bien ne pas l’éloigner de votre vue ; et la faire passer sur-le-champ au sieur Panckoucke, avec un ordre précis. Vous sentez que plus l’attaque commencerait à vieillir, plus une réponse perdrait de son effet.

Ce n’était pas la peine de se retirer à Argenteuil pour n’être pas plus philosophe.

Le lendemain, c’est le marquis de Bièvre qui se plaint d’être dépouillé au profit de Palissot :

J’apprends à l’instant qu’il doit paraître demain dans le Mercure une pièce de vers adressée à M. Palissot pour le prier de ne plus garder l’anonyme. Cette pièce paraîtra sous le nom du vicomte de ....., et elle est du chevalier de Fargès. C’est M. de Saint-Ange qui a le détail des pièces fugitives qui paraissent dans ce journal. À la seconde représentation, il soutenait, que la pièce était de Palissot, et un de mes amis lui a fermé la bouche. Ainsi, il ne peut ignorer que j’en suis l’auteur. De plus, j’ai consigné ma déclaration dans le Journal de Paris. Ainsi, je ne pourrais considérer cette pièce que comme un démenti public. C’est une petite intrigue sourde des prétendants de l’Académie. J’ose vous prier de vouloir bien arrêter cette honteuse cabale dans sa naissance, et de prévenir les suites qui en pourraient résulter. Je me flatte que vous ne refuserez pas d’ajouter cette marque de bonté à celles que j’ai reçues de vous. C’est M. de Saint-Ange seul qui est coupable de cet excès. M. Imbert voulait faire mettre un carton ; il est encore temps, car il m’est arrivé d’en faire mettre un, du soir au lendemain, pour corriger un article insolent où on rendait compte de la première folie que j’ai fait imprimer.

En vérité, il faut avoir le talent d’Éole pour contenir tous les amours-propres littéraires. Se mettre en colère parce que le public, à qui on se cache, ne devine pas tout de suite que le Séducteur est de celui qui n’avait encore fait que des calembours ! Et pour changer l’adresse d’un compliment, exiger qu’un journal de 4 feuilles, tiré à 8000 et huit jours devance, subisse en une nuit 8,000 cartons ! On peut donc avoir beaucoup d’esprit et peu de sens commun.


Je ne sais ce dont on accusait d’Arnaud Baculard ; mais ses plaintes, ses exclamations, et tous ses points, feraient croire qu’il était accusé d’un de ces crimes qui font reculer le soleil.

Monsieur, daignez recevoir un hommage qui vous est dû à tant de titres. Je vous prie de ne pas oublier que ma vie est conforme à mes écrits, et, en conséquence, j’implore votre justice contre ce scélérat obscur de Boyer, qui m’a diffamé dans la Gazette d’ Utrecht du 7 juin. Je vous en conjure : si vous me refusiez ce que l’humanité, même outragée, exige, considérez à quelle extrémité vous me réduiriez. J’ai l’honneur d’être gentilhomme et attaché à monseigneur le comte d’Artois. Je porte aussi mes plaintes à M. de Vergennes. J’irai me jeter aux pieds du roi, s’il le faut… Ce 15 juillet 1785.

Et dans la lettre de M. de Vergennes du 29 :

Ce n’est point ce Boyer, qui, en effet, est un ouvrier de gazette. Ce scélérat est un nommé Fouilhoux, mauvais sujet, etc. Il ne suffit pas que sa rétractation soit consignée dans les papiers publics. Je me flatte que votre équité si connue plongera, pour quelque temps, ce monstre dans une prison infamante : c’est un assassin moral… On lit en Allemagne, en Angleterre, partout, ces horreurs, qui ont des ailes. Encore une fois, ce n’est point le gentilhomme, l’homme de lettres attaché à monseigneur le comte d’Artois en qualité de son secrétaire, c’est l’homme dépouillé de tous les vains alentours, qui embrasse vos genoux, etc.

Croirait-on que c’est là un de ces précepteurs du monde qui, magistrats suppléants, devaient prévoir, et par leurs exemples comme par leurs écrits, hâter le règne des lois ?


Les plus philosophes ne savaient pas se défendre de cette étrange faiblesse.

On attendait avec grande impatience la préface du Mariage de Figaro. Beaucoup de gens y étaient attaqués, disait-on, avec assez peu de ménagement. L’abbé Aubert, des Petites Affiches, était appelé l’abbé Basile. Suard, pour un petit soufflet donné à Figaro en pleine Académie le jour de la réception de M. de Montesquiou, se trouvait désigné par ces mots : « Un homme de bien à qui il n’a manqué qu’un peu d’esprit pour être un écrivain médiocre » ; et en note rayée au bas de la page : « Un frère Chapeau littéraire ; mes amis ont exigé le sacrifice de cette expression, et ce mot n’existe plus, comme on le voit bien. » En ayant été instruit, Suard écrivit aussitôt à M. Le Noir :

J’ai eu connaissance d’un paragraphe que M. Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais m’a consacré dans la préface de son Figaro, et j’y ai trouvé son exactitude accoutumée.

Il dit…

J’espère de la bienveillance et de la justice de M. le lieutenant général de police qu’il voudra bien communiquer mes observations à M. de Beaumarchais, et exiger de lui qu’en me faisant l’honneur de citer mes paroles, il ne me fasse dire que ce que j’ai dit[55].

Enfin on ne voyait dans les bureaux de MM. Martin et Cauchy que des muses qui se battaient tous les jours comme des harengères. Combien de fois M. Laus de Boissy ne réclama-t-il pas contre M. Masson de Morvillier !

Voudriez-vous l’envoyer chercher et lui faire défense de rien imprimer contre moi, soit sous mon nom véritable, soit sous la dénomination injurieuse de Bos de Poissy. Il est indécent et peut-être punissable de jeter du ridicule sur un homme qui remplit des fonctions graves, nobles, et intéressantes à l’ordre public.

Toutes ces plaintes, toutes ces confidences, ne servaient souvent qu’à amuser les bureaux. Une de ces terribles coquilles, comme s’en permettent souvent les compositeurs, et quelquefois aussi les copistes, leur prêta un jour singulièrement à rire. Furieux du jugement qu’avait porté le Journal de Paris de sa tragédie des Barmécides, La Harpe avait adressé à Dussieux une lettre fulminante et pleine de menaces, qui se terminait par ces mots : « Il vous sied bien à vous de juger les productions du génie, à vous qui n’êtes connu qu’au carcan ! » Carcan était là pour Caveau. Plainte fut portée au lieutenant-criminel, et la malencontreuse lettre était déjà dans la poche d’un procureur pour valoir ce que de raison, quand on finit par s’expliquer.

Ces recours à l’autorité n’empêchaient pas les auteurs critiqués de se servir de toutes les autres armes usitées dans ces sortes de querelles ; on connaissait dès lors le droit de réponse, et on en usait largement. Nous lisons dans la Correspondance littéraire, à la date du 2 janvier 1782 :

J’ai un conseil d’ami à vous donner. Ne dites et surtout n’écrivez jamais que MM. de Piis et Barré ne sont pas très-plaisants. Le pauvre auteur de l’Année littéraire sait comme on punit un tel blasphème. Ces trois plaisants messieurs vous accableraient de mortelles lettres de plusieurs pages, où, en entassant prose, vers, citations, latin même, car ils font arme de tout, ils vous démontreraient, à vous faire périr de vapeurs, que les petits vers dont ils bouchent les trous de ces espèces de cribles où tout le fin passe, que nous nommons des journaux, sont excessivement ingénieux ; que Les Amours d’été, Les Vendangeurs ou les deux Baillis, Cassandre astrologue, Aristote amoureux, Le Bonnet magique, etc., sont des efforts de génie, d’importants services rendus à la patrie, influant merveilleusement sur le caractère national ; car (admirez la force du raisonnement) si MM. de Piis et Barré ont recours, pour égayer leurs petits drames, à de mauvaises pointes, à des jeux de mots, Panard en a bien usé dans telle pièce, voyez tel tome et telle page : recherche prodigieusement instructive ! Ce Panard, tome III, page 459, n’a-t-il pas dit :

Quand la femme se laisse choir,
C’est au mari que vient la bosse, etc., etc.

Eh ! quelles autres pointes ne s’est pas permis ce Panard ! — Si vous regimbez, on vous citera quelques platitudes échappées à Regnard, et on ajoutera à tant d’autorités l’immortel ouvrage dont le titre devrait servir d’épigraphe à tant d’autres : Ah ! que c’est bête ! Pour épargner toute cette érudition à des chansonniers et cette vigoureuse logique à des auteurs de parades, exaltez à cet égard votre âme jusqu’à cette sorte de foi qui n’admet ou n’exige aucun raisonnement, et croyez sur parole que ce sont de forts plaisants illustres que ces écrivains qui font imprimer que, lorsqu’ils auront donné le Gâteau des Rois au public, et que leurs moments seront moins précieux, ils composeront, pour confondre leurs envieux, un vaudeville sur l’air : Tout cela m’est fort indifférent… N’est-il pas disgracieux, pour de pareils personnages, que leurs rimes et leurs longues lettres figurent journellement à côté des prix des fourrages, de l’avoine, du foin, de la paille ? Mais non ; je me trompe : utile dulci,

Heureux qui peut mêler l’utile et l’agréable !

C’était surtout contre Geoffroy, rédacteur alors de l’Année littéraire, que s’exhalait la mauvaise humeur des susceptibles vaudevillistes. Piis ayant un jour décoché à son adversaire un quatrain où, plaisantant sur le nom du critique, il disait, par allusion à deux rues de Paris, que ce n’était pas Geoffroy l’Angevin, mais Geoffroy l’Anier, Geoffroy lui riposta par le suivant, qui mit cette fois les rieurs de son côté :

Oui, je suis un ânier sans doute,
Et je le prouve à coups de fouet
Que je donne à chaque baudet
Que je rencontre sur ma route.

La susceptibilité des auteurs n’est pas devenue moins grande, et l’on sait à quels excès elle se porte trop souvent. Je me rappelle, à cette occasion, avoir lu quelque part chez M. Sainte-Beuve, une anecdote qui m’a semblé bonne à raconter. La Société des gens de lettres venait de se fonder, et elle affichait d’assez étranges prétentions. Son comité paraissait disposé à se croire le représentant unique et juré de la littérature française, et tout prêt à demander compte aux profanes de leurs bons ou méchants mots et à les citer par devant lui, pour la plus grande dignité de l’ordre. Un jour, dit le spirituel causeur, il arriva au directeur de la Revue des Deux-Mondes d’être accusé d’un mot inouï : il se serait plaint, en plaisantant, d’avoir affaire à deux sortes de gens les plus indisciplinables du monde, les comédiens et les gens de lettres. Le propos eût été leste, et je ne puis croire que M. Buloz l’ait tenu. Quoi qu’il en soit, une note se trouva insérée dans deux ou trois journaux, note qui avait une tournure vraiment officielle, et qui relatait qu’à la nouvelle du propos scandaleux le comité de l’association s’était transporté chez le mauvais plaisant, pour recevoir son désaveu formel. Si ces prétentions eussent pu triompher, il n’eût plus été permis de dire que les gens de lettres sont indisciplinables ; ils eussent, au contraire, été peut-être trop disciplinés.





FIN DU SECOND VOLUME





LA


PRESSE LITTÉRAIRE


AUX XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES




Seconde période, 1730-1789




Le grand bruit qui se fit autour de l’Année littéraire n’empêcha pas une foule d’autres feuilles de faire entendre leur voix dans cette mêlée par instants si tumultueuse. C’était, au contraire, pour ces affamés de lucre ou de fumée, une raison pour crier plus fort, et chercher par toute sorte de petits moyens à attirer sur eux l’attention publique, et dans leur caisse l’argent des souscripteurs.

On connaissait déjà ces ruses du métier, ces amorces que l’on croirait inventées de nos jours. Les économistes offraient un volume en prime aux adeptes qui voudraient souscrire à leurs Éphémérides. Nous avons vu le chevalier Paulet consacrer à une œuvre patriotique le produit du Journal des Sciences et des Beaux-Arts ; nous rencontrerons bientôt d’autres exemples du savoir-faire des Journalistes du XVIIIe siècle.

Il était assez facile d’obtenir un privilége ; il suffisait quelquefois de payer le tribut dû au Journal des Savants ; mais assez souvent aussi l’on imposait aux impétrants un chiffre plus ou moins élevé de pensions à servir à diverses personnes, et principalement aux gens de lettres. L'Année littéraire, par exemple, en était grevée pour une sommé de 5,000 francs.

Les journaux venant des pays voisins, ou imprimés à Paris sous une rubrique étrangère, versaient dans la caisse du ministère des affaires étrangères un droit annuel, qui variait suivant mille considérations. Nous verrons le Journal de Politique et de Littérature payer jusqu’à 22,000 fr. par an.

La durée du privilége pour les journaux demeura longtemps indéterminée. Ce ne fut qu’en 1785 qu’un arrêt du Conseil étendit aux ouvrages périodiques le règlement qui fixait à dix années le terme des priviléges. « Jusqu’ici, dit à ce sujet la Correspondance secrète, dès qu’un homme avait trouvé le titre d’un journal quelconque, c’était pour lui un fief inamovible. Il reste un pas à faire pour perfectionner la nouvelle loi : c’est de donner les journaux en forme de récompense aux gens de lettres qui se sont rendus recommandables par de bons ouvrages. Le goût, les lettres et le gouvernement gagneraient également à cet arrangement : le goût, en ce qu’un bon écrivain en a plus qu’un mauvais ; les lettres, en ce qu’elles ne seraient pas dégradées et avilies périodiquement par ces entrepreneurs de critique sans jugement, qui sont impunément injustes et partiaux, attendu qu’ils ne sont pas même retenus par la crainte salutaire du talion, n’ayant jamais rien produit qui les y expose ; enfin le gouvernement, qui trouverait un bénéfice réel à laisser une liberté décente à la critique, en assujettissant ses productions à un droit de timbre, à l’instar de ce qui se pratique en Angleterre. »

Quelquefois le privilége d’un journal était la récompense d’un service rendu à la société : ainsi, en 1786, il en était accordé un à Hoffmann, l’inventeur du polytypage, et il en profitait pour publier le Journal polytype des Sciences et des Arts. D’autres fois la concession d’un privilége était déterminée par des motifs moins avouables : ainsi nous verrons le duc de Choiseul autoriser la création d’un journal au profit d’une courtisane qu’il honorait de ses bontés.


Quoi qu’il en soit, une fois en mesure de ce côté, « pourvu qu’on ne parlât ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tînt à quelque chose, on pouvait tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. »

C’était moins le pouvoir, nous avons déjà eu occasion de le dire, qui se montrait ombrageux, que les particuliers et quelques corps constitués. Nous avons vu, par exemple, jusqu’à quel point l’Académie poussait la susceptibilité : elle n’entendait pas que de misérables folliculaires s’occupassent de ses affaires, elle ne souffrait pas qu’ils manquassent de respect à l’un quelconque de ses membres. Et comme elle ne réussissait pas à faire taire les mauvais plaisants, elle avait imaginé un singulier moyen d’en avoir raison. Elle intrigua pour qu’on lui donnât le privilége exclusif des feuilles périodiques, sauf à elle à en accorder ensuite à qui bon lui semblerait. Voltaire fut, dit-on, l’un des plus ardents promoteurs de cette étrange entreprise, qui fort heureusement eut le sort qu’elle méritait.

Les comédiens n’étaient pas moins chatouilleux. Nous avons vu l’Année littéraire près d’être supprimée pour avoir accolé au nom d’un acteur l’épithète malsonnante de ventriloque ; nous aurons bientôt d’autres exemples de l’impatience avec laquelle ces messieurs supportaient la critique.

Les cours ni les administrations ne se montraient pas plus tolérantes. Un arrêt du Conseil, du 2 mars 1785, défendait à tous les auteurs de feuilles publiques de publier aucune lettre ou dissertation, de quelque personne que ce soit, sur les matières de législation et de jurisprudence, de même que de s’immiscer à interpréter les lois du royaume.

Le maréchal de Ségur écrivait au censeur du Journal de Paris, le 23 décembre 1786 :


J’ai lu, Monsieur, dans la feuille du Journal de Paris du 22 de ce mois, un article consacré à l’éloge de feu M. le comte de Guibert, gouverneur des Invalides, qui y a été inséré sans mon agrément. Je vous prie de vouloir bien prescrire au rédacteur de ce journal de ne rien imprimer dans ses feuilles, concernant le militaire, sans m’en avoir demandé l’approbation, et surtout de ne jamais se permettre d’imprimer mon nom en bien ou en mal. Vous le préviendrez en même temps que, s’il contrevenait à cette défense, je prendrais les ordres du roi sur sa désobéissance.


Et Suard répondait humblement :


Les propriétaires du Journal de Paris, certainement, ne seront jamais tentés de désobéir à un ministre du roi. Il n’a besoin que de signifier sa volonté sans menacer de la toute-puissance. On n’imprimera plus rien qui touche, de près ou de loin, le département de la guerre, sans avoir l’agrément du ministre. C’est ce que je prie M. de Crosne de vouloir bien assurer à M. le maréchal de Ségur.


Necker, « ne pouvant se départir du parti qu’il avait pris de n’autoriser ni permettre aucun éloge imprimé de son administration », faisait suspendre je ne sais quel journal qui s’était oublié jusqu’à insérer quatre vers en son honneur.

Mais toutes ces entraves, que d’ailleurs les journaux de quelque valeur savaient parfaitement secouer à l’occasion, sans que le gouvernement s’en émût, pour des raisons que nous avons dites ailleurs, ces chaînes dont on chargeait la presse, n’empêchaient pas que chaque jour ne vît éclore quelque feuille nouvelle.

— « La cupidité ne cesse de s’agiter pour gagner de l’argent, et, sous prétexte de travailler au bien public, des milliers d’écrivains ne travaillent en effet qu’à duper le public. On répand tous les jours le prospectus de nouveaux journaux, qu’on distribue dans le plus grand appareil, avec les vues les plus belles pour le bien du royaume et la prospérité de l’État[56]. »

— « Les journaux de toute espèce sont actuellement la grande ressource de toute la petite littérature, parce que c’est tout ce qu’il y a de plus aisé à faire. Chacun veut avoir son journal à lui. C’est comme une place forte où chaque auteur, chaque parti, fait la guerre aux autres, et ces places-là sont étrangement multipliées sur notre Parnasse. Ce ne sont sûrement pas les citadelles du bon goût[57]. »

— « Les ouvrages périodiques se multiplient sous toute sorte de formes avec un excès si fastidieux que les mieux établis, les mieux faits et ceux qu’une longue possession devrait faire préférer aux nouveaux venus, ressentent plus ou moins les effets de cette intempérie littéraire, qui tend à la ruine des lettres. La plupart de ces nouveaux écrits, ivraie de la littérature, en étouffent peu à peu le bon grain ; mais on veut essayer de tout, et, sous l’air de nouveauté, sans rien de nouveau que le titre, les plus médiocres productions trouvent des lecteurs. » (Affiche de Province, 1772.)

Querlon revient encore ailleurs sur ce bon accueil fait par le public aux écrits périodiques les plus insignifiants :

« Le goût pour les journaux, pour les feuilles, pour tout ce qu’on nomme périodiques, ne paraît point se ralentir, et, loin que la satiété dans ce genre soit assez sensible pour en arrêter la multiplication, il s’en établit de nouveaux. Il en sera peut-être un jour des journaux comme des almanachs ; ils seront à peu près aussi nombreux, et sans doute non moins utiles car que seraient aujourd’hui les lettres et les arts sans cette multitude de journaux, qui pourront à la fin égaler le nombre des livres mêmes qu’ils indiquent ! On sait qu’à présent un journal est une espèce de ferme, sujette à bien des non-valeurs, mais sur laquelle il y a toujours beaucoup d’enchères, et que, si l’on y voit quelquefois moissonner des gens qui n’y ont rien semé, la récolte trompe assez souvent l’espérance du laboureur. C’est une affaire de spéculation ou de commerce et de finance autant que de littérature. Deux raisons d’une très-grande importance nous assurent, pour le bien des lettres, la perpétuité des journaux : 1° leur utilité réelle, tant pour les écrivains qui les composent et pour leurs croupiers que pour ceux qui les impriment et qui les débitent ; 2° la nécessité de nourrir l’honorable curiosité d’un certain ordre d’amateurs, qu’il faut tenir en haleine par l’attrait de la nouveauté, et de vaincre tous les dégoûts de leur inconstance, soit par des titres imposants, soit par de nouvelles tournures qui ne changent rien au fond des journaux, puisqu’ils disent tous presque la même chose, mais qui surprennent, comme les modes, les regards du jour, et font l’effet du moment. » (Affiche de Province, 2 mars 1774.)

Dreux du Radier, dans un passage que nous aurons occasion de citer plus tard, assure également que la multitude des journaux n’en avait pas diminué le prix. « Tous, dit-il, ont été reçus avec empressement, et les moins estimables ont joui de quelque considération. »

Cela n’empêchait pas, bien entendu, qu’on ne leur décochât mainte épigramme ; j’en citerai deux que je rencontre dans mes notes :

On dit aussi que maint Cerbère,
Parmi les faiseurs de journaux,
Sur la vanité littéraire
Sait lever de petits impôts,
Et mordre et lécher à propos,
Selon les gens ou le salaire
Que chaque indulgence a son prix ;
Que, moyennant certaine somme,
Sur le Parnasse, ainsi qu’à Rome,
Tous nos péchés nous sont remis ;
Que d’Hypocrène l’eau lustrale
Ne se donne plus, mais se vend,
Et, comme toute eau minérale,
Ne rend immortel qu’en payant[58].




D’un air contrit certain folliculaire
Se confessait au bon père Pascal.
J’ai, disait-il, délateur et faussaire,
Vendu l’honneur au poids d’un vil métal ;
Ennemi né du goût et du génie,
J’armai contre eux la sottise et l’envie ;
Enfin, courbé sous le bâton fatal,
Dans le mépris j’ai consumé ma vie.
Ce qui fut bien me parut toujours mal.
J’ai… — Laisse là ce détail qui m’attriste ;
Que ne dis-tu tout d’un coup, animal,
Que ton métier fut d’être journaliste[59] !


Ajoutons enfin qu’il n’y a pour ainsi dire pas en France, au XVIIIe siècle, un écrivain de quelque célébrité qui n’ait plus ou moins collaboré à un journal. Ce n’est plus le siècle des créations originales, mais le siècle de l’érudition et de la critique, et vers sa fin, il faut bien le dire, le siècle de l’écrivaillerie. Le niveau s’étend, mais s’abaisse ; au lieu de quelques auteurs éminents, on trouve une multitude de journalistes, dont un petit nombre seulement ont quelque valeur. Les journaux littéraires se multiplient à l’infini, mais ils vont en dégénérant à mesure qu’ils se multiplient, et peu arrivent à la renommée et passent à la postérité.


On ne doit pas attendre de moi une nomenclature complète de cette multitude de petits journaux que vit naître la dernière moitié du XVIIIe siècle. Les neuf dixièmes n’eurent qu’une existence éphémère, soutenue tant bien que mal par l’attrait de la nouveauté et par quelques expédients de tout temps en usage. Et puis un grand nombre de ces feuilles, qui, d’ailleurs, n’offriraient aujourd’hui, pour la plupart, qu’un très-minime intérêt, ne sont pas arrivées jusqu’à nous ; beaucoup ne nous sont parvenues que dans un état plus ou moins incomplet ; et encore ne les connaît-on les unes et les autres que très imparfaitement.

La Bibliothèque impériale en possède évidemment le plus grand nombre, sinon absolument, du moins relativement ; mais ce qu’elle en a réellement, il est impossible, dans l’état actuel des choses, de le savoir, même d’une façon quelque peu approximative. L’œuvre si laborieuse du catalogue de cette immense collection, œuvre entreprise et poursuivie avec tant de science et de zèle par M. Tachereau et ses dignes lieutenants, n’en est pas encore là, et cette partie, jusqu’à ce que leur sagacité y ait porté la lumière, restera à peu près inabordable aux travailleurs.

Je suis cependant parvenu, à force de recherches et de patience, à réunir un faisceau d’indications suffisantes pour donner une idée de ce que fut la presse littéraire à cette époque, pour faire connaître les différents genres dans lesquels elle s’est exercée — on verra qu’il en est peu qu’elle n’ait tentés ; — et je crois n’avoir omis aucune des feuilles qui, à un titre quelconque, ont occupé l’attention des contemporains, et peuvent mériter qu’on les recherche encore aujourd’hui. Pour certaines, moins importantes, et qu’il m’aura été impossible de trouver, par les raisons que je viens de dire, je devrai me borner à donner le titre ce sera toujours une indication, dont les travailleurs pourront plus tard tirer parti.

J’ai beaucoup cité, et, j’en demande pardon à certains critiques, je citerai beaucoup encore, le plus qu’il me sera possible. J’en ai donné la raison dans ma préface. Le style, c’est l’homme, a-t-on dit ; à plus forte raison pourrait-on dire : Le style, c’est le journal. Je ne sache pas de meilleur moyen de faire connaître un journal que de le laisser parler ; les citations, en pareille matière, sont plus éloquentes que tous les commentaires.

Je dois dire encore la pensée qui a présidé au choix de ces extraits. Je les ai surtout choisis en vue de mon sujet, c’est-à-dire que j’ai cité de préférence les passages ayant trait au journalisme, à la manière dont on l’entendait, dont on le pratiquait. Le rapprochement de ces articles, rapprochement rendu facile par la table analytique, offrira un tableau très-curieux, et comme une sorte de cours de journalisme.

Volontiers encore j’ai emprunté aux journalistes et aux chroniqueurs le récit des faits intéressant l’histoire du journal : j’aurais pu, sans grand’peine, châtier, rajeunir ces narrations ; il m’a semblé préférable de leur laisser leur couleur locale, leur saveur originelle.


Ceci dit, reprenons notre route. Il nous faut revenir assez loin sur nos pas, pour retrouver quelques journalistes qui méritaient de nous arrêter, et que nous avons laissés sur le chemin, entraînés que nous avons été à la suite de Desfontaines et de Fréron, qu’il n’était pas possible de séparer.





SUITE DES JOURNAUX LITTÉRAIRES




L’abbé Prévost, le Pour et Contre.


Le premier que nous rencontrions est l’abbé Prévost, cet infatigable improvisateur, dont la plume était toujours prête et pour tous les sujets. Le Nouvelliste du Parnasse venait d’être arrêté, et ne paraissait pas devoir se relever du coup qui l’avait frappé. Prévost se présenta bravement dans la lice pour le remplacer ; mais il y apportait des dispositions tout autrement conciliantes, qu’il essayait de faire comprendre dès l’abord par le choix même et le développement du titre qu’il donnait à son recueil : « Le Pour et Contre, ouvrage périodique d’un goût nouveau, dans lequel on s’explique librement sur tout ce qui peut intéresser la curiosité du public en matière de sciences, d’arts, de livres, d’auteurs, etc., sans prendre aucun parti, et sans offenser personne. Par l’auteur des Mémoires d’un Homme de qualité. » Avec cette épigraphe, prise d’Horace :

………… Incedo per ignes
Suppositos cineri doloso.


Ce n’est pas un petit embarras pour un écrivain, dit-il dans sa préface, que de prévenir le public en sa faveur, et de donner un tour assez insinuant à ses promesses pour faire souhaiter qu’il les remplisse… Ceux qui ont quelque connaissance de l’histoire littéraire de Paris, de Londres et de quelques villes de Hollande, où les sciences sont en honneur, n’ignorent pas que tout ce qu’on appelle aujourd’hui projets d’ouvrages, préfaces, avertissements, introductions, sont autant de stratagèmes que les auteurs emploient à l’envi pour se supplanter les uns les autres et pour surprendre l’estime du public…

Je me flatte que le seul titre de cette feuille périodique, et la simple exposition de ce qui doit en faire la matière, suffira pour lui servir de recommandation, surtout en France, où, depuis la malheureuse chute du N… du P… (Nouvelliste du Parnasse), on est encore à lui voir naître un successeur qui ait la hardiesse de remonter sur Pégase, et l’espérance de se tenir un peu plus ferme sur le dos de ce cheval indocile.


Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant.


Instruit par l’infortune du N…, j’en ai tiré deux fruits qui me font espérer quelque succès pour mon entreprise, et dont l’explication fera connaître au public ce qu’il doit attendre de moi :

l° Quoique les Français soient une nation libre, et que, sous l’administration présente, qui est pleine de douceur et de modération, ils jouissent de bien des avantages, j’ai compris, par ce qui est arrivé au N… du P… que cette liberté a encore des bornes. En m’efforçant là-dessus de les distinguer, pour m’y contenir avec soin, j’ai reconnu non-seulement que ces bornes sont justes, mais encore que tout ce qui est au-delà, loin de mériter le nom de liberté, n’en est qu’une fausse image, ou plutôt une véritable corruption. Je m’expliquerai par des exemples qui appartiennent à mon sujet. Il est permis en France de critiquer les ouvrages d’esprit, pourvu qu’on le fasse avec certaines mesures d’honnêteté, et sans toucher aux défauts personnels. Il est permis de raisonner, sur les affairés politiques, pourvu qu’on n’en prenne

pas droit de parler sans respect des puissances qu’on doit respecter, et d’approfondir indiscrètement ce qu’elles jugent à propos de ne pas révéler. Voilà les bornes. Or, si l’on veut examiner de bonne foi quels précipices on rencontre en allant plus loin, je suis persuadé que, parmi les nations même qui se glorifient d’une liberté sans bornes, il n’y a point de personne sensée qui ne confesse que la raison, la justice, l’honnêteté des mœurs, la religion et l’intérêt public s’accordent en faveur de la conduite qu’on tient en France. J’aurai dans la suite occasion de développer davantage cette réflexion ; mais ce que j’en puis conclure dès aujourd’hui, c’est que, si les Français sont, en effet, dans quelque contrainte à l’égard des articles que j’ai remarqués, ce n’est point à la rigueur du gouvernement qu’il faut l’attribuer, mais à l’idée juste et délicate qu’on s’est formée en France de la liberté, qui ne consiste pas, comme d’autres nations se l’imaginent, dans le pouvoir de penser ce que l’on veut et de dire ou d’écrire ouvertement ce que l’on pense mais dans celui d’exercer avec discernement et avec modération les talents qu’on a reçus pour le bien de la société dont on est membre.


Et le pacifique abbé ajoute ici en note : « La pensée de Tacite est donc fausse : Rara temporum felicitas ubi licet sentire quœ velis, et dicere quœ sentias ; pour que cette liberté fût un bonheur, il faudrait que tout le monde pensât bien. » Rendant compte ensuite du titre qu’il a choisi :


J’intitule, dit-il, cet ouvrage, le Pour et Contre, c’est-à-dire que, voulant éviter tout ce qui sent la faveur, la haine, le mépris, l’ironie même, en un mot toute ombre de partialité et de passion, voulant observer toutes les bienséances, remplir tous les devoirs et ne sortir jamais des bornes de la liberté française, je me propose de remarquer avec le même soin ce que je croirai apercevoir de bien et de mal dans chaque sujet sur lequel j’entreprendrai de m’expliquer. Si je parle d’un ouvrage d’esprit, je tâcherai d’en faire l’éloge avec la même sincérité que la critique. Si je rapporte un fait, général ou particulier, je le représenterai du bon côté aussi soigneusement que du mauvais. Si je m’arrête sur quelque point de littérature, j’exposerai ce que j’aurai pu recueillir de plus fort, aussi bien pour le soutenir que pour le combattre, et cela avec le même air d’indifférence pour l’un et l’autre sentiment, avec les mêmes égards d’honnêteté pour l’un et l’autre parti, avec la même mesure, avec le même poids, et en conservant toujours ma balance dans le même équilibre. Cette manière de traiter mes sujets comme autant de problèmes dont j’abandonnerai toujours la décision au lecteur, me paraît si propre à satisfaire tout le monde, que j’ose me promettre de ne déplaire à personne. Un auteur qui verra louer de bonne foi les meilleurs endroits de son ouvrage, autant du moins qu’on sera capable de les apercevoir, serait bien injuste s’il s’offensait, après cela, de voir critiquer honnêtement ses défauts, surtout lorsque, évitant de porter aucune décision générale sur le mérite de ses productions, on lui laissera toujours lieu de se flatter que le nombre des bonnes choses l’emporte sur celui des mauvaises.


On ne saurait être meilleur prince.


La seconde utilité, continue le bon abbé, que j’ai tirée de l’exemple d’autrui, est de m’affermir dans la haine de tous les démêlés personnels, et par conséquent de fermer l’entrée de ce petit ouvrage à tout ce qui peut venir d’une si mauvaise source. Aussi je déclare qu’on ne me verra jamais prendre ici les armes ni pour attaquer, ni pour me défendre ; et quand il pourrait arriver que j’eusse quelques plaintes à porter au tribunal du public, ce ne serait point ici que je permettrais à mon ressentiment de s’exhaler…


Pour ce qui est de son plan, Prévost se propose de s’exercer sur les sujets suivants. 1° l’état des sciences et des arts ; 2° les ouvrages nouveaux, dans quelque genre que ce soit, mais plus ordinairement les ouvrages de littérature, tant français que latins, anglais, italiens et espagnols ; 3° les journaux et autres mémoires périodiques de la république des lettres ; 4° les mœurs et les usages du siècle ; 5° les préjugés vulgaires ; 6° le caractère des hommes illustres, c’est-à-dire de ceux qui auront fait du bruit dans le monde, à quelque titre que ce soit ; 7° la comparaison des grands hommes ; 8° le caractère des dames distinguées par le mérite ; 9° les nouveaux établissements civils, militaires, littéraires, etc. ; 10° les médailles nouvelles ; 11° les faits avérés qui paraîtront surpasser le pouvoir de la nature ; 12° les inventions extraordinaires de l’art. Et ce qui sera tout-à-fait particulier à sa feuille, il promet d’y insérer chaque fois quelque particularité intéressante touchant le génie des Anglais, les curiosités de Londres et des autres parties de la Grande-Bretagne, les progrès qu’on y fait tous les jours dans les sciences et les arts, et de traduire même quelquefois les plus belles scènes de leurs pièces de théâtre. Enfin, recevant régulièrement de Londres toutes les feuilles périodiques. qui sont comprises sous le nom de News Papers, il en tirera, pour enrichir la sienne, tout ce qu’il pourra rendre propre à l’usage de la France.

Le Pour et Contre demeura consciencieusement fidèle à son titre, dit M. Sainte-Beuve[60] . Il ressemble pour la forme aux journaux anglais d’Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et de soigné, mais bien du sens, de l’instruction solide et de la candeur. On y trouve une foule d’anecdotes du jour, de faits singuliers, véritables ébauches et matériaux de roman. La littérature anglaise y est jugée fort au long, dans la personne des plus célèbres écrivains ; on y lit des notices détaillées sur Roscommon, Rochester, Dennys, Vicherley, Savage, des analyses intelligentes et copieuses de Shakspeare, une traduction du Marc-Antoine de Dryden et d’une comédie de Steele. Prévost avait étudié sur les lieux, et admirait sans réserve l’Angleterre, ses mœurs, sa politique, ses femmes et son théâtre. Les ouvrages, alors récents, de Le Sage, de madame de Tencin, de Crébillon fils, de Marivaux, sont critiqués par leur rival, à mesure qu’ils paraissent, avec une sûreté de goût qui repose toujours sur un fond de bienveillance. On sent quelle préférence secrète il accordait aux anciens, à d’Urfé, même à mademoiselle de Scudéry, et quel regret il nourrissait de ces romans étendus, de ces composés enchanteurs ; mais il n’y a trace nulle part de susceptibilité littéraire, ni de jalousie de métier. Il ne craint pas même, à l’occasion, et par une générosité aussi rare alors qu’aujourd’hui, de citer avantageusement, par leur nom, les journaux ses confrères, le Mercure de France, le Verdun. Une ou deux fois Prévost fut appelé sur le terrain de la défense personnelle, et il s’en tira toujours avec dignité et mesure. Attaqué par un Jésuite du Journal de Trévoux au sujet d’un article sur Ramsay, il répliqua si décemment que les Jésuites sentirent leur tort et désavouèrent cette première sortie. Il releva avec plus de verdeur les calomnies de l’abbé Langlet-Dufresnoy ; mais sa justification morale l’exigeait, et l’on doit à cette nécessité heureuse d’intéressantes explications sur les événements de sa vie. Nous nous bornerons à une citation qui peint bien l’excellent homme. Langlet l’avait brutalement accusé de s’être laissé enlever par une belle. Prévost répondit que ces enlèvements n’allaient qu’aux Médor et aux Renaud et il exposa, en manière de réfutation, le portrait suivant, tracé de lui par lui-même :


Ce Médor si chéri des belles est un homme de trente-sept à trente-huit ans, qui porte sur son visage et dans son humeur les traces de ses anciens chagrins, qui passe quelquefois des semaines entières dans son cabinet, et qui emploie tous les jours sept ou huit heures à l’étude, qui cherche rarement les occasions de se réjouir, qui résiste même à celles qui lui sont offertes, et qui préfère une heure d’entretien avec un ami de bon sens à tout ce qu’on appelle plaisirs du monde et passe-temps agréables ; civil d’ailleurs, par l’effet d’une excellente éducation, mais peu galant ; d’une humeur douce, mais mélancolique ; sobre enfin et réglé dans sa conduite. Je me suis peint fidèlement, sans examiner si le portrait flatte mon amour-propre ou s’il le blesse.


Cette débonnaireté de l’abbé Prévost lui fit trouver grâce auprès des philosophes. Delisle de Sales voit dans sa feuille périodique la quintessence du Journal des Savants, auquel elle tenait par ses principes et par son style ; un petit monument littéraire, qui empêcha quelques moments, s’il faut en croire Voltaire, les ennemis du goût, d’introduire l’abomination de la désolation dans le sanctuaire ; le Pour et Contre lui semble, en un mot, par sa composition ou simplement par son titre, le modèle des bons journaux du temps.

« En effet, écrit-il, c’est en disant le pour et le contre sur tout ouvrage qui sollicite nos regards, en justifiant l’éloge par la critique et la critique par l’éloge, en se faisant pour ainsi dire l’avocat du diable dans la canonisation des nouveaux saints, qu’on pouvait se flatter d’annoncer les jugements de la postérité sans être dédit par elle. L’abbé Prévost, à cet égard, a été un modèle, surtout dans les quatre premiers volumes, publiés à Londres, qui renferment une sorte d’indépendance d’opinion, fruit du climat qu’il habitait, et dont, grâce à son bon esprit, personne n’eut à gémir… Cet abbé Prévost, que l’abbé Desfontaines caressa longtemps pour l’affilier à sa secte naissante, était l’antipode du journalisme, mais sans le faire soupçonner, et surtout sans le dire. Il ne pouvait soutenir l’idée d’avoir des ennemis ; d’ailleurs, n’ayant jamais connu le secret de sa supériorité, insouciant jusqu’à la faiblesse, il ne songea jamais à travailler sa renommée. »

Voltaire, qui alors voyait partout l’abbé Desfontaines, sa bête noire, crut d’abord que c’était lui qui était l’auteur du Pour et Contre, mais il ne tarda pas à être détrompé. « Le Pour et Contre n’est point de l’abbé Desfontaines, écrit-il à M. de Cideville ; il est réellement du bénédictin défroqué auteur de Cléveland et des Mémoires d’un Homme de qualité. Je lui pardonne d’avoir dit un peu de mal de Zaïre, puisque vous en avez fait l’éloge. » C’était bien peu, en effet, ce que s’était permis l’honnête critique, et comme il s’appliqua constamment à mettre en pratique les principes posés dans son programme, surtout quand il se trouvait en face de l’irascible philosophe, Voltaire n’a plus pour lui que des paroles flatteuses, et se montre très-sensible à ses éloges.

« Remerciez, je vous en prie, de ma part, l’auteur du Pour et Contre des éloges dont il m’a honoré. Je suis bien aise qu’il flatte ma vanité, après avoir si souvent excité ma sensibilité. Cet homme-là était fait pour me faire éprouver tous les sentiments. » (Lettre à Thiériot, du 24 juillet 1733.)

« Je viens de voir la feuille de l’abbé Prévost (où il faisait un grand éloge d’Alzire) ; je vous prie de l’assurer de mes amitiés pour le reste de ma vie. » (Au même, 4 mars 1736.)

Ailleurs il oppose Prévost à Desfontaines, et, nous n’avons pas besoin de le dire, « il fait entre les deux une grande différence celui-ci ne sait parler que de livres ; ce n’est qu’un auteur, et encore un bien médiocre auteur, et l’autre est un homme. On voit par leurs écrits la différence de leurs cœurs, et on pourrait parier, en les lisant, que l’un n’a jamais eu affaire qu’à des petits garçons, et que l’autre est un homme fait pour l’amour. Si je pouvais rendre service à l’abbé Prévost du fond de ma retraite, il n’y a rien que je ne fisse… »

Enfin il recherche son appui ; il tâche de l’entraîner dans sa cause, il voudrait pouvoir opposer le Pour et Contre aux feuilles de Fréron. « Vous êtes des amis du Pour et Contre, écrit-il à Thiériot, engagez-le à me rendre justice dans cette occasion (à propos de la Mort de César.) » Et au sujet de la Critique des Lettres philosophiques : « Engagez un peu l’abbé Prévost à entrer sagement dans ce détail en parlant de cette critique. Il vous sera très-aisé de faire insérer dans le Pour et Contre quelques réflexions générales sur les calomnies dont les gens. de lettres sont souvent accablés. L’auteur pourrait, après avoir cité quelques exemples, parler de l’accusation générale que j’ai essuyée au sujet des souscriptions de la Henriade… Il pourrait ensuite réfuter les autres calomnies qu’on a entassées dans mon prétendu portrait, en disant ce que j’ai fait en faveur de plusieurs gens de lettres, lorsque j’étais à Paris. On y pourrait ajouter que l’abbé Desfontaines, qui m’outrage tous les huit jours, est l’homme du monde qui m’a le plus d’obligation… Tout cela arrangé par la plume de l’auteur du Pour et Contre ne pourrait faire qu’un très-bon effet… »

Comme Voltaire entendait bien le journalisme, s’il ne l’aimait pas !


La collection du Pour et Contre, de 1723 à 1740, se compose de 20 volumes, avec deux tables, une pour les dix premiers volumes, l’autre pour les dix derniers. Prévost ayant interrompu deux fois son travail, la plus grande partie des tomes 2 et 17 et tout le 18e ne sont pas de lui. On lit même sur le frontispice de ce dernier volume : Par M. D. S. M., Le Fèvre de Saint-Marc, qui fut le suppléant de Prévost.


Nous retrouverons le bon abbé parmi les rédacteurs du Journal étranger et du Journal encyclopédique.


Marmontel, l’Observateur littéraire, le Mercure.


Quelques années après, alors que Desfontaines s’éteignait et que Fréron se disposait à recueillir sa succession et à continuer son œuvre, un jeune homme qui devait occuper une place remarquable dans le monde littéraire, cherchant sa voie, se hasardait timidement dans cette carrière attrayante et en apparence si facile du journalisme. C’est de Marmontel que je veux parler. Il était alors, — c’était en 1745, – âgé d’environ 22 ans, très-léger d’argent, mais riche des plus belles espérances, auxquelles s’ajoutaient encore celles de son ami Beauvin. Celui-ci avait dans la tête un projet capable de les enrichir promptement il ne s’agissait de rien moins que de faire à eux deux une feuille périodique. Marmontel, qui, sur les conseils de Voltaire, visait au théâtre, se laissa persuader par son ami, et ils se mirent bravement à l’œuvre. Avec quel amour ces deux graves aristarques préparèrent leur premier numéro, je le laisse à penser. Il parut enfin, sous le titre de l’Observateur littéraire et précédé de ce fier exposé de principes :

La carrière où s’engage un critique est pénible et dangereuse mais l’amour du travail en adoucit les fatigues, et la bonté du cœur en écarte les dangers. Un vrai critique traite tous les auteurs en ami sincère et poli. Nos amis et nos ennemis nous éclairent sur nos défauts. Qu’est-ce qui les distingue ? Les ménagements et l’aigreur. Les uns et les autres humilient l’amour-propre mais ceux-là le consolent et ceux-ci le révoltent. On croit que la critique est insipide si elle n’est assaisonnée d’une piquante raillerie, et que ce n’est que par là qu’elle peut réussir dans le public. De quel public parle-t-on ? Est-ce pour lui qu’on doit écrire? Il en est un plus respectable, et c’est à ce dernier que l’auteur de ces observations cherche plaire ; il se consolera de n’être lu que du petit nombre, si, pour être lu de la multitude, il faut s’écarter des bornes de la probité. Un auteur se consume pour obtenir nos suffrages s’il n’y parvient pas, il est assez puni. Qu’on le corrige, s’il est possible ; mais qu’on ne lui insulte pas. Bayle devrait être le modèle des critiques. Peu d’écrivains peuvent approcher du goût, de l’érudition et de l’agrément qu’on admire dans sa République des Lettres. Mais il est sans partialité et sans aigreur ; c’est en cela qu’il n’est point inimitable, et que j’espère de l’imiter. Voilà le seul engagement que je prends avec le public, et, sans vouloir en imposer par de magnifiques promesses, je me propose en général de rendre compte des livres qui seront à ma portée.

Tout le reste était à l’avenant. C’était honnête, mais cela manquait essentiellement de nerf. Après quelques numéros,les amis durent reconnaître qu’ils s’étaient fourvoyés. « Cette affaire, dit Marmontel lui-même dans ses Mémoires, ne fut pas aussi bonne que Beauvin l’avait espéré. Nous n’avions ni fiel ni venin, et notre feuille n’étant ni la critique infidèle et injuste des bons ouvrages, ni la satire amère et mordante des bons auteurs, elle eut peu de débit. »

L’Observateur littéraire a été inséré dans l’édition des œuvres de Marmontel donnée en 1819-20 par Villenave, mais en partie seulement, car il paraît qu’il n’a pas été possible à l’éditeur d’en trouver un exemplaire complet.

Les couronnes de l’Académie, lès applaudissements du public acclamant sa première tragédie, Denys le tyran, eurent bientôt fait oublier à Marmontel cette petite mésaventure, et lui firent reporter toutes ses pensées vers le théâtre, qui, selon ce que lui avait dit Voltaire, donnait en un jour la gloire et la fortune.

Cependant nous le retrouvons dans le journalisme douze ans après, et encore cette fois ce furent les circonstances qui l’y poussèrent. Il avait été assez heureux pour plaire à madame de Pompadour, et s’était lié avec le docteur Quesnay, médecin de la favorite. Un soir qu’il était avec ce dernier, madame de Pompadour, raconte-t-il lui-même dans ses Mémoires, le fit appeler, et lui dit : « Savez-vous que La Bruère est mort à Rome ? Il était titulaire du privilége du Mercure ; ce privilége lui valait 25,000 livres de rentes. Il y a de quoi faire plus d’un heureux, et nous avons dessein d’attacher au nouveau brevet du Mercure des pensions pour les gens de lettres. Vous qui les connaissez, nommez-moi ceux qui en ont besoin, et qui en seraient susceptibles. » Marmontel nomma Crébillon, d’Alembert, Boissy, et encore quelques autres. Il ne s’était pas nommé lui-même, bien sûr qu’il était d’être au nombre de ceux que proposerait la favorite. Mais, par une étourderie dont elle rit beaucoup elle-même, elle oublia son protégé. Heureusement que l’oubli était facilement réparable ; Marmontel fut porté pour 1,200 livres sur la liste des pensionnaires du Mercure.

Quant au privilége de cet heureux journal, il fut donné à Boissy, sur les recommandations mêmes de Marmontel. Mais le nouveau rédacteur n’avait, pour soutenir le Mercure, ni les relations, ni les ressources, ni l’activité de l’abbé Raynal, qui l’avait fait, et très-bien fait, en l’absence de La Bruère. Dénué de secours, ne trouvant rien de passable dans les papiers qu’on lui laissait, il écrivit à Marmontel une lettre qui était un vrai signal de détresse. « Inutilement, lui disait-il, vous m’avez fait donner le Mercure ; ce bienfait est perdu si vous n’y ajoutez pas celui de venir à mon aide. Prose ou vers, ce qu’il vous plaira, tout me sera bon de votre main. Mais hâtez-vous de me tirer de la peine où je suis, je vous en conjure au nom de l’amitié que je vous ai vouée pour tout le reste de ma vie. »

« Cette lettre, dit Marmontel, m’ôta le sommeil. Je vis ce malheureux livré au ridicule, et le Mercure décrié dans ses mains, s’il laissait voir sa pénurie. J’en eus la fièvre toute la nuit, et ce fut dans cet état de crise et d’agitation que me vint la première idée de faire un conte. Après avoir passé la nuit, sans fermer l’œil, à rouler dans ma tête le sujet de celui que j’ai intitulé Alcibiade, je me levai, je l’écrivis tout d’une haleine, au courant de la plume, et je l’envoyai. Ce conte eut un succès inespéré. J’avais exigé l’anonyme. On ne savait à qui l’attribuer, et, au dîner d’Helvétius, où étaient les plus fins connaisseurs, on me fit l’honneur de le croire de Voltaire ou de Montesquieu.

« Boissy, comblé de joie de l’accroissement que cette nouveauté avait donné au débit du Mercure, redoubla de prières pour obtenir de moi encore quelques morceaux du même genre. Je fis pour lui le conte de Soliman II, ensuite celui du Scrupule, et quelques autres encore. Telle fut l’origine de ces Contes moraux qui ont eu depuis tant de vogue en Europe. Boissy me fit par là plus de bien à moi-même que je ne lui en avais fait ; mais il ne jouit pas longtemps de sa fortune ; et, à sa mort, lorsqu’il fallut le remplacer : « Sire, dit madame de Pompadour au roi, ne donnerez-vous pas le Mercure à celui qui l’a soutenu ? Le brevet m’en fut accordé. »

« On voulait, dit l’abbé Morellet dans son éloge de Marmontel, faire du privilége du Mercure, l’un de nos plus anciens journaux, un fonds sur lequel seraient établies des pensions pour un nombre de gens de lettres. Il était de l’intérêt de tous que ce fonds fût porté à toute sa valeur, et c’est à quoi parvint promptement Marmontel par des moyens qu’on n’a pas toujours employés après lui dans quelques ouvrages périodiques. Parler aux gens de lettres le langage de la décence en même temps que celui de la vérité ; justifier la liberté avec laquelle on observe les défauts par l’attention avec laquelle on relève les beautés ; se refuser à ces traits d’ironie sanglante, et pourtant facile, qui ne prouvent rien et qui n’éclairent personne, quoique plus amusants pour le peuple des lecteurs qu’une critique honnête et sensée ; parler le ton modéré de la raison, au lieu de consoler l’envie et de flatter la malignité ; enfin, et surtout, ne pas prostituer sa plume à l’esprit de parti : telles furent les lois qu’observa constamment Marmontel dans la rédaction de son journal. »

Marmontel lui-même nous a laissé, sur son passage au Mercure, quelques pages qui m’ont semblé mériter à plus d’un titre que nous les reproduisions :

Si le Mercure n’avait été qu’un simple journal littéraire, je n’aurais eu, en le composant, qu’une seule tâche à remplir et qu’une seule route à suivre ; mais, formé d’éléments divers et fait pour embrasser ua grand nombre d’objets, il fallait que, dans tous ses rapports, il remplît sa destination ; que, selon le goût des abonnés, il tînt lieu des gazettes aux nouvellistes qu’il rendît compte des spectacles aux gens curieux de spectacles ; qu’il donnât une juste idée des productions littéraires à ceux qui, en lisant avec choix, veulent s’instruire ou s’amuser ; qu’à la saine et sage partie du public qui s’intéresse aux découvertes des arts utiles, aux progrès des arts salutaires, il fit part de leurs tentatives et des heureux succès de leurs inventions ; qu’aux amateurs des arts agréables il annonçât les ouvrages nouveaux et quelquefois les écrits des artistes. La partie des sciences qui tombait sous les sens et qui, pour le public, pouvait être un objet de curiosité, était aussi de son domaine mais il fallait surtout qu’il eût un intérêt local et de société pour ses abonnés de province, et que le bel-esprit de telle ou de telle ville du royaume y trouvât de temps en temps son énigme, son madrigal, son épître insérée cette partie du Mercure, la plus frivole en apparence, en était la plus lucrative.

Il eût été difficile d’imaginer un journal plus varié, plus attrayant et plus abondant en ressources. Telle fut l’idée que j’en donnai dans l’avant-propos de mon premier volume, au mois d’août 1758. « Sa forme, dis-je, le rend susceptible de tous les genres d’agrément et d’utilité ; et les talents n’ont ni fleurs ni fruits dont le Mercure ne se couronne. Littéraire, civil et politique, il extrait, il recueille, il annonce, il embrasse toutes les productions du génie et du goût ; il est comme le rendez-vous des sciences et des arts, et le canal de leur commerce. C’est un champ qui peut devenir de plus en plus fertile, et par les soins de la culture et par les richesses qu’on y répandra. Il peut être considéré comme extrait ou comme recueil comme extrait, c’est moi qu’il regarde comme recueil, son succès dépend des secours que je recevrai. Dans la partie critique, l’homme estimable à qui je succède, sans oser prétendre à le remplacer, me laisse un exemple d’exactitude, et de sagesse, de candeur et d’honnêteté, que je me fais une loi de suivre. Je me propose de parler aux gens de lettres le langage de la vérité, de la décence et de l’estime et mon attention à relever les beautés de leurs ouvrages justifiera la liberté avec laquelle j’en observerai les défauts. Je sais mieux que personne, et je ne rougis pas de l’avouer, combien un jeune auteur est à plaindre lorsque, abandonné à l’insulte, il a assez de pudeur pour s’interdire une défense personnelle. Cet auteur, quel qu’il soit, trouvera en moi, non pas un vengeur passionné, mais, selon mes lumières, un appréciateur équitable. Une ironie, une parodie, une raillerie, ne prouve rien et n’éclaire personne ; ces traits amusent quelquefois ; ils sont même plus intéressants pour le bas peuple des lecteurs qu’une critique honnête et sensée le ton modéré de la raison n’a rien de consolant pour l’envie, rien de flatteur pour la malignité ; mais mon dessein n’est pas de prostituer ma plume aux envieux et aux méchants… À l’égard de la partie collective de cet ouvrage, quoique je me propose d’y contribuer autant qu’il est en moi, ne fût-ce que pour remplir les vides, je ne compte pour rien ce que je puis ; tout mon espoir est dans la bienveillance et les secours des gens de lettres, et j’ose croire qu’il est fondé. Si quelques-uns des plus estimables n’ont pas dédaigné de confier au Mercure les amusements de leur loisir, souvent même les fruits d’une étude sérieuse, dans le temps que le succès de ce journal n’était qu’à l’avantage d’un seul homme, quels secours ne dois-je pas attendre du concours des talents intéressés à le soutenir ! Le Mercure n’est plus un fonds particulier ; c’est un domaine public dont je ne suis que le cultivateur et l’économe. »

Ainsi s’annonça mon travail aussi fut-il bien secondé. Le moment était favorable ; une volée de jeunes poètes commençaient à essayer leurs ailes. J’encourageai ce premier essor en publiant les brillants essais de Malfilâtre ; je fis concevoir de lui des espérances qu’il aurait remplies si une mort prématurée ne nous l’avait pas enlevé. Les justes louanges que je donnai au poëme de Jumonville ranimèrent dans le sensible et vertueux Thomas ce grand talent que des critiques inhumaines avait glacé. Je présentai au public les heureuses prémices de la traduction des Géorgiques de Virgile, et j’osai dire que, si ce divin poëme pouvait être traduit en vers français élégants et harmonieux, il le serait par l’abbé Delille. En insérant dans le Mercure une héroïde de Colardeau, je fis sentir combien le style de ce jeune poète approchait, par sa mélodie, sa pureté, sa grâce et sa noblesse, de la perfection des modèles de l’art. Je parlai avantageusement des héroïdes de La Harpe et de l'Hypermnestre de Lemierre.

En plaidant la cause des gens de lettres, je ne laissais pas de mêler à des louanges modérées une critique assez sévère, mais innocente, et du même ton qu’un ami aurait pris avec son ami. C’était avec cet esprit de bienveillance et d’équité que, me conciliant la faveur des jeunes gens de lettres, je les avais presque tous pour coopérateurs.

Le tribut des provinces était encore plus abondant. Tout n’en était pas précieux ; mais si, dans les pièces de vers ou les morceaux de prose qui m’étaient envoyés, il n’y avait que des négligences, des incorrections, des fautes de détail, j’avais soin de les retoucher si même, quelquefois, il me venait au bout de la plume quelques bons vers ou quelques lignes intéressantes, je les y glissais sans mot dire, et jamais les auteurs ne se sont plaints à moi de ces petites infidélités.

Dans la partie des sciences et des arts, j’avais encore bien des ressources. En médecine, dans ce temps-là, s’agitait le problème de l’inoculation. La comète prédite par Halley et annoncée par Clairaut fixait les yeux de l’astronomie. La physique me donnait à publier des observations curieuses par exemple, on me sut bon gré d’avoir mis au jour les moyens de refroidir en été les liqueurs. La chimie me communiquait un nouveau remède à la morsure des vipères et l’inestimable secret de rappeler les noyés à la vie. La chirurgie me faisait part de ses heureuses hardiesses et de ses succès merveilleux. L’histoire naturelle, sous le pinceau de Buffon, me présentait une foule de tableaux dont j’avais le choix. Vaucanson me donnait à décrire aux yeux du public ses machines ingénieuses ; l’architecte Leroi et le graveur Cochin, après avoir parcouru en artistes, l’un les ruines de la Grèce et l’autre les merveilles de l’Italie, venaient m’enrichir à l’envi de brillantes descriptions ou d’observations savantes, et mes extraits de leurs voyages étaient pour mes lecteurs un voyage amusant. Cochin, homme d’esprit, et dont la plume n’était guère moins pure et correcte que le burin, faisait aussi pour moi d’excellents écrits sur les arts qui étaient l’objet de ses études. Je m’en rappelle deux que les peintres et les sculpteurs n’ont sans doute pas oubliés : l’un sur la lumière dans l’ombre ; l’autre sur les difficultés de la peinture et de la sculpture comparées l’une avec l’autre. Ce fut sous sa dictée que je rendis compte au public de l’exposition des tableaux en 1759, l’une des plus belles que l’on eût vues et qu’on ait vues depuis dans le salon des Arts. Cet examen était le modèle d’une critique saine et douce ; les défauts s’y faisaient sentir et remarquer ; les beautés y étaient exaltées. Le public ne fut pas trompé, et les artistes furent contents.

Je m’étais mis en relation avec toutes les académies du royaume, tant pour les arts que pour les lettres et, sans compter leurs productions qu’elles voulaient bien m’envoyer, les seuls programmes de leurs prix étaient intéressants à lire par les vues saines et profondes qu’annonçaient les questions qu’ils donnaient à résoudre, soit en morale, soit en économie politique, soit dans les arts utiles, secourables et salutaires. Je m’étonnais quelquefois moi-même de la lumineuse étendue de ces questions, qui de tous côtés nous venaient du fond des provinces ; rien, selon moi, ne marquait mieux la direction, la tendance, les progrès de l’esprit public.

Ainsi, sans cesser d’être amusant et frivole dans sa partie légère, le Mercure ne laissait pas d’acquérir en utilité de la consistance et du poids. De mon côté, contribuant de mon mieux à le rendre à la fois utile et agréable, j’y glissais souvent de ces contes où j’ai toujours tâché de mêler quelque grain d’une morale intéressante.

Mais comme il ne faut jamais être fier ni oublieux au point d’être méconnaissant, je ne veux pas vous laisser ignorer quelle était au besoin l’une de mes ressources. À Paris, la république des lettres était divisée en plusieurs classes, qui communiquaient peu ensemble. Moi, je n’en négligeais aucune, et des petits vers qui se faisaient dans des sociétés bourgeoises, tout ce qui avait de la gentillesse et du naturel m’était bon. Lorsqu’en rédigeant le Mercure du mois j’avais besoin de quelques jolis vers, j’allais voir mon ami Panard. « Fouillez, me disait-il, dans la boîte à perruque. » Cette boîte était, en effet, un vrai fouillis, où étaient entassés pêle-mêle, et griffonnés sur des chiffons, les vers de ce poète aimable. En voyant presque tous ses manuscrits tachés de vin, je lui en faisais le reproche. « Prenez, prenez, me disait-il : c’est là le cachet du génie. »

Le Mercure ne pouvait manquer de prospérer dans de pareilles mains ; et un journal fait sur ce plan serait encore on ne peut mieux venu aujourd’hui. Malheureusement pour les lettres et pour celui qui les servait si bien, Marmontel perdit son journal au bout de peu d’années, mais d’une façon qui lui fait le plus grand honneur. Faussement accusé d’avoir écrit une satire contre le duc d’Aumont, il préféra aller à la Bastille et perdre le Mercure, c’est-à-dire quinze à dix-huit mille livres de rente, plutôt que de trahir, en nommant l’auteur, le secret de sa société, car ce n’était pas celui d’un ami.

Rappelons encore que Marmontel fut un des auteurs du Choix des anciens Mercures.




L’abbé de La Porte : Observations sur la Littérature moderne ; — l’Observateur littéraire.


Parmi les collaborateurs de Fréron, nous avons nommé l’abbé de La Porte, un des plus grands manufacturiers littéraires de cette époque féconde. On avait fait sur leur association l’épigramme suivante :

Fréron de La Porte diffère ;
Voici leur devise à tous deux :
L’un fait bien, mais est paresseux ;
L’autre est diligent à mal faire.

Les deux collaborateurs « se brouillèrent ensuite, dit La Harpe, et La Porte fit un journal pour son compte, mais qui ne fut pas de longue durée. Il s’était rangé du parti des bons écrivains, pour prendre le contre-pied de Fréron ; mais avec une bonne cause, il n’avait pas assez de talent pour se faire lire. Il en faut beaucoup, dans le genre de la critique, pour se passer de la satire, et la satire, au contraire, est tout ce qu’il y a de plus aisé. Le seul article de l’abbé de La Porte qui eut quelque succès, ce fut une revue des feuilles de Fréron, dans laquelle était, d’un côté, la liste de tous les écrivains que le journaliste avait dénigrés, et, de l’autre, celle de tous ceux qu’il avait exaltés et il se trouvait, au résultat, ce que l’on savait d’avance, que les auteurs loués étaient tous les barbouilleurs de papier, et les auteurs déchirés les chefs de notre littérature [61]. »

Nous avons cité ce passage de La Harpe pour le jugement qu’il formule ; mais il n’est pas, quant aux faits, d’une rigoureuse exactitude.

La Revue des Feuilles de Fréron n’est pas un article du journal de La Porte, mais bien un volume in-12, sous la rubrique de Londres, 1757, et qui n’est pas de notre auteur. La France littéraire de 1769 attribue cette critique assez plaisante à Prévost de Saint-Lucien ; mais elle est de De Leyre, auteur d’une Analyse de la Philosophie de Bacon, maltraité par l’Année littéraire, et qui se vengeait.

Quant à la durée des feuilles de La Porte, elles eurent plus de consistance que La Harpe ne le laisserait à entendre. Son premier journal, les Observations sur la Littérature moderne, dura de 1749 à 1752, et forme 10 volumes in-12. En 1758, il en entreprit un nouveau sous le titre de L’Observateur littéraire, qu’il poussa jusqu’à 17 volumes, de 1758 à 1761.

En 1760, La Porte fut attaché à la rédaction du Mercure, et ce lui aurait été, ,si l’on en croit les Mémoires secrets, un heureux prétexte pour abandonner son Observateur. « L’abbé de La Porte ne convient pas que ses feuilles meurent d’inanition ; il prétend que son association au sieur de La Place, quant au Choix du Mercure, le met dans le cas de discontinuer son travail ; il insinue même qu’il a l’expectative de remplacer ce journaliste. »

Il aurait été un instant question, paraît-il, « de faire servir son journal comme de satellite au Mercure, c’est-à-dire de le donner en supplément, et aux mêmes souscripteurs. Il n’aurait paru que sous permission tacite ; il aurait servi de correctif à l’autre, il aurait tempéré sa fadeur, et du tout il se serait formé un aigre-doux qu’on croyait capable de réveiller le goût du lecteur. » Mais ce projet n’eut pas, de suite, et on laissa mourir l’Observateur.

Voici en quels termes l’abbé de La Porte annonçait lui-même sa retraite ; on trouve l’homme tout entier dans cette sorte de testament :

Captivé presque entièrement par d’autres occupations littéraires, je me vois contraint d’abandonner ce genre de travail périodique, et de discontinuer mes feuilles pour toujours. Je n’avais jamais prétendu m’y astreindre uniquement. Il est bon de s’en être occupé quelque temps, eu égard aux connaissances littéraires qui en résultent, par la nécessité où l’on s’est vu de lire beaucoup, de lire méthodiquement, et d’apprécier toutes sortes d’ouvrages. C’est, selon moi, l’avantage le plus réel qu’il puisse procurer, quand on le veut bien faire car nulle sorte de travail n’est d’ailleurs plus assujettissante, plus fertile en dégoûts, ne dérobe plus de temps, n’exige plus d’assiduité, et surtout plus de précautions pour ne pas déplaire, ou au public en louant avec excès, ou aux auteurs, qui ne se croient jamais assez loués. Il faut rendre une justice exacte, moyen presque sûr de faire presque toujours des mécontents.

Comme j’ai tâché de m’acquitter de cet emploi avec toute l’honnêteté dont il est susceptible, j’ai lieu de croire que les véritables gens de lettres n’ont point à se plaindre. Je n’ai cherché ni à avilir nos grands écrivains, ni à trop mortifier les auteurs médiocres ; et quand il a fallu relever des fautes, je me suis appliqué à le faire avec cette modération, ces égards qui adoucissent la critique. Si je n’ai pas toujours réussi, du moins puis-je assurer que l’humeur, la haine, l’esprit de parti, etc., n’ont jamais conduit ma plume. C’est beaucoup d’avoir fait un pareil métier durant quinze ans, critiqué plus de deux mille auteurs, analysé plus de trois mille ouvrages, sans se voir chargé de l’espèce d’opprobre que la prévention y attache ; opprobre, il est vrai, trop mérité par certains périodistes, qui dégradent, qui avilissent ce genre, et révoltent tout homme de goût, tout honnête homme, par l’ineptie ou la partialité de leurs décisions.

Heureusement cette carrière ne reste pas uniquement en proie à un pareil brigandage. D’autres journalistes, vraiment dignes de ce titre, la soutiennent avec autant d’éclat et de lumières que de décence et de probité. Je crois devoir en particulier vous citer le Journal encyclopédique, et vous en conseiller la lecture : vous y trouverez à la fois la solidité des grands journaux et l’agrément des petites feuilles, sans y rencontrer cette bouffonnerie basse, ces mauvais jeux de mots, ces plates épigrammes, qui en caractérisent quelques autres.

Il est des gens qui voient leur réputation décroître à mesure qu’ils avancent dans cette carrière : j’ai tâché, au contraire — s’il m’est encore permis de parler de moi, — que mes dernières années de travail se ressentissent d’une plus longue expérience et, si l’on ne m’a point flatté, je dois croire que j’ai eu l’avantage de réunir des suffrages distingués ; j’ai même essuyé des reproches flatteurs sur mon projet de retraite, et peut-être plus d’un lecteur impartial regrettera-t-il de le voir effectué. C’est sortir avec assez d’avantage d’une entreprise plus périlleuse qu’honorable.

Paris, ce 31 décembre 1761.


Les chroniqueurs ne manquèrent pas de s’égayer sur cette retraite.

« 4 Janvier 1762. – M. l’abbé de La Porte, auteur de l’Observateur littéraire, succombe enfin, faute de débit. En vain comptait-il parmi ses souscripteurs les plus illustres personnages ; en vain M. de Voltaire l’avait-il encouragé par ses éloges et par sa correspondance : le libraire a déclaré ne pouvoir plus suffire aux frais de l’impression, et le journaliste discontinue, à commencer de cette année. On ne peut s’empêcher de convenir qu’il n’eût le talent de faire un extrait, surtout quand il est question d’un ouvrage profond et raisonné ; mais il règne dans son style une certaine pesanteur peu propre à lui concilier le grand nombre des lecteurs. Cette retraite est d’autant plus fâcheuse, que ce journaliste tenait en échec celui de l’Année littéraire. Tous deux amusaient le public impartial par leurs débats burlesques. Il est à craindre que le dernier ne se prévale de son triomphe, et n’affecte le despotisme de la république des lettres. »

Voltaire, en effet, se montra caressant avec La Porte, comme il l’était avec tous ceux qui l’encensaient ; il lui écrivait, le 2 février 1761 :

« Je réitère à M. l’abbé de La Porte toutes les assurances de mon estime pour lui et de ma reconnaissance. La première feuille de l’année 1761 m’a paru un chef-d’œuvre en son genre… Je lui en fais mes sincères remerciements. »


La Porte ne demeura pas longtemps au Mercure, qui, d’ailleurs, ne pouvait suffire à son activité. Renonçant absolument à la carrière du journalisme, il se livra tout entier à un genre plus productif, à la compilation, qu’il ne contribua pas peu à mettre en vogue, et contre laquelle les critiques de l’époque ne cessent de fulminer.

« Nous sommes accablés, écrivait Grimm à la date du 15 décembre 1769, d’une foule innombrable de compilations, qui nous auraient fait chanter, dans nos litanies, il y a bien longtemps, le verset : A compilatoribus libera nos, Domine, s’il y avait encore une étincelle de religion en France. »

Servez d’antiques mets sous des noms empruntés
À l’appétit mourant des lecteurs dégoûtés.
(VOLTAIRE.)

Telle est, dit La Harpe[62], la devise de nos infatigables manœuvres de librairie. Toutes les productions qui sortent de nos presses ne sont presque que des bibliothèques retournées. L’un de ces grands compilateurs, feu l’abbé de La Porte, qui avait fait une espèce de fortune sans aucune dépense d’esprit, disait fort bien : « Il n’est pas nécessaire de faire des livres ; il suffit d’en imprimer. » Et depuis lui la méthode s’est bien perfectionnée. On ne fait que nous redonner sous de nouveaux titres ce que les gens instruits ont vu partout, et toujours avec des avertissements pompeux et des préfaces fastueuses qui nous promettent des merveilles. »

« L’abbé de La Porte est mort il y a quelque temps, dit-il ailleurs[63], sans qu’on fît beaucoup plus d’attention à sa mort qu’on n’en avait fait à sa vie. C’est pourtant un homme qui a fait imprimer quantité de livres : non qu’il fût auteur de beaucoup d’ouvrages ; mais il est un des premiers qui aient imaginé ces compilations de toute espèce qui ont mis presque toute notre librairie en dictionnaires, en esprits et en extraits. L’abbé de La Porte était, en ce genre, le fripier le plus actif de notre littérature : c’est lui qui a mis au jour l’Esprit de Marivaux, l’Esprit de Fontenelle, et tant d’autres. Il avait coutume de dire que, pour s’enrichir, il ne fallait pas faire des livres, mais en imprimer ; et en effet il a gagné beaucoup d’argent à rhabiller les ouvrages d’autrui. »

« C’est plutôt à la librairie qu’aux lettres, dit Grimm de son côté, à regretter la plume infatigable de l’abbé de La Porte, l’auteur de tant de compilations aussi volumineuses qu’inutiles, qui ont beaucoup moins enrichi les lettres que l’auteur. »

Le succès des compilations de La Porte, cette fortune qu’elle lui procurèrent, et dont on lui fait comme un reproche, prouvent du moins qu’il savait choisir les ouvrages bons à rhabiller, pour nous servir de l’expression du fameux critique, et qu’il les rhabillait avec talent.

Somme toute, on ne peut nier que La Porte ne fût un écrivain aussi judicieux qu’il était actif et infatigable ; avec du goût et du jugement, il possédait à un haut degré l’esprit d’analyse, qui est certainement moins commun et plus estimable qu’on ne pense généralement.

Quelques extraits, que nous choisissons uniquement en vue de notre sujet, permettront de juger et de l’écrivain et de sa manière.

En tête de l’Observateur littéraire, qui porte pour épigraphe ce vers de Virgile :

Tros Rutulusve fuat, nullo discrimine habebo,


se lit un court avant-propos, où de La Porte soutient, en faveur de la multiplicité des journaux, une thèse que nous avons déjà vu plaider par les auteurs du Journal littéraire[64].

On ne manquera pas de dire qu’il y a déjà assez d’ouvrages comme celui-ci ; que je devrais n’en pas augmenter le nombre. Mais je réponds, avec Bayle, qu’il se fait beaucoup de livres dont les journaux ne parlent pas, et d’autres dont on ne parle pas assez tôt que les uns s’attachent à des choses que les autres ont laissé passer ; qu’il peut y avoir beaucoup de diversité dans la manière dont deux journaux traitent d’un même ouvrage, et que cette diversité est souvent plus agréable que celle qui naîtrait de deux sortes de matières. Les nouvellistes lisent avec plaisir les gazettes de différentes nations, quoiqu’elles parlent des mêmes faits : ceux qui aiment les nouvelles littéraires se plairont également à les lire dans divers auteurs, quoiqu’ils rendent compte des mêmes ouvrages. Les uns écrivent plus lisiblement que d’autres, donnent aux choses un autre tour et les accompagnent d’un plus grand nombre de réflexions. Ce parallèle devient un fond d’instruction et d’agrément pour les lecteurs, et excite dans les journalistes une émulation dont le public retire tout l’avantage. Douze ans d’exercice dans cette sorte de travail me l’ont rendu familier ; et en cessant de m’associer avec l’auteur de l'Année littéraire, je n’ai pas renoncé à un genre d’écrire dans lequel, avant cette longue association, il m’a paru qu’on n’avait pas dédaigné mes premiers essais.

Les Observations avaient pour épigraphe ces deux vers des Géorgiqùes :

Continuo ferro culpam compesce, priusquam
Dira per incautum serpant contagia vulgum.


Elles n’avaient été précédées d’aucun manifeste, d’aucune déclaration de principes, mais chaque volume, à l’instar de l’Affiche de Querlon, commence par une sorte d’article de fonds, par des considérations sur la littérature, et plus particulièrement sur la critique et sur le métier de critique. On y trouve, sous ce dernier rapport, des révélations on ne peut plus curieuses et instructives.

Voici comment l’auteur entrait en matière :

Jamais la littérature en France n’a été aussi riche qu’elle l’est aujourd’hui, si l’on peut appeler richesses cette multitude de livres nouveaux qui paraissent chaque jour parmi nous… Mais, au sein de la fécondité, ne sommes-nous jamais réduits à déplorer notre indigence ? Les années de fertilité ne sont-elles pas celles qui produisent le plus de mauvaises plantes ? Leur trop grande quantité étouffe le bon grain. C’est au laboureur industrieux à arracher de la terre les superfluités qui pourraient nuire à la récolte. La littérature est une terre abondante ; elle exige de nous de pareils soins. On doit donc savoir gré à ceux qui veulent bien s’en charger, et qui, pour nous procurer le plaisir de connaître un bon ouvrage, se donnent volontiers la peine d’en lire une infinité de mauvais.

Ce travail est aussi dangereux qu’il est désagréable ; on sait à quel péril s’expose, de la part des auteurs, quiconque ose entreprendre de censurer leurs écrits…

Gardons-nous cependant de rien reprendre qu’avec discernement, et de ne pas faire tomber notre censure sur ce qui ne mérite que des louanges. Un livre, quelque mauvais qu’on le suppose, est toujours estimable par quelque endroit, et c’est de ce côté-là principalement que nous devons l’envisager, sans néanmoins dissimuler ses défauts.

En reprenant les défauts d’un ouvrage, nous devons surtout avoir grand soin d’en respecter l’auteur mais la réputation d’un écrivain ne doit jamais entrer pour rien dans le jugement que nous portons de ses écrits[65].

Dans le volume suivant, il revient avec plus de développements sur ces difficultés du métier.

On se plaint continuellement de la partialité qui règne dans la plupart des critiques ; on trouve qu’on loue toujours trop ou trop peu, et l’on prétend qu’il n’entre presque jamais assez d’équité dans les jugements qu’on porte sur le mérite des auteurs et sur la bonté ou les défauts de leurs ouvrages. J’avoue que ces plaintes ne sont quelquefois que trop bien fondées, et qu’il serait à souhaiter que ce fût toujours l’esprit de vérité, de désintéressement et de droiture qui présidât aux décisions de ceux qui s’érigent en tribunal particulier sur le Parnasse. Mais n’aurions-nous pas à nous plaindre aussi, de notre côté, et les lecteurs eux-mêmes ne s’écartent-ils jamais, à notre égard, des règles d’intégrité et de justice qu’ils nous prescrivent ? Nous jugeons les auteurs, et le public nous juge ; mais, dans ce public, combien de particuliers nous jugent mal ! Les uns le font par ignorance, les autres par prévention ; ceux-ci par intérêt, ceux-là par ressentiment ; quelques-uns par mauvaise volonté, plusieurs par esprit de parti ; presque tous par envie de censurer et de contredire…

Voilà les différentes sources d’où partent les jugements de la plupart de ceux qui taxent les nôtres de partialité et d’injustice. Ils ont bonne grâce de nous reprocher des défauts dont ils sont eux-mêmes les premiers coupables ! En quoi je les trouve tout-à-fait inexcusables, car enfin, s’ils font le mal, c’est malice toute pure, personne ne les y oblige. Pour nous, à combien de tentations périlleuses ne sommes-nous pas exposés ?

Tantôt c’est l’ami d’un auteur, ou l’ami de son ami, qui vient nous demander grâce pour un ouvrage dont il est le premier à nous dire du mal. Mais l’auteur est sensible, ajoute-t-il ; il est mon ami, et je suis le vôtre. Louez son ouvrage, si vous en parlez ; ou, si vous n’avez pas de bien à en dire, n’en parlez pas du tout.

Tantôt c’est l’auteur lui-même qui, un livre d’une main, son chapeau de l’autre, le miel à la bouche et l’orgueil dans le cœur, nous conjure humblement d’exalter son mérite.

D’autrefois ce sont des lettres, les plus polies, les plus flatteuses, les plus engageantes que nous recevons de toutes parts. On fait plus, et je me souviens d’avoir mangé autrefois chez l’abbé Desfontaines d’un très-bon faisan que lui avait envoyé l’auteur d’une très-mauvaise pièce.

De bonne foi, comment résister à des instances si pressantes ? Nous nous raidirions contre les menaces, les persécutions les injures mais les louanges, la flatterie, qui corrompent les cœurs les plus fermes, peuvent bien aussi, quelquefois, surprendre notre jugement et nous dérober notre suffrage. C’est un mal, je l’avoue ; mais ce mal n’est pas toujours aussi grand qu’on se l’imagine car, qu’on y prenne garde, si les caresses qu’on nous fait nous engagent à dire du bien d’un auteur, elles ne nous empêchent pas pour cela de rendre justice à ses écrits ; et c’est à quoi on ne fait point assez d’attention. Qu’on examine la plupart de nos critiques, et l’on verra que nous avons toujours grand soin de reprendre en particulier tous les défauts d’un ouvrage, tels que peuvent être, par exemple, le peu de justesse dans le raisonnement, la fausseté dans les pensées, la confusion des matières, la frivolité des sujets, la dureté du style, et mille autres choses qui rendent un livre défectueux. Nous finissons ensuite par une louange vague et générale que nous donnons à l’auteur : c’est la fiche de consolation, c’est le miel dont nous frottons le vase d’amertume que nous lui avons préparé. Mais que fait alors le lecteur peu équitable ? Il s’attache uniquement à nos dernières paroles, et, attribuant aux écrits ce qui n’a été dit que par pitié pour l’écrivain, il nous accuse, sans autre examen, de flatterie, de partialité ou d’ignorance… [66].

Une troisième fois, il entre plus avant encore dans le vif de cette question délicate :

On dit souvent, et on a raison de le dire, que, pour bien s’acquitter de l’emploi de censeur littéraire, il faudrait ne connaître personne et être ignoré de tout le monde. Semblable à ces oracles souterrains prononcés par des voix inconnues, les jugements d’un critique ne devraient jamais déceler leur auteur, car, sitôt qu’ils l’ont fait connaître, il devient partial nécessairement, et, à moins de vouloir passer pour impoli ou pour malhonnête homme, il ne lui est presque plus possible d’être équitable.

Ce sont les auteurs qui nous mettent dans cette triste alternative, et c’est une chose qu’il ne faut pas laisser ignorer au public, tant pour nous justifier devant lui de l’espèce d’obligation où nous sommes quelquefois d’être injustes que pour engager ces messieurs à nous laisser cette liberté de suffrage sans laquelle nos jugements ne seront jamais exempts de partialité. Je traite ici une matière délicate, que j’ai déjà touchée légèrement ailleurs, et sur laquelle je sens qu’il est bon d’insister un peu plus aujourd’hui, car le peu que j’en ai dit autrefois n’a pas fait assez d’impression…

Je ne sais si certaines gens me sauront gré de ma franchise : je vais faire connaître une de ces petites misères d’auteurs qui mortifient toujours leur amour-propre, quand elles sont dévoilées mais qu’importe, si ce que je dirai tourne à l’avantage du public et à la perfection de nos feuilles ? Voici, n’en doutez point, ce qui n’a que trop, jusqu’ici, empêché l’un et l’autre.

Quand un auteur a fait un livre, les premiers exemplaires qui sortent des mains de l’ouvrier sont pour les faiseurs de critiques. On a grand soin de recommander au libraire d’en mettre de côté six bien conditionnés : trois pour les auteurs du Journal des Savants, de Verdun et de Trévoux, un pour celui du Mercure, et les deux autres pour ceux qui font des feuilles. On se garde bien de charger personne de la commission de nous les présenter ; on veut en être-soi-même le porteur, pour se rendre ses juges plus favorables. On débute d’abord en nous voyant par un compliment flatteur sur la célébrité de notre nom, l’intégrité de nos jugements, la solidité de nos remarques, et mille autres fadeurs de cette espèce, qui aboutissent toujours à nous demander une place honorable dans notre journal. On nous prie ensuite de vouloir bien entendre la lecture de quelques pages de l’ouvrage qu’on nous présente. On ouvre le livre comme par hasard, et l’on ne manque jamais de tomber sur les endroits qu’on croit les meilleurs ; on les lit avec emphase, en cherchant dans nos yeux des applaudissements que notre cœur désavoue ; on nous demande notre sentiment, et l’on prend pour des éloges sincères quelques marques d’approbation que la politesse seule nous arrache : car le moyen de dire en face à un homme que son livre ne vaut rien ! Je l’ai dit, on passerait pour un impoli qui manque d’égards et qui n’est point accoutumé à vivre parmi les honnêtes gens. J’ajoute que, si après avoir dit du bien d’un ouvrage par complaisance, on en disait du mal ensuite par justice, on serait regardé comme un homme de mauvaise foi qui approuve en particulier et qui condamne en public, qui flatte avec la langue et qui déchire avec la plume.

Pour éviter ce double reproche, un censeur n’aurait, ce semble, qu’à ne point parler dans ses feuilles des livres qu’il désapprouve. Mais où sont les auteurs qui souffrent patiemment qu’on ne dise rien de leurs écrits ? Ils sont là-dessus d’une puérilité qui étonne : « Parlez de moi, m’écrivait un jour un d’entre eux, et si vous n’avez pas de bien à dire de mon ouvrage, dites-en du mal ; mais parlez de moi. » Il ne nous reste donc plus qu’un parti à prendre, c’est d’en parler et d’en dire du bien. Cruelle alternative, d’être impoli, homme faux ou flatteur par état ! C’est cependant à quoi les auteurs nous réduisent par leur importunité ; et c’est ce que j’ai dit qu’il ne nous serait pas difficile d’éviter si nous étions moins connus.

Il suit de là, conclura-t-on, qu’il est impossible de bien faire pendant longtemps le métier de critique, puisqu’en s’en acquittant avec succès, on se fait infailliblement connaître et qu’aussitôt qu’on s’est fait connaître, on le fait mal nécessairement.

Ce n’est pas là tout à fait la conséquence que je voudrais qu’on en tirât, et je raisonnerais différemment. Si la visite des auteurs, accompagnée du présent de leur livre, ôte au censeur la liberté de son suffrage, il faut que celui-ci ne reçoive ni la visite ni le présent ; ce ne sont pas quelques mauvaises brochures de moins qui appauvriront sa bibliothèque. Ce n’est pas là tout il faut qu’il fasse connaître authentiquement quels sont là-dessus ses sentiments et sa façon de penser ; il faut qu’il déclare publiquement que son cœur est fermé l’intérêt et sa maison aux visites importunes des auteurs…

Ce n’est pas seulement contre l’importunité des auteurs que nous devons nous tenir en garde ; nous avons encore à nous défendre de celle des libraires. Ces messieurs, comme l’on sait, ont intérêt que les livres qu’ils impriment soient bien vendus ; ce qui n’arrive guères quand ils sont mauvais ou qu’ils passent pour tels. Ils savent que dans les provinces, chez les étrangers, à Paris même (car à Paris on est tout aussi provincial qu’en province sur cet article), ils savent que la plupart des lecteurs n’achètent des livres que sur le témoignage avantageux qu’en rendent les écrits périodiques et ce témoignage, on nous le demande pour un exemplaire de l’ouvrage…

Il est encore une espèce d’hommes aussi importuns et plus ridicules que ceux dont je viens de parler : ce sont certains auteurs mal appris qui nous regardent tous, nous autres critiques, comme des gens affamés, qu’il est aisé de corrompre à force de nourriture. Ce n’est point par des compliments étudiés qu’ils essaient de gagner notre suffrage ; l’espoir d’un repas leur paraît un moyen plus sûr de nous séduire : le don de leurs ouvrages est toujours précédé, accompagné, suivi d’une invitation de cette espèce, et ils ne nous voient que pour nous offrir une bonne poularde et un mauvais livre. Eh ! messieurs, gardez vos livres et vos poulardes, et laissez-nous notre liberté[67].

Un autre jour il nous montrera le savoir-faire des auteurs et éditeurs de son temps, qui ne le cédaient pas, sous ce rapport, à ceux d’aujourd’hui :

Le nombre des livres croît tous les jours ; celui des productions nouvelles n’augmente pas de même, et ce ne sont plus guère que les anciennes qu’on nous présente. Avec deux mots on trouve le secret de rajeunir un vieil ouvrage ; on fait plus quelquefois, on ressuscite un livre mort. Nouvelle édition : paroles simples en apparence, mais pleines de force et de vertu ; paroles divines ! elles opèrent seules tous ces prodiges.

Pour entrer dans certains corps, il faut faire certaines preuves de noblesse à Malte, de piété dans l’ordre ecclésiastique, d’humilité dans les cloîtres, de valeur dans le militaire, de richesses dans la finance, de science dans nos académies, de jurisprudence dans le barreau. Les écrivains, pour être admis au rang des bons auteurs, doivent aussi produire des titres et ces titres, ils croient les trouver infailliblement dans le grand nombre d’éditions qu’ils ont données de leurs ouvrages. Un livre paraît imprimé pour la seconde fois, il acquiert dès lors un degré de mérite qu’il n’avait pas auparavant, il procure à son auteur un nouveau rayon de gloire ; on compte les éditions qu’il a eues, comme on compte les quartiers de noblesse, et, après plusieurs de ces générations littéraires, on le fait passer de l’état de roture dans le corps des nobles, du nombre des écrits médiocres au rang des bons ouvrages. On sent combien cette manière d’en juger est sujette à l’erreur : car, si, pour être reçu dans quelques-unes des sociétés dont je viens de parler, on falsifie quelquefois des titres ; si, dans quelques autres, la naissance tient souvent lieu d’érudition, la faveur de bel esprit, la protection de richesses, l’hypocrisie de piété, la bassesse d’humilité, l’imprudence de bravoure, et l’esprit de chicane de connaissance des lois, combien de livres n’avons-nous pas vus aussi décorés de plusieurs éditions et qui n’ont dû cet honneur qu’au manège, à la cupidité, à la mauvaise foi, à la vanité des auteurs !

Phronyme donne un ouvrage au public on le lit et on le trouve mauvais. Vous croyez sans doute l’ouvrage mort ? Vous vous trompez ; et Phronyme verra plus d’une édition de son livre. Incertain du succès, il n’en a fait tirer d’abord qu’un petit nombre d’exemplaires. L’ignorance, la curiosité, la cabale, les auront bientôt épuisés. L’imprimeur s’y laissera prendre aussi bien que Phronyme ; et le livre paraîtra de nouveau avec un titre de mérite de plus : Nouvelle édition.

Eraste, auteur universel, voltige de sujets en sujets ; tout est du ressort de son génie. Mais ses premières idées passent avec trop de rapidité de son imagination à sa plume, et de son cabinet chez le libraire. Le livre s’imprime, le public l’achète et le critique. L’auteur écoute, lit et corrige. La première édition n’est point encore vendue qu’il en paraît une seconde, si subite, si précipitée, que ce qui a donné lieu à la seconde en fera bientôt faire une troisième.

Argante, dans sa jeunesse, se fit auteur. Ce titre glorieux flatterait encore aujourd’hui sa vanité ; mais son esprit, épuisé par le grand âge, n’est plus capable de rien produire. Argante cependant craint qu’on ne l’oublie ; que fera-t-il pour faire encore parler de lui ? Une édition nouvelle de ses œuvres.

Ariste n’a d’autre revenu que celui de sa plume, et sa plume est stérile. Un ouvrage seul ne suffit pas pour le faire vivre toute une année, et dans une année, cependant, il ne peut faire qu’un seul ouvrage. Quelle sera donc la ressource du pauvre Ariste ? Au lieu de donner son livre tout à la fois, il ne publiera qu’un essai d’abord ; six mois après il fera paraître l’ouvrage entier ; à la fin de l’année il y ajoutera des notes et ces paroles : Troisième édition[68].




On peut dire que le commerce des lettres ne fut jamais plus florissant. Le nombre des auteurs se multiplie tous les jours. Leurs productions, telles qu’elles soient, ont cours dans le public, et ne vont plus, comme autrefois,

Habiller chez Francœur le sucre et la canelle.

Il y a aujourd’hui mille moyens de se défaire d’un livre qui, dès le commencement de sa naissance, paraissait condamné à décorer éternellement les poudreuses tablettes d’une arrière-boutique. Auteurs, libraires, colporteurs, tous les chefs, membres et suppôts de la littérature, savent à présent de quelle manière s’y prendre pour tirer bon parti des plus minces ouvrages, et tout, jusqu’aux Ridicules du Siècle, peut trouver des acheteurs.

De tous les différents commerces, c’est celui des marchandises littéraires qui demande le plus d’industrie. Aussi voyons-nous que ceux qui se mêlent de ce négoce ont une adresse admirable pour tromper le public. Mais quels sont les stratagèmes qu’ils emploient ? C’est ce que nous allons examiner. Commençons par les auteurs.

Pour peu qu’un homme de lettres soit répandu dans le monde, il est sûr de trouver des personnes obligeantes qui lui aideront à se défaire avantageusement des plus mauvaises marchandises. D’aimables femmes se chargeront volontiers de vendre plusieurs exemplaires d’un livre qu’elles n’ont pas toujours la complaisance de lire ; et pour rendre service à l’auteur elles mettent à contribution toutes les personnes de leur connaissance. Si ces femmes sont jeunes et jolies, le débit est considérable. Les vieilles douairières, qui tiennent bureau et table de bel esprit, sont aussi d’une grande ressource. D’ailleurs, on met en campagne des amis, qui vont prôner partout l’excellence d’une brochure nouvelle, et qui déterminent quantité de personnes à courir chez le libraire pour y changer leur argent en mauvais papier.

La plupart des auteurs font le commerce en détail mais il s’en trouve aussi qui imitent les gros négociants et qui envoient leurs marchandises dans le pays étranger. Je connais un écrivain

Dont la fertile plume
Peut tous les mois, sans peine, enfanter un volume. Cet auteur si fécond fait partir chaque année pour nos colonies

un vaisseau chargé de romans ; on lui apporte en échange du sucre, du café et du cacao, dont on se défait encore plus aisément en France que d’un mauvais, et même d’un bon livre. Il est à craindre pour ce négociant littéraire que l’espoir du gain n’engage les autres auteurs à faire un pareil trafic. Les insipides brochures deviendraient alors aussi communes à la Martinique qu’à Paris, et ce commerce tomberait entièrement.

Combien de personnes n’ont d’autre mérite qu’un grand nom. Si on les dépouillait de leurs titres fastueux, que leur resterait-il en partage ? Le mépris public. On peut dire la même chose de certains livres : l’inscription qu’on voit sur le frontispice est tout ce qu’il y a de bon dans l’ouvrage. Les auteurs ont donc grand soin de choisir des titres propres à exciter la curiosité des lecteurs.

Une longue suite d’illustres ayeux, voilà ce qui fait la haute noblesse. On fait cas pareillement d’un livre à proportion du nombre de ses éditions. Un ouvrage qui a été imprimé seize fois est comme un gentilhomme qui compte seize quartiers. Aussi un auteur ne manque-t-il jamais de mettre à la tête de ses œuvres : Nouvelle édition, Dixième édition, quoique la première ne soit pas encore épuisée. Les personnes qui ne sont pas instruites de tous ces petits manéges s’imaginent bonnement que ce livre a eu une vogue étonnante ; elles ne manquent pas d’orner leur bibliothèque d’un meuble si précieux.

Ce sont aussi messieurs les libraires, qui entendent merveilleusement leurs intérêts. Un livre ne se vend-il pas ? Comptez qu’ils réussiront à s’en défaire. Un simple changement de titre va tirer un ouvrage de son obscurité. Témoin un livre inconnu qu’on vient d’intituler nouvellement : Liturgie ancienne et moderne. Avant qu’on se soit aperçu de la supercherie, on a eu le temps de débiter plusieurs exemplaires, et, jusqu’à ce qu’ils soient tous vendus, on a recours au même expédient, qu’on renouvelle dès que l’ouvrage vient à tomber en discrédit. De sorte qu’un livre, dans l’espace de quelques années, paraît quelquefois sous vingt titres différents.

Outre cela, quand un libraire de Paris veut se débarrasser promptement d’un plat ouvrage, n’a-t-il pas la ressource de la province ? Ce qui n’a pas été goûté dans la capitale peut fort bien servir à amuser les habitants d’Arras ou de Quimper-Corentin.

On sait encore que les marchandises prohibées sont ordinairement celles qu’on recherche avec le plus de fureur. Où fabrique-t-on de plus magnifiques étoffes qu’en France ? Cependant on leur préfère quelquefois celles qui viennent des pays étrangers, quoique ces dernières n’aient ni la bonté ni l’éclat des ouvrages qui sortent de nos manufactures. Tel est le génie de l’homme, et particulièrement du Français. Nitimur in vetitum. C’est surtout à l’égard des livres qu’on a lieu de remarquer une si singulière manie. Il suffit qu’un ouvrage soit supprimé pour que tout le monde ait envie de l’avoir. L’École de l’Homme est recherchée avec plus d’empressement que les Caractères de Théophraste, de M. de la Bruyère. À peine l’arrêt de suppression a-t-il paru qu’on s’informe partout où se vend le livre qu’on vient de flétrir. On s’adresse au colporteur. Celui-ci n’a garde de se rendre aux premières instances ; il faut bien des assurances de discrétion pour lui arracher son secret ; enfin l’officieux suppôt de la littérature se laisse gagner, et il vend fort cher un livre qu’on aurait eu à fort bon marché quelques jours auparavant. Quelquefois les ouvrages qu’un colporteur vous propose d’un air mystérieux ne sont rien moins que proscrits : il est vrai qu’ils mériteraient de l’être, si on leur rendait justice ; mais, malheureusement, en France, il n’y a point de lois qui défendent d’ennuyer le public. Quand bien même un auteur pourrait obtenir une approbation pour son ouvrage, il prendra bien garde de la demander : un livre qu’on suppose avoir été imprimé à Berlin ou à La Haye se vend bien mieux que si on le voyait muni d’un privilége du roi.

Tout ce que je viens de dire sur la manière dont on s’y prend pour se défaire des plus mauvais livres ne regarde que les petites brochures. On ne se débarrasse pas si aisément des in-folio ; il y a cependant des moyens pour se délivrer de cette lourde marchandise. N’a-t-on pas la voie des souscriptions ? D’ailleurs combien de gens aujourd’hui qui veulent avoir une bibliothèque pour la seule décoration d’une pièce de leur appartement ? Or les in-folio, tels qu’ils soient, figurent très-bien sur des tablettes. Je ne sais si on est encore dans l’usage d’acheter des livres à la toise ; cette mode serait fort avantageuse pour les libraires et ne porterait aucun préjudice à beaucoup d’acheteurs, puisqu’il leur est indifférent d’avoir de bons ou de mauvais livres, pourvu que leur cabinet paraisse bien garni. Grâce à la bibliomanie, ce siècle-ci est un siècle d’or pour les libraires, les colporteurs et les auteurs industrieux. Ai-je donc eu tort de dire que le commerce des lettres ne fut jamais si florissant[69] ?


Et nous, avons-nous eu tort de dire que l’écrivain qui a écrit ces pages était un observateur aussi fin que judicieux ? Avant de travailler à l’Année littéraire, à laquelle il collabora cinq ans, l’abbé de La Porte avait eu part, et la meilleure part, à ce qu’il paraît, à la publication des Lettres sur quelques Écrits de ce temps, mais sans jamais avoir voulu y être nommé, non plus, du reste, qu’à l’Année littéraire. Il travailla, en outre, aux Recueils alphabétiques, de 1745 à 1760 ; au Choix du Mercure, depuis 1760 jusqu’à la fin, aux quatre premiers volumes de la France littéraire de 1769, dont il publia seul, en 1778, le supplément (2 vol.) Parmi ses autres entreprises, nous citerons encore, comme ayant quelque rapport avec notre sujet, les Spectacles de Paris, ou Calendrier historique et chronologique des Théâtres, qu’il publia de 1751 à 1778, et qui furent continués sans interruption jusqu’en 1794.

Clément, les Cinq Années littéraires.


Ce n’est point ici, dit l’auteur, un journal dans les formes, une suite d’extraits réguliers et faits pour des gens de lettres ; mais il n’aura rien paru de nouveau, d’agréable et d’un peu intéressant dans la république des lettres ou sur le théâtre en France, dont je ne rende compte suffisamment pour la curiosité d’un homme du monde trop dissipé pour pouvoir tout lire, ou trop paresseux pour le vouloir… Je tâcherai, sur toutes choses, de représenter le caractère d’esprit des auteurs, du temps, le goût du pays, du siècle, et même du moment où ils écrivent ; le tout avec autant d’égards pour les personnes que d’impartialité sur les ouvrages… La liberté a ses bornes, je les connais parfaitement : je consens à la perdre si je les passe. Mais, doublement républicain, né dans la ville de Calvin et dans les lettres, je ne veux point tenir ma pensée dans une prison perpétuelle.


Bref, l’auteur des Nouvelles littéraires, Pierre Clément, promettait de se faire lire sans arborer de drapeau, sans insulter personne, et il tint sa parole. Ses lettres sont écrites avec chaleur et rapidité ; ses jugements sont courts, mais justes, précis et lumineux.

La publication des Nouvelles littéraires dura de 1748 à 1752. Clément en donna lui-même une réimpression en 4 volumes in-12, sous le titre de les Cinq Années littéraires, qu’il publia par souscription, au prix d’une guinée ou un louis d’or.


On a reproché à l’auteur — c’est lui-même qui parle — que le prix de son livre était trop haut des deux tiers, ce qui est très-vrai. Mais à ceux qui lui ont fait une objection si bien fondée, il leur a conseillé de ne point souscrire ; il a ajouté que l’état de ses affaires et le fruit qu’on sait qu’il pouvait tirer de son travail en s’occupant à de nouvelles feuilles manuscrites ne lui auraient pas permis de donner son temps à l’édition de celles-ci (qu’il promet de revoir et de corriger avec tout le soin et le respect qu’il doit au public), s’il eût été obligé de mettre l’ouvrage au prix ordinaire.


Il ne devait être tiré de cette réimpression que le nombre d’exemplaires souscrit, et, dans tous les cas, les exemplaires qui auraient pu rester à l’auteur ne devaient être livrés au public que deux mois après la distribution aux souscrivants, dont il promettait de mettre les noms à la tête de l’ouvrage, à moins qu’ils n’envoyassent leur contre-ordre ; ce qu’il fit en effet. Nous avons compté sur cette liste 182 noms, parmi lesquels S. M. le roi de Pologne, S. A. R. le prince de Prusse, une douzaine d’Altesses sérénissimes et un grand nombre de milords. Quelques-uns des souscripteurs sont inscrits pour 2, 5, et même 10 exemplaires.

Les Cinq Années littéraires furent contrefaites et plusieurs fois réimprimées. On a joint aux éditions faites après la mort de l’auteur quelques œuvres posthumes, dont il a été donné en 1766 une édition particulière, à laquelle les Mémoires secrets consacrent cette mention :

« On sait que l’auteur des Cinq Années littéraires est M. Clément. Il y a peu d’ouvrages périodiques écrits avec autant de feu, avec autant d’esprit, de véhémence, que cette Année littéraire. Cet ouvrage, où l’auteur avait dit peut-être avec trop de liberté sa pensée, lui occasionna quelques chagrins. Une longue maladie lui fit discontinuer ses travaux littéraires. M. Clément donna une comédie de Mérope dans des circonstances qui en empêchèrent la représentation, mais dont la publication fut reçue avec plaisir. Les pièces qu’on donne au public respirent encore le feu de ses premières années. Il y a plusieurs lettres en vers. Quelques-unes sont écrites de Charenton, où l’auteur avait été mis ; elles ne se ressentent point des accès de folie qui firent renfermer en pareil lieu ce nouveau Tasse. »

Grimm, qui ne pouvait pardonner à Clément de ne point admirer les philosophes sur parole, en parle avec cette partialité caustique qui lui était malheureusement trop habituelle quand il était amené sur ce terrain. «M. Clément de Genève, dit-il, que M. de Voltaire appelait Clément Maraud pour le distinguer de Clément Marot, a fait, il y a une vingtaine d’années, une comédie de Mérope qui n’a jamais été jouée. Il passa ensuite à Londres, où il publia, pendant cinq ans de suite, une Année littéraire. Comme ces feuilles étaient très-satiriques et très-mordantes, et qu’il y avait plus d’esprit qu’on n’en connaissait à Clément Maraud, on disait que M. de Buffon les fournissait à ce coquin subalterne, et décochait ainsi derrière lui des traits sanglants contre amis et ennemis. Ce qu’il y a de certain, c’est que cet illustre philosophe a eu des liaisons avec ce mauvais sujet. Clément, ayant vidé ce vilain sac d’ordures, repassa en France, où il devint fou. On fut obligé de l’enfermer aux Petites-Maisons de Charenton. Comme sa folie n’était ni dangereuse ni incommode, il a été relâché au bout de quelques années, et il vient de publier des Pièces posthumes de l’auteur des Cinq Années littéraires. C’est un cahier de vers et de pièces fugitives, où l’on remarque le penchant du maraud pour la satire… L’auteur y plaisante sur son séjour aux Petites-Maisons. Il se donne pour trépassé, et assurément il l’est depuis longtemps pour tous les honnêtes gens et pour tous les gens de goût[70]. »




Le Brun, la Renommée littéraire.


Dans une note à l’article Fréron j’ai fait mention d’un pamphlet de Le Brun contre le célèbre critique. Irascible et caustique à l’excès, le Pindare français endurait impatiemment la censure. Il se délectait d’ailleurs à la satire, et la, mauvaise humeur ou l’esprit de vengeance l’entraînaient souvent dans d’injustes écarts. C’est ainsi que, pour me servir de l’expression de M. Sainte-Beuve, il compromit étrangement sa chasteté lyrique en se prenant au collet avec Fréron qu’il poursuivit d’une haine presque égale à celle de Voltaire. Voici les motifs de cette grande animosité :

Le Brun, ayant rencontré, en 1760, une petite-nièce de Corneille, l’avait recommandée à Voltaire dans des strophes inégales, mais senties, animées d’un souffle généreux, et d’une assez belle emphase. Fréron critiqua cette ode dans des termes peu mesurés : il lui en était passé beaucoup par les mains, disait-il ; il n’en avait encore jamais lu d’aussi mauvaise que celle-là. Il finissait par renvoyer l’auteur à un cours de langue française, en lui indiquant l’adresse d’un professeur. Quant à ce qui était de Voltaire et de son entourage : « Il faut avouer, disait-il, qu’en sortant du couvent, mademoiselle Corneille va tomber dans de bonnes mains. »

Je laisse de côté la colère de Voltaire sur ce propos, qu’il jugeait digne du carcan. Celle de Le Brun ne fut pas moindre. Il conçut à l’instant l’idée de plusieurs pamphlets ou diatribes à opposer aux feuilles de Fréron. Il lança coup sur coup, en 1761, la Wasprie et l’Âne littéraire, qu’il répandit à profusion. On dit qu’il fut aidé par son frère, ce qui est possible, mais c’est à tort que quelques biographes ont attribué exclusivement à ce dernier la paternité de ces libelles. Dans l’Âne littéraire, c’est un tiers qui est censé parler :


C’est ici (dans le docte et impartial jugement de M. Fréron sur l’ode de M. Le Brun en faveur de la famille du grand Corneille), c’est ici que mon pauvre âne achève de perdre la tramontane. Ah! M. Mor… aura-t-il assez d’hellébore pour lui purger le cerveau ? faudra-t-il qu’il fasse un voyage à Anticyre, naviget Anticyrum ?

Qu’a-t-il donc ? me direz-vous ; que lui est-il arrivé ? Ah !… un malheur énorme, un tour affreux. M. de Voltaire, ce M. de Voltaire qui a fait jouer dernièrement Wasp sur le théâtre, vient d’être touché d’une belle ode, d’une belle ode que M. Fréron n’a pas faite, d’une belle ode que M. Fréron n’aurait pas voulu faire, et cette ode est de M. Le Brun, de M. Le Brun qui l’a, dit-on, berné, de M. Le Brun qui l’a appelé avorton littéraire, de M. Le Brun qui l’a appelé chenille, de M. Le Brun qui l’a appelé buse. Que vous dirai-je de plus ? Elle a excité M. de Voltaire à faire une bonne action. Une bonne action aux yeux de M. Fréron ! Et ce serait impunément ! Ah ! cela crie vengeance !


Dans la Wasprie, quoiqu’il ne l’ait pas signée non plus, Le Brun parle directement :


Qu’ai-je donc fait pour désoler ce pauvre Wasp ? Je suis cause d’une bonne action ; j’ai fait un ouvrage meilleur que les siens ; cet ouvrage parle bien de M. de Voltaire. Voilà qui est affreux ! cela ne se peut pardonner, c’est un crime de lèse-Wasp.


Dans les deux pamphlets ce sont les mêmes termes, c’est le même but : venger la fameuse ode, et éreinter, comme on dirait aujourd’hui, son détracteur. « On y célèbre comme on le doit et l’ami Wasp grand barbouilleur de petites feuilles, et M. Darnaud de Baculard, qui les sous-travaille, les colporte et s’y loue, et l’inconnu M. d’Açarq, qui y fait mettre les adresses de son bureau d’éloquence. »

On procède ici comme là : on commence par « dévoiler aux yeux les moins clairvoyants le mérite littéraire de M. Fréron, ses petites finesses, ses petites inepties, ses petites asineries, ses petites filouteries littéraires », on fait enfin tout le possible pour le démonétiser, pour « le réduire à la mendicité, en attendant qu’il aille aux galères » et quand on l’a bien abîmé, et qu’on a ainsi bien préparé son auditoire, on prend corps à corps la critique de l’ode à Voltaire, et l’on prouve, avec une superbe prodigieuse, que Fréron n’est qu’un âne, et Le Brun un Pindare.

Enfin le poète irascible porta dans cette lutte un ressentiment tellement outré qu’il s’attira de Voltaire lui-même, si bon juge dès qu’il s’agissait d’un autre, cette leçon de tact et de goût : « Il y a des choses bien bonnes et bien vraies dans les brochures que j’ai reçues. J’aurais peut-être voulu qu’on y marquât moins l’intérêt personnel. Le grand art dans cette guerre est de ne paraître jamais défendre son terrain et de ravager seulement celui de son ennemi, de l’accabler gaiement. »

Le Brun sentait bien lui-même ce que cette lutte avait de peu digne et de compromettant.

En daignant t’écraser, je m’avilis peut-être,

dit-il, dans un fragment de satire que je trouve à la suite de la Wasprie ; et il ajoute dans une note à ce vers : « Ceux qui me connaissent savent bien que c’est pour la première fois que j’aurai daigné toucher à cet homme. »

Cependant un an s’est à peine écoulé qu’il revient à la charge contre cet homme, contre « cet avorton littéraire dont l’existence était si plate et si exiguë à tous égards qu’il en devenait presque hors d’atteinte » ; et pour mieux le battre en brèche, il emprunte ses propres armes, et fonde un journal, la Renommée littéraire, malgré « le mépris qu’il a pour ce misérable genre d’écrire. »

La Renommée littéraire, dont le titre était commenté par une vignette que nous expliquerons tout à l’heure, parut vers la fin de 1762. En voici la préface :


Tous ces engagements magnifiques, toutes ces promesses fastueuses par où s’annoncent la plupart des ouvrages périodiques, servent moins à faire des prosélytes que des incrédules. Nous n’userons donc d’aucun de ces petits moyens, grande ressource des charlatans ; c’est à l’exécution, et non à des promesses, de justifier si nos intentions et nos vues étaient saines. Nous ne dirons donc pas que nous jugerons avec impartialité, que nos louanges et nos critiques seront toujours justes, que nos règles seront toujours sûres, et toutes ces autres choses si faciles à dire et si difficiles à exécuter car, bien que ce soit dans ce dessein que nous ayons entrepris cet ouvrage, c’est au public seul à juger si nous avons réussi.

Notre titre annonce notre projet : la Renommée littéraire doit publier les bons et les mauvais ouvrages, et rendre à chacun d’eux la justice qui leur est due. Chacun reconnaîtra au frontispice que nous avons fait graver la Renommée de M. de Voltaire :

La Renommée eut toujours deux trompettes, etc.

On n’en pouvait mieux faire l’application qu’à un livre destiné à parler de tous les écrits.

Cet ouvrage est périodique ; heureux cependant et trop heureux si, après l’avoir lu, le public veut bien dire : Cet ouvrage n’est point périodique ! C’est là la plus belle louange qu’il puisse nous donner et celle que nous serons le plus jaloux de recevoir.

En effet, nous n’aurions jamais entrepris aucun journal si nous avions vu régner partout le même mépris que nous avons nous-mêmes pour ce misérable genre d’écrire. Mais, comme c’est toujours avec leurs propres armes, c’est-à-dire avec des armes de la même forme, quoique d’une trempe différente, que l’on combat les partisans de l’erreur, et qu’il faut, du moins en apparence, s’accommoder aux préjugés de la multitude pour les vaincre avec plus de sûreté, c’est pour cette raison seule que nous avons donné un cours périodique à un ouvrage qui ne serait, sans cela, que des observations sur le goût par rapport aux écrits modernes. Si les Lettres persanes, ce livre si profond, est écrit d’un style si léger, c’était pour attacher à la philosophie des têtes légères qui ne connaissent de liens que la frivolité.

Nous ne manquons point, il est vrai, d’excellents livres, anciens ou modernes, qui donnent des règles du goût ; mais les livres, quand ils ont passé leur nouveauté, ne se lisent plus que par le petit nombre de gens qui ont eux-mêmes le goût formé. Très-peu de personnes, d’ailleurs, pourraient faire l’application de leurs règles aux écrits qui naissent chaque jour ; et c’est ce que pourrait exécuter un journaliste qui aurait du goût. Tandis que, d’un côté, il s’opposerait aux innovations dangereuses, aux prestiges des charlatans accrédités, qu’il saperait le fragile édifice des réputations mal acquises, de l’autre il ferait jour aux bons ouvrages, il favoriserait tous les enfants du goût, et ceux qui dictent ses préceptes et ceux qui les mettent en usage. Voilà quel serait l’ouvrage périodique qui ne mériterait pas ce nom.

Entre les livres, par exemple, qui ont paru nouvellement, il en relèverait un qui a pour titre : Considérations sur l’état présent de la Littérature en Europe. Cet ouvrage, qui a des vues très-saines sur la littérature en général, est un de ceux qui dit les meilleures choses sur les journalistes en particulier. Il en fait voir l’abus, la futilité, et surtout le danger. Ces messieurs doivent avoir été choqués de cet ouvrage ; mais le public en doit de sincères remerciements à M. l’abbé Aubry, qui en est l’auteur. Il y a du courage et de la noblesse à s’élever contre de tels abus, et une plus grande gloire quand on est presque le seul qui s’y oppose. On lira avec plaisir ce portrait qu’il fait des journalistes :

« Pour ces faiseurs de feuilles périodiques, dit-il, qui ne montrent guère plus d’éducation que de génie, le public les dévoue à toute l’ignominie dont ils veulent diffamer leurs maîtres. N’est-ce pas assez du vice de leur ignorance grossière ? Faut-il y joindre un crime odieux celui de la satire ! Possédés de la fureur d’écrire, ils font très-mal un très-mauvais métier.

» Quand je pense à ces hommes, vraiment industrieux, qui doivent chacun de leurs repas à quelques pages des ouvrages d’autrui, quand je les vois, à certains jours marqués, venir chercher dans la boutique des libraires des matériaux pour quelques feuilles d’impression, je ne puis m’empêcher de rire d’un ris de pitié. Je me rappelle un petit animal que les naturalistes nomment le soldat. Cet insecte aime passionnément à vivre dans une coquille comme la nature ne lui en a point donné, il s’accommode de celle des autres. J’ai vu moi-même ces reptiles innocents descendre en troupe du haut des montagnes, une fois tous les ans, et couvrir tout le rivage, courant çà et là pour trouver chacun une coquille qui lui convienne. Rien n’est plus amusant que leur industrie en cette rencontre. Ils en essaient vingt l’une est trop grande, l’autre trop petite ; celle-ci n’est point assez brillante, celle-là est incommode. Enfin lorsqu’ils en ont trouvé une à leur gré, i!s y entrent et en prennent possession. Alors vous les voyez, tous ainsi équipés, remonter vers le sommet des montagnes, où ils végètent paisiblement dans leurs nouvelles maisons jusqu’à ce que des raisons de nécessité ou d’aisance les forcent d’en changer. »

Rien n’est plus ingénieux, ajoute la Renommée littéraire, que cette comparaison ne semble-t-il pas voir F… (Fréron) trouver les ouvrages de Montesquieu et de Voltaire des coquilles trop grandes et trop brillantes, et s’accommoder bien mieux des coquilles sombres et étroites des C…, des S… ?

Il y a plusieurs autres endroits que l’on pourrait citer avec éloge, et quelques-uns aussi que l’on pourrait réfuter ; mais nous n’avons voulu par cet extrait qu’inspirer au lecteur la curiosité de lire un livre qui nous a paru un des plus sainement pensés sur la littérature, entre les livres nouveaux qu’on a donnés sur le même sujet. Son but principal est de rompre toutes les entraves qu’on impose au génie, d’abolir les décrets littéraires par qui de petits triumvirs proscrivent les meilleures ouvrages, quand les auteurs ne sont pas de leur parti. Il veut rendre au public un droit qui lui appartient, et que ces messieurs lui ont enlevé, le droit de juger des auteurs qui n’écrivent que pour lui, et qui, par le moyen de ces juges subalternes, se trouvent souvent condamnés ou absous avant d’être introduits au tribunal.

Tout l’esprit de la Renommée littéraire est dans ce premier article, « qui peut servir d’introduction à l’ouvrage. » C’est l’exaltation des amis, et l’éreintement des profanes, et tout particulièrement de Fréron, dont le nom revient à chaque ligne ; c’est, en un mot, comme l’avouent ingénuement les auteurs, un journal fait en haine du journalisme.

Ils avaient, par surcroît, donné à leur feuille des armes-parlantes, qui en exprimaient éloquemment le but. On voit sur le titre, comme il est dit dans la préface, une Renommée avec deux trompettes. Elle embouche l’une, et il en sort des légendes contenant les titres dé quelques ouvrages jugés dignes par les auteurs de passer à la postérité ; ce sont l’Esprit des Lois, Alzire, Vert-Vert, la Métromanie, l’Histoire naturelle. De sa bouche inférieure part une autre trompette, avec des légendes vouant aux plus vils ministères : Pièce dérobée[71], l’Année littéraire, les Jérémiades, l'Épître à Minette et Caliste. Au tome second, les légendes ont subi des modifications dont les motifs se comprennent facilement. Aux ouvrages proclamés par la trompette honnête on a ajouté Atrée ; de ceux que la trompette inférieure précipitait dans les abîmes l’Année littéraire et Caliste sont seuls restés, et l’on y a adjoint : Polyxène, Mes dix-neuf Ans, le Roi des Pradons, le Journal des Dames, les Odes de Sabatier.


La Renommée littéraire n’était pas signée ; mais on fut unanime à l’attribuer aux frères Le Brun, « dont l’un était déjà connu par ses démêlés avec Fréron » ; c’était la continuation, sous une forme nouvelle et plus large, de la Wasprie et de l’Âne littéraire. « Ces deux aristarques, disent les Mémoires secrets, voulaient prendre le sceptre de la littérature ; ils l’exerçaient durement sur les auteurs qui n’étaient pas de leurs amis, mais tout particulièrement sur Fréron et Colardeau. Ces messieurs louaient quelquefois leurs amis, et, comme il n’est pas modeste de se louer soi-même, ils se passaient la plume réciproquement lorsqu'il était question de leurs ouvrages. On lit cependant en tête du 4e numéro une lettre où M. Le Brun se défend d’être l’auteur de ce journal, il proteste n’y avoir aucune part ; mais ce qui dément ses protestations, c’est l’éloge prodigieux qu’il en fait. Il remercie modestement de ceux qu’on lui donne : il est juste qu’il renvoie l’encens dont on l’a parfumé. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, s’il n’est pas la main qui écrit, il est le bras qui la conduit. »

Cette lettre, et la réplique que lui donna la Renommée littéraire, sont une véritable scène de comédie, que nous regrettons de ne pouvoir reproduire intégralement.

J’apprends avec surprise, écrit Le Brun aux auteurs de la Renommée, que plusieurs personnes me font indiscrètement l’honneur de me croire un des auteurs de votre journal. Je ne sais si je leur dois un remerciement ou des plaintes. Votre journal a si bien pris, on y a remarqué des critiques si justes, une littérature si saine, une érudition si débarrassée de pédantisme, et, ce que j’estimerai le plus, une impartialité si courageuse, que d’autres seraient tentés peut-être de laisser courir un bruit qui fait honneur…

Ce qu’il y a de très-plaisant, c’est que la seule raison pour laquelle on me fait cet honneur, c’est parce qu’on voit repris avec beaucoup de justice et de sagacité, dans votre journal, les vers ridicules de M. Baculard, les vers plus fades et plus froids de M. Col…, enfin les obscures méchancetés et les absurdes jugements du sieur Fréron. Mais il serait bien ridicule que l’on me crût le seul littérateur en France assez homme de goût pour siffler de méchants vers et des jugements ineptes.

Il est vrai que je m’amusai, il y a deux ou trois ans, à relever, soit dans les vers, soit dans la prose de ces illustres messieurs, des traits fort plaisants, qui sont devenus des exemples et même des proverbes de ridicule. Je ne suis plus maître d’empêcher que ces traits ne courent dans les cercles ou dans les écrits. Vous comprendrez que c’est beaucoup moins ma faute que celle de leurs ouvrages. En effet, suis-je coupable de ce que M. Fr… prend le taureau de Phalaris pour le lit de Procuste, etc. ; de ce qu’il change une pierre précieuse en un peuple des Indes que nul géographe ne connaît[72] ? Suis-je coupable de ce que M. Darnaud de Baculard a dit si plaisamment, dans son Epître au cul de Manon :

Ce cul divin, ce cul vainqueur,
Il a des autels dans mon cœur ?


et de ce qu’il a fait ce vers si incroyable :

Brise leur cœur navré sous la meule des maux ?


…Au lieu de jeter les yeux sur moi, on accusera bientôt, avec plus de vraisemblance, Quintilien, Aristote, Longin et Boileau d’avoir mis la main à plusieurs de vos critiques, car vous suivez, vous adoptez partout leurs vues, leurs expressions, leurs pensées, leur manière d’applaudir ou de reprendre. Il sera beau, Messieurs, qu’on vous soupçonne de pareils complices…

Enfin, Le Brun demande aux auteurs de la Renommée de leur parler avec la même franchise littéraire dont ils donnent l’exemple, et leur dit les observations légères qu’il a faites sur les commencements de l’ouvrage : observations des plus légères, en effet, et des plus anodines.

Réplique de la Renommée :

L’avantage que nous aurions retiré de laisser croire au public que M. Le Brun travaillait à notre journal aurait pu nous faire balancer à mettre au jour la lettre que nous venons de rapporter ; mais, ayant considéré qu’il n’était pas juste de sacrifier son intérêt au nôtre, et que ce qui nous faisait honneur pouvait lui faire de la peine, nous nous sommes aussitôt déterminés à la faire imprimer…

Quant aux louanges qu’il veut bien, ainsi que quelques autres gens de lettres, donner à nos essais de critique, nous les regardons moins comme des récompenses accordées pour avoir bien fait que comme des prix proposés pour nous encourager à faire mieux.

Une raison non moins pressante qui nous a encore déterminés à rendre cette lettre publique, c’est que nous voulons montrer par là à ceux que nous avons critiqués qu’au lieu de nous choquer des fautes qu’on relève dans nos écrits, nous sommes les premiers à les reconnaître, quand elles sont justement reprises…

Il faut dire cependant que, malgré la passion et un parti pris évident, la Renommée littéraire se fait remarquer par des qualités réelles. M. Sainte-Beuve, à l’obligeance duquel j’ai dû de connaître ce petit journal, extrêmement rare, m’a paru en faire un certain cas : c’est un témoignage dont les auteurs eux-mêmes auraient sans doute été satisfaits.

Le Brun semble avoir aspiré au rôle de Boileau, « son oracle et son maître », qu’il cite et préconise à chaque ligne ; mais il n’était pas à la hauteur de ce rôle. On peut même se demander si Boileau lui-même y aurait réussi au milieu de ce XVIIIe siècle si impatient de la règle et du frein.

Quoi qu’il en soit, le rôle même qu’affectait la Renommée littéraire, et le talent avec lequel elle était rédigée, devaient lui faire des prosélytes ; à défaut d’autres témoignages, nous voyons une preuve de son succès dans la manière dont elle fut étouffée. Comme « elle offusquait les divers libellistes qui couraient la même carrière, ces petits auteurs se sont réunis, et ont engagé le Journal des Savants à faire arrêter cet enfant bâtard. Il faut savoir que tous les autres devaient un tribut de cent écus à ce père des journaux ; MM. Le Brun n’avaient point payé : en conséquence on a fait saisie et arrêt entre les mains des imprimeurs. »

La Renommée littéraire, qui paraissait tous les quinze jours, avait vécu l’espace d’une douzaine de numéros.




Chaumeix et d’Aquin, le Censeur hebdomadaire.


Le Censeur hebdomadaire, dont la publication commença vers 1760, s’annonçait comme un ouvrage unique en son genre, d’un goût tout différent des autres, tant pour les matières que pour la façon de les traiter, contre lequel, par conséquent, le grand nombre des journaux ne pouvait être une objection.

La quantité prodigieuse de livres de toute espèce que l’on imprime et que l’on publie à tout moment, la nature de ces ouvrages, la manière dont ils sont exécutés, démontrent assez la nécessité de rappeler aux règles de la raison, et même à celles du devoir, tant de gens qui en sont venus au point non seulement de les mépriser, mais encore de les combattre. Nous sommes donc dispensés de prouver ici la légitimité de nos motifs…

1° Le fonds principal de cet ouvrage périodique sera l’exposition des règles de la littérature. Nous avons pensé qu’il ne suffisait pas de reprendre les ouvrages qui pèchent par cet endroit, mais que, de plus, il fallait faire connaître aux auteurs que l’on censure la justice de la critique, afin, par là, de les engager à se corriger…

Notre journal devient, par ce moyen, utile à tout le monde, et particulièrement aux jeunes gens, qui trouveront dans un même livre la règle et l’exemple, et qui, au secours de la critique, pourront également profiter des défauts et des perfections qui se trouvent dans les divers ouvrages que l’on publie tous les jours.

C’est ce qu’aucun journaliste n’a encore entrepris, et l’on ne peut disconvenir que cela ne soit plus nécessaire à présent qu’il ne l’a été en aucun temps.

Chaque feuille commencera toujours par un article dans lequel on exposera quelques-unes des règles à suivre ; on pourra en former par la suite un traité complet… Les règles se trouveront ensuite appliquées dans les autres articles de chaque feuille. Ainsi les deux parties de notre journal peuvent être regardées de même qu’un corps complet de littérature, très-propre à rappeler le bon goût, si méconnu de nos auteurs modernes.

2° Il règne dans un très-grand nombre d’écrits nouveaux un esprit de doute et d’incrédulité qui gâte les meilleurs ouvrages. Rien n’est plus pernicieux que cet esprit ; les personnes peu éclairées n’en éprouvent que trop la contagion. Nous nous proposons de nous élever avec force contre ce goût trop répandu…

3° Les encyclopédistes ont prétendu nous donner, dans leur dictionnaire, des modèles, en même temps qu’ils ont voulu nous y prescrire des règles : il est donc tout naturel que nous examinions leur littérature… Nous pourrions mettre en fait qu’il n’y a peut-être pas, dans toute l’Encyclopédie, un seul article sur lequel nous ne pussions égayer nos lecteurs aux dépens des auteurs de ce dictionnaire, qui se donnent comme des lumières extraordinaires venues pour éclairer l’univers entier.

4° Il y a une certaine partie de la littérature de nos jours sur laquelle nous croyons devoir garder le silence, pensant qu’il vaut mieux n’en pas faire mention que d’occuper nos lecteurs à l’examen de pareils objets. Ainsi on ne trouvera pas dans notre journal ce qui concerne le théâtre actuel, et toutes ces bagatelles poétiques dont un certain nombre de jeunes auteurs font leur principale étude et que des libraires avides tâchent de répandre par toutes sortes de voies ; non plus que les romans et les petites brochures qui n’entrent que dans la bibliothèque des gens désœuvrés.

On ne saurait être plus clair, ni plus hardi ; mais, en dépit du vieil adage, la fortune ne sourit point à l’audace des Censeurs hebdomadaires. Ils reconnurent bientôt qu’ils faisaient fausse voie, et ils n’hésitèrent pas à changer de tactique. On lit en tête du 2e volume :

Le goût du public doit être la boussole des écrivains, surtout de ceux dont la pénible et délicate occupation est de rendre compte des nouveautés littéraires. Il faut se mettre dans le cas de pouvoir être lu de tout le monde. On ne parviendra à ce but désiré de ses travaux qu’en jetant un certain agrément sur les objets mêmes qui en paraissent le moins susceptibles. L’expérience nous a appris que la première forme de notre Censeur hebdomadaire, prise dans toute sa rigueur, ne pouvait plaire généralement. Pour cinq ou six personnes qui se jettent à corps perdu dans les épines de la métaphysique, il y en a mille qu’elle rebute, mille autres qui aiment mieux cueillir les roses des beaux-arts. C’est à la volonté du plus grand nombre qu’un journaliste est obligé de céder. Il y a plus : cette guerre déclarée aux encyclopédistes, vaincus de tous les côtés, sans espoir de rallier jamais leurs forces, a paru inutile à toutes les personnes sensées. Ne vaut-il pas mieux satisfaire la curiosité du public par le prompt extrait d’un livre nouveau que de s’amuser à battre des gens à terre ? Ce n’est pas tout : ces règles sur la littérature, qui commençaient périodiquement chaque cahier, jusqu’au huitième inclusivement, n’ont pas eu le bonheur d’exciter une grande sensation chez nos lecteurs ; nous les avions cependant tirées des meilleures sources ; nous les avions soignées. On sait ces choses-là, disait-on ; des extraits ! des extraits ! Le public est notre maître, le parti le plus sûr est de faire de nouveaux efforts pour le satisfaire.

On a beaucoup crié contre nous de ce que les ouvrages dramatiques étaient exclus de notre journal. C’est s’interdire, a-t-on dit, la plus brillante partie de la littérature.

Voici notre réponse sur ces différents chefs :

1° Nous serons plus réservés sur l’article de la métaphysique.

2° Nous abandonnerons la théologie et la morale de l'Encyclopédie à MM de la Religion vengée. Nous convenons même qu’il y a de très-beaux génies parmi les encyclopédistes ; mais valent-ils mieux que Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Massillon, Cheminais ; que Pascal, Nicole, Arnault, Le Maître, La Bruyère ; que Corneille, Racine, Lafontaine, Despréaux, Rousseau, Le Franc, Gresset ? Valent-ils mieux enfin que l’auteur de l’Ami des hommes ? Ces illustres littérateurs du dernier siècle et du nôtre, remplis d’un saint respect pour les vérités de la foi, sont un bel exemple à proposer et à suivre.

Quelque mérite que nous attribuions ici aux auteurs d’un dictionnaire qui aurait pu faire la gloire de la nation, nous ne pouvons nous empêcher de dite que, s’il y a beaucoup à louer, il n’y a guères moins aussi à reprendre dans leurs articles de littérature et des arts les plus communs. Nous ne renonçons donc pas à faire voir en quoi ils se sont éloignés de la route des grands maîtres, en quoi ils ont mal saisi certains procédés des arts. Nous le ferons quand l’occasion s’en présentera, mais avec la politesse convenable. Plus fait douceur que violence.

3° Nous rendrons compte des ouvrages dramatiques ; nous les envisagerons du côté des mœurs. Par cet endroit même, les romans rentreront dans notre plan.

4° Nous croyons devoir fondre dans nos extraits les règles de littérature que nous nous sommes engagés à fournir. Elles en seront souvent le préambule.

Une chose qui doit mériter l’applaudissement de tous les honnêtes gens est notre zèle pour la religion. En vain quelques mauvais plaisants nous ont-ils donné le nom d’inquisiteurs

Pour expliquer ce revirement, qui, d’ailleurs, fait honneur à l’esprit de d’Aquin, il faut dire que Chaumeix n’avait pas tardé à quitter la rédaction du Censeur. On lit dans un avis du libraire, à la fin du 2e volume :

Les cinq derniers cahiers du premier tome du Censeur hebdomadaire et tout le second volume sont de M. d’Aquin. M. de Chaumeix, occupé avec MM. les encyclopédistes, a trop peu de temps de reste pour travailler à ce journal. Il vient donc de donner son désistement, et le privilége reste actuellement en entier à M. d’Aquin.

Le Censeur hebdomadaire devait donner par année 65 cahiers de 2 feuilles in-8°, formant 5 volumes de 416 pages chacun. Le prix de la souscription était de 18 livres ; celui de chaque cahier, de 12 sols d’abord, puis de 8. Les souscripteurs de la province avaient à payer de plus quatre sols pour le port de chaque ordinaire. La Bibliothèque impériale en possède 5 volumes ; je ne saurais dire si c’est le tout.


Mentionnons une Semaine littéraire, par une société de gens de lettres (Aquin et Caux), 1759, 4 vol. in-12. Le premier de ces écrivains publia, à la même époque, les Amusements d’un homme de lettres, ou jugements raisonnés et concis sur tous les livres parus en 1759, 4 vol. in-12.




Palissot et Clément.


Journal français ; — Gazette des Deuils ; — Nécrologe



À la fin de 1776, Palissot et Clément[73], encore deux bêtes noires de Voltaire et du parti philosophique, répandirent un prospectus de journal dont le ton mystérieux et quelque peu solennel ne laissa pas que d’étonner.

Nous ne chercherons pas à éblouir le public par des promesses fastueuses, en lui annonçant un nouveau journal dont on a bien voulu nous charger, lorsque nous y pensions le moins, et sans que nous ayons ni sollicité ni prévu la confiance dont on nous honore. De ce moment la décence et l’impartialité, qui sont des devoirs pour tous les journalistes, en deviennent encore de plus sacrés pour nous. Nous en contractons l’engagement avec le public ; nous faisons même de ce devoir la base de notre journal.

Tout écrivain qui se croira fondé à se plaindre des jugements portés sur ses ouvrages dans quelques papiers publics pourra nous adresser ses défenses. Loin de nous excepter nous-mêmes de la loi commune, nous invitons les gens de lettres à nous répondre et à nous éclairer, s’il nous arrive de tomber, à leur égard, dans quelques méprises…

Nous abandonnerons aux journaux des sciences tous les objets qui doivent leur être spécialement réservés. Nous ne parlerons que des ouvrages qu’une longue expérience peut nous avoir mis à portée de juger, et nous nous contenterons d’annoncer les autres. La prétention de parler de tout nous paraît une témérité ; nous la regardons même comme une des causes qui a le plus contribué à décrier la profession de journaliste.

Nous consacrerons tous les mois un article à une matière qui fournirait elle-même le sujet d’un journal très-intéressant : nous y traiterons des erreurs de l’histoire, champ beaucoup plus vaste qu’on ne saurait le croire, sans en excepter même ceux de nos historiens dont les noms, respectés avec raison, doivent le plus en imposer à la confiance publique.

Afin de ne rien négliger de ce qui a paru un objet d’intérêt et de curiosité pour un grand nombre de lecteurs, nous avons obtenu la permission d’insérer dans notre journal une notice des édits, lettres-patentes, déclarations du roi, qu’on ne trouvait jusqu’ici que dans le Journal de Verdun, que l’administration a jugé à propos d’éteindre.

Sans nous dissimuler les difficultés de notre entreprise, dont personne n’est peut-être plus vivement pénétré que nous, nous ferons tous nos efforts pour justifier le choix qu’on a fait de nous, et pour remplir envers le public toutes les obligations qu’il nous impose. Qui donc avait pu les charger, comme malgré eux, d’une mission qui leur imposait une réserve si étrangère à leurs habitudes ? Il semblerait presque, à les entendre, que c’était une mission officielle, et l’insinuation relative aux édits et arrêts, dont le privilége leur est concédé, tendrait à confirmer cette supposition. Mais nous en sommes réduits là-dessus à de simples conjectures, les contemporains ne nous ayant point donné la clef de cette énigme, — si tant est qu’il y ait une énigme. Voici comment en parlent les Mémoires secrets :

« On répand le prospectus d’un Journal français par MM. Palissot et Clément, qui, à les en croire, s’en sont trouvés chargés au moment où ils y pensaient le moins. Ce qui n’est pas plus aisé à persuader, c’est que la décence et l’impartialité en seront la base. Ils ne prennent point la plume pour critiquer, mais, au contraire, pour venger les auteurs qui auront à se plaindre ; nouveaux Ajax, ils offrent leur bouclier à qui voudra s’en couvrir[74]. La fin de tout cela, c’est qu’ennemis jurés de la philosophie et des philosophes, ces messieurs se proposent de faire la contre-partie du successeur de M. Linguet (La Harpe) ; et, comme celui-ci est absolument vendu au parti encyclopédique, ils en contre-carreront tous les jugements, ils en détruiront toutes les idoles. Tous deux ont du talent et un assez grand fonds de méchanceté pour en bien nourrir leur journal ; mais aucun n’a cette gaieté, cet art de l’ironie, que possédait si supérieurement défunt Fréron. »

Grimm mentionne également l’apparition de la nouvelle feuille, qui, dit-il, se présente comme l’héritière du Journal de Verdun. « Les journaux sont devenus une espèce d’arène où l’on prostitue sans pudeur et les lettres et ceux qui les cultivent à l’amusement de la sottise et de la malignité. On a jugé apparemment que cette arène littéraire n’était pas encore occupée d’une manière assez brillante par MM. La Harpe, Fréron, Lefuel et autres ; on vient d’appeler parmi les combattants MM. Clément et Palissot. Ces messieurs assurent, dans leur prospectus, que la décence et l’impartialité présideront à toutes leurs critiques. Le public en a de trop sûrs garants dans la comédie des Philosophes, et dans les Lettres à M. de Voltaire, pour avoir aucun doute là dessus. Ainsi la bonhomie de ces messieurs n’a rien à craindre d’un engagement dont la sévérité eût peut-être écarté, dans toute autre circonstance, un grand nombre de souscripteurs[75]. »

On sait ce qu’était cette comédie des Philosophes, où Palissot poussa la passion jusqu’à mettre dans la bouche de quelques-uns de ses personnages des aménités dans le genre de celle-ci :

Enfin tout philosophe est banni de céans,
Et nous ne vivons plus qu’avec d’honnêtes gens.

La Correspondance secrète en augurait de même : « Vous êtes le maître d’en croire MM. Palissot et Clément sur leur parole ; mais c’est l’espérance de les voir manquer dans chaque feuille à leur engagement qui leur attirera le plus grand nombre des souscripteurs. »

« Nous sommes menacés, dit La Harpe[76], d'un nouveau journal, qui succède au privilége du Journal de Verdun, et qui serait fait par Clément et Palissot. Il s’appellera Journal français, comme si les autres étaient iroquois. Il y a pourtant, dit-on, de grandes difficultés, parce que ces deux critiques sont absolument opposés l’un à l’autre sur plusieurs points essentiels, entre autres sur M. de Voltaire, dont Palissot a toujours été l’admirateur, et que Clément fait profession de mépriser. Il en est de même de plusieurs autres écrivains, sur lesquels ils ne s’accordent pas. Mais on dit que ces deux messieurs traitent ensemble, comme Octave et Antoine, sur les victimes qu’ils s’abandonneront, et qu’ils dressent la table des proscriptions. »

La publication du Journal français commença le 15 janvier 1777. Il paraissait tous les quinze jours, par cahiers de trois feuilles in-8° ; il devait donner, en outre, tous les deux mois, un supplément contenant les Notices des édits et arrêts, « de manière que les provinces les plus éloignées seraient instruites pour ainsi dire aussitôt que la capitale de ces objets, qu’il est si important de connaître, et que ce recueil pourrait devenir à la longue le véritable code de notre législation. » L’abonnement était de vingt-quatre livres pour tout le royaume.

Malgré le talent de ses rédacteurs, cette feuille ne fournit qu’une courte carrière ; elle mourut d’inanition avant la fin de la deuxième année. « Ces fameux critiques, dont le nom promettait d’alimenter merveilleusement la malignité des lecteurs, ne répondirent pas à cette attente, et l’on fut obligé, faute de souscriptions suffisantes, de s’arrêter au tiers du renouvellement de l’année. » Ils auraient probablement vécu plus longtemps, si, moins fidèles à leur programme, ils eussent donné un plus libre cours à leur humeur batailleuse.

« Le Journal français, dit la Correspondance secrète, dont on attendait des merveilles, à cause de la réputation des deux auteurs, qui sont très-connus par leur critique sévère et maligne, n’a pu se soutenir, malgré tous les efforts que ces aristarques ont faits pour être méchants : il n’a plus que 200 souscripteurs, de 900 qu’il avait l’année dernière. Le public est malin, il aime les méchancetés ; mais il veut qu’on l’instruise, et le Journal français n’était rien moins qu’instructif. » Cet échec avait décidé l’éditeur, Moutard, à retirer la rédaction à Palissot et à Clément, et à la donner à l’abbé Grosier ; mais celui-ci n’avait pu réussir à rendre la vie à une feuille tombée dans le discrédit.


Palissot avait débuté dans la carrière du journalisme par la publication d’une feuille plus politique que littéraire, qui n’avait pas une grande valeur, si l’on peut s’en rapporter au témoignage des Mémoires secrets.

« Le sieur Palissot, y lit-on à la date de mai 1762, donnait depuis quelques années au public une gazette sous le titre de Papiers anglais. C’était un barbouillage extrait des différents pamphlets qui courent à Londres sur les matières politiques. Rien de plus bavard, de plus ennuyeux et de plus mal choisi que cette collection, d’ailleurs pleine de contresens, le directeur n’entendant point la langue anglaise, et se confiant à de mauvais traducteurs pour épargner l’argent. Elle était fort chère et coûtait plus de 14 sous la feuille. Le public s’est lassé de se laisser baffouer par ce scribler, et, les souscriptions tarissant tout-à-fait, le sieur Palissot est obligé de renoncer à son travail. »

Suivant Palissot lui-même, c’est par ordre du ministre que cette feuille fut suspendue. La publication en avait commencé à la fin de 1759, sous le titre de Papiers anglais ; au 4e volume, elle prit le titre d’État actuel et politique de l’Angleterre, ou Journal britannique, qu’elle quitta ensuite pour celui de Gazettes et Papiers anglais. La traduction était confiée à Suard, qui n’en était, il est vrai, qu’à ses débuts ; mais on doit supposer néanmoins qu’elle n’était pas aussi généralement mauvaise que le donnent à entendre les Mémoires secrets. Ce qu’on reprochait avec plus de raison à cette feuille, c’était de trop s’astreindre à des détails qui ne pouvaient intéresser que faiblement en dehors de l’Angleterre, et de négliger les nouvelles, les petits faits, les particularités, dont le public français devait être plus particulièrement curieux. Mais en somme elle donne une idée assez exacte de l’état politique de l’Angleterre à cette époque. On la trouve, du moins en partie, à l’Arsenal.


Palissot fut encore l’un des principaux auteurs du Nécrologe des Hommes célèbres de France. Ce recueil, dont le titre dit assez le sujet, avait été précédé d’une Gazette des Deuils qui fournit une assez longue carrière, et qui mérite, à ce titre et à quelques autres, que nous lui consacrions une mention. Cette feuille, paraît-il, répondait à un besoin pressant. Les Parisiens ignoraient souvent les jours où se quittaient les deuils de cour : on se proposait de les en informer la veille ou la surveille, par des billets qui seraient envoyés chez les abonnés. L’établissement de la Gazette des deuils avait été autorisé par le duc de Choiseul au profit d’une demoiselle Fauconnier, courtisane jadis célèbre, et qui depuis avait donné dans le bel-esprit. C’était la maîtresse de Palissot, et le ministère l’honorait de ses bontés. L’homme de lettres, désireux de tirer parti de cette feuille anodine, y joignit un Nécrologe des personnes célèbres, dans les sciences et dans les arts, mortes dans le courant de l’année. « On sent, disent les Mémoires secrets, combien cette superfétation était ridicule ; mais, par ce moyen, cette Gazette, qui n’était qu’à 3 livres, monta à 6 francs. »

Grimm, de son côté, s’en exprime ainsi :

« Depuis que P*** a obtenu le privilége d’annoncer les deuils de la cour aux particuliers, moyennant une rétribution annuelle de 3 livres, et qu’il a disposé de ce privilége en faveur de sa respectable amie mademoiselle F***, fille du monde, retirée du service à cause de la multiplicité de ses services et de son âge, il a imaginé d’augmenter cette ferme d’une souscription de 3 autres livres pour un Nécrologe des hommes célèbres de France, dans lequel il fait l’éloge et donne les particularités de la vie de ceux qui sont morts dans l’année. On a dit de ce recueil qu’il renfermait plutôt la satire des vivants que l’éloge des morts ; mais c’est du poison perdu, parce que personne ne lit cette rapsodie. » Il revient à diverses reprises sur cette rapsodie, généralement méprisée, écrite par un tas de barbouilleurs qui se donnent le titre de Société de gens de lettres. Mais on sait combien Palissot était antipathique au malin chroniqueur, et il faudrait bien se garder de prendre son jugement à la lettre. Le Nécrologe, malgré ses défauts, a une valeur historique sur laquelle nous n’avons pas besoin d’insister.

« L’exécution de ce livre, dit La Harpe (Corresp. littér., lett. 47), est aussi défectueuse que le plan en pouvait être utile, et il ne doit être lu qu’avec précaution. Son plus grand défaut n’est pas d’être platement écrit ; un inconvénient plus grave, ce sont les fausses idées qu’il donne souvent du génie et des productions d’un écrivain, et les jugements ridicules qu’on y trouve. En général, les auteurs du Nécrologe se sont crus obligés de prendre le ton de l’adulation et du panégyrique ; ils ont oublié qu’ils devaient n’être qu’historiens, et que par conséquent la vérité doit être leur premier devoir… » Néanmoins, « l’utilité dont cette notice annuelle peut être », surtout pour les étrangers, par les faits et les dates qu’elle renferme, le détermine à placer ce petit recueil au nombre des livres dont son impérial correspondant peut faire usage.

Les principaux rédacteurs du Nécrologe, avec Palissot, furent Poinsinet de Sivry, Castilhon, Lalande, François de Neufchâteau, Maret de Dijon, etc. La collection, de 1764 à 1782, forme 17 volumes in-12.

En 1782, la Gazette des Deuils et le Nécrologe furent acquis par les propriétaires du Journal de Paris, qui prirent prétexte de cette réunion pour porter le prix de leur feuille de 24 à 30 livres, au grand déplaisir des abonnés.




journaux consacrés aux littératures étrangères





L'abbé Prévost, Arnaud, Suard, Grimm


Journal étranger. — Gazette littéraire de l'Europe.



J’ai déjà mentionné plusieurs tentatives faites pour nous initier à quelqu’une des littératures étrangères ; j’ai parlé de la Bibliothèque anglaise, de la Bibliothèque germanique, de la Bibliothèque italique, etc. En 1754, l’abbé Prévost et quelques autres écrivains essayèrent de synthétiser en quelque sorte cette idée, en réunissant dans une feuille écrite en français, c’est-à-dire dans une langue devenue universelle, les connaissances, les découvertes et les chefs-d’œuvre de tous les artistes, de tous les savants du monde, en tout genre et dans toutes les langues vivantes, et de faire ainsi participer la France et l’Europe à tant de trésors ignorés, perdus pour la plupart parce que peu de personnes sont capables de lire dans l’original les excellents ouvrages que produisent journellement les différentes parties de l’Europe, et qu’il est très-difficile de rassembler ces nombreuses productions. Leur but était encore d’offrir aux talents divers des gens de lettres de toutes les nations un théâtre propre à les faire briller aux yeux de tous leurs contemporains, de contribuer à rassembler en une seule confédération toutes les républiques particulières dans lesquelles était divisée la république des lettres, qui, resserrée pour ainsi dire par les limites de chaque peuple, reconnaissait des bornes que la politique n’avait aucun intérêt de lui prescrire, et qu’elle ne devait recevoir que de la mesure de l’esprit humain.

Cette correspondance, disaient-ils, aussi nécessaire entre les nations pensantes, pour la perfection de la raison, que l’usage de la parole entre les individus pour leur secours mutuel, a besoin de quelque point commun de réunion, où toutes les connaissances acquises viennent s’éclairer mutuellement, où les génies des diverses nations viennent se rencontrer pour instruire l’univers, où les écrivains de tous les pays viennent épurer le goût en les comparant… Que de travaux inutiles répétés, par le défaut de communications entre ceux qui courent la même carrière en différentes contrées ! Que de fatigues et de veilles, que de temps et de progrès perdus pour l’esprit humain, seraient épargnés ou mis à profit, si, au lieu de partir du même point et de marcher parallèlement sur la même route, chaque homme de lettres, mieux instruit des progrès de tous ses collègues, et commençant sa course du terme où ils ont fini la leur, gagnait en avant tous les pas qui se perdent à revenir toujours inutilement dans les mêmes sentiers ! Quels avantages encore les sciences ne retireraient-elles pas de la comparaison des différentes méthodes, et les arts des différentes pratiques imaginées dans les différents pays !

Ce projet était excellent, mais immense et rempli de difficultés, ne fût-ce qu’au point de vue des dépenses extraordinaires que devait entraîner, à cette époque surtout, la composition d’un journal dont tous les matériaux devaient se tirer, à grands frais, des pays étrangers.

Aussi les commencements du Journal étranger furent-ils très-pénibles. Après bien des tiraillements, les entrepreneurs en offrirent la direction à Grimm, qui l’accepta d’autant plus volontiers, dit-il lui-même, que ce travail, en amusant beaucoup, pouvait en même temps faire honneur à son auteur ; mais après s’être convaincu par lui-même de l’impossibilité de le bien faire, il l’abandonna, et Toussaint, auteur des Mœurs, prit sa place.

Cependant l’impossibilité de bien faire un pareil journal n’était pas absolue aux yeux du spirituel critique, car à peine l’a-t-il déclaré impossible, qu’il donne le moyen de le faire supérieurement. Cette théorie d’un journal universel est trop curieuse pour que nous ne la reproduisions pas.

Pour faire supérieurement un journal étranger, je voudrais le partager entre six philosophes, et nos premiers ne seraient pas trop bons pour cela. Ces six hommes partageraient entre eux l’Europe. L’un serait en Italie, l’autre en Angleterre, un autre en Allemagne, etc. C’est sur les lieux mêmes que chacun ferait sa partie, et au bout d’un certain temps, ils changeraient de place, et se releveraient l’un l’autre successivement. Il résulterait de cet arrangement un double avantage : premièrement, le journal serait supérieurement bien fait et deviendrait un livre important pour toute l’Europe ; en second lieu, nos philosophes auraient fait, au bout d’un temps fort court, le tour de l’Europe ; ils auraient eu occasion de connaître le génie, les arts, les vertus, les vues des différents peuples qui l’habitent, avantage inestimable d’un projet dont l’entreprise ferait bien plus d’honneur à l’humanité que tous ces voyages sous les pôles pour mesurer quelques degrés de la terre, qui n’en déterminent pas mieux la figure. On me passera, sans doute, de choisir des Français pour l’exécution de mon projet : c’est, de tous les peuples de l’Europe, celui qui réunit le plus de qualités pour cela, et s’il lui manque quelque chose, c’est l’instruction, qu’il acquerrait par ce moyen même. J’appellerais l’ouvrage de mes philosophes le Journal des Voyageurs. Chacun d’eux ferait le tour de l’Europe, seul, et n’aurait point de communication avec les autres. À leur retour, ils quitteraient le journal, et l’on en ferait partir six autres pour le continuer. Ceux qui seraient revenus donneraient au public leur voyage, c’est-à-dire leurs observations particulières, chacun à part. Y aurait-il rien de plus intéressant que d’apprendre comme six bonnes têtes, capables de voir, auraient vu différemment les mêmes objets ?… Je trouve, je l’avoue, mon projet excellent, et digne d’être exécuté sous les auspices d’un grand roi. Il est très-malheureux pour les lettres que nos philosophes aient si rarement occasion de voyager, et d’une manière convenable. Après Toussaint, le Journal étranger, qui compta parmi ses rédacteurs J.-J. Rousseau, l’abbé Béraud, Favier, Lamarche, Hernandez, fut successivement dirigé par l’abbé Prévost, Fréron, Deleyre, et enfin par Suard, assisté de son inséparable, l’abbé Arnaud. Ces deux derniers écrivains avaient réussi à fixer sur ce recueil l’attention publique ; mais, ayant été chargés par le gouvernement de faire la Gazette de France, ils l’abandonnèrent à leur tour ; et il en resta là.

La mort de cette feuille était regrettable, car elle avait rendu et pouvait rendre encore des services à la cause des lettres. C’était, de tous les journaux d’alors, le plus piquant sans contredit ; seulement il était toujours en retard, et sujet à de continuelles vicissitudes. Il avait vécu environ sept années, d’avril à novembre 1754, puis de janvier 1755 à septembre 1762, moins pourtant l’année 1759, pendant laquelle il n’en fut rien publié. La collection se compose d’environ 45 vol. in-12.

Cependant l’idée qui avait présidé à la création du Journal étranger était tellement féconde, qu’Arnaud et Suard résolurent de la reprendre, en l’étendant encore, et à peine étaient-ils assis dans leur nouvelle position, qu’ils publièrent le programme d’une Gazette littéraire de l’Europe programme qui ne laissa pas de surprendre le public. Ce n’était, en effet, qu’à grand’peine qu’ils étaient parvenus à donner un numéro du Journal étranger par mois, et ils promettaient de la nouvelle feuille un numéro par semaine, sans compter, par chaque mois, un supplément aussi fort que les quatre numéros. Mais ils espéraient cette fois dans un secours puissant. L’ambition leur était venue en montant dans les régions administratives. À côté de la gazette politique officielle, dont ils avaient la direction, ils voulurent avoir une gazette littéraire officielle : ils en trouvaient le germe et le droit dans le privilége de la Gazette. En un mot, ils ne visaient à rien moins qu’à faire tomber tous les journaux, à les absorber tous dans leur tourbillon ; ils ne faisaient grâce qu’au Journal des Savants et au Mercure.

Ils firent valoir tant de bonnes raisons auprès du gouvernement en faveur de leur projet, qu’ils finirent par être écoutés. La Gazette littéraire fut placée sous les auspices du ministre des affaires étrangères, et recommandée aux agents de la France à l’extérieur.

On lit dans une lettre du duc de Praslin au chevalier d’Eon, de Versailles, le 17 mai 1763 :

Le roi, Monsieur, ayant jugé très-convenable d’ajouter à l’établissement de la Gazette actuelle celle d’une Gazette littéraire, qui présentât au public un tableau fidèle de l’état et du progrès des arts et des sciences dans toutes les parties de l’Europe, le duc prie en conséquence M. d’Eon d’adresser à M. l’abbé Arnaud ou à M. Suard, son collègue, tout ce qui pourra être relatif à cette matière.

Le chevalier d’Eon répond au duc de Praslin, le 31 du même mois :

Nous n’avons point reçu du tout, Monsieur le duc, la lettre circulaire dont vous parlez, écrite à tous les ministres du roi dans les cours étrangères au sujet de l’ouvrage que se propose M. l’abbé Arnaud, pour étendre dans toute l’Europe l’empire de la langue française; et M. le duc de Nivernais n’aurait pu rien comprendre à ce que vous lui dites de cet ouvrage et de cet empire, etc. Dans tous les pays étrangers on n’a pas l’amour et la fureur de gazettes et papiers périodiques ainsi qu’à Paris. Je sais par les meilleurs libraires de Londres qu’ils ne veulent aucun de nos papiers périodiques et journaux, pas même celui des Savants, etc. Tout cela est regardé en Angleterre comme misère étrangère, ou plutôt française, pour endormir l’esprit des Parisiens tandis qu’on fouille dans leurs poches. M. le duc de Nivernais ne voit aucun savant anglais, 1° parce qu’ils se communiquent très-peu dans le monde, 2° parce qu’ils s’appliquent beaucoup à l’étude du grec et du latin, et peu à la langue française, et plus pour entendre les auteurs morts que pour parler aux auteurs vivants. À mesure que chaque gazette paraîtra, elle pourra bien être traduite et imprimée sur-le-champ en anglais, etc., moyennant quoi votre but, qui est d’étendre l’empire universel de la langue française, pourra bien manquer, et le but des auteurs, qui est d’avoir de l’argent, pourra bien ne pas répondre tout à fait à leur calcul.

Les deux seuls journaux littéraires qui se publient ici tous les mois sont the Monthly Review, ou Revue de tous les Mois ; l’autre se nomme the critical Review, ou Revue critique. Ces deux seuls livres peuvent faire la fortune de la Gazette littéraire de l’abbé Arnaud, quant aux ouvrages anglais. Le chevalier, néanmoins, promit sa collaboration ; mais il oublia bien vite sa promesse. C’est du moins ce qui résulte d’un passage d’une lettre que lui écrivait Saint-Foix à la date du 19 juin :

Vous savez que ce grand écrivain (M. de Voltaire) veut bien s’abaisser aujourd’hui jusqu’à travailler pour la Gazette littéraire… Sur ce sujet, mon très-cher, il ne m’est pas possible de finir sans vous témoigner que M. le. duc de Praslin dit parfois que vous êtes un paresseux littéraire, que vous avez été le témoin de la formation de ce projet, que vous avez promis des matériaux, et entre autres une histoire très-remarquable du Kamschatka, et que cependant vous n’avez encore rien envoyé pour le succès de cet établissement, qui lui tient extrêmement à cœur.

Quoi qu’il en soit, le Journal des Savants, peu sensible à la générosité des entrepreneurs de la Gazette littéraire à son égard, s’opposa formellement à leur projet, qui allait, prétendait-il, contre son privilége. Il s’agissait pour lui, d’ailleurs, d’un intérêt assez grand. Nous avons déjà dit que, comme père des journaux, il avait le droit de percevoir une rétribution de toutes les feuilles subalternes qui voulaient s’élever, et qui ne pouvaient paraître que sous ses auspices. Or, la Gazette littéraire avait pour objet d’anéantir cette foule d’écrivailleurs donc, plus de tribut pour le Journal des Savants, et le peu qu’il rendait par lui-même suffirait à peine à le soutenir.

L’affaire fut portée au Conseil, et ce procès excita une grande fermentation à la Cour. Le duc de Praslin, comme ministre des affaires étrangères, tenait pour la Gazette littéraire ; le Journal des Savants avait pour lui le duc de Choiseul. Les deux ministres prenaient la chose fort à cœur, et la Cour était divisée. L’abbé de Voisenon, qui sentait combien cette mésintelligence pouvait faire de tort aux lettres, crut devoir se rendre à Compiègne, où était la Cour, comptant sur le crédit dont il jouissait auprès des deux ducs pour amener un rapprochement. Enfin la Gazette triompha, grâce à des changements survenus sur ces entrefaites dans l’administration de la librairie, et elle commença à paraître dans les premiers jours de mars 1704 ; elle sortait de l’imprimerie de la Gazette de France.

Mais le succès fut loin de répondre à ce qu’avaient espéré les uns, à ce que redoutaient les autres, et ce haut protectorat, qui devait faire la fortune de la Gazette littéraire, est peut-être ce qui a le plus nui à sa réussite. Les lettres, comme le commerce, n’ont besoin, pour prospérer, que de faveur et de liberté, et se passent très-bien de grâces particulières, qui souvent ne font que gêner.

« Si les intentions du ministre méritent des éloges, disait Grimm à ce sujet, il faut dire aussi que le caractère de réserve, de circonspection et de décence, qui est nécessaire à tout ouvrage qui paraît sous ses auspices, nuira infailliblement à la liberté, qui seule peut intéresser dans un ouvrage de cette nature. Combien de questions importantes sur lesquelles il ne sera pas permis à un auteur d’avoir un avis ! Combien d’excellents ouvrages qu’ils n’oseront même nommer, encore moins approfondir avec la bonne foi qui convient aux philosophes ! Si l’Esprit des Lois paraissait de nos jours, et qu’il fût l’ouvrage d’un homme de lettres sans aveu et sans protection, je ne sais quel serait le sort de cet homme-là ; mais je sais qu’aucun de nos journalistes avoués n’oserait lui rendre la justice qui lui est due, et que celui qui s’en aviserait courrait risque de perdre son privilége. Ce qu’il y a encore de plus fâcheux, c’est ce tas d’éloges que tous les journalistes, sans exception, sont obligés de donner tout le long de l’année aux ouvrages médiocres. Rien ne blesse autant les droits du génie que de voir prodiguer à la médiocrité les éloges qui ne sont dus qu’à lui. Tout ceci prouve qu’on ne peut faire un bon journal que dans un pays où la liberté de la presse est parfaitement établie ; et, bien loin qu’il eût besoin d’une protection particulière du gouvernement, il faudrait que tout, jusqu'aux noms des journalistes, fût ignoré du public ; sans quoi le chapitre des égards et la crainte des tracasseries disposeront, dans mille circonstances, de leur franchise et de leur impartialité[77]. M. l’abbé Arnaud et M. Suard nous annoncent beaucoup de circonspection dans leurs jugements, et ils ne manqueront pas à leur parole ; mais les gens circonspects sont bien sujets à être ennuyeux, et si l’envie de nuire, la mauvaise foi, la satire injuste et grossière, peuvent déshonorer un journaliste, il faut convenir que la circonspection, la réserve, les égards, le rendent bien insipide. N’y aurait-il pas un milieu entre ces deux extrêmes ? »

Et en effet la Gazette littéraire ne put mieux se soutenir que n’avait fait le Journal étranger. « Il y régnait cependant, dit encore Grimm, un excellent esprit ; mais nos oisifs de Paris ne veulent pas s’instruire ; ils ne veulent qu’être au fait de la brochure du jour ; ils veulent aussi voir déchirer de temps en temps quelque homme célèbre, pour l’amusement de leur malignité. Les deux journalistes dont je parle (Arnaud et Suard) ne leur donnaient ni l’un ni l’autre de ces amusements ; le moyen de réussir ? Ajoutez que l’abbé Arnaud et M. Suard sont tous les deux fort aimables mais que l’un est fort dissipé, et l’autre très-paresseux, et vous ne serez pas étonné qu’ils aient si peu réussi dans leurs entreprises. Ils mettaient la plupart du temps leurs amis à contribution ; mais les amis ne pouvaient pas recommencer tous les mois à fournir la dépense du ménage, et les auteurs restaient en arrière. M. Diderot a donné quelques articles, M. de Saint-Lambert plusieurs ; tout le monde a donné, et malgré ces contributions volontaires la chose n’a pu subsister. » Elle eut toutes les peines du monde à se soutenir pendant deux années, et la dernière elle ne fit que languir. Un avis du rédacteur, placé à la fin du tome VIII, prévint les souscripteurs que « des circonstances particulières et des occupations indispensables ne leur permettaient pas de pousser plus loin ce pénible travail, et de répondre à l’intérêt que paraissaient prendre à sa continuation ceux des lecteurs dont ils avaient toujours recherché les suffrages et l’estime. »

La Gazette littéraire fut honorée de la collaboration de Voltaire, comme l’avaient été ou le furent le Journal des Savants, le Mercure, le Journal encyclopédique, le Journal de Bruxelles, en un mot la plupart des feuilles de quelque importance qui étaient bienveillantes pour ce grand journaliste. Il y fit insérer, notamment, un article sur les Mémoires de Pétrarque publiés par l’abbé de Sade ; mais, en l’envoyant, il avait « instamment supplié les sages qui travaillaient à la Gazette littéraire de lui garder soigneusement le plus profond secret. » Il craignait que le jugement qu’il y portait sur Pétrarque et son génie ne fît du chagrin à l’abbé de Sade, pour qui il avait de l’amitié ; c’est pourquoi il ne voulait pas être nommé. « Je ne fais pas grand cas, écrit-il à d’Argental (22 juin 1764), des vers de Pétrarque : c’est le génie le plus fécond du monde dans l’art de dire toujours la même chose ; mais ce n’est pas à moi à renverser de sa niche le saint de l’abbé de Sade. »

Mais la Gazette littéraire végétait, un article de Voltaire était pour elle une bonne fortune : sans nommer l’auteur, puisqu’il ne le voulait pas, ne pouvait-on pas soulever un coin du voile, juste assez pour que le public devinât ? L’abbé Arnaud le pensa ainsi, et il fit précéder l’article sur Pétrarque de cette note traîtresse : « La lettre que nous insérons ici respire le goût et décèle la main d’un grand maître. » Voltaire en témoigna son mécontentement. « Je crois, écrit-il à d’Argental le 30 juin, que la Gazette littéraire m’a brouillé avec l’abbé de Sade. Ce n’est pas que je me reconnaisse à la main d’un grand maître, dont l’abbé Arnaud a désigné l’auteur des remarques sur Pétrarque ; mais enfin vous savez que j’avais demandé le plus profond secret. Je vous supplie de gronder l’abbé Arnaud de tout votre cœur. Encore une fois, je n’aime point Pétrarque ; mais j’aime l’abbé de Sade. » Pendant que nous sommes sur le chapitre de Voltaire et de ses rapports avec les journaux, citons encore une charmante petite lettre en vers adressée par lui à Suard pour le remercier de quelque article que nous ne pouvons préciser[78].

A M. SUARD


J’ai lu ce que vous avez dit
De mes lambeaux épistolaires.
Les louanges ne me sont chères
Que par la main qui les écrit.
Combien les vôtres sont légères !
Déjà l’amour-propre aux aguets
Venait me tendre ses filets
Et me bercer de ses chimères ;
Soudain, avec dextérité,
Une critique délicate,
Et que j’approuve et qui me flatte,
Me vient offrir la vérité.
Que vous la rendez séduisante !
J’ai cru la voir dans sa beauté.
Elle n’a jamais d’âpreté
Quand c’est le goût qui la présente.
Sous nos berceaux l’arbre étalé
Doit sa vigueur à la nature ;
Mais il doit au moins sa parure
Aux soins de l’art qui l’a taillé.
J’aime l’éloge et je l’oublie,
Je me souviens de la leçon :
L’un plut à ma coquetterie,
Et l’autre plaît à ma raison.

En 1775, Mathon de La Cour et Mademoiselle Matné de Morville, fameuse par sa science des différentes langues, essayèrent de ressusciter le Journal étranger, mais nous ne sachions pas que cette tentative ait eu de longues suites.

Il se publia à Amsterdam, de 1764 à 1784, une autre Gazette littéraire, par une société de gens de lettres, contenant l’analyse et l’annonce de ce qu’offrent de plus pittoresque et de plus piquant les littératures française, anglaise et allemande, avec les faits et anecdotes les plus intéressants, — qui n’était dans l’origine que la réimpression du journal de Suard et Arnaud, mais augmentée de plusieurs articles qui ne se trouvaient pas dans l’édition de Paris ; elle forme 120 vol. in-12.

Disons enfin qu’Arnaud et Suard ont recueilli les morceaux les plus intéressants du Journal étranger et de la Gazette littéraire, et les ont publiés sous le titre de Variétés littéraires, ou Recueil de Pièces tant originales que traduites, concernant la Philosophie, la Littérature et les Arts. Ce recueil, qui est en effet très-varié, forme 4 volumes in-12 assez considérables.


Tout le monde aujourd’hui connaît la valeur du Journal étranger. Cette feuille était digne à bien des égards de servir de modèle aux ouvrages du même genre, par l’exactitude élégante des analyses, la clarté et la précision des résultats, les rapprochements heureux, l’impartialité des jugements, toujours dictés par le goût et la plus saine critique, qualités que l’on trouve bien rarement réunies.

Voici comment s’en exprime Garat, dans ses Mémoires sur Suard :

« Le Journal étranger et la Gazette littéraire, quoiqu’ils ne pussent jamais ni flatter ni blesser la vanité et l’envie, eurent très-rapidement assez de succès pour placer leurs auteurs au rang des meilleurs écrivains de cette époque, où il commençait à devenir très-difficile d’atteindre à ce rang. Mais ce fut lorsqu’ils eurent réuni dans les quatre volumes des Variétés littéraires quelques-uns des morceaux les plus remarqués, qu’il devint tous les jours plus évident combien ces relations avec les littératures étrangères avaient varié, en France, les jouissances du goût et des arts, combien nos poètes, nos orateurs, nos philosophes, s’y enrichissaient de vues et d’impressions qu’ils faisaient servir à nos plaisirs et à leur gloire.

» Il suffit, pour le prouver, de l’exposition de quelques faits trop connus pour être contestés lorsque tous ceux qu’ils honorent ont disparu sous la pierre des tombeaux. » C’est dans ces deux journaux que la France commença à connaître ces poésies Erses qu’on a trop élevées, sans doute, lorsqu’on les a mises en parallèle avec les poëmes d’Homère, mais qui ont porté dans la poésie un peu épuisée du Midi des images, des tableaux, des mœurs et des passions, où les talents poétiques ont pu se rajeunir comme dans un monde naissant, où ils ont pu recevoir des inspirations, lorsqu’ils n’y trouvaient pas des modèles, parce que l’analogie va bien plus loin que l’imitation. C’est là qu’on a entendu la première fois ces lamentations d’Young, qui attristent ceux qui veulent les entendre toutes, mais qui attendrissent profondément ceux qui ne prêtent leur attention aux douleurs d’Young que lorsqu’il les associe aux expressions magnifiques des créations de l’Éternel et des destructions du temps, que lorsqu’il couvre d’espérances immortelles les ravages et les débris de la terre. C’est là qu’on lut ces élégies du Couvent et du Cimetière, si parfaitement traduites en prose, et dont les larmes, recueillies par les vers de Delille, semblent sorties de son cœur. Ce fut là qu’un philosophe qu’on crut de Nuremberg, et qui était de Versailles, fit imprimer ces lettres sur les animaux et sur l’homme, où l’instinct des animaux fut mieux démêlé et mieux saisi dans tous les degrés qui l’approchent le plus de notre intelligence, et où l’on vit en même temps la raison de l’homme s’élever plus haut encore par tous les attributs de ses prérogatives royales. Ce fut là que l’abbé Arnaud, dans un discours d’une vingtaine de pages sur les langues anciennes et modernes de l’Europe, les marqua toutes des traits et des caractères qui les peignent et les distinguent le mieux, et qu’il nous enhardit facilement à adopter les inversions harmonieuses de la prose grecque, en nous en faisant sentir la beauté et le charme dans notre prose même et dans son style. Ce fut là que les Recherches sur le Style par Beccaria, avant qu’elles fussent traduites par l’abbé Morellet, furent exposées par M. Suard, dans un précis plus lumineux que l’ouvrage, auquel il ne manque que plus de clarté pour être l’un des plus beaux et des plus utiles du XVIIIe siècle. C’est là que furent semés avec abondance sur les arts du dessin, sur la peinture, sur la sculpture et sur leurs disputes à la prééminence, des morceaux écrits avec les principes de Winkelman et son enthousiasme, avec ce goût de l’idéal réalisé sur les marbres devenus les dieux de l’antiquité, et transporté si heureusement par Vien sur les toiles et sur les couleurs des peintres de l’école française. C’est enfin de ces deux journaux, trop promptement abandonnés, qu’on a formé cette collection des Variétés littéraires, où l’on trouve plus de morceaux piquants et profonds, exquis et savants, plus de morceaux dont ont profité nos talents du premier ordre, qu’on ne pourrait en trouver, peut-être, dans les autres journaux, en mettant à contribution tous ceux qui ont été faits depuis qu’on en fait en France.

» Ces échanges entre les littératures étrangères, si féconds pour toutes en acquisitions, et même en créations, l’ont été encore depuis, et le seront toujours également, pourvu que, lorsque le goût demande du nouveau, une philosophie lumineuse dirige le goût à ces sources de la nature, qui sont universelles et éternelles [79]. »

La Gazette littéraire était en rapports tout particuliers avec le Café, rédigé à Milan, avec beaucoup de talent, par le marquis de Beccaria, le marquis de Véry, etc. Les articles des deux feuilles passaient souvent de l’une dans l’autre.

Grimm nous a conservé le souvenir d’un petit incident de la carrière, trop courte, de la Gazette littéraire, qui nous a semblé bon à noter. « Il y a quelques mois, écrit-il à la date du 1er juin 1765, que M. l’archevêque de Paris remit à M. le duc de Praslin un mémoire contenant ses griefs contre la Gazette littéraire, qui se fait sous les auspices de ce ministre. Dans ce mémoire on reproche aux auteurs de la Gazette d’avoir dit que le fanatisme religieux n’est dangereux que par la résistance qu’on lui oppose, que les différentes sectes en Angleterre ne causent aucun trouble, que les protestants furent la partie de la nation qui s’empressa le plus à seconder les desseins de Colbert, que Mahomet était un grand homme ; d’avoir insinué qu’il ne manque aux ouvrages des philosophes de nos jours que d’appartenir à quelque personnage de l’antiquité pour qu’on voie des qualités jusque dans leurs défauts ; d’avoir soutenu que la population est la seule force réelle d’un État. Voilà un échantillon des propositions impies, malsonnantes, monstrueuses, que M.nbsp;l’archevêque de Paris reproche aux auteurs de la Gazette. Le mémoire contenant ces chefs d’accusation ayant été communiqué à quelques fidèles, une âme charitable, M. l’abbé Morellet, a fait des Observations sur cette dénonciation, qui, faisant une brochure de soixante-trois pages, ont été imprimées en pays hérétique [80] ; mais on prétend que l’édition en a été confisquée en arrivant à Paris, de sorte qu’il ne sera pas aisé de se procurer la lecture de ces Observations charitables, qui, quoiqu’un peu longuettes, m’ont paru la plupart aussi excellentes que modérées [81]. »


Nous indiquerons, dans le même genre :

La Gazette universelle de Littérature, ou Gazette des Deux-Ponts, commencée en 1770, interrompue pendant deux ans, et reprise en 1783 sous le titre de Journal de Littérature française et étrangère. Cette feuille, dit le Mercure (décembre 1770), était devenue, autant par son universalité que par son importance, la gazette littéraire de l’Europe. Ses notices étaient abondantes et multipliées, mais vraies, précises, et assaisonnées d’une légère critique. Elle était rédigée par Dubois-Fontanelle.

L’Espagne littéraire, annoncée par Querlon en ces termes :

« Cet ouvrage périodique est encore un nouveau journal, et peut-être le plus curieux de tous : car, dans cette quantité de journaux purement français qui ne font que se répéter ou se contredire, qu’apprend-on que tout homme un peu jaloux d’être instruit ne soit à portée de savoir aussi bien que les journalistes, puisque les ouvrages dont ils parlent sont sous ses yeux, et qu’il ne tient qu’à lui de les avoir sous sa main ? Deux ou trois journaux bien faits pourraient certainement nous suffire, et nous avons en ce genre, ainsi qu’en bien d’autres, beaucoup plus que le superflu. Il n’en est pas de même de la littérature étrangère, toujours trop peu connue chez nous. Si l’on ne voit pas sans étonnement les journaux français se multiplier, même au milieu de la disette des bons livres, nous sommes encore plus surpris que le Journal étranger, le plus essentiellement utile, le plus intéressant de tous, sans exception, pour les gens de lettres, après avoir été tenté deux fois, n’ait pu se soutenir en France.

» Voici une branche de ce journal d’autant plus digne d’être accueillie, que la littérature espagnole, malgré toutes les liaisons, soit naturelles, soit politiques, qui nous ont aplani les Pyrénées, est communément pour nous plus étrangère qu’aucune autre, et la plus ignorée en France. Son rédacteur, M. de La Dixmerie, dont on connaît l’honnêteté, la sagesse, le goût exercé, l’amour du travail, etc., sait faire un judicieux mélange de l’utile et de l’agréable. »

L’Espagne littéraire, qui forme 4 vol. in-12, renferme des observations sur les mœurs, les usages, et principalement sur la littérature de l’Espagne.

Le Génie de la Littérature italienne, par San-Severino et de Graville, annoncé avec éloge par le Censeur hebdomadaire et par le Littérateur impartial en 1760, 2 vol. in-12.

Bibliothèque du Nord, ouvrage destiné à faire connaître en France tout ce que l’Allemagne produit d’intéressant, d’agréable et d’utile, dans tous les genres de sciences, de lettres et d’arts, par la Société patriotique de Hesse-Hombourg. Continuation du Journal de Berlin, due aux soins de M. Russel, avocat.

Le Nord littéraire, 3 vol. in-8°.

Le Censeur universel anglais, ou Revue générale, critique et impartiale, de toutes les productions anglaises sur les sciences, la littérature, les beaux-arts, les manufactures, le commerce, etc. Ouvrage périodique tiré et traduit de différents journaux, magasins et autres papiers anglais, par le chevalier de Sauseuil et de Labaume, et une société de gens de lettres. 1785-87, 7 vol. in-4° et in-8°.

Le Traducteur, ou traduction de diverses pièces choisies tirées de papiers périodiques anglais. Copenhague, 4 vol. in-4°.

Un Magasin anglais, qui présentait une particularité remarquable, et sur lequel les Mémoires secrets s’expriment ainsi (mai 1765) :

« D’infatigables auteurs ne se lassent point de s’évertuer en tous sens pour mettre le public à contribution. Ill paraît un nouvel écrit périodique intitulé Magasin anglais, ou Recueil littéraire, instructif et amusant. C’est une brochure de quatre feuilles d’impression. On se propose d’en faire paraître une tous les mois. On fait imprimer le texte original vis-à-vis la traduction, en faveur, dit l’auteur, de ceux qui apprennent la langue britannique, etc., mais, en effet, pour gagner autant de terrain, sans se donner de peine. Il n’est pas douteux que de pareils ouvrages qui ne sortiraient point d’une main mercenaire pourraient être très-bons. »

Journal anglais (1775-78, 7 vol. in-8°), contenant les découvertes de la science, des arts libéraux et mécaniques, les nouvelles philosophiques, littéraires, économiques et politiques, des trois royaumes et des colonies qui en dépendent.

Querlon parle ainsi de cette feuille :

« À juger du fond de ce nouveau journal, dont nous avons sous les yeux le premier cahier, il a d’abord, comme étranger, et surtout comme Anglais, le mérite du caractéristique, qui le rend à plusieurs égards déjà plus curieux et plus neuf que tous nos journaux français, puisque la plupart ne font que se répéter, et n’apprennent guère autre chose qu’à former son opinion sur celle du journal qu’on adopte, et qui n’est pas toujours la plus sûre. Ici, les vies des poètes anglais, dont on promet une suite, et dans lesquelles il y a toujours quelques singularités, puis les découvertes d’une nation très-instruite, et à qui nous en devons déjà tant, telles… : tout cela vaut bien, ce me semble, des extraits d’ouvrages rebattus partout, de médiocres poésies, etc., etc. »

Pierre Rousseau. Journal encyclopédique.

Le Journal encyclopédique, établi à Liége, avec privilége exclusif, par une société de gens de lettres, visait, comme le Journal étranger, qu’il suivit de près, à l’universalité, mais dans un autre genre. Son objet était de rassembler, chaque quinzaine, tout ce qui se passait en Europe de plus intéressant dans les sciences et les arts ; il se proposait de devancer tous les autres journaux et de réunir par un choix heureux tout ce qu’ils pouvaient annoncer.

Cette feuille, dont la longue carrière fut marquée par de curieux incidents, eut pour fondateur Pierre Rousseau, de Toulouse [82], un des plus habiles et des plus heureux manufacturiers littéraires de cette époque. Venu de bonne heure chercher fortune à Paris, il y débuta par quelques pièces de théâtre qui eurent un certain succès. Il fut ensuite chargé de la rédaction des Affiches de Paris, et était en même temps agent ou correspondant littéraire de l’électeur Palatin. Ces doubles fonctions lui donnèrent l’idée de faire un journal, et il songea d’abord à en établir le siége à Manheim, où son protecteur lui promettait plus de liberté ; mais il se décida ensuite pour Liége, ville qui tenait de sa position l’avantage d’être comme un centre d’où l’on pouvait aisément faire circuler un ouvrage dans toute l’Europe. Il y commença en 1756 la publication du Journal encyclopédique. Ce nouveau recueil, plus plein, plus intéressant que les autres ouvrages de même nature, eut un succès assez rapide. Il donnait, avec les extraits ou analyses des livres français, beaucoup de littérature étrangère, et cette dernière partie, surtout, en faisait le mérite. Si l’on y remarquait de l’inégalité, on y trouvait assez fréquemment des morceaux faits de main de maître. Il donnait aussi quelques nouvelles politiques.

Rousseau, au dire même de ses ennemis, avait préparé le succès de son journal avec une rare habileté. « Il l’avait recommandé par un prospectus des mieux tournés, qui séduisit non-seulement toute la ville de Liége, mais encore nombre de savants et gens de lettres en Italie, en France, dans les Pays-Bas, en Allemagne, etc…

« II tendit encore à son arc une corde infaillible pour le débit d’un ouvrage, fût-il le plus mauvais du monde ; par son moyen seul, la première, quelquefois la seconde édition d’un livre, sont vendues et payées avant que les critiques aient eu le temps de mettre la main à la plume : c’est l’abonnement avec les postes de France et d’Allemagne.

» Les fermiers généraux préposés à Paris sur cette partie des fermes donnèrent les mains au partage des frais de transport. M. Rousseau, outre la diminution des frais en faveur des abonnés et la facilité de l’abonnement, y gagnait l’expédition des envois et l’étendue de la distribution.

» Il écrivit en même temps au prince de la Tour-Taxis, grand-maître souverain des postes de l’empire, en lui adressant son prospectus, une lettre insinuante, pour lui demander le même avantage. Ce prince, très-porté à encourager les sciences, se prêta de la meilleure grâce du monde à l’arrangement proposé par M. Rousseau, lui accorda tout ce qu’il voulut, et donna ses ordres à tous les directeurs des bureaux des postes de sa dépendance…

» L’attention du nouveau journaliste ne se borna pas là. Il répandit son prospectus dans les principales cours de l’Europe ; il en adressa des exemplaires aux ministres de Vienne, de Versailles, de Bruxelles, et il eut la satisfaction d’en voir plusieurs se mettre au rang de ses souscripteurs ; il en trouva jusque dans le sacré collége. MM. les encyclopédistes et les libraires, intéressés aux succès du journal, en procurèrent enfin un assez bon nombre à Paris et dans les provinces. M. de Voltaire accourut au secours : il fut enchanté de trouver un journaliste dévoué qui se prétât, pour son propre intérêt, à faire parvenir au public les annonces de ses ouvrages, leur désaveu, leurs analyses, leur éloge, leur apologie… »

À Liége même, Rousseau avait reçu l’accueil le plus encourageant. Il y était arrivé avec des lettres de recommandation de l’électeur palatin pour le comte d’Horion, premier ministre du cardinal de Bavière, prince et évêque de Liége. Le comte d’Horion, « voulant illustrer cette ville, — c’est Rousseau qui s’exprime ainsi dans une pièce dont nous parlerons tout à l’heure, — qui n’était alors connue dans la république des lettres que par son almanach », non-seulement s’était empressé de lui procurer le privilége nécessaire, mais l’avait recommandé à ses amis, lui avait accordé, en un mot, toute sa protection ; il avait même poussé la bienveillance jusqu’à l’affranchir de la censure.

De leur côté, « les bourgmestre et conseillers de la noble cité de Liége, en vue de protéger les arts et les sciences dans leur ville, et pour donner un encouragement public à cet homme naissant, lui accordèrent une gratification de 100 florins et le droit de bourgeoisie. »

« Tout était donc bien concerté de la part de Rousseau, dit-il lui-même ; mais une chose qui lui échappa fut de n’avoir pas assez réfléchi sur le danger qu’il y avait à introduire un journal philosophique dans une ville qui n’était rien moins que philosophe. »

Rousseau, en effet, avait embrassé les opinions philosophiques, et son journal était devenu un des organes du parti. S’il y avait gagné des clients, il s’était attiré aussi par là de redoutables inimitiés. Les curés de Liége, « obligés par état à veiller sur la doctrine qu’on répand parmi leur troupeau, n’avaient pas vu de bon œil que le journal de Rousseau fût affranchi de la censure. À peine les premiers volumes avaient-ils été rendus publics qu’on y découvrit un venin dangereux contre la religion et les bonnes mœurs ; des analyses de pièces indécentes ; des extraits de plusieurs livres prohibés, dont Rousseau louait les auteurs et les ouvrages ; des principes de morale d’où résultent les conséquences les plus horribles. » Ils portèrent donc leurs plaintes au cardinal-évêque, « qui y donna toute l’attention que le cas exigeait ; et tandis qu’on prenait des mesures efficaces pour faire cesser le scandale, les coups mortels frappés à Paris et à Rome contre la Pucelle et autres ouvrages de Voltaire, contre le Dictionnaire encyclopédique, contre l’Esprit et autres livres très-dangereux ; les éloges perpétuels prodigués indiscrètement à leurs auteurs, ainsi qu’à leurs ouvrages ; la négligence de parler des excellentes critiques qui paraissaient contre eux en tant d’endroits, ou de n’en parler que pour les réfuter ; le penchant marqué des journalistes encyclopédiques à justifier les principes hasardés dans les livres proscrits ; la licence, la hardiesse et le mépris avec lesquels Rousseau osait invectiver contre le synode et les curés de Liége ; toutes ces circonstances réunies déterminèrent enfin ces respectables ecclésiastiques à dénoncer le Journal encyclopédique aux docteurs de l’Université de Louvain…

» Les docteurs de Louvain examinèrent avec la maturité convenable la lettre des curés et le journal dénoncé. Ils étaient occupés de cet examen, et à la veille de prononcer leur jugement, lorsque mourut le comte d’Horion. Cette mort arriva le 24 mai 1759, et le jugement de messieurs de Louvain qui condamnait le Journal encyclopédique est du 28 du même mois. »

Tous ces détails nous sont fournis par un libelle, fort curieux du reste, dirigé contre Rousseau, bien qu’il soit intitulé : Eloge historique du Journal encyclopédique et de Pierre Rousseau, son imprimeur [83]. On remarquera la précaution oratoire relative à la mort du comte d’Horion. Tant que cet illustre protecteur de Rousseau avait vécu, les ennemis du Journal encyclopédique avaient agi dans l’ombre ; mais à peine a-t-il fermé les yeux qu’ils démasquent leurs batteries.

« L’oracle de Louvain, enrichi des motifs et d’un détail que Rousseau seul a trouvé flairer la surprise, est envoyé à Ismaring. Le cardinal de Bavière en extrait la juste conclusion pour en faire le dispositif de son mandement du 27 août. La foudre part d’Ismaring, éclate à Liége le 6 septembre, et le Journal est écrasé. Trouve-t-on dans cette procédure du synode de Liége, et dans ce jugement de la surprise faite la religion du prince, à la religion des nonces, à la religion des universités, y trouve-t-on la rage, les fureurs, des atrocités personnelles contre l’imprimeur privilégié ? Cet imprimeur prétend les y trouver : le reste de l’univers n’y trouvera que l’ordre constant, régulier et universel des procédures ecclésiastiques.

» Rousseau fut averti, la veille de la publication du mandement, du coup dont il était frappé. Il vola chez ceux de ses amis qui étaient alors à Liége, pour empêcher ce flétrissant éclat. Rousseau courut, promit tout, tenta jusqu’à l’impossible, pour obtenir un délai. C’est pour la première fois qu’on le vit humble. Soumission, humilité inutiles ; elles vinrent trop tard. Les ordres pour la publication du mandement étaient précis, et il fut publié au perron de Liége avec les formalités ordinaires, affiché dans les lieux accoutumés, lu par les curés, par les prédicateurs et autres ayant charge d’âmes, dans toutes les églises paroissiales de la ville et du diocèse de Liége. »

Voici cette pièce curieuse :

Jean Théodore, par la grâce de Dieu duc des deux Bavières, cardinal, évêque et prince de Liége, etc.

À tous ceux qui ces présentes verront ou ouiront, salut en Dieu permanable. Comme rien ne nous est plus à cœur que de conserver dans les diocèses qu’il a plu à la Divine Providence de confier à nos soins l’intégrité des mœurs et la pureté de la religion ; et que nous n’avons permis au nommé Rousseau l’impression d’un ouvrage périodique sous le titre de Journal encyclopédique que dans la persuasion qu’il ne contiendrait rien qui ne fût conforme à ces deux points essentiels, et qu’on y observerait scrupuleusement toutes les formalités prescrites, tant par les conciles que par les constitutions apostoliques, les règlements de nos prédécesseurs, et nommément par notre ordonnance du 7 février 1749… Mais comme nous sommes informé par notre conseil ecclésiastique du contraire, de manière à n’en pouvoir douter, et que ce journal est un livre très-dangereux, qu’il adopte les principes les plus absurdes tendant à renverser l’Église et l’État, et à porter la corruption la plus infâme dans les mœurs, et dans lequel on voit que les incrédules modernes sont les héros du journaliste ; que ses écrits ne sont qu’un tissu de leurs sentiments, et que les auteurs qui les combattent ne sont auprès de lui que des imbéciles et des ignorants (termes extraits mot à mot de la lettre des docteurs de Louvain, p. 48). À ces causes, et autres à ce nous mouvantes, nous avons jugé nécessaire de supprimer ledit Journal encyclopédique, et de révoquer la permission donnée audit Rousseau de l’imprimer, comme nous le supprimons et révoquons par les présentes ; et pour arrêter le progrès de cet ouvrage, qui, bien loin d’être utile à nos ouailles, comme nous l’espérions, ne peut leur être que très-pernicieux, nous défendons à tous et un chacun de distribuer, lire et retenir ledit Journal encyclopédique. Ordonnons, en outre, etc.

Rousseau, voulant prévenir la saisie de ses presses, les transporta à Bruxelles, où son journal continua de paraître sous la rubrique de Liége. Le numéro du 1er octobre est le premier où ne se trouvent plus les mots : Avec privilége exclusif. Ce numéro contient une apologie, que Rousseau avait d’abord publiée séparément, sous le titre de Préliminaire, et qui fut brûlée à Liége par les mains du bourreau. Malgré la protection du comte de Cobentzel, Rousseau ne put demeurer longtemps à Bruxelles. Forcé de chercher un autre asile, il en trouva un à Bouillon et le premier numéro de janvier 1760 est dédié au souverain de ce duché.

Un autre fois c’était du côté de la France que lui venaient les obstacles ; on y trouvait que le Journal encyclopédique s’exprimait trop fortement sur les despotes et le despotisme, et on le menaçait de proscription. Rousseau dut, pour détourner l’orage, consentir à ce que l’impôt dont il avait payé le droit de circuler en France fût porté de 2,000 à 5,000 livres.

Une mésaventure encore, mais bien autrement préjudiciable, lui serait arrivée quelques années après, si l’on en croit les Mémoires secrets. Voici ce qu’on y lit à la date du 2 juillet 1773 : « Le Journal historique et politique, institué depuis peu par le sieur Martin et consorts, sur lequel ils avaient fondé les plus grandes espérances de fortune, ne se débite pas comme ils l’espéraient. En conséquence ils ont imaginé de le réunir à celui de Bouillon (la Gazette des Gazettes, faite également par Rousseau), et de forcer le sieur Rousseau à leur faire un sort. Celui-ci, en butte à cette cabale puissante, a été obligé de recevoir la loi qu’ils ont voulu lui faire, et il doit dorénavant prélever à leur profit une somme de 51,500 livres ; ce qui paraîtrait incroyable, si l’on ne tenait le fait du sieur Rousseau lui-même. » Je ne sais trop si ce sera pour beaucoup de lecteurs une raison pour croire à une pareille énormité.

Quoi qu’il en soit, Rousseau fut assez fort pour supporter ces contributions forcées et triompher de tous les obstacles : le Journal encyclopédique poursuivit sa carrière jusqu’en 1793. À ce journal, du reste, ne s’était pas bornée son activité et son ambition ; concurremment, il conduisait plusieurs autres entreprises, « avec succès pour sa bourse et avec l’approbation du public à beaucoup d’égards. » — « Rien de plus singulier, lit-on dans une lettre écrite de Bouillon en 1765, rien de plus louable que la fortune de M. Pierre Rousseau, de Toulouse, qui d’auteur médiocre et méprisé à Paris, est devenu un manufacturier littéraire très-estimé et très-riche. Il préside, comme vous savez, au Journal encyclopédique, à la Gazette salutaire et à la Gazette des Gazettes, ou Journal politique, etc. Vous ne sauriez croire combien ces trois entreprises lui rendent. Pour le concevoir, imaginez qu’il est à la tête d’une petite république de plus de soixante personnes, qu’il loge, nourrit, entretient, salarie, etc., dans laquelle tout travaille, sa femme, ses enfants, sa famille ; que le manuscrit, l’impression, la brochure, la reliure de ces ouvrages périodiques, se font chez lui, et que, malgré les frais énormes de cette triple production, il met encore 20,000 fr. nets de côté, au point d’être aujourd’hui en marché d’une terre de 180,000 livres, qu’il est à la veille d’acheter, et qu’il compte payer argent comptant [84]. »

Les principaux rédacteurs du Journal encyclopédique furent l’abbé Prévost, Morand, Prévost de La Caussade, Querlon, Reneaulme, Méhégan, les deux Castilhon, Chamfort, Duruflé, etc. Voltaire, dont Rousseau était l’admirateur, lui envoyait assez fréquemment des articles.

La collection se compose de 288 vol. in-12 à raison de 24 parties en 8 vol. par an.

JOURNAUX DE GENRE, JOURNAUX PHILOSOPHIQUES




MARIVAUX, BASTIDE, LACROIX, etc.


Spectateur, Babillard, Radoteur, etc.

Les premières années du xviiie siècle virent naître en Angleterre un genre de journaux qui n’a eu qu’une existence momentanée, mais qui est resté célèbre, des journaux plus littéraires encore que politiques, où la morale, la philosophie, la peinture de la société tenaient autant de place que la polémique, et dont le Spectateur est demeuré le modèle. La voie avait été ouverte par Daniel de Foë, dont la Revue, qui embrassait dans son plan la réforme des mœurs aussi bien que l’examen des mesures de l’État, eut un grand succès. Mais une faveur plus grande encore accueillit le Babillard et le Spectateur, fondés l’un et l’autre par Richard Steele, en collaboration avec Addison. La célébrité dé ces recueils, du dernier surtout, qui est resté au nombre des livres les plus universellement goûtés de la littérature anglaise, était bien vite devenue européenne. Aussi furent-ils traduits et imités dans toutes les langues.

Nous n’avons pas, que je sache, de traduction complète du Spectateur. La plus étendue fut faite à l’époque même ; mais, publiée d’abord en Hollande [85], elle porte l’empreinte de son origine étrangère : ses auteurs semblent avoir absolument méconnu l’esprit de leur modèle et les ressources de l’idiome français. C’est d’ailleurs, je crois, la seule qui ait été tentée sur ces larges bases. On comprit tout d’abord qu’il serait inutile, peut-être même impossible, de faire passer dans notre langue la série entière de ce recueil volumineux. Sans parler des différences de mœurs, des changements apportés par le temps, l’inégalité est un écueil presque inévitable dans toute composition périodique entreprise par une réunion quelconque de gens de lettres. « Quand on a pris l’engagement d’entretenir une voiture publique, dit Steele lui-même, il faut qu’elle parte, qu’il y ait ou non des voyageurs : il en est de même avec nous autres écrivains périodiques. » En Angleterre même, on avait reconnu de bonne heure le besoin de faire un choix, de réunir dans un ordre moins étendu les productions les plus saillantes qui sont le véritable ornement de cette collection, et il existe un grand nombre de recueils anglais sous le nom de Beautés du Spectateur.

Cet exemple fut imité par les écrivains français. On cite une compilation intitulée : Esprit d’Addison, ou Choix du Babillard, du Spectateur et du Gardien ; Yverdun, 1777. Sous le titre de Variétés morales et amusantes, un anonyme, que Barbier dit être l’abbé Blanchet, a publié des extraits du Spectateur et de quelques autres ouvrages périodiques. À une époque plus récente, madame Dufrénoy a inséré dans sa Bibliothèque choisie quelques essais du Spectateur, traduits en général avec élégance. Enfin en 1826, M. Mézières a donné, sous le titre d’Encyclopédie morale, un Choix des Essais du Spectateur, du Babillard et du Tuteur, qui se distingue par sa fidélité et son élégance, et offre une très-agréable lecture.

Mais le Spectateur n’eut pas seulement des traducteurs ; il eut de non moins nombreux imitateurs.

Marivaux est le premier, du moins à ma connaissance qui, chez nous, se soit exercé dans ce genre si difficile ; mais il y réussit mal. Son Spectateur français, dont la publication commença avec l’année 1722, fut très-froidement accueilli.

« Cet ouvrage, dit le Journal de Monsieur, est une imitation du Spectateur anglais d’Addison. Il est assez ordinaire que les copies soient au dessous des originaux : ainsi Marivaux n’a point renversé l’ordre naturel dans cette partie ; il ne s’est rendu célèbre que par ses pièces de théâtre, qu’on lit encore avec plaisir.

» Un bon Spectateur considère attentivèment tous les objets qui se présentent à lui ; il examine les défauts et les bonnes qualités des hommes, il suit leurs démarches, il pénètre les principes et se sert adroitement des lumières qu’une méditation profonde et une expérience consommée lui ont fait acquérir, pour rendre ses compatriotes plus parfaits, et les corriger des vices ou des ridicules dans lesquels ils ont coutume de tomber.

» Mais il faut que ce Spectateur ait soin d’égayer sa morale par des traits ingénieux et des portraits délicatement touchés, et si ressemblants qu’on ne puisse s’y méconnaître. Il faut qu’il évite de traiter ces matières triviales que tout le monde possède, qui n’ont rien d’intéressant et qui ne sont pas capables d’attacher toutes sortes de lecteurs ; il doit au moins relever ces sujets, s’il lui en tombe de pareils entre les mains, par des réflexions également piquantes et solides, par des tours nouveaux et assez forts pour tirer les hommes de la léthargie profonde où ils vivent. Qu’il évite principalement de monter son discours sur le ton d’un prédicateur, et de confondre dans des corrections également fortes ces vices honteux que les plus grands scélérats ne commettent jamais sans remords, et ces faiblesses qui sont presque inséparables de la nature humaine. C’est bien pis s’il s’échauffe sur des bagatelles, et s’il parle froidement des excès. »

Voici, du reste, comment Marivaux comprenait le rôle du Spectateur :

Lecteur, je ne veux point vous tromper, et je vous avertis d’avance que ce n’est point un auteur que vous allez lire ici. Un auteur est un homme à qui, dans son loisir, il prend une envie vague de penser sur une ou plusieurs matières, et l’on pourrait appeler cela réfléchir à propos de rien. Ce genre de travail nous a souvent produit d’excellentes choses, j’en conviens ; mais, pour l’ordinaire, on y sent plus de souplesse d’esprit que de naïveté et de vérité. Du moins est-il vrai de dire qu’il y a toujours je ne sais quel goût artificiel dans la liaison des pensées auxquelles on s’excite : car, enfin, le choix de ces pensées est alors purement arbitraire, et c’est là réfléchir en auteur. Ne serait-il pas plus curieux de nous voir penser en homme ? En un mot, l’esprit humain, quand le hasard des objets ou l’occasion l’inspire, ne produirait-il pas des idées plus sensibles et moins étrangères à nous qu’il n’en produit dans cet exercice forcé qu’il se donne en composant ?

Pour moi, ce fut toujours mon sentiment. Ainsi, je ne suis point auteur, et j’aurais été, je pense, fort embarrassé de le devenir. Quoi ! donner la torture à son esprit pour en tirer des réflexions qu’on n’aurait point si l’on ne s’avisait d’y tâcher ! Cela me passe. Je ne sais point créer ; je sais seulement surprendre en moi les pensées que le hasard me fait, et je serais fâché d’y mettre rien du mien. Je n’examine point si celle-ci est fine, si celle-ci l’est moins : car mon dessein n’est de penser ni bien, ni mal, mais seulement de recueillir fidèlement ce qui me vient, d’après le tour d’imagination que me donnent les choses que je vois ou que j’entends, et c’est de ce tour d’imagination, ou, pour mieux dire, de ce qu’il produit, que je voudrais que les hommes nous rendissent compte quand les objets les frappent.

Peut-être, dira-t-on, ce qu’ils imagineraient alors nous ennuierait-il ? Et moi, je n’en crois rien. Serait-ce qu’il y aurait moins d’esprit, moins de délicatesse ou moins de force dans les idées de ce genre ? Point du tout ; il y régnerait seulement une autre sorte d’esprit, de délicatesse et de force, et cette autre sorte-là vaudrait bien celle qui naît du travail et de l’attention…

Oui, je préférerais toutes les idées fortuites que le hasard nous donne à celles que la recherche la plus ingénieuse pourrait nous fournir dans le travail.

Enfin, c’est ainsi que je pense, et j’ai toujours agi conséquemment. Je suis né de manière que tout me devient une matière de réflexion ; c’est comme une philosophie de tempérament que j’ai reçue, et que le moindre objet met en exercice.

Je ne destine aucun caractère à mes idées ; c’est le hasard qui leur donne le ton. De là vient qu’une bagatelle me jette quelquefois dans le sérieux, pendant que l’objet le plus grave me fait rire ; et quand j’examine, après, le parti que mon imagination a pris, je vois souvent qu’elle ne s’est point trompée.

Quoi qu’il en soit, je souhaite que mes réflexions puissent être utiles. Peut-être le seront-elles, et ce n’est que dans cette vue que je les donne, et non pour éprouver si l’on me trouvera de l’esprit. Si j’en ai, je crois, en vérité, que personne ne le sait, car je n’ai jamais pris la peine de soutenir une conversation, ni de défendre mes opinions, et cela par une paresse insurmontable. D’ailleurs, mon âge avancé, mes voyages, la longue habitude de ne vivre que pour voir et pour entendre, et l’expérience que j’ai acquise, ont émoussé mon amour-propre sur mille petits plaisirs de vanité qui peuvent amuser les autres hommes : de sorte que, si mes amis venaient me dire que je passe pour un bel esprit, je ne sens pas, en vérité, que je fusse plus content de moi-même ; mais si je voyais que quelqu’un eût fait quelque profit en lisant mes réflexions, se fût corrigé d’un défaut, oh ! cela me toucherait, et ce plaisir-là serait encore de ma compétence.

On trouve, comme on doit s’y attendre, quelques bonnes pages dans le journal de Marivaux ; mais la peinture des mœurs n’y est, pour ainsi dire, présentée que dans la demi-teinte. Il avait d’abord voulu en donner une feuille toutes les semaines ; ne rencontrant pas l’accueil qu’il avait espéré, il ne le publia que de quinze en quinze jours ; et enfin, le public ou l’auteur trouvant que c’était encore trop, le Spectateur ne parut plus que tous les mois. Il n’alla pas, d’ailleurs, au-delà de la seconde année. Une nouvelle édition en fut donnée en 1728, en 2 vol. in-12.


En septembre 1758, de Bastide commença la publication d’un Nouveau Spectateur, qui eut 8 vol. in-12 ; il le reprit en 1760, sous le titre de le Monde comme il est (2 vol.), et en 1761 sous celui de le Monde, qui eut aussi, croyons-nous, 2 vol. Ces transformations successives inspirent à l’abbé de La Porte les réflexions suivantes :

« C’est enfin là le dernier titre donné à cet ouvrage périodique, intitulé d’abord le Nouveau Spectateur et ensuite le Monde comme il est, interrompu, repris, abandonné et repris de nouveau. Il n’a pas moins essuyé de vicissitudes dans la forme, le prix et la manière de le distribuer. C’était, dans les commencements, un cahier ordinaire ; bientôt ce fut un assez gros volume ; dans la suite, il devint une simple et très-simple demi-feuille. Il parut successivement tous les dix jours, six fois par an, trois fois la semaine, et se paya, en suivant le même ordre, depuis 3 livres jusqu’à 2 sols. Il en coûte aujourd’hui 24, et forme une brochure de 120 pages, qui paraîtra tous les quinze jours. Ce livre enfin est un Protée qui a pris toutes les formes pour s’attirer l’attention du public. Tantôt c’est un simple volatile dont le vol périodique le ramène trois fois par mois ; tantôt c’est un grave quadrupède qui, plus lent dans sa marche, ne reparaît qu’en soixante jours ; tantôt un reptile importun qui se reproduit en cinquante heures, et va se glisser sous toutes les portes. Aujourd’hui, c’est un animal mixte, qui tient de la nature des précédents et est d’une taille et d’une grandeur mitoyenne.

» Ces variations, ces interruptions même, ne peuvent sans doute nuire à l’ouvrage qui les a essuyées ; elles annoncent un auteur attentif à sonder le goût du public. M. de Bastide, qui a longtemps composé seul cet écrit périodique, semble aujourd’hui se restreindre à la qualité d’éditeur. Il nous apprend qu’il a à sa solde les meilleures plumes de la nation, et se flatte, par ce moyen, de pouvoir lui offrir un livre digne de son attention et de sa curiosité. Les hommes célèbres, ajoute-t-il (il pouvait dire aussi les femmes, car c’est une femme, madame R***, qui a déjà le plus contribué à grossir ce recueil), les hommes célèbres qui veulent bien m’honorer de leurs secours se sont engagés à me le continuer, et, sans m’expliquer mieux, je crois pouvoir compter sur leur exactitude et sur leur constance. » Ne pas expliquer certaines choses, c’est les dire. Ainsi, on peut, on doit même présumer que ces grands écrivains dont parle M. de Bastide sont liés à son projet par des traités en forme, des conventions d’intérêt, et non par de simples promesses, toujours incertaines et rarement effectuées…

» Au reste, s’il faut m’expliquer sur l’entreprise de M. de Bastide, je la crois agréable, intéressante et utile jusqu’à un certain point. Je le crois lui-même en état d’y présider avec succès : il a déjà fait preuve d’esprit et de fécondité. Cependant il est très-louable de ne pas se reposer uniquement sur ces avantages. La carrière qu’il entreprend est longue et pénible, et les meilleurs écrivains de la nation n’y seraient point déplacés. Mais il est à craindre que ceux qui s’obligent à concourir à son projet ne tirent de leur portefeuille que des pièces qu’une juste défiance y avait toujours tenues renfermées : il vient un âge où l’indulgence d’un auteur pour ses premiers ou ses derniers ouvrages lui ferme les yeux sur leurs défauts. Cet ouvrage est susceptible d’un intérêt vif et soutenu. Il ne dépend point, comme les autres écrits périodiques, du degré de force ou de faiblesse des productions littéraires qu’ils doivent faire connaître ; tous les objets de la société sont à sa disposition, et cette scène, aussi étendue que variée, se renouvelle sans cesse ; jamais elle ne laisse de vide au théâtre. Il ne faut donc que de l’aptitude pour saisir les caractères, et du génie pour les reproduire. Addison en avait, et son Spectateur est digne de servir de modèle à tous ceux qui pourront l’imiter [86]. »

Mais Bastide était loin d’avoir l’aptitude, et encore moins le génie du philosophe anglais. Voici le jugement que le Littérateur impartial porte du Monde comme il est :

« Un auteur qui, renfermé dans son cabinet, prend la résolution d’écrire tout ce qui se présente à son esprit, et tout ce qu’il apprend par la voix du public, est assurément plus occupé qu’amusant ou utile. Le peintre du Monde comme il est a fait de son cabinet une chambre obscure : tous les objets viennent d’eux-mêmes se placer sur son papier, mais ils s’y placent à la renverse ; il dessine ces objets comme il les voit, et les présente au public tous les deux jours, à un prix qui paraît modique d’abord, mais qui égale celui des meilleurs ouvrages périodiques. C’est encore là un effet de perspective.

» Malheureusement le cabinet de notre dessinateur n’est point situé dans une de ces places publiques ou de ces rues passagères qui offrent à chaque instant des scènes variées et intéressantes. Le miroir qu’il a mis à sa fenêtre ne lui rend que des groupes assez ordinaires et des événements communs, ou bien quelques grimaces que lui font des passants dont les yeux ont aperçu le trou de la fenêtre, grimaces qu’il croit de bonne foi s’adresser à d’autres, et qu’il prend pour des attitudes pittoresques. Souvent même ce miroir ne lui offre rien : alors il a recours à son génie, et, prenant la plume, il fait une amplification sur le premier point de morale qui frappe son esprit. »

« Nous avons vu le Monde comme il est, dit à son tour le Censeur hebdomadaire ; cela ne coûte que deux sols : ce n’est pas la peine de s’en priver. — Comment, deux sols ! Il y a quelque chose pour deux sols dans le monde ! — Rien n’est plus vrai. Pour deux sols on porte fort poliment chez les particuliers une feuille de douze pages. Quelqu’un dira : Ah ! que cela est plaisant ! Mais rien ne doit être plus mauvais — Point du tout ; il y a de temps en temps des choses, et c’est bien assez pour deux sols.

« Les maîtres sont priés d’ordonner à leurs portiers ou domestiques d’arrêter le porteur du Monde comme il est le moins qu’il sera possible, et de ténir deux sols tout prêts. Dans une distribution telle que celle-ci, les moindres obstacles à la rapidité de l’opération prennent un temps toujours considérable. »

Rousseau était du nombre des plumes illustres qui avaient promis leur concours au Monde de Bastide. Dans un des premiers numéros on trouve une lettre du philosophe de Genève, laquelle lettre « sert d’annonce à un morceau qu’on promettait de ne pas faire attendre, et qu’on attendait depuis le premier cahier. C’était un extrait du système de l’abbé de Saint-Pierre sur la paix perpétuelle, système que Rousseau disait avoir abrégé, et auquel il avait ajouté ses propres réflexions. »

On lit à ce sujet dans les Confessions (part. 2, liv. 11) : « Il était (Bastide) de la connaissance de M. Duclos, et vint en son nom me presser de lui aider à remplir le Monde. Il avait ouï parler de la Julie, et voulait que je la misse tout entière dans son journal. Il voulait que j’y misse l’Emile ; il aurait voulu que j’y misse le Contrat social, s’il eût su que cet ouvrage existait. Enfin, excédé de ses importunités, je pris, pour m’en délivrer, le parti de lui céder pour douze louis mon extrait de la Paix perpétuelle. »

En 1766, Bastide reprit encore une fois sa publication, sous le titre de Journal de Bruxelles, ou le Penseur, dont il donna également deux volumes. « Des aventures ou historiettes, des lettres sérieuses ou comiques, des allégories, des moralités sous diverses formes, peu de littérature : tel était, dit Querlon, le bagage de cette nouvelle feuille, imitation lointaine du Spectateur anglais, mais qui se faisait lire. »

Les Mémoires secrets mentionnent vers cette même époque la suppression d’un Gazettin de Bruxelles, par Bastide, qui n’est peut-être autre que le Penseur. « Ce n’est pas, y lit-on, que M. de Bastide ne respectât la religion et les mœurs ; mais tant de particuliers dont on y relevait les ridicules se sont ameutés contre cet ouvrage que l’introduction en a été défendue en France, et le ministère a pris la chose si fort à cœur qu’il y a intéressé celui de Vienne, et le dit Gazettin est supprimé à sa source même. »

Quelques années après il revint à la charge avec des Variétés littéraires et galantes, qui n’eurent non plus qu’une existence éphémère.

Bastide ne manquait pourtant pas de savoir-faire. Ce dernier recueil, par exemple, se vendant fort mal, il imagina, pour lui donner de la vogue, de profiter du zèle allumé par un mandement de l’archevêque de Paris en faveur des captifs : il ouvrit à leur profit une souscription à laquelle il promettait de consacrer le quart de ses bénéfices, et il intrigua si bien auprès du contrôleur général que ce ministre, voulant donner l’exemple, fit souscrire le roi pour cinquante exemplaires.

Plus tard, ayant été chargé par le marquis de Paulmy de la direction de la Bibliothèque des Romans, il proposait, pour stimuler le zèle des souscripteurs, d’appliquer le tiers des souscriptions à élever un monument aux cendres de Descartes, qui reposaient depuis cent ans sans honneur dans l’ancienne église de Sainte-Geneviève, lorsqu’elles seraient transportées dans la nouvelle. Les fonds devaient être versés dans les mains d’un officier public, et, si la somme nécessaire pour l’exécution du projet n’était pas remplie dans un temps déterminé, on rendrait aux abonnés le tiers de leur souscription.

Mais, quoi qu’il pût faire, Bastide ne réussit point à enchaîner la fortune, et ses productions, dans les divers genres où il s’essaya, n’obtinrent qu’un médiocre succès.

Heureusement il avait de lui-même et de ses œuvres une opinion qui le soutint jusqu’au bout de sa longue carrière.

« Ce qui me tranquillise un peu sur le sort de ce pauvre M. de Bastide, dit Grimm, en racontant la chute d’une de ses comédies (le Jeune Homme, 5 actes en vers), c’est qu’on assure qu’il a de lui-même la meilleure opinion du monde : elle lui fera attribuer sa chute au mauvais goût du public, à son ingratitude envers les grands hommes, et enfin aux efforts d’une cabale effrénée. Ce pauvre M. de Bastide est déjà tombé quelquefois sur le théâtre italien ; il a fait un Spectateur et plusieurs volumes de contes moraux que personne n’a pu lire. Il fait bien de n’être pas, sur son mérite, de l’avis du public. »

II l’avait prouvé notamment, et d’une façon éclatante, par des Réflexions qu’il publia lui-même sur son Spectateur, et qui inspirèrent au Censeur hebdomadaire les réflexions suivantes :

« Voici encore un nouveau Spectateur, par M. de Bastide, auquel nous souhaitons la plus brillante fortune. Nous examinerons les volumes déjà publiés de cette collection, sans doute utile pour sa morale. Quant aux Réflexions, petit cahier distribué depuis peu dans le public, nous ne voulons en rien dire ; il nous suffira de transcrire quelques phrases de l’auteur : on verra son ton, sa manière de penser, etc.

« Je pourrais citer dix hommes connus qui m’ont aimé en me lisant, et qui m’ont convaincu par des faits positifs que les maximes de mon livre pourraient un jour couler dans les mœurs de ma nation. »

« Je vois du bien à faire : la nature m’y porte, j’en attends mon bonheur, et ma vocation est perdue pour moi si je suis trop aisément content de moi-même. »

« J’ai vu souvent qu’on venait demander le Nouveau Spectateur, et qu’on reculait en apprenant qu’il fallait payer ou un louis ou vingt-une livres douze sols d’avance. »

« Je ne crains plus la critique : elle a prouvé dans les journaux qu’elle était capable d’applaudir aux inspirations de l’humanité. »

« Quelque portés que nous soyons pour M. le Spectateur, continue le Censeur, il nous est impossible de rien ajouter aux éloges pompeux que l’auteur des Réflexions lui prodigue. »

Rappelons, en terminant, que Bastide fut encore un des auteurs du Choix des Mercures.


L’année 1770 vit naître encore un Spectateur français « pour faire suite à celui de Marivaux », que Grimm traite assez mal.

« Il paraît depuis quelque temps un Spectateur français que je n’ai jamais lu ni vu, ni aperçu dans aucune bonne maison, où cependant l’accès est assez facile aux mauvaises brochures, parce qu’après les avoir laissées traîner quelque temps sur la cheminée, on les jette sans les avoir lues. L’auteur de cet écrit périodique est un M. de Lacroix, avocat au parlement. S’il est aussi mince plaideur que mauvais écrivain je plains ses pratiques. Cependant, ce Lacroix ayant envoyé sa rapsodie à M. de Voltaire, celui-ci lui a répondu que ceux qui y travaillaient étaient les héritiers de Steele et d’Addison. Ces compliments sacriléges coûtent moins au patriarche que de lire une page de rapsodiste. Le spectateur Lacroix, après s’être paré, dans une petite annonce, de ce témoignage respectable du Nestor de la littérature, pour engager le public à souscrire, promet solennellement de renoncer à l’héritage d’Addison, que M. de Voltaire lui a si généreusement ouvert.

« On ne le verra point, dit-il, comme le Spectateur anglais, sombre et taciturne ; il ne fumera point, il ne sera pas forcé de boire. Il sera léger, affable ; ses discours seront plus galants que profonds. Son regard doux et tendre lira dans le cœur des femmes ; il profitera de leur émotion pour surprendre leur secret, qui n’en est pas un, et il sera leur protecteur auprès des maris. Du reste, l’abbé léger, l’auguste prélat, l’officier sautillant, le militaire balafré, le jeune conseiller, le grave magistrat, le paisible rentier et le bourgeois plaisant, trouveront également leur compte chez lui. » Voilà un échantillon du plan, du goût et du style de l’héritier de Steele et d’Addison. Ah ! seigneur patriarche, je prie la miséricorde divine de vous pardonner ce blasphème, ainsi que quelques autres de votre connaissance et de la mienne qui vous sont échappés depuis quinze mois, au grand scandale des faibles, et pour lesquels vous serez forcé tôt ou tard de faire amende honorable. Remarquons qu’il n’est pas possible de faire jamais un Spectateur en France, à moins qu’on ne trouve le secret de réduire à la tolérance et à la modestie le genus irritabile vatum. Cette recette en vaudrait bien une autre mais M. de Lacroix aurait beau s’en servir, il ne ferait pas lire son Spectateur [87]. »

Nous devons dire que tous les critiques ne se montrent pas aussi sévères pour Lacroix. Le Journal de Verdun, le Mercure, le Journal des Beaux-Arts, en parlent, au contraire, avec éloge.

Selon M. Taschereau (notes du Grimm), le Spectateur de Lacroix fut continué pendant les années 1774, 1775 et 1776, par J. Castillon ; Barbier, au nom de J. Castillon, porte un Spectateur, ou Journal des Mœurs, 1776, t. 1er et unique.


Un Moniteur français, qui parut en 1760, avec cette épigraphe : Non odio adductus alicujus, sed spe salvandœ et corrigendœ civitatis (Cicer. ad. Attic.), se proposait de mettre sous les yeux du public des principes de bonne politique et de saine morale capables d’étouffer ces germes de révolte et de libertinage qui se trouvent semés dans plusieurs écrits modernes. Les éditeurs invitaient toutes les personnes qui voudraient travailler dans l’esprit de cette entreprise à leur adresser leurs réflexions, s’engageant à les imprimer quand elles en seraient jugées dignes ; ils promettaient de n’être pas ingrats envers ceux qui fourniraient des pièces. Une fois l’entreprise en bon train, ils partageraient avec eux les bénéfices ; en attendant qu’ils aient pu fixer les produits de l’opération, ils donneraient 24 livres par feuille d’impression, ou l’équivalent en volumes.


En 1778, le chevalier de Rutlidge, Irlandais d’origine, officier au régiment de Fitz-James, et auteur de plusieurs comédies, entreprit la publication d’un Babillard, ouvrage moral, politique, littéraire, sérieux et plaisant. « Mes discours, disait le prospectus, seront tour à tour moraux et comiques, sérieux et plaisants, politiques, littéraires, philosophiques et bouffons. Souvent ils seront tout cela à la fois… En un mot, je ne me prescris ni ne m’interdis absolument rien : de toute manière je serai le Babillard mais le Babillard sans licence et sans amertume. »

« À l’imitation des Addison et des Steele dit Querlon, l’auteur du Babillard soumet tout à ses réflexions. Nos modes, nos caprices, nos usages, nos moeurs, notre caractère, nos spectacles, nos arts utiles et agréables, nos défauts, nos vertus, lui fournissent ou des sujets d’une critique vive et légère, ou des peintures animées. Il étend même ses regards sur la politique, et cette partie, qui n’est pas la moins bonne de l’ouvrage, suppose beaucoup de connaissances dans M. le chevalier de Rutlidge. Il paraît avoir un coup d’œil juste, et bien juger les événements. Ses idées, au moins, ne sont pas là-dessus versatiles, comme on peut le reprocher à certains auteurs, qui changent avec les circonstances, et qui après avoir fait de grands raisonnements et prodigué de belles paroles pour faire passer leurs fausses conjectures ou des aperçus extravagants, soutiennent le lendemain tout l’opposé. On ne doit pas être surpris que le Babillard soit diffus : il est de son essence de parler beaucoup ; mais, s’il profite de ses droits, il évite d’être fatigant, comme le sont la plupart des grands parleurs. »

II paraissait du Babillard un cahier de deux feuilles tous les dix jours, à commencer du premier dimanche de 1778, et il coûtait 24 et 30 livres. En 1779, l’auteur cessa de le publier par livraisons, « à cause de l’importance et de l’étendue des matières qu’il se proposait d’y faire entrer. » Il y avait alors quatre volumes de parus. Je ne sais quel en fut le nombre final ; la Bibliothèque impériale n’en possède qu’un volume dépareillé, classé parmi les journaux politiques. Mercier paraîtrait avoir eu quelque part à la rédaction de cette feuille ; dans tous les cas, il lui a beaucoup emprunté pour son Tableau de Paris.

Au mois d’octobre 1775 parut un Radoteur, ouvrage philologique et moral, dans le goût du Babillard. Il serait difficile, dit l’auteur lui-même dans son prospectus, de donner une idée bien précise du Radoteur : il faut donc le prendre au jour le jour, sans lui assigner de caractère ; mais le monde, l’homme, ses passions, les défauts qu’il tient de la nature, ceux qui ont leur source dans sa fantaisie ; ce qui détermine ses actions, ce qui corrompt ou perfectionne ses facultés ; enfin tout l’être moral de l’homme, depuis ses grandes vertus jusqu’à ses petits ridicules, entrait dans son plan. La matière était vaste, on le voit, et susceptible d’une grande variété.

Un autre publiait, on pourrait dire cachait ses observations sous ce singulier titre : les Numéros (Amsterdam, 1782, in-12). « Sur le titre de cet ouvrage, dit le Journal de Monsieur, il serait difficile d’en deviner le sujet ou le genre. Est-ce un roman ? Est-ce un livre d’arithmétique ? Traite-t-il des numéros de la loterie ou des voitures de place ? Non. C’est un petit recueil de pensées et de réflexions sur différents objets. L’auteur les a jetées sur le papier sans beaucoup d’ordre ni de suite, sans avoir peut-être le dessein de faire un ouvrage, et se contentant de les distinguer les unes des autres en les rangeant sous des chiffres, 1, 2, 3, etc. Il a pris de là le titre qu’il a donné à son recueil : les Numéros, titre un peu bizarre ; mais qu’importe, si le recueil est amusant ? C’est le fruit des loisirs d’un honnête homme, d’un homme de bon sens et d’esprit, qui a écrit librement sur les abus, les vices, les défauts et les ridicules qui l’ont frappé. On y trouve un peu de tout : du sérieux, du plaisant, de la politique, de la morale, des anecdotes et de la critique [88]. »

J’ai encore rencontré dans mes recherches :

Nouveau Spectateur français, ou discours dans lequel on voit un portrait naïf des mœurs de ce siècle. La Haye, 1725, 2 vol. in-12.

Le Journaliste amusant, ou le monde sérieux et comique ; ouvrage d’un philosophe, dit l’abbé Desfontaines, qui cherche à corriger les mœurs par des peintures sérieuses et comiques.

Le Spectateur américain (par Mandrillon), 1784, in-8.

Le Spectateur français, ou le Nouveau Socrate moderne, par Delacroix, 1790, in-8.

Le Spectateur français (par Marchéna et Valmalette), 1796, in-12.

Le Spectateur français au xixe siècle, ou Variétés morales, politiques et littéraires, recueillies des meilleurs écrits périodiques (par Fabri), 1805-12, 12 vol. in-8.

Le Spectateur, ou Variétés historiques, littéraires, critiques, politiques et morales, par Malte-Brun, 1814-1815, in-8.

Le Spectateur belge, ouvrage historique, critique, littéraire et moral (par de Foëre). Bruges, 1815-20, 9 vol. in-8.

Nous n’avons rencontré ni Babillarde, ni Radoteuse ; mais il y eut plusieurs Spectatrices.

La première se livra à ses observations de 1728 à 1730, et en consigna le résultat dans un vol. in-12.

Une autre, en 1751, trouvant plus aisé de voir par les yeux d’autrui, donna une traduction de la Spectatrice anglaise d’Elisabeth Haywood (The female Spectator).

Enfin nous voyons une Spectatrice danoise, ou l’Aspasie moderne (Copenhague, 1749, in-8), ouvrage périodique, rédigé en français par de La Beaumelle, alors professeur de belles-lettres dans l’académie de Charlottenbourg. — Il y avait déjà eu, en 1744, un Spectateur danois, qui avait vécu quelques années.

On trouverait sans doute à faire dans ces divers ouvrages, une assez abondante récolte ; mais ils sont tous restés bien au-dessous de leurs modèles. Cela a tenu aux difficultés inhérentes à ce genre d’ouvrages. « Vous savez, dit l’abbé de La Porte (l’Observateur littéraire, t. 2), en parlant du Spectateur de Bastide, combien ce genre, devenu si commun, présente d’épines et de sécheresse, combien il faut d’esprit, de talent, de sentiment, de goût, pour le rendre intéressant et digne d’occuper même le loisir des gens du monde »


Journaux d’Économie politique, d’Administration,
Journaux militaires, religieux, etc.

Éphémérides du Citoyen, ou Chronique de l’Esprit national, avec cette devise, prise d’Horace :

Quid pulchrum, quid turpe, quid utile, quid non.

C’était, au dire des éditeurs, « un ouvrage périodique, critique et moral, à peu près dans le goût du Spectateur anglais » ; mais, si les auteurs des Éphémérides avaient d’abord songé à marcher sur les traces d’Addison et de Steele, ils n’avaient pas tardé à les abandonner, et on le leur reprochait au bout de deux mois à peine. C’est ce que leur écrivait « un homme plein de franchise, qu’ils avaient chargé de recueillir les suffrages du public sur les Éphémérides. » — « On vous accuse, leur disait cet honnête correspondant, de ne pas remplir le dessein que vous aviez annoncé d’abord. Vous deviez imiter le Spectateur anglais. On vous a donné cette sage leçon, que c’était un bel exemple, mais difficile à suivre, que celui d’Addison et de Richard Steele ; et voilà que vous avez abandonné vos modèles. Leur ouvrage est une critique des ridicules de leur nation, pleine de variété, de légèreté et de plaisanterie. N’aviez-vous pas en ce genre une vaste moisson à recueillir ? Le peuple français manque-t-il de ridicules ?

» En suivant ce plan, vous auriez égayé vos feuilles, vous les auriez remplies de tableaux ressemblants. On se les arracherait, pour avoir le plaisir d’appliquer à quelqu’un de ses voisins, de ses amis et de ses parents, tous les traits de son propre portrait. On y reconnaîtrait avec délices tout le monde, excepté soi-même.

» Au lieu de cette carrière, pleine d’agréments pour vous et pour vos lecteurs, vous vous jetez à corps perdu dans la morale et dans la politique. Vous voulez que le Français raisonne, qu’il disserte, et, qui pis est, qu’il se corrige. Monsieur le citoyen, vous vous bercez là d’un espoir bien chimérique. Faites rire le public, si vous pouvez : c’est tout ce qu’il veut, c’est tout ce dont il est capable. »

Bref on connaîtra quel était le caractère de cette publication, quand nous aurons dit qu’elle fut créée par les économistes pour servir d’organe à leur parti qui à cette époque faisait un certain bruit.

C’est en 1765 que les économistes songèrent à se créer un organe destiné à propager leur doctrine et à repousser les attaques auxquelles ils étaient en butte. La direction en fut donnée à l’abbé Baudeau, et chacun des apôtres fut appelé à y déposer les éléments et les résultats de la science nouvelle. Ils le baptisèrent du nom d’Éphémérides du Citoyen, ou Chronique de l’Esprit national ; mais, trouvant bientôt que ce titre n’était pas assez piquant, peut-être pas assez clair, ils changèrent le sous-titre en celui de Bibliothèque raisonnée des Sciences morales et politiques. Ils s’ouvraient ainsi une carrière immense et bien difficile à remplir. Il ne paraît pas que cette métamorphose ait beaucoup amélioré la fortune du nouveau journal ; il fallut plusieurs années et des circonstances particulières pour qu’on le remarquât. Peu répandu, roulant sur des matières métaphysiques et arides, il n’avait pas paru d’abord mériter l’attention du gouvernement. La fermentation occasionnée par la cherté des grains le fit sortir de son obscurité. La hardiesse de quelques-uns de ses rédacteurs, qui ne craignirent pas d’attaquer des compagnies, de s’élever contre les parlements de Paris et de Rouen, rendit fameux ces philosophes isolés, disent les Mémoires secrets ; de grands hommes daignèrent critiquer plusieurs de leurs articles ; on les lut ; on entra dans la discussion des dogmes de la secte. On trouva que, sous prétexte de prêcher les principes du droit naturel, elle frondait l’administration des plus illustres ministres, déprimait les plus beaux règnes, s’attribuait le droit exclusif de connaître la manutention des États, et s’érigeait en réformatrice de la législation même. Le journal essuya des retards, des contradictions, et peut-être l’aurait-on supprimé, si la secte n’avait eu de grands appuis dans le ministère. Mais on lui nomma un censeur spécial, auquel il fut recommandé de l’examiner avec la plus scrupuleuse attention, d’en peser toutes les expressions, d’apprécier le langage entortillé de ces messieurs, qui, à la faveur d’un néologisme d’expressions, pourraient faire passer un néologisme d’idées dangereuses. Ce fut le sieur Moreau, ci-devant avocat des finances, que le chancelier crut le plus propre à cette besogne. Celui-ci comprit combien sa mission était critique ; en conséquence il commença par déposer dans les Éphémérides un corps de doctrine ; il fit sa profession de foi sur la doctrine des économistes, et déclara dans quel sens il l’entendait et voulait l’entendre, pour se mettre à l’abri des chicanes, et peut-être des persécutions que sa qualité d’examinateur lui pourrait attirer.

Nous venons de voir que l’on reprochait aux nouveaux sectaires de déprimer les plus beaux règnes. En effet, « enhardis par le succès de quelques parties de leur système, ils avaient eu l’audace, dans un de leurs numéros, d’attaquer de front et à découvert le règne de Louis XIV, comme le règne de cet esprit réglementaire qui leur déplaisait, et qu’ils prétendaient n’être bon qu’à introduire un odieux despotisme. M. de Voltaire ne vit point sans indignation flétrir un règne dont il avait écrit les fastes mémorables, et qu’il avait représenté comme un des plus beaux siècles de l’univers ; il se crut obligé d’en prendre la défense. On se doute bien avec quelle éloquence victorieuse il soutint une pareille cause ; mais ce dont on ne se doute pas, c’est la modération avec laquelle il épargna ces journalistes, pour lesquels il montra tous les égards dus à de pareils philosophes. Il donna, dans ce petit ouvrage de trente pages, un modèle d’une critique saine, juste et sage, que les écrivains polémiques observaient trop rarement, et dont M. de Voltaire s’était aussi malheureusement trop souvent écarté. Une simple brochure de cette espèce suffirait pour faire la réputation d’un auteur qui n’aurait pas d’autres titres littéraires. »

La vogue des Éphémérides tomba avec les circonstances qui l’avaient fait naître. « Cet ouvrage, disent encore les Mémoires secrets, à la date du 2 janvier 1773, ne pouvait guère durer, vu la nature monotone, insipide et ennuyeuse des productions dont il s’alimentait. Aussi vient-il de prendre fin. Les auteurs rejettent cet abandon sur la difficulté d’avoir des coopérateurs, sur la gêne et les entraves que leur donne continuellement le ministère. Ce livre pouvait renfermer des vues utiles, mais tellement noyées dans un fatras de raisonnements scientifiques et abstraits, qu’il fallait un courage héroïque pour les y démêler. »

Le temps n’était pas encore à ces études sérieuses. Les apôtres de la nouvelle doctrine apportaient d’ailleurs dans leurs prédications des formes peu propres à lui concilier des adeptes. « Ces enthousiastes, comme tous les sectaires, débitaient leurs assertions avec autant de mépris pour leurs adversaires que de confiance en eux-mêmes, et l’on ne pouvait disconvenir que le ton général de leur journal ne fût un ton de morgue et de pédantisme, qui ne pouvait que faire grand tort aux vues, d’ailleurs très-utiles, de ces citoyens estimables. » Les adversaires de la science y sont appelés des brigands, des léopards, des singes tombés dans de la boue sanglante. Linguet, qui eut une large part à ces libéralités économiques, et qui les relève justement, convient cependant que ces philosophes ont rendu de grands services à la raison, et qu’ils ont éclairci des points essentiels de la politique.

Parmi les plus ardents collaborateurs de l’abbé Baudeau, nous devons distinguer le marquis de Mirabeau, le père du célèbre orateur. Nous trouvons dans les Mémoires de ce dernier, à la date du 6 mars 1769, une preuve singulière de l’excès de morgue et d’orgueil où ce fougueux économiste était entraîné par la double impulsion de l’esprit de secte et d’un caractère naturellement altier et inflexible.

On est tout étonné de mon intrépidité, écrit-il au bailli de Mirabeau. Je t’ai conté avec quelle audace patente je me suis opposé ferme à toutes les mesures prises et déjà avouées pour dédier les Éphémérides à M. le Dauphin (depuis Louis XVI). J’ai tout fait rejeter sur moi, et n’ai rien dit, sinon qu’il n’avait qu’à nous mériter, que jusque-la c’était bassesse ; et dans ce même temps, je vais, malgré mes trembleurs, dédier mes Économiques au grand-duc de Toscane.

… Le docteur Quesnay avait manigancé cette idée dès il y a deux ans ; mais notre franc et regrettable abbé (Baudeau) envoya tout au diable, en disant qu’il voulait être libre et je trouvai qu’il avait raison. À la fin de l’année dernière, j’appris tout à coup, par une indiscrétion, que la chose était faite pour le commencement de celle-ci, et l’épître prête et agréée. Nos plus sages amis dirent que c’était nous embarquer dans une cabale et nous mettre en butte à l’autre, tromper les provinces, qui avaient compté sur de la liberté, critiquer et approuver du haut en bas.

Quant à moi, je tins à mon dire, qu’il fallait que les princes nous méritassent par des faits, ou, du moins, par des sentiments hautement professés. Dans ces sortes de conseils, il s’agit toujours de qui attachera le grelot, et il est vrai que c’est ma vocation un peu trop marquée. Je pris donc tout sur moi, et déclarai net que je quittais et désavouais les Éphémérides, sitôt qu’elles prendraient une enseigne de cour.

Aussi hautain et frondeur que son frère, mais toujours contre les abus, rarement contre l’autorité royale, le bailli n’approuvait pas cette fanfaronnade du marquis.

Je, ne suis pas de ton avis, si tu as été à même de présenter ou dédier les Éphémérides à M. le Dauphin, et qu’on l’ait désiré de sa part. Crois-tu qu’un homme puisse changer la manière d’être de ces gens-là ? Je crois que la fermeté ne doit être employée que pour éviter de mal faire. Or ce n’est pas mal faire que de dédier un pareil ouvrage à un homme de cet ordre ; c’est plutôt opiniâtreté que fermeté. Que veut-on ? Le succès d’une entreprise de bien public. Une telle déférence peut l’accélérer, et ne saurait jamais y nuire ; le refus peut nuire, et des sous-ordres piqués peuvent empêcher l’impression. Qui sait ce que peuvent faire ces gens, c’est-à-dire les faiseurs ? Considère au surplus que, quoique la France soit assez méprisée à présent, il ne s’agit pas moins des fils aînés de l’Église ; qu’un rien peut lui rendre tout son lustre, et qu’un Dauphin peut plus pour ton but que cent grands-ducs de Toscane.

Les Éphémérides moururent dans les mains de Dupont de Nemours, qui avait succédé à l’abbé Baudeau.

Cependant la protection de Turgot, qui avait embrassé la doctrine des économistes, rendit un moment d’éclat à ce parti. « Il est inconcevable à quel excès de délire l’enthousiasme philosophique peut porter certaines têtes une fois exaltées. C’est ce qu’on voit à l’égard des économistes, qui plus que jamais font corps, composent une secte, et ont imaginé des cérémonies et des formules de réception pour les initiés. C’est aujourd’hui M. Turgot qui préside aux assemblées ; il a loué un grand hôtel, l’hôtel de Brou, où une très-belle galerie sert à réunir tous les frères, à prononcer les discours et à l’admission des candidats. » Les économistes, trouvant les circonstances favorables pour une nouvelle tentative de propagande, sous un ministre qui faisait gloire de partager leurs doctrines, reprirent leur journal en 1775[89], sous le titre de Nouvelles Éphémérides économiques, ou Bibliothèque raisonnée de l’Histoire, de la Morale et de la Politique. Ce fut l’abbé Baudeau qui en eut de nouveau la rédaction en chef ; et M. de Saint-Leu, colonel au service de la Pologne, se chargea de traduire ou d’analyser les ouvrages écrits en langue étrangère. Mais cette reprise n’eut pas une longue durée. L’abbé Baudeau « se permettait beaucoup d’écarts contre les financiers, et il se livrait d’autant plus volontiers à sa mauvaise humeur contre eux qu’il croyait ainsi faire sa cour à Turgot, qui les détestait cordialement. Aussi ces derniers étaient-ils furieux contre lui, et cherchaient à faire corps pour l’entreprendre en détail et le fatiguer par des poursuites. » Il eut notamment à soutenir contre les fermiers de la caisse de Poissy un procès dans lequel il lutta d’éloquence avec le célèbre Gerbier. Dans son dernier plaidoyer, il déclara que, « pour ne pas succomber au crédit de ses ennemis, qui le noircissaient dans l’esprit du gouvernement et mettaient continuellement sa liberté en péril, il allait s’expatrier et se retirer en Pologne, ce qui causa une scène pathétique de sa part, et un grand attendrissement de celle des spectateurs. » Il gagna son procès, mais il perdit son journal. Le gouvernement s’était montré très-mécontent des plaidoyers prononcés par l’abbé dans cette affaire, plaidoyers où il ménageait peu le ministère et qui avaient fait grand bruit, et il en avait défendu la publication. Peu de jours après, les Nouvelles Éphémérides furent supprimées sous prétexte d’un « Mémoire sur les affaires extraordinaires de finances faites en France pendant la dernière guerre depuis 1756 jusqu’en 1763, par lequel il constait que Sa Majesté, pour suppléer à l’insuffisance de ses revenus durant ces sept années, avait touché au-delà la somme de 1 milliard 500 millions 227,761 livres ; ce qui montait de 157 à 158 millions de plus par an. On voyait, par le relevé des divers objets formant ces levées de deniers d’augmentation, qu’ils subsistaient presque tous, en tout ou en partie, à la charge des sujets. Le gouvernement trouva très-mauvais qu’un journaliste révélât aussi publiquement les secrets du ministère. Cet article était inséré au volume de juillet 1776, n°2, et le rendait très-recherché. »

L’abbé Baudeau fut, en outre, exilé en Auvergne. On enveloppa même dans sa disgrâce l’abbé Roubaud, son ami, qui, dans sa Gazette du Commerce, des Arts et de l’Agriculture, se permettait les mêmes écarts contre les traitants et les financiers, et qui fut aussi exilé.

La suppression des Éphémérides eut des conséquences plus fâcheuses encore pour le collaborateur de Baudeau ; cette mesure, si l’on en croit la Correspondance secrète n’aurait pas été étrangère à la mort de ce soldat-journaliste. « M. le colonel de Saint-Leu, y lit-on à la date du 13 mars 1779, homme estimé, mais peu favorisé de la fortune, a eu, comme vous l’avez su, une très-grande part à la rédaction des Éphémérides du Citoyen, et tenait un rang distingué dans la troupe qui suit l’étendard de la science du produit net. Il paraît qu’en consacrant ses veilles au bonheur de l’humanité, il a négligé le sien propre, et que l’humanité a été fort ingrate à son égard. Ce matin on a trouvé sur un de nos boulevards le digne colonel baigné dans son sang, tenant d’une main un pistolet à deux coups dont l’un lui avait fracassé le crâne, et l’autre était prêt à partir, pour suppléer sans doute au premier, s’il n’eût pas fait son effet. Une lettre attachée sur sa poitrine a indiqué son nom et ses parents, sans faire mention des motifs qui l’avaient porté à une telle action. On doit croire qu’il n’en a pas eu d’autre que de se soustraire à l’indigence. Le colonel n’était pas payé depuis longtemps de ses pensions par la République de Pologne ; la défection des protecteurs de l’économie et la suppression du journal lui avaient ôté les ressources sur lesquelles il comptait. »

La collection des Éphémérides, à la Bibliothèque impériale, se compose de 69 tomes en 34 volumes in-12.




Journal militaire, Journal de Marine.


Les premières feuilles consacrées à la marine et à l’armée, ou plutôt les premiers essais, datent à peu près de la même époque. Nous lisons à ce sujet dans les Mémoires secrets, à la date du 24 octobre 1776 :

« Aujourd’hui qu’on met tout en dictionnaires, en almanachs, en journaux, qu’il y a déjà des dictionnaires et des almanachs de marine, il manquait un journal à cette partie de l’administration, et il est question d’en établir un sous les auspices de M. de Sartine. Ce journal serait fort utile, s’il était bien fait ; mais, à en juger par le prospectus, les coopérateurs n’ont pas pris la chose sous son vrai point de vue, ou plutôt sont gênés dans leur travail, car il ne parle pas du plus essentiel, qui serait de rendre compte des mouvements de nos ports, et, quand ils le voudraient, ils ne pourraient mettre l’à-propos de la nouveauté, puisque ce journal ne sera composé que de quatre cahiers, qui ne seront publiés que de trois mois en trois mois. »

On tenait, paraît-il, tellement au secret pour tout ce qui avait trait à cette partie, que M. de Sartine arrêta longtemps la distribution du premier numéro, et s’opposa même à ce qu’on en répandît le prospectus. Nous retrouvons, en effet, à la date du 22 juin 1781, cette autre mention, qui montre de quelles difficultés était entourée la création d’un journal tant soit peu politique.

« 22 juin 1781. — Journal de Marine, ou Bibliothèque raisonnée de la science du navigateur. Cet ouvrage périodique a été entrepris par M. Blondeau professeur de mathématiques à Brest, et membre de l’Académie royale de Paris. Il en avait publié le prospectus dès 1776 ; mais les obstacles qu’a rencontrés son projet ne lui ont permis de commencer qu’au mois de juin 1778, et sous les auspices du duc de Chartres, auquel il l’a dédié.

Cependant l’auteur, prévoyant les inconvénients de son journal, s’il entrait dans le récit des faits militaires et historiques, avait eu grand soin de prévenir qu’il s’abstiendrait de ces matières, quelque intéressantes et curieuses qu’elles fussent, et il a reçu des ordres supérieurs qui lui ont défendu de s’en occuper. Il a donc été borné à se rendre utile, ne pouvant être agréable :

1° À rapporter toutes les pièces capables de donner une idée et un développement de l’état de la marine actuelle chez nous et de la marine en général ;

2° À fournir des extraits, analyses et critiques des ouvrages sur la marine, à mesure qu’ils paraîtront ;

3° Au récit des faits dont la connaissance sera avantageuse à la marine, comme travaux nouvellement faits dans quelques ports ou sur quelques côtes pour la sûreté de la navigation ; inventions nouvelles propres à produire épargne ou perfection dans les travaux de la marine ; accidents qu’on peut prévoir et éviter lorsqu’ils sont connus ; annonces de livres nouveaux qu’il ne sera pas possible de faire connaître plus en détail ; actions mémorables dont la connaissance tiendra à la perfection de l’art ou à la sûreté de ceux qui l’exercent.

Dans l’état de sécheresse auquel est réduit cet ouvrage périodique, dont on ne publie que huit cahiers par an, il ne peut être recherché que des gens du métier, ou des nouvellistes curieux de se mettre au fait d’un art très-ignoré jusqu’à présent, et devenu depuis la guerre, purement maritime, le sujet de toutes les conversations. »

Je ne sache pas que cette feuille ait eu une longue durée.

Les journaux consacrés à l’armée de terre furent plus heureux ; ils remontent à la même époque, et n’ont plus depuis lors éprouvé d’interruption. Les Mémoires secrets en mentionnent également le début.

« 23 février 1778. — On annonce un Journal militaire, dédié à Monsieur, frère du roi, par une société de gens de lettres et d’anciens militaires. En 1770, on avait entrepris un semblable journal sous le nom d’Encyclopédie militaire, mais il n’avait pas été loin. On le régénère aujourd’hui ; on en doit suivre les premiers errements et la division des objets qu’on y traitait, mais avec des améliorations et des articles nouveaux. Cet ouvrage, contenant quatre feuilles chaque numéro, paraîtra pour la première fois le 1er avril prochain, et deux fois par mois. »

« 1er juin. — Le Journal militaire, qui avait été entrepris autrefois en pays étranger, et n’avait pas duré longtemps, recommence le 1er avril sur de nouveaux errements, et serait très-bien fait si le prospectus était rempli ; mais on ne peut en concevoir une haute idée par le nom du rédacteur, qu’on sait être M. du Rosoi, assisté, il est vrai, de quelques coopérateurs gens du métier. »

Les premiers pas de cette feuille furent difficiles, à ce qu’il paraît, et ses rédacteurs, pour la soutenir, durent recourir aux moyens de séduction.

« Le Journal militaire, disent encore les Mémoires secrets, tombé plusieurs fois, annonce, pour exciter la commisération publique, et surtout celle des militaires, que le profit sera appliqué à l’agrandissement et aux vues patriotiques de la Maison royale de Santé, établie en faveur des militaires et des ecclésiastiques malades. »

Cependant, grâce à de hautes protections, le Journal militaire triompha de tous les obstacles, et s’est perpétué, sous diverses formes, et malgré quelques interruptions, jusqu’à nos jours. Nous y reviendrons.




Journal chrétien. — Journal ecclésiastique.


On trouve un Journal chrétien, par M. de Martignac, commencé le 7 avril 1685, à Paris, chez Lambert Roulland, et qui disparut le 26 juin de la même année ; il se distribuait par cahiers in-4°, chaque samedi.

En 1754, l’abbé Joannet, qui s’intitulait journaliste de la Reine, commença la publication de Lettres sur les Ouvrages et les OEuvres de piété, titre auquel il ajouta, en 1757, le sous-titre de Journal chrétien, qui devint définitivement, en 1758, le titre du journal. Le nom de cette feuille annonce suffisamment ce qu’elle était. On l’égayait de temps en temps par des pièces de vers très-chrétiennes et très-orthodoxes, mais souvent assez peu poétiques : car, dit Querlon, des mots nivelés et des rimes font des vers, non de la poésie. Elle vécut jusqu’à la fin de 1764. L’abbé Joannet s’était associé l’abbé Trublet, puis l’abbé Dinouart, qui fonda, en 1760 le Journal ecclésiastique, ou Bibliothèque des Sciences ecclésiastiques. Cette feuille n’avait de commun avec la précédente que son objet général. Remplie de morceaux savants sur les textes de l’Écriture sainte, sur les antiquités judaïques et ecclésiastiques, sur les conciles et sur la morale chrétienne, elle était fort supérieure au journal de l’abbé Joannet, et elle finit par le supplanter. On lit dans un avis des éditeurs placé en tête du tome XVIII (1765) du Journal ecclésiastique : « Le sieur Panckoucke est convenu de ne plus imprimer à l’avenir, à commencer de ce mois de janvier 1765, le Journal chrétien, le public s’étant décidé en faveur du Journal ecclésiastique, composé par M. l’abbé Dinouart. »

Le Journal chrétien forme 40 vol. in-12 ; la collection du Journal ecclésiastique, que l’abbé Dinouart rédigea jusqu’à sa mort, arrivée le 23 avril 1786, en forme plus de 100. Sa devise était : In necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.


Il y eut aussi un Journal de la Charité, avec cette épigraphe : La charité de Jésus-Christ nous presse, par l’abbé Chayer, qui se crut obligé de déclarer au public que sa feuille n’aurait rien de commun avec le Journal chrétien ; qu’il ne voulait point aller sur les brisées des abbés Trublet et Joannet ; qu’il se proposait de marcher par des voies tout à fait opposées, quoiqu’il eût le même objet qu’eux. Le Censeur hebdomadaire parle ainsi de cette publication, à propos d’une nouvelle édition faite à Évreux, chez Jean Malassis, imprimeur du roi et de l’évêque :

« C’est pour l’édification commune des fidèles que M. l’abbé Chayer nous annonce un Journal de la Charité. L’ardeur de cette vertu, depuis si longtemps refroidie, et, de nos jours, prête à se glacer tout à fait, touche le charitable auteur jusqu’aux larmes.

Pour prévenir, sans doute, en sa faveur, et pour nous convaincre de la supériorité avec laquelle il traitera sa matière, ce zélé journaliste nous assure, sans déguisement, qu’il est déjà sorti de sa fertile plume dix-neuf ouvrages, dont huit se trouvent chez la plupart des libraires du royaume et dans les principales villes de l’Europe. Il en a onze sous presse, parmi lesquels sont placés au premier rang ceux qui ont pour titre : les Dictées de la Vertu ; les Vues des Citoyens. C’est dans la préface de celui-ci qu’il promet de détailler le plan de son journal. Il a, sans doute, eu de bonnes raisons pour ne pas placer ce détail à la tête même de l’ouvrage. C’est en vain que nous chercherions à les deviner. M. l’abbé Chayer ne veut peut-être pas marcher dans les chemins battus. Rien n’est plus commun, en effet, que de dire au commencement d’un livre ce qu’il contiendra et à quoi il sera bon.

Au milieu de tant de travaux, dont le quart suffirait pour accabler tout autre que M. l’abbé Chayer, cet infatigable écrivain trouve encore le temps de donner plusieurs feuilles par semaine (ce sont des mélanges de vers et de prose), de distribuer à qui veut des sermons, des prônes, des panégyriques manuscrits. Qui, dans ce siècle, pourra jouter avec lui pour la quantité des écrits[90] ? »


En 1757 parut, sous le titre de La Religion vengée, ou Réfutation des Auteurs impies, une feuille dirigée principalement contre les encyclopédistes. Elle était dédiée au dauphin par une société de gens de lettres.

« On ne saurait trop louer, dit le Littérateur impartial, le motif qui porte des écrivains célèbres à faire usage de leurs talents pour la défense de la religion. Nous n’examinerons point s’il n’aurait pas été plus avantageux à cette même religion de laisser dans l’oubli les systèmes des athées anciens et modernes que de les faire revivre pour les combattre. Les lois, à Rome, n’avaient point prononcé de peine contre le parricide : l’amour filial en fut plus vif, l’autorité paternelle plus respectée. Quoi qu’il en soit, cet ouvrage, momentanément périodique (car il faut espérer que l’athéisme cessera d’avoir des partisans, et la religion des ennemis), est un monument de piété qui ne peut que faire honneur à notre siècle. »

La Religion vengée forme 21 vol. in-12 ; elle avait pour rédacteurs Soret, le P. Hayet et autres. C’est du premier de ces écrivains probablement qu’il est question dans le passage suivant du Littérateur impartial :

« Le Censeur hebdomadaire, qui donne la plus haute idée de notre siècle, puisqu’il ne censure ordinairement que peu de choses, reproche aux auteurs de la Feuille nécessaire d’avoir, dans l’article Industrie, indiqué des bonnets à la canadienne, des mouches en pluie de diamants, des pâtés, des poulardes farcies, des dindons à la gâtinaise, etc., comme si ces articles ne tenaient pas effectivement à l’industrie humaine, comme s’il n’était pas nécessaire de manger, et si l’honnête superflu n’était pas aujourd’hui confondu avec le nécessaire.

Mais ce qui le révolte le plus, c’est « qu’un des auteurs de ces affiches de la gourmandise est en même temps l’auteur de la Religion vengée ; il ne conçoit pas qu’un homme qui venge périodiquement la religion puisse offrir des objets de luxe et de gourmandise. Il est fort singulier, dit-il, qu’un littérateur chrétien se serve de la plume consacrée à critiquer un Bayle, un livre de l’Esprit, et à présent le Dictionnaire de l’Encyclopédie, pour annoncer les dindons et les poulardes de M. Porcabœuf, traiteur. »

Cette déclamation ajoute le Littérateur impartial, ne doit pas donner une haute opinion de la cuisine du Censeur. »




Journal d’Éducation, présenté au roi par M. Le Roux, maître ès-arts et de pension au collége de Boncourt, à Paris. « De tous les ouvrages périodiques, dont le nombre se multiplie tous les jours, dit Querlon, il n’en est guère de plus important et de plus nécessaire que celui-ci. Quand il n’aurait d’autre mérite que de détruire tous ces plans, tous ces systèmes d’éducation, faux, absurdes et ridicules, dont le public est continuellement inondé, c’en serait un très-réel, et qui mériterait à l’auteur une espèce de reconnaissance de la part des personnes sensées. Mais ce n’est pas le seul avantage que présente ce journal : il est rempli de vues sages, de principes vrais, et partout il offre des leçons de vertu propres à former de bons citoyens dans les diverses conditions de la vie. Il peut même être utile aux parents et aux instituteurs, en leur traçant les devoirs, les règles et les méthodes qu’ils doivent observer pour réussir dans une excellente éducation. Le plan de M. Le Roux est très-simple et fondé sur la raison. Il n’adopte pas de système général d’éducation, parce que, dit-il, rien de plus épineux, rien peut-être de plus chimérique, que de tracer un plan universel sur un objet qui ne saurait être le même pour tout le monde. Son but principal est de former un recueil des préceptes les plus sûrs et des plus importantes maximes d’éducation, un choix des plus belles pensées et des exemples les plus frappants, puisés dans les meilleurs auteurs, anciens et modernes, sacrés et profanes, poètes, orateurs ou philosophes. Il rapporte tout à ces trois objets : la religion, les mœurs et les sciences, objets auxquels se réduit l’éducation, qui consiste à rendre les jeunes gens vertueux, citoyens, instruits. »

Paraissait tous les mois, par cahiers de 96 pages, et coûtait 12 et 15 livres.







Journaux Scientifiques, Artistiques et Industriels




Le premier et le plus important des anciens journaux spécialement consacrés aux sciences et aux arts est le Journal de Trévoux, avec ses suites, dont nous avons fait l’histoire, t. II, p. 260 et suivantes.

Nous mentionnerons encore parmi les recueils scientifiques du dernier siècle :

Observations sur la Physique, sur l’Histoire naturelle et les Arts, ou Journal de Physique.

Ce journal, dit Quérard, commencé en 1752, passa des mains de Dagoty dans celles de Toussaint, et fut discontinué en 1756. L’abbé Rozier entreprit de le relever en 1771. À cette époque, il parut dans le format in-12, et fut ainsi continué jusqu’à la fin de 1772. Ces deux années forment 12 vol. in-12. Alors, à la demande des souscripteurs, le format in-12 fut changé en celui d’in-4°, qui multipliait moins les volumes, et admettait des gravures plus grandes, expliquant mieux les détails. Ce format, d’ailleurs, ajoutait-on, convient mieux à un livre de bibliothèque, qui fait suite aux collections académiques. Le recueil se continua sous cette nouvelle forme, à raison de 2 volumes par an[91].

Il passa dans les mains de Mongez en 1779 ; en 1794, il prit le titre de Journal de physique, et fut rédigé par J.-A. de la Métherie de 1785 à 1817, et par M. Ducrotay de Blainville jusqu’en 1823. La collection, de 1794 à 1823, forme 96 vol. in-4°.

Ce recueil, dont tout le monde connaît la valeur, ne ressemble en rien aux autres feuilles périodiques. C’est une collection de différents mémoires et expériences scientifiques, traduits de toutes les langues de l’Europe. Il se joint aux volumes de l’Académie des Sciences et aux collections académiques.


La Nature considérée sous ses différents aspects, par Buc’hoz. — Cette publication commença en 1768, sous le titre de : Lettres périodiques sur la méthode de s’enrichir promptement et conserver sa santé par la culture des végétaux, 1768-70, 5 vol. in-8°. — En 1769, l’auteur y ajouta de nouvelles Lettres périodiques, curieuses, utiles et intéressantes, sur les avantages que la société économique peut retirer de la connaissance des animaux, 1769-70, 4 vol. in-8°. — Et en 1770, une troisième feuille : Lettres hebdomadaires sur l’utilité des Minéraux dans la société civile, 2 vol. in-8°.

— Enfin, en 1771, les trois publications furent réunies sous le titre de la Nature considérée sous ses différents aspects, et le format devint in-12. Le recueil, sous cette nouvelle forme, se continua jusqu’en 1780, et forma 34 vol. — En tout, 45 vol.

Les matières de ces lettres, dit Querlon, sont variées, et ce n’est pas leur seul avantage : elles joignent au mérite du fond celui de la singularité.



Au mois de février 1759, parut le premier numéro d’une feuille qui ne ressemblait à aucune des précédentes, et qu’il est assez difficile de classer. Elle avait pour titre : La Feuille nécessaire, contenant divers détails sur les Sciences, les Lettres et les Arts, et pour épigraphe ce passage de Juvénal :

Quidquid agunt homines… nostri est farrago libelli.

Voici, du reste, comment elle s’annonçait elle-même :

On ne peut disconvenir que les feuilles périodiques, aujourd’hui si accréditées, ne fournissent une agréable ressource à ceux qui, sans avoir le temps de lire beaucoup, sont néanmoins bien aises d’être instruits de beaucoup de choses.

C’est donc avec confiance que nous annonçons au public cette feuille, d’un genre nouveau, et qui n’aura rien de commun avec toutes celles qui ont paru jusqu’ici. L’ouvrage que nous proposons n’est point un journal littéraire ces sortes d’écrits sont tellement multipliés et si rarement d’accord entre eux qu’ils ne laissent souvent au lecteur que l’embarras de juger les jugements mêmes. Ce n’est point un Mercure : nous n’y insérerons aucune composition d’autrui, ni en prose ni en vers. Ce n’est point une Gazette : nous ne nous mêlerons ni des affaires d’État, ni de ce qui se passe à la cour ou chez l’étranger. Ce ne sont point des Petites Affiches : nous n’annoncerons ni morts, ni maisons à louer, ni terres, ni effets à vendre.

Quand nous disons que cette feuille est nécessaire, nous ne prétendons pas que les autres soient inutiles ; nous voulons seulement dire que le public trouvera dans le tableau raccourci que nous lui présenterons chaque semaine tout ce qui peut piquer sa curiosité dans chaque genre. Ce tableau comprendra une suite de détails aussi instructifs qu’amusants dans leur nouveauté, et dont la réunion pourra servir à l’histoire des sciences, des lettres et des arts. Voici notre plan :

I. Nous annoncerons ce qui se passera d’intéressant dans les quatre facultés de l’Université de Paris.

Nous comprendrons sous l’article Théologie les harangues, décisions et censures de Sorbonne ; les mandements des évêques, les prédicateurs célèbres, etc.

Sous celui de Droit, nous indiquerons les principaux règlements des cours, les jours où se plaideront les causes intéressantes, ainsi que les noms des avocats qui en seront chargés.

L’article Médecine présentera un extrait des thèses singulières et remarquables par l’utilité ou l’agrément, avec une note des cures extraordinaires, des grandes opérations de chirurgie et des découvertes en chimie et en pharmacie.

L’article Faculté des Arts indiquera les exercices publics des jeunes gens de distinction, les diverses méthodes d’enseigner, et tout ce qui regarde particulièrement l’éducation de la jeunesse dans les pensions et dans les collèges.

II. Nous rendrons un compte succinct des différents mémoires présentés aux Académies, tant de Paris que des provinces, de leurs recherches, inventions, découvertes et règlements.


III. Nous donnerons une idée des différents objets qui seront traités dans les Leçons et Cours publics.

IV. L’article Peinture, Sculpture et Gravure, détaillera les morceaux nouvellement finis par les grands peintres, sculpteurs et graveurs.

V. Ensuite viendront les entreprises de nos Architectes, soit à Paris, soit à la campagne ; un petit détail de leurs plans et leur nouvelle manière d’opérer.

VI. Les divers morceaux de Musique, tant grands que petits, donnés par les meilleurs auteurs. On indiquera aussi les motets et autres pièces qui devront s’exécuter, et le lieu de leur exécution.

VII. L’article Commerce instruira des règlements que feront les corps et communautés pour la sûreté du commerce, et marquera le prix courant de quelques-unes des principales marchandises.

VIII. Il y aura un article pour l’Industrie, où l’on parlera des nouvelles manufactures qui s’établissent dans le royaume et de leurs progrès.

On rendra compte dans cet article de toutes les inventions pour la commodité, l’agrément ou la décoration des jardins, appartements, habillements, voitures, etc. Et pour exciter l’émulation, on nommera les ouvriers qui se distinguent dans tous les genres.

IX. Sur la Littérature, nous nous bornerons le plus souvent à la simple indication des Livres nouveaux, et on terminera cet article, autant qu’il se pourra, par quelques anecdotes littéraires.

On ne négligera rien pour rendre cette feuille digne de l’attention du public mais, quoique l’on connaisse assez son goût, on évitera soigneusement tout ce qui pourrait avoir un air de satire ou de malignité. On aura soin surtout de ne se rencontrer avec aucune des autres feuilles.

Peut-être trouvera-t-on dans celle-ci quelques articles un peu frivoles ; mais on doit se souvenir que tout ce qui est utile, et même agréable, entre dans le plan d’une Feuille nécessaire.


C’était, comme on le voit, une sorte de bulletin des sciences, des lettres, des arts et de l’industrie.

Quelques extraits, pris à peu près au hasard, achèveront de donner la mesure de l’intérêt qu’offre cette feuille vraiment très-curieuse.

Dans le numéro du 14 mai, nous trouvons, sous la, rubrique Médecine, Chirurgie, l’éloge d’un spécifique unique, d’une panacée, que les Parisiens ont sous la main, et dont jusqu’ici, pour leur malheur, ils n’auront pas soupçonné les merveilleuses propriétés.

La France est l’abrégé de l’univers, et Paris est, sans contredit, la plus grande, la plus peuplée, la plus florissante, la plus riche de toutes les villes de la France. Heureux ses habitants, s’ils connaissaient tous les avantages que leur présente le roi des fleuves qui arrose cette capitale ! Il n’est aucun climat où la nature ait offert aux hommes une eau plus salubre que celle de la Seine. Cette eau, dont les exhalaisons donnent à l’air une douce température, qui rend le pain léger, facilite la cuisson des légumes et assaisonne en quelque sorte les viandes, est aussi la boisson la plus propre à conserver ou à rendre la santé. Agréable au goût, elle coule aisément dans les entrailles, ne charge point l’estomac, est amie de la poitrine, et désaltère promptement et parfaitement elle excite l’appétit et précipite la digestion ; elle calme l’agitation des fluides et arrête les mouvements convulsifs des solides ; elle lâche le ventre quand ses fonctions sont trop tardives ; elle ouvre la voie des urines ; elle dissout les sels, prévient le calcul, excite la transpiration, éloigne ou arrête la putréfaction, apaise les douleurs, amollit les parties trop dures, relâche celles qui sont trop tendues, absorbe les âcretés, procure enfin l’équilibre des liqueurs et le maintient. Ceux qui font de cette eau leur boisson ordinaire sont rarement malades, guérissent facilement, et semblent conserver jusque dans la vieillesse la vigueur du jeune âge. N’en soyons point surpris. Si les habitants de Paris étaient sages, la Seine serait pour eux la médecine universelle. S’ils sont sujets à une infinité de maladies, c’est à leur intempérance, à la qualité, à l’assaisonnement meurtrier des mets dont ils se nourrissent, à l’usage qu’ils font du vin et des liqueurs spiritueuses, à leur long sommeil, à leur vie oisive, qu’il faut en attribuer la cause. Le meilleur remède à tous ces maux, c’est l’eau de la Seine. On a beau vanter les eaux d’Issy, de Belleville et d’Arcueil renfermées dans des canaux de plomb, elles y contractent une crudité qui ne peut être que funeste à la santé. L’eau de la Seine est donc la plus salubre. Telle est la conclusion d’une thèse soutenue, le jeudi 4 de ce mois, par M. Roussin de Montabourg, bachelier de la Faculté de médecine de Paris, sous la présidence de M. Méry.

Combien de Parisiens ne connaissaient pas leur bonheur ! Voici encore, sur les avantages de leur position, d’autres révélations que nous trouvons dans la feuille du 21 mai :

Le jeudi 10 du présent mois, M. Dussans, bachelier de la faculté de médecine de Paris, a soutenu, sous la présidence de M. de l’Epine, ancien doyen, une thèse où l’on examine si l’air est un aliment, un remède et un poison. Quiconque respire l’air tempéré de Vincennes, dit l’auteur de la thèse, quiconque habite la côte de Chaillot ou quelqu’autre bord délicieux de la Seine, n’a pas à re

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