Journal des économistes/Décembre 1846/Introduction

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Journal des économistes
 
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Guillaumin, 1847 (Tome 16, pp. 1-5).


INTRODUCTION À LA SIXIÈME ANNÉE.




Le Journal des Économistes entre dans sa sixième année.

La publication de quinze volumes, spécialement consacrés aux questions économiques qui ont occupé, depuis 1840, les corps savants, les Chambres et l’opinion publique, est un fait digne d’attention.

Le succès matériel de ce recueil, complétement assuré depuis deux ans et toujours progressif, est une première preuve que ses fondateurs avaient justement apprécié un des besoins intellectuels de notre temps.

Mais le profond savoir, l’honorable position et la remarquable variété des écrivains qui, partis de toutes les classes de la société de tous les camps politiques, se sont donné rendez-vous sur le terrain commun et vraiment indépendent de la science ; mais la qualité des abonnés, ou mieux, comme disent les Italiens, des associés qui nous sont venus de toutes les nations, ne laissent aucun doute sur la fécondité de l’idée qui a présidé à la création de cette tribune ouverte à tous les disciples de Quesnay, d’Adam Smith, de Turgot, de Jean-Baptiste Say ; à tous les hommes de bonne volonté qui cherchent à appliquer ou à étendre les doctrines de ces philosophes grands et généreux.

Ce n’est pas sans quelque fierté que tous ceux qui ont pris part au succès de cette œuvre commune jettent un regard en arrière, et considèrent l’espace parcouru et les succès qu’il est déjà facile de constater.

Depuis cinq ans, le bruit de toutes les écoles antiéconomiques s’affaiblit ; la voix des hommes qui ont appris à ne s’inspirer que de l’étude de la nature et de la science a acquis un véritable ascendant sur un grand nombre d’esprits d’élite, dont l’influence doit nécessairement réagir sur l’opinion publique encore prévenue mais sensiblement ébranlée.

Le Journal des Economistes peut, à très-juste titre, revendiquer une large part dans ce résultat. II a été la cause et l’effet d’une série d’études qui n’auraient pas été tentées sans lui ; il a groupé des hommes qui n’auraient point eu occasion de se rapprocher pour faire un effort commun ; il a donné aux uns l’occasion d’enseigner, aux autres celle de s’instruire ; enfin il a réuni les membres épars de l’école économique à laquelle incombe désormais la tâche glorieuse de combattre partout le monopole, le privilége et l’esprit de réglementation ; de rallier la partie intelligente du Socialisme, et d’éclairer toutes les questions qui surgissent à l’horizon de l’ère essentiellement pratique et laborieuse dans laquelle nous venons d’entrer.

Si nos lecteurs veulent bien feuilleter les tables des quatre volumes que les nombreux rédacteurs du Journal des Économistes ont écrits, dans le cours de l’année qui finit avec le numéro de novembre, ils verront que nos efforts progressent comme leur concours.

M. Renouard, M. Vivien, M. Wolowski, ont apporté de précieux éléments à la discussion des lois importantes qui vont être soumises à la Chambre des députés sur la législation industrielle, les livrets, les marques de marchandises, les modèles et les dessins de fabrique.

Les questions financières, qui ont tant occupé la dernière Chambre, et qui attendent une solution de la nouvelle législature, c’est-à-dire la réduction de l’impôt du sel, la réforme postale, les problèmes que soulève la refonte de nos monnaies, ont été vivement abordées par M. Frédéric Bastiat, qui a su transporter sa verve et sa dialectique enjouée sur le terrain aride des chiffres ; par M. Joseph Gamier, qui a si bien débusqué de dangereux sophismes que l’honorable M. Gay-Lussac avait abrités sous son grand nom dans son rapport relatif au projet de loi portant réduction de l’impôt du sel ; par M. Horace Say surtout, dont l’expérience et le savoir ont dernièrement reçu un si éclatant hommage de la part des électeurs de Paris.

Notre système douanier a été attaqué sur les points principaux par des plumes éminentes. M. Léon Faucher est venu plusieurs fois à la charge pour démontrer tout ce qu’a de monstrueux le tarif des fers, véritable clef de voûte de la Protection. M. Louis Reybaud a parfaitement établi, dans un travail qui a eu beaucoup de retentissement, combien s’égarent ceux qui croient à la possibilité de fonder une marine sans le concours du commerce et de la liberté des transactions.

Une immense association a concentré dans une seule main la plus grande partie des bassins houillers de la Loire. L’industrie, les ouvriers mineurs, l’opinion publique, se sont émus de cette formidable combinaison. Un de nos collaborateurs, placé sur les lieux, l’auteur d’un excellent ouvrage sur les causes modifiables de l’indigence, a étudié ce problème : nous avons inséré un premier travail, dans lequel les faits sont nettement indiqués, et qui permet, plus qu’aucun autre écrit, l’intelligence de cette délicate question. Ce premier numéro de la sixième année contient les nouvelles observations de cet écrivain.

À côté de la discussion des difficulté que les pouvoirs publics ont à résoudre, pour ainsi dire tout de suite, le Journal des Économistes a ouvert ses colonnes a un grand nombre d’articles sur des sujets intéressants d’économie industrielle et sociale. Nous citerons d’abord, pour la logique des idées, l’enseignement en général, puis l’enseignement professionnel et l’enseignement de l’économie politique sur lesquels nous avons tour à tour laissé la parole à MM. Dunoyer, Michel Chevalier, Blanqui, de Lafarelle, etc. Nous citerons ensuite la remarquable notice de M. Mignet sur Charles Comte ; les recherches de M. le vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont, sur l’action des mauvaises passions dans l’économie des sociétés ; un Mémoire de M. le baron Chaillou des Barres, qui a étudié l’influence du bien-être sur la moralité ; les derniers travaux de Théodore Fix ; la suite des observations de M. David sur la réforme hypothécaire ; un intéressant aperçu de M. J. de Vroil sur la situation économique de la Suisse ; un curieux sophisme : le vol à la prime ! et deux études de M. Bastiat : l’une sur la Population et l’autre, d’une très-grande profondeur, sur la Concurrence ; enfin, les bulletins de la mémorable discussion du Parlement anglais sur la réforme commerciale, par M. Alcide Fonteyraud.

L’ouverture de la Chine sera un des événements saillants de notre siècle. Nous n’avons rien négligé pour attirer l’attention de nos lecteurs sur les travaux des quatre délégués qui ont, dans l’intérêt du commerce et de l’industrie, suivi l’ambassade française, et recueilli dans ces terres lointaines des documents nombreux. L’un d’eux, M. Natalis Rondot, a également porté son attention sur les phénomènes économiques : déjà il nous a communiqué des notes pleines d’intérêt sur ce pays original ; et il continuera pour nous une série fort précieuse, complément indispensable des renseignements technologiques et commerciaux que les quatre délégués rédigent pour l’administration du commerce.

La statistique a trouvé comme toujours sa place dans notre Revue. Nous avons publié, indépendamment des nombreux Bulletins consacrés à recueillir les faits les plus remarquables, deux savants Mémoires de M. Villermé sur le mouvement de la population prussienne et sur le mouvement de la population sarde ; une étude de M. Fayet, professeur de mathématiques à Colmar, sur la criminalité en France ; un travail complet de M. Legoyt sur le recensement.

Des comptes-rendus raisonnes ont fait connaitre à nos lecteurs la plupart des ouvrages remarquables qui ont paru, tels que les Études administratives, de M. Vivien ; les Études sur l’Angleterre, de M. Léon Faucher ; les Recherches sur les causes de l’indigence, par M. A. Clément ; les Études sur l’administration de Paris, par M. Horace Say ; le travail de M. Vidal sur la répartition des richesses ; l’Histoire de Colbert, par M. P. Clément ; l’Essai de M. Dupont White sur les relations entre le capital et le travail ; deux nouveaux volumes de M. Masse, sur le Droit commercial dans ses rapports avec le droit des gens et le droit civil ; les Éléments d’économie politique, par M. Joseph Gamier ; l’ouvrage de M. le comte Petitti de Roreto sur les chemins de fer italiens ; celui de M. Schnitzler sur la statistique de France ; le travail de M. Curel, préfet des Hautes-Alpes, sur les tours ; les observations de M. Marchand sur le paupérisme, etc., etc. Des questions de toute nature sont abordées dans ces comptes-rendus, où les travaux des écrivains sont examinés avec une grande hauteur de vues et une parfaite indépendance, par des critiques comme MM. Passy, Dunoyer, Bastiat, Eugène Daire, De la Nourais, etc.

Outre ces comptes-rendus, nos lecteurs ont remarqué un très-grand nombre de bulletins bibliographiques dans lesquels sont analysés avec plus de rapidité et non moins de talent les ouvrages qui, soit en France, soit à l’Étranger, traitent des questions économiques, sociales ou industrielles. Les initiales de nos collaborateurs y figurent tour à tour, et c’est ainsi que cette partie de la Revue n’est pas celle qui pique le moins l’attention de nos lecteurs.

Nous donnerons toujours et de plus en plus une attention particulière aux publications étrangères, afin que nos lecteurs puissent suivre le mouvement des idées en Angleterre, en Italie, en Espagne et dans l’Europe septentrionale. — Notre savant collaborateurs, M. Wolowski, qui s’est rendu toutes les langues du Nord familières, veut bien prendre la tâche que s’était imposée Théodore Fix, et nous tenir au courant des ouvrages qui se produiront en Allemagne.

Nous avons tenu parole aux amis de l’Agriculture. Une bonne part a été faite aux questions agricoles. Des articles spéciaux résument ce qui s’est dit et fait aux Conseils généraux, au Congrès central d’agriculture. M. Louis Leclerc a rendu compte de deux ouvrages remarquables à des titres bien différents : le cours d’agriculture de M. le comte de Gasparin, et l’écrit à la fois savant et bizarre de M. Rubichon (si bien aidé par M. Mounier), à qui l’âge n’a été ni la verve ni le profond savoir. M. Frédéric Bastiat nous a donné une étude sur la question encore débattue des avantages et des inconvénients du métayage ; M. le comte Jean Arrivabene nous a fait part de ses intéressantes observations sur la rétribution des travailleurs agricoles dans la province de Mantoue ; M. Passy a achevé ses belles recherches sur l’influence des cultures en économie sociale par des relevés statistiques entièrement nouveaux sur l’état du morcellement des propriétés en France.

Nous aurons passé en revue toutes les divisions de notre publication, si nous rappelons qu’un soin tout particulier est donné à notre Chronique par quelques-uns de nos collaborateurs, pleins de verve et de talent, qui veulent bien, chaque mois, se charger de recueillir tout ce qui peut intéresser la science, et caractériser en peu de mots les faits qui se déroulent avec le temps,

Après ce court aperçu, il nous est, ce nous semble, permis de dire, pour nous résumer, que le Journal des Économistes contient seul les annales complètes de la vaste science qui occupe une place si importante dans le mouvement intellectuel de notre temps.


L’année qui s’accomplit a vu se produire un fait immense qui doit puissamment agir sur la prospérité et la paix de toutes les nations : le triomphe de la Ligue anglaise contre les lois céréales et le système vicieux de la Protection. Une lutte mémorable a commence en France. Le Journal et la Société des Économistes ont fourni à cette agitation des écrivains et des orateurs qui ne rendront pas les services les moins signalés.

Jusqu’à ce jour le Journal des Économistes a cru devoir rendre service à la grande cause de la liberté du travail, en enregistrant fidèlement les premières manifestations pour et contre l’émancipation du Commerce. Il continuera à recueillir tous les arguments scientifiques qu’il verra se produire dans la guerre. Il prendra toujours une part vive à l’action, au nom de la science à laquelle il est consacré. Mais comme il s’est proposé de travailler, à l’étude de toutes les branches de la vaste science économique, il ne fera pas des progrès de la liberté commerciale son unique préoccupation, et il continuera à suivre et à provoquer le mouvement des esprits dans toutes les questions qui se rattachent à l’économie sociale.

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