Jours d’Exil, tome II/La Corrida de Toros en Madrid

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Ernest Cœurderoy
Jours d’Exil, tome II
La Corrida de Toros en Madrid
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LA CORRIDA DE TOROS EN MADRID.




Madrid, Julio 1853.


« Les animaux, d’après la correspondance,
signifient les affections; les animaux
utiles les affections bonnes. »
Swedenborg.


I


162 On ne peut bien observer le génie d’un peuple que dans les grandes manifestations de sa vie publique. En France, il faut voir une révolution ; en Suisse, une fête civique ; en Angleterre, une course au clocher ; en Italie, les musées et les théâtres remplis de foule ; en Espagne, la corrida de toros.

Si l’homme se dépouille facilement de son caractère devant les exigences du progrès, la nation résiste davantage. Chacune de ses fêtes tient par des racines profondes à ses traditions et à ses tendances. Appartenant à tout le monde, les solennités nationales ne sont la propriété de personne ; le temps seul peut en faire justice lorsqu’elles sont tombées en désuétude. De là vient que longtemps après que les usages de la vie quotidienne ont été effacés, les langues altérées et les costumes déchirés, les fêtes du peuple 163 se conservent encore comme un témoignage que peut consulter l’histoire, et comme un culte que la génération présente accorde à celles qui l’ont précédée.

C’est ce qui arrive pour l’Espagne entraînée, depuis quelque temps, à toute vitesse, sur la pente rapide que la civilisation parcourt. Tandis que le vent de la révolution balaie sans pitié ses mœurs, sa langue, ses costumes, ses chants et ses danses, ses tètes tauromachiques se conservent très brillantes encore.

En effet, tout le caractère espagnol est là. La corrida, c’est la grande réjouissance, mille fois plus précieuse au cœur du peuple que les préoccupations politiques qu’il dédaigne, que les bals, le théâtre et les processions religieuses qui tiennent à peine le second rang dans ses distractions les plus chères.

Pour assister à une course, l’ouvrier se passe de manger tout un jour, il vend ses habits, laisse jeûner sa famille, oublie tout. La vertu la plus farouche ne sait pas résister à l’attrait d’un billet gracieusement offert. Le vieillard s’y fait porter, et la mère y conduit ses enfants dès qu’ils peuvent se soutenir. Ce jour-là, point d’intérêts, d’affaires, d’amitiés ou de plaisirs qui tiennent ; pendant les quatre heures que dure la funcion, il semble que le cœur de la capitale se soit retiré de son centre pour aller battre de toute sa force dans un cirque, à l’extrémité des faubourgs.

Le vrai roi de ce pays, c’est l’homme qui sait le mieux enfoncer l’épée longue entre les épaules de la bête; le vrai trône, c’est le cadavre du taureau. Aux matadores fameux, à Montes, Cuchares et Chiclanero, les sympathies du public, les faveurs de l’opinion, les sentiments les plus tendres, de royales obsèques, et des noms que la postérité répétera lorsqu'elle aura perdu la mémoire de tous les autres.

Je suis convaincu que le plus sûr moyen de soulever une révolution en Espagne serait de prohiber les courses de taureaux. Ce peuple supportera tout : la misère, la faim, le choléra, sept années de guerres civiles atroces, des commotions et des épreuves sans fin. Mais malheur au gouvernement qui porterait la main sur les plaisirs et le luxe qui sont l’âme de sa vie !

C’est qu’il faut bien l’avouer, quelqu’adversaire qu’on soit de ces divertissements sanguinaires, aucun spectacle au monde ne peut donner une idée de la magnificence d’une course de taureaux dans la très héroïque capitale des Espagnes ; aucun ne peut faire naître dans l’âme humaine d’émotions plus fortes, plus terribles; 164 le grand génie de Shakespeare ne rêva pas de drame plus fécond en péripéties.


II


Écoutez et voyez ! — Les clairons retentissent. Le très excellent ayuntamiento occupe, au centre du cirque, sa tribune réservée que pavoisent les couleurs d’Espagne, or et pourpre. L’arène est immense. Glorieux Amphytrion des fêtes du midi, le soleil étincèle sur les amphithéâtres qui regorgent de spectateurs. Pas une place vide, pas une figure attristée. Que de luxe ! Quelle profusion de fraîches couleurs sur ces parures de fées ! Que de parasols et d’éventails gracieusement agités ! Que de fruits d’or dans les mains des enfants ! Que de soie, de diamants, de blanc et d’écarlate !

C’est une impatience, un délire, un enthousiasme, un tonnerre d’exclamations bruyantes, une joie, une folie qu’on ne retrouve nulle part ; c’est de la frénésie. La fièvre parcourt cette enceinte aussi rapidement que le ferait une secousse électrique. Qui pourrait redire les conversations, les proverbes, les saillies lancées au hasard, à propos de tous les détails sérieux ou insignifiants de ce drame ?

Pour le tenter, il faudrait se sentir animé de cette verve castillane si pleine d’ironie et d’à propos ; il faudrait posséder la science tauromachique. Il faudrait surtout être initié à tous les secrets de cette langue si expressive, si élégante, si riche, si souple, si musicale, qu’il semble qu’on ne puisse plus en parler d’autre lorsqu’on l’a entendu résonner entre les blanches dents des filles de Madrid. Il faudrait vivre, sentir, aimer comme ce fier peuple, à la fois le plus sobre et le plus artiste de tous ceux que l’Europe nourit de son sein fécond.

Je laisse les écrivains que domine encore un étroit amour-propre national renouveler l’oiseuse et éternelle discussion qui doit décider de la supériorité de l’Espagne ou de celle de la France. Ces rivalités ont fait leur temps ; elles sont pour le moins ridicules au milieu des nations qui tendent à s’unir. Elles n’offrent 165 plus d’intérêt aujourd’hui que les coutumes et les langues se confondent, que les hommes correspondent d’un bout du monde à l’autre, grâce aux découvertes du siècle, à d’incessantes relations commerciales et industrielles, au grand nombre et à la rapidité des voies de transport.

Pour moi, gitano du socialisme, enfant de la France par la naissance, mais fils de l’humanité par les actes, j’estime qu’il n’est pas de peuple supérieur, inférieur ou égal aux autres ; mais que tous sont différents et que l’harmonie de l’ensemble résulte de ces diversités. S’il existait une nation qui ne différât pas de ses sœurs, elle n’aurait ni génie ni raison d’être ; elle serait inutile et condamnée, car les peuples inutiles ne vivent pas.

Oh pour le courage, l’esprit, les arts et l’amour, c’est une grande patrie cette terre de feu où combattit le Cid, où Cervantes pensait, où peignit Murillo, où Byron conçut l’idée du plus immortel de ses poèmes ! Que ses fils en soient fiers : ils n’ont rien à envier à d’autres !


III


Mais pourquoi toutes ces pompes ? Pourquoi la calle d’Alcala regorge-t-elle de foule, de militaires, de cavaliers et de voitures, comme aux jours de révolution ? Pourquoi cet appareil des plus grandes cérémonies ?

Involontairement l’esprit se reporte à ces tournois du moyen-âge où la lance se brisait contre la lance, où le noble chevalier cherchait parmi les grandes dames la beauté qui portait ses couleurs. Ou bien l’on ramène sa pensée sur l’un de ces combats singuliers où Dieu prononçait entre deux champions illustres.

Hélas ! ce n’est rien de tout cela ; il ne s’agit que d’une besogne d’abattoir. Dans cette lutte, une dizaine de bouchers assommeront un pauvre animal, et Dieu sera du côté des coupables. Quant à ces petites bourgeoises, vêtues en châtelaines, elles vous appartiendront, comme à d’autres, si vous pouvez les payer. Ici le beau rôle est à la brute ; tous les êtres humains rassemblés dans cette enceinte sont plus farouches que le taureau qui va mourir.


IV


166 La fanfare éclate de nouveau. Sur des coursiers d’Andalousie s’avancent deux alguaziles vêtus de noir. Ils se découvrent et s’inclinent devant les membres de la municipalité. Que leur demandent-ils ? La permission d’introduire dans le cirque la Mort hideuse dont ils portent la couleur.

À la suite des alguaziles, comme une meute de dogues démuselés, défile la bande sanguinaire. Ces hommes sont revêtus des plus riches costumes espagnols ; quelques-uns portent sur eux pour plus de deux mille francs de soie, de velours, de paillettes d’or et d’argent.

Voici les matadores pleins de sang-froid, les banderilleros agiles, les picadores montés sur des rosses efflanquées et rapides comme des éclairs. Voici les mules avec leurs draperies flottantes et leurs mille grelots retentissants. Puis viennent leurs conducteurs qui s’efforcent de les retenir, et enfin la foule des toreros confondus avec les mâtins avides de carnage. — Tous se pressent et brûlent de répandre du sang.

Enfin les clefs du toril sont remises aux mains des alguaziles ; toutes les formalités légales sont remplies ; c’est en toute conscience que l’homme peut tuer maintenant. Les toreros se dispersent dans l’arène, agitant des lambeaux d’étoffes éclatantes, éperonnant les chevaux, attendant l’ennemi.


V


Une porte s’ouvre. Le voilà ! Le voilà ! C’est le taureau. Et d’un bond, l’animal est au milieu de l’arène...

Mille cris l’accueillent : « Qu’il est grand ! Qu’il est fort ! Que sa devise est belle ! Bon taureau ! Taureau de lutte ! » — On répète 167 son nom, et le nom de l’éleveur, et ceux des animaux de même race qui se défendirent vaillamment. — On lui montre le poing, on le harangue, on le siffle, on le provoque ; les vociférations de haine et de mort le poursuivent. Dans cette foule immense il n’est pas une femme, pas un enfant qui versât une larme pour racheter la vie de la pauvre bête, qui volontairement se privât du spectacle de sa mort.

L’animal s’est arrêté. Lui qui parcourut libre des prairies sans clôtures, il s’étonne de se trouver seul au milieu de tant d’hommes rassemblés dans un étroit espace. Il écoute tous ces bruits confus ; il aspire l’air chargé d’électricité, de chaleur et de parfum ; ses oreilles se sont dressées ; ses naseaux sont large-ouverts ; il bat ses flancs de sa queue.

Et puis, par degrés, il s’irrite de ces exclamations furieuses, des couleurs éclatantes et du son déchirant des instruments de cuivre. Il a frémi sur ses forts jarrets, ses yeux sont rouges de sang... Et sous ses sabots de devant il fait voler la poussière.

Gare ! Gare ! Malheur à celui qu’il atteindrait !

Pourquoi donc fuyez-vous, toreros avides d’exploits ? Pourquoi sautez-vous par dessus la barrière et ne l’attendez-vous pas ? C’est maintenant qu’il serait glorieux de le faire agenouiller devant votre valeur.

Le noble animal est digne de vous. Demandez aux rudes pâtres qui le gardaient sur les bords de la Guadiana s’il recula jamais devant l’homme ; demandez-leur s’il est lâche, et si jamais rival s’approcha de sa blanche maîtresse.

Ils ne l’attaqueront pas. Devant ses pieds fourchus ils déploieront quelque étoffe brillante pour l’exciter et savoir ce qu’il va faire. Comme un essaim de mouches diaprées, ils tourbillonneront autour de lui, l’aiguillonnant, le pressant de tous côtés, par devant et par derrière, avançant, reculant, se dérobant quand ils se sentiront menacés.


VI


Cependant le picador a bandé les yeux de son cheval ; il le pique sans relâche et l’amène en face du taureau.

168 Ahora ! Ahora ! L’animal recule d’un pas, se ramasse sur lui-même et s’élance, tête baissée, sur le groupe vivant. Mais l’homme est bien en selle, et le bois de la pique, solide. Le taureau cède ; il a senti le fer mordre son cou.

Le premier sang a coulé. Furieux ; le taureau bondit sur les haillons qu’on lui présente. Hommes et bêtes s’animent jusqu’à la rage.

Ahora ! Ahora ! De nouveau les adversaires se rencontrent ; de nouveau l’animal s’est élancé sur l’homme ; une seconde fois a coulé son sang. Mais la pique se brise dans la main du cavalier ; homme, cheval sont soulevés d’un coup de cornes, et le taureau fouille dans la chair vivante.

Tous se sont levés ; tous ont tendu le cou et ouvert la bouche. Les hommes applaudissent ; les femmes jugent à propos de pousser des cris déchirants. — Oh voilà qui est beau, voilà qui est sublime, voilà de l’émotion vraie, des habits déchirés, des blessures et des éventrations ! Sans doute il y aura mort d’homme : pas de bonne course sans cela !

Mais quoi ! tous se redressent. Le taureau se fatigue de frapper avant que les femmes soient lasses de le voir. Le coursier s’enfuit, galopant sur ses entrailles, et marquant son passage d’une longue traînée de sang. Le picador, bardé de fer, s’est remis lourdement sur ses pieds ; on lui ramène sa monture, il la fera marcher jusqu’à la mort.

Deux fois, trois fois encore le taureau s’élance sur les chevaux. Chaque fois il est blessé, chaque fois il enfonce jusqu’à la racine ses cornes dans leurs flancs : chaque fois le cirque résonne de clameurs passionnées.

Çà et là, délivré de sa bride, un cheval se débat dans les convulsions de l’agonie.


VII


Qu’on aiguise les fers des banderillas, qu’on les décore de papiers de couleur ; qu’on les entoure de poudre fulminante !

Ahora ! Ahora ! Cette fois, ce sont les hommes qui courent 169 au devant du taureau, qui l’appellent, et quand il fond sur eux, plongent en fuyant deux dards jumeaux dans son cou.

Le taureau hurle et se tord sur lui-même, secouant le fer et le feu. L’impression de la souffrance a pénétré jusqu’à son cœur, tous ses membres en sont ébranlés ; l’écume sort de ses naseaux qui saignent ; dans toutes les directions il bondit, rasant de ses cornes les poitrines des toreros qui passent comme des flèches.

Qui dira ses transports de fureur et ses instincts de vengeance ? Qui dira les passions meurtrières dont il est agité ?

« Que me veulent ces hommes ? Que leur ai-je fait, et pourquoi me harceler ainsi ? Qu’ai-je de commun avec eux ? Et quand finira ce long supplice ? — Que résoudre ? Vendre chèrement ma vie, m’abattre sur les groupes les plus compacts, et tuer tout sur mon passage sans compter les ennemis ? »

C’est ce que veut faire le taureau ; il luttera jusqu’à ce qu’il tombe. Mais ses assaillants sont insaisissables ; et dès qu’il les approche, ils se dérobent, lui laissant leurs dards pour souvenirs.

Haletant, épuisé, râlant de douleur, hérissé de flèches et tout couvert de sang, le taureau fait le tour de la barrière, tantôt l’ébranlant de sa tête, tantôt cherchant à la franchir d’un bond.

Oh les hommes ! les lâches, ils disent que les animaux n’ont pas d’âme ! Et les voilà qui répondent aux derniers mugissements de la bête par de longs éclats de rire ! Les voilà, plus barbares que des fauves, qui la repoussent à coups de bâton de l’enceinte où elle s’était réfugiée pour mourir !

De muerte ! De muerte ! — Jamais taureau ne sortit vivant des arènes d’Espagne. Ici l’on croit que la pitié déshonore.


VIII


Le tambour gronde comme pour un convoi funèbre. Un homme s’avance devant les magistrats. Dans sa main gauche il tient une pièce de drap d’écarlate tendue sur une épée longue. Il lève sa main droite pour prêter cet affreux serment : « Je tuerai cette bête féroce pour la reine Ysabel II, ou cette bête féroce me tuera : je le jure devant Dieu ! »

170 Ah ! si le Dieu que tu prends à témoin était juste, matador imbécile, tu mourrais !

Assez d’hommes vanteront l’intrépidité et le sang-froid de ce boucher renommé ; assez de femmes sa pendront à son cou de taureau ; assez de peuple célébrera son facile triomphe. Je dis, moi, que ses allures et sa face sont ignobles ; je dis qu’il va commettre un acte infâme, et qu’il est aussi repoussant que le bourreau.

Voyez plutôt ce front bas et étroit, ces pommettes saillantes, ce crâne déprimé et fuyant en arrière, ces yeux petits, enfoncés dans leurs orbites. Et dites, si dans cette organisation bestiale, il peut y avoir autre chose que la soif du sang, une stupide vanité et des instincts féroces.

L’atroce serment est prêté ; le corregidor l’a reçu, plein de déférence. C’est que l’espada est plus que lui, plus que le roi, que le vrai bourreau, que tout ce qui est respecté sur la terre.

Le matador a rejeté la moña de sa tête. Maintenant il s’avance dans le cirque présentant l’écharpe rouge au taureau plein de rage. L’animal s’élance. Plusieurs fois l’homme évite l’impétuosité de son choc en l’attirant sur la muleta resplendissante. Enfin, profitant du moment où le taureau baisse la tête, il lui traverse la poitrine.

Le coup a bien porté : les organes essentiels à la vie sont atteints ; le sang s’échappe à travers les dents avec des flots d’écume. Le taureau fait encore quelques pas, fléchissant sur ses jarrets comme s’il était ivre. Puis il flaire le sol pour y chercher une place où reposer en paix, pousse un mugissement déchirant, s’écrase sur lui-même et meurt... Le vainqueur essuie son épée.

Hurlez, fanfares ! Qu’on sonne l’hallali ! Gloire au grand Montes ! Pour lui les applaudissements, les cigarres et les fleurs ! Pour lui les sourires des femmes mignonnes ! Longue vie à la longue épée !


IX


Il reste à enlever les victimes. Déjà l’insatiable public demande d’autres sacrifices. L’orchestre répand sur la foule des torrents 171 d’allégresse. J’entends les grelots des mules rapides. Elles sont amenées au petit, pas près du premier cheval mort. On passe la corde autour de son cou.

Hasta ! Hasta ! Les fouets vibrants résonnent : les couleurs nationales flottent sur le quadrige qui se précipite au galop forcé par la principale porte du cirque.

Hasta ! Hasta ! Le taureau sort le dernier. Effacez les taches de sang qu’il laisse ; faites disparaître jusqu’à sa trace. L’arène est nette maintenant : c’est bien. Mais la conscience des hommes garde le souvenir des crimes autrement longtemps que le sable !


X


Si c’était là tout. Mais non : quand une fois l’homme a laissé envahir son âme par les appétits de la brute, il met de la logique dans sa férocité et presque du génie dans les tortures qu’il fait subir.

Il se trouve des taureaux — le nombre en est restreint — qui refusent d’attaquer le cheval, soit que leur humeur du moment ne soit pas batailleuse, soit qu’ils gardent bon souvenir de l’animal qui paissait avec eux.

Ceux-là sont les lâches : cobardes ! cobardes ! Et ils mourront de la mort des lâches, de la muerte ignominiosa !

Bon gré, mal gré, il faut qu’ils luttent et que mort s’en suive.

Sept ou huit boule-dogues, sont déchaînés dans le cirque. Ils courent au taureau. Les uns le saisissent à la gorge, les autres aux flancs, les autres aux jarrets. La plupart, guidés par un instinct sûr, passent entre ses jambes de derrière et le déchirent aux sources mêmes de la force et de la vie.

C’est une affreuse douleur. Hors de lui, le taureau fait tournoyer deux ou trois chiens en l’air, les éventre quand ils retombent, puis s’affaisse, vaincu par le nombre. Alors un homme vient par côté, qui lui enfonce l’espada entre les dernières côtes et l’étend raide mort.

Il est une torture plus épouvantable encore. Il faut en avoir 172 été témoin pour se faire une idée de la barbarie de l’homme poussée jusqu’au délire.

Quand l’espada ne parvient pas à sacrifier le taureau assez vite pour satisfaire l’impatience générale, un cri s’élève, d’abord rare, poussé par les afecionados les plus scrupuleux : la media-luna ! la media-luna !

— La media-luna est une sorte de longue faulx courbée en croissant et tranchante sur sa concavité. —

Peu à peu la clameur grossit, elle devient sinistre, immense, impérieuse. Le corregidor finit par céder aux réclamations du public, et les toreros, confus de leur impuissance, doivent obéir à l’ordre qu’ils reçoivent.

Tout-à-coup l’animal a fléchi. Il ne lui reste plus que trois jambes. Mais ainsi mutilé, il fait encore face à l’ennemi.

Il s’affaisse de nouveau. Deux fois, trois fois encore, le tranchant de la faulx crie sur ses articulations brisées.

Et maintenant la voilà, la noble bête, qui se traîne sur ses moignons et se défend plus vaillamment que jamais.

Rien n’irrite plus l’homme que la contemplation de sa propre honte. Tant que ce taureau ne sera pas sorti de l’arène, le matador y verra le sujet de son déshonneur.

Qu’on l’achève ! m’écriai-je aussi. Car cette boucherie est de celles dont on ne peut supporter la vue.

Encore un roulement de mort ! C’est le tour du cachetero. — Ici chaque scène de meurtre est une spécialité qui veut être exécutée par un acteur habile. — L’homme noir monte sur le dos du taureau ; d’une main ferme il lui plante entre les deux premières vertèbres une lame étroite avec laquelle on ne frappe jamais deux fois.

On peut tout voir quand on a vu cela !


XI


Dans ce siècle de matérialisme décent, où les tyrannies les plus inglorieuses et les modes les plus gênantes ont force de loi grâce à l’apathie générale, il est des habits qu’on ne peut 173 porter et des sentiments qu’il serait ridicule de faire connaître quand on a le malheur de les avoir conçus.

Qu’un homme pose en tribun dans l’enceinte d’une assemblée ; cela se voit tous les jours, c’est original mais parlementaire. Qu’il acquière de l’influence sur la place publique, on le tolère encore ; c’est même une position redoutable qui donne droit aux hommages d’une bourgeoisie peureuse. À ces rôles l’ambition trouve son compte ; on traîne un parti derrière soi, tôt ou tard de pareils dévouements obtiennent leur récompense.

Qu’on s’inscrive pour l’émancipation du sexe faible, c’est galant et bien porté ; les preux phalanstériens sont gens du monde, et Dieu merci ! il est encore de fort jolies femmes qui savent être reconnaissantes. Qu’on s’intéresse au sort des enfants, l’on peut invoquer le patronage de Saint Vincent-de-Paule qui les recueillit, de M. Dupin qui fit réduire leurs heures de travail et de M. Carnot à qui l’on supposa toujours des intentions très libérales pour la réforme de l’instruction publique.

Mais que l’on fasse appel à la sentimentalité des hommes en faveur des bêtes les plus grosses et les plus sauvages, qu’on ait de la sympathie pour les souffrances d’un taureau ; il faut être, pour cela, dépourvu de bon sens comme le pauvre Jean-Jacques ou les sociétés philobêtes de Londres.

— Pour moi, j’ai toujours méprisé l’opinion générale, ce tyran à mille têtes que les plus humbles ne désarmèrent jamais. Toujours il m’a semblé que ne pas avoir le public contre soi, c’était se rendre coupable de ses injustices. Et si quelquefois je l’ai consulté, ce ne fut jamais pour mendier ses faveurs mais pour me procurer les émotions dont j’avais besoin. Je ne le cacherai pas plus aujourd’hui que par le passé.

Je suis fait autrement que les autres, et il serait à souhaiter que ce que je dis là ne parut plus prétentieux et invraisemblable. Il est temps enfin que les hommes ne se défigurent plus sur ce glorieux modèle qu’on nomme le bon ton, l’opinion modérée, l’usage, la convenance... que sais-je encore ?

Je sympathise avec le taureau ; c’est bête, mais c’est juste. Je revendique pour lui parce qu’il ne parle pas notre langue, parce que nous pouvons prétendre que nous ne comprenons pas ses mugissements de douleur. Tandis que l’homme qui souffre peut élever le bras, tandis que la femme et l’enfant peuvent attendrir par leurs sanglots, et qu’il est impossible que les réclamations humaines ne soient pas écoutées quand elles sont unanimes.

174 Dans tous les cas on ne m’accusera pas d’ambition, car l’homme s’étant adjugé la royauté des animaux en vertu de son droit divin, tous les efforts de mon intrigue ne pourraient m’élever à une dignité plus éminente.


XII


Je n’aime pas à parler des choses sans les connaître. Comme je voulais écrire sur les courses de taureaux, j’ai dû en voir plusieurs pendant que j’habitais l’Espagne.

Eh bien ! toutes les fois que je suis sorti du cirque, je m’en suis voulu d’avoir augmenté le nombre des curieux et j’ai compté ces jours-là parmi les plus mal employés de ma vie. Car j’ai toujours payé ces quelques heures d’émotion par des rêves effrayants où je voyais des chevaux éventrés, des chiens qui se débattaient en l’air, des hommes morts et des taureaux amputés.

À coup sûr, si j’ai éprouvé ces sentiments, ils sont humains, car je suis né de femme, et beaucoup d’autres les auront ressentis comme moi. Et puis, fussé-je seul à penser ainsi, qu’il me conviendrait de le dire.

Je demande seulement ce qu’il y a d’extraordinaire à ce qu’un homme dont les impressions ne sont pas faussées par l’habitude s’écrie en voyant des courses de taureaux :

« Oui, ces fêtes sont splendides, et ce peuple a le génie des grandes pompes ! Oui, ces hommes sont téméraires, ces femmes enchanteresses, et la joie de ces enfants, contagieuse. Oui, ces costumes sont brillants, cette arène immense, ce soleil radieux, cette foule enthousiaste et heureuse !

« Mais est-ce là tout ? Ces grandes qualités sont-elles tournées vers un but qu’on puisse approuver ? Je réponds : non. »

Non, il n’est pas bon d’accoutumer des enfants à ces spectacles ; il n’est pas bon de leur faire toucher du doigt des entrailles qui fument et que souille un sable ensanglanté.

L’odeur du sang enivre et cette ivresse est folle. Quand l’homme arrive à sacrifier un animal sans réflexion, sans remords, il s’accoutume bientôt à faire peu de cas de la vie de son semblable. 175 Celui qui s’est essayé à manier la lourde épée trouvera plus tard le couteau bien léger dans sa main.

On dit que les courses de taureaux entretiennent l’énergie du caractère espagnol, sa fougue indomptée, cette puissante haine de toute domination étrangère qui battait dans la poitrine de Viriathe et des femmes de Sarragosse l’invaincue.

Cela n’est pas. Il y a de l’audace vaniteuse d’un histrion de cirque au froid courage, à l’éternelle résistance d’un Pelage ou d’un Padilla.

Le premier sait à quoi il s’expose, il connaît le terrain sur lequel il marche ; le coup qu’il frappe à cette heure, il le frappera demain, et s’il est habile dans l’art de tuer, il mourra tranquillement dans son lit. Les seconds, au contraire, affrontent chaque jour de nouveaux dangers ; les blessures, la disgrâce et l’assassinat les suivent ; leur tête est mise en jeu sur cette roue de la Fortune dont la rotation donne le vertige, qui élève, abaisse et broie tout ce qu’elle entraîne.

Et puis, qui donc serait assez inepte pour comparer l’homme salarié tuant des animaux qui ne lui ont fait aucun mal à celui qui combat pour son pays opprimé ?

Dans les cirques d’Espagne on prend des leçons d’intérêt mesquin et de cruauté ; on n’y apprend pas le patriotisme et l’ambition sublime. C’est dans ces arènes que les plus braves de l’Ibérie convertirent leur courage en cette fureur impie qu’ils déployèrent dans les dernières guerres civiles.

Ne vous font-ils pas horreur ces soldats qui amputaient des hommes comme le fut Abeilard, qui coupaient des têtes d’enfants, qui fusillaient des femmes, jetaient des vieillards aux chiens et traquaient Mina, Torrejos et Valdès comme des bêtes fauves ? Ne frissonnez-vous pas à la lecture de ces représailles toujours injustes, toujours atroces et toujours renaissantes ? Vous plaît-elle l’Espagne d’Isabelle la grande et de Charles-Quint rétrogradant ainsi vers la barbarie, le carnage ? Et parmi les hommes qui ont fait cette exécrable guerre, en est-il un seul qui n’en demande pardon à son Dieu dans les prières de chaque soir ?

Voilà ce que produisent les jeux du cirque. Le sang appelle le sang. Il est funeste à l’homme de jouer avec la vie dont il ne connaît pas l’essence. Si les exécutions de taureaux sont nécessaires pour entretenir le courage de l’Espagne, alors malheur sur elle ! Jamais la vue d’un spectacle barbare ne fit naître dans le cœur que de détestables instincts.

176 Mais il n’en est pas ainsi ; il y a trop de glorieuses traditions sur cette terre ardente, trop de force dans les bras et de passion dans les cœurs pour que les Espagnols aient besoin d’apprendre la valeur dans les écoles de tauromachie.


XIII


Et après tout la Guerre, la noble guerre, la guerre brillante et renommée, riche de sang et de butin, qu’est-ce donc autre chose qu’une lutte de cirque avec la terre pour arène, et pour taureaux les hommes dont les despotes exploitent la démence et la vanité ? Dans l’Europe civilisée qui l’encense, qui l’admire aujourd’hui, cette vieille Minerve usée par le vin, amaigrie par le carnage, qui se tord, désespérée, sur un bouclier couvert de rouille ?

Qui ? Sinon ces débris mutilés qui peuplent les hôtels des Invalides de toutes les nations, malheureux instruments d’ambitions gigantesques ? Qui ? Sinon les sectaires ignorants d’une tradition farouche, les imbéciles adorateurs d’emblèmes qui rappellent le sang, les idolâtres de ce bonnet phrygien et de ce tricorne impérial devant lesquels la France en délire voulait faire agenouiller les peuples ?

Certes, nos pères furent grands et audacieux quand ils pensèrent frayer la voie de la Liberté par le fer de la terreur ! Ils surent payer leurs fausses croyances de leurs têtes, et il n’appartient à personne de douter de la sincérité des hommes qui meurent pour leur foi. Certes, les peuples coalisés contre la France furent admirables aussi de patriotisme et de patience, eux qui, pendant vingt-deux ans, défendirent leurs frontières contre la furie de notre ambition, et sortirent vainqueurs de cette lutte de Titans !

Mais laissons à l’histoire, la fossoyeuse du passé, le soin de rendre justice aux générations mortes. Qu’elle fasse la part de la fatalité et de la conscience, de l’ignorance des temps et de la bonne volonté des hommes, de l’amour de la Patrie et du dévouement à la Révolution.

Que la paix soit louée ! Nous sommes loin de ces temps de 177 carnage volontaire. Sur le sol de l’Europe que chaque nation s’applique à en effacer la trace. Pionniers de l’avenir, détournons nos regards du sang répandu, n’allons pas puiser dans l’odeur qui s’exhale des cadavres la soif d’exécrables représailles.

La science marche. Acharnée dans sa lutte contre Dieu, l’Humanité gravit rapidement les hauteurs qui la conduiront jusqu’à son trône ; elle se dirige dans l’air, détourne les torrents, décharge le nuage, assombrit les éclairs. Elle ne reculera pas...

Dans la prospérité comme dans le malheur, les citoyens de tout pays se sont donné la main. Entre l’Espagne et la France les Pyrénées se sont abaissées, non plus par l’alliance des rois, mais par celle des hommes. Les privilégiés comme les proscrits des deux nations sont solidaires ; ils ont compris enfin qu’il ne s’agit plus de fixer des limites entre les peuples, mais des droits entre les individus. En même temps que la guerre internationale devient impossible, la guerre civile se généralise. Il n’y aura plus de luttes décisives à l’avenir qu’entre la Réaction et la Révolution universelles.

Je sais bien, et le premier j’ai osé l’écrire, qu’il est au Nord une nation qui ne le comprend pas ainsi et à l’invasion de laquelle les autres ne résisteront pas. Mais la guerre des empereurs ne sera qu’un incident de la grande lutte sociale ; dès que la Russie se confondra parmi les peuples d’Occident, leur vie deviendra sa vie ; leurs querelles et leurs intérêts, ses intérêts et ses querelles. Elle aussi, pressée par les impérieux besoins de son organisme, s’engagera dans la guerre civile, la guerre pour le pain et la liberté, et sous sa main sauvage éclatera la Civilisation vieillie.


XIV


J’aime à voir combattre deux animaux de force égale, quand hérissant leurs crins et soulevant leurs flancs, il se précipitent l’un sur l’autre, superbes de courroux. La nature leur a donné les mêmes armes, le même courage et les mêmes ruses ; entre eux les chances sont pareilles. Ce spectacle m’émeut sans soulever 178 en moi cette impatiente colère qu’éprouve tout homme juste dans une lutte inégale où l’un des rivaux est sûr de vaincre et l’autre de mourir.

Je l’avoue, cyniquement peut-être, mais dans les courses d’Espagne toutes mes sympathies sont pour les chevaux et le taureau, toutes mes haines pour l’homme. Je ne souffre pas quand est blessé le provocateur de ces tueries infâmes, et je pleure quand le cheval traîne ses entrailles après lui, quand le taureau vomit son âme guerrière avec des flots de sang.

Ce sont des animaux, dites-vous ; ils sont destinés aux sacrifices, et chaque jour les bouchers les abattent et les découpent pour satisfaire aux besoins de notre existence.

Hélas, ce n’est que trop vrai ! La science de l’homme n’a pas encore trouvé le moyen d’épargner la chair savoureuse des bêtes, et ses mains sont souillées de la généreuse liqueur de la vie. Mais le temps est un grand maître ; le sein de la terre est toujours fécond, et notre intelligence persévérante quand même. Les jours sont proches où notre constitution sera tellement modifiée que les végétaux pourront former la base de notre nourriture. Notre espèce se rapetisse par le corps et grandit par l’esprit à mesure que la culture élève, embellit, fortifie les plantes et verse dans leurs canaux des sucs plus animalisés. Notre régime est plus végétal que celui des générations qui nous ont précédés, et déjà se discute sérieusement partout l’opportunité de la tempérance parmi les hommes et de la compassion envers les animaux. Toute conception vient à son heure ; celle-ci nous occupe, elle remue l’Angleterre : elle accuse une tendance irrésistible du siècle.

Si nous ne devons pas voir ces époques fortunées, si nous sommes encore contraints de massacrer pour vivre, sachons du moins délivrer nos victimes d’inutiles souffrances. Surtout ne nous réjouissons pas en hachant leurs muscles, en sciant leurs os tandis qu’elles vivent encore. Ne cherchons pas à nous persuader qu’elles ne souffrent point lorsqu’elles périssent par le couteau, le plomb ou la massue, lorsqu’elles se débattent et gémissent dans les convulsions suprêmes. Ne nous abusons pas plus longtemps sur notre cruauté.

Que devant nous, au contraire, se dresse le Meurtre avec ses cheveux collés sur les tempes, poussant les agneaux à l’abattoir et les hôtes des champs sous le canon du fusil. Que notre génie s’applique à découvrir des procédés qui rendent la mort moins pénible aux animaux. Déjà nous savons exempter l’homme des 179 douleurs des grandes opérations ; pourquoi ne pas étendre ce bienfait aux bestiaux que nous immolons ? Cela nous coûterait plus de temps et d’argent, c’est vrai, mais nous achèterions à ce prix le repos de la conscience.


XV


Quand le soin de notre conservation exige que nous égorgions des animaux, nous ne sommes pas libres de ne pas le faire ; nous avons encore les muscles rouges et la dent carnivore. Mais quand ces sacrifices ne servent qu’à nos plaisirs, n’hésitons pas à les supprimer. Le paganisme immolait aussi pour ses Dieux des êtres vivants, et les hommes même tombaient sous son couteau sacré. Tout cela n’est plus ; il en sera de même des courses de taureaux.

Je ne saurais dire combien me font de mal ces cruautés inutiles. Je suis chirurgien ; je puis couper sans émotion la jambe d’un homme que j’espère sauver, mais je ne puis voir assommer un animal sans une grande tristesse.

On répète que la vie de quelques taureaux ne saurait être mise en comparaison avec les jouissances que leur mort procure à tout un peuple. Je demande à mon tour si ces jouissances sont naturelles ; — si la première fois que les enfants sont témoins de ces scènes barbares, ils ne pleurent pas ; — s’il ne faut pas toutes les leçons de leurs parents, le respect humain et l’habitude pour leur faire surmonter ce dégoût ; — et enfin s’il est avantageux de combattre des répugnances tellement instinctives ?...

On se paie d’ailleurs d’une raison que l’on sait fausse ; on prétend que le taureau ne souffre point parce qu’il ne peut prévoir le sort qui l’attend, et que seule l’appréhension de la mort nous terrifie.

Que savez-vous des dernières angoisses des animaux ? Vous aurez tenu dans vos mains une perdrix blessée, vous aurez vu de tout petits oiseaux dénichés par un enfant cruel, vous vous serez arrêtés aux environs de l’abattoir quand les bergers y faisaient entrer leurs troupeaux ?... Ne vous a-t-il pas semblé que tous ces êtres fussent anéantis par la crainte de la mort ? Ne 180 tremblaient-ils pas ? Ne poussaient-ils pas des cris plaintifs, avertis qu’ils étaient par un instinct qui ne trompe jamais ?

Avec toutes ses études et sa philosophie, que sait l’homme sur la mort de plus que les animaux ? Prévoit-il sa venue longtemps d’avance ? Peut-il la conjurer ? Ne la redoute-t-il pas autant que tous les êtres du monde, lui qui ne devrait voir en elle qu’une source inépuisable de vigueur et de fécondité ?

Il prétend que les animaux n’ont pas d’âme. Qui le lui a dit ? Parlent-ils sa langue ? Comprend-il la leur ? A-t-il pu s’entretenir avec eux et connaître l’idée qu’ils se font de lui, de la nature et d’eux-mêmes ? Qui saurait dire tout ce qu’il y a de poésie dans les chants du rossignol à la nuit, d’amour dans les roucoulements de la tourterelle, de tendresse dans les plaintes de la fauvette privée de ses petits, de fidélité dans le hurlement du chien perdu, de bravoure dans le rugissement du lion, et d’intrépidité dans le cri de l’hirondelle marine ? Sommes-nous initiés aux mystères que l’aigle apprend par delà les nuages, aux secrets que lit son œil superbe dans le disque éblouissant du soleil ?

Dans son orgueil d’autocrate, l’homme se place dans un monde supérieur aux mondes connus ; il s’isole des animaux, et sous prétexte qu’ils ne le comprennent pas, leur refuse toute libre participation à ses travaux, à ses pensées. Mais lui les comprend-il davantage pour détruire leurs ouvrages et leurs existences selon son bon plaisir ? À de semblables iniquités qu’il ne se prétende pas entraîné par le sentiment de son droit, mais par la soif de la domination et l’horrible nécessité de vivre de la mort des êtres, nécessité contraire à la justice et que la découverte doit faire disparaître avant peu.

La vie est sacrée partout ; elle décrit à travers les mondes une immense spirale qui commence à la pierre et s’arrête à nous ; — autant du moins que nous en sachions pour le moment. — Il fut un temps où le marbre était le chef-d’œuvre de la création. Un temps viendra de même où l’homme comptera par dessus sa tête bien d’autres sphères d’existences. Sait-il quand s’achèvera la chaîne des transformations éternelles, dont il n’est qu’un anneau fragile ? Affirmerait-il qu’elle sera terminée jamais ?...

Que l’homme soit le dernier-né d’entre les animaux ; qu’il ait de plus qu’eux la faculté de réfléchir et de comparer ses actes ; qu’il puisse améliorer son sort et vivre selon les lois de l’équité ; que son organisation soit la moins incomplète de toutes : cela me paraît vrai. Encore ne faudrait-il pas regarder de trop près à la 181 fraternité qui règne entre nous pour nous déclarer absolument satisfaits du noble usage que nous faisons de notre nature d’élite.

Mais conclure d’une supériorité si problématique qu’il soit dans notre droit et dans notre intérêt de détruire les animaux, de déboiser les montagnes, de dessécher les cours d’eau, de stériliser la terre, de rendre les climats insalubres et de substituer la mort, l’uniformité, le vide et le désert à l’abondance, à la fertilité, au trop plein, à la vie que la nature sème sous nos pas : voilà ce qui est faux, et ce à quoi se complaît pourtant l’orgueil de l’homme qui devient ainsi la première victime de son vandalisme.

Ne nous privons plus des ressources que nous pouvons sauvegarder ; ne tournons plus contre nous-mêmes l’arme si dangereuse de l’industrie ; n’altérons l’ordre des choses que lorsque nos besoins l’exigent impérieusement et que nous avons des découvertes à mettre à la place des ruines que nous accumulons chaque jour autour de nous.

N’est-ce pas un risible spectacle de voir l’homme faire de continuelles révolutions contre ses rois, et puis partir de l’empire absolu qu’il s’est conféré sur les animaux pour les sacrifier sans discernement, sans pitié ?

« Ô meurtrier contre nature, si tu t’obstines à soutenir qu’elle t’a fait pour dévorer tes semblables, des êtres de chair et d’os, sensibles et vivants comme toi, étouffe donc l’horreur qu’elle t’inspire pour ces affreux repas ; tue les animaux toi-même, je dis de tes propres mains, sans ferrements, sans coutelas, déchire-les avec tes ongles comme font les lions et les ours ; mords ce bœuf et le mets en pièces, enfonce tes griffes dans sa peau ; mange cet agneau tout vif, dévore ses chairs toutes chaudes, bois son âme avec son sang. Tu frémis, tu n’oses sentir palpiter sous ta dent une chair vivante. Homme pitoyable ! tu commences par tuer l’animal et puis tu le manges, comme pour le faire mourir deux fois. Ce n’est pas assez ; la chair morte te répugne encore, tes entrailles ne peuvent la supporter, il la faut transformer par le feu, la bouillir, la rôtir, l’assaisonner de drogues qui la déguisent ; il te faut des charcutiers, des cuisiniers, des rôtisseurs, des gens de toutes sortes pour t’ôter l’horreur du meurtre et l’habiller des corps morts, afin que le sens du goût trompé par ces déguisements ne rejette point ce qui lui est étranger et savoure avec plaisir des cadavres dont l’œil même eut peine à supporter l’aspect. » — Ainsi disait Jean-Jacques.

182 Il est en moi-même un sentiment de justice innée que les préjugés reçus par l’usage exaspèrent davantage encore. Je me figure l’homme dépouillé des moyens de domination qu’il a conquis sur la nature ; je le vois nu, sans armes, sans le secours des animaux domestiques. Une nouvelle révolution s’est opérée dans l’univers ; une race supérieure s’est substituée à la nôtre ; l’homme n’occupe plus que le second rang parmi les êtres. Il n’y a rien que de très rationnel dans cette hypothèse puisque les races se succèdent comme les générations, puisque rien dans le temps et dans l’espace ne se dérobe à la force transformatrice.

Alors, si les spectacles sanguinaires subsistent toujours, ce sera le tour de l’homme de figurer dans les arènes comme les taureaux que nous y voyons aujourd’hui. Alors le roi de l’univers détrôné se souviendra de son empire et se repentira de cruautés qu’il expie si durement. Puisqu’il n’est conduit que par son intérêt, qu’il songe donc qu’un jour il sera supplanté par des êtres moins imparfaits, et qu’il les servira dans leurs travaux et leurs plaisirs !


XVI


Que l’homme presse le buffle dans les savanes ; qu’il enroule le fort lacet autour de ses jambes agiles ; qu’il attache à ses cornes des rameaux de laurier-rose et le ramène en triomphe dans sa maison. Puis, qu’il en fasse le compagnon de ses travaux, qu’il ne l’excède pas de fatigue, qu’il ne le mutile pas, qu’il sache l’exciter autrement que par des coups et des mauvais traitements, et qu’il se montre reconnaissant envers lui des richesses que son labour fait naître.

Alors l’animal, traité avec bonté, deviendra plus robuste et plus beau ; aux trésors de l’homme il ajoutera chaque année ses jeunes générations ; bien soigné, jouissant d’un sort tranquille, il ne regrettera pas la subsistance précaire qu’il trouvait à grand peine dans l’état sauvage. Sans se montrer barbare, l’homme aura acquis de la sorte un associé qui lui est indispensable.


Qu’on lâche des taureaux au milieu d’une plaine immense ; que 183 des cavaliers hardis les poursuivent et les arrêtent ; que ces courses soient suivies par un nombreux concours d’amateurs : je me réjouirai de pareilles luttes qui mettront en relief l’adresse, l’agilité, le sang-froid de l’homme et les ruses naturelles du taureau.

Qu’à la course suivante on me montre ces mêmes animaux moins ennemis de l’homme, moins indomptables ; et je célébrerai l’ascendant qu’exerce notre génie sur la sauvagerie de la brute.

Que plus tard enfin on les attelle deux à deux à des charrues de bois de chêne, qu’on leur fasse creuser un sillon dans une bonne terre : et je serai fier des exploits et de la persévérance de mes semblables.


Qu’on revête deux taureaux d’écarlate ; qu’on introduise une belle génisse dans l’enceinte qu’ils parcourent ; qu’ils s’excitent, se mesurent du regard et s’acharnent l’un sur l’autre : et je prendrai plaisir à attendre l’issue de ce combat plein de hasards.


Que les pegadores portugais, vêtus de rouge, s’élancent résolument à la tête du taureau, qu’ils l’arrêtent en se suspendant à ses cornes émoussées : j’admirerai leur courage et leur force.


Mais qu’à tout prix on ne verse plus de sang, qu’on ne révolte plus notre conscience par une de ces boucheries lâches où, plus barbare que la bête, l’homme s’avance contre elle, sûr de tuer. Il serait désespérant pour notre bon sens et notre imagination de penser que nous ne saurons pas trouver d’autres spectacles plus grandioses, plus riches et moins attristants que celui-ci.

Que l’on fasse cesser toute course de taureaux semblable à celles d’aujourd’hui. L’Espagne n’en sera ni moins grande ni moins joyeuse. N’a-t-elle pas ses danses nationales si ravissantes qu’à les voir seulement les heures fuient comme des secondes ? N’a-t-elle pas ses chants populaires, son hymne de Riego, ses poésies, ses romanceros, son théâtre ? Ne recueille-t-elle pas au Nord les produits de l’Europe, au Midi ceux de l’Afrique ? N’est-elle pas bercée entre les océans et les cieux avec sa verte ceinture d’oliviers, ses filles brunes, ses jeunes hommes nerveux, ses coursiers élégants, les fruits de l’oranger, les fleurs de la grenade ? Que de richesses, de fécondité, de sève et de soleil resplendissent sur son existence !


XVII


184 Je me représente l’Espagne si favorisée par la nature, si fertile, si voluptueuse, si grande par ses pompes, après une révolution qui n’enchaînera plus l’essor des passions humaines.

Alors la main du peuple fera justice de ces enceintes trop étroites où le privilège renferme pour lui seul des chefs-d’œuvre et des cérémonies qui sont à tous. Alors bibliothèques, théâtres, musées, cirques, églises et monuments publics seront convertis en de vrais bazars artistiques accessibles à la foule. Là chacun pourra s’instruire et se recréer. Là les livres, les tableaux, les statues et les orchestres seront répandus à profusion. Quels théâtres, quels décors ! Quelles processions musicales et dansantes ! Quels chœurs immenses ! Quelle harmonie, quel enthousiasme au milieu de ce peuple si profondément admirateur du beau ! Que de lumières, de splendeurs et de luxe ! Que de vigueur et de joie dans les jeunes générations ! Que de fêtes accompagneront, précéderont et suivront le travail mis en rapport avec les attractions diverses !

Alors l’étude sera récompensée, soutenue et encouragée par tous parce que la science et le travail contribuent au bonheur de tous. Alors on ne verra plus de jeunes auteurs mourir de misère à l’hôpital, et de pauvres acteurs se suicider parce qu’ils auront été sifflés par un auditoire de bourgeois. Alors les artistes seront comblés de gloire et d’honneurs, ils occuperont dans la société la place qui leur appartient. Alors les jeunes hommes travailleront avec passion pour se faire une renommée qui retentisse dans le monde. Alors les vocations les plus diverses seront reconnues et respectées, on ne les étouffera plus comme aujourd’hui. Alors de grands talents, par milliers, continueront l’œuvre de gloire nationale commencée par les Cervantes, Lope de Vega, Calderon, Murillo, Moratin, Verruguete, Velasquez et Garcia.

Et quand une fois ce peuple aura goûté toutes ces jouissances, quand il saura quelles richesses enfantent l’association des intérêts, l’attrait pour le travail, la production et la consommation libres d’entraves, la diversité dans les fonctions, et la justice dans 185 la répartition des biens communs ; quand il en sera là, proposez-lui donc, pour voir, le mesquin spectacle d’une course de taureaux ou d’une procession religieuse ; cherchez donc à le passionner pour un matador ou pour une relique. Alors les corridas auront fait leur temps, et les ardentes imaginations méridionales ne seront plus contraintes de s’épuiser sur les mystiques figures que leur présente le catholicisme et qu’elles essayent en vain d’animer à force de poésie et d’amour.


XVIII


Le meurtre, de quelqu’espèce qu’il soit, témoigne d’une division profonde entre les êtres. Cet état n’est pas dans la nature ; il est la conséquence d’une mauvaise organisation générale dont les effets naissent, grandissent et sont renversés tous ensemble.

Si l’on y regarde de près on se convaincra que les courses de taureaux sont en voie de décadence, et qu’elles sont menacées de disparaître prochainement malgré tout le luxe qu’elles déploient encore. De même que, sous ses splendides oripeaux, la civilisation cache sa misère et l’imminence de sa ruine.

Déjà la science tauromachique est taxée de barbare et de ridicule. Déjà le journalisme s’élève très hautement contre son immoralité. Déjà beaucoup d’Espagnols ont puisé dans leurs lectures ou leurs voyages une aversion raisonnée pour de pareilles tueries. Déjà les femmes n’osent plus s’avouer aficionadas comme par le passé ; cela pourrait faire douter de leur cœur. Déjà, symptômes bien plus graves, une seule course par semaine suffit aux exigences des populations et les bons matadores manquent.

Aujourd’hui, ce n’est plus tant la rage de voir tuer qui attire les jeunes gens à la funcion, mais l’inoccupation, la curiosité, la magnificence du spectacle, la présence des femmes, le mouvement et le bruit. Il n’y a plus guère que les Castillans de vieille roche qui se passionnent complètement pour la lutte, la jugent bien, la suivent d’un bout à l’autre avec une attention scrupuleuse et se montrent inexorables pour les fautes commises. Mais les vieilles générations meurent et ne sont plus remplacés par 186 leurs pareilles ; elles emportent leurs vieux divertissements dans leurs tombes muettes.

La forme s’harmonise avec le fond. Souvent une profonde modification dans les costumes est amenée par une simple réforme dans les modes. Cela se remarque surtout chez les peuples gracieux du Midi. En emprisonnant sa tête brune dans le tuyau de poêle britannique et sa taille cambrée dans l’habit bourgeois, l’Espagne a pris l’engagement d’adopter les mœurs pastorales et régulières de l’épicier européen. Dès ce jour, elle a ébréché la pointe de sa grande épée de combat. Quelques années plus tard, elle a eu des hippodromes, des théâtres italiens et français, des cafés, des concerts, des bals aussi brillants que ceux des autres nations civilisées. C’est la jeunesse qui a rapporté ces divertissements de l’étranger ; c’est elle qui a mis tout son amour propre à les rendre populaires ; c’est elle qui vit d’activité, d’espérance, d’amour et d’avenir.

Est-ce à dire que nos fêtes soient générales, grandioses, animées et joyeuses comme l’étaient celles de nos ancêtres ? Est-ce à dire que nous n’ayons pas à regretter les distractions qui les rendaient heureux ? Non certes. Nous vivons tristes, moroses, philosophes, parcimonieux et atteints d’un spleen endémique ; il y a dans notre cœur un ver qui nous ronge et nous étiole. Nous sommes des hommes de transition placés entre les sociétés du passé qui étaient moins dévorées de besoins et les sociétés de l’avenir qui seront plus riches de ressources.

Mais il faut être ce que nous sommes. Une voix impérieuse presse l’humanité sur sa route semée de ronces et la fait marcher jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la mort. En avant donc, et périssent les courses de taureaux comme les tournois, les arènes, les batailles et tous les jeux qui ruisselaient de sang !


XIX


Matador, bourreau, tueur de bêtes, assassin d’amour, assemblage de muscles, d’os et de sang qu’on revêt de broderies d’argent et d’or ! Je ne te parlerai pas de sensibilité, de cruauté, de l’univers, des rapports des êtres entre eux, des droits de 187 l’homme et de ceux de l’animal, du principe de ton existence et de la sienne. Tu ne sais rien de tout cela ; ton métier est de détruire pour vivre !

Mais il est un terrible proverbe qu’on répète dans toutes les Espagnes : le meilleur torero, c’est le taureau. Voilà qui est vrai, voilà qui doit aller jusqu’au fond de ton âme vulgaire. Les plus habiles sont tombés dans l’arène ; comme eux tu finiras, d’un coup de corne.

Et ce public qui te siffle, t’applaudit, te paye et te considère comme son jouet, ce public est conjuré contre ta vie parce que ta mort lui fournirait une émotion plus puissante que toutes les autres.

Marche maintenant, redresse-toi dans la brûlante arène : tu es vendu ! Quand le gladiateur combattait dans le cirque, quand la vierge chrétienne expirait sous les griffes du tigre, du moins l’amour de la patrie, de l’indépendance ou de la religion sanctifiait leur mort. Mais toi, chair achetée, tu mourras, comme le taureau de tes sacrifices, sans exciter un regret, sans faire couler une larme !

Ah ! si tu sens dans ta poitrine battre le cœur d’un homme ; s’il y passe avec le sang un nerf, un souffle divin, un rayon de tendresse, dépouille ce costume d’histrion, rejette loin de toi cette épée sanglante, prends quelque bonne profession qui te rende utile à tes semblables, et ne consume plus tes forces à détruire ce que tu ne saurais refaire.


Présidents des ayuntamientos d’Espagne ! cessez d’encourager et d’autoriser par votre présence des boucheries semblables. Si la nation vous donne le mandat impératif d’y figurer, si cela fait nécessairement partie de votre charge : refusez-la ! On trompe le peuple et lui-même peut se tromper, puisque c’est une réunion d’hommes, tous sujets à erreur. Mais toute magistrature cesse d’être honorable contre les attributions de laquelle la justice se révolte. Le comble de la malice humaine est d’humilier ses gouvernants jusqu’à les rendre complices de ses actes et de ses caprices les plus monstrueux, en les applaudissant.

Et vous, filles de cette terre immortelle, femmes aux tailles élancées, aux mouvements agiles, aux longs cheveux noirs, aux regards pleins de feux ; tendresses sauvages, orgueils mutins, coquetteries naïves ! vos fières ardeurs ne sauraient-elles donc être déchaînées que par la vue du sang ? N’est-il pas des luttes plus 188 délicieuses et dans lesquelles vous excellez davantage ? N’aimez-vous pas mieux voir un homme baiser vos petits pieds qu’un taureau mordre ia poussière ? Vos mains de fées ne sauraient-elles pas mieux tendre une échelle de soie qu’applaudir à propos aux coups d’estoc d’un matador ? Et ces exclamations entrecoupées que vous gaspillez dans les cirques, ne vaudrait-il pas mieux les répandre sur l’amant qui se meurt dans vos bras ? Tout cela est permis, tout cela est béni, tout cela nous enlève un instant à ce séjour de douleurs pour nous emporter dans les cieux !

L’amour console, grandit, élève. L’insensibilité vaniteuse aigrit, rapetisse et nous aplatit la tête comme celle du serpent. La femme passionnée communique une vie nouvelle à son amant. La femme insensible se prend à rire lorsque le taureau meurt. L’amour est plein de luttes, de périls et d’obstacles qui le font chérir à tout les cœurs généreux. La boucherie des taureaux est lâche et sans dangers imprévus. Anges gardiens de l’humanité, femmes, aimez à faire vivre et n’allez pas voir ceux qui ne savent que tuer.

Telle la femme, telle la nation. Malheur au pays dont les plus nobles filles se sentent attirées par les formes athlétiques d’un matador ! Malheur au pays dont les femmes préfèrent les émotions sanglantes aux profondes affections de la vie de chaque jour ! Tout homme leur semblera méprisable, petit et indigne qui n’aura pas la férocité du boucher, des habits brillants, des bagues aux doigts, une épée dans la main et le regard d’une fixité maudite. Que ces femmes adorent un duelliste, un artilleur, un valet, un Vitellius, un cheval, comme la royale Pasiphaë ; qu’elles s’enferment avec des boucs ! Ces animaux peuvent leur tenir lieu de l’homme, ils ont tous les attributs de vigueur et de beauté qu’elles recherchent.

Mais ces serrements de mains, ces longs soupirs dans lesquels deux âmes s’échangent ; mais l’esprit, l’éclair d’en haut, le vrai, l’éternel, le Dieu des illusions et des rêves ; mais ces amours qui traversent les temps et les mondes, qui se retrouvent de siècles en siècles et de sphères en sphères, toujours plus grands, plus éthérés et plus suaves ; ah ! n’en parlez pas aux femmes dont la vue des matadores allume la chair et le sang !


... Je consens à voir mourir encore un taureau ; mais qu’il entraîne avec lui le dernier des toreadores et qu’on ne relève plus de cirques d’un bout à l’autre de la Péninsule !