L’Angleterre et la vie anglaise/01

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Alphonse Esquiros
L’Angleterre et la Vie anglaise. — I. — Formation et Histoire naturelle des Iles Britanniques, Mœurs et Paysages
Revue des Deux Mondes, 2e période, tome 11, 1857 (pp. 367-414).
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L’Angleterre et la Vie anglaise. — I. — Formation et Histoire naturelle des Iles Britanniques, Mœurs et Paysages


I. Formation et histoire naturelle des îles britanniques Mœurs et Paysages.

Rien n’est plus facile que d’écrire sur l’Angleterre, rien n’est plus difficile que de la connaître. On ne rencontre pas ici comme en Hollande une population simple, dont les mœurs et les occupations présentent des traits de famille : on a au contraire devant soi une civilisation puissante, compliquée, mêlée de contrastes, un prodigieux entassement de misères et de richesses, une société qui s’élève jusqu’au ciel et qui descend jusqu’aux abîmes, comme les montagnes du Cumberland. Peut-être les voyageurs et les moralistes ont-ils trop négligé, dans les rapports de la géologie et de la vie nationale, une source d’indications fécondes. Je me propose d’étudier l’ensemble des événemens naturels d’où sont sorties la grandeur et la prospérité actuelle des îles britanniques. L’Anglais est le roi de la matière : il maîtrise les élémens, il fatigue les mers, il tourmente l’eau, le feu, la vapeur, il se fait servir par toutes les forces brutales et aveugles du monde physique ; mais où gît le secret de cette incommensurable puissance ? Dans la terre ; si la Grande-Bretagne est la première nation industrielle du monde, elle le doit en grande partie à sa richesse minérale [1], surtout aux deux élémens générateurs du mouvement mécanique, le fer et le charbon. La vie des habitans, les industries locales, les mœurs des populations agricoles, ouvrières ou commerçantes, la prospérité relative de certains districts, le style du paysage, la physionomie des villes, le caractère des monumens et des maisons, se rattachent à la nature du sol comme à une racine. Et quelle contrée du globe se prête mieux que la Grande-Bretagne à cette étude du territoire national en rapport avec la civilisation et les arts ? La constitution physique des îles qui forment le royaume-uni a été l’objet de recherches persévérantes : nous interrogerons surtout trois ordres de monumens, les cartes géologiques, les musées, les travaux des géologues anglais.

C’est William Smith qui, le premier, traça la carte stratigraphique de l’Angleterre. Tout jeune, son attention fut attirée par les fossiles du terrain oolitique, près duquel il était né le 23 mars 1769, à Churchill, dans l’Oxfordshire. L’intérêt qu’il prit à la lecture de ces hiéroglyphes naturels exerça chez lui une influence sur le choix d’un état. Il fut employé comme ingénieur dans les mines du comté de Somerset. Trouvant dans sa profession des ressources suffisantes pour se maintenir à la hauteur d’une honorable indépendance, il voyagea, prenant pour point de départ de ses excursions la ville de Bath. Chemin faisant, il consulta les maçons, les mineurs, les charretiers, les agriculteurs ; il interrogea surtout le grand livre des géologues, la terre. Un fait le frappa, c’est que les couches se succèdent à la surface de la Grande-Bretagne dans un ordre déterminé, et que chacune de ces couches est pour ainsi dire datée par le caractère des restes organiques qui s’y trouvent ensevelis. Il reconnut ainsi que la masse de la terre n’était point de la même antiquité, qu’il existait un âge des roches, un âge des fossiles. En 1794, il commença sa grande carte géologique (geological map) avec une table de la superposition des couches. Dévouant à cette étude toutes les heures qu’il pouvait dérober aux travaux de sa profession, William Smith, en un quart de siècle et par ses propres forces, fit à lui seul, pour toute l’Angleterre, ce que les minéralogistes les plus distingués avaient fait, pour une petite partie de l’Allemagne, dans un demi-siècle. Méprisé de son temps par les hommes pratiques comme un visionnaire, il fut surnommé avec dérision Strata-Smith ; aujourd’hui on l’appelle à juste titre « le père de la géologie anglaise. » Sa carte, défectueuse seulement dans certaines parties, a été remaniée, continuée par les géologues modernes [2]. Il existe maintenant une géographie souterraine de l’Angleterre presque aussi connue que la géographie superficielle, avec des provinces dont on a marqué les limites, des climats différens depuis la température de la zone torride jusqu’à celle de la Sibérie, de profondes mers aujourd’hui desséchées et comblées, d’anciens fleuves, des golfes dont on retrouve le lit, des forêts pétrifiées, des habitans éteints, mais dont les mémoires de la terre, écrits par elle-même, nous ont conservé les principaux traits, les mœurs, l’ordre de succession à la surface des îles britanniques.

Parmi les établissemens de l’Angleterre consacrés à l’histoire, si l’on peut ainsi dire, anté-historique du pays, nous choisirons comme théâtres principaux de nos études la collection géologique du British Muséum, le Muséum of practical Geology, le cabinet de la Société de Londres, Geological Society of London, les lacs et les îles géologiques du Palais de Cristal.

Le British Muséum, cette colossale cité des arts et des sciences, doit son origine aux soins d’un médecin éminent de Londres, sir Hans Sloane, qui mourut à Chelsea en 1753. Durant une vie longue et occupée, sir Hans avait rassemblé une bibliothèque riche en livres et en manuscrits, avec diverses antiquités, des ouvrages d’art, des médailles, des exemplaires d’histoire naturelle. À sa mort, le vieux médecin [physician) proposa par testament à l’état d’acheter sa collection au prix de 20,000 livres sterling, 30,000 livres de moins qu’elle ne lui avait coûté. Le parlement d’alors accepta l’offre. Cette collection, accrue de la Bibliothèque Cottonienne [3], Cottonian Library, et d’un autre dépôt scientifique, connu sous le nom de Harleian library of manuscripts, fut d’abord établie en 1754 dans Montagu-House, où elle forma le noyau d’un musée national. En 1801 arrivèrent d’Alexandrie les antiquités égyptiennes, et ces massifs monumens, qui menaçaient le plancher d’une ancienne maison particulière, suggérèrent l’idée de bâtir un édifice plus digne de la nation britannique. De 1828 à 1846 fut successivement ouvert au public le monument actuel, dont l’architecture sévère, les proportions étendues, une forêt de colonnes de l’ordre ionique, une grille massive, forment à l’extérieur les principaux traits. Nous n’avons point à nous occuper cette fois des différentes branches si riches de cet établissement national : la sculpture, les antiquités, les médailles, la bibliothèque [4], l’histoire naturelle ; l’objet de nos études veut que nous allions tout de suite à la section minéralogique, laquelle occupe une suite de salles ouvertes en enfilade dans l’aile septentrionale du Muséum, appelée North-Gallery. Une partie de cette galerie est consacrée aux restes organiques. L’ordre dans lequel sont rangés ces fossiles exprime l’ordre des événemens relatifs à l’histoire de la terre, l’échelle géologique des temps. Le visiteur entre d’abord dans une salle dont les armoires latérales sont destinées à recevoir les vestiges de la flore primitive, surtout les plantes imprimées sur les feuillets de la formation houillère ; puis viennent les premiers animaux, les poissons, et bientôt l’attention s’arrête sur les monstrueuses formes des reptiles. Enveloppées dans leur robe de pierre, ces hydres, ces gorgones sont les apparitions les plus étranges et les plus terribles que l’œil humain puisse contempler : mâchoires énormes et hérissées de dents, affreux bâillemens fixés dans la roche, cous horriblement tendus, comme si ces animaux avaient été saisis et sculptés par l’art de la nature dans les convulsions d’une mort violente. Cette collection de reptiles, la plus riche qui existe au monde, occupe les salles III et IV. Passons, et une nouvelle classe d’animaux détruits, eux aussi, frappe maintenant nos regards : l’effrayant mégathérium, le massif mastodonte, le mammouth, tous les mammifères de l’ancien monde, et enfin, contre le mur qui termine cette galerie, le fameux homme fossile de la Guadeloupe [5].

Le Muséum of practical Geology est un grand et beau monument à deux faces, dont l’une regarde du côté de Piccadilly, et l’autre sur Jermyn-street. Le fondateur est Henri Thomas de La Bèche, né en 1796. Tout jeune il perdit son père, et résida pendant quelques années avec sa mère dans le Devonshire, d’abord à Charmouth, et ensuite à Lyme-Regis. Or dans le voisinage de Lyme-Regis se trouvent des carrières très importantes et riches en débris organiques. On peut rapporter à cette circonstance la nature de ses premières études, qui devinrent l’affaire de toute sa vie. Il est intéressant de voir avec quel amour il en revint toujours à ces roches de l’ouest de l’Angleterre, au milieu desquelles avait erré sa jeunesse. En 1810, Henri de La Bêche entra à l’école militaire de Great Marlow ; mais il n’embrassa point la profession des armes. En 1817, il s’enrôla dans la Société géologique de Londres, composée d’esprits d’élite dont il devint bientôt un des chefs. En 1835 commença l’enquête géologique du royaume-uni, entreprise par ordre du gouvernement. Henri de La Bèche fut attaché à la commission connue sous le nom de Ordnance Survey. Ses travaux attirèrent l’attention des hommes d’état ; de son côté, il représenta au chancelier de l’échiquier que les savans employés dans l’enquête géologique du royaume avaient l’occasion constante, laquelle ne devait pas être perdue, de rassembler des minerais, des matériaux bruts traités dans les manufactures, des pierres à bâtir. Il fit ainsi valoir l’importance d’un muséum qui montrerait les spécimens de la richesse minéralogique du pays. Cet avis fut goûté. Ayant obtenu la jouissance d’un local dans Craig’s Court et une somme d’argent d’ailleurs fort limitée, il forma le noyau de la collection actuelle, qui resta longtemps comme ensevelie dans l’obscurité sous le nom de Muséum of économie Geology. Ceci fait, il attacha au nouvel établissement des hommes de science capables de lire les caractères mystérieux de la nature. Ce musée s’enrichit bien vite avec la connaissance chaque jour plus profonde du sol britannique. Il devint nécessaire de bâtir un nouvel édifice. De La Bêche convainquit les membres du gouvernement, surtout sir Robert Peel, que l’intérêt et la dignité du pays réclamaient un monument spécial consacré à la géologie nationale. Le nouveau bâtiment fut ouvert au public le 14 mai 1851 ; c’était comme un temple élevé à Tellus. Le but de l’institution était inscrit dans son titre : Muséum of practical Geology. C’était la géologie appliquée aux arts utiles. Cette collection comprend trois ordres de richesses naturelles : 1° les spécimens caractéristiques des marbres de la Grande-Bretagne, serpentines, granits, pierres à bâtir et autres matériaux utiles à l’architecte, au sculpteur, 2° les minerais, 3° les roches qui servent à illustrer, comme on dit en anglais, la structure des îles britanniques. On ne se contente pas de montrer ces produits dans leur état naturel : l’œil suit le passage des pierres ou des métaux bruts aux besoins du commerce, et les outils qui servent à les travailler. Vous voyez ainsi le fer devenir fonte, acier, et revêtir mille formes délicates. Rien ne ressemble moins aux divers métaux dans leur robe grossière que ces métaux eux-mêmes quand ils ont fait leur toilette. L’établissement ne se propose pas seulement de montrer les applications de la géologie aux besoins de la vie, il raconte par des monumens l’histoire des événemens qui ont dessiné la figure actuelle de la Grande-Bretagne. Les fossiles britanniques sont rangés dans l’ordre des couches où ils se rencontrent ensevelis, depuis les formes les plus anciennes de la vie jusqu’à celles qui se rapprochent le plus de notre époque. Ce muséum est une annexe de l’École métropolitaine des sciences, fondée en 1851. Le mode d’instruction se fait surtout par des cours de chimie, de métallurgie, de géologie, d’histoire naturelle. Ces cours ont lieu dans un théâtre qui a été construit pour recevoir plus de cinq cents personnes. On y donne aussi des leçons publiques [lectures) aux classes laborieuses. La géologie est dans la Grande-Bretagne une science populaire. J’assistai l’hiver dernier à un cours très intéressant de M. Thomas Huxley, professeur d’histoire naturelle à l’École métropolitaine. J’avais à côté de moi un grand nombre d’ouvriers à figure grave qui apprenaient, non sans surprise, par quelles étranges créatures leur terre avait été foulée dans un temps où l’homme ni aucun des animaux actuels n’existaient encore. La société qui préside à l’ordre et au développement du muséum publie un grand nombre d’ouvrages que doit consulter tout homme désireux de s’initier à l’histoire géologique de l’Angleterre [6]. Les bustes des géologues James Hutton, William Smith, J. Playfair, James Hall, Edward Forbes, introduisent en quelque sorte le visiteur dans ce sanctuaire de la science. Parmi ces bustes figure maintenant celui du fondateur, Henri de La Bêche, mort le 13 avril 1855.

La Société géologique de Londres (Geological Society of London) a été fondée en 180S. À la fin de 1855, cette institution comptait huit cent soixante-quinze membres. J’ai visité avec intérêt dans Somerset-House son muséum, qui est surtout formé de dons volontaires : une division est consacrée aux spécimens britanniques, et l’autre aux spécimens étrangers. Cette société tient des séances publiques et solennelles ; elle publie des ouvrages, des transactions et une revue trimestrielle, Quarterly Review.

Le Palais de Cristal (Crystal Palace), cette féerique construction, n’est point spécialement consacré à la géologie. L’idée des fondateurs a été de représenter par des monumens l’histoire de la nature avant l’homme, — l’histoire de la nature depuis l’avènement de notre race, — l’histoire du genre humain. Nous n’avons à nous occuper ici que des antiquités de notre globe. À l’extrémité du parc, dans un fond, s’élèvent au milieu de trois lacs trois îles qui se distinguent par une tentative hardie, — la restauration des animaux éteints. Ces îles et ces lacs géologiques se succèdent dans un ordre qui montre les progrès et les grandes mutations de la vie à la surface de la terre. Les mœurs de ces animaux de l’ancien monde, qui ont tous vécu en Angleterre, sont indiquées par les dispositions mômes du terrain. Les reptiles, plus aquatiques, se trouvent placés dans des bassins, les amphibies sur une petite île basse, et les plus terrestres sur une sorte de plateau, image des continens naissans ; enfin les mammifères occupent une île plus élevée, en forme de tertre. À côté de ces étranges créatures figurent les plantes les plus caractéristiques de la flore qui existait en même temps sur la terre, et des pierres tirées des couches dans lesquelles les restes de ces animaux se retrouvent engloutis. Les lacs géologiques du Crystal Palace sont en outre entourés de tout ce qui peut compléter l’illusion, désordre systématique, sections de couches, matériaux bruts, débris de rochers, cavernes, qui donnent bien l’idée d’un monde éteint. Vous ne contemplez pas seulement ici le squelette, mais les formes extérieures sous lesquelles on suppose que les anciens animaux ont vécu. Il y a sans doute beaucoup à dire contre la témérité de cette entreprise qui tend à faire de la géologie une science d’imagination. Plusieurs des animaux représentés dans les îles du Palais de Cristal seraient peut-être bien étonnés, s’ils pouvaient revenir à la lumière, et s’ils avaient les moyens de juger par eux-mêmes des traits qu’on leur attribue : hâtons-nous pourtant de dire que ces restaurations ne sont point arbitraires. Les animaux reconstruits ont été choisis en général parmi ceux dont le squelette entier, ou presque entier, a été retrouvé à l’état fossile. La forme superficielle, les contours, la peau de l’animal, ont été ajoutés à cette base ; mais on s’est servi pour cela des indications fournies, dans plus d’un cas, par le moulage même de la nature. Des parties de tégument pétrifié, des plaques osseuses ont guidé l’artiste, qui a scrupuleusement copié ces vestiges de la vie. Il y a, il est vrai, des animaux perdus, dont le crâne seulement et quelques parties de la charpente osseuse ont été découverts : on s’est souvent borné, dans ce cas, à reproduire la tête du monstre ; cette tête sort de l’eau, dans laquelle le reste du corps est censé plonger. L’artiste qui a présidé à cette résurrection des animaux éteints est M. Waterhouse Hawkins. Il a été aidé dans son œuvre par les lumières des naturalistes, et le célèbre professeur Richard Owen a consenti à couvrir de son autorité ce que cet essai pouvait avoir de hasardeux. Peut-être une telle association de la science et de l’art est-elle après tout un premier pas dans une voie féconde. Je me demande, par exemple, si la flore grandiose de l’âge carbonifère, dont nous possédons tous les débris, ne fournirait pas au pinceau des paysagistes des pages intéressantes.

On le voit, les matériaux abondent, surtout pour celui qui veut limiter ses recherches à la formation de l’Angleterre. Nous sommes maintenant préparés à interroger le pays lui-même, et sur notre route, nous rencontrerons les travaux, les doctrines des principaux géologues anglais, MM. Murchison, Hugh Miller, Richard Owen et Lyell. L’histoire de cette partie de la terre, qui, après avoir subi d’incroyables changemens, constitue aujourd’hui les îles britanniques, peut se diviser, comme l’histoire même de la nation, en trois grandes périodes, dont nous allons retrouver les merveilleuses chroniques éparses à la surface ou dans les profondeurs du sol : l’antiquité, le moyen âge, la renaissance.


I

Le pays de Galles (Wales) est chaque année le rendez-vous des touristes. Ces excursions commencent en mai et se prolongent quelquefois jusqu’aux premiers jours de novembre. Il est difficile de trouver une région plus romantique : des lacs, des forêts, des chutes d’eau, des précipices, un horizon de montagnes qui ressemblent à un groupe de nuages pétrifiés. Ces montagnes font partie de la grande chaîne qui court à l’ouest depuis le Cumberland jusqu’à l’extrémité du pays, jusqu’à Land’s-End, et dans laquelle plusieurs rivières de l’Angleterre prennent leur source. On dirait un énorme entassement de masses angulaires et brisées, mais unies par la base, excepté quand elles sont séparées par des lacs. Les montagnes du pays de Galles forment les alpes de cette grande chaîne : quelques-unes d’entre elles présentent vaillamment à la mer leur front ardu et rugueux ; d’autres groupes détachés dominent des cours d’eau. Tantôt revêtues d’une végétation sauvage, — des bruyères, des broussailles, — tantôt nues et désolées, elles s’élèvent les unes sur les autres en menaçant le ciel avec la sublime tristesse des Titans. Devant ces beautés et ces harmonies farouches qui éclatent au milieu du désordre solennel des élémens, le voyageur reste comme accablé. De telles scènes ne frappent pas seulement les yeux et l’imagination ; elles font penser. Ces montagnes, dans le goût de Salvator Rosa, ont un autre intérêt que celui de l’art : ce sont les plus anciennes roches sédimentaires qui existent sur notre globe. Un tel paysage est un livre : ici se trouve écrite l’histoire des antiquités de la Grande-Bretagne ; je ne parle pas de ces antiquités d’hier qui se rapportent à l’homme, je parle des antiquités de la nature qui se perdent dans la nuit des âges. Le voyageur se rappelle ici à chaque pas ce vers de Byron : « Arrête ; ce que tu foules est la poussière d’un monde ! » Les roches de différens âges qui déchirent le sol et qui s’entassent pêle-mêle au sommet de ces formidables élévations contiennent des caractères que la science a déchiffrés : les annales du temps sont ensevelies là. Ces montagnes à mine sévère, et qui semblent rêver dans la nue, sont des historiens. Au milieu de ces ruines, au milieu de ces gorges et de ces précipices, dans la profondeur desquels se creuse le mystère de la création, ainsi qu’un abîme à côté des abîmes, l’annaliste géologue, celui qui rappelle à la lumière les siècles et les êtres évanouis, participe jusqu’à un certain point aux joies du créateur ; il assiste par la pensée à la naissance des choses : savoir, c’est préexister. Lui aussi peut s’écrier : « Avant que le monde ne fût, j’étais. »

Il y a quelques années, l’ensemble des couches brisées, tordues, contournées, qui s’élancent en montagnes, ou qui retombent en abîmes dans le nord du pays de Galles, ne présentait encore qu’un chaos scientifique. Les plus habiles géologues les considéraient comme un labyrinthe de ruines dont le fil d’induction était perdu. Enfin un homme vint qui porta l’ordre au milieu de cette sublime confusion des élémens ; sir Roderick Murchison établit que cette masse de roches sédimentaires, déchirées çà et là par des couches d’origine ignée, formait un système unique, auquel il donna le nom de silurien, parce que les roches qui en déterminent le type se développent surtout dans la région occupée du temps des Romains par les Silures [7]. Ces roches historiques peuvent d’abord se diviser en deux groupes : les unes ne contiennent aucune trace de vie ; les autres renferment les plus anciens vestiges d’êtres organisés que l’œil humain ait pu découvrir.

Sur la lisière du pays de Galles, non loin de Shrewsbury, dans le Shropshire, s’étend une région stérile et insignifiante, si ce n’est pour l’œil qui cherche les origines de la Grande-Bretagne. Là s’élève une montagne, le Longmynd, ou plutôt une agglomération de monticules qui atteignent à peine la hauteur de seize cents pieds au-dessus du niveau actuel de la mer. De profondes crevasses, des ravins aux pentes raides et recouvertes d’herbe, des précipices presque angulaires occupés par quelques faibles cours d’eau, entaillent cette masse d’un aspect antique. C’est ici qu’a commencé l’Angleterre. Le Longmynd constitue avec d’autres groupes montagneux situés dans le pays de Galles, notamment au nord de la baie de Cardigan, la base de toute la région silurienne. Ces sombres roches sont les premières qui se soient soulevées du sein de l’Océan sans limite connue, sous lequel gisait à une époque incroyablement reculée ce qu’on appelle aujourd’hui la vieille Albion. Contre ces roches, situées maintenant à l’intérieur du pays, ont écumé les premières vagues qui aient rencontré une résistance. Vous avez là sous les yeux le plus ancien boulevard qui ait défié la mer, la citadelle de rochers qui préludait à la construction de cette grande île, dont la puissance s’étend maintenant jusqu’aux extrémités du monde. Tout Anglais enthousiaste des antiquités de sa nation doit saluer dans ce vieux morceau de l’Angleterre le berceau de sa terré natale. Les recherches des géologues ont dû s’attacher à ces antiquités pour y découvrir les origines de la vie ; mais jusqu’à présent les roches qui forment en Angleterre la base du système silurien, quoique exposées sous l’épaisseur énorme de vingt-six mille pieds, ont gardé ainsi que de gigantesques sphinx le secret des premiers temps de la création. On n’y a découvert jusqu’ici, malgré des recherches assidues, aucunes traces de fossiles. Ne vous hâtez pourtant pas d’en conclure que l’Océan primitif, dont ces roches ont été le lit, fut une mer inhabitée. En Irlande, au sud de Dublin, des roches qui ont été reconnues pour être du même âge et de la même texture que celles du Longmynd ont fourni dernièrement la preuve que la vie n’était point alors absente de l’abîme des eaux. On y a trouvé deux espèces d’un humble polype, l’odhamia. Aux yeux de la science, ce fossile est vénérable : le petit être qu’il représente fut un des premiers habitans sans doute de la Grande-Bretagne, ou du moins du chaos océanique dans lequel cette région du globe était alors comme enveloppée. Un rocher et un zoophyte, parva initia magnis.

Des couches sédimentaires privées de fossiles, au moins dans le Shropshire et le pays de Galles, on passe à d’autres couches de la formation silurienne, qui sont au contraire chargées des reliques de la vie ; cette transition s’observe pour ainsi dire à l’œil nu dans le mouvement du paysage. Transportons-nous dans la vallée de Llanderis : là se déroulent deux magnifiques lacs qui communiquent ensemble par une rivière. Du plus bas de ces deux lacs, vous découvrez à distance les hauteurs du fier Snowdon, ce géant des alpes britanniques, qui semble toucher le sud avec sa main droite et le nord avec sa main gauche. Sur le premier plan, au sommet d’un roc d’une élévation médiocre, se dressent les ruines du château de Dolbadarn, une tour circulaire, dont l’ombre s’étend majestueusement à la surface tranquille du lac. Les faces ardoisées des masses inférieures qui entourent le château ne présentent aucunes traces de la vie ; mais les montagnes s’entassent graduellement sur les montagnes, Ossa sur Pélion, et dans cet ordre ascendant l’œil suit le passage des roches infossilifères du Llamberis aux roches fossilifères du Snowdon. Le même ordre de succession se remarque à Barmouth et dans d’autres endroits du pays de Galles. Un intérêt tout particulier s’attache à ces débris organiques, si, comme le croit sir R. Murchison, on y découvre les commencemens de la vie sur le globe. Les eaux au sein desquelles ces puissantes roches ont été tenues en dissolution pendant des milliers et des milliers d’années auraient été, selon lui, les premières peuplées dans l’ordre des temps. D’autres géologues anglais, plus timides ou plus prudens que sir Roderick Murchison, se contentent de considérer ces fossiles siluriens comme les reliques des plus anciens êtres animés qui se montrent dans les profondeurs de l’abîme géologique, mais non comme nécessairement les premiers nés de la création. Tout en admettant avec sir R. Murchison l’hypothèse du développement de la vie en rapport avec l’ordre chronologique des terrains, il n’est guère permis de croire que l’odhamia lui-même, le plus ancien des fossiles connus, mais non le plus rudimentaire des animaux, ait été le premier habitant des mers. Cet être d’une forme si simple a dû être précédé par des êtres d’une forme plus simple encore : l’ancêtre de la faune silurienne a dû avoir d’autres ancêtres. C’est peut-être l’enfance de la vie : ce n’en est pas le commencement. Mais où chercher la trace d’un ordre de choses primitif ? Les montagnes siluriennes, ruines elles-mêmes, contiennent d’autres ruines. Au sein des roches du Longmynd, les géologues découvrent des conglomérats de cailloux roulés qui ne se rapportent à aucune des roches maintenant debout sur la terre. Ces cailloux proviennent par conséquent d’ouvrages plus anciens : ce sont les fragmens d’autres montagnes, d’autres rivages, peut-être même de continens, que des mers antérieures ont brisés, détruits, émiettés. Il y a, on le voit, très peu d’espoir de retrouver jamais les origines de la vie à la surface de notre globe, puisque cette page de la genèse des faits a été déchirée. Il y a quelques années, les géologues aimaient à reposer leurs yeux dans cette longue nuit des âges sur une limite idéale à partir de laquelle les plantes et les animaux auraient commencé à paraître. Aujourd’hui cette ligne de démarcation entre les terrains qui ne récèlent aucuns vestiges d’êtres organisés et ceux qui contiennent des fossiles s’efface presque en s’étendant parmi des ruines. À l’horizon du monde primitif se dessine vaguement une série d’autres mondes qui ont disparu. Il faut donc se résigner peut-être à perdre la source de la vie dans ces époques muettes, où le temps succède au temps, jusqu’à ce qu’il revête un masque d’éternité. Le fleuve de la création est comme le Nil, qui cache sa tête, dit Bossuet.

Quoi qu’il en soit, le moment est venu de nous faire une idée de cette faune silurienne que sir R. Murchison désigne, lui, sous le nom de protozoïque. On découvre dans le Shropshire et le pays de Galles, selon l’âge des montagnes, trois zones de la vie. D’abord les graptolithes ont laissé dans un trait de plume, pour ainsi dire dans une virgule, la trace de leur existence obscure. Un autre fossile caractéristique des très anciennes roches est un mollusque à coquille plate, la lingula. Cette coquille est cornée et très légèrement calcaire. On en a conclu que la couverture de ce bivalve se trouvait adaptée aux conditions d’une mer dont le fond était composé de boue et de sable, mais qui contenait peu ou point de chaux pour fournir à la construction d’une enveloppe plus dure. La famille à laquelle appartient la lingula a laissé dans les montagnes du pays de Galles des dépouilles si abondantes, que sir R. Murchison appelle les temps géologiques, dont ces montagnes sont les immenses tombeaux, l’âge des brachiopodes. Ici s’arrête, ou peu s’en faut, le premier horizon de la vie silurienne. Montons, et nous découvrirons dans les lignes flexueuses d’autres roches, celles du Llamberis par exemple, l’étage moyen du système dans lequel apparaissent les mollusques et les animaux articulés des antiques mers ; enfin dans la perspective même du paysage, comme dans le tableau des temps, se dessine la troisième zone des êtres créés. Les céphalopodes (orthoceratites) vivaient alors leur libre vie au sein des vastes mers qu’ils parcouraient en nageant. Leur organisation indique qu’ils ont dû jouer le rôle d’animaux de proie. Chaque âge de la terre a eu son tyran. L’orthocératite était le Nemrod des mers siluriennes. L’imagination des naturalistes aime à se représenter ce chasseur attaquant sa victime à la surface des eaux, la poursuivant dans les plus profonds abîmes, l’enlaçant dans ses longs bras, l’étouffant et la portant ensuite à sa puissante bouche, qui avait la forme d’un bec de moineau. Un autre animal particulier était le trilobile, sorte de cloporte marin, fameux par la structure de ses yeux, dont quelques-uns ont été obtenus à un état de conservation parfaite. Formé de quatre cents lentilles ou facettes sphériques posées à la surface d’une cornée, l’œil de cet animal lui permettait de voir en même temps tout ce qui se passait autour de lui, à la surface comme au fond de la mer où il vivait. Un appareil si curieux a servi aux philosophes de la nature pour résoudre un problème intéressant, celui de savoir si les anciennes mers étaient aussi transparentes que les mers actuelles. On s’est dit que si l’atmosphère avait été très éloignée des conditions de l’air qui nous environne, ou si les eaux eussent été constamment troublées et agitées, nous retrouverions une anomalie correspondante dans l’organe des animaux destiné à recevoir la lumière. L’un des premiers êtres qui se montrent dans ces âges reculés nous raconte ainsi l’histoire météorologique du monde où il vécut, et cela par un seul organe, l’œil [8]. Le souvenir de ces créatures dans ces mêmes lieux où elles ont vu le jour console en quelque sorte la solitude du paysage au pied de ces montagnes taciturnes qui reposaient alors au fond des mers, dont elles ont conservé la forme ondoyante. Le mouvement de leurs puissantes crêtes ressemble encore au mouvement des grandes vagues par un jour d’orage : on dirait un océan solidifié.

Changeons maintenant le lieu de la scène. Il est dans le comté de Shrop une petite ville située sur une éminence, au milieu d’une contrée luxuriante. Là s’élève le vieux château de Ludlow (Ludlow-Castle), aujourd’hui en ruines. De ce point de vue, le voyageur découvre un paysage qui contraste, par la gaieté des habitations et des cultures, avec la figure imposante, mais chagrine, de ces belles alpes du pays de Galles d’où l’œil domine des cônes nus, quelquefois même des montagnes entières, punies de leur orgueil par la stérilité. À vos pieds coule, comme dans un abîme, la rivière Teme, qui, à quelque distance de là, tombe, au moyen de digues artificielles, de cascade en cascade. Les roches sur lesquelles est assis le vieux château de Ludlow méritent d’arrêter notre attention. La surface de ces roches est çà et là couverte par des rides gravées, on le suppose du moins, à une époque où ce qui est de la pierre était encore du sable et de la boue. Ces petits sillons onduleux ressemblent à ceux qu’on peut voir marqués sur nos grèves actuelles après le départ de la marée. Ce n’est pas tout. Dans ces mêmes roches de Ludlow-Castle, appartenant à ce que sir R. Murchison appelle le groupe upper silurian, ont été découvertes en Angleterre les premières traces de plantes terrestres et de poissons. Ces poissons, les plus anciens représentans de leur classe, apparaissent à l’auteur de Siluria comme un événement : la vie s’élève avec eux d’un degré sur l’arbre généalogique de la création animale. Après une longue période de siècles durant laquelle les vertébrés semblent n’avoir pas été appelés à l’existence, l’onchus (c’est le nom du poisson fossile) aurait enfin dominé la population ancienne des mers. L’onchus fut, toutes proportions gardées, l’homme de son temps. À côté de lui, et pour ainsi dire sous lui, vivaient en même temps des zoophytes, des annélides, des mollusques, des crustacés. La surface du vieil océan silurien était en outre émaillée de crinoïdes, animaux fixés par une sorte de tige au fond des mers, d’où ils venaient s’épanouir en forme de calice à la surface. Cette masse d’eau, l’Angleterre d’alors, ainsi animée par ces fleurs vivantes, qui cédaient gracieusement au moindre courant des vagues, comme les fleurs de nos jardins au souffle de la brise, aurait présenté à l’observateur (s’il y avait eu un observateur dans ce temps) l’image d’un vaste champ de lis et de tulipes.

Parcourir le Shropshire et le pays de Galles, si fertiles en scènes grandioses, c’est, on le voit, parcourir le champ primitif de la création. Ces deux districts, qui se confondent dans une même province géologique, représentent une époque de la nature, époque incommensurablement longue. Trente mille pieds de couches au moins, en y comprenant les roches ignées, ont été reconnus, dans le pays de Galles seulement et sur les bords de cette région, pour appartenir à la série silurienne. Or le temps durant lequel les roches se sont déposées et soulevées s’évalue ici par l’épaisseur de la masse. Quoique le Shropshire et le pays de Galles soient la terre typique du vieux règne silurien, des roches de la même composition, de la même date, et contenant les mêmes débris organiques, se rencontrent sur d’autres parties du royaume-uni. En Ecosse, elles occupent une étendue considérable. Là aussi, elles s’enflent en montagnes marécageuses, d’un caractère sauvage et désolé, qui ont été appelées les highlands du sud. Ces masses, séparées maintenant par des distances considérables, racontent la même histoire : ce sont les pages bouleversées de la genèse britannique. Partout, en Irlande, en Ecosse, en Angleterre, les montagnes siluriennes présentent un aspect formidable. Ces vieilles couches sédimentaires s’interrompent, trouées de temps en temps par des roches d’origine ignée, plus anciennes encore ; on voit sortir de leurs prodigieux amas le porphyre, le gneiss, enfin le fier granit, qui s’élance vers le ciel en s’écriant : Dinanzi a me non fur cose create se non eterne ! D’autres fois ces montagnes, filles aînées de la terre, s’associent de distance en distance à d’anciens monumens historiques, des châteaux démantelés, de vieilles abbayes en ruine, ou bien à de furieuses chutes d’eau, des lacs mélancoliques, des forêts déchirées, dont les arbres, deux ou trois fois centenaires, sont encore les plus jeunes antiquités de cet horizon qui se perd dans les nuages.

Je crois avoir indiqué l’influence de la formation silurienne sur le paysage ; il me reste à montrer par quelques traits l’empire qu’elle exerce sur les mœurs. Le pays de Galles, malgré de nombreuses communications, malgré la bande élégante et joyeuse des touristes qui le traversent chaque été, est resté, ainsi que certaines parties de l’Ecosse, séparé de l’Angleterre par les habitudes, par les traditions, par la langue. Là, comme sur un promontoire, s’est arrêtée l’arche des anciennes coutumes. Il est à remarquer que sur les terrains plats, meubles et sablonneux, résident des populations mouvantes, effacées, peu attachées aux usages et aux institutions qui forment en quelque sorte le pays moral. Au contraire, sur les roches solides, qui abondent en traits heurtés, s’appuient des populations scellées au sol, des caractères granitiques, des mœurs tenaces. Les montagnes de l’ouest de l’Angleterre, qui défient l’art des ingénieurs et des constructeurs de railways — car il faudrait y bâtir des chemins de fer aériens, — ont servi de retranchement à l’esprit de localité. Derrière ces remparts, des groupes de pasteurs habitent les mêmes districts que leurs ancêtres ont habités depuis un temps immémorial. Ils sont tous parens à un degré plus ou moins éloigné. Sous ces humbles toits qui penchent au flanc des montagnes comme des nids d’oiseaux, vous rencontrez mille tableaux touchans de la vie de famille : les enfans qui réjouissent les vieillards et les vieillards qui sanctifient la maison. Sobres, économes, simples et endurcis à la fatigue, ils grimpent, pieds nus, pendant l’été, les rochers âpres et sévères ; humains et hospitaliers, ils accueillent volontiers le voyageur. Quiconque a traversé le pays de Galles a remarqué, au milieu des montagnes, les beautés du soleil couchant ; de même que le Snowdon retient longtemps les rayons de l’astre disparu, au moment où toute la contrée d’alentour se trouve déjà ensevelie dans l’obscurité, ainsi la population de ces hauteurs a conservé un reflet des vertus antiques. Les habitans de cette région sont les descendans des anciens Kimris qui, balayés par l’invasion des Saxons, ont demandé aux montagnes, ces forteresses naturelles, de couvrir leur caractère national. N’est-il pas intéressant de retrouver ainsi sur les plus anciennes roches la plus ancienne race de l’Angleterre ? Un autre rapprochement m’a frappé : les paysans gallois parlent comme nos paysans bretons, avec lesquels ils ont d’ailleurs tant d’autres traits de ressemblance, la vieille langue celtique. Il y a quelques années, on fit venir six hommes des côtes de l’Armorique et on les mit en rapport avec les habitans de l’ancienne Cambrie. Les uns et les autres furent d’abord interdits, mais ils se mirent bientôt d’accord sur la prononciation de certains mots qui avaient varié, et la conversation s’engagea comme entre de vieilles connaissances. Ces deux rameaux d’une même race s’étaient retrouvés à travers les révolutions de l’histoire et de la nature. Il est en effet à remarquer que le pays de Galles, cette Bretagne de l’Angleterre, se trouve assis sur les mêmes roches siluriennes qui servent de base à la Bretagne française, en sorte que les montagnes des deux pays, séparées maintenant par des abîmes, ont été le lit de la même mer.

La masse uniforme des anciennes roches sédimentaires a donné lieu à quelques industries locales, notamment à l’extraction des ardoises, dont on se sert dans le pays de Galles, non-seulement pour couvrir les toits des maisons, mais aussi pour faire des monumens funèbres et d’autres ouvrages d’art. Parmi les carrières les plus étendues et les plus célèbres, nous citerons celles de Penrhyn. Les explosions retentissant de montagne en montagne, le groupe des ouvriers suspendus par des cordes sur la face des anciens récifs ou accrochés au rebord étroit des rochers, les rangées de galeries creusées l’une sur l’autre, le mouvement des pompes, des moulins et des scies, tout dans ces lieux donne une grande idée de la puissance de l’homme, qui a su ouvrir au flanc des montagnes arides une source de travail et de prospérité.

Les montagnes de l’immense chaîne qui traverse le nord du pays de Galles s’avancent vers le sud de cette province et vers le Devonshire en s’abaissant. Nous entrons dans un autre âge de la nature, l’ère dévonienne. Ici le théâtre des faits va changer avec la nature du paysage et avec la couleur des roches. On peut suivre à l’œil nu dans le sud du pays de Galles le passage entre les roches siluriennes, d’un aspect grisâtre, et les dépôts de vieux grès rouge. D’abord la limite est difficile à fixer entre ces deux formations, car les couches passent d’une époque à l’autre par des nuances graduées ; mais bientôt le changement se prononce, et rien ne forme un contraste plus tranché que les masses jaunes et rougeâtres superposées à la base sombre des masses siluriennes. Quiconque est curieux de jouir de ce contraste, quiconque aime la poésie des ruines, doit suivre entre Ludlow et les Clee-Hills une succession de faits qui donne encore au paysage un attrait nouveau. Cette différence dans la couleur des roches est la conséquence d’un changement survenu dans le lit des anciennes mers. Durant l’époque qui vient de s’écouler, le fond de l’océan silurien était occupé par des dépôts d’une boue noirâtre auxquels succédèrent, vers la fin de la période et surtout dans l’âge suivant, des dépôts sablonneux, le plus souvent colorés en rouge par une infusion d’oxyde de fer. Ces changemens furent accompagnés par la disparition graduelle des anciens habitans et par l’apparition d’autres animaux mieux assortis aux conditions nouvelles des mers.

Quoique moins abrupte que la précédente, la formation dévonienne se distingue encore par des traits imposans et hardis. Les faces grandioses du système apparaissent en Angleterre dans les escarpemens des plus hautes montagnes, situées au sud du pays de Galles, les Brecon-Beacons, dont la double tête se cache dans les nuages, et le Grongar-Hill, près de Caermarthen, d’où l’œil découvre un ensemble admirable d’eaux, de bois, de rochers et de ruines. Le groupe énorme des roches dévoniennes, qui semblent porter sur leur front la rouille des siècles, se développe ensuite dans le Devonshire (d’où le nom), dans la Cornouaille et dans le Herefordshire ; mais c’est surtout en Écosse que ces entassemens de vieux grès rouge revêtent un caractère religieusement beau. À l’est des côtes des highlands s’élèvent au milieu de la mer trois rochers isolés. Surmontées d’un cône plus ou moins tronqué, battues par les convulsions de la sombre vague, debout sur l’abîme, ces trois masses ossianiques ressemblent aux fantômes des âges. Au nord de l’Ecosse, le vieux grès rouge est le cadre dans lequel les roches cristallines se trouvent enserrées, ou, pour mieux dire, c’est le rude manteau jeté sur les épaules de ces géans. Une telle association d’antiquités donne à cette contrée un aspect saisissant. À l’est et à l’ouest des côtes, la région présente dans certains endroits un ensemble sauvage et désolé : à voir ces montagnes brisées, fracassées, séparées par de sombres et profonds ravins, on dirait les déchirures et les crevasses d’une planète en ruine. Si l’on interroge l’âge de ces montagnes, l’intérêt que présentent les scènes merveilleuses de la nature s’associe bientôt à la contemplation historique des temps. La chaîne du Grampian, une des montagnes de l’Ecosse, composée de gneiss et de granit, mais entourée d’une ceinture de vieux grès rouge, est plus ancienne que la chaîne des Alpes, des Apennins, des Pyrénées et des Carpathes. À l’époque où elle fut soulevée, la plus grande partie de l’Europe n’était encore qu’un vague océan.

Dans la Grande-Bretagne, chaque province géologique a son historien : on s’est partagé le vieil empire de Neptune. En Angleterre MM. Murchison et Sedgwich, en Ecosse M. Hugh Miller, se sont attachés aux monumens de l’âge dévonien. Après avoir passé sa jeunesse à errer dans les rochers et les forêts, à lire les livres curieux, à glaner les vieilles histoires et les vieilles traditions, ce rêveur entra, vers l’âge de vingt ans, comme ouvrier dans une carrière. Quelle occupation pour des mains jusque-là désœuvrées que ce rude métier de carrier déclaré par le poète national Burns le plus dur de tous les durs états l Et pourtant c’était là que l’attendait le livre des faits naturels, dont il devait être un jour l’un des meilleurs interprètes. La carrière dans laquelle il travaillait s’ouvrait au sud d’une baie formée par l’embouchure d’un fleuve ; un clair courant d’eau d’un côté, un bois épais de l’autre, en défendaient l’entrée. C’est dans le silence de ces ruines qu’il vit tomber, au milieu des éclats du vieux grès rouge, les fossiles de l’âge dévonien. Le marteau de l’ouvrier devint ainsi une baguette magique à l’aide de laquelle l’apprenti géologue fit revivre la population éteinte des mers dont ces vieilles roches ont conservé l’histoire [9]. Il reconnut que les fossiles du vieux grès rouge étaient très nombreux et beaucoup mieux conservés qu’on ne l’avait cru d’abord ; qu’ils s’élèvent par groupes distincts, par étages de la vie, et en suivant une progression admirable dans les bancs qui se succèdent les uns aux autres ; que ce sont les restes de créatures dont le type est perdu dans la nature actuelle. L’âge dévonien fut surtout l’âge des poissons [10]. Êtres fantastiques et bizarres, boules hérissées d’épines, canots vivans avec des rames et un gouvernail, nageoires enveloppées d’écaillés, robes d’émail du plus beau japon, tout annonce chez eux une période de la plus haute antiquité, un temps dont les formes ont passé de mode. « Les figures d’un vase de Chine ou d’un obélisque égyptien, dit Miller, s’écartent moins de la représentation réelle des objets que les poissons fossiles du vieux grès rouge ne s’éloignent des formes vivantes qui nagent maintenant dans nos mers. » Ses promenades dans ce vieux champ de la nature ramenaient chaque jour à la lumière un des anciens habitans des anciennes mers calédoniennes : aujourd’hui le ptérichtys ou poisson ailé, sorte d’aspiration vers la classe des oiseaux ; demain le céphalaspis, une longue queue greffée sur une tête en forme de croissant et recouverte d’un lourd bouclier. La création dévonienne s’arrêtait-elle aux poissons ? Non : pour la première fois se montre un reptile, le telerpeton elginense, dont le fossile unique a été découvert, il y a seulement quelques années, à Elgin, au sud de l’embouchure du Murray, dans les régions supérieures du vieux grès rouge. Il est permis de regarder ce reptile solitaire comme l’avant-coureur des grands lézards qui viendront plus tard habiter la Grande-Bretagne. C’est un être qui devance les temps. Suivant Hugh Miller, l’ère qui vit déposer le vieux grès rouge fut suivie d’une période de mort. Le nuage des temps passa et jeta sur d’innombrables cadavres un sédiment boueux qui les ensevelit comme une neige de novembre efface la végétation du dernier automne. Dans cet intervalle, les eaux de la mer désolée semblent avoir été dépourvues de vie animale. Quelques écailles et quelques plaques osseuses de poissons commencent ensuite à se remontrer ; mais ces poissons, véritables pionniers de l’abîme, ont dû être peu nombreux, si l’on en juge par leurs débris, rari nantes in gurgite vasto.

Revenons dans le sud du pays de Galles. Dans certains endroits, le voyageur distingue tout autour de lui des montagnes de grès rouge ; mais, s’il regarde aux pentes méridionales de ces montagnes, il voit au loin les roches surplombées par des masses de calcaire d’une autre nuance : c’est la transition entre l’ère dévonienne et l’âge carbonifère, la limite entre deux provinces géologiques. Les roches carbonifères se développent avec hardiesse dans les vastes bassins de Glamorgan, de Caermarthen et de Montmouth. Cette formation a encore un grand caractère : sur quelques côtes, elle soulève des récifs d’un aspect cyclopéen, qui présentent une barrière sauvage et pittoresque à la mer ; mais c’est surtout en Irlande et dans le Derbyshire que le paysage est frappé à grands traits par cet autre ordre de ruines. Il n’y a peut-être point de contrée au monde dans laquelle le système carbonifère se montre si riche en roches et si pauvre en houille que l’Irlande. Les grands champs de matière combustible qui reposent sur le calcaire carbonifère (carboniferous limestone) comme sur une base, et qui sont si productifs en Angleterre et en Ecosse, n’ont jamais existé en Irlande, ou bien ils ont été enlevés, balayés par des agens destructeurs. Ce qui manque en richesse minérale à la verte Erin se trouve compensé par les merveilleuses beautés du paysage. Dans le Derbyshire, les roches carbonifères s’élèvent aussi en montagnes rugueuses, hautaines et fantastiques ; leurs sommets se mêlent aux légers nuages blancs qui s’accrochent et se déchirent sur la pointe des pics. Le caractère pittoresque de cette formation apparaît surtout dans les dales ou vallées. Là, les champs de bruyères, souvent même les plus riches prairies, se trouvent brusquement bornés par un amas de rochers qui ressemblent de loin à de vieilles tours en ruine, et qui, la base percée par des cavernes, les flancs recouverts de mousses et de broussailles, les plateaux bordés de précipices qui ondoient les uns sur les autres comme les flots d’une mer abaissée, la tête couverte de cendre, regardent tomber et rouler leurs débris, de siècle en siècle, dans les profondeurs des cours d’eau. La célèbre caverne du Derbyshire, connue sous le nom de Peak-Cavern ou Devil’s-Cave (la cave du diable), est un des ouvrages les plus extraordinaires et les plus magnifiques de la nature [11]. L’entrée présente un spectacle auguste : de chaque côté, d’énormes roches grisâtres se dressent perpendiculairement, tandis qu’à votre gauche un ruisseau qui prend sa source dans la caverne écume en roulant parmi des quartiers et des fragmens de roches brisées. La bouche de la caverne s’ouvre, formée par une voûte de calcaire qui s’arrondit en plein-cintre surbaissé. Cette sinistre retraite est habitée par de pauvres gens, dont l’industrie consiste à faire des ficelles, à vendre des chandelles au voyageur et à lui servir de guides dans ces profondeurs ténébreuses. Leurs huttes grossières et leurs machines à tisser la corde, qui ressemblent à des gibets dressés les uns à la suite des autres, produisent dans ce clair-obscur un effet singulier en harmonie avec le caractère dramatique des lieux. À peine avez-vous pénétré dans le vestibule, que le plafond s’abaisse et qu’une descente vous conduit à l’entrée de la galerie intérieure, qui est fermée par une porte. Ici la lumière du jour, qui s’est affaiblie graduellement jusqu’à la nuance du crépuscule, disparaît, et les torches s’allument pour éclairer votre marche dans l’obscurité de l’antre. Vous arrivez à dos voûté, par des passages bas et étroits, jusqu’à un lac nommé First Water. Un petit bateau jonché de paille, sur laquelle s’étend le voyageur, le conduit alors, sous une arche massive de roches, jusqu’à une vaste cavité qui a la forme d’une cloche, et qui, illuminée aux flambeaux, produit un effet merveilleux. La voûte descend toujours, le passage se rétrécit, et finit par se fermer, laissant seulement assez d’ouverture à un filet d’eau qui paraît être en communication avec les mines très éloignées de Peak-Forest. Cette caverne pousse encore d’autres rameaux souterrains dans plusieurs directions, et au sein de ces hypogées naturels dorment les innombrables dépouilles des êtres qui ont vécu.

Les montagnes de calcaire, base du système houiller, atteignent dans la Grande-Bretagne l’épaisseur considérable de 800 mètres ; elles sont d’origine exclusivement marine. Cette origine est signée par la multitude de fossiles qui s’y rencontrent : zoophytes [12], radiaires, céphalopodes, poissons. Tout annonce que la vie fourmillait dans ces eaux. L’âge carbonifère vit naître des espèces nouvelles ; il vit aussi disparaître d’anciennes familles : les trilobites y disparaissent pour ne plus se montrer. C’est la marche invariable de la nature ; après avoir contenu quelque temps le mystère de la vie, les formes organisées s’usent, meurent, et à la place de ces vases brisés, dont nous retrouvons de terrain en terrain les débris épars, d’autres moules se reconstruisent pour recevoir le dépôt sacré. Aux espèces anciennes qui ont fait leur temps succèdent alors des espèces nouvelles qui vieilliront et s’éteindront à leur tour. Le principal caractère de la formation carbonifère est de contenir en abondance les premières traces, ou peu s’en faut, de la flore terrestre. Ces dépouilles végétales deviennent bientôt aussi communes qu’elles étaient rares dans les âges précédens, et annoncent un accroissement de terres. Il fut un temps, nous l’avons vu, où la Grande-Bretagne était une mer, et une mer illimitée ; il fut un autre temps où c’était une forêt ou plutôt un groupe de forêts qui croissaient à la surface de petites îles clair-semées, Les monumens de cette grande époque forestière se retrouvent dans les riches charbonnages de l’Angleterre et de l’Ecosse. Nous pouvons là nous faire une idée de la richesse du vêtement qui couvrit peu à peu la nudité de la terre nouvellement sortie du sein des flots. Ce fut le paradis terrestre de la végétation. Les grands sigillaria, les stigmaria, surtout la plante typique de cet âge, la fougère arborescente [13], formaient des bois, dont aucun mammifère vivant ne violait encore les muettes solitudes. Tout annonce que la température était chaude, humide, à peu près uniforme. On a trouvé dans les conifères de cette époque des anneaux concentriques, d’où l’on a conclu qu’il existait des saisons ; mais ces anneaux sont plus légèrement marqués que sur les arbres actuels de cette famille, d’où il est raisonnable de croire que les changemens annuels de la température étaient alors moins sensibles qu’ils ne le sont aujourd’hui. L’exploitation des mines de charbon de terre, dans lesquelles s’est pour ainsi dire effeuillée la première couronne de Cybèle, nous présente sur une plus grande échelle le même théâtre de faits que nous avons déjà rencontrés en Belgique : nous ne nous y arrêterons point. Il est seulement à observer que tous les districts industriels de l’Angleterre et de l’Ecosse, les grandes villes manufacturières et fuligineuses du nord sont situés dans le voisinage des bassins houillers, souvent même à l’embouchure des mines de charbon, ces fleuves souterrains de la prospérité publique. Tout annonce que la durée de l’âge carbonifère a été prodigieusement longue. Le professeur Phillips a calculé que dans l’état actuel des choses il faudrait 122,400 ans pour accumuler seulement soixante pieds de charbon de terre. Les géologues anglais croient que les champs supérieurs de la houille, où les couches s’entassent sur les couches, les siècles sur les siècles, ont été formés dans des conditions relativement tranquilles ; mais la fin de cette période fut marquée par des bouleversemens, des ruptures de la croûte terrestre. C’est alors que les masses de houille furent graduellement brisées, disloquées et jetées par grands débris dans des bassins séparés. Sur ce théâtre de ruines, nous entrons dans un quatrième âge de la nature, l’ère permienne, qui a laissé en Angleterre peu de monumens. Elle a pourtant formé dans le Derbyshire et l’Yorkshire ces accumulations de dolomie, excellente pierre de taille avec laquelle le palais du parlement, house of parliament, et le musée de géologie pratique ont été bâtis. Dans leur course vers le nord, les montagnes permiennes s’élèvent à une grande hauteur, mais elles sont généralement assez pauvres en débris fossiles. La plupart des types primitifs de la vie disparaissent ; ceux qui survivent se modifient. Les géologues anglais considèrent ces temps comme une époque de décadence ou du moins de transition. Sur les roches permiennes se remarquent des empreintes de pattes qui semblent indiquer qu’au milieu du déclin des autres formes animales, la race des reptiles s’était accrue. Les traces de cette époque troublée et agitée ne sont pourtant pas aussi effacées qu’on pourrait le croire. On a trouvé, en Angleterre, des grès à surface plate sur lesquels les anciennes vagues ont laissé leurs plis : donc il y avait des marées ; sur d’autres tablettes de pierre se remarquent de petits creux gravés par de lourdes gouttes de pluie dans un temps où le sable mou, qui plus tard s’est durci en roche, était déposé sur la plage. Quelquefois ces creux ont les lèvres plus élevées d’un côté que de l’autre, comme il arrive aujourd’hui sur nos grèves lorsque la pluie est poussée parle vent dans une direction particulière. Nous savons donc que ce jour-là le ciel était couvert de nuages ; mais nous avons de plus sous les yeux le mémorial du vent et du point de l’horizon d’où il soufflait, alors qu’il n’y avait point d’homme pour observer les phénomènes du temps, ni d’autre main pour les noter que celle de la nature.

Nous avons vu les mers, vastes déserts d’eau, se peupler ; nous avons vu naître et s’accroître les premières terres, les âges se succéder, et la nature en progrès s’avancer parmi des ruines ; les anciens habitans des mers, ou du moins leurs dépouilles, ont été soulevés jusqu’au sommet des plus hautes montagnes. Au milieu de ces vastes cimetières du monde primitif, nous avons rencontré des milliers d’êtres, des espèces entières sacrifiées au développement de la vie. Ici se termine un premier ensemble de faits qui constitue l’enfance des îles britanniques. De plus grands changemens encore vont se produire à la surface de cette portion de la terre.


II

Le moyen âge géologique est représenté dans la Grande-Bretagne par trois dépôts bien distincts, le new-red ou nouveau grès rouge, l’oolithe et la craie, dans lesquels sont conservées les chroniques de la vie, et qui donnent au paysage une couleur, un dessin, des contours particuliers. La variété des scènes naturelles tient en Angleterre à la variété minéralogique du sous-sol.

Le nouveau grès rouge, surmonté de marnes bariolées, occupe dans les comtés du centre une étendue considérable. Des ravins, étroits et profonds, entrecoupés par des plates-formes d’une élévation souvent remarquable, des lignes de précipices si perpendiculaires et si rouges qu’on dirait un mur bâti avec des briques neuves ; puis çà et là, au milieu des grès tachetés et moisis que ne recouvre aucun vêtement de lichen, une grande masse de chaux moussue et grise, debout comme un autel druidique, et portant les traits d’une antiquité plus reculée que les autres roches qui l’entourent : tel est généralement le style du paysage. L’aspect de cette formation n’est pourtant pas aussi frappant ni aussi hardi que celui des terrains primitifs ; l’œil y cherche vainement, au milieu des rides solennelles, les roches de granit austères, escarpées, abruptes, qui, insérées dans les terrains siluriens, donnent aux montagnes du nord de l’Angleterre un caractère titanique. Cette série de grès n’en fournit pas moins à l’art et à l’industrie des matériaux de la plus haute importance. Presque tous les châteaux féodaux et les vieilles abbayes qui, debout sous leur manteau de lierre, défient l’ongle du temps, ont été construits avec des pierres tirées des anciennes carrières de grès qui se trouvent dans le voisinage. Les pluies, bien loin de les ronger, ont au contraire lié et cimenté les parties de ces indestructibles murs, dont l’âge est connu. Si instructive que soit l’histoire de ces ruines, je lui préfère encore celle des roches elles-mêmes. Les masses actuelles de grès rouge ont formé le lit sablonneux d’une ancienne mer, moins profonde que les mers des âges précédens, et dont les rivages naissans furent foulés par d’étranges reptiles chez lesquels on distingue les caractères des batraciens combinés avec ceux du crocodile et du lézard. Ce qui étonne le plus chez ces êtres où tout est extraordinaire, c’est la taille. Figurez-vous des crapauds gros comme un gros sanglier [14] ! Ces traces présentent une ressemblance singulière avec les empreintes que laisserait sur le sable la paume de la main humaine, le pouce et les doigts étendus. Dans la carrière de Corncockle-Muir (Dumfriesshire), le révérend docteur Duncan découvrit le premier sur des pièces de marbre plates et inclinées, dont le mouvement indique à l’œil la surface d’une ancienne plage, les empreintes de la marche d’une tortue. L’animal a passé là, dans ses visites journalières à la mer. De tels vestiges de pieds de reptiles se montrent plus nombreux et plus décidés dans le nouveau grès rouge que dans les terrains précédens ; ils annoncent l’aurore d’un règne dont nous allons découvrir les grandes figures.

Dans la vallée de Lyme-Régis s’ouvrent, au milieu du lias, d’importantes carrières. Le lias constitue en Angleterre une province géologique formée par des accumulations limoneuses dans une mer suffisamment tranquille, et dont les puissantes roches se distinguent dans les remblais du chemin de fer qui parcourt le Dorsetshire. Là dorment d’un sommeil de pierre les plus effrayantes créatures que le monde ait jamais vues. Ces grands sépulcres ont été ouverts, et ces dragons des anciennes mers ont apparu. Les carrières de Lyme-Regis sont le principal cimetière de l’ichtyosaure ou poisson-lézard [15]. Ce léviathan au gros œil entouré d’un disque osseux est un des premiers géans océaniques dont la masse s’élance de l’abîme des âges. Il n’y a peut-être point de reptile éteint dont les mœurs, déduites des caractères organiques, soient aujourd’hui mieux connues que celles de l’ichtyosaure. L’animal vivait dans la haute mer, mais il cherchait de temps en temps les rivages ; il rampait sur la grève, recouvert d’une peau molle, semblable à celle de nos cétacés, car l’ichtyosaure fut la baleine de son temps. Sa voracité était prodigieuse. Le docteur Buckland a trouvé, sous les côtes d’un exemplaire fossile, à l’endroit où devait être placé l’estomac de l’animal, la preuve que ce monstre ne se contentait pas de vivre sur ses voisins plus faibles ; il dévorait sa propre espèce. À côté de lui vivait le plésiosaure au long cou, dont les formes nous semblent aujourd’hui chimériques : vous diriez le fantôme d’un rêve. Potentats des mers, les plésiosaures et les ichtyosaures se sont chauffés au même soleil, sur les anciens rivages où croissaient de grandes arondinacées, des bambous, des palmiers, dont on retrouve les débris, et qui montrent que le climat de l’Angleterre ressemblait alors au climat actuel de l’Afrique. Ces terribles rivaux se sont fait la guerre ; ils se sont mangés entre eux [16]. Mais de toute cette création bizarre, qui annonce que la nature a eu, comme l’humanité, son âge fabuleux, l’être le plus extraordinaire est encore le ptérodactyle. Chauve-souris des anciennes nuits, il volait, plongeait, nageait, rampait, marchait comme un des démons du Paradis Perdu, car la terre, le ciel et l’eau lui avaient été donnés en partage. Au milieu de ces merveilleuses légendes de la nature, on éprouve dans les carrières du Dorsetshire, vastes nécropoles, un sentiment d’admiration, de terreur et de malaise. Quand on songe que tout cela a existé et, avec Lyell, que tout cela pourrait renaître, si des changemens en sens inverse de ceux qu’a subis la surface des îles britanniques y ramenaient le même climat et les mêmes conditions de la vie, on croit voir le ptérodactyle ouvrir dans les ténèbres ses ailes de vampire.

Du Yorkshire, au nord-est, jusqu’au Dorsetshire, au sud-ouest, s’étend à travers l’Angleterre, sur une largeur moyenne de trente milles, un autre système de roches qui donne à toute cette contrée une physionomie nouvelle : je parle des roches oolithiques [17]. Des pentes plus douces, un mouvement du sol moins tumultueux, des vallées entrecoupées de ruisseaux et revêtues d’une riche végétation, vous avez là sous les yeux ce que les Anglais appellent un paysage apprivoisé, tame landscape, par opposition au caractère rude et sauvage des terrains primitifs. Cette formation n’étonne plus, elle plaît. Sur le parcours de ces masses d’oolithe se rencontrent plusieurs carrières qui fournissent d’excellens matériaux à l’art de bâtir, surtout celles de Bath, dont la pierre devient plus dure étant exposée à l’air, et celles de Portland. L’île de Portland s’élève à une hauteur considérable au-dessus du niveau de la mer, et présente vaillamment, du côté du port, une citadelle de récifs. À l’ouest s’étend une ligne horizontale de cailloux, morne, désolée, sans herbe, sans arbre, sans maison, sans habitans, le Chesil bank, qui relie cette île à l’Angleterre. Les carrières sont situées au nord de l’île. Il y en a au moins une cinquantaine. Les couches qui occupent le sommet de l’oolithe sont d’une couleur sombre et jaunâtre ; on les brûle pour faire de la chaux. Le lit suivant est d’une couleur plus blanche, plus gaie à l’œil : on l’exploite pour l’architecture. Le portique de la cathédrale de Saint-Paul à Londres et plusieurs bâtimens érigés sous le règne de la reine Anne ont été construits avec cette pierre. Les géologues anglais ont fait observer que les anciens édifices étaient bâtis avec des pierres très supérieures à celles de nos édifices modernes, au moins sous le rapport de la durée. On n’épargnait alors ni le travail ni la dépense pour vaincre la dureté de ces matériaux bruts qui assurent la vie aux ouvrages d’art. Les carrières de Portland sont pourtant encore le théâtre d’un commerce considérable : en 1855, la quantité de pierres voiturées sur le railway a été de 22,995 tonnes. Il est curieux de suivre sur place la transformation de ces blocs sous la main de l’homme, depuis le moment où, extraits de la couche en vastes masses par les explosions de la poudre, ils reçoivent une première taille en rapport avec la place qu’ils doivent occuper dans les édifices, jusqu’à l’heure où, disposés sur des chariots de pierre à fortes roues de bois et tirés par des chevaux, ils sont conduits vers un chemin de fer dont la pente naturelle les roule au bord de la mer pour être chargés sur des navires. Les ouvriers de ces carrières se distinguent par des formes athlétiques ; leurs cheveux noirs et abondans, leur teint orange, leurs traits réguliers et hardis, leurs yeux noirs aux paupières demi-closes (conséquence de l’éclat de la pierre qu’ils travaillent), leurs membres musculaires, conformes aux modèles antiques de la force et de la beauté, leur air doux et intelligent, tout donne à cette population laborieuse un caractère remarquable. Leur costume de travail est aussi particulier : un chapeau de paille grossière rabattu sur les yeux et recouvert d’une toile peinte en noir, une chemise à raies bleues et des pantalons de toile blanche. Leurs maisons sont bâties de manière à défier les intempéries locales du climat. Les murs construits en gros blocs de la plus rude matière, les cheminées de brique, les toits à pignon recouverts en larges et fines tablettes de pierre, quelquefois en tuiles et en ardoises, mais protégées et reliées en ce cas contre les coups de vent par une triple rangée de dalles, les portes défendues par des porches carrés et à sommets angulaires, tout annonce dans ces habitations massives et solides une vie dure, exposée aux injures des élémens. La profession de carrier est assez lucrative, mais exposée à de fréquens chômages. S’il pleut le matin avant neuf heures, la journée est perdue ; si le vent est haut, la poussière chassée dans les carrières est si dangereuse pour les yeux des ouvriers, qu’il faut cesser les travaux. Si un enterrement a lieu dans l’île, un usage immémorial veut qu’on s’abstienne de manier la pierre pendant le reste du jour. Ces carrières de Portland, où l’homme livre aux puissantes roches une guerre productive, sont encore intéressantes à un autre point de vue que celui de l’industrie : on y trouve un exemple des formidables changemens que paraît avoir subis le niveau de la terre dans les anciens âges. Le banc de pierre à bâtir contient des débris organiques exclusivement marins. Sur ce banc repose un lit de calcaire qui a dû être formé par des eaux lacustres ; puis enfin sur ce lit s’étend une couche de substance bleuâtre qu’on suppose avoir été un ancien sol végétal, et que les mineurs désignent sous le nom de dirt bed. On y trouve un grand nombre d’arbres et de plantes tropicales silicifiés : les ruines d’une forêt sur les ruines d’un océan. Les troncs de ces arbres sont souvent debout, donc ils ont été pétrifiés au moment de leur croissance. On en a conclu que la région occupée maintenant par le détroit de la Manche et par les côtes environnantes avait été d’abord une mer dans le lit de laquelle s’accumulèrent les dépôts d’oolithe qui donnent aujourd’hui la pierre de Portland. Le lit de cette mer s’éleva graduellement et apparut à la lumière. Sur la terre ainsi échappée de l’abîme, les plantes commencèrent jadis à croître, et constituèrent de leurs dépouilles une couche de sol végétal, le dirt bed. Ce sol végétal, avec les arbres qui s’élevaient à la surface libres et fiers, fut ensuite replongé lui-même dans les eaux, non dans les eaux amères de l’Océan, mais dans les eaux douces d’une espèce de lac formé par l’embouchure d’un grand fleuve. Et le temps passait toujours. Un sol alluvien, déposé par les matériaux que roulaient les rivières, recouvrit le dirt bed. Enfin, séparée de la masse par quelque convulsion intérieure, toute la région fut engloutie de nouveau au fond de l’abîme jusqu’au jour où, à la suite de changemens et de dépôts successifs, l’île de Portland s’est enfin relevée, et a pris la position qu’elle occupe sur le détroit.

Les carrières de Portland racontent l’histoire des variations du sol ; celles de Slonesfield (champs de pierres), si riches en fossiles, contiennent les chroniques de la vie. L’avènement des grands reptiles à la surface des îles britanniques se continue de terrain en terrain, comme d’époque en époque la filiation généalogique des familles qui se transmettent dans les anciennes histoires le gouvernement d’une contrée. Les vastes pyramides d’oolithe renferment les dépouilles du mégalosaure, ou le lézard géant, qui, plus heureux que les anciens rois d’Égypte dont parle Bossuet, a du moins joui de son tombeau. Le squelette de cet animal n’a pas été rencontré entier ; mais des ossemens dans un état de conservation parfaite ont été découverts, et les naturalistes, en comparant ces débris entre eux, ont reconstitué la forme et l’histoire de ce monstre épique, un des dieux destructeurs de son époque. Le mégalosaure était carnassier. Tout ce que l’imagination peut inventer de terrible se trouvait réuni chez ces grands dépopulateurs des mers : une armure d’écailles d’une force prodigieuse, une capacité du tronc qui excède celle des plus grands crocodiles, des dents qui annoncent un appétit féroce. On tremble à l’idée des millions d’êtres qui ont dû s’engloutir dans ce gouffre vivant et béant. Une autre créature de ces temps héroïques était le téléosaure. Ce reptile éteint ressemblait quelque peu au gavial actuel du Gange. Comme ses restes ont été trouvés seulement dans des terrains sédimentaires, on en a conclu que l’ancien gavial britannique devait être plus strictement marin que le crocodile au museau pointu des Hindous. Les reptiles abondaient ; ils se disputaient la mer et la terre : c’était leur âge ; mais dans les champs de pierre où les êtres effacés du livre de la vie ont laissé leurs dépouilles, une découverte a surtout étonné les naturalistes. Là se montrent pour la première fois les traces d’un animal qui, comme notre hérisson de haies, se nourrissait d’insectes, et qui, comme l’opossum des Américains, avait une poche sous le ventre pour recevoir ses petits. Aux yeux des géologues, qui admettent le développement de la vie, cet être singulier, le plus ancien des mammifères connus, fut le précurseur de leur règne. La famille des marsupiaux (animaux à bourse), dont le phascolothérium est l’allié naturel, ou, si l’on veut, le précurseur, se trouve aujourd’hui confinée dans les Galles du sud ou dans la terre de Van-Diemen. Les pins araucaniens abondent aujourd’hui dans l’Australie, comme ils abondaient en Angleterre dans la période dont les carrières de Stonesfield ont perpétué le souvenir. C’est aussi dans les mers australiennes qu’on retrouve les poissons et les coquilles qui ressemblent le plus aux poissons et aux coquilles des mers oolithiques. Il existe donc à l’intérieur de la terre une chronologie des climats. Voyager dans l’histoire ancienne de notre planète, c’est parcourir l’échelle des degrés de température qui se succèdent aujourd’hui, selon les lignes de latitude et de longitude, à la surface actuelle du globe.

Si maintenant nous traversons la région de l’Angleterre qui s’étend du comté d’York jusqu’à l’extrémité du Kent, tout va changer autour de nous dans la nature : la physionomie des plaines et des montagnes, la couleur des roches, le caractère de la végétation, toujours en rapport avec le sous-sol, la race des animaux domestiques, la vie des habitans. Nous entrons dans le paysage à la craie. Il y a peu de formations géologiques dont les traits soient aussi reconnaissables. De longues lignes qui présentent l’apparence de côtes s’étendent dans l’intérieur des terres, d’où s’élancent avec leurs têtes arrondies des caps entassés derrière des caps, au pied desquels ondulent des plaines boisées ou couvertes de riches moissons. De temps en temps se creusent des vallées sans cours d’eau, couronnées de dunes arides et inégales qui semblent s’élever et tomber comme la mer après une tempête. Souvent le sommet des montagnes a été plus ou moins dénudé, et l’aspect de ces masses blanches qui déchirent le rideau de verdure contraste en douceur avec les roches de pierre, qui sont rugueuses, brisées, abruptes, informes. Le hêtre s’y plaît. Dans le comté d’Oxford, les Chiltern hundreds, groupe de montagnes crayeuses, ont été autrefois couvertes de bois et de fourrés de hêtres qui ont servi de refuge à des bandes de brigands. Quand l’eau s’y mêle, cette formation produit des scènes charmantes. Dans le Hampshire, près du village de Selborne, un promontoire de craie verse deux courans d’eau vive, — une source et un ruisseau, — qui tombent en cascade, dans deux lacs, deux petites mers, à la surface desquelles croissent avec une abondance sauvage les herbes aquatiques, C’est surtout dans le Kent, surnommé le jardin de l’Angleterre, qu’il faut étudier les beautés de ce paysage harmonieux. Je me souviens d’une promenade du soir sur les hauteurs d’Abbey-Woody une ancienne abbaye et un ancien bois, dont les derniers arbres s’élèvent sur le dos d’une petite montagne. Le soleil couché avait laissé à l’horizon une large tache de sang dans l’endroit du ciel où il venait de s’engloutir. La Tamise, le père Thames, comme disent les Anglais, ce grand et large fleuve sur lequel flottaient, voiles au vent, des apparitions de vaisseaux, coulait lentement vers la mer. Plus loin, dans la brume qui commençait à monter, bondissaient comme un troupeau de collines les hauteurs boisées du comté d’Essex. Au milieu de cette majesté de l’espace, un serpent de fumée déroulait moelleusement sur l’autre rive ses anneaux blanchâtres, et le mouvement de la locomotive rappelait au sein de la solitude l’idée d’une grande ville : c’était Londres qui passait. Si vous suivez la route jusqu’à Gravesend, la scène gagne encore en variété : sur votre droite s’enflent comme d’énormes champignons des protubérances crayeuses dont le dôme ou le chapeau supporte des bois, des villages, des habitations d’été ; à gauche s’étendent des champs de houblon, ces vignes du nord, ces thyrses saxons, mêlés à des forêts de cerisiers ou d’autres arbres à fruits, entrecoupés de prairies, dans lesquelles de jeunes filles aux bras nus, de petits chapeaux rabattus sur la figure, fanent l’herbe fauchée. Sur tout le chemin s’élèvent des églises, des écoles, des cottages, les uns rustiques et blancs de craie, les autres bâtis avec des briques, ou mieux encore avec des cailloux ronds, encadrés dans des reliefs en bois, selon le style du temps d’Elisabeth. De distance en distance, le bourrelet de terre qui cache la Tamise se déchire, et entre les ouvertures vous découvrez de vastes plaines vertes et plates, d’anciens marais, qui rappellent les polders de la Hollande avec leurs troupeaux de bœufs. À Gravesend, un jardin de plaisir, Rosherville-Gardens, a été planté dans une ancienne carrière de craie ; les roches blanches, fouillées autrefois par le marteau, se dressent fièrement comme les murs d’une citadelle en ruines au milieu d’une forêt d’arbres. De ces hauteurs, la vue domine un horizon magnifique : le fleuve qui approche de son embouchure se contourne en une sorte de golfe dans lequel les navires ouvrent comme de grands oiseaux de mer leurs ailes tissées par la main de l’homme. De Gravesend à Rochester et de Rochester à Maidstone, la scène change de caractère : elle était gracieuse, elle devient grandiose. La ville de Rochester, ainsi que son vieux château normand, — un des plus beaux monumens historiques de la Grande-Bretagne, — s’élèvent sur les bords de la Medway, auxquels s’adosse un groupe de montagnes d’une allure plus décidée, qui sortent pour ainsi dire de la rivière, et dont les flancs blanchâtres sont revêtus d’une végétation amaigrie ; mais c’est surtout vers les côtes de la Manche que les masses de craie solide se développent en une chaîne de falaises, auxquelles la vieille Albion doit d’être ainsi appelée. Ces roches d’un aspect neigeux, visibles à une distance considérable, ont servi depuis un temps immémorial de point de mire pour guider les marins vers les côtes de l’Angleterre. Margate, où l’on prend les eaux de mer, et dont les salles de bain, clifton baths, ont été creusées dans la masse de craie, avec des passages caverneux et des chambres souterraines, est déjà un type de cette formation qui s’étend de montagnes en montagnes, entrecoupées par de brusques ravins. C’est par un jour d’orage qu’il faut voir ces entassemens de craie, blancs sous le ciel noir et de temps en temps effleurés par le dard de la foudre. De la mer surtout, le spectacle est sublime. À Douvres, c’est par un clair de lune qu’on doit contempler du rivage le mont sur lequel est bâti le vieux château, Dover Castle, à l’est de la ville, et qui se dresse perpendiculairement du sein des eaux sombres et agitées à une hauteur de plus de trois cents pieds. Séparé des autres montagnes voisines par de profondes vallées et par d’abruptes déclivités, il forme un hardi promontoire, d’où la vue s’étend à l’infini. Au-dessous se découvre dans une sorte de précipice le récif de Shakspeare, Shakspeare-Cliff, debout sur la mer comme le génie du vieux poète dramatique sur l’abîme des âges. De Douvres à Folkstone, les escarpemens de craie se continuent, et ces masses perlées sous certains jeux de lumière produisent un effet merveilleux, quelquefois formidable.

Il existe dans le Kent un grand nombre de carrières ou de fosses, chalh-pits, d’où l’on extrait la craie. Ce produit naturel sert dans certains endroits à améliorer les terres ; on la cuit aussi dans des fours pour faire de la chaux. La simplicité des moyens d’extraction contraste avec les procédés qu’on emploie dans les carrières de pierre. À quelque distance de Woolwich, un petit bois se groupe agréablement sur une colline, dont la base déchaussée laisse voir, sous une bande de sable, des masses de craie qui s’enfoncent à des profondeurs inconnues. Dans ces roches blanches et friables se creusent des grottes, des cavernes, où les bohémiens allument des feux. Au pied du bois est une carrière qu’exploite un seul ouvrier. Il entame, semaine par semaine, les couches de craie, dont il jette au four les fragmens divisés au marteau. Presque à chaque coup, sa pioche heurte les débris d’un ancien monde : il recueille les fossiles les mieux conservés et les met dans une corbeille. Cet ouvrier est une espèce de philosophe ; dans une sorte de chambre qu’il a creusée à travers l’épaisseur du massif, il fait sa toilette de travail ; il s’y retire dans les grosses pluies, quelquefois il y couche. Il y a néanmoins à Charlton et à Greenhithe des puits à chaux beaucoup plus considérables, et qui emploient un assez grand nombre d’ouvriers. Ces ouvriers logent à côté de la carrière dans de petits cottages, dont l’intérieur est orné par des moulures naturelles, des empreintes de ce qui a vécu, des figures du temps passé de la création, bien préférables à ces figures de plâtre qu’on rencontre d’ordinaire dans la maison du pauvre. Si un amateur se présente, ils vendent quelques-uns de ces fossiles : ce sont leurs petits profits. L’aspect ruineux des carrières elles-mêmes ne manque point de caractère : ces grossiers pilastres, ces excavations, ces blocs arrachés et renversés, les murs de sable mis à nu, le mouvement des wagons chargés de craie sur les rubans de fer, les ouvriers blancs de la poussière des siècles, tout cela forme une scène curieuse à laquelle s’ajoute un intérêt scientifique. Comment se sont accumulés ces prodigieux entassemens de craie qui entourent aujourd’hui le sud de l’Angleterre, et présentent une ceinture de remparts contre les eaux et les vents ? Nous avons encore sous les yeux le lit d’une ancienne mer. C’est comme si une masse de deux mille pieds d’épaisseur s’élevait aujourd’hui du fond de l’Atlantique. On a reconnu en outre que la craie devait son origine à la vie. Chaque molécule de ces puissans amas a circulé autrefois dans les veines de certains animaux ou dans les organes des plantes qui croissaient et multipliaient au sein des mers crétacées. Des coquilles microscopiques, dont un pouce cubique de craie contient jusqu’à dix millions, des polypiers, des testacés broyés, émiettés, réduits en poussière, ont formé, en se décomposant, ce groupe immense de couches qui jaillissent à la surface du sol ; les infiniment petits ont bâti des montagnes. Dans ces millions de millions d’êtres, dans ces espèces entières sacrifiées par la suite des temps au progrès de la création, nous retrouvons, pour ainsi dire, la litière de la vie ; leurs dépouilles ont enrichi la croûte de la terre et fourni la source de nouveaux êtres organisés, car dans le système général de la nature la destruction elle-même est féconde. La craie du Kent renferme aussi d’innombrables cailloux déposés en couches parallèles, souvent même des veines de silex aplaties. On ramasse ces cailloux aux formes bizarres et capricieuses, noirs sous leur chemise blanche, pour paver le lit des pièces d’eau, pour orner les avenues des jardins, ou pour décorer le devant des maisons : c’est souvent le seul luxe du pauvre. Les silex du terrain crétacé ne sont pas non plus étrangers à l’industrie : on les emploie dans les manufactures de verre et de poterie. Cette innovation fut due au hasard. En 1720, un potier du Staffordshire, se rendant à Londres, remarqua que son cheval avait mal aux yeux : il consulta le palefrenier de l’hôtel où il était descendu ; celui-ci plaça un morceau de caillou dans le feu, le fit chauffer à rouge et, après l’avoir jeté dans l’eau, le réduisit en une poudre blanche dont il souffla un peu dans les yeux de l’animal. Ce fut un trait de lumière pour l’industriel : Ashbury (c’était le nom du voyageur) expédia quelques-uns de ces mêmes cailloux à Shelton, où il les fit brûler et pulvériser ; mêlant ensuite cette poudre avec de la terre à pipe, il obtint d’heureux résultats. Le procédé se répandit avec le temps dans les fabriques.

La craie est un des terrains les plus riches en fossiles. Quiconque glane quelque temps dans ce champ des ruines rencontre en grand nombre des coquilles, des madrépores, des crustacés, des poissons d’un ordre plus élevé que ceux des terrains précédens. Les reptiles touchent à l’âge de la décadence. Les grands sauriens des mers ont disparu ; les crocodiles plus ou moins terrestres commencent à diminuer. Ils atteignent pourtant encore de nobles proportions dans le mososaure, qui semble avoir eu trente-cinq pieds de longueur, et dont la queue aidait l’animal à nager. Le ptérodactyle se montre encore ; les plus grands exemplaires connus de ce dragon volant ont été découverts dernièrement dans une fosse de craie à Barham, dans le Kent ; mais c’est ici le terme de sa puissance. La vie des espèces animales est limitée dans le temps comme dans l’espace. Nous en avons donc fini, ou peu s’en faut, non-seulement avec le ptérodactyle, mais avec ces étonnans reptiles du lias et de l’oolithe, qu’on dirait créés dans une nuit de cauchemar par la fantasia de la nature. Écartons pourtant l’idée de prodige à la vue de leurs invraisemblables dépouilles : ces monstres n’étaient point des monstres pour leur époque. De même que dans l’état actuel des choses, les animaux extraordinaires annoncent des contrées excentriques, de même les reptiles des anciens âges étaient adaptés aux conditions d’un monde différent du nôtre. On peut se faire par eux une idée des milieux dans lesquels ils ont vécu.

Les couches de craie sont recouvertes, dans le Kent, par d’énormes entassemens de sable. Quelquefois les pentes d’une montagne ont été dénudées par d’anciens ravages, et vous voyez alors du bas d’une vallée ombreuse et profonde, creusée en entonnoir, se dresser devant vous un mur d’ocre jaune, plus ou moins crevassé, auquel s’accrochent des mûriers sauvages. De ces précipices de sable se détachent de temps en temps de gros blocs solides qui roulent au fond du ravin, et sur lesquels s’asseoient des enfans, des bergers, sans se douter que ces quartiers de roches sont d’anciens arbres pétrifiés, les ruines d’une forêt de silex qui tombent quelquefois au pied d’une forêt vivante. Ces débris sont si abondans, que dans certains endroits on les casse et on les emploie en guise de cailloux à consolider les routes. Quelques-uns de ces arbres pétrifiés ont été autrefois arrachés à la naissance des racines ; ils ont séjourné sous l’eau, car on retrouve des coquilles enserrées dans leur écorce. Quelques branches portent encore la trace du ver qui les a rongées. Ce ver était le teredo, un insecte des contrées chaudes. Nous avons ainsi la preuve que ces branches ont longtemps flotté à la surface de l’eau avant de s’engloutir dans le sable ou dans la vase. Il y a d’autres localités où ces masses arénacées, qui se superposent à la craie, ont été mises à nu par le travail de l’homme. J’ai vu à New-Charlton de véritables carrières de sable qu’on prendrait pour les ruines d’une cité babylonienne ; ces sables se vendent, selon la qualité, 4 et 7 shillings la tonne ; on les utilise dans les poteries ; on en fait des moules d’ancres marines et d’autres instrumens de fonte ; on s’en sert pour lester les navires. De tels dépôts proclament que la surface de la craie, après avoir été consolidée, fut longtemps exposée à l’action érosive des eaux douces. Les monceaux de sable qui la recouvrent sont les lits d’anciennes rivières ou mieux de lacs situés à l’embouchure des grands fleuves qui ont altéré par ce sédiment, riche en débris fossiles, la surface immaculée de la craie, linceul elle-même des anciens êtres marins ; mais pour assister au dénoûment de cette longue époque de la nature, il faut nous transporter sur un nouveau théâtre de faits.

À la surface du Kent et du Sussex s’étend une grande vallée appelée Weald (contrée sauvage et inculte), qui a donné son nom à une province géologique, le Wealden. On rapporte l’origine de cette formation à un grand delta. La manière dont les restes d’animaux terrestres se rencontrent épars dans le Wealden, l’entremêlement de cailloux semblables à ceux que roule et use maintenant le cours de nos rivières, disent assez que l’embouchure d’un grand fleuve, pareille aux bouches du fleuve des Amazones ou du Mississipi, couvrait alors la partie sud-ouest de l’Angleterre ; seulement, quel était le continent par lequel cette grande rivière était alimentée ? « Ici, dit Lyell, je serais tenté de croire à l’ancienne existence de l’Atlantide de Platon. » On se croirait transporté dans le monde des rêves, et pourtant la science moderne, appuyée sur les monumens les plus certains, déclare que, eux aussi, les continens, périssent. Après avoir surgi du fond de la mer, les terres peuvent être usées par l’action des eaux et replongées dans le sein de l’abîme ; mais de nouvelles terres se reforment ensuite de ces ruines. Dans les masses pierreuses du Wealden ont été trouvés les restes d’un nouveau reptile, l’iguanodon. Au printemps de 1822, la femme d’un médecin de Lewes, jolie ville dans le comté de Sussex, se promenait le long des sentiers pittoresques de la forêt de Tilgate, quand elle découvrit dans les roches d’une ancienne carrière un objet qui lui parut de nature à intéresser son mari, le docteur Mantell. Ce géologue distingué reconnut que les fossiles remarqués par sa femme étaient les dents d’un grand animal perdu. « Comme ces dents, raconte-t-il lui-même, se distinguaient de toutes les autres qui étaient auparavant tombées sous ma vue, je fus jaloux de me les procurer : n’avais-je pas là quelque phénomène nouveau, un reptile herbivore ? » Il lui fut donné plus tard d’éclaircir ses doutes. Durant vingt années, des os et des dents d’iguanodon ayant appartenu, d’après ses calculs, à soixante-dix-sept individus passèrent entre les mains du docteur Mantell ; c’était bien un reptile herbivore. L’exhumation de ces géans qui revoient la lumière après tant de milliers de siècles sous le ciel pâli de la Grande-Bretagne donne lieu, dans les carrières, à des scènes intéressantes. En mai 1834, les ouvriers d’une carrière située près de la ville de Shanklin attirèrent l’attention du propriétaire, M. W. Bensted, sur ce qu’ils supposaient être du bois pétrifié. M. Bensted reconnut que ce qu’ils prenaient pour du bois étaient des os fossiles. Comme ces restes cyclopéens étaient épars et enveloppés dans un bloc de pierre très-dure, il fallut plus d’un mois de travail pour les dégager [18]. Cet exemplaire est maintenant au British Muséum.

Je me suis attaché à montrer ce que les événemens généraux de notre planète avaient eu de particulier et de local dans la Grande-Bretagne. Les trois groupes de terrains distribués par grandes bandes au centre et au midi de l’Angleterre, — le nouveau grès rouge, l’oolithe et la craie, — constituent, malgré des traits bien distincts, un ensemble de roches qu’une forme animale frappe d’un cachet d’unité : c’est le reptile. Quelle était la physionomie des îles britanniques sous le règne de ces êtres extraordinaires dont la dynastie va s’éteindre ? Pour répondre à une telle question, il faut chercher à la surface actuelle du globe un endroit qui se rapproche des mêmes conditions de la vie. Les îles britanniques devaient alors ressembler à un groupe de petites îles situées maintenant sous l’équateur, à l’ouest de la côte du Pérou, et qui ont été appelées terres de reptiles à cause du grand nombre de serpens, de lézards et de tortues qui y pullulent. Si, comme il y a lieu de le croire, les climats modernes ne sont que d’anciens états de choses fixés, localisés, cet archipel est le point géographique où la terre, si l’on peut ainsi dire, a le mieux conservé les traits de son adolescence. L’Angleterre, pareille à ces îles chaudes et basses, était alors un bourbier où croissaient des calamités et d’autres plantes de marais, aujourd’hui éteintes. Là, une population de reptiles a vécu ; là, les crocodiles de ce temps, les lézards, les monstrueuses tortues s’enfonçaient dans une jongle humide, une sombre fondrière, près de laquelle les Marais-Pontins seraient une terre de salubrité. Dans ce marécage nauséabond, sain pour eux et favorable au sauvage développement d’une flore aquatique comme à la croissance de certains grands arbres, ces monstres se sont vautrés au soleil : dans ce gîte, ils rugirent leurs féroces amours, ils se firent la guerre ; l’un d’entre eux a traversé les airs peuplés par une multitude d’insectes. Les oiseaux avaient paru sur la terre, et parmi eux le gigantesque dinornis aux ailes courtes, pareil à nos autruches, mais dont la taille dépassait dans certains cas celle du chameau. Tous ces habitans des anciennes îles et des anciennes mers britanniques ont trouvé leur historien, M. Richard Owen [19]. Ce qu’on serait tenté de prendre pour le roman de la nature est en effet une histoire, et une histoire appuyée sur des monumens non moins certains que celles de Tite-Live et de Tacite. La plupart des animaux éteints ont écrit dans les feuillets de pierre leur autobiographie. Mourir sans disparaître, laisser sa forme sur le fond ténébreux de son époque, ce rêve des ambitieux a été réalisé par de rampantes et brutales créatures. Le monde dont elles dessinent les principaux traits a existé ; le soleil et les astres qui nous éclairent l’ont vu ; la mer l’a vu et y a laissé le pli de ses marées ; les entailles de la terre l’ont vu et s’en souviennent. Ce monde va finir, et avec lui les habitans qui l’animaient. Telle est la marche générale de la nature : les familles animales débutent par de faibles commencemens, presque par des essais ; elles s’élèvent dans les âges qui suivent au zénith de leur développement, puis, après avoir tenu quelque temps le sceptre de la création vivante, elles s’effacent, ne laissant après elles sur la terre que d’obscurs représentans de leur ancienne puissance.

La fin du monde que les géologues anglais ont appelé mésozoïque (moyen âge des choses créées) parait avoir été marquée par des ravages. On retrouve, à la surface des masses de craie, les traces d’une époque de dissolution, mais de dissolution lente. L’école anglaise accuse Cuvier d’avoir méconnu l’action des causes infiniment faibles, mais infiniment répétées. Cette puissance une fois négligée, il lui a fallu exagérer le caractère des anciens cataclysmes. Le défaut de ce système est, dit-on, de rapprocher des faits qui ont dû se passer à une grande distance les uns des autres. Au milieu de ces cbangemens à vue, où les anciens mondes ne paraissaient que pour être brisés, et où les êtres organisés ne venaient à la lumière que pour retomber dans l’éternelle nuit, on perdait l’enchaînement des causes qui avaient préparé ces grandes révolutions de la vie. Des études plus minutieuses ont démontré que le moyen âge de la terre ne s’était point terminé par des coups de théâtre. La science britannique aime aujourd’hui à reconnaître que la main du Créateur, c’est le temps. Les années et les années, les siècles et les siècles ont laissé tomber lentement leurs grains de poussière dans les dépôts arénacés, vastes sabliers de la nature qui surplombent en Angleterre la formation de la craie. On avait également cru, dans l’enfance des connaissances géologiques, qu’il y avait eu à la fin de cette période un anéantissement de tous les êtres créés, suivi d’un renouvellement total de la vie. Cette théorie est aujourd’hui fort abandonnée. La nature animale a, il est vrai, subi un changement considérable, et ce sont les caractères de ce changement qu’il nous reste à étudier ; mais s’il est un fait sur lequel les savans de la Grande-Bretagne tombent aujourd’hui d’accord, c’est qu’il n’y a point eu d’une époque à l’autre solution de continuité. Beaucoup d’espèces nouvelles ont, au contraire, vécu à la surface des îles britanniques avec d’autres espèces qui s’éteignaient. Le matin des unes (j’emprunte la métaphore anglaise) s’est rencontré avec le soir des autres. La création ne recommence pas, elle continue. Le tombeau du monde qui finit est le berceau du monde qui va naître.


III

À huit milles de Londres s’élève une montagne appelée Shooter’s-Hill, qui n’a pas le caractère rocheux et sauvage des élévations qu’on rencontre dans le pays de Galles, dans le Devon ou même dans le Derbyshire. La contrée qu’elle domine présente également un heureux contraste avec les régions belles, mais désolées, qui ont été formées par les anciennes mers : il y a entre elles la différence d’un paysage fruste à un paysage moderne. Le sommet de Shooter’s-Hill, occupé par de jolies maisons de campagne surmontées de belvédères, par des parcs, des jardins, une église, commande un océan de verdure, dont les arbres forment les grosses vagues, et qui s’étend sur un espace infini. À droite, dans les plis et les replis de la Tamise, Londres apparaît avec ses monumens comme un rêve de ville. Woolwich, avec ses maisons, ses casernes, ses docks, son arsenal, ses obélisques de brique, se pelotonne au pied de la montagne. À gauche se découvrent des villages, des terres chargées du travail de l’homme et des espérances de l’année, des bois, des commons, vastes bruyères incultes où les pauvres de la paroisse mènent paître quelques moutons, un âne, quelquefois un vieux cheval. Cet horizon de verdure est le vrai type du paysage anglais, an english landscape. Les environs de Shooter’s-Hill ont eu l’honneur d’être décrits par Byron dans son Pèlerinage de Child Harold. Les dépôts tertiaires n’ont plus cette vaste étendue qui distingue les roches de seconde ou surtout de première formation, et qui donnent au paysage un caractère d’uniformité grandiose. Ici la variété des scènes qui se succèdent, l’horizon aux lignes reposées, la verte ceinture des coteaux, tout réjouit les amateurs de la nature classique. Les mœurs des habitans changent en même temps que la physionomie de la contrée ; tandis que sur les anciennes roches nous avons rencontré les traces de la vie pastorale, dans les riches plaines et sur les riantes collines d’une province géologique plus récente s’épanouit la vie agricole. La température même n’est pas moins influencé par l’âge et par la nature du sous-sol que par les degrés du méridien. Les roches primitives opposent à l’écoulement des pluies dans le sein de la terre leur surface dense et impénétrable, tandis que les couches poreuses de sable ou de gravier boivent à longs traits l’eau du ciel ; il en résulte que les premières accroissent par voie d’évaporation l’humidité froide de l’atmosphère. Les travaux souterrains des mines se trouvent aussi remplacés à Shooter’s-Hill et dans les environs par des ouvrages de terre à ciel ouvert : des déchirures artificielles du sol étalent au flanc des coteaux une argile rouge ou jaunâtre, convertie en briques par la main des ouvriers. Tout nous dit que nous avons sous les yeux une nouvelle perspective des choses créées, un nouveau monde.

Du temps de Cuvier, la formation tertiaire ou la renaissance de la vie était considérée comme un chaos de dépôts superficiels qu’on ne pouvait rapporter à des époques distinctes. Un éminent géologue anglais, sir Charles Lyell, se plaçant en face de sir R. Murchison, à l’échelle opposée de l’échelle des âges, a fait luire la lumière dans ces ténèbres. Avant eux, la géologie était un pont qui, pour emprunter l’allégorie d’Addison, enjambait une partie de la grande marée de l’éternité, et dont un nuage épais couvrait la première et la dernière arche. Aujourd’hui le nuage s’est déchiré et a laissé entrevoir le secret de l’antique nature. Par l’étude seule des coquilles, ces médailles frappées à l’effigie des températures successives du globe, sir Charles Lyell a séparé l’époque tertiaire en trois divisions : l’âge éocène ou l’aurore de la création moderne, l’âge miocène ou intermédiaire, et l’âge pliocène ou plus récent que les deux autres.

Cette première formation, l’éocène, est représentée surtout dans les bassins de Londres et du Hampshire, par un groupe de terrains argileux ou sablonneux. Quelques-uns de ces massifs atteignent la hauteur de plus de mille pieds, et attestent ainsi la profondeur des eaux, tour à tour douces ou salées, au sein desquelles ils ont été déposés. On y rencontre des os de crocodile et de tortue, une grande quantité de plantes, de fruits et de graines, des noix de coco, des mimosas, des acacias, des ébéniers, qui annoncent un climat quelque peu semblable à celui des contrées sous-tropicales dans le temps présent. Au nord de l’île de Wight, surnommée par les Anglais la perle de l’Océan, on a retrouvé aussi les restes fossiles de l’anoplothère, du palaeothère, du chœropotame, du dichobune, tous animaux qui annoncent le voisinage des terres. Dans les âges précédens, nous avons vu l’aube des mammifères paraître et disparaître. Au sein de la craie et des autres terrains qui succèdent à l’oolithe, quoiqu’un espace de temps incalculable se fut écoulé, nulle trace de leur existence. Les voilà maintenant qui se remontrent ; encore un peu, ils encombreront le sol de leurs débris. Par le caractère de ces divers habitans, toujours si bien appropriés aux divers milieux dans lesquels ils étaient destinés à vivre, nous pouvons connaître les traits caractéristiques de la surface de l’Angleterre à l’époque où ils florirent. Il y avait alors des mers peu profondes dans lesquelles fourmillaient les humbles formes de la vie animale, des îles couvertes d’anciens bosquets de palmiers, et sur les rivages desquelles les tortues venaient se chauffer au soleil ; des embouchures de fleuves, vastes bassins d’eau douce ou saumâtre dans lesquels le flux se faisait sentir, et qui devaient abonder en requins ; des rivières où pullulaient les crocodiles ; des bois qui servaient d’abri à de nombreux quadrupèdes et à des serpens de la taille du boa constrictor ; des lacs d’eau douce qui recevaient dans leurs tranquilles abîmes les dépouilles de nombreux testacés, et que le progrès des temps convertit plus tard en rivières courantes. Le trait caractéristique de cette troisième formation, c’est l’accroissement des terres. Tandis que les roches des âges précédens ont été déposées dans des mers ouvertes, nous avons ici des couches d’origine lacustre, souvent même des lits d’eau douce qui alternent avec les sédimens marins. Le groupe des anciennes îles s’était réuni, et cette réunion avait engendré de petits continens, avec des lacs, des baies, peut-être même des mers intérieures. Par l’étude des terrains et des fossiles, la science ne ressuscite pas seulement les animaux : elle reconstruit le théâtre sur lequel se sont agitées ces grandes existences ; mais dans la réapparition du monde éocène, un fait mérite surtout qu’on s’y arrête. Du bassin britannique, vaste embouchure d’un ancien fleuve dont le continent s’est perdu, apercevez-vous sur la carte géologique de l’Europe un autre bassin qui, séparé par un bras de mer, recevait les débordemens d’une chaîne de lacs emprisonnés dans les montagnes de ce qui était alors la Gaule. Un jour, le premier de ces bassins sera Londres, le second sera Paris. Les deux grandes villes des deux grands peuples modernes, rivaux dans l’industrie comme dans la guerre, se sont touchées de loin, sous l’action identique des causes naturelles, comme Romulus et Rémus sous les flancs de la louve. Londres et Paris sont aujourd’hui construits sur deux bassins du même âge ; on y retrouve les mêmes coquilles, le caractère futur des deux capitales est même indiqué par la nature de leur berceau. Dans le bassin de Paris s’étaient formées des masses importantes de calcaire grossier et de gypse qui ont été mises à contribution pour bâtir les monumens, les maisons, les quais, tandis que le bassin de Londres, riche surtout en argile, fournit peu de matériaux à l’architecture. Vous aurez ainsi d’un côté une ville de pierre ou de plâtre, de l’autre une ville de brique.

Le milieu de la formation tertiaire ou le miocène est peu représenté en Angleterre, si même il existe : les géologues anglais ont comblé cette lacune par les emprunts qu’ils ont faits aux deux hémisphères. On peut voir au British Muséum le modèle d’un énorme squelette de dinothérium et de mastodonte ; mais le cercle d’études que nous nous sommes tracé veut que nous nous renfermions dans l’histoire des faits qui se sont accomplis sur le sol des îles britanniques. Durant cette époque de transition (le miocène), le feuillet du livre de la vie avait été retourné par le souffle du temps. De nouvelles créatures avaient vu le jour. Les anciens lacs convertis en rivières abreuvaient de nombreux mammifères. Leur règne est enfin arrivé. L’ère des quadrupèdes a suivi, comme celle des reptiles, une marche d’accroissement. D’abord ils déposent sur le sol britannique leur carte de visite, selon l’expression d’un géologue anglais ; un peu plus loin, on perd leurs traces, mais ils se remontrent, et alors la terre est à eux. Nous avons vu qu’une espèce animale avait imprimé sa forme à chaque époque : l’âge du pliocène fut l’âge des éléphans. Aujourd’hui on ne trouve d’éléphans en Angleterre que dans le jardin zoologique de Regent’s Park ; mais autrefois ces masses vivantes erraient par troupeaux. De gigantesques éléphans, ayant deux fois le volume des plus gros individus qui existent maintenant à Ceylan et en Afrique, ont traversé les forêts britanniques, ont nagé dans les rivières et les lacs, ont frotté leurs défenses aux arbres fossiles qu’on retrouve dans cette contrée. Si nous en jugeons par l’abondance de leurs débris, l’existence de ces grands animaux fut longue, et leur nombre prodigieux. Sur la côte nord du comté de Norfolk, les pêcheurs, en draguant des huîtres, rapportèrent sur le rivage, dans l’espace de treize années (1820 à 1833), deux mille dents molaires d’éléphans, sans compter un grand nombre de défenses et des fragmens de squelettes. On a calculé que ces débris ne devaient point avoir appartenu à moins de cinq mille mammouths d’origine britannique. Si l’on considère avec quelle lenteur ces animaux se reproduisent, de telles carrières d’ivoire, comme on les a appelées, font supposer que des milliers de siècles ont vu naître et mourir ces générations de colosses. Les mêmes lacs et les mêmes rivières étaient occupés en même temps par des hippopotames aussi massifs et pourvus de défenses aussi formidables que ceux qui habitent maintenant les solitudes africaines. À côté d’eux, le rhinocéros à deux cornes se frayait un chemin à travers les sombres bois, ou se vautrait royalement dans les marais sous un toit de verdure. Trois espèces de bœufs sauvages, dont l’un était tout velu et portait une crinière, bondissaient dans l’étendue des plaines. Des cerfs gigantesques, relativement aux espèces vivantes, étaient les compagnons des aurochs et des bisons, et ont dû leur disputer les riches pâturages de cette ancienne terre, sur laquelle ils ont laissé tomber d’année en année leurs bois formidables. Dans les herbes des mêmes savanes vivaient le renne, le chevreuil, un cheval sauvage de petite taille, l’âne, le sanglier et la chèvre. Les animaux à mamelles remplaçaient les reptiles de l’âge précédent, comme sur les mers les baleines, les phoques avaient succédé aux ichtyosaures, comme dans les airs les oiseaux et les chauves-souris avaient détrôné les dragons volans. Cette époque de la nature avait néanmoins ses tyrans : un tigre aussi grand que les plus grands tigres du Bengale guettait sa proie dans les jongles britanniques. Un autre animal de la race féline, le machairodus, se faisait remarquer par ses canines aiguisées en pointe de sabre : c’était probablement le plus féroce et le plus destructeur des carnassiers. Des bandes d’hyènes plus grandes que les hyènes du sud de l’Afrique rongeaient les os déjà rongés par de plus nobles animaux de proie, le léopard, le lynx. Un ours terrible, surpassant en taille l’ours féroce des Montagnes-Rocheuses, avait établi son repaire dans les cavernes. Deux castors, dont un gigantesque, bâtissaient à la surface des eaux les premières maisons et les premières villes. Enfin le singe lui-même, homme sauvage de ces sauvages contrées, le singe était né.

Il est intéressant de visiter en Angleterre les cavernes où dorment les débris de cette faune si riche. Près de Torquay, charmante ville du Devonshire, bâtie dans une crique exposée au soleil et abritée des vents par une chaîne de montagnes qui l’entourent de toutes parts, excepté du côté du sud, où elle s’ouvre sur la mer, se creuse dans les masses de calcaire un abîme ou une fissure appelée le trou du Kent, Kent’s hole. Cette caverne, comme la plupart des autres cavernes à ossemens, celle de Kirkdale par exemple, dans le comté d’York, a été sous l’eau, d’où, après un temps plus ou moins long, elle a été soulevée à l’air libre. La bouche de ces cavernes est restée fermée jusqu’au moment où le hasard les a fait découvrir. Dans le trou du Kent, l’abîme principal a six cents pieds de longueur, et il y a plusieurs crevasses d’une étendue moins grande qui se ramifient dans l’épaisseur ténébreuse des roches. Un lit de dur stalagmite, formé très anciennement par l’eau, qui suintait du toit goutte à goutte, et recouvert d’une mince couche de terre, tapisse le sol de la caverne, qui est une argile sablonneuse et rougeâtre. Là on a déterré une masse d’ossemens fossiles appartenant aux espèces éteintes d’ours, de tigres, de lions et d’hyènes. Une telle réunion de débris a donné lieu à diverses conjectures. On croit généralement que ces sombres demeures ont servi de charnier aux animaux de proie, et que ces ossemens de chevaux, de cerfs, de lièvres, sont les restes de leurs funèbres repas. D’autres naturalistes se sont demandé si dans certains cas un instinct touchant ne poussait pas les animaux malades ou cassés de vieillesse à rechercher de tels endroits profonds, comme des sépulcres de famille, dans lesquels ils venaient mêler leurs dépouilles aux dépouilles de leurs ancêtres. Il se peut encore que ces os aient été engouffrés pêle-mêle dans les trous des montagnes par d’anciennes inondations. Quoi qu’il en soit, les restes découverts dans ces cimetières, au milieu de l’éternelle nuit, montrent que tous les principaux mammifères qui existent maintenant à la surface du globe existaient déjà vers les derniers temps de l’âge pliocène : un seul n’a pas été retrouvé jusqu’ici, l’homme [20].

Tous ces animaux et d’autres encore ont vécu en Angleterre ; ils n’y sont plus. Quelles sont maintenant les causes qui les ont extirpés ? Les géologues avaient d’abord cru que ces espèces anciennes avaient été détruites par une catastrophe universelle et soudaine, à laquelle pas un seul d’entre eux n’aurait échappé. C’était l’opinion de Cuvier. L’école anglaise démontre aujourd’hui que l’extinction de ces grandes créatures a été au contraire lente, successive et déterminée par l’action de causes locales. Une de ces causes a été l’abaissement graduel de la température. Nous avons vu qu’au commencement de la période tertiaire, durant l’âge du vieil éocène, le climat des îles britanniques, avec ses palmiers, ses cocotiers, ses acacias, ressemblait à celui qu’on rencontre aujourd’hui dans les contrées favorisées par le soleil. Cette flore primitive avait été remplacée par la flore du miocène, dans laquelle on retrouve encore les indices d’un climat chaud, mais moins tropical que celui de la division précédente. Enfin les dépôts de la formation pliocène, qui viennent immédiatement à la suite, contiennent des débris qui annoncent que la température s’avançait vers les conditions actuelles de la Grande-Bretagne, si même elle ne les avait point atteintes. Des peupliers, des saules, des châtaigniers, des ormes, des sycomores et autres arbres communs vivaient déjà dans les lieux où ils florissent encore maintenant. Après avoir parcouru dans la suite des âges l’Afrique, l’Australie, l’Amérique du Sud, le botaniste, à la fin de son voyage à travers le sous-sol de l’Angleterre, se retrouve comme en pays de connaissance. Sir Charles Lyell a serré les faits de plus près pour arriver à une démonstration décisive de l’échelle décroissante des températures : il s’est adressé aux coquilles, qui servent encore aujourd’hui à marquer le degré thermométrique des mers, dans lesquelles vivent les mollusques, habitans de ces coquilles. Une telle étude l’a mis à même de tracer trois zones de température qui correspondent à trois intervalles de temps. Ces altérations de climat, causes déterminantes des révolutions de la vie, ont été produites à leur tour par des variations survenues dans la structure des îles britanniques, dans le niveau relatif de la terre et de la mer, dans les principaux traits géographiques des autres contrées de la vieille Europe ; en vertu de l’admirable équilibre des lois naturelles, rien ne change que tout ne change. De refroidissement en refroidissement, nous arrivons ainsi à ce que les géologues anglais ont appelé l’époque glaciale ou l’hiver de la grande année.

Quiconque parcourt avec attention la surface actuelle de l’Angleterre remarque dans certains endroits des traces d’anciens ravages. Des montagnes présentent d’un côté la roche nue, et de l’autre une pente douce, joyeuse, verdoyante. Ces accidens affectent le paysage de formes plus ou moins abruptes, de traits hardis et frappans. Des portions considérables de terres sèches ont été autrefois recouvertes d’une argile bleuâtre qu’elles gardent encore ; beaucoup de fragmens de roches, arrachés à la vieille terre du Cumbriand, à la chaîne pennine, aux moraines du nord de l’Angleterre et aux montagnes de craie, se montrent çà et là brisés, dévastés, usés par l’action des eaux. Ces blocs erratiques ont été visiblement détachés de la roche-mère par une action violente, et transportés souvent pêle-mêle à des distances considérables. Ils ont roulé non-seulement à travers les plaines, mais au-dessus de la tête des montagnes qui se rencontrent dans l’intervalle. Quelques-uns d’entre eux se présentent aujourd’hui à cent trente milles de leurs roches originaires. Il y a même sur la côte est de l’Angleterre des débris qui ne se rapportent à aucune des roches de la Grande-Bretagne, et qu’on suppose avoir été transportées de la Norvège. Comment ces masses ont-elles été enlevées de leur gisement primitif ? Ce ne peut être que par l’action des eaux, aidées par la force des glaciers sur la terre et par celle des bancs de glace (ice-bergs) sur la mer. On connaît aujourd’hui en Suisse et dans d’autres pays la marche des glaciers, ces montagnes d’eau solide qui, emplissant quelquefois toute une vallée, poussent leur masse dans d’autres vallées plus basses. Le glacier se meut comme les rivières, en suivant un cours déterminé, quoique l’œil ne le voie point remuer : c’est en quelque sorte le mouvement dans l’immobilité ; mais de jour en jour, d’année en année, la force secrète et silencieuse qui l’anime devient sensible. La masse s’avance, et en s’avançant elle use, elle broie les rochers : on a retrouvé la trace de ces profondes égratignures jusque sur les flancs escarpés du Snowdon et d’autres grandes montagnes. Des radeaux de glace ont, de leur côté, voituré les blocs détachés des anciennes roches. La direction d’où viennent ces blocs errans, la ligne des dénudations, le mouvement des rides d’argile ou de gravier qui courent du nord et du nord-ouest vers le sud, tout annonce qu’un mélange d’eau et de glace, se mouvant du nord au midi, a passé là. Par quelles circonstances fut produit ce courant ? La plupart des géologues anglais l’attribuent à un soulèvement de nouvelles terres vers le nord de l’Europe. C’était en effet une mer glaciale, un froid océan. La surface géographique de l’Angleterre subit alors des changemens formidables. Les îles britanniques furent en partie submergées ; les plaines et un grand nombre de plateaux élevés disparurent sous les flots, d’une mer sous-arctique ; des forêts entières furent ensevelies. Il n’y avait plus que les hauteurs de la Silurie et d’autres contrées montagneuses de la Grande-Bretagne qui tinssent la tête hors de l’eau, formant ainsi un archipel d’îles hyperboréennes. Une température sévère s’étendait non-seulement sur ce groupe d’îles, mais sur une vaste partie de l’hémisphère nord. Dans les couches d’argile mêlées de fragmens de roches qu’a laissées en se retirant cet océan ravageur, on retrouve des coquilles boréales qui annoncent un ancien climat boréal. Hugh Miller passa en 1850 quelques journées d’automne à examiner ces couches, élevées maintenant de 230 pieds au-dessus du niveau de la mer. Il y recueillit un nombre considérable de coquilles dont les mollusques ne vivent plus aujourd’hui près des côtes de l’Angleterre ni de l’Ecosse, mais qui continuent à se développer dans les hautes températures du Nord, comme près des côtes de l’Islande et du Spitzberg. Ces colonies de testacés ont crû autrefois et se sont multipliées dans les mers britanniques ; les individus sont nés et sont morts là ; l’abondance de leurs dépouilles ne peut avoir été que le lent ouvrage des âges : de telles médailles démontrent donc assez combien fut longue la durée de cet hiver géologique. Le déluge d’eau, de neige et de glace qui submergea une partie de l’Angleterre ne fut pas un déluge de quarante jours : ce fut une époque.

Durant cette époque glaciale, qu’étaient devenus les grands mammifères britanniques ? Les uns avaient péri ; les autres, mais en petit nombre, avaient survécu. Les animaux éteints n’ont d’ailleurs pas disparu violemment et à la fois : ces titans de la nature n’ont pas été accablés par de grands coups de foudre ni tous noyés dans le sein des eaux. En liant le passage de l’ancien monde au monde moderne par des changemens survenus dans les lois météorologiques du climat, les géologues anglais se sont attaché à démentir par des faits cette idée dominante de Cuvier, qu’entre ces deux âges de la nature « le fil des inductions était brisé. » Ils ont comblé par de sévères études, et en rétablissant le lien de la vie, cet abîme de ruines et de ténèbres que le célèbre naturaliste déclarait infranchissable. Que dis-je ? Pour l’école de Lyell, aujourd’hui dominante dans la Grande-Bretagne, il n’y a plus ni monde anté-diluvien ni monde post-diluvien : il n’y a qu’une action continue des causes naturelles qui renouvellent peu à peu en détruisant. Les changemens de la vie avant, durant et après l’époque glaciale ont été graduels et non soudains, de sorte que l’on ne peut établir de ligne de démarcation entre l’existence des créatures qui ont peuplé alors la mer ou la terre. Ce qu’on avait pris d’abord pour un abîme n’est pas même une limite. Les grands éléphans de la fin du pliocène ont erré durant des siècles sous les arbres aujourd’hui communs en Angleterre, le sapin d’Ecosse, le bouleau, le pin de Norvège. D’après nos idées actuelles sur les mœurs et sur la distribution locale de ces gros animaux, il est difficile de comprendre une telle association de faits ; mais les naturalistes ont reconnu que l’éléphant britannique, le grand hippopotame [hippopotamus major), le rhinocéros et les autres colosses éteints avaient appartenu à des familles différentes de l’éléphant, de l’hippopotame et du rhinocéros vivans, qui habitent aujourd’hui près des fleuves exempts de glace et dans des contrées où la température se maintient à peu près la même durant toute l’année. Or tel n’était déjà plus le climat de l’Angleterre, même avant l’époque du grand refroidissement. Plus tard, ces animaux disparurent lentement et à mesure que les conditions nécessaires à leur existence se retiraient. Tout pourtant annonce qu’ils ont résisté, durant une certaine période, à l’invasion croissante d’une température sévère ; les mammouths, revêtus de poils longs et chauds, le tigre, le singe lui-même, se soutinrent quelque temps ; mais le froid augmentant toujours avec l’océan de glace qui montait comme une ceinture autour des côtes rétrécies, inondées, la force des choses décréta l’extermination de ces créatures étrangères désormais à leur propre climat. Encore les animaux de l’ancien monde n’ont-ils point tous péri : les espèces locales qui s’éteignirent furent celles dont l’organisation ne put s’accommoder aux changemens de climats ; les autres, plus flexibles, réussirent à vivre moyennant quelques concessions de formes. Plusieurs de ces derniers, dont l’existence avait précédé l’homme de quelques milliers de siècles, furent plus tard détruits par l’homme. Un grand ours qui ravageait et inquiétait les hauteurs de l’Ecosse fut exterminé sur ces montagnes depuis les temps historiques. On connaît la date à laquelle furent tués en Angleterre, en Ecosse et en Irlande le dernier loup et le dernier sanglier. Ainsi deux causes ont concouru à l’extirpation des sauvages habitans de l’ancien sol britannique : l’une, contemporaine, l’abaissement de la température ; l’autre, postérieure, l’avènement de l’homme. Il est intéressant de remarquer que les animaux aujourd’hui rayés, en Angleterre, du livre de la zoologie locale sont les animaux dangereux ou inutiles, tous ceux, en un mot, que leurs mœurs semblaient vouer à la vie sauvage. Les espèces utiles, le bœuf, le cheval, l’âne, la chèvre, se sont au contraire conservées en passant sous la main de l’économie domestique. La plupart des anciens êtres organisés qui manquent maintenant dans les îles britanniques sont donc ceux qui n’ont pu résister au froid ou ceux qui ont voulu résister à l’homme.

Quand on se promène à une certaine distance des côtes actuelles de l’Angleterre, de l’Ecosse et de l’Irlande, il est difficile de ne point remarquer une terrasse plate d’une largeur inégale qui s’adosse à un escarpement plus ou moins redoutable. Sur cette terrasse, beaucoup de villes qui servent maintenant de ports de mer au royaume-uni ont été construites. Aucun géologue ne doute qu’une belle plateforme, au pied de laquelle s’étend un manteau de terre végétale, sable ou gravier, parsemé de coquilles marines, n’ait été, à une certaine époque, la ligne des côtes contre laquelle les flots de l’Océan sont venus se briser par les grosses marées. À cette époque, la mer s’élevait de vingt à trente pieds le long des rivages plus haut qu’elle ne s’élève maintenant, ou bien la terre était de vingt à trente pieds plus basse. Dans certains endroits, cette terrasse s’avance en hardis promontoires ; dans d’autres, elle recule en une baie pittoresque, où l’on découvre des enfoncemens, des cavernes creusées souvent à une profondeur considérable par la vague. Relativement à l’histoire du genre humain, cette ligne de côtes doit être très ancienne, quoique géologiquement récente ; son origine remonte au-delà de toute tradition écrite. Le mur d’Antonin, bâti par les Romains pour les protéger contre les Calédoniens du nord, se trouve calculé, dans la pensée des architectes d’alors, non par rapport à l’ancienne ligne, mais par rapport à la nouvelle ceinture de côtes qui existe maintenant. Nous pouvons donc conclure que dès l’an 140 (l’année où, suivant les antiquaires, la plus grande partie de ce mur fut construite), la zone des anciens rivages avait atteint l’élévation actuelle au-dessus du niveau de la mer. Et pourtant, en arrière et au-dessus de ce rempart, on trouve une autre barrière d’une date beaucoup plus reculée, une seconde terrasse contre laquelle a mugi la mer dans un temps où la première n’existait pas. Nous avons là sous les yeux, étape par étape, l’histoire de la retraite lente et successive des eaux. Si longtemps que la mer ait pesé contre la première ligne des côtes, elle a dû peser durant une période encore plus considérable contre la seconde, si l’on en juge par l’état présent de cet antique rempart et par la profondeur plus grande des cavernes. Eh bien ! ce n’est pas tout, des couches de coquilles marines s’entassent au-dessus de cette dernière terrasse, et parmi elles il en est qui ne vivent plus le long des côtes de l’Angleterre. Ces dépôts sont ou contemporains de l’époque glaciale ou postérieurs. Sur ce nouveau théâtre de faits, nous découvrons donc la trace de ce qui s’est passé depuis le bouleversement des climats. Tout indique ici une époque, ou mieux une succession d’époques durant lesquelles la Grande-Bretagne, en partie noyée dans un déluge de glace, reparut et recouvra par degrés une température plus douce, quoique non égale à celle des anciens âges. À mesure que la terre immergée se relève, nous ne retrouvons presque plus les formes de la vie analogues à celles des contrées tropicales. C’est alors l’élan irlandais, irish elk, célèbre par l’envergure de ses cornes palmées, bois vivant qui courait dans l’épaisseur des grands bois ; c’est le cheval ; ce sont les souches de nos animaux domestiques qui reposent le plus souvent dans le lit, aujourd’hui desséché, des anciens lacs d’eau douce. Au moment où l’homme va naître, où il est peut-être déjà né sur quelque plateau de l’Asie centrale, la nature vivante laisse tomber dans les îles britanniques ces formes gigantesques et terribles de l’ancien monde. De nouvelles espèces de plantes ou d’animaux viennent successivement remplacer les vides laissés par la destruction de l’ancienne flore et de la faune aux traits désormais exotiques. Il est naturel de se demander où cette création d’espèces végétales et animales s’est arrêtée ; la science anglaise répond : nulle part. Parmi l’assemblage de choses qui croissent, vivent, meurent et se reproduisent à la surface actuelle de la Grande-Bretagne, les unes ont précédé l’époque glaciale, d’autres sont nées durant cette longue inondation partielle ; d’autres enfin ont commencé avec l’élévation croissante des terres, qui sortaient rajeunies, du sein de l’abîme.

Ces grands changemens ne sont pas les derniers qu’ait subis la figure géographique de l’Angleterre, de l’Ecosse et de l’Irlande. Depuis les temps plus ou moins historiques, des lacs se sont comblés ou ont diminué d’étendue par le fait seul des sédimens que déposent les eaux et par les débris de coquilles dont leur lit se remplit en s’élevant. Tous les puissans fleuves de la Grande-Bretagne ont formé le long de leurs rives, mais surtout à leur embouchure, des terres nouvelles, où croissent les meilleurs pâturages, où broutent les bêtes à cornes, et qui nourrissent pendant plusieurs années des moissons de blé successives sans s’appauvrir. Un autre genre de dépôt est en voie de progrès sur les côtes des îles britanniques : il consiste en sable et en cailloux que jette la mer, qui interrompent la navigation, forment des chaînes de dunes, et ensevelissent des églises, des maisons. Dans certains endroits, ce sable est composé d’une poussière humide de coquilles et de madrépores, qui se consolide en pierres, et la pierre ainsi formée est si compacte qu’on s’en sert pour l’architecture. Au sud, près de Helston, les terribles vagues qui roulent dans la Baie de Mount (Mount’s-Bay) ont élevé une haute montagne de sable qui bloque Loo Harbour (port de Loo), comme on l’appelle encore par tradition, quoique l’ancien port ait disparu, et soit maintenant remplacé par un lac d’eau douce, situé à l’intérieur des terres. De temps en temps, ce lac s’enfle et monte si haut qu’on est contraint de le décharger en ouvrant une tranchée à travers la barrière de sable. Il n’y a pas jusqu’aux plus durs rochers, ces symboles classiques de la force de résistance, dont la vague n’use et ne mine de jour en jour, sur certaines côtes, l’effrayante citadelle ; à la longue ces masses immobiles s’ébranlent, montrant aux yeux par de vastes débris qu’il n’y a d’éternel dans le monde que le changement. Suivant Lyell, la Grande-Bretagne doit s’attendre à subir dans l’avenir des âges d’autres transformations matérielles que celles dont nous avons indiqué la trace. Il ne croit pas, avec Cuvier, que la marche de la nature soit arrêtée. Les mêmes lois qui ont successivement modifié l’économie des climats et la physionomie des contrées où fleurit maintenant la civilisation agissent encore à la surface du globe, et doivent produire en un temps donné les mêmes conséquences. Tout ce qui s’est passé avant et durant les âges historiques se passe maintenant autour de nous : les pierres n’ont pas cessé de naître ni de se durcir ; les mers avancent sur certains points et reculent sur d’autres ; de sourdes actions volcaniques élèvent le niveau des terres, qui s’abaissent sur d’autres points ; la faculté de faire des fossiles n’est point elle-même, comme on l’avait supposé, une faculté perdue ; ce qui vit, aussi bien que ce qui a vécu, tend à laisser une trace. Seulement comme il faut à la nature des milliards de milliards de siècles pour accomplir ses grandes œuvres, la plupart de ces changemens à marche lente défient nos courts moyens d’observation. Pour juger du mouvement, il faudrait d’ailleurs prendre son point d’appui dans l’immobilité ; or ce point d’appui n’existe pas : l’homme change avec tout ce qui change. La création se continue : le brin de bruyère qui se dessèche et tombe à la fin de l’année dans les marais, le grain de sable qu’apporte le vent ou la vague, la goutte d’eau qui se détache de la roche, l’obscur travail du zoophyte qui naît et meurt au fond des mers [21], les générations de mollusques dont la maison ou le tombeau accroît la masse sédimentaire des océans, des fleuves ou des lacs, tout renouvelle, tout modifie la face éternelle de l’univers.

Nous avons vu le groupe des îles britanniques surgir en quelque sorte pièce à pièce du sein des mers, qui les ont successivement couvertes, déposées et soulevées. Vienne maintenant l’homme, le théâtre de sa puissance future est construit. Il se taillera des maisons, des palais, des édifices, dans le sépulcre des mondes éteints ; il pavera les rues des villes avec le lit des anciennes mers ; il couvrira ses habitations avec la boue durcie des premières eaux qui aient refroidi l’écorce granitique du globe. La distribution souterraine des métaux deviendra le germe des industries locales. Il est dans la nature des forces manufacturières de se porter sur les points du territoire où abonde la matière première, et où elle se présente avec des qualités supérieures. Les excellens produits géologiques font les excellens ouvriers. De là les incomparables fabriques de Sheffield, de Manchester, où le fer prend toutes les formes et engendre pour ainsi dire les organes, les muscles de la richesse sociale. Les antiques forêts, converties en masses inépuisables de charbon minéral, serviront à alimenter le troupeau des machines. Avec elles, l’homme fera le mouvement, il fera la vie ; sous sa main, il rassemblera les animaux échappés aux ruines des mondes engloutis ; par le croisement et la culture, il créera des espèces nouvelles avec les espèces anciennes ; il enrichira la flore indigène d’arbres et déplantes exotiques ; il fertilisera les terres arables en y semant la poussière blanche de la vie, le fumier végétal et animal des mers supprimées. La forme insulaire ne sera point elle-même étrangère à la civilisation de la Grande-Bretagne. Ces îles inviolées laissent flotter au loin la ceinture mouvante de leurs vaisseaux, qu’elles relient aux côtes dans les momens d’alarme. L’Angleterre n’a point besoin de forteresses : sa citadelle, c’est la mer. Les phénomènes géologiques ont dessiné les limites naturelles des états, et ces limites ont exercé une influence sur le développement du caractère national. Il est à observer que les races humaines répandues sur des espaces vagues n’ont jamais atteint qu’un degré peu avancé de l’état social ; celles au contraire qu’une ceinture de mer a forcées de se resserrer, de se grouper, de s’établir sur un territoire restreint, ont fondé de bonne heure des villes, ont contraint la terre à les nourrir, arraché à la nature les ressources que semblait leur refuser le cadre étroit des bornes géographiques. — Nous sommes maintenant préparés à étudier les mœurs de l’Angleterre. Dans la mythologie antique, Saturne était le père des dieux ; au point de vue de l’économie politique et de la physiologie actuelle de l’histoire, le territoire est le père des facultés humaines.


  1. Les trésors minéralogiques de cette contrée surpassent en quantité et en qualité ceux de tout autre état du vieux continent : ils égalent les quatre neuvièmes de la production de toute l’Europe, et représentent une valeur annuelle de 28,000,000 de liv. st.
  2. La société ou pour mieux dire la commission officielle qui porte le titre de Geological Survey of the United Kingdom a dessiné une carte monumentale qui embrasse tout le pays de Galles et une partie de l’Angleterre.
  3. Ainsi appelée parce qu’elle avait été formée par sir Robert Cotton, de Conningham, durant les règnes d’Elisabeth et de Jacques Ier.
  4. Signalons pourtant l’ouverture toute récente de la nouvelle salle de lecture, new reading room, véritable palais élevé à l’étude.
  5. Ce squelette humain fut trouvé à la Guadeloupe, enveloppé dans une roche de calcaire solide. La roche et le squelette sont d’origine récente. On a calculé que cet homme fossile (sans doute un Caraïbe) pouvait avoir vécu vers le temps où Christophe Colomb se préparait à franchir l’Atlantique.
  6. Je signalerai seulement quelques-unes de ces publications importantes : Memoirs of the Geological Survey of the United Kingdom, 1849-55 ; — British organic Remains ; — Records of the school of mines and of science applied to the Arts.
  7. Siluria, the history of the oldest rocks, London 1884.
  8. Si étranges que soient ces premières formes de la vie, elles étonnent par un caractère de beauté. Combien les lignes en sont admirables et pour ainsi dire tracées de main de maître ! Que les ornemens en sont délicats ! Cette perfection de travail chez les plus anciens êtres vivans a souvent donné lieu à une confusion de mots. Par développement des organismes, il ne faut pas entendre une amélioration dans le dessin des créatures : les premières étaient admirablement conformées dans leur genre ; mais d’époque en époque des formes nouvelles s’ajoutent aux formes anciennes : là est le progrès.
  9. Il y a ceci de remarquable : William Smith, l’historien du système oolithique, était né en Angleterre sur la terre typique de l’oolithe ; sir R. Murchison, l’auteur de Siluria, a reçu le jour au nord de l’Ecosse, parmi les plus anciennes roches fossilifères ; Hugh Miller, lui, avait erré tout enfant sur le vieux grès rouge. Le berceau de ces trois géologues a pour ainsi dire fixé le choix de leurs études. Aux facultés du géologue, Hugh Miller associait les instincts de l’artiste. On peut seulement lui reprocher des tendances mystiques. Sa fin a été tragique : il s’est suicidé dans un instant de délire.
  10. On en a découvert en Ecosse, dans le vieux grès rouge, jusqu’à soixante-cinq espèces.
  11. Près de là s’exploite une fameuse mine de plomb connue sous le nom de la mine d’Odin. Le groupe de terrains qui se rattachent à la formation primaire se distinguent en Angleterre et en Ecosse par la richesse métallique. C’est, à ce point de vue du moins, l’âge d’or de la nature.
  12. Le ciseau des artistes taille aujourd’hui des vases, des colonnes et d’autres ornemens d’architecture dans des anciens bancs de coraux connus sous le nom de Devonshire marbles.
  13. J’ai revu ces mêmes fougères, mais humbles et presque rampantes, croître avec une sorte de prédilection sur les flancs des roches carbonifères : on eût dit qu’elles se souvenaient de leur berceau. Les Anglais sont très amateurs de cette plante, et la cultivent comme un objet d’art.
  14. On peut voir dans les lies géologiques du Palais de Cristal ces animaux reconstitués par l’art : le dicynodon armé de deux défenses, le labyrinthodon et le cheirotherium. M. Hawkins a pris sur sa responsabilité d’ajouter une trompe aux caractères connus de la tête du dicynodon et du labyrinthodon, dont quelques os ont été retrouvés dans le Cheschire et près de Liverpool.
  15. Il faut voir au British Muséum le magnifique exemplaire de l’ichtyosaure platyodon découvert presque entier à Lyme-Regis. Sous cette tablette de pierre illustrée par le colossal fossile sont les ruines d’un autre ichtyosaure plus énorme encore. Un spécimen aussi curieux est l’empreinte d’une nageoire postérieure recouverte de son tégument.
  16. On a trouvé dans les côtes d’un ichtyosaure des fragmens d’os qui ont appartenu à un plésiosaure.
  17. Ainsi nommées parce qu’elles s’effritent sous les doigts en grains qui ressemblent à des œufs de poisson, (grec).
  18. De même que dans l’état présent des choses, les plus grands mammifères appartiennent aux familles herbivores ; ainsi l’iguanodon, ce reptile qui se nourrissait de végétaux, est le plus grand des reptiles de l’ancien monde.
  19. History of British fossil Reptiles, by Richard Owen. — Comme Geoffroy Saint-Hilaire en France, le géologue anglais professe que les animaux d’un âge plus reculé sont les embryons des êtres qui leur succèdent sur l’échelle des temps et des terrains ; ils se sont arrêtés aux conditions de la vie que traversent aujourd’hui dans le ventre de leur mère les représentans des espèces éteintes.
  20. On a bien découvert des restes humains mêlés à des débris de poterie dans la caverne du Kent’s hole ; mais les géologues considèrent ces restes comme d’une origine postérieure à celle des ossemens fossiles.
  21. Ces petits architectes sous-marins construisent dans les océans tranquilles des récifs contre lesquels peuvent échouer les navires, des îles, peut-être même le germe de continens futurs.