L’Avenir de la puissance anglaise/03

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L’Avenir de la puissance anglaise
Revue des Deux Mondes3e période, tome 70 (p. 319-348).

III. LES COLONIES D’AFRIQUE ET D’AMÉRIQUE. [1]


I

Les îles de l’Océan-Pacifique ne sont pas le seul terrain où l’autorité de la couronne britannique se soit heurtée à l’ingérence inattendue, aux manœuvres artificieuses et à l’orgueilleuse obstination de l’Allemagne. Les côtes orientale et occidentale de l’Afrique ont offert le spectacle de la même compétition et des mêmes conflits. L’histoire des établissemens allemands sur la côte de Guinée, sur la côte d’Or et aux îles Camerons, telle qu’elle découle des documens diplomatiques communiqués aux parlemens de Londres et de Berlin est une perpétuelle comédie où l’Angleterre joue le rôle de Cassandre et l’Allemagne celui de Scapin.

Les établissemens anglais aux bouches du Niger, aux environs de Sierra-Leone et de Lagos et à la côte d’Or, embrassent une étendue de plus de 300 lieues de côtes et se composent uniquement de comptoirs où fréquentent des trafiquans de tout pays. Nulle part, l’Angleterre n’avait essayé d’étendre son autorité à l’intérieur des terres, même où de majestueux cours d’eau lui offraient toute facilité pour le faire. De rapides croiseurs parcouraient les côtes, écrasant sous les obus les villages dont les habitans avaient attaqué quelque peuplade protégée par l’Angleterre ou se refusaient à payer les droits d’entrée et de sortie établis au profit de cette puissance ; et ils s’éloignaient ensuite, laissant au cœur des populations d’amers ressentimens. Cependant quelques chefs, dans l’espérance d’obtenir la protection de l’Angleterre et une petite part de ces subventions qu’elle distribuait d’une main peu libérale, sollicitaient l’annexion de leurs états aux possessions anglaises. Dès le 7 août 1880, Bell, roi de Togo ; Apia, roi de Biafra, et quelques chefs établis aux bouches des Camerons adressèrent une pétition au cabinet anglais à l’effet de voir englober leurs états dans les possessions britanniques. Ils renouvelèrent infructueusement leur demande en novembre 1881 et en mars 1883. Ils ne reçurent aucune réponse. Lord Derby professait quant aux colonies les mêmes opinions que le parti radical ; il regardait une aggravation des charges budgétaires comme la seule conséquence certaine de la multiplication des colonies. Il avait le souvenir des millions de livres sterling et des hécatombes de marins et de soldats que les trois guerres contre les Ashantis ont coûtés à l’Angleterre ; il appréhendait que les annnexions sollicitées n’eussent pour résultat d’entraîner le gouvernement dans de nouvelles et coûteuses expéditions. Il n’attachait qu’une médiocre importance aux établissemens africains, généralement limités aux petites îles formées par l’estuaire des principaux fleuves. Il considérait que les plus anciens, même ceux qui comptent deux et trois siècles d’existence, ne font pas leurs frais. Au bout de cent cinquante années, le commerce de Sierra-Leone est encore limité à l’ivoire, à la poudre d’or et aux peaux, et ne dépasse pas, entrées et sorties réunies, 25 millions ; celui de la Gambie ne monte guère qu’à 8 millions ; celui des établissemens de la côte d’Or, acquis, en 1872, de la Hollande par voie d’échange, est en moyenne de 22 millions ; celui de Lagos n’a fait aucun progrès depuis vingt-cinq ans et demeure en moyenne de 30 millions, malgré les communications, ouvertes par eau, avec les populations de l’intérieur. Tous ces établissemens sont stationnaires, beaucoup moins à cause de l’insalubrité du climat, qu’à cause de l’état de guerre perpétuel qui règne le long des côtes. Pour maintenir en paix ces peuplades, avides de pillage, pour établir l’autorité du gouvernement anglais, et assurer partout au commerce la sécurité dont il a besoin, ce ne serait pas trop de toutes les forces maritimes et militaires de l’Angleterre. On doit comprendre que lord Derby fut peu soucieux d’étendre un protectorat aussi onéreux : il laissait sans réponse les pétitions des rois nègres ; puis il leur faisait annoncer l’envoi d’une réponse qui ne venait pas ; puis il les faisait inviter à s’arranger avec le consul anglais, qu’il s’empressait de mettre en congé ou qu’il retenait à Londres. Il recourait à ces procédés dilatoires avec d’autant plus de sécurité que, depuis les conventions conclues avec la France et le Portugal, en juin 1882, il croyait l’Angleterre à l’abri de toute concurrence.

Or, une concurrence s’organisait silencieusement, autrement active et dangereuse que tout ce qu’on aurait pu tenter à Paris ou à Lisbonne. A peine la convention de juin 1882 était-elle livrée à la publicité que, le 15 avril 1883, le comte Halzfeldt faisait demander aux sénats des villes hanséatiques s’ils n’avaient aucun vœu à exprimer quant à la protection à étendre sur leur commerce et sur leurs comptoirs de la côte occidentale d’Afrique. La ville de Lübeck répondit qu’aucun de ses citoyens n’avait de factorerie sur cette côte. Brème demanda qu’un bâtiment de guerre allemand fût maintenu en croisière, de Danaé à Lagos, devant une côte sur laquelle ne flottait aucun pavillon européen, afin d’inspirer aux peuplades de ce littoral le respect du nom allemand, et que des traités fussent négociés avec les chefs de ces peuplades afin de procurer plus de sécurité aux opérations commerciales. Le sénat de Hambourg envoya un long mémoire dont l’étendue se justifiait par l’importance des comptoirs que les maisons de cette ville avaient fondés le long de la côte, à l’abri des divers pavillons européens. Ce mémoire concluait à l’établissement d’un consulat allemand à la côte d’Or, à la négociation de conventions avec la France et l’Angleterre pour assurer la protection de ces puissances aux Allemands qui trafiqueraient dans leurs possessions, à l’obtention de traités avec les chefs indigènes, à la neutralisation des bouches du Congo et des territoires adjacens, à la création d’une station navale permanente à Fernando-Po, et à l’acquisition d’une bande de territoire dans la baie de Biafra, afin d’y fonder un comptoir et une colonie.

Par les desseins qu’il fit naître dans l’esprit de M. de Bismarck, ce mémoire du sénat de Hambourg peut être considéré comme l’origine de la conférence qui s’est réunie à Berlin, dans l’hiver de 1884. L’objet apparent de cette conférence a été de neutraliser le bassin du Congo ; mais le chancelier avait surtout pour but de faire reconnaître par les puissances maritimes les acquisitions récentes de l’Allemagne sur la côte occidentale d’Afrique et, sous prétexte de réglementer, pour l’avenir, l’appropriation des territoires encore inoccupés, de restreindre dans la pratique les prétentions de l’Angleterre à s’attribuer, au moyen de quelque insignifiante formalité, tous les territoires à sa convenance. Il est à remarquer que cette pensée de réglementer le droit d’occupation ne vint au chancelier qu’après qu’il en eut lui-même largement usé au profit de l’Allemagne. Les réponses des villes hanséatiques lui avaient été adressées en juillet 1883, et, dès le mois de décembre, il leur notifiait l’envoi à la côte d’Afrique d’un bâtiment de guerre, la Sophie, et d’un commissaire impérial. Les instructions que ce commissaire, le docteur Nachtigal, reçut à la date du 15 mai 1884, lui prescrivaient de protéger et de développer les intérêts du commerce allemand en visitant un certain nombre de points du littoral africain, et en concluant avec les chefs indigènes des traites d’amitié, des conventions de commerce et des traités de protection. « Notre but, avant tout, écrivait le chancelier, est de protéger notre commerce contre les usurpations territoriales d’autres puissances, particulièrement sur les points suivans : 1° Angra-Pequeña ; 2° la côte entre le delta du Niger et le Gabon, spécialement le littoral en face de Fernando-Po dans la baie de Biafra, et, au sud, aussi loin que possible, de l’embouchure des Camerons jusqu’au cap Saint-Jean ; 3° le Petit-Popo, où l’on a sujet de redouter des intrigues de la part de l’Angleterre, et où les chefs indigènes, le roi en tête, ont sollicité de l’empereur sa haute protection. » Pour rendre, probablement, plus facile cette surveillance à exercer sur les intrigues britanniques, M. de Bismarck demandait et obtenait des ministres anglais, pour le docteur Nachtigal, des lettres d’introduction et de recommandation auprès de tous les agens et de tous les alliés de l’Angleterre, le long du littoral africain. Le commissaire allemand justifia par son activité et son adresse la confiance qui avait été mise en lui. Dès que M. Hewett, le consul anglais, quelqu’un de ses agens ou des croiseurs à ses ordres s’éloignait d’un point de la côte africaine, l’infatigable Nachtigal apparaissait aussitôt avec sa pacotille de boîtes à musique, de chapeaux de feutre blanc et de bottes en maroquin rouge, exhibait ses lettres de recommandation et, avant le coucher du soleil, un traité en bonne et due forme avait fait passer sous le protectorat de l’Allemagne le souverain réel ou supposé du pays, tous ses chefs et tout son territoire. Le consul Hewett accourait, mais toujours trop tard, et faisait d’inutiles remontrances aux rois nègres sur la précipitation qu’ils avaient mise à aliéner leur indépendance : pendant qu’il envoyait à Londres des dépêches désolées, son heureux concurrent expédiait à Berlin des bulletins triomphans.

Au milieu de ces bulletins se trouve, dans le Livre blanc relatif à l’Afrique, un télégramme de quatre lignes, adressé de Varzin à l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, et qu’on peut considérer comme une application anticipée du Do ut des « Les actes de Nachtigal au sud de Batanga, disait ce télégramme, me paraissent ne pouvoir se concilier avec certaines prétentions françaises de ce côté. S’il en est effectivement ainsi, nous ne soutiendrons pas ce qu’il a fait. Dites-le à M. Ferry. » Ce télégramme est du 29 août 1884 : ce même jour, le chargé d’affaires anglais à Berlin remettait au comte Hatzfeldt une note où il se fondait sur les anciennes relations de l’Angleterre avec les chefs africains pour protester contre les procédés d’annexion sommaire du docteur Nachtigal. La seule réponse que cette note reçut fut l’expédition, à la date du 17 octobre 1884, d’une circulaire destinée à être communiquée aux cabinets de Londres, Paris, Madrid, Lisbonne, La Haye, Bruxelles, Washington, Rome, Vienne, Saint-Pétersbourg, Copenhague et Stockholm pour leur notifier la prise de possession par l’Allemagne du district de Togo sur la côte des Esclaves, avec les ports de Lamo et de Bagida ; de Bimbia et de l’Ile Nikol dans la baie de Biafra ; des Camerons, de Malemba jusqu’à son extrémité septentrionale, du Petit-Batanga et de Criby ; et, au sud des possessions portugaises, de toute la côte entre le Cap-Frio et la rivière Orange, à l’exception de la baie de Walfish. Telle était l’œuvre de moins d’une année. On voit que le docteur Nachtigal n’avait pas perdu son temps ; et l’on ne peut s’étonner que les machines de l’aviso la Möwe, mis à sa disposition, se soient trouvées hors de service à la fin d’une aussi rude campagne.

Nous n’avons pas encore prononcé le nom d’Angra-Pequeña bien que ce nom figurât en tête des instructions données au docteur Nachtigal. Il rappelle l’échec le plus mortifiant qui ait été infligé à la diplomatie anglaise par M. de Bismarck et celui qui peut avoir dans l’avenir les conséquences les plus sérieuses ; mais l’importance n’en saurait être appréciée qu’à l’aide de certaines explications. Au nord de la Rivière-Orange commence le pays des Grands-Namaquas, tribus nomades de race hottentote, qui promènent leurs troupeaux dans de vastes plaines où le sol ne se prête que par intervalles à la culture du blé. Là, point de ces richesses souterraines, mines d’or ou de diamant, qui ont fait affluer les émigrans dans la région montagneuse du centre, d’où l’Orange et le Vaal, son principal affluent, descendent en décrivant mille circuits. La côte elle-même semble déshéritée ; aucun cours d’eau navigable ne donne ouverture dans l’intérieur et n’invite au commerce. Quelques-pêcheurs de la colonie du Cap y viennent poursuivre le cachalot ; pour la commodité de leur industrie, ils ont occupé quelques îlots et formé un petit établissement à Walfish-Bay, où ils préparent les produits de leur pêche. Du reste, depuis la Rivière-Orange jusqu’au cap Frio, limite de la colonie portugaise du Benguela, on ne trouve qu’un unique port, ou plutôt une rade un peu sûre, Angra-Pequeña, dont les Portugais avaient fait une aiguade pour leurs navires, mais où ils n’ont jamais songé à fonder rien de permanent. L’absence de toute concurrence européenne y avait cependant attiré quelques trafiquans allemands qui venaient y faire la troque avec les Namaquas. Les naturels pillèrent les magasins et tuèrent ou blessèrent les serviteurs d’un de ces trafiquans, qui se plaignit à son gouvernement. M. de Bismarck fit connaître l’affaire au foreign office, en demandant qu’une indemnité fût réclamée de la colonie du Cap. On lui opposa les arrangemens conclus en 1880 par lord Kimberley, ministre des colonies, avec les autorités du Cap et qui fixaient la Rivière-Orange pour limite au territoire colonial. M. de Bismarck demanda alors au gouvernement anglais, comme souverain territorial, d’assumer la responsabilité du dommage et de payer l’indemnité. Cette demande fut déclinée par la raison que l’Angleterre ne revendiquait et n’avait l’intention de revendiquer aucun droit de souveraineté sur la côte africaine au nord de la Rivière-Orange, à l’exception de la baie de Walfish. C’était reconnaître que la place appartenait au premier occupant : pour excuser cette déclaration imprudente, lord Derby a écrit ingénument, dans une dépêche au gouverneur du Cap : « Jusqu’à une date tout à fait récente, le gouvernement de Sa Majesté n’avait aucune idée que le gouvernement allemand eût en vue aucune annexion du genre de celle que, d’après la note du baron Plessen, il se serait toujours proposée, l’établissement de colonies ou de protectorats ne paraissant pas être un des objets de la politique nationale allemande. » Sur l’avis qui leur fut donné que leur déclaration mettrait les puissances dont les nationaux seraient lésés dans la nécessité de se faire justice à elles-mêmes, lord Derby et lord Granville prétendirent que, « bien que l’autorité de l’Angleterre n’eût été proclamée sur aucun point, excepté la baie de Walfish et quelques îles, l’assomption, par un gouvernement étranger, d’un droit de souveraineté ou de juridiction, serait considérée comme une atteinte aux droits légitimes de l’Angleterre. » Sans s’arrêter à faire ressortir la contradiction des deux déclarations, le comte Munster se borna à demander « quelles institutions l’Angleterre possédait sur cette côte qui pussent assurer au commerce allemand une protection légale suffisante pour exonérer l’empire du devoir de procurer lui-même et directement à ses sujets, dans ce territoire, la protection dont ils pourraient avoir besoin. » C’était, comme les ministres anglais le comprirent eux-mêmes, mettre l’Angleterre en demeure de faire de sa prétendue souveraineté une réalité ou d’y renoncer. On ne répondit point à l’ambassadeur allemand ; on voulut consulter la colonie du Cap, qui, appréhendant d’avoir à participer à une dépense, se renferma dans un silence prudent ; les mois s’écoulèrent, et l’ambassadeur allemand annonça à lord Granville que la frégate impériale le Wölf avait annexé aux domaines de l’empire toute la côte africaine, depuis la limite des possessions portugaises jusqu’à la Rivière-Orange, à l’exception de la baie de Walfish et des îles. On apprit en même temps qu’un fort était en construction à Angra-Pequeña, et que des traités étaient déjà conclus avec divers chefs indigènes.

L’Angleterre n’avait qu’à se résigner et à accepter les faits accomplis : elle affecta de ne regretter dans cette annexion que les facilités qu’elle offrira à la contrebande des armes et des munitions, dont la colonie du Cap interdit la vente aux indigènes. La présence d’une puissance européenne au nord de l’Orange aura pour résultat de faire expier tôt ou tard à l’Angleterre la monstrueuse iniquité dont elle s’est rendue coupable lorsqu’elle a poursuivi jusque dans les solitudes de l’intérieur, pour l’assujettir par la force à ses lois et à son monopole commercial, une population qui avait tout abandonné, tout sacrifié pour aller conquérir au loin son indépendance et sa liberté. L’usurpation de Natal sur les Boers fugitifs et sa transformation en une colonie anglaise sont un des plus grands crimes que l’histoire ait enregistrés. Ce crime a laissé une trace ineffaçable dans l’esprit de la population d’origine hollandaise qui nourrit contre la domination de l’Angleterre et contre tout ce qui est anglais une hostilité sourde, mais persistante. Les habitans de la colonie se divisent en deux camps rivaux : d’une part, les fonctionnaires envoyés par la métropole, les négocians importateurs, les trafiquans et les usuriers qui sont Anglais et sont établis dans les ports et les villes voisines de la côte ; d’autre part, les descendans des colons hollandais, les Boers ou paysans, adonnés aux travaux de l’agriculture et aux industries agricoles, race vigoureuse, opiniâtre au travail et d’une fécondité extraordinaire. Aussi la supériorité numérique de la race hollandaise s’accroît-elle sans cesse, et l’introduction du régime parlementaire a eu pour conséquence de mettre absolument entre ses mains les fonctions électives, les chambres et l’administration coloniale. Les Anglais de la province de l’Est, dont le chef-lieu est Grahamstown et où la disproportion entre les deux races est moins forte, ont songé plusieurs fois à demander l’érection de cette province en colonie séparée : ils n’ont pas osé donner suite à ce projet de peur de voir anéantir leur commerce par le cercle de douanes dans lequel Le Cap n’aurait pas manqué de les enfermer. Les colons hollandais ont pour programme politique : l’Afrique aux Africains, c’est-à-dire à eux-mêmes et à leurs descendans, à l’exclusion de toute race européenne et, particulièrement, de la race anglaise : de là le nom d’Africanders, que leurs adversaires leur donnent et qu’ils acceptent volontiers. La séparation d’avec l’Angleterre est incontestablement au fond de ce programme : si elle ne s’est pas encore accomplie, cela tient au voisinage des Cafres, qu’il n’a encore été possible ni de soumettre, ni d’exterminer, et contre lesquels la colonie a eu à soutenir trois guerres longues et sanglantes dont elle n’aurait pu sortir à son avantage sans la puissante assistance de la métropole. Il a fallu faire la part du feu et abandonner aux Cafres, entre la province de Grahamstown et la colonie de Natal, un vaste territoire où il est interdit aux blancs de pénétrer et de former aucun établissement. Natal est un autre démembrement de la colonie du Cap : c’est l’œuvre de la violence et de la force brutale. Un nombre considérable de Boers avaient cru assurer leur indépendance en mettant toute l’étendue de la Cafrerie entre leurs nouveaux établissemens et les établissemens anglais et ils avaient créé un port afin de s’ouvrir des relations commerciales avec l’extérieur ; mais l’Angleterre n’admettait pas qu’on pût fuir son joug comme un fléau ; elle admettait encore moins qu’on voulût commercer avec d’autres qu’elle. Des frégates anglaises vinrent écraser d’obus et prendre le port de Durban ; et l’état de Natal fut déclaré possession anglaise. Que firent les Boers ? Sans se décourager, ils mirent sur leurs grands chariots, espèces de maisons roulantes, leurs femmes, leurs enfans et leur mobilier, chassèrent devant eux leurs troupeaux, et s’enfoncèrent de nouveau dans l’intérieur. Après de vaines tentatives, il fallut renoncer à les y poursuivre. Natal présente le même spectacle que Le Cap : à Durban et sur la côte, les trafiquans anglais ; dans l’intérieur, à Pieter-Maritzburg, à Utrecht et autres localités dont les noms sont suffisamment significatifs, ceux des Boers qui n’ont pas émigré, qui s’intitulent le « parti patriote, » et qui font une opposition systématique aux autorités anglaises.

Au sortir de Natal, l’émigration des Boers prit deux directions différentes : le premier flot et le moins considérable s’établit entre l’Orange et son affluent, le Vaal ; il y fonda un petit état républicain, dont l’Angleterre a fini par reconnaître l’indépendance sous le nom d’état libre de l’Orange. Les plus nombreux et les plus déterminés des Boers ne se jugèrent point suffisamment loin des Anglais ; ils poussèrent plus avant, franchirent le Vaal, d’où vint le nom que prit leur république, et s’établirent à 300 lieues du Cap, entre les Zoulous à l’est, les Bechuanas et les Namaquas à l’ouest. On sait comment, sous le prétexte le plus futile, un gouverneur de Natal, sir Theophilus Shepstone, se rendit brusquement à Pretoria, leur capitale, avec un corps de troupes et proclama l’annexion du Transvaal aux possessions britanniques ; comment les Boers répondirent par une insurrection à cette invasion de leurs droits et affrontèrent victorieusement les forces que l’Angleterre envoya contre eux. M. Gladstone s’honora et honora son pays en ne persistant pas dans une entreprise inique, en mettant un terme à une lutte où l’inégalité des forces était trop grande pour qu’il y eût la moindre gloire à triompher, et en ne se croyant point tenu d’écraser, par point d’honneur militaire, une poignée de braves gens qui se faisaient tuer pour défendre une indépendance chèrement acquise. Il accorda la paix au Transvaal, mais en lui imposant d’assez dures conditions : la présence d’un résident anglais, chargé de contrôler les rapports des Boers avec les noirs des régions voisines, l’interdiction de conclure des traités sans l’agrément de l’Angleterre, enfin, une délimitation assez étroite de son territoire. La question commerciale, celle qui dominera toutes les autres dans un avenir prochain, apparaît dans ce traité pour la première fois. La convention détermine, étape par étape, une route qui longe une des frontières du Transvaal, dans la direction de l’Afrique centrale, et elle interdit au Transvaal de mettre obstacle par aucun empêchement matériel et par aucun péage à ce que les commerçans anglais fassent usage de cette route, qui doit toujours demeurer libre. Ce traité, qui porte la date du 3 août 1881, fut ratifié par l’assemblée générale des Boers, le 20 octobre suivant ; mais ce fut avec une difficulté extrême que cette ratification fut obtenue. La majorité des Boers considérait que le traité n’assurait pas d’une façon suffisante l’indépendance de la république, et ils en regardaient certaines clauses comme humiliantes. Les négociateurs, qui avaient été les chefs de la résistance aux Anglais et qui appréhendaient le renouvellement d’une lutte trop inégale, arrachèrent l’adhésion du volksraad, en promettant d’ouvrir immédiatement des pourparlers en vue de la révision des clauses qui donnaient le plus de prise à la critique. Une délégation à la tête de laquelle était le président même de la république, M. Krüger, se rendit en Europe, où elle visita la Hollande, la France, le Portugal et la Prusse, et elle signa à Londres, le 5 février 1884, une convention modificative qui étendait la frontière méridionale du Transvaal jusqu’au territoire de Natal et jusqu’au Griqualand, et transformait le résident anglais en un consul ordinaire. La république sud-africaine, comme on la baptisait dans cette convention, recouvrait donc ses droits d’état souverain ; mais elle prenait l’engagement de respecter l’indépendance des Svazis, c’est-à-dire des peuplades établies entre son territoire et les possessions portugaises du Mozambique, de ne tolérer l’esclavage des naturels sous aucune forme, et de prêter son concours aux autorités du Cap et aux agens du gouvernement anglais pour protéger les droits des populations indigènes.

Le degré de protection à accorder aux indigènes est le problème qui complique l’œuvre de la colonisation dans l’Afrique du sud. Un des principaux griefs des colons contre le gouvernement anglais est que les persécutions inintelligentes qu’il a dirigées contre les Boers ont eu pour résultat de disperser sur une immense étendue de territoire une population qui, si elle était demeurée concentrée dans les anciennes limites de la colonie, formerait aujourd’hui une nation homogène, capable de se suffire à elle-même, et assez forte pour n’avoir rien à redouter des indigènes, tandis que la sécurité n’est encore complète que dans le voisinage des villes. Les colons rendent responsables de cet état de choses les missionnaires anglais et l’influence excessive que ceux-ci exercent sur les déterminations du gouvernement métropolitain. Le missionnaire anglican est un homme de bonne éducation, un lettré sorti des universités, mais on ne le rencontre guère en dehors de l’Inde, où il institue des cours et fonde des collèges en attendant d’être appelé à un évêché colonial : il est à peu près inconnu en Afrique. Les missionnaires des sectes dissidentes, méthodistes, baptistes et autres, sont en général des déclassés, de basse extraction, d’éducation et d’instruction médiocres, qui, n’ayant pas réussi à se créer une position sociale, embrassent comme profession la propagation de l’évangile. Ils soutirent un peu d’argent à quelque société biblique ou à quelques vieilles dévotes, et, munis d’une provision de bibles et d’une pacotille, ils partent pour les îles de l’Océanie ou pour l’Afrique, où ils mènent de front l’apostolat et le commerce. Le trait fondamental de leur christianisme est une haine féroce contre les chrétiens. Le blanc, en effet, peut devenir un surveillant incommode, et il ne rapporte rien. Le nègre qu’on détermine à se laisser baptiser vaut une prime de la part de la société biblique, et il devient un client de la boutique. Ces cliens, il est vrai, sont quelquefois fort maltraités par leurs protecteurs. L’an dernier, en pleine chambre des communes, un véritable philanthrope, M. Jacob Bright, a dénoncé un de ces prétendus apôtres qui réduisait à l’état d’esclaves les nègres qu’il disait avoir convertis, les faisait travailler à son profit et avait fini par en assassiner un.

Les colons considèrent, non sans quelque raison, les missionnaires comme un des pires fléaux qui se soient abattus sur l’Afrique. Un écrivain de la Quarterly Review s’est rendu l’éloquent interprète des griefs de la colonie contre cette engeance tracassière et malfaisante. Ce sont eux qui, sous prétexte d’affranchir les Hottentots, ont amené la dégradation et la disparition de cette race inoffensive. Ce sont eux qui ont poussé les Boers à bout en s’arrogeant le droit de contrôler et de faire casser les contrats que ceux-ci passaient avec des indigènes pour la mise en culture du sol. Ce sont eux qui, sous prétexte que les Cafres devaient être en état de se protéger contre les empiétemens des blancs, leur ont procuré les armes et les munitions à l’aide desquelles ces sauvages cruels ont mis à feu et à sang la moitié de la colonie. Aujourd’hui encore ils ont un vaste champ ouvert à leur activité. La découverte, dans l’intérieur du pays, de mines de diamans et de gisemens aurifères, y a fait accourir pendant quelques années une multitude d’aventuriers de tous les pays : des établissemens de commerce, des exploitations agricoles se sont fondés pour subvenir aux divers besoins de ces aventuriers. On a vu s’improviser ainsi, à une très grande distance du Cap, des colonies rudimentaires ou les élémens d’ordre et de moralité étaient ce qui manquait le plus. Ces districts nouveaux, le Griqualand, le Stellaland, etc., étaient trop éloignés du Cap et trop étendus pour que la colonie pût assumer la responsabilité et la dépense de les administrer. D’un autre côté, elle aurait vu de fort mauvais œil leur érection en colonies séparées relevant de la couronne britannique, parce que ces colonies nouvelles seraient devenues un obstacle à son propre agrandissement et aux projets qu’elle nourrit pour l’avenir. On a pris un moyen terme : le gouvernement anglais nomme dans ces districts un administrateur ou un commissaire qui le régit, avec l’assistance d’un conseil de notables élu par les principaux habituels, et qui maintient l’ordre, tant bien que mal, à l’aide d’une force de police recrutée par des enrôlemens volontaires, et payée au moyen d’une taxe de capitation. Les querelles sont continuelles entre les blancs, qui veulent former des établissemens ; les noirs, qui vendent les mêmes terres à plusieurs individus ; et les diverses tribus, qui s’enlèvent réciproquement leurs bestiaux.

C’est ici que les missionnaires triomphent : leur rêve serait d’interdire la vente d’aucune terre aux blancs, de désarmer ceux-ci, d’armer exclusivement les nègres, et de leur faire faire la police du pays, ce qui conduirait rapidement à l’extermination de la race blanche. N’ayant pu faire goûter ces plans extravagans qu’à quelques philanthropes parmi lesquels on regrette de compter lord Grey, ils s’en tiennent à réclamer l’intervention constante du gouvernement métropolitain dans les affaires coloniales. Qu’un parti de nègres assaille de nuit un établissement, en massacre les habitans, en emmène les troupeaux et en brûle les bâtimens, on trouvera mille circonstances atténuantes pour excuser le crime ; mais que, le lendemain, une patrouille de colons fusille un noir, convaincu d’avoir violé une femme ou fait rôtir un enfant, cette exécution mettra en furie tous les missionnaires ; elle sera dénoncée et flétrie dans toutes les chaires de la secte en Angleterre, et une députation des sociétés bibliques accourra chez le ministre des colonies pour demander vengeance et exiger l’envoi de troupes en Afrique. Comme le ministère Gladstone avait absolument besoin de l’appui électoral des dissidens, il cédait généralement à ces mises en demeure. En ce moment, un général anglais, sir Charles Warren, est dans l’Afrique du sud, avec un petit corps d’armée, sans trop savoir pourquoi il y a été envoyé et ce qu’il a à y faire. Un certain nombre de Boers, dans les trois dernières années, avaient pénétré dans le pays des Bechuanas, à l’ouest du Transvaal, et s’y étaient constitués en état indépendant sous le nom de république de Goshen. Le Transvaal avait commis la faute de reconnaître le nouvel état, mais le général Joubert ayant donné sa démission pour protester contre ce qu’il estimait une dérogation à la convention du 5 février, le président du Transvaal s’empressa de rapporter son décret. Néanmoins, cette reconnaissance momentanée fut représentée en Angleterre comme la preuve d’une collusion ; c’étaient les Boers du Transvaal qui, au mépris de leurs engagemens, tentaient de s’emparer d’un territoire qu’ils avaient promis de respecter. Une expédition était indispensable pour rétablir les Bechuanas dans leurs droits et pour punir le meurtre d’une couple d’Anglais tués dans des rixes locales. Cette expédition fut décidée sur les clameurs des philanthropes de la métropole. La colonie du Cap, qui ne redoute rien tant que l’immixtion des autorités anglaises dans les affaires africaines et qui appréhende que les missionnaires n’aient, gain de cause dans leurs projets de démembrement. offrit son intervention pour tout pacifier. Deux de ses ministres parcoururent le pays, réglèrent les divers différends, et revinrent au Cap après avoir obtenu la disparition de la république de Goshen ; mais les arrangemens conclus par eux ne furent point ratifiés par le gouverneur sir M. Robinson, parce qu’ils avaient consenti à laisser demeurer dans le pays des Bechuanas les Boers qui justifiaient d’avoir acquis par contrat le terrain de leurs fermes, et parce qu’ils n’avaient point rétabli dans les fonctions de résident ou de sous-commissaire au Stellaland le missionnaire Mackensie, que les blancs avaient expulsé comme le principal auteur des troubles qui désolaient le pays. Sir Ch. Warren a donc quitté Le Cap avec son petit corps d’armée et s’est avancé lentement vers le nord, jusqu’à l’extrémité du pays des Bechuanas. Sa marche avait d’abord excité les plus vives appréhensions chez les Boers de l’Orange et du Transvaal, qui redoutaient quelque nouvelle tentative contre leur indépendance ; ils étaient prêts à courir aux armes, lorsque le général les a calmés par les déclarations les plus rassurantes : sa tâche principale a été jusqu’ici d’étudier la généalogie d’une douzaine de chefs bechuanas, qui prétendent tous à la propriété du sol et à la souveraineté sur les tribus environnantes, et de faire la part de chacun d’eux sans contenter personne. Dès que les forces anglaises se seront retirées, la guerre éclatera de plus belle entre toutes les tribus.

En effet, le christianisme a fait très peu de progrès parmi les noirs, malgré les sommes énormes que les sociétés bibliques ont dépensées ; la férocité des mœurs ne s’est pas adoucie ; et le peu que les indigènes ont appris de la civilisation a été surtout l’art de se détruire les mis les autres. Tout le monde est d’accord pour reconnaître que toutes les tribus indigènes sont destinées à disparaître comme ont déjà disparu les Hottentots de la province du Cap : le sol demeurera donc aux blancs ; mais au profit de quelle nationalité s’opérera cette évolution ? La tentative de confédération, essayée par lord Carnarvon sous le dernier ministère de lord Beaconsfield, a échoué parce que le Transvaal et l’Orange tenaient à conserver dans cette confédération l’indépendance dont ils jouissaient vis-à-vis de l’Angleterre, et que Le Cap renfermait encore un parti puissant hostile à la séparation ; mais l’importance relative de ce parti s’affaiblit chaque jour, tandis que l’influence des Africanders augmente, et Le Cap sera conduit à briser les derniers liens qui l’attachent à l’Angleterre. Il a déjà élevé la prétention de conserver la neutralité dans les guerres que l’Angleterre aurait à soutenir et de fermer ses ports aux bâtimens de guerre anglais comme à ceux des autres belligérans. La puissance irrésistible des intérêts l’amènera à se confédérer et à faire cause commune avec ce que lord Grey appelle « une légion de petites républiques hostiles à l’extension de l’influence anglaise. » Il est manifeste qu’en réglant les affaires des Bechuanas, sir Ch. Warren s’efforce de créer un obstacle à l’extension du Transvaal dans la direction de l’ouest ; mais c’est à peine s’il pourra enrayer ce mouvement pendant quelques années : et rien de ce genre n’est possible dans la direction de l’est, puisque l’Angleterre a admis le Transvaal à partager avec elle le protectorat du pays des Zoulous. La seule force d’expansion des Boers est irrésistible parce qu’une famille, avec ses serviteurs et ses troupeaux, suffit à occuper un espace très étendu. Les familles de quinze et vingt enfans ne sont pas rares, et chacun des fils, quand il atteint l’âge d’être marié, devient à son tour le chef d’un nouvel établissement. Le trafiquant anglais, qui va de ferme en ferme avec sa pacotille chargée sur une petite voiture, traverse le pays sans y laisser de traces : la ferme d’un Boer est presque toujours le point de départ d’un village et quelquefois d’une ville. Longtemps isolés et presque inconnus de la terre entière, les Boers ont aujourd’hui des amis puissans.

La délégation qui est venue négocier la révision du traité de 1884 a utilement employé son séjour en Europe. Elle a obtenu en Hollande la promesse d’un appui financier qui permettra à la république sud-africaine de rétablir l’équilibre de son budget et de pourvoir à l’exécution d’un chemin de fer qui lui est indispensable pour l’écoulement des produits de son agriculture. Ce chemin de fer doit suivre le cours du Limpopo, qui se jette dans la baie de Delagoa. Lorsqu’il a été question pour la première fois de ce chemin de fer, l’Angleterre s’était empressée de négocier avec le Portugal l’acquisition de cette baie de Delagoa ; mais les cortès ont rejeté le traité que les ministres du roi don Luis avaient eu la faiblesse de consentir. Les délégués des Boers se sont rendus à Lisbonne pour obtenir de leur voisin qu’il ne laisse pas élever de barrières entre eux et lui, et qu’il ne ruine pas d’avance, par des tarifs onéreux, le trafic du futur chemin de fer. Le séjour des délégués à Berlin n’a pas été la moins fructueuse de leurs étapes. Plusieurs fois reçus par M. de Bismarck, ils l’ont édifié sur la fertilité de leur territoire, sur les ressources qu’offre l’Afrique centrale, et sur la possibilité d’établir un commerce avantageux avec des contrées où les produits européens ne pénètrent pas encore, et où ils pourraient trouver un débouché sans limites. L’arrivée à Angra-Pequeña des agens de la maison Lüderitz, bientôt suivis par une frégate et un petit corps de troupes, a été l’une des conséquences de ces entretiens instructifs. Lorsqu’on a appris à Durban qu’un agent de cette maison Lüderitz, sous prétexte d’histoire naturelle, parcourait les côtes du pays des Zoulous et que les Boers avaient fondé dans le Zoulouland, avec l’agrément du roi Dinizulu, un certain nombre de fermes, le gouverneur de Natal, sir H. Bulwer, a immédiatement envoyé un aviso occuper Port-Durnford, dans la baie de Santa-Lucia, qu’on croyait être l’objectif des Allemands, et l’Angleterre a exhumé un traité de 1843, par lequel Pando, roi des Zoulous, aurait cédé cette baie au gouvernement anglais, qui n’avait jamais songé à en prendre possession. On a beaucoup remarqué un communiqué adressé, au sujet de cet incident, à la Gazette de l’Allemagne du Nord. Le journal officieux de M. de Bismarck déclara que les prétentions de la maison Lüderitz sur la baie de Santa-Lucia n’étaient pas admissibles, non pas à cause de la cession qui en aurait été antérieurement faite par le potentat nègre, dont l’existence n’était même pas soupçonnée, mais « parce qu’un traité comme celui sur lequel M. Lüderitz se fonde ne saurait être valable qu’autant qu’il aurait été accepté par le Transvaal, sous la protection duquel est placé le Zoulouland, » et que, de plus, la république des Boers ne peut faire de traité qu’avec l’assentiment de l’Angleterre. L’importance de cette note officieuse est dans la reconnaissance explicite par l’Allemagne de l’indépendance du Transvaal et de son protectorat sur le Zoulouland, ce qui exclut la faculté pour l’Angleterre d’y former des établissemens.

Peu de temps après la publication de cette note, M. de Bismarck a fait voter par le Reichrath, avant la séparation de cette assemblée, un traité de commerce et d’amitié entre l’Allemagne et le Transvaal : à peine ce traité était-il ratifié qu’un journal du Transvaal, le Bloemfontein Express, publiait une proclamation du président de la nouvelle république, établie par les Boers dans le pays des Zoulous. Cette proclamation, en date du 30 avril dernier, protestait contre les prétentions élevées par l’Angleterre sur la baie de Santa-Lucia, revendiquait au nom de la nouvelle république, la possession de cette baie, et déclarait Santa-Lucia port franc, ouvert à toutes les nations sans exception. Il y a là le germe d’un nouveau Livre blanc, qui nous apprendra, quelque jour, si les Boers doivent pousser leurs établissemens jusqu’à la mer ou si les Allemands comptent aller au-devant d’eux. A supposer que la côte du Zoulouland soit dépourvue de ports et de rades, rien n’empêche M. de Bismarck, d’arriver à quelque arrangement avec le Portugal, dont le domaine colonial est trop étendu. Par Angra-Pequeña et par Delagoa, c’est-à-dire par les deux côtes de l’Afrique, l’Allemagne va donc tendre la main aux Boers et, avec leur aide, elle s’emparera du commerce de l’Afrique centrale. La France elle-même pourrait avoir part à ces relations fructueuses si, au lieu de s’obstiner à occuper la région empestée qui fait face à Maurice et à la Réunion, elle transportait ses efforts et ses établissemens sur la côte occidentale de Madagascar. Les distances à franchir créeront au commerce du Cap une infériorité qu’il ne pourrait racheter que par l’établissement de voies ferrées et par une fusion de ses intérêts avec ceux des républiques fondées par les Boers : or la première condition de cette fusion, c’est la séparation d’avec l’Angleterre. Les souvenirs du passé, les affinités de race, la communauté des griefs poussent à cette séparation : la toute-puissance des intérêts la consommera.


II

La Russie n’est pas le seul état qui puise dans l’immense étendue de son territoire une force de résistance invincible pour une puissance exclusivement maritime comme l’Angleterre : la confédération américaine est dans le même cas. Sans doute, une flotte anglaise pourrait encore remonter le Potomac, à supposer que les rives n’en fussent pas hérissées de torpilles, et aller brûler une seconde fois le Capitole ; mais ce succès facile produirait-il aujourd’hui plus d’effet qu’en 1814 ? L’Angleterre ne peut atteindre les États-Unis dans aucune des sources vives de leur prospérité. Une lutte entre les deux peuples exposerait à un blocus et à un bombardement les grands ports américains ; elle déterminerait en Amérique une crise commerciale et financière dont les négocians et les capitalistes anglais subiraient fatalement le contre-coup et souffriraient plus que les Américains eux-mêmes ; et l’Angleterre mettrait comme enjeu, dans cette guerre, son empire canadien, trop faible encore pour se défendre lui-même et qu’elle serait impuissante à protéger. Ce sont ces considérations, évidentes pour tous les hommes d’état anglais, qui ont déterminé le gouvernement britannique à céder aux prétentions des États-Unis, même lorsqu’il avait incontestablement le bon droit de son côté, comme dans la question de l’Orégon et dans celle de l’île San-Juan. Depuis lors, la puissance des États-Unis n’a fait que s’accroître : les Américains connaissent le secret de leur force ; ils savent qu’ils n’ont besoin de faire aucune concession. Chaque fois, en effet, que les intérêts des deux peuples se trouveront en conflit et qu’une collision semblera inévitable, les hommes d’état anglais céderont, et toujours par la même considération : l’inutilité d’une guerre où l’Angleterre ne peut jamais espérer de remporter un avantage décisif.

L’Angleterre a eu une occasion de se soustraire à la fatalité inexorable qui pèsera désormais sur elle : elle l’a laissée échapper. L’élasticité des institutions américaines permet aux États-Unis de s’étendre indéfiniment en englobant des populations de toute race et de toute langue ; l’esclavage seul avait créé entre le Sud et le Nord de l’Union un antagonisme qui semblait irréconciliable. Que la confédération se coupât en deux, elle perdait du même coup l’impénétrabilité qu’elle doit à la continuité de son immense territoire ; les deux nouveaux états avaient à compter l’un avec l’autre et avec les alliés que chacun d’eux pouvait trouver parmi les puissances européennes ; l’avenir de l’Amérique était changé. L’empereur Napoléon III, qui était un rêveur, mais qui était aussi un voyant, se préoccupait des conséquences que l’accroissement indéfini des États-Unis pouvait avoir pour l’Europe ; il cherchait à y mettre obstacle par la création d’un empire au Mexique, et il crut pouvoir compter sur la clairvoyance des hommes d’état anglais. Il leur proposa de reconnaître la qualité de belligérans aux confédérés du Sud, ce qui eût assuré le succès définitif de la rébellion, mais au prix d’une rupture avec le gouvernement de Washington. Le pouvoir était alors aux mains de lord John Russell, qui se faisait gloire d’avoir proposé, en 1835, le bill d’émancipation des esclaves. Celui-ci appréhenda qu’une mesure favorable à la confédération du Sud ne fût considérée comme un démenti donné par lui à son passé ; il ne pouvait d’ailleurs se dissimuler qu’elle provoquerait une irritation très vive au sein des associations philanthropiques et des sectes dissidentes, qui s’étaient prononcées hautement en faveur des Américains du nord ; le ministère whig s’exposait donc à perdre un de ses appuis les plus importans au point de vue électoral. Cette raison parut décisive, et l’intérêt politique fut sacrifié à l’intérêt ministériel. La proposition du gouvernement français fut donc déclinée ; la rébellion du Sud fut écrasée ; l’unité de la confédération américaine fut rétablie et définitivement cimentée. Loin de savoir gré à l’Angleterre de lui avoir épargné un redoutable danger, le gouvernement américain, à peine sorti de la lutte, ne pensa qu’à lui demander compte de l’appui sournois qu’elle avait donné à ses adversaires en permettant d’armer l’Alabama dans un port anglais. Cette fois encore, l’Angleterre n’osa repousser péremptoirement des réclamations dont elle se refusait à reconnaître le bien fondé, et, devant la menace d’une guerre, elle consentit à un arbitrage qui aboutit à lui faire payer une forte amende et enchaîna pour l’avenir sa liberté d’action.

D’autres sujets de querelle ont surgi entre les deux peuples et donneront lieu prochainement à de nouveaux conflits. Le gouvernement anglais a lieu de s’applaudir de la défaite du candidat républicain à la présidence, M. Blaine. Celui-ci, en effet, a cherché à asseoir sa popularité sur la vanité du peuple américain et sur les sentimens de jalousie et de sourde hostilité dont il est toujours animé à l’égard de l’Angleterre. Son passage au secrétariat d’état, c’est-à-dire au ministère des affaires étrangères, sous le général Garfield, a été marqué, à l’égard de l’Angleterre, par une animosité qui se manifestait en toute circonstance ; soit au ministère, soit en dehors du pouvoir, M. Blaine n’a rien négligé pour envenimer la question des pêcheries canadiennes. Cette question est bien simple : le poisson ne se rencontre plus qu’en petite quantité sur les côtes américaines, où il était poursuivi sans relâche ; les pêcheurs du Massachusetts et du Maine ont été obligés de remonter vers le nord ; mais là, ils se sont trouvés dans les eaux anglaises, dans un domaine que les pêcheurs de Terre-Neuve, de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick considèrent, à juste titre, comme leur appartenant exclusivement, en vertu des droits de souveraineté territoriale et en vertu de traités internationaux. Pour prévenir le retour de collisions qui se produisaient journellement, l’Angleterre fut obligée de prendre en main les réclamations du Dominion : l’examen de l’affaire fut remis à une commission arbitrale, qui décida que les États-Unis paieraient au Canada une indemnité pour le préjudice éprouvé pendant les années où les pêcheurs américains avaient exercé sans droit leur industrie dans les eaux anglaises, et une redevance annuelle pour que ces pêcheurs pussent continuer à le faire.

Cet arrangement, qui n’était conclu que pour un certain nombre d’années, avec faculté de renouvellement, fut vivement combattu au sein du congrès par M. Blaine et ses amis ; ce fut à grand’peine que le gouvernement fit inscrire au budget le crédit nécessaire au paiement de l’indemnité. Renvoyé au sénat par ses concitoyens du Maine, M. Blaine a combattu, tous les ans, le vote de la redevance stipulée, et, dans la session de 1883-84, il est parvenu à faire imposer au président Arthur l’obligation de dénoncer la convention des pêcheries qui prendra fin, par conséquent, en 1886. Il annonçait hautement que, s’il était élu président, il contraindrait l’Angleterre à reconnaître aux pêcheurs américains le droit illimité de pêcher dans les eaux anglaises, la mer étant le domaine commun de toutes les nations, et personne ne pouvant s’en approprier une partie. Comment le nouveau président, M. Cleveland, envisagera-t-il cette question, et quelle attitude ses ministres prendront-ils dans les négociations qui sont devenues inévitables ? Les démocrates n’ont la majorité que dans une seule des deux chambres du congrès. Pourront-ils et voudront-ils se montrer moins soucieux que leurs adversaires des intérêts des états dont la pêche est la principale industrie ? Ne chercheront-ils pas à se donner dans ces états un regain de popularité aux dépens de l’Angleterre ? Le cabinet anglais se trouverait alors placé entre les menaces des États-Unis et les énergiques revendications du gouvernement canadien. La question ne saurait tarder à être soulevée, car la chambre de commerce d’Halifax vient de rappeler aux autorités canadiennes, dans une délibération fortement motivée, la nécessité de ne point différer l’ouverture de négociations, soit pour renouveler le traité qui va expirer, soit pour en conclure un autre.

Il est une autre question qui a été soulevée par le cabinet du président Arthur et qui n’est que momentanément assoupie. Il y a trente-cinq ans, l’Angleterre, maîtresse de la plupart des Antilles, avait encore une situation prépondérante dans le golfe du Mexique : le commerce des états de l’Amérique centrale était, pour la plus grande partie, dans les mains de ses nationaux ; en outre, il n’était aucun de ces états qui n’eût contracté, à Londres, des emprunts dont les titres étaient possédés par des capitalistes anglais. L’inexactitude avec laquelle ces emprunts étaient servis et les préjudices causés aux négocians anglais par les troubles et les révolutions dont le retour était périodique, donnaient à tout moment, à l’Angleterre, quelque occasion de s’immiscer dans les affaires de ces petites républiques. Les États-Unis surveillaient avec une inquiète jalousie ce développement de l’influence anglaise : ils appréhendaient que l’Angleterre ne profitât des griefs qu’elle avait continuellement à faire valoir, pour exiger des cessions de territoire ou se faire accorder des privilèges commerciaux. De son côté, l’Angleterre redoutait que le gouvernement américain, qui venait d’enlever le Texas au Mexique sous les prétextes les plus frivoles, ne se laissât entraîner par les partisans de l’esclavage à de nouvelles conquêtes dans l’Amérique centrale. Des négociations s’ouvrirent entre les deux gouvernemens pour régler, de commun accord, les rapports qu’ils entretiendraient avec les états riverains du golfe du Mexique : tel fut l’objet réel de la convention du 19 avril 1850, qu’on appelle communément le traité Clayton-Bulwer, du nom des deux négociateurs.

Le prétexte des négociations fut l’étude qui venait d’être faite par des ingénieurs français d’un projet de canal interocéanique à travers le Nicaragua. Aussi le préambule donne-t-il pour cause à la convention le désir éprouvé par les deux parties contractantes : « d’exposer et de fixer dans une convention leurs vues et leurs intentions relativement aux voies de communication, par canal de navigation, qui peuvent être établies entre les océans Atlantique et Pacifique, de la rivière San-Juan de Nicaragua et de l’un des lacs de Nicaragua ou de Managua, ou même de tous deux à tout port ou toute localité sur l’Océan-Pacifique. » M. Clayton, qui était alors secrétaire d’état sous le président Taylor, mit toute son habileté à rechercher et à prévoir les diverses formes sous lesquelles une action ou une influence quelconque pouvaient être exercées sur quelqu’un des états de l’Amérique centrale et il s’attacha à stipuler minutieusement pour les deux puissances les mêmes restrictions et la plus complète égalité de traitement. Aucune des deux puissances ne pouvait se faire attribuer des avantages commerciaux qui ne fussent immédiatement acquis à l’autre : aucune des deux ne pouvait, à l’exclusion de l’autre, faire des acquisitions territoriales ou exercer un protectorat dans l’Amérique centrale. Toute la pensée et toute l’importance du traité se trouvent dans les articles 1 et 8. L’article 1er est ainsi conçu : « Les gouvernemens des États-Unis et de la Grande-Bretagne déclarent, par le présent acte, que ni l’un ni l’autre ne cherchera à obtenir et à maintenir pour lui seul un contrôle exclusif sur ledit canal de navigation ; qu’aucun des deux n’élèvera et ne maintiendra aucunes fortifications dominant ledit canal ou placées dans son voisinage, n’occupera, ne fortifiera, ne colonisera aucun point, ne prendra et n’exercera aucune juridiction sur le Nicaragua, le Costa-Rica, la côte des Mosquitos ou toute autre partie de l’Amérique centrale ; qu’aucun des deux ne se servira de la protection qu’il accorde ou peut accorder, d’aucune alliance qu’il a contractée ou peut contracter avec aucun de ces états pour bâtir et maintenir de telles fortifications, ou pour occuper, fortifier ou coloniser le Nicaragua, Costa-Rica, la côte des Mosquitos ou toute autre partie de l’Amérique centrale, ou pour prendre et exercer aucune domination sur les dites contrées. Ni la Grande-Bretagne, ni les États-Unis ne chercheront à tirer avantage des alliances, relations ou influences qu’ils peuvent posséder à l’égard des états ou des gouvernemens dont ledit canal traversera le territoire, dans la pensée d’acquérir ou de retenir directement ou indirectement pour les sujets ou citoyens de l’un d’eux des droits et des avantages relatifs au commerce et à la navigation par ledit canal, qui ne seront pas accordés dans les mêmes termes aux sujets et aux citoyens de l’autre. » Il est impossible, on en conviendra, de pousser plus loin la prévoyance et les précautions. L’article 8 étend les stipulations du traité « à toutes les autres communications praticables, soit par canal, soit par chemin de fer, à travers l’isthme qui unit l’Amérique du Nord à l’Amérique du Sud, et spécialement aux communications interocéaniques, si elles sont praticables, soit par canal, soit par chemin de fer qu’on propose maintenant d’établir par la voie de Tehuantepec ou de Panama. »

Le cabinet de Washington considérait ce traité comme extrêmement avantageux, parce qu’il assurait aux Américains toute facilité pour étendre et développer leurs relations de commerce avec l’Amérique centrale, sans qu’il fût désormais possible à l’Angleterre d’y mettre obstacle par des traités avec des gouvernemens besogneux ; mais toutes les précautions qui avaient été prises contre l’Angleterre se sont retournées contre les États-Unis, du jour où la prépondérance, contre laquelle ils cherchaient autrefois à se protéger, est passée de leur côté. Leurs rapports commerciaux avec le Mexique et l’Amérique centrale se sont considérablement accrus ; l’acquisition de la Californie et de l’Orégon leur a créé des intérêts sur les deux océans ; ils pèsent d’une influence presque irrésistible sur toutes les petites républiques de l’Amérique centrale ; mais ils ne peuvent profiter de cette situation pour se faire attribuer des avantages exclusifs, et ils peuvent encore moins, malgré leur ardent désir, acquérir le monopole des communications interocéaniques. Aucune subtilité ne leur a permis d’éluder les stipulations trop claires et trop précises du traité Clayton-Bulwer. Il faut ou observer le traité ou le violer ouvertement. La tentation est grande chez les Américains qui sont peu scrupuleux quand l’intérêt parle. Dans l’été de 1869, ils conclurent avec la république de Colombie un traité qui donnait aux États-Unis le droit exclusif de creuser un canal interocéanique à travers l’isthme de Darien, au point qui leur conviendrait. La Colombie cédait une bande de terre de six milles de chaque côté du canal ; elle devait recevoir, pendant les dix premières années, 10 pour 100 du produit net, et 25 pour 100 lorsque la dépense de construction serait amortie. Le canal devait être sous le contrôle des États-Unis : la navigation, ouverte à toutes les nations en temps de paix, devait être interdite aux belligérans. Cette convention était en contradiction avec le traité C ! ayton-Bulwer ; elle n’a point donné lieu à des difficultés entre les deux gouvernemens, parce qu’elle est devenue caduque en vertu d’une clause qui imposait l’obligation, sous peine de déchéance, de terminer les études dans les deux années qui suivraient la ratification, et de commencer les travaux avant la cinquième année. L’idée, cependant, n’a jamais été abandonnée. Le général Grant, qui cherchait dans quelque grande position industrielle un dédommagement de la perte du pouvoir, et qui avait mis son nom et sa popularité au service de spéculateurs, a signé de nombreux écrits contre le canal de Panama et a patronné la création d’un canal exclusive ment américain à travers le Nicaragua. Il devait être, naturelle ment, le président, avec un traitement de 100,000 dollars, de la société à constituer. Le calcul des dépenses démontra bien vite l’impossibilité de faire souscrire, en Amérique, le capital nécessaire ; mais ne pouvait-on le faire fournir parle trésor fédéral ? Une entreprise colossale, d’une durée de plusieurs années et entraînant une dépense de plus de 1 milliard, mettrait à la disposition de ses directeurs une multitude d’emplois enviables ; elle serait, entre les mains du parti républicain, un instrument électoral irrésistible comme l’avaient été, sous la première présidence de Grant, les chemins de fer et les grands travaux de la vallée du Mississipi. Cette combinaison fut agréée par les ministres du président Arthur, désireux d’assurer la victoire de leur parti dans l’élection présidentielle. Un obstacle existait : c’était le traité Clayton-Bulwer ; on essaya de le faire disparaître. La révision du traité fut proposée par le ministre des États-Unis à Londres ; le cabinet anglais fit la sourde oreille. Le secrétaire d’état, M. Frelinghuysen, prit alors l’affaire en mains, et il adressa à lord Granville deux longues dépêches où il exposait, avec un singulier mélange d’impudeur et de naïveté, que le traité avait été conclu dans des circonstances très différentes des circonstances actuelles, alors qu’on ne pouvait prévoir le développement que les intérêts américains avaient pris, que plusieurs de ces clauses étaient devenues onéreuses aux États-Unis, et que l’Angleterre aurait mauvaise grâce à vouloir maintenir un contrat qui ne répondait plus aux exigences de la situation présente. Lord Granville se contenta de répondre, avec une pointe d’ironie, que les traités étaient faits pour être observés, et que, s’ils devaient perdre toute force et cesser d’exister du jour où ils cesseraient de convenir à l’un des contractans, ce serait perdre son temps et sa peine que d’en conclure aucun.

Le cabinet de Washington résolut de passer outre et entra en négociations avec le gouvernement du Nicaragua en vue de la création d’un canal qui emprunterait le cours de la rivière San-Juan et se dirigerait vers le lac Ragua, situé à 110 pieds au-dessus du niveau de la mer et redescendrait vers le Pacifique au moyen de six larges et profondes écluses. Aux termes du traité qui a été conclu, le canal sera construit par le gouvernement américain, qui fournira le capital nécessaire, évalué à 150 millions de dollars ; qui fixera le tracé, le point de départ et le point d’arrivée ; et qui pourra établir également, à côté du canal, un chemin de fer et une ligne télégraphique. Le Nicaragua cède aux États-Unis tous les terrains nécessaires à l’établissement du canal, du chemin de fer et de la ligne télégraphique ; mais les particuliers à exproprier seront indemnisés par les États-Unis. Le canal sera la propriété des deux gouvernemens qui en auront à titre égal l’administration et qui arrêteront de commun accord le péage à percevoir. Enfin, les États-Unis garantissent l’intégrité territoriale du Nicaragua et prennent l’engagement de protéger et de défendre le canal et ses dépendances contre toute attaque du dehors et tout empiétement étranger. Il est impossible, on le voit, de méconnaître plus complètement l’esprit et les termes du traité Clayton-Bulwer. Malheureusement pour les promoteurs de cette affaire, les négociations infructueuses avec l’Angleterre avaient fait perdre quelques mois et le traité ne put être prêt à temps. Il ne fut signé que le 1er décembre 1884, lorsque l’élection de M. Cleveland était un fait accompli. Néanmoins, le président Arthur l’adressa au congrès, dès l’ouverture de la session, en l’accompagnant d’un message explicatif, où il exposait la nécessité d’une voie de communication par mer entre les côtes du Pacifique et celles de l’Atlantique. Il faisait valoir que l’Europe et l’Asie sont plus proches, l’une de New-York et l’autre de la Californie, que ces deux états ne le sont par la voie de mer, à cause du périple à accomplir par le cap Horn autour de l’Amérique méridionale. Un pays comme les États-Unis ne saurait laisser subsister une pareille situation : il possède 10,000 milles de côtes sur chacun des deux océans : sa population, à la fin du siècle, s’élèvera très probablement à 100 millions d’habitans qui peupleront les plaines du Far-West ; il y a donc nécessité d’assurer à ces états toujours grandissans les facilités de communications auxquelles ils ont droit. Le président disait en terminant que les deux gouvernemens, reconnaissant les avantages qui résulteraient pour le commerce du monde de l’œuvre projetée et, voulant travailler d’un commun accord à raccourcir les distances qui séparent les nations du globe, sont résolus à rendre le canal accessible à toutes les marines sans distinction d’origine.

Il est à peine besoin de faire observer que cette déclaration platonique n’enlève à aucun des articles de la convention leur caractère de dérogation aux engagemens du traité Clayton-Bulwer. Si le président Arthur et ses ministres avaient compté sur cette convention pour ramener à leur parti la faveur populaire, ils ont dû être fort désappointés. Le public américain n’a témoigné aucun enthousiasme pour le traité ; le sénat en a ajourné l’examen à diverses reprises, si bien que la session est arrivée à son terme (le 4 mars), sans qu’il eût été mis à l’ordre du jour ; et, à supposer que M. Cleveland accepte ce legs de son prédécesseur, il n’en pourra être question qu’à la session prochaine, c’est-à-dire au mois de décembre. Personne ne s’est fait illusion sur l’objet réel de la combinaison qui a donné naissance au traité et il est peu probable que les républicains, tombés du pouvoir, consentent à laisser à leurs adversaires victorieux le bénéfice de l’énorme engin électoral qu’ils avaient préparé pour eux-mêmes. Quant à la masse de la nation américaine, elle ne détesterait pas de jouer un mauvais tour à l’Angleterre, mais cette satisfaction peut lui paraître trop coûteuse au prix de 900 millions. Il est donc fort possible que le traité avec le Nicaragua devienne caduc comme le traité précédent avec la Colombie. Cependant l’Europe aurait tort de ne pas suivre avec attention ce qui se passe dans le golfe du Mexique ; à mesure que les travaux du canal de Panama avancent, la convoitise des Etats-Unis devient plus ardente ; elle sera irrésistible le jour où cette grande œuvre sera achevée. Déjà ils ont tenté à plusieurs reprises d’imposer leur protectorat à la Colombie qui a eu peine à s’en défendre ; ils ont voulu mettre garnison à Aspinwall sous prétexte d’assurer la libre circulation sur le chemin de fer ; ils entretiennent une station navale sur chacune des côtes de l’isthme ; ils ne perdent aucune occasion de s’immiscer dans les affaires intérieures de la Colombie ; ils viennent encore tout récemment de débarquer quelques centaines de fusiliers à Panama en alléguant la nécessité d’y rétablir l’ordre et de comprimer un mouvement insurrectionnel. L’Angleterre cherche manifestement à s’approprier le canal de Suez ; les États-Unis veulent mettre la main sur le canal de Panama et ils le feront si l’Europe ne les arrête. L’intérêt en jeu est considérable. Le jour où le canal de Panama sera ouvert, le canal de Suez cessera d’offrir aucun avantage aux navires qui devront dépasser Singapoure ou les îles de la Sonde : le nouveau canal sera la voie que prendra le commerce de l’Europe avec le Japon et la Chine, comme avec le Pérou et le Chili, comme avec l’Australasie et les 30 millions d’habitans qu’elle comptera quelque jour. C’est donc la liberté de la navigation, c’est le commerce de l’Europe avec une moitié du globe qu’il faudra défendre contre les usurpations des États-Unis. Avant qu’un quart de siècle se soit écoulé, on verra peut-être se livrer dans le golfe du Mexique, entre les flottes réunies de l’Europe et la flotte américaine, la bataille navale la plus considérable par ses conséquences et la plus décisive pour les destinées du monde que l’histoire aura eu à enregistrer depuis Actium.


III

L’Angleterre a fait acte de sage prévoyance en unissant par un pacte fédératif ses colonies de l’Amérique du nord et en leur accordant une indépendance à peu près complète. Le lien qui les rattache à la métropole est presque nominal ; elles s’administrent elles-mêmes et, en fait de libertés politiques ou civiles, elles n’ont absolument rien à envier à leurs voisins de l’Union américaine. Quelques écrivains ont prétendu qu’il y avait une émigration constante du Canada aux Etats-Unis, et ils ont cité des chiffres à l’appui de leur assertion ; mais ils ont fait une confusion qu’un examen plus attentif des faits eût dissipée. Pour les émigrans d’Europe qui veulent se rendre directement dans les états de l’Ouest, la voie du Saint-Laurent est la plus courte et de beaucoup la moins dispendieuse, à cause des bas prix dont se contentent les compagnies canadiennes de navigation. Trente ou quarante mille émigrans des moins fortunés empruntent donc cette voie et ne font que traverser le territoire canadien. Il s’agit ainsi d’un mouvement de transit et non d’un mouvement d’émigration locale, et la preuve en est que ce mouvement s’arrête aussitôt que la voie du Saint-Laurent est fermée par les glaces. Les Français et les catholiques, qui sont l’élément le plus considérable de la population canadienne et celui qui se multiplie le plus rapidement, n’ont aucun motif d’émigrer aux États-Unis ni de souhaiter une annexion à la grande confédération. Leur pays compterait pour bien peu de chose dans l’immensité du territoire fédéral, et eux-mêmes perdraient l’égalité politique dont ils jouissent. Toutes les fonctions leur sont accessibles ; ils siègent dans les chambres, une large place leur est toujours faite dans la constitution des ministères et, si leur influence n’est pas absolument prépondérante, elle se fait constamment sentir. Aux États-Unis, au contraire, les catholiques, bien qu’au nombre de sept à huit millions, sont frappés d’un véritable ostracisme politique ; les protestans les écartent systématiquement, non-seulement du congrès, mais des assemblées et des administrations locales. L’annexion aux États-Unis serait donc, pour les catholiques canadiens, le prélude d’une véritable déchéance.

Le Canada se préoccupe des difficultés et des dangers que peut lui créer la position qu’il occupe entre des voisins ambitieux et puissans et une métropole trop éloignée et, au point de vue militaire, trop faible pour lui donner une assistance efficace. Les forces anglaises dans la colonie se réduisent uniquement aux 2,000 hommes qui forment habituellement la garnison de la forteresse d’Halifax ; mais le Canada s’est efforcé de pourvoir par lui-même à sa défense. Il a organisé, sous le nom de milice active, une armée régulière de 45,000 hommes, officiers compris, qui se compose, en premier lieu, d’enrôlés volontaires qui contractent un engagement de trois ans et, en second lieu, de conscrits désignés par le sort dans la première classe de la milice de réserve et qui doivent le service pendant deux années. La réserve comprend tous les hommes valides de dix-huit à soixante ans ; elle est divisée en quatre classes suivant l’âge et la condition : les célibataires et veufs sans enfans, de dix-huit à trente ans, composent la première classe et ceux de trente à quarante-cinq la seconde ; on range dans la troisième les hommes mariés de dix-huit à quarante-cinq ans, et dans la quatrième tous les hommes de quarante-cinq à soixante ans. La réserve comprend, on le voit, toute la population mâle en état de porter les armes ; aussi s’élevait-elle, dès 1880, à 655,000 hommes et son effectif s’accroît avec le progrès de la population. Il a été établi six écoles d’artillerie : deux dans chacune des provinces d’Ontario et de Québec, une dans le Nouveau-Brunswick et une dans la Nouvelle-Écosse ; on a créé également à Kingston un collège militaire sur le modèle de notre Ecole de Saint-Cyr. Faut-il en faire honneur à l’origine française d’une partie notable de la population et aux qualités militaires de notre race ? Cette armée, qui n’a eu d’autres occasions de faire ses preuves qu’en dispersant des rassemblemens ou en réprimant quelques soulèvemens des tribus indiennes, ne parait point sans valeur. L’insurrection récente des Sang-Mêlés, qui a pris un moment des proportions alarmantes, a mis à l’épreuve les institutions militaires du Canada. On a été frappé, aux États-Unis, de l’activité et de l’énergie déployées par le ministre de la guerre, M. Caron, dont le nom trahit suffisamment l’extraction française. En constatant la rapidité avec laquelle l’insurrection a été étouffée, un journal américain, voisin de la frontière canadienne, les News, de Détroit, ajoutait : « L’œuvre accomplie par les troupes canadiennes est de celles dont l’armée d’une puissance quelconque sur terre pourrait se faire honneur. » Un journal de Saint-Louis, le Républicain, a dit de son côté : « Au point de vue militaire, la rébellion de Riel a révélé ce fait qu’en quinze jours, le ministre canadien a pu mettre sur pied des forces organisées avec de la cavalerie, leur a assuré des moyens de transport jusque sur le théâtre des hostilités, à une distance de 2,000 milles, et a pu porter trois colonnes, très éloignées l’une de l’autre, jusqu’à 500 milles de la voie ferrée. Il a tenu ses troupes abondamment approvisionnées, et a si bien protégé une immense frontière qu’après l’arrivée des troupes, les rebelles n’ont pu rien entreprendre que contre des familles isolées. » Le journal américain fait ressortir, à l’honneur de M. Caron, que la soudaineté de la rébellion, l’inclémence de la saison et les énormes distances à franchir ajoutaient singulièrement aux difficultés de sa tâche. Le Canada ne serait pas en état de résister à une invasion de la part des États-Unis ; mais il dispose déjà de forces suffisantes pour assurer son indépendance le jour où il voudrait briser les derniers liens qui l’attachent à l’Angleterre.

Il n’y songe point encore parce que ces liens sont trop légers pour lui peser. Quelques habitans des provinces éloignées, ceux du Manitoba particulièrement, atteints par les droits exorbitans dont les États-Unis ont frappé les grains et les farines du Canada, ont pu envisager l’annexion comme le moyen le plus simple de se soustraire aux effets du tarif américain, mais leurs intérêts recevront sans doute satisfaction par l’exécution du chemin de fer Transcontinental-canadien, qui doit relier les deux océans, qui touche déjà à leur territoire, et qui offrira à leurs céréales une voie moins dispendieuse vers l’Europe. D’autres envisagent comme une solution préférable une union douanière avec les États-Unis, qui soumettrait à un régime fiscal uniforme l’Amérique du Nord tout entière. L’obstacle ne vient pas de l’Angleterre, qui a reconnu au Canada le droit de conclure des traités de commerce particuliers : il vient des États-Unis, où les jeunes états de l’Ouest appréhendent la concurrence des fermiers canadiens, contre lesquels ils ont fait édicter le tarif actuel. Pour que le Canada prit rang parmi les nations indépendantes, il lui suffirait de remplacer par un président électif le vice-roi nommé par la reine ; mais ce n’est point la politique qui déterminera ce changement, auquel l’Angleterre n’a ni la force ni la volonté de s’opposer. Au centre du Dominion, les intérêts agricoles sont tout-puis-sans, comme les intérêts maritimes sur les bords de l’Atlantique : le transport des grains et la pêche sont les deux questions vitales, celles qui pèseront d’un poids décisif sur la détermination des Canadiens. Le gouvernement anglais poursuit péniblement, à Washington, depuis plusieurs mois, des négociations dans lesquelles il revendique pour ses diverses colonies le traitement de la nation la plus favorisée, comme une conséquence des traités de commerce antérieurs. Le gouvernement américain se refuse à cette concession ; il voudrait se la faire acheter par des avantages, et il a proposé la conclusion d’un nouveau traité de commerce sur lequel il n’a pas été possible de se mettre d’accord avec le cabinet du président Arthur. Le successeur de lord Granville sera-t-il plus heureux avec les ministres de M. Cleveland ? Question plus grave qu’il ne semble, car si le Canada n’a aucun motif de rien changer à sa situation actuelle, il se détachera de l’Angleterre, naturellement et comme un fruit mûr, le jour où il s’apercevra qu’elle ne peut rien pour la protection de ses intérêts.


IV

Parler de l’Irlande est superflu, après ce qui a été écrit ici, tout récemment encore, sur ce douloureux sujet. L’Angleterre ne conserve l’Irlande qu’à la condition de la dépeupler. En quarante ans la population est descendue de 8 millions d’âmes à 5 ; le mouvement de décroissance n’est pas arrêté, et les projets qui rencontrent le plus de faveur à Londres consistent en une organisation officielle de l’émigration, au compte de l’état et des grands propriétaires. L’Angleterre a devant elle le problème le plus terrible qui ait jamais été posé à aucun gouvernement : les deux seules alternatives qui s’offrent à elle sont toutes deux une offense à la justice et à l’humanité ; l’une est l’exhérédation de la population protestante qui est sortie de ses entrailles qu’elle a elle-même appelée et implantée en Irlande ; l’autre est l’expatriation en masse des enfans du sol, de la population véritablement irlandaise. Cependant l’état de choses actuel ne peut se prolonger. L’éclipsé de la royauté, qui ne se laisse apercevoir que tous les quinze ou vingt ans et que par des excursions de quelques jours, l’absentéisme des grands seigneurs qui dépensent en dehors de l’Irlande les revenus qu’ils tirent d’elle, le maintien d’une législation exceptionnelle, tout concourt à entretenir dans cette île déshéritée une souffrance aiguë et une irritation permanente. Obtiendrait-on l’apaisement et le calme au prix des sacrifices réclamés par les agitateurs populaires ? Grands propriétaires territoriaux, membres du parlement, fonctionnaires souvent investis de postes importans, officiers dans l’armée, les protestans d’Irlande constituent le lien le plus fort qui rattache l’Ile à l’Angleterre. Il y a communauté de race, communauté de religion, communauté d’intérêts ; en un mot, tout ce qui unit les hommes. Si ce lien n’est rompu, si, déchus du rang de classe dominante et privilégiée, les protestans d’Irlande sont frappés d’ostracisme et exclus de la vie politique, comme ils en sont menacés par la nouvelle législation électorale, quelles ne seront pas les conséquences d’un changement aussi radical ? Déjà l’organisation et la discipline auxquelles un agitateur habile a su plier la majorité de la députation irlandaise ont jeté une perturbation profonde dans la vie parlementaire de l’Angleterre ; si l’action de ce dissolvant s’accroît encore, les hommes d’état anglais ne seront-ils pas amenés à faire la part du feu en accordant à l’Irlande une autonomie analogue à celle dont jouissent le Cap et le Canada ? Mais l’ardente race irlandaise, surexcitée par le succès, se contentera-t-elle de l’autonomie et ne prétendra-t-elle point à l’indépendance ? L’Angleterre accepterait-elle ce démembrement ou, pour le prévenir, ferait-elle une quatrième fois la conquête de l’Irlande ?

Il est à peine besoin de faire remarquer que l’affaiblissement de la puissance anglaise coïncide avec le développement de la démocratie chez nos voisins. Cela n’a rien qui doive surprendre. La démocratie est le gouvernement des peuples en décadence : son avènement est tout à la fois la conséquence et le châtiment des fautes commises par les classes dirigeantes. Elle amène avec elle la mobilité des vues, l’instabilité des institutions, la prédominance des intérêts égoïstes et des appétits du jour sur les sentimens patriotiques et les pensées d’avenir et, par-dessus tout, la haine et l’écrasement de toutes les supériorités. Une épreuve redoutable va commencer pour l’Angleterre, dans quelques mois, par l’application de la nouvelle loi électorale. Le danger de cette expérience hasardeuse est beaucoup moins dans l’accession de la population agricole à la vie politique que dans l’établissement de circonscriptions uniformes et dans la substitution du scrutin uninominal au mode d’élection compliqué qui maintenait une certaine pondération entre tous les intérêts. La nouvelle législation aura, sans doute, pour premier effet de faire disparaître de la scène politique les nuances intermédiaires et de ne laisser en présence que les conservateurs et les radicaux. L’application des théories du radicalisme conduirait à l’effacement politique de l’Angleterre et à une prompte dislocation de son empire colonial. Si les conservateurs, ressaisissant le pouvoir, veulent que leur patrie continue à jouer un rôle dans le monde et à peser dans la balance de l’Europe, il leur sera impossible de ne pas transformer les institutions militaires de l’Angleterre : ils seront fatalement conduits à substituer le service obligatoire au recrutement volontaire, de plus en plus impuissant à assurer la défense de l’empire. Si le peuple anglais n’accepte pas le lourd fardeau auquel il a pu se dérober jusqu’ici, il n’aura plus qu’à abdiquer. Pour être inévitable, cette révolution est-elle prochaine ? Non, sans doute ; car l’aristocratie, qui est la force vive de la nation, n’a pas dit encore son dernier mot : elle est intelligente, elle est résolue et prompte aux sacrifices, elle défendra énergiquement les institutions et les vieilles traditions du pays. Ce qui a fait l’incurable faiblesse de la noblesse française, ce qui entretenait contre elle les défiances jalouses et l’antipathie de la nation, c’est qu’elle était une caste. On en faisait partie par le hasard de la naissance, en vertu d’un arbre généalogique plus ou moins authentique, sans avoir à justifier d’aucun mérite et d’aucun service, sans être tenu à aucune obligation morale ou matérielle, tandis qu’elle était hermétiquement fermée au reste de la nation. On naissait noble, comme dans l’Inde on naît brahmane ou paria ; on ne le devenait point. L’aristocratie anglaise n’est pas une caste ; elle est un ordre qui n’a point de privilèges, qui est ouvert à tous et qui se recrute incessamment dans toutes les classes de la nation. Un perpétuel mouvement de va-et-vient fait redescendre et confond dans les rangs de la foule les descendans dégénérés d’un grand homme, ou porte en haut de l’échelle sociale le plus humble enfant du peuple, s’il a été un bon serviteur du pays. Le fils cadet d’un lord n’a droit à aucun titre, rien ne le distingue des autres citoyens et son fils sera peut-être, comme on en citerait maint exemple, un simple artisan. Inversement, un petit homme de lettres comme Disraeli, un avocat comme Cairns, un soldat de fortune comme Wolseley, si leur talent, leur savoir ou leurs services les désignent à l’attention de leurs concitoyens et les font élever à la pairie, prennent place aux premiers rangs de l’aristocratie, sans la moindre infériorité vis-à-vis des Stanley, des Percy et des Howard. Il n’est point de mère anglaise qui ne puisse rêver pour son fils une couronne de comte ou de baron. C’est cette accessibilité, cette absence de tout caractère exclusif qui font de l’aristocratie anglaise une sorte d’institution nationale et lui conservent son prestige et sa popularité, en même temps que sa force s’entretient par la continuelle absorption de tous les hommes de valeur. Les radicaux qui se figurent qu’il leur suffirait de supprimer l’hérédité de la pairie pour porter un coup décisif à l’influence des classes dirigeantes se font une grande illusion. Ils ne s’aperçoivent pas que cette influence se fonde surtout sur une perpétuelle intervention dans toutes les manifestations de la vie du peuple anglais : associations de bienfaisance ou d’agrément, fondations utiles, entreprises d’intérêt local, réunions publiques, l’aristocratie anglaise est partout présente parce que partout elle est appelée, et qu’elle n’est ménagère ni de son temps ni de sa bourse. Indépendamment de cette force politique encore considérable, l’action délétère de la démocratie rencontre encore devant elle une force morale très puissante : le sentiment religieux. La grande masse du peuple anglais a conservé ses croyances et y demeure passionnément attachée. Or, à n’envisager les choses qu’au point de vue purement humain, la religion est une grande école de fidélité au devoir et de sacrifice. Quand on s’étonnait devant lui du soin avec lequel il s’enquérait des croyances de ses soldats, Cromwell, qui n’était point un dévot, répondait : « Celui qui prie le mieux est aussi celui qui se bat le mieux. » Un peuple croyant ne se désintéressera jamais des destinées de son pays, et, quelque amolli qu’il puisse être, il aura toujours du sang et de l’or au service de la patrie : seul, le scepticisme conduit à l’indifférence et rend sourd à la voix du patriotisme. Si le jour des grandes épreuves se lève pour l’Angleterre, c’est de la chaire que partiront les appels les plus écoutés au courage et à la constance de ses enfans, et c’est encore par la prière et par un jeûne national que ce peuple s’affermira dans ses résolutions.

N’oublions pas, enfin, parmi les forces qui mettront obstacle à la désintégration de l’empire britannique, le prestige toujours subsistant de la royauté. Celle-ci est chère au peuple anglais, précisément parce qu’elle est à ses yeux le symbole et comme la représentation vivante de l’unité nationale. Partout où l’Anglais portera ses pas et établira ce foyer qui constitue bientôt pour lui la véritable patrie, tout, climat, sol, législation, pourra différer de ce qu’il aura laissé derrière lui ; une seule chose lui apparaîtra, à lui comme à tous ses compatriotes, toujours la même, toujours entourée du même respect et faisant le même appel à un filial souvenir, c’est la vieille royauté britannique. Stuart Mill, que la logique de ses doctrines conduisait au républicanisme, n’a méconnu ni le prestige de la monarchie, ni les services qu’elle rend à l’Angleterre. Et tout récemment encore, au moment où la perspective d’une guerre avec la Russie remplissait tous les cœurs d’une patriotique émotion, un journal radical de Londres écrivait : « L’idéal de l’humanité est que chacun fasse son devoir et jouisse de ses droits sans l’intervention ni des rois, ni des nobles, ni même de la police ; mais jusqu’à l’avènement de cette anarchie millénaire, ce que nous devons conserver le plus précieusement, c’est la monarchie. L’unité de notre pays serait gravement compromise si notre édifice politique n’avait pas la couronne pour clé de voûte. Rien que cette raison utilitaire doit nous rendre partisans résolus de la monarchie. »


CUCHEVAL-CLARIGNY.

  1. Voyez la Revue du 15 juin et du 1er juillet.