L’Empire céleste depuis la guerre de l’opium/12

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XII. Amaral et les Pirates chinois.


I

Après avoir visité les Indes néerlandaises et les colonies espagnoles, nous avions hâte de regagner les côtes du Céleste Empire. Nous ne pouvions cependant, songer à rentrer à Macao sans nous être arrêtés à Singapore. Ce comptoir anglais est un des points de la Malaisie qu’il faut nécessairement connaître, si l’on veut se faire une idée exacte du triple rôle qu’affecte l’intervention européenne dans les mers de l’Indo-Chine.

Partis de Batavia le 1er août 1849, nous franchîmes rapidement le canal qui sépare l’île de Banca, célèbre par ses mines d’étain, des côtes basses et marécageuses de Sumatra. Sept jours après notre départ, nous nous trouvions à la hauteur de l’île Bintang, dont le pic aigu se perdait dans les nuages. La brise était fraîche, et nous pûmes, avant le coucher du soleil, dépasser le rocher de Pedra-Branca, posté comme un dieu Terme a l’entrée du détroit de Singapore. Nous nous dirigions, guidés par les dernières lueurs du jour, vers cette île, encore cachée sous l’horizon, quand une longue pirogue, montée par deux rameurs, réussit à nous accoster, malgré la rapidité de notre sillage. Équipage et pirogue, nous crûmes un instant que tout allait disparaître dans l’écume que nous soulevions autour de nous ; mais, avant que nous eussions pu carguer une seule voile, le frêle et gracieux esquif s’était déjà rangé dans les eaux de la Bayonnaise, laissant accroché à nos chaînes de haubans un passager que nous vîmes, non sans surprise, arriver en un clin d’œil sur le pont de la corvette. Cet étranger, dont le teint bruni offrait je ne sais quel reflet de cuivre et d’or, n’appartenait à aucune des races que nous avions pu observer depuis notre départ de France. Il avait le nez aquilin, le front haut, le costume et la démarche que mon imagination s’était souvent plu à prêter aux princes des Mille et une Nuits. Ce n’était pas un prince cependant qui venait, à quinze milles en mer, saluer l’arrivée de la corvette française ; c’était un simple comprador, qui avait voulu, par cet empressement, s’assurer le monopole de notre clientèle.

Ce comprador, il est vrai, ne ressemblait guère au grave et placide fournisseur que nous avions laissé à Macao. Né sur la côte de Coromandel et sujet français, il n’eût point déparé, avec son épais turban de mousseline et sa longue robe blanche, le cortège de Dupleix ou celui de Tippoo-Saïb. Nous avions vu des Malais et des Chinois à en être lassés ; nous trouvâmes quelque plaisir à contempler ce type d’une nation jadis descendue des sommets de l’Himalaya, et nous pressentîmes le genre d’intérêt qu’allait nous offrir notre nouvelle relâche. Singapore en effet, ce n’est déjà plus ni la Malaisie ni la Chine ; ce n’est pas encore l’Inde. C’est le centre commun vers lequel convergent, pour apprendre à se connaître et peut-être à se confondre un jour, les trois grands peuples de l’extrême Orient, les Malais, les Chinois et les Hindous.

Nous ne pûmes jeter l’ancre sur la rade avant le milieu de la nuit. Le jour nous montra un de ces gracieux paysages dont le spectacle excitait de si vifs transports abord de la Bayonnaise avant que trois années de campagne nous eussent appris à contempler les charmes de la nature tropicale avec plus d’indifférence. Au fond de la baie, encore enveloppée des vapeurs du matin, l’œil ne distinguait qu’un noir rideau de palmiers derrière lequel apparaissaient quelques huttes malaises avec leurs toits de feuillage. En face de la corvette, deux clochers de hauteur presque égale, pareils aux phares qu’un architecte hardi bâtit sur des écueils, semblaient indiquer l’existence d’une ville submergée par des flots de verdure. Non loin de ces clochers, et faite pour attirer les premiers regards, une riante colline, aux lianes tout chargés d’ombre, portait sur sa cime, comme une arche sauvée du naufrage, le palais au toit avancé, au vaste et frais portique, qu’habitait le gouverneur. Pendant que nos yeux s’arrêtaient tour à tour sur les mille détails de ce curieux panorama, un drapeau semblable à celui qui flottait à la poupe de notre corvette vint signaler à notre attention, sur le bord de la plage et non loin du quartier malais, la maison du consul de France. Malgré l’heure matinale, nous n’hésitâmes plus à descendre à terre. Nous savions que nous allions frapper à la porte d’un exilé comme nous, et nous avions hâte de serrer une main sympathique, d’entendre parler de la France avec cet amour qu’une longue absence a toujours le don de raviver. Notre attente ne fut point trompée. Nous retrouvâmes sous le toit consulaire, à Singapore comme à Macao et à Manille, cette franche hospitalité qu’il est doux quelquefois de recevoir d’aimables et bienveillans étrangers, qu’il est plus doux encore de devoir à des compatriotes.

Nous n’avions que peu de jours à passer à Singapore, et il nous importait de les bien employer. Quand nous eûmes parcouru à la hâte les divers quartiers de la ville, traversé plusieurs fois le bras de mer qui sépare la cité marchande aux magasins voûtés et aux lourdes arcades des longues avenues de villas et de cottages qui s’étendent sur la rive opposée, quand nous eûmes visité la pagode chinoise, la mosquée malaise et le temple voué par les Hindous au culte de Brahma, nous préférâmes à de nouvelles courses les récits pleins d’intérêt du consul de France et des missionnaires catholiques, qui, de ce poste avancé, sont toujours prêts à se porter sur les côtes de la presqu’île malaise ou sur les côtes du royaume de Siam. C’est grâce à ces communications bienveillantes que nous pûmes, malgré la rapidité de notre passage, nous faire une idée assez précise de la situation présente et de l’avenir de Singapore. On sait comment le patriotisme ambitieux d’un homme de génie dota la Grande-Bretagne, enrichie presque à son insu, d’une colonie nouvelle. Sir Stamford Raffles n’avait pu voir sans un profond regret l’Ile de Java, dont il avait pressenti le développement agricole, échapper en 1816 aux mains de l’Angleterre. Devenu gouverneur de Bencoulen, sur la côte occidentale de Sumatra, il chercha pour son pays un dédommagement au sacrifice contre lequel il avait en vain protesté. Après bien des recherches, il finit par arrêter ses vues sur la petite île de Singapore, alors inculte et presque inhabitée, mais qui commandait l’entrée des détroits de Rhio, de Dryon et de Malacca. Vers le commencement de l’année 1819, il obtint, du sultan de Johore, vassal impatient de la Hollande, la cession de ce territoire, dont la superficie n’excédait pas 500 kilomètres carrés, et que nulle puissance européenne n’avait encore eu la pensée de convoiter. Par cette acquisition, si insignifiante en apparence, Raffles jetait les fondemens d’une ville qui ne devait point tarder à devenir la rivale de Manille et de Batavia. Des deux portes de l’extrême Orient, il occupait celle que le commerce anglais a le plus d’intérêt à ne pas laisser au pouvoir d’une nation étrangère. Le détroit de la Sonde ne met en communication que l’Europe et la Chine ; le détroit de Malacca est la grande route de Calculta ou de Bombay à Canton. Moins de cinq cents lieues séparent Singapore des côtes du Bengale et de côtes du Céleste Empire. Du sommet de ce triangle, l’Angleterre peut donc aisément surveiller les deux mers où son ambition l’appelle à dominer. Elle n’est plus qu’à cent lieues des côtes de Bornéo, qu’à cent quatre-vingts des rivages de Java ; elle ouvre un nouveau débouché aux produits de la Malaisie, et attire insensiblement sous son égide tout ce qui n’a point encore subi la tutelle de l’Espagne et de la Hollande. Grâce à une telle position, le succès de l’établissement nouveau ne fut point un instant douteux. Avant de mourir, en 1827, Raffles put voir les opérations du comptoir qu’il avait fondé acquérir un degré d’importance que nul économiste n’aurait osé prévoir.

La prospérité de Singapore ne fit que grandir jusqu’au jour où la guerre de l’opium ouvrit aux vaisseaux anglais l’accès de nouveaux ports sur les côtes du Céleste Empire. Les transactions commerciales dont cet établissement était devenu le centre s’élevaient, année moyenne, à plus de 120 millions de francs. Depuis cette époque, le marché de Singapore est demeuré stationnaire, s’il n’a même subi un mouvement rétrograde : le commerce du thé s’est concentré dans les ports de la Chine, et les opérations directes avec la Grande-Bretagne ont à peine dépassé le chiffre de quelques millions ; mais Singapore n’a point cessé d’être l’entrepôt où les divers états asiatiques viennent par l’intermédiaire des négocians anglais, échanger leurs produits. C’est sur ce marché, ouvert à tous les pavillons, que les pros de Célèbes apportent la cire et le tripang de Timor, l’antimoine et l’or de Bornéo, la nacre et l’écaille de tortue pêchées dans la mer de Soulou.

L’Angleterre fournit presque seule les marchandises dont ces barques indigènes composent leurs cargaisons de retour. Singapore cependant n’est pas une ville anglaise : on y compte à peine quatre cents Européens sur une population de soixante mille âmes. Ce n’est pas même une ville chinoise, bien que les Chinois y soient en majorité. C’est un pandœmonium où tout ce qui veut trafiquer d’une industrie légitime ou illicite est assuré de trouver un asile. Le quartier européen, avec ses fraîches retraites, candides et pures comme des nids de colombes, est assis entre un repaire de forbans et un village de fumeurs d’opium. Si la sécurité de la colonie n’est pas plus souvent compromise par la présence de ces hôtes dangereux, c’est qu’ils redoutent les procédés sommaires de la police anglaise, ou qu’ils respectent peut-être cet unique refuge ouvert à leurs rapines. C’est ailleurs qu’ils vont porter la dévastation. Les côtes de Bornéo et l’entrée du golfe de Siam sont infestées par ces écumeurs de mer. Malheur à eux s’ils rencontrent alors les croiseurs britanniques ! La main qui les arma ne craint plus de les châtier, et les journaux anglais proclament avec orgueil ces sanglantes victoires, qu’il eût été plus humain, sinon plus profitable, de prévenir.

Il faut l’avouer pourtant, si la police de Singapore se montrait plus rigide ou plus tracassière, les Orangs Laüt [1] s’enfuiraient comme une troupe d’oiseaux effarouchés. Ce qui les charme dans l’établissement anglais, ce qui les y ramène en dépit des efforts des Hollandais pour les retenir à Java, ce sont les merveilleuses facilités qu’ils trouvent dans ce port franc pour soustraire leurs personnes et leurs moyens d’existence à d’importunes investigations. Romulus n’eût point peuplé la cité éternelle, s’il eût exigé de chacun de ses nouveaux sujets un certificat de moralité ; Singapore, pour grandir, a dû suivre l’exemple de Rome et des États-Unis. Vue de près, la liberté est rarement belle à voir, mais on ne peut méconnaître les grandes choses qu’elle enfante. Singapore est l’œuvre de cette politique qui fait tomber d’un seul coup toutes les entraves qui pourraient arrêter l’essor des transactions et paralyser l’énergie des forces individuelles. Le free trade y est la loi suprême, le gouvernement et l’administration de la justice n’y semblent qu’une superfétation. Quel contraste avec l’ordre parlait, avec la discipline que nous venions d’admirer à Java ! Sir Stamford Raffles et le comte van den Bosch auront néanmoins, par des voies opposées, contribué à la transformation de l’archipel indien : le premier par l’ébranlement moral qu’il a imprimé, en fondant Singapore, à tous les états encore indépendans de la Malaisie ; le second par le soin qu’il a pris d’assujettir les populations asiatiques aux travaux d’une culture régulière.

Les Chinois ont toujours été dans la Malaisie les premiers auxiliaires de la colonisation européenne. Ce sont eux qui ont défriché la partie aujourd’hui cultivée de Singapore. Ils s’avancent hardiment jusqu’au centre des forêts vierges, où le tigre recule pas à pas devant eux. Ce roi des déserts de l’Asie trouve dans le Chinois un ennemi aussi patient que rusé. Des fosses recouvertes d’une claie de bambou coupent en maint endroit les sentiers qu’il peut suivre. Malheureusement ces pièges, dont aucun indice ne trahit la présence, constituent pour le promeneur un danger plus redoutable que les grilles du monstre qu’ils sont destinés à détruire. La mission catholique de Singapore était encore attristée, au moment de notre passage, d’un affreux accident dont la province anglaise, qui fait face à l’île de Poulo-penang, venait d’être le théâtre. Du jeune missionnaire que nous avions connu à Hong-kong, M. Thivet, traversant le canal dans une pirogue, s’était fait déposer sur le rivage de Batoukaouan avec un de ses amis. Il allait pénétrer dans un enclos entouré d’une baie épineuse, quand tout à coup le sol s’enfonça sous ses pieds. Son compagnon accourt ; arrivé sur le bord de l’abîme où M. Thivet vient de disparaître, son premier mouvement est de reculer d’horreur. C’est dans une fosse à tigres, de plus de vingt pieds de profondeur, qu’est tombé le malheureux missionnaire. Au fond de ce gouffre, son ami l’aperçoit gisant et le corps traversé par un épieu de palmier sauvage. Des secours arrivent. On se procure une corde, on descend jusqu’auprès du blessé, mais c’est en vain qu’on essaie de l’arracher à l’épouvantable supplice qu’il endure. Il faut scier lentement l’épieu à quelques pouces de terre. M. Thivet est transporté avec le bois qui l’a percé à Poulo-penang, où il expire au milieu de la nuit, toujours calme et résigné malgré d’atroces souffrances, la prière sur les lèvres, l’espérance dans le cœur, et souriant à cette mort imprévue comme il eut souri au martyre.

Les Chinois qui se dévouent au rude métier de défricheurs viennent presque tous du Fo-kien, et l’on sait que cette province renferme la population la plus virile du Céleste Empire. Ils trouvent d’ailleurs de puissans encouragemens dans les mesures libérales adoptées par la compagnie des Indes. Pendant les deux premières années, le trésor colonial ne prélève aucune taxe sur les champs défrichés. Il n’exige qu’un impôt presque insignifiant pendant les vingt années qui suivent. C’est ainsi que s’est acclimatée sur le territoire anglais la culture de la muscade, de la canne à sucre, du poivre, etc. L’émigration chinoise, sans cesse renouvelée, ne joue encore qu’un rôle secondaire dans les îles de la Malaisie ; mais on ne peut s’empêcher de pressentir le rôle important qu’elle est appelée à y jouer tôt ou tard. Que la barrière qui a jusqu’ici contenu dans des limites, devenues trop étroites, les habitans du territoire céleste, s’écroule enfin sous les assauts réitérés de l’Europe, et vous verrez, comme un torrent qui a rompu ses digues, toute cette population nécessiteuse se déverser sur l’archipel dont elle connaît déjà le chemin. On ose à peine mesurer les conséquences d’un événement qui ferait sortir l’empire chinois de son apathie. C’est une eau stagnante qui dort depuis des siècles. Le jour où elle s’écoulerait vers l’Occident, elle serait encore capable, comme au temps des Barbares, de couvrir la face du monde.

Ce que les lois de Confucius ont fait pour la Chine, les préceptes des brabmes l’ont fait pour l’Hindoustan. Lu préjugé religieux enchaîne les habitans du Bengale sur les bords du Gange. Les Hindous que l’on rencontre à Singapore sont nés presque tous sur la côte de Malabar. Ils ont leur industrie que nul ne songe à leur disputer. Ce sont eux qui courent en avant du palanquin, étroite et longue voiture au brancard de laquelle on attelle d’ordinaire un petit cheval persan. Ils conduisent à la main le poney qui galope, moins noir sous sa robe d’ébène et moins prompt que le palefrenier demi-nu qui le guide. Assis face à face sur nos sièges à peine assez larges pour une seule personne, nous prenions en pitié ces longs corps amaigris qui semblaient ignorer la fatigue. Quand ils couraient ainsi dans les rues de Singapore, projetant leur brune silhouette sur les murs blanchis à la chaux des store keepers, on eût dit des ombres chinoises qui allaient s’évanouir après avoir passé sur l’écran d’une lanterne magique. À l’exception de ces piétons efflanqués qui eussent dignement figuré dans les jeux du stade, l’Inde n’envoie guère à Singapore que des meurtriers endurcis. On les marque au front de deux lignes d’écriture hindoue qui racontent à la fois leur crime et leur sentence. Ce sont ces malheureux qu’on emploie aux travaux des routes, tronçons inachevés qui viennent mourir à deux ou trois milles de la ville, sur la lisière de forêts et de jungles encore impénétrables.

Singapore, à tout prendre, m’a paru le plus triste séjour de la Malaisie. Le climat n’y est point insalubre, mais les chaleurs y sont excessives. On y peut admirer un instant l’activité d’un comptoir qui se vide et se remplit sans cesse, le mélange de toutes les races, l’étonnant assemblage de tous les types et de toutes les couleurs. On ne tarde point à se lasser d’avoir constamment sous les yeux des ballots qu’on débarque ou qu’on charge et de se sentir entouré d’un peuple immonde qui semble avoir apporté sur cette terre trop indulgente les vices de la civilisation et ceux de la barbarie. Nous eussions donc vu arriver sans regret le jour de noire départ, si nous n’eussions dû nous séparer à Singapore de notre aimable compagnon de voyage, le jeune duc Edouard de Fitz-James, et si nous n’eussions laissé sur cette terre d’exil un Français dont notre reconnaissance devait associer le souvenir à celui de nos amis de Macao, de Shanghaï et de Manille. Le 12 août, dans la matinée, nous serrâmes une dernière fois la main du compagnon que nous allions perdre, nous échangeâmes un affectueux adieu avec le consul de France, et la Bayonnaise, dont la mousson de sud-ouest enflait déjà les voiles, fit route vers la mer de Chine pour ne plus jeter l’ancre que sur la rade de Hong-kong ou sur celle de Macao.


II

Des brises régulières et fraîches nous conduisirent rapidement jusqu’aux îles qui signalent l’approche du continent chinois et couvrent d’une longue chaîne granitique l’embouchure du Chou-kiang. Le 25 août 1849, nous donnions dans le canal des Lemas. Nous voulions nous arrêter quelques heures devant l’établissement de Hong-kong ; le calme nous surprit au milieu de la nuit, et nous dûmes mouiller, pour attendre le jour, à l’entrée de la rade. Vers cinq heures du matin, je fus éveillé par la voix de notre pilote, qui semblait engagé dans un colloque des plus animés avec des bateliers chinois dont la barque passait en ce moment à quelque distance de la corvette. Je n’appris que trop tôt le sujet de leur entretien. Le gouverneur de Macao, le brave capitaine Amaral, auquel depuis longtemps toutes nos sympathies étaient acquises, avait été assassiné, dans la soirée du 22 août, à quelques pas de la barrière qui sépare la presqu’île portugaise du territoire chinois. Le soir même, la Bayonnaise jetait l’ancre devant Macao, et je recueillais de la bouche du ministre de France les horribles détails de ce triste événement.

On n’a point oublié l’habileté que déployait le capitaine Amaral dans l’administration d’une colonie dont sa mâle vigueur avait seule prévenu la ruine et l’abandon [2]. Depuis le jour où, attaqué par un millier de bandits, il avait, à la tête de quelques soldats, sévèrement châtié une tentative de surprise à laquelle les mandarins de Canton passaient pour n’être point demeurés étrangers, l’intrépide gouverneur avait adopté vis-à-vis des autorités chinoises un langage auquel ne les avaient point habituées ses prédécesseurs. Amaral ne voulait point voir dans la presqu’île cédée aux Portugais un don gratuit de la cour de Pe-king. Macao aussi bien que Hong-kong était, suivant lui, le prix de la victoire, non point d’une victoire remportée sur les troupes ou sur les vaisseaux de l’empereur, mais, ce qui valait mieux, d’une victoire remportée par les alliés de la Chine sur ses ennemis. Le territoire sur lequel flottait depuis plus de deux siècles l’étendart d’Emmanuel avait payé la dette contractée par l’empereur Kang-hi ; en vertu de cette concession maintes fois renouvelée, la colonie portugaise ne devait désormais relever que de l’autorité de la reine. Pour établir d’une façon incontestable le droit qu’il revendiquait, Amaral fit murer la porte de la douane chinoise et donna l’ordre de reconduire jusqu’à la barrière le délégué du hoppo, dont le rôle se bornait d’ailleurs, depuis deux ans, à favoriser de tout son pouvoir la contrebande entre Macao et Canton.

Ce dernier acte fut entre le capitaine Amaral et le vice-roi du Kouang-tong le signal d’une rupture complète. De toutes les mesures prises par cet homme énergique, ce ne fut point cependant celle qui exaspéra le plus les esprits. On sait quel culte le peuple chinois a voué aux tombeaux de ses ancêtres : honorer ces sépultures, y déposer de pieux sacrifices, telle est, à peu d’exceptions près, la seule pratique religieuse du peuple le moins spiritualiste de la terre. Amaral eut l’imprudence de froisser ce sentiment populaire. Une portion du territoire portugais avait été envahie depuis près d’un demi-siècle par des tombeaux chinois. Ce terrain fut légèrement entamé par le tracé d’une nouvelle route que le gouverneur avait entrepris de construire. Bien que les parens des morts dont on troublait ainsi le dernier asile eussent été largement indemnisés, bien qu’on leur eût laissé toutes facilités pour la translation des restes de leurs ancêtres, cette violation des tombes fut un prétexte que les Chinois saisirent avidement pour en faire un grief décisif contre l’homme dont leurs rancunes avaient juré la perte. Aucun symptôme extérieur ne vint cependant trahir la sourde irritation de la populace chinoise jusqu’au jour où les Anglais, par leurs bravades et leur modération également inopportunes, eurent, au mois d’avril 1849, rendu à cette race humiliée son orgueil et le courage de sa haine ; mais alors on vit paraître sur les murs de Canton des placards qui osaient mettre à prix la tête du gouverneur Amaral. Le vice-roi, s’il n’autorisa pas ces proclamations, ne se hâta point de les faire disparaître. Le successeur de Ki-ing était depuis longtemps suspect aux Européens, et ce fut à ses suggestions qu’on attribua l’émigration générale qui ne tarda point à se produire parmi les Chinois de Macao. Celle ville se trouva, comme aux temps du règne des mandarins, subitement frappée d’interdit. Amaral ne s’émut point de cette désertion ; il se contenta de prononcer la confiscation des biens de tout Chinois qui prolongerait son absence au-delà du terme qu’il prit soin de fixer. Les fugitifs n’attendirent point l’expiration de ce délai de figueur pour rentrer sur le territoire portugais. Jamais l’énergie d’un seul homme n’avait triomphé de plus d’obstacles. Sans soldats, sans finances, sans avoir même la puissance d’un droit, bien établi, Amaral suppléait à tout par la décision de son caractère. Les personnes qui critiquaient le plus amèrement ses mesures ne pouvaient s’empêcher d’admirer la vigueur intelligente qu’il déployait pour les faire réussir.

Un incident regrettable vint, au mois de juin 1849, compliquer une situation assez grave déjà par elle-même. Pour délivrer un de ses compatriotes détenu depuis quelques heures dans les prisons de Macao, le capitaine d’une frégate anglaise ne craignit point de violer par une irruption armée le territoire portugais et d’infliger à un brave officier, absent au moment de cette invasion, le plus cruel et le plus inutile outrage. Amaral ressentit vivement cette humiliation ; pour la première fois on le vit manifester quelque abattement. « J’ai perdu, disait-il souvent à ses amis, le prestige qui faisait ma force ; les Chinois n’auront plus peur de moi. » Il savait que les placards affichés sur les murs de Canton promettaient cinq mille piastres à celui qui rapporterait sa tête. Un domestique chinois attaché à son service ne cessait de lui représenter le danger auquel il s’exposait en sortant sans escorte ; d’autres personnes lui avaient rapporté, comme un bruit généralement répandu, que des assassins devaient s’attachera ses pas et l’assaillir près de la barrière. Les Européens qu’un long séjour sur les côtes du Céleste Empire avaient initiés aux mœurs et aux coutumes chinoises engageaient vivement Amaral à ne point mépriser ces avis menaçans ; mais ils n’obtenaient pour réponse qu’un dédaigneux sourire. Amaral était trop indifférent au danger pour s’entourer de précautions qui eussent dénoncé une inquiétude secrète. Il sentait que la population tout entière avait les yeux sur lui, et que s’il semblait fléchir un instant, c’en était fait de son œuvre. Il n’avait donc rien voulu changer à ses habitudes : tous les soirs il sortait à cheval, accompagné d’un seul officier, sans autres armes qu’une paire de pistolets cachés dans les fontes de sa selle. Le 22 août, à l’heure où les habitans de Macao vont chercher dans les plaisirs d’une courte promenade la seule distraction permise à leur existence monotone, quelques minutes avant le coucher du soleil, Amaral, qui s’était avancé jusqu’à la barrière, revenait avec son aide de camp vers l’enceinte intérieure de la ville portugaise. Une troupe de Chinois se présente tout à coup sur son passage ; un enfant, qui portait à la main un long bambou à l’extrémité duquel paraissait fixé un bouquet, se détache de ce groupe et s’approche du gouverneur. Amaral croit que cet enfant veut lui présenter une requête : il se baisse, mais se sent à l’instant frappé violemment au visage. Maroto (misérable) ! s’écrie-t-il, et poussant, son cheval il veut châtier l’insolent qui s’enfuit. Six hommes se précipitent à sa rencontre, deux autres attaquent son aide de camp. Les assassins ont tiré de dessous leurs vêtemens ces sabres à lame droite et mal affilée dont se servent les Chinois : ils en portent au gouverneur plusieurs coups sur le bras gauche, le seul bras qui restât à l’héroïque manchot. La bride de son cheval entre les dents, Amaral faisait de vains efforts pour saisir un de ses pistolets. Assailli de tous côtés, déjà couvert de blessures dont aucune cependant n’était encore mortelle, il tombe enfin à terre ; les meurtriers se jettent sur leur victime et lui arrachent plutôt qu’ils ne lui coupent la tête, ajoutant à ce hideux trophée la main du gouverneur qu’ils parviennent à séparer de l’avant-bras ; ils prennent alors la fuite et s’échappent à travers la campagne, sans que les soldats chinois qui veillent à la porte de la barrière essaient de les arrêter. Pendant ce temps, le cheval du gouverneur galopait effrayé vers la ville : les premiers promeneurs qui le rencontrent ne prévoient encore qu’un accident sans gravité, ils se hâtent pourtant ; mais bientôt ils voient accourir à eux l’aide de camp d’Amaral qui avait été désarçonné dès le premier assaut, et qui n’avait heureusement reçu que de légères blessures. Ils n’ont pas besoin de l’interroger : ses vêtemens en désordre, sa physionomie bouleversée où se peignent encore l’horreur et l’épouvante, leur ont tout appris. À quelques pas plus loin, le corps mutilé d’Amaral leur confirme l’horrible vérité. Une voiture recueille ce tronc inanimé et le transporte à l’hôtel du gouvernement ; mais la nouvelle de l’assassinat du gouverneur s’est déjà répandue dans la ville avec la rapidité de la foudre. Les soldats assiègent la porte du palais ; ils veulent contempler une dernière fois le chef qui fut pour eux l’objet d’une vénération presque superstitieuse ; les uns se jettent sur le corps du gouverneur en l’arrosant de leurs larmes, les autres font retentir l’air de mille imprécations. Parmi ces soldats au visage basané, on retrouve quelques mâles figures qui rappellent les beaux temps du Portugal. Ce sont encore, comme aux jours d’Albuquerque, les vétérans de l’Afrique et des Indes ; ils ne demandent qu’un chef pour venger Amaral. Le ministre de France était accouru avec le secrétaire de la légation, M. Duchesne, au premier bruit du malheur qui venait de frapper la ville de Macao. Profondément attaché au Portugal dont mille liens lui faisaient une seconde patrie. M. Forth-Rouen avait inspiré au loyal représentant de la reine dona Maria la plus entière confiance et la plus affectueuse estime. Les soldats l’entourent et ne veulent écouter que lui. « Vous étiez l’ami du gouverneur, s’écrient-ils ; prenez le commandement et marchez à notre tête ; vous nous aiderez à le venger ! » C’est avec peine que M. Forth-Rouen parvient à les calmer et à dominer sa propre émotion. Déjà d’ailleurs les six fonctionnaires sur lesquels allait retomber tout le poids du gouvernement s’étaient assemblés. Ce conseil, présidé par l’évêque et composé du juge, du commandant des troupes et de trois sénateurs, annonça aux habitans de Macao qu’en vertu des pouvoirs éventuels que lui conféraient les ordres de la reine, il avait pris la direction des affaires. Ce fut alors surtout que l’on comprit tout ce que la colonie avait perdu en perdant Amaral. Quel conseil pouvait dans ces graves circonstances remplacer un tel homme ! La junte de gouvernement s’empressa de réclamer l’assistance des ministres étrangers résidant à Macao, et d’après leur avis elle envoya demander des secours à Hong-kong. Une note énergique fut en même temps adressée au vice-roi du Kouang-tong. Le conseil rappelait avec indignation les placards provocateurs qui avaient précédé le meurtre, sans s’inquiéter de dissimuler les soupçons de connivence que de pareils reproches laissaient planer sur les autorités de Canton. Au nom de sa majesté très fidèle outragée dans la personne de son représentant, la junte de Macao demandait l’arrestation immédiate des meurtriers réfugiés sur le territoire chinois et la remise des restes mortels du gouverneur.

Le vice-roi de Canton n’était plus l’honnête et bienveillant Ki-ing. À ce mandarin tartare avait succédé depuis le mois de février 1848 un fonctionnaire chinois aux allures austères, d’un esprit âpre et d’une humeur inflexible, sans pitié pour les malfaiteurs, mais fort aimé de la populace chinoise, dont il flattait les passions. Enorgueilli par le récent succès qu’il avait obtenu sur le gouverneur de Hong-kong, Séou traitait la colère des étrangers avec dédain. Il avait pour eux presque autant de mépris que de haine. Des traits durs et impassibles révélaient chez lui un singulier mélange d’astuce et de fermeté. Dans la force de l’âge, — il n’avait alors que cinquante-cinq ans, — il voyait une vaste carrière ouverte à son ambition, et pouvait aspirer encore aux premières dignités de l’empire. Son orgueil attendait avec impatience le moment de prendre une revanche éclatante des affronts que lui avait infligés le gouverneur de. Macao. Séou avait-il soudoyé les assassins d’Amaral ? avait-il eu du moins connaissance de leur projet ? C’est ce qu’aucun témoignage n’avait encore pu établir. Séou avait sans doute prévu la catastrophe qui venait de répandre le deuil dans Macao ; bien d’autres l’avaient prévue, l’avaient même annoncée avant lui. Ce qui était incontestable, c’est qu’il s’était mis en mesure d’en profiter. Des corps de troupes avaient été dirigés sur l’île de Hiang-shan ; un camp était établi près de la petite ville de Caza-Branca ; un fort depuis longtemps abandonné, qui commandait l’isthme traversé par la barrière chinoise, avait été armé secrètement et pourvu d’une nombreuse garnison.

La réponse de Séou à la communication de la junte portugaise ne fut point de nature à dissiper les soupçons qu’avait pu faire naître sa conduite ambiguë. Le vice-roi s’abstenait avec soin d’exprimer le moindre regret ou la moindre horreur de l’attentat qui lui était dénoncé. « Le noble gouverneur, disait-il, était pendant sa vie d’un caractère cruel. Qui sait si ses propres compatriotes n’auront pas armé contre lui des assassins pour satisfaire leur vengeance ? Vous me dites qu’on a vu affichés sur les murs de Canton des placards et des proclamations, et que les autorités chinoises ont dû en avoir connaissance. S’ensuit-il pour cela que le meurtre dont vous vous plaignez soit l’œuvre de ces autorités ? Vous me réclamez en même temps la tête et la main du gouverneur : où sont-elles ? Pour les trouver, ne faut-il pas avant tout découvrir les assassins ? Vos demandes sont donc complètement dépourvues de raison. — La loi sur l’homicide est claire. Avant de juger et de porter des sentences, il faut rechercher avec soin la vérité. La vie de l’homme appartient au ciel ; on ne doit point en disposer à la légère. »

Pendant que les autorités de Macao engageaient ainsi avec le vice-roi de Canton une polémique dans laquelle tout l’avantage devait rester à l’astucieux mandarin, les soldats portugais n’étaient pas demeurés inactifs. Ils avaient occupé la barrière et arrêté trois soldats chinois que le commandant de ce poste évacué depuis la veille avait laissés derrière lui en observation. Ces Chinois étaient une capture précieuse. Pour s’échapper, les assassins n’avaient pu trouver d’autre passage que la porte de la barrière. Les soldats chinois qu’on venait d’arrêter devaient donc les connaître ; ils devaient savoir en vertu de quels ordres la fuite de ces malfaiteurs avait été tolérée, quand il était si facile et si naturel d’y mettre obstacle. Le conseil de Macao approuva cette arrestation et fit conduire les prisonniers dans la citadelle.

L’occupation de la barrière par des troupes portugaises équivalait presque à une déclaration de guerre. Ce furent les Chinois qui se chargèrent imprudemment d’ouvrir les hostilités. Du fort que Séou avait fait armer secrètement, ils tirèrent à toute volée quelques boulets qui vinrent labourer l’isthme et mourir à quelque distance du poste portugais. À l’instant, une compagnie de trente-cinq hommes, soutenue par un bataillon de la garde urbaine, gravit au pas de course l’éminence qu’occupaient les soldats de Séou, pénétra dans le fort par les embrasures, et mit en déroute l’armée chinoise. Ce coup de main, dirigé par un très jeune officier, le lieutenant Mezquita, fut exécuté avec une remarquable vigueur. Soixante-quinze Chinois restèrent sur le champ de bataille, tandis que les Portugais, qui avaient dû essuyer à bout portant le feu des canons ennemis, eurent à peine quelques blessés. L’âme d’Amaral animait encore les soldats qu’il avait commandés. Si l’on n’eût enchaîné leur ardeur, ils eussent à l’instant marché sur Caza-Branca ; le conseil s’opposa très sagement à ce projet : il voulait une réparation éclatante du meurtre d’Amaral ; il repoussait comme indignes d’une nation civilisée de sanglantes représailles et des dévastations inutiles.

La facile victoire remportée par le lieutenant Mezquita n’assurait cependant qu’à demi la sécurité de Macao. Les ennemis extérieurs étaient en fuite ; mais les ennemis intérieurs pouvaient, par leurs trames secrètes, prendre une terrible revanche de l’échec que venaient d’essuyer les troupes impériales. Si l’incendie éclatait au milieu du bazar, si les milliers de soldats dont on pouvait compter les tentes plantées de toutes parts dans la campagne, accouraient à la faveur d’une nuit orageuse sous les murs de Macao, comment une garnison composée à peine de trois cents hommes pourrait-elle faire face à ce double péril ? Après la lutte sanglante qui avait eu lieu le 25 août, l’épée était tirée entre le Portugal et le Céleste Empire. Il fallait s’attendre à la fois aux attaques ouvertes et aux trahisons. C’est dans cette conjoncture critique que l’intervention des ministres étrangers allait devenir la véritable sauvegarde de Macao. Deux navires de guerre anglais, l’Amazon et la Medoea, une corvette et un brick appartenant à la marine des États-Unis et placés sous les ordres du Commodore Geisinger, le Plymouth et le Dolphin, étaient venus, deux jours après le meurtre du gouverneur, prêter l’appui moral de leur pavillon à l’établissement portugais. La Bayonnaise n’avait point tardé à se joindre à cette division, mouillée à deux milles environ de la côte. Ce déploiement de forces était déjà un avertissement menaçant pour les Chinois. Il avait été précédé d’une démarche plus importante encore. Pendant que le gouverneur de Hong-kong adressait au vice-roi une lettre dans laquelle les ménagemens toujours commandés à la diplomatie n’avaient pu étouffer complètement le cri d’une juste indignation, les représentans de la France, de l’Espagne et des États-Unis s’entendaient pour faire parvenir à Canton une note collective, témoignage non moins énergique de l’horreur que leur inspirait l’odieux attentat commis sur la personne du gouverneur de Macao. Trompé par la malencontreuse collision qui avait eu lieu deux mois auparavant entre les Anglais et la garnison portugaise, attachant, comme tous les Chinois, une ridicule importance aux bruits de guerre que chaque courrier apportait alors de l’Europe et croyant les barbares à la veille de rallumer leurs antiques querelles, le vice-roi n’avait pas prévu cette réprobation unanime. Un pareil concours renversait tous ses plans ; s’il ne changea point ses dispositions secrètes, il changea du moins son langage. Les premières réponses de Séou à la junte portugaise, au gouverneur de Hong-kong lui-même, avaient été pleines de dédain et d’arrogance. Celles qui suivirent la réception de la note collective adressée par les ministres résidant à Macao semblèrent révéler un secret désir de conciliation. Malheureusement la sympathie des alliés du Portugal fut prompte à se refroidir. Ce furent d’abord les navires anglais qui regagnèrent Hong-kong sous prétexte d’aller défendre cet établissement contre d’imaginaires attaques qu’on feignit d’appréhender. Pressé de restituer à la ville de Macao l’appui si efficace du pavillon anglais, M. Bonham exhuma des archives du gouvernement de Hong-kong une dépêche de lord Aberdeen qui prescrivait à son prédécesseur de ne point intervenir dans les querelles des Chinois et des Portugais. Celte retraite des Anglais détermina une tiédeur subite chez le ministre des États-Unis. Il savait de quels sérieux intérêts il était le protecteur, et n’avait point, pour s’engager dans cette délicate question, la complète liberté du ministre de France ou du ministre d’Espagne. Il avait pu céder à un premier élan de générosité, il avait pu, vaincu par sa loyale et sympathique nature, oublier un instant les erremens d’une politique qui s’est longtemps fait gloire de demeurer indifférente à tout conflit dont ne devait souffrir aucun intérêt américain ; mais, dès qu’il crut découvrir chez les Anglais l’intention de compromettre des rivaux redoutés vis-à-vis du gouvernement chinois, il s’émut des pas qu’il avait faits dans la voie de l’intervention et refusa formellement d’en faire de nouveaux. Pour qui avait pu apprécier le caractère honorable du plénipotentiaire américain et l’esprit chevaleresque du commodore Geisinger, il était évident que cette retraite ne pouvait s’expliquer que par des échanges de notes diplomatiques. Ni l’un ni l’autre n’eussent voulu laisser l’établissement portugais exposé aux assauts de bandes sans aveu : toute attaque de pirates, tout soulèvement populaire eussent trouvé les marins du Plymouth et du Dolphin prêts à les réprimer sans le moindre ménagement ; mais, dans l’opinion du ministre des États-Unis, les principes rigoureux du droit des gens ne permettaient point aux représentans étrangers d’assumer un rôle plus actif dans cette querelle et de s’associer à la poursuite d’une réparation qui ne concernait, après tout, que le Portugal. M. Forth-Rouen se montra vivement blessé de cette défection. Impatient de manifester d’une façon plus formelle et plus apparente encore son entier dévouement à la cause dont il avait dès le premier jour embrassé la défense, il crut devoir m’inviter à faire entrer la Bayonnaise dans le port intérieur de Macao. Par cette démarche, le ministre de France donnait une forme en quelque sorte palpable à notre intervention. Il couvrait, moralement du moins, tout un coté de la ville, le côté le plus accessible et le plus vulnérable ; il plaçait pour ainsi dire le pavillon français entre Macao et ses ennemis.

Nous songions depuis longtemps a entreprendre des réparations que les exigences d’un service actif avaient pu seules nous conseiller de différer. Le doublage de la corvette était dans un état déplorable. Pas une feuille de cuivre qui ne fût rongée et n’offrît de nombreuses déchirures. Si les vers térébrans, si actifs dans les mers tropicales, se fussent attaqués à la carène de la Bayonnaise ainsi mise à découvert, des bordages entiers n’eussent pas tardé à être percés de mille trous. Il était donc arrêté dans notre esprit qu’au premier moment favorable, nous abattrions la corvette en carène pour remplacer une partie de son cuivre. Cette opération se fût faite avec plus d’avantage et de facilité à Manille, on pouvait à la rigueur l’exécuter à Macao ; ce fut le prétexte que je choisis pour répondre aux intentions de M. Forth-Rouen sans paraître sortir encore des limites d’une stricte neutralité.

Déjà notre artillerie, nos projectiles, nos vivres, nos approvisionnemens, transportés par des bateaux chinois, avaient été débarqués à terre. La corvette allégée n’attendait qu’une marée favorable pour franchir la barre du port intérieur. Une circonstance imprévue vint ajourner notre appareillage. La mousson de sud-ouest touchait, à sa fin, et les vents montraient depuis quelques jours une tendance marquée à souffler du nord-ouest et du nord. La chaleur était accablante ; les nuits même étaient sans fraîcheur. Sous un ciel d’une sérénité inaltérable, on respirait je ne sais quel air orageux qui semblait passer sur Macao comme un courant électrique. Tout annonçait l’approche d’une crise violente dans l’atmosphère. Le 12 septembre, je m’étais rendu à terre pour arrêter les dernières dispositions qui devaient précéder l’entrée de la corvette dans le port, baigné de sueur et haletant sous une température de 33 degrés, j’essayais de rédiger quelques ordres, quand notre intelligent fournisseur entra dans la chambre où je m’étais réfugié. Je crus lire sur son front soucieux comme un avis secret qu’il n’osait pas formuler encore. « Eh bien ! Ayo, lui dis-je, que présage cette affreuse chaleur ? Est-ce un typhon ou tout simplement un orage ? — Who can say ? répondit le prudent Chinois : perhaps a tyfoon, perhaps not. – Very hot indeed ! A trois heures de l’après-midi, j’étais de retour à bord. Le baromètre commençait à baisser. La nuit vint, et l’apparence du ciel fut loin de confirmer ce fâcheux pronostic. Les milliers de points d’or attachés à la voûte du firmament n’avaient jamais brillé d’une clarté plus vive et plus pure. Vers une heure du matin cependant, la brise, qui avait lentement tourné au nord-nord-ouest, parut un peu fraîchir, et quelques rafales qu’on eût prises pour l’écho d’un lointain mugissement arrivèrent jusqu’à nous. Les premiers rayons du jour éclairèrent à peine la baie de Macao, qu’un changement subit se produisit dans l’atmosphère. Le ciel se marbra de plaques épaisses et noires qui ne tardèrent point à s’unir et à former au-dessus de nos têtes un opaque rideau de brume. La température, malgré ce voile impénétrable aux rayons du soleil, n’en demeura pas moins étouffante. Les signes précurseurs de la tempête se multiplièrent ainsi pendant tout le cours de la journée. Ce furent d’abord les eaux qui se gonflèrent d’une façon inaccoutumée et atteignirent dans le port un niveau qu’on ne les avait jamais vues atteindre ; puis, vers deux heures de l’après-midi, de grosses lames venant de l’est annoncèrent que l’ouragan régnait déjà au large. Ces lames s’élevaient soudainement sans qu’on put en suivre la trace à l’horizon ; elles se gonflaient comme le dos d’un sillon, et s’affaissaient tout à coup sur elles-mêmes. Au bout de deux ou trois minutes, on voyait reparaître des lames semblables. La brise avait, comme la mer, ses intermittences : à quelques instans de calme plat succédaient des bouffées de vent qui expiraient brusquement, comme si une main invisible les eût étouffées. Des nuées de sauterelles couvraient les rues et la plage de Macao. À ces signes, les Chinois ne pouvaient méconnaître l’approche d’un typhon. Aussi de tous côtés les lorchas, les fast boats, s’empressaient-ils devenir chercher un abri dans le port intérieur. Les tankas allaient s’échouer sur la plage avec leur monde en miniature, leurs joyeuses batelières, leur essaim de jeunes magots et leurs dieux domestiques.

Pour nous, dès le matin toutes nos dispositions avaient été prises. Affermis sur trois ancres, n’offrant plus à la brise que nos bas-mâts solidement assujettis, nous pouvions attendre avec confiance la tempête. À huit heures du soir, le vent venant du nord avait acquis déjà la violence d’une tourmente. Le baromètre cependant baissait toujours. La pluie et les embruns des lames qui se brisaient sur l’avant de la corvette passaient en fouettant à travers nos agrès, et mêlaient leurs sifflemens aux hurlemens de la brise. On pouvait à peine faire un pas sur le pont, tant l’obscurité était profonde et les rafales impétueuses ; on pouvait encore moins s’y faire entendre. Nous n’avions heureusement aucune manœuvre à exécuter. Il fallait laisser, sur la foi de nos câbles, l’ouragan épuiser sa furie. À onze heures, le vent passa au nord-nord-est, et le typhon parut avoir atteint son apogée. On ne distinguait plus de rafales ; un rugissement continu faisait trembler la corvette dans toute sa membrure. Le tourbillon cependant roulait encore vers nous sa gigantesque spirale, et la tempête, variant de direction d’heure en heure, poursuivait lentement son mouvement circulaire. Deux heures enfin avant le jour, le baromètre cessa de descendre ; le centre du typhon s’éloignait de Macao [3].

Ce fut un singulier spectacle que celui qui s’offrit à nos yeux quand un jour blafard éclaira l’horizon de ses premières lueurs. La mer n’offrait plus autour de nous qu’un champ de boue liquide au milieu duquel notre fière et gracieuse corvette semblait se débattre avec indignation. Chaque fois que la lame se creusait sous sa proue et l’obligeait à plonger sa poulaine dans ces vagues impures, on la voyait se relever en frémissant et secouer les trois câbles qui l’enchaînaient, comme un coursier qui cherche à se débarrasser de ses entraves. Heureusement les cyclopes qui avaient forgé ces liens de fer sur leurs enclumes en avaient mesuré la force aux épreuves qu’ils les destinaient à subir. La tempête d’ailleurs commençait à s’apaiser. Chacun de nous s’empressa bientôt d’aller demander à sa couche un repos que les agitations de la nuit avaient rendu doublement nécessaire. Pendant quelques minutes, j’entendis encore gronder l’orage qui s’éloignait ; ce bruit même s’éteignit insensiblement. Je ne tardai point à m’endormir d’un sommeil si profond, qu’il était trois heures de l’après-midi quand je m’éveillai. Le lendemain, nous entrions dans le port intérieur de Macao.


III

Nous étions à peine établis dans notre nouveau poste, qu’une alerte très vive vint donner un étrange caractère d’opportunité à l’arrivée de la Bayonnaise sous les quais de Macao. Les autorités portugaises furent prévenues qu’un soulèvement devait avoir lieu, cette nuit même, dans la ville, et que les soldats chinois profiteraient de cette circonstance pour tenter d’enlever une des portes de l’enceinte. Toutes les troupes qui n’étaient point détachées dans les forts prirent à l’instant les armes. Des canons furent braqués sur les principales issues du bazar, et l’équipage de la Bayonnaise se rangea sur le quai, prêt à se porter partout où son assistance serait jugée nécessaire. L’alarme avait été donnée sans fondement, ou peut-être cette démonstration énergique eut-elle pour effet de décourager les conspirateurs. Après avoir passé quelques heures l’arme au pied, nos marins durent rentrer fort désappointés à bord de la corvette. La reconnaissance du conseil voulut leur tenir compte de leurs bonnes intentions, et je reçus à cette occasion des remerciemens que je m’empressai de leur transmettre. Cette alerte ne fut pas la dernière, plus d’une fois nous nous crûmes à la veille d’entrer en campagne contre les troupes de Séou ; mais il était écrit que nous n’emporterions de notre longue station que de pacifiques trophées. Un renfort de troupes, que le gouvernement de Goa s’était empressé d’expédier sur un des paquebots anglais au prix de quelques milliers de piastres, se trouva frustré, comme nous, de ses espérances de gloire. Quand ces nouveaux champions de la cause portugaise débarquèrent sur la Praya Grande, tambours et clairons en tête, l’heure du péril était déjà passée pour Macao.

Le vice-roi de Canton n’avait plus qu’une pensée, celle d’étouffer par tous les moyens possibles une malencontreuse affaire. Malheureusement les efforts de Séou, pour atteindre ce but, ne faisaient que trahir, aux yeux des juges les moins prévenus, l’inquiétude qu’il éprouvait de voir apparaître au grand jour la complicité morale dont il se sentait intérieurement coupable. Le 16 septembre, il annonça au conseil la découverte et l’envoi à Macao des restes mortels du gouverneur, l’arrestation et l’exécution d’un des assassins. Ce meurtrier, le vice-roi avait voulu l’interroger lui-même ; il lui avait arraché l’aveu de son crime, et, rempli d’indignation, il avait ordonné qu’on le conduisit sur-le-champ au supplice. Le mandarin de Caza- Branca remettrait au noble conseil la confession écrite et la tête de ce misérable. Le vice-roi espérait qu’à son tour le conseil s’empresserait d’élargir les trois soldats chinois retenus en prison depuis le meurtre du gouverneur.

Le gouverneur général du Kouang-tong avait outrepassé son droit en cette occasion : il ne pouvait prononcer de sentence capitale sans prendre l’avis des autorités dont les lois de l’empire l’obligeaient à subir la censure, mais le crédit dont il jouissait a Pé-king le rassurait contre les conséquences d’une irrégularité qu’excuserait aisément le tribunal des rites. L’échec qu’en devait éprouver sa popularité inquiétait davantage le successeur de Ki-ing. En apprenant l’exécution d’un homme dans lequel elle n’avait vu qu’un vengeur inspiré par le ciel, la populace cantonaise poussa un cri de rage. Le vice-roi fut poursuivi jusqu’en son palais de mille invectives, des bandes armées menacèrent de se porter sur la route de Caza-Branca, et les murs de Canton se couvrirent de placards dans lesquels on déplorait le sort de l’Harmodius chinois.

« La vengeance exercée contre l’ennemi du peuple (disaient ces étranges affiches) a causé la ruine d’un ami du peuple, Tous ceux qui apprennent cette triste nouvelle pleurent et se lamentent. Leur cœur est brisé. Le barbare de Macao ne connaissait d’autre droit que la force. Il abusait de nos femmes, fermait notre douane, renversait nos temples, détruisait nos dieux, accablait les villages d’impôts, nous dépouillait de nos terres et de nos maisons, violait nos tombeaux, jetait au feu les os de nos ancêtres, et était si chargé d’iniquités que les hommes et les dieux étaient également irrités contre lui. Ni le ciel ni la terre ne le pouvaient supporter. Les treize villages prirent le parti de s’adresser aux mandarins. Ils n’obtinrent d’eux aucun soulagement. Le mal augmentait chaque jour. Que fallait-il faire ? Personne ne pouvait le dire. Des hommes de cœur furent secrètement choisis. Ils prêtèrent en plein air un serment scellé par le sang, et jurèrent de conduire leur projet à exécution. Tout l’été, ils cherchèrent une occasion de l’accomplir ; mais cette occasion, ils ne la trouvèrent qu’à l’automne. Ce fut vers le soir que Sen-chi-liang et Ko-kin-tang, avec cinq autres hommes de Tchin-tcheou, tenant leurs armes cachées sous leurs vêtemens, pénétrèrent dans l’antre des tigres. Ils tuèrent le gouverneur, lui coupèrent la tête et la main, mirent en fuite ses compagnons et retournèrent à leur village. Les enfans mêmes se réjouirent.

« Qui eût pu soupçonner que parmi les Chinois, Paou-tseun et Chaou-ta-shaou [4], êtres à la face humaine, mais au cœur de bêtes, songeraient déjà à trahir ces braves ? Avec de douces paroles, ils gagnèrent Sen-chi-liang. Ils lui persuadèrent qu’il serait récompensé et recevrait des titres d’honneur. Sen vint à Canton. Paou-tseun l’engagea à retourner dans son district et à remettre la tête du barbare au magistrat de Shon-tak. C’est ainsi que ce brave tomba dans la fosse. Le même jour, il fut envoyé sous bonne garde à Canton. Là il fut interrogé trois fois dans un jour, et en vertu de l’autorité impériale il fut décapité, afin que les cœurs des barbares fussent satisfaits.

« Est-il possible de respecter un magistrat qui égorge l’innocent ? Les habitans des treize villages voient cependant cette injustice dans un complet silence. Ils oublient que Ies Sen sont une famille bien connue qui vint ici du district de Siou, dans le département de Chiang, province du Fo-kien. Ils restent les bras croisés comme si tout était dans l’ordre. Ils doivent en vérité avoir quelque peine à se contenir

« Le gouverneur général Ki-ing, dons l’affaire de Houang-chou-ki, avait donné un exemple qu’il fallait suivre [5]. Comment les barbares auraient-ils pu découvrir la ruse. Chacun répète, que son excellence Séou est un homme habile et que son mérite égale son pouvoir ; mais voici la vérité : il craint les étrangers comme s’ils étaient des tigres. Les actes des Portugais ont excité une telle haine, qu’il ne nous est plus possible de vivre sous le même ciel qu’eux. Si nous ne ressentions pas leur conduite, il n’y aurait aucune différence entre nous et les bêtes. Maintenant les Anglais et les Portugais s’entendent pour nous dominer. Heureusement, nous, le peuple, nous agissons avec énergie. Ce qui ne semble encore qu’un léger mal deviendrait bientôt un fléau insupportable. Nous n’avons pas oublié l’assemblée de Wi-chin, où se réunirent les braves de plus de cent villages. Ce furent eux qui défirent les étrangers sous les murs de Canton. Ils étaient peu nombreux, et cependant leurs efforts ne furent pas impuissans. À cette époque, les barbares rebelles, fatigués d’un long séjour sur l’Océan, entrèrent dans notre pays. Parmi les officiers de la province, aucun n’avait l’adresse de les vaincre. Ils épuisaient inutilement les forces et le revenu de sept provinces. L’armée impériale était constamment battue. Ses munitions tombaient entre les mains de l’ennemi auquel elle n’osait faire face. Il fallut acheter la paix par le paiement de 16 millions de taëls et l’ouverture de cinq ports.

« Jamais pareil déshonneur n’avait atteint notre pays. Les nations voisines nous méprisent et les étrangers des quatre coins du monde se rient de nous. Pouvons-nous supporter de semblables affronts sans rougir ?

« Sen eût dû être mis au rang des héros anciens qui tuaient les tyrans, il faut que l’on sache quelle a été sa récompense, afin que les braves apprennent par son exemple à se montrer prudens et circonspects. »

La position de Séou, on le voit, devenait difficile. Comblé d’honneurs après ses succès du mois d’avril, il pouvait craindre de payer de sa tête les embarras que l’odieux excès de son zèle menaçait de susciter au Céleste Empire. Heureusement pour lui, le gouverneur chinois unissait la souplesse à l’opiniâtreté ; c’est par cette rare alliance qu’il parvint à endormir la colère du peuple de Canton et le juste courroux des compatriotes d’Amaral. Le temps a toujours été le meilleur allié des Chinois. Séou en cette circonstance n’eut garde de l’oublier.

La junte portugaise n’avait pas cru qu’elle pût se contenter de la réparation qui lui était offerte. Les dépositions des trois soldats chinois qu’elle retenait dans les prisons de Macao, en lui donnant l’espoir d’arriver à la découverte des meurtriers réels, devaient la mettre doublement en garde contre une reproduction du misérable artifice a l’aide duquel on avait satisfait les Anglais dans l’affaire de Houang-chou-ki. Quand bien même d’ailleurs Séou eût immolé, dans ce Sen-chi-liang dont il offrait la tête, un des auteurs de l’horrible attentat, la précipitation avec laquelle on avait fait disparaître un témoin aussi important n’indiquait point, de la part du vice-roi, l’intention de répondre par une enquête sérieuse aux soupçons qu’avait pu inspirer sa conduite antérieure. L’autorité chinoise, — ceci demeurait avéré, — avait eu connaissance des proclamations dans lesquelles on mettait à prix la tête du gouverneur. Au lieu d’arrêter ces odieuses provocations, elle avait secrètement rassemblé ses troupes sous les murs de Macao, se tenant prête à profiter du crime, si elle ne l’avait pas commandé. Le conseil avait le droit et le devoir d’exiger que toutes ces circonstances fussent éclaircies. Il ajourna cependant la protestation qu’il méditait pour n’apporter aucun obstacle à la remise de la tête et de la main du gouverneur ; mais à cette remise même le vice-roi avait attaché une condition. Il réclamait l’élargissement simultané des trois Chinois détenus, et cette prétention, qu’on avait affecté à Macao de ne point comprendre, se trouvait implicitement confirmée par les communications plus récentes du mandarin de Caza-Branca. Le conseil ne répondit à ce fonctionnaire d’un ordre inférieur qu’en lui désignant, pour le lendemain, l’heure à laquelle il se tiendrait prêt à recevoir les précieux restes promis par le vice-roi.

Le 27 septembre, dès cinq heures du matin, les troupes portugaises étaient sous les armes. Une commission, composée d’officiers de santé, attendait sous une tente que les restes de l’infortuné gouverneur lui fussent présentés pour en constater l’identité. À six heures, le ministre de France et celui des États-Unis se rendaient à la barrière accompagnés des officiers du Plymouth, du Dolphin et de la Bayonnaise. Aucun mandarin ne parut sur la route de Caza-Branca, et, après deux heures d’attente, le cortège assemblé pour cette triste cérémonie dut se retirer.

L’exaltation des soldats irrités de ce nouvel outrage était si vive, qu’on dut craindre de les voir se porter sur Caza-Branca. On parvint cependant à les contenir. Quant au conseil, il dut espérer que, ce désappointement, trop facile à prévoir, réchaufferait les sympathies des auxiliaires dont l’assistance pouvait seule donner quelque poids à ses réclamations. Les ministres étrangers s’étaient depuis longtemps interdit toute démarche collective. Chacun d’eux cependant s’empressa d’exprimer au vice-roi l’horreur que lui inspirait cette étrange idée de vouloir trafiquer des restes d’un homme si lâchement assassiné. Le gouverneur de Hong-kong ne fut, il faut le dire, ni le moins énergique ni le moins bien inspiré dans l’expression de son indignation. On ne lira point sans quelque intérêt la lettre qu’il écrivit à cette occasion au vice-roi du Kouang-tong.

« Dans la réponse que votre excellence m’a adressée le 17 du mois dernier et dont j’ai eu l’honneur de lui accuser réception, vous m’informiez que vous aviez donné l’ordre à un officier de se rendre à Macao, pour y faire la remise de la tête et de la main du gouverneur portugais.

« Après avoir reçu cette assurance, j’ai été très étonné d’apprendre ce matin, par une communication du sénat portugais de Macao, que l’officier député par votre excellence se refusait à livrer la tête et la main du gouverneur, jusqu’au moment où trois Chinois, détenus par les autorités portugaises pour servir de témoins dans cette affaire, auraient été relâchés.

« J’ai peine à croire qu’un fonctionnaire d’un rang aussi élevé que votre excellence, après s’être avancé comme elle l’a fait, puisse chercher soudainement dans l’addition de conditions mentionnées pour la première fois un prétexte pour manquer à sa parole et à l’exécution de ses engagemens. La promesse contenue dans la lettre que m’a adressée votre excellence était toute spontanée. Je l’ai reçue connue représentant de ma souveraine, et j’ai tout droit d’attendre qu’elle sera fidèlement accomplie.

« Cette affaire n’est point une affaire ordinaire. Votre excellence peut être convaincue que pour exprimer de ce meurtre, quand elles en auront connaissance, une horreur non moins grande que leurs représentans, les puissances de l’Occident n’ont pas besoin que des incidens nouveaux viennent ajouter à la gravité d’un pareil attentat. Ce sont là des circonstances où toutes les nations étrangères n’ont plus qu’un sentiment, — exécration du forfait, compassion pour celui qui en a été la victime. Et certes il serait désirable que ce sentiment ne reçût point une nouvelle impulsion des prétentions étranges contre lesquelles j’ai dû protester. Si quelque chose, songez-y, doit donner plus de poids encore à mes paroles, c’est l’importance que votre nation a toujours attachée aux rites sacrés de la sépulture. »

Le vice-roi, néanmoins, ne fléchit point sous ces protestations véhémentes. Il y répondit, non pas en faisant parvenir à Macao la tête et la main du gouverneur, mais en annonçant au conseil qu’il venait de découvrir encore deux des meurtriers. Ces criminels, poursuivis de près par les satellites, s’étaient réfugiés, disait-il, dans un bateau. Les soldats les avaient attaqués : l’un des malfaiteurs, blessé d’un coup de feu, était tombé à la mer, on n’avait pu retrouver son corps ; l’autre avait reçu un coup de sabre en se défendant. On s’occupait de le guérir avant de le juger.

Telle était, vers la fin du mois de novembre 1849, la situation respective des parties intéressées dans le grave débat soulevé par la mort d’Amaral : le vice-roi Séou n’osait point attaquer les Portugais, couverts par la protection de trois pavillons étrangers. Il ne se résignait pas non plus à les désarmer par une satisfaction complète. Le conseil de Macao, satisfait d’avoir réservé les droits de la couronne, attendait, dans une attitude à la fois digne et ferme, les ordres et les secours qu’il avait demandés à Lisbonne. Convaincu de l’impossibilité d’obtenir du vice-roi de Canton une réparation sérieuse du meurtre du gouverneur, il avait mis un terme à des négociations stériles. La tête et la main du malheureux Amaral, après avoir été exposées pendant plusieurs jours au tribunal de Caza-Branca, retournèrent donc à Canton, et le public, dont l’attention ne tarda point à être détournée par d’autres événemens, eut bientôt presque oublié l’intérêt qu’il avait accordé à ce triste litige.


IV

Les Anglais ne pouvaient rester indifférens aux conséquences que le conflit provoqué par la mort d’Amaral pouvait entraîner pour leur propre considération en Chine. Il leur importait d’imposer de nouveau à la population chinoise le respect des armes européennes. Par un heureux hasard, les événemens de Macao coïncidèrent avec une brillante expédition dirigée par la marine anglaise contre les pirates qui infestent les mers de la Chine.

De tout temps, la piraterie s’est exercée avec impunité sur les côtes du Céleste Empire. Elle y a souvent pris des proportions formidables. Ce fut un chef de pirates qui tenta, au XVIe siècle, la conquête de Luçon ; un autre chef de pirates, quatre-vingt-six ans plus tard, enleva l’île de Formose aux Hollandais. En 1808, un mandarin disgracié avait réuni soixante-dix mille hommes et huit cents jonques sous ses ordres. C’est en gagnant quelques-uns de ces chefs de bandes, en les opposant adroitement les uns aux autres, que les autorités chinoises parvenaient à combattre les progrès d’un mal devenu incurable, et suppléaient à l’insuffisance de leurs ressources militaires. Le commerce et les habitans du littoral subissaient d’ailleurs avec une complète résignation les exactions de ces malfaiteurs ; ils achetaient par de fortes rançons une sécurité précaire, et plus d’un honnête commerçant était soupçonné de verser annuellement une prime d’assurance entre les mains des ennemis déclarés de l’empereur. Dans le nord de la Chine, cependant, le commerce du Che-kiang et du Leau-tong avait trouvé plus avantageux d’acheter la protection de quelques lorchas portugaises, chaloupes canonnières construites sur le modèle des embarcations chinoises. Les jonques se réunissaient en convois, et, moyennant une assez faible contribution, elles obtenaient l’escorte d’une ou deux lorchas qui se chargeaient de faire bonne garde autour du troupeau et d’attaquer les pirates, s’ils se présentaient. L’action de cette maréchaussée portugaise entraînait bien quelques abus, souvent même de regrettables désordres ; mais elle déplaisait moins aux mandarins que l’intervention des navires de guerre anglais. Ce ne fut que sur les côtes du Fo-kien, repaire inextricable de la piraterie, que ces derniers parvinrent à faire accepter leur concours. À l’aide des intelligences qu’ils s’étaient ménagées, ils saisirent ou coulèrent un grand nombre de bateaux suspects, jusqu’au jour où le gouvernement de Hong-kong, imparfaitement édifié sur la validité de ces captures, jugea le moment venu d’enchaîner le zéle de ses officiers et de mettre un terme à des poursuites trop exemptes, suivant lui, des scrupules nécessaires. Il déclara donc, à la grande satisfaction des autorités chinoises, que, tant que les navires anglais seraient respectés par les pirates, les croiseurs de la reine n’avaient point à s’inquiéter de ce qui se passait dans les eaux du Céleste Empire.

À la faveur de ce pacte tacite, la piraterie reprit haleine. Ses flottes dispersées se rassemblèrent de nouveau, et une division assez considérable se porta, sous les ordres d’un certain Shap-ng-tsai, dans le golfe de Haï-nan et sur les côtes occidentales de la province de Canton. Le vice-roi Séou fut bientôt informé des déprédations de ces misérables. Il apprit que Shap-ng-tsai commandait une centaine de jonques, qu’il exerçait une autorité absolue sur ses compagnons, et se montrait actif, adroit, impitoyable, tel, en un mot, que doit être un chef de pirates pour réussir. C’était ce qu’attendait Séou. Il lui fallait un pareil homme pour avoir raison de toutes les bandes éparses qui désolaient les côtes. Des négociations s’entamèrent immédiatement. Shap-ng-tsai dut recevoir un rang dans l’armée, et passer avec sa flotte au service du gouvernement. Malheureusement, pendant ces pourparlers, une jonque, partie de Singapore avec un équipage de lascars et commandée par un capitaine anglais, tomba entre les mains des pirates, qui l’avaient prise pour une embarcation chinoise. Le capitaine relâché se rendit à Hong-kong, et son rapport tendit, à faire penser que le brick le Sylph, de Calcutta, dont on n’avait pas de nouvelles depuis plusieurs mois, pouvait bien avoir été capturé, lui aussi, par la flotte do Shap-ng-tsai. Le steamer de 320 chevaux la Medea fut expédié sur-le-champ dans le golfe de Haï-nan. L’officier qui commandait ce navire à vapeur rencontra les pirates dans la baie de Tien-pak, leur brûla cinq jonques ; mais, arrêté par le trop grand tirant d’eau de son bâtiment, il ne put attaquer le gros de la flotte, qui s’était réfugié dans le fond de la baie. On lui reprocha vivement d’être revenu à Hong-kong au lieu d’y avoir envoyé demander des renforts par quelque bateau pécheur.

Les propriétaires du Sylph, de leur côté, avaient nolisé un petit steamer appartenant au commerce anglais, le Canton, et, avec un détachement de cinquante hommes obtenu de la frégate l’Amazon, ils fouillaient tous les replis de la côte dans l’espoir d’y découvrir le navire objet de leurs recherches. Ils firent ainsi la rencontre d’un groupe de pirates, détruisirent six jonques et rentrèrent à Hong-kong sans avoir eu aucune nouvelle du Sylph. L’apparition de ces deux navires européens sur la côte avait obligé Shap-ng-tsai à prendre le large pour aller chercher un refuge dans le golfe de Hong-king. Sa flotte fut assaillie par le typhon du 13 septembre, et plusieurs jonques sombrèrent avant d’avoir pu gagner un abri.

On avait perdu la trace de ce chef entreprenant, quand des pêcheurs bloqués par une autre flotte, celle de Chui-a-poo, qui avait établi ses arsenaux et sa croisière sur la côte orientale de la province, détachèrent un bateau à Hong-kong pour y réclamer secours et protection. On n’avait sous la main que le brick le Columbine. L’amiral l’expédia sur-le-champ. Contrarié par la brise, le brick arriva malheureusement trop tard ; les pirates avaient pris le large. Le Columbine les trouva sous voiles et les poursuivit pendant trente-six heures sans pouvoir les approcher. Dès que la brise mollissait, les pirates avaient recours à leurs avirons et prenaient sur le brick une grande avance. Le steamer le Canton, nolisé cette fois par des négocians américains pour aller à la recherche du clipper la Coquette, qui avait disparu pendant le dernier typhon, fut attiré sur les lieux par le canon du Columbina et s’empressa de donner la remorque au brick anglais ; mais quand les jonques, se voyant serrées de près, ouvrirent le feu de leur grosse artillerie, le Canton craignit que sa machine ne fût atteinte par quelque projectile et se retira. Le Columbine se trouva donc de nouveau livré à ses propres ressources. À quatre heures du soir, essayant toujours de suivre les jonques qui avaient rallié la côte, il s’échoua sur un fond de vase. Le Canton vint encore une fois à son aide et le remit à flot. Déjà les jonques avaient disparu derrière une pointe et se trouvaient hors de portée des canons du brick. Le capitaine Hay résolut de les faire attaquer par ses embarcations. Les pirates firent bonne contenance et tinrent pendant près d’une heure les canots en échec. Au moment où les Anglais montaient à bord de celle des jonques qui leur avait opposé la plus vive résistance, les Chinois, se voyant au moment d’être pris, mirent le feu aux poudres, et cette énorme barque vola en mille fragmens dans les airs. Deux matelots européens furent tués par l’explosion, cinq autres furent blessés ; un midshipman mourut quelques jours après de ses blessures.

Le Columbine, avec l’assistance du Canton, suivit alors la côte et apprit des pêcheurs qu’il interrogea que vingt-trois jonques s’étaient réfugiées dans une baie profonde et sinueuse située à cinquante milles environ dans l’est de Hong-kong. Le capitaine Hay, en pénétrant dans l’intérieur de ce golfe, put en effet reconnaître vingt-trois jonques embossées au fond d’une crique à laquelle conduisait un étroit chenal, impraticable pour tout autre navire qu’un steamer. Il s’établit à l’entrée de ce chenal et envoya le Canton demander du renfort à Hong-kong. Le lendemain, au point du jour, le Fury, steamer de 515 chevaux, se trouvait mouillé à ses côtés. Le plan d’attaque fut promptement arrêté. On résolut de ne pas s’embarrasser du Columbine dans une passe difficile et de franchir le chenal avec le Fury, dont l’artillerie était plus que suffisante pour garantir à l’expédition un succès complet. Le Fury, armé de canons à la Paixhans du calibre de 68 et de 86, était le plus magnifique navire à vapeur que possédât alors la marine anglaise. Ce puissant steamer fut bientôt à portée de canon des pirates ; Ces derniers essayèrent, dit-on, de résister ; mais leur feu impuissant n’atteignit qu’un seul homme à bord du Fury, et encore la blessure fut-elle des plus légères. L’effet des obus européens fut au contraire terrible. Des témoins oculaires m’ont affirmé que, servies avec une précision remarquable, les lourdes pièces à pivot du steamer avaient rarement manqué leur but et qu’il avait souvent suffi d’un obus pour incendier ou couler à fond une de ces jonques, dont la moindre jaugeait plus de 200 tonneaux. Au bout de quarante-cinq minutes, le feu avait cessé complètement. Quatre-cents pirates avaient péri dans ce court engagement, et les hauteurs étaient couvertes de fuyards qui, s’étant jetés à la mer dès le commencement de l’action, cherchaient à se retirer dans l’intérieur. Leur chef, Chui-a-poo, blessé grièvement, échappa cette fois encore à la vengeance des Anglais, qui poursuivaient en lui l’assassin de deux de leurs officiers, le lieutenant Dwyer et le capitaine du génie Da Costa, égorgés sur le territoire même de Hong-kong, au mois de mars 1849.

Le succès de cette expédition ne manqua point d’être exploité par le gouverneur de Hong-kong, qui crut y trouver l’occasion de réparer l’échec moral qu’il avait subi au mois d’avril. M. Bonham se flattait d’avoir recouvré par cet acte de vigueur le respect que les Chinois n’accordent qu’à la force ; sa correspondance avec le vice-roi de Canton porta l’empreinte de cette confiance.

Dans plusieurs occasions, lui écrivit-il, j’ai dû entretenir votre excellence des actes de piraterie qui se commettaient sur les côtes de la Chine ; mais aussi longtemps que les pirates se sont tenus éloignés de notre établissement et ont respecté les navires anglais, je ne me suis point cru obligé d’intervenir. Ces déprédations cependant sont devenues plus fréquentes ; elles ont eu lieu dans le voisinage même de cette colonie. Récemment, une jonque appartenant à un sujet de sa majesté britannique a été capturée près de Haï-nan, et le bruit a couru qu’un autre navire anglais, attendu depuis longtemps à Hong-kong, était également tombé entre les mains des pirates. J’ai dû envoyer un bâtiment de guerre à la recherche de ce dernier navire. Le bâtiment que j’ai expédié a rencontré le 5 septembre, dans la baie de Tien-pak, la flotte de pirates et a détruit cinq de leurs jonques ; un autre navire, expédié le 8 septembre pour le même objet, a détruit également cinq jonques. Ces pirates faisaient tous partie de la flotte de Shap-ng-tsai ; des bateaux chinois qu’ils avaient inquiétés nous les ont signalés, et les autorités de la côte, applaudissant à nos succès, ont confirmé ces dépositions.

« Il est bien évident que vos autorités maritimes n’ont pas le pouvoir de détruire ou de disperser ces malfaiteurs. Aujourd’hui que ces misérables ont osé s’approcher de notre île, je suis résolu à les faire poursuivre partout où ils se réfugieront. Un de leurs chefs est ce Chui-a-poo qui, au mois de mars donner, a osé assassiner sur le territoire môme de Hong-kong deux officiers anglais. Deux fois déjà j’ai appelé l’attention de votre excellence sur cet outrage commis par un de vos compatriotes, qui s’est empressé de quitter l’île, soumise à ma juridiction. Ce malfaiteur est sans doute aujourd’hui réfugié sur votre territoire, vous n’avez rien fait jusqu’ici pour le saisir. J’essaierai donc de le faire arrêter moi-même. Si quelque malentendu de notre part occasionne des accidens regrettables, on n’en pourra jeter le blâme que sur votre excellence, qui eût dû s’être emparée déjà de ce meurtrier. Je sais bien qu’il peut y avoir quelque difficulté à effectuer cette capture ; mais je suis convaincu que, si votre excellence voulait prendre les mesures nécessaires, elle serait bientôt en état de m’envoyer l’assassin pour que je pusse le faire juger et punir. Voilà cinq mois que ce meurtre a eu lieu, mais il n’est point effacé de ma mémoire ; il ne s’en effacera que lorsque j’aurai obtenu satisfaction d’un aussi abominable outrage. »

Le gouverneur de Hong-kong, en terminant cette lettre, informait le vice-roi qu’il préparait une nouvelle expédition contre les pirates, qu’il accepterait avec joie le concours et l’assistance des autorités chinoises, mais que, dût cette coopération lui manquer comme par le passé, il n’en chercherait pas moins l’occasion de poursuivre jusqu’en leur dernier repaire ces ennemis du genre humain.

L’amiral Collier, qui montait le vaisseau de 74 le Hastings, secondait avec une juvénile ardeur, malgré son âge avancé, les projets de M. Bonham. Dans les premiers jours d’octobre, il expédia le Fury, le Phegethon et le brick le Columbine dans le golfe de Haïnan, pour y chercher les débris de la flotte de Shap-ng-tsai. Il attendit en vain des nouvelles de cette expédition ; les jours s’écoulèrent, l’approvisionnement de combustible des steamers devait être depuis longtemps consommé, et cependant aucun d’eux n’avait reparu à Hong-kong. Le gros temps qui avait régné depuis le départ de ces bâtimens ajoutait encore à l’anxiété générale. Déjà les bruits les plus sinistres, répandus à dessein par les Chinois, commençaient à circuler à Canton. L’amiral Collier, dont la santé exigeait les plus grands ménagemens, ne put supporter cette pénible anxiété : le 28 octobre, il fut frappé d’une attaque d’apoplexie à laquelle il ne survécut que quelques heures. Le 1er novembre pourtant, le Fury mouillait en rade de Hong-kong. Engagée dans des passages peu connus, l’expédition avait couru quelques dangers ; mais le succès était digne des risques qu’il avait fallu affronter pour l’obtenir. Des soixante-quatre jonques dont se composait la flotte de Shap-ng-tsai, cinquante-huit avaient été brûlées ou coulées à fond ; les navires anglais n’avaient pas un seul blessé. Le mérite de cette expédition, qui fit le plus grand honneur aux officiers qui la dirigèrent, était tout entier dans l’audace et la persévérance de la poursuite. C’était la première fois que des navires de guerre européens se montraient sur ces côtes, dont on possédait à peine une grossière esquisse, basée sur des renseignemens aussi incomplets qu’incorrects.

Le 8 octobre, à sept heures du matin, la flottille anglaise avait appareillé sous les ordres du capitaine Hay, commandant du brick le Columbine, et sous la direction de M. Caldwell, chef de la police indigène à Hong-kong. À peine hors de la rade, le Phlegethon, dont on voulait ménager le combustible, fut pris à la remorque par le Fury. Le 9 octobre, on mouillait sous l’île San-cian, et M. Caldwell apprenait d’un bateau pêcheur que les pirates avaient quitté ces parages depuis quinze jours et avaient fait route vers l’ouest. Le soir même, la division, serrant de près le continent chinois, vint jeter l’ancre à l’abri d’une autre île, l’île de Mung-chow. On trouva au mouillage une jonque de commerce que les pirates avaient récemment pillée, et de laquelle on obtint de nouveaux renseignemens sur les forces de Shap-ng-tsai et sur la route que son escadre avait prise. Les mandarins de Mami et ceux de Tien-park, constamment exposés aux visites de ces malfaiteurs, intéressés par conséquent à connaître leurs projets, ajoutèrent à ces renseignemens des informations plus précises ; ce fut d’eux qu’on apprit que Shap-ng-tsai avait été rallié par un autre chef nommé Pa-tow, et qu’il avait manifesté l’intention de se porter dans le golfe de Tong-king pour déjouer les poursuites des navires de guerre anglais. Le 11 octobre, on mouilla à l’extrémité nord-ouest de l’île de Now-chow, devant une ville assez considérable. Il y avait un mois à peine que cette ville avait été saccagée et rançonnée par Shap-ng-tsai, qui en avait détruit les deux forts, dont les canons lui avaient fourni l’armement de nouvelles jonques. Les autorités de Now-chow confirmèrent le capitaine Hay dans son projet de visiter la côte septentrionale de la grande île de Haï-nan, et l’engagèrent à pénétrer dans le golfe de Tong-king par le canal qui sépare cette île de la côte de Chine. Ce canal, fréquenté par des jonques dont le tirant d’eau diffère peu de celui du Fury et du Columbine, avait cependant été considéré jusqu’alors comme impraticable pour les navires européens ; on trouva heureusement d’excellens pilotes à Now-chow, et la division anglaise, à laquelle M. Caldwell servait d’interprète, franchit sans difficulté ce dangereux passage. Le 13 octobre, à cinq heures du soir, elle mouilla sur la côte de Hoï-nan, à l’entrée du port de Hoi-how. Il n’y a que six milles de Hoi-how à la ville de Ching-king-fou, résidence du gouverneur-général de Haï-nan, Sur les instances des mandarins de Hoi-how, le capitaine Hay consentit à se rendre avec une partie des états-majors anglais auprès du gouverneur-général. La plus grande cordialité ne cessa de présider à cette entrevue, et il fut arrêté qu’un mandarin chinois d’un rang élevé, le major-général Houang, décoré du bouton bleu, monterait à bord du Fury et accompagnerait l’expédition avec huit jonques de guerre. Houang s’était déjà mesuré avec Shap-ng-tsai, et avait été blessé en repoussant une attaque dirigée par ce pirate contre la flotte et le port de Hoi-how. Sa présence à bord du Fury fut d’une grande utilité au capitaine Hay, qui ne dut qu’à l’activité de cet auxiliaire et à l’intelligence du précieux interprète qu’il avait amené de Hong-kong, M. Caldwell, le succès qui finit par couronner sa longue et persévérante poursuite.

En quittant l’île de Haï-nan, l’expédition fit route au nord nord-ouest, reconnut les îles de Guei-shew, et s’enfonça dans le golfe de Tong-king. Serrant toujours de très près la terre, elle contourna le golfe jusqu’au groupe de Goo-too-shan, et finit par se lancer hardiment au milieu du dédale d’îles qui bordent cette partie de la côte de Cochinchine. Depuis qu’il était entré dans le golfe de Tong-king, Shap-ng-tsai avait marqué son passage par d’horribles dévastations. Les habitans des villages qu’il avait saccagés reçurent les Anglais comme des libérateurs. Ils racontaient ce qu’ils avaient souffert, — leurs femmes et leurs enfans emmenés en esclavage, leurs maisons pillées ou détruites, leurs champs dévastés par l’incendie, — et s’empressaient de fournir des pilotes pour conduire l’expédition dans le labyrinthe où elle se trouvait engagée. Ce fut dans les villages de Pak-hoy et Suechun, dont les débris fumaient encore, que l’on reçut les informations les plus précises. Les navires anglais atteignirent ainsi l’embouchure de la rivière de Tong-king, et le 20 octobre, au point du jour, la flotte de Shap-ng-tsai montra, au-dessus d’une longue pointe basse, son épaisse forêt de mâts. Cette flotte avait remonté la rivière, et s’était portée sur les villes de Fa-long et de Clio-keum pour les piller ; mais, trouvant la population en armes et un corps de troupes cochinchinoises accouru pour le repousser, Shap-ng-tsai s’était décidé à aller chercher sur un autre point des dépouilles plus faciles. Trente-sept jonques étaient déjà sous voiles, louvoyant pour sortir de la rivière. À la vue des steamers anglais, elles laissèrent arriver et vinrent reprendre leur mouillage en dedans de la barre.

Shap-ng-tsai, en changeant le théâtre de ses déprédations, s’était surtout promis d’échapper à la poursuite des navires européens. Il venait d’être rejoint par un de ses anciens compagnons, Seung-a-ki, qui avait reçu du vice-roi de Canton la mission de lui offrir le bouton de mandarin et d’engager sa flotte au service de l’empereur chinois. Shap-ng-tsai n’avait point encore voulu souscrire à ces propositions, craignant que sous des offres si séduisantes la trahison n’eût caché quelque piège. Dès qu’il aperçut la fumée des steamers anglais, il ne douta pas qu’il n’eût été livré par l’envoyé du vice-roi, et fit immédiatement trancher la tête à ce malencontreux émissaire. De sept heures du matin jusqu’au soir, les steamers anglais cherchèrent vainement un passage, pour pénétrer dans la rivière. Les mandarins cochinchinois avaient rassemblé leurs troupes sur le rivage et assuraient le capitaine Hay qu’ils étaient prêts à massacrer les pirates dès qu’ils mettraient pied à terre. On demanda à ces mandarins des pilotes. Ceux qu’ils fournirent connaissaient, mal l’entrée de la rivière : ils assuraient qu’il existait un passage, mais ils ne pouvaient indiquer d’une façon précise sur quel point de cette vaste embouchure on devait le trouver. Il était trois heures de l’après-midi quand le Phlegethon reçut enfin d’un village bâti sur une des pointes marécageuses de l’embouchure un pilote plus capable qui, faute de bateau, atteignit le steamer anglais à la nage. Le chenal fut balisé par deux embarcations, et le Fury remorquant le Columbine franchit rapidement la passe dans les eaux du Phlegethon forcés dans leur repaire, les pirates se débandèrent ; quelques jonques seules tinrent ferme, et parmi ces jonques se trouvait celle de Shap-ng-tsai. Exposées au feu redoutable de la division anglaise, qui s’était mouillée hors de la portée de leur misérable artillerie, ces premières jonques furent bientôt détruites. Les embarcations des steamers poursuivirent celles qui avaient déjà remonté, la rivière. Après avoir obligé les pirates à les abandonner, les Anglais y mirent le feu. Cinquante-huit jonques furent ainsi brûlées ou coulées à fond ; six seulement, profitant de l’obscurité de la nuit, parvinrent à s’échapper à la marée haute par une autre branche du fleuve. Shap-ng-tsai, suivant le rapport des prisonniers, s’était jeté, après l’explosion de la jonque qu’il montait, dans un petit bateau à rames. On présuma qu’il avait pu gagner un des bâtimens qui survécurent au désastre général. Les îles basses et à demi noyées qui encombrent le lit du fleuve à son embouchure étaient couvertes de fuyards, auxquels les soldats cochinchinois et les matelots anglais ne firent aucun quartier. Plus de quinze cents pirates périrent à bord des jonques ou furent massacrés après l’action. Quinze cents prisonniers furent en outre recueillis le second jour par les soins du capitaine Hay, et remis à la disposition du mandarin de Haï-nan.

Le 23 octobre, remorquant à la fois le Columbine et le Phlegethon, le Fury sortit de la rivière, et fit route pour le port de Hoi-how, où la division mouilla dans la soirée du 24. Le 26, le major Houang, accompagné par les capitaines et les officiers des navires anglais, débarqua au milieu d’un immense concours de peuple accouru sur la plage, et fut conduit triomphalement jusqu’à sa demeure au bruit retentissant des gongs. Le capitaine Hay comprenait trop bien l’anxiété que son absence prolongée devait causer à Hong-kong pour céder aux sollicitations du gouverneur-général chinois, qui s’efforçait de le retenir quelques jours à Hoi-How. Le 28 octobre, il quitta ce port, et vint mouiller près des bancs du canal des jonques ; mais il ne put franchir ces hauts-fonds que le 30 au soir. Le vent, très violent les jours précédens, avait cessé de souffler avec force depuis le matin ; la mer, que cette tempête avait soulevée, était très grosse encore. Il fallut se confier aux pilotes de Now-chow, et suivre, au milieu des brisans, un chenal où la profondeur de l’eau n’excéda pas quelquefois dix-sept pieds. Ce fut l’épisode le plus critique de l’expédition. À quatre heures du soir enfin, on avait gagné la pleine mer. Le 1er novembre le Fury elle Columbine, suivis de près par le Phlegethon, jetaient l’ancre sur la rade qu’ils avaient quittée depuis le 8 octobre.

Les détails de cette expédition causèrent à Macao presque autant de joie qu’à Hong-kong. On y vit non-seulement un gage de sécurité contre les nouveaux périls qu’on avait appréhendés, mais on se flatta aussi que ce grand succès des armes britanniques allait rendre aux Européens la considération qu’ils semblaient avoir perdue. Il n’en fut rien : le vieux Séou, pour contempler avec un sang-froid imperturbable le déploiement de forces par lequel les Anglais avaient cherché à l’intimider, avait moins puisé son courage dans un ignorant mépris de la puissance de ses adversaires que dans une juste appréciation des graves intérêts qui devaient leur en interdire l’usage. Les succès du Fury et du Columbine ne pouvaient donc avoir sur les complications à venir toute l’influence que déjà l’opinion publique se plaisait à leur attribuer. M. Bonham ne se refusa point toutefois le plaisir d’annoncer au vice-roi, avec une certaine emphase, les résultats qu’il venait d’obtenir. À ce bulletin pompeux, le vice-roi répondit par une dépêche plus pompeuse encore. Avec cette rare impudence qui forme le trait distinctif de la diplomatie chinoise, il se hâta de détourner au profit des flottes du Céleste Empire et des armées du royaume annamite la gloire que M. Bonham s’était cru en droit de décerner tout entière à la marine britannique. Les Anglais n’avaient donc remporté qu’une victoire stérile, ou plutôt ils avaient vaincu au profit du vice-roi de Canton, dont la feuille officielle de Péking ne tarda point à célébrer les triomphes.

Cependant les habitans de Macao soupiraient en secret après le retour de leur sécurité et la levée de l’état de siège. Le conseil portugais finit par comprendre qu’il fallait en passer par les conditions de Séou. Il avait entre les mains des témoins dont les dépositions auraient gravement compromis le vice-roi ; mais que pouvaient lui servir ces preuves accumulées d’une perfidie dont le Portugal ne serait jamais libre de tirer vengeance ? Le 28 décembre 1849, le conseil déclara que les trois soldats chinois détenus dans les prisons de Macao devaient être considérés « comme sérieusement impliqués dans le meurtre du gouverneur, qu’ils étaient prévenus d’avoir eu connaissance du projet des assassins et d’avoir favorisé leur fuite, qu’en conséquence il les livrait au vice-roi pour qu’ils fussent jugés conformément aux traités et selon les lois du Céleste Empire. » Deux jours après l’élargissement des soldats dont il avait pu un instant redouter les aveux, Séou faisait remettre à la junte portugaise les restes sacrés auxquels il devait le succès de sa négociation.

Quand la nouvelle du meurtre d’Amaral fut connue à Lisbonne, elle ; y produisit la plus vive émotion. Le gouvernement portugais s’occupa immédiatement d’envoyer à Macao un officier énergique investi de toute sa confiance, et une expédition maritime fut armée à la hâte [6]. Il suffisait peut-être que le Portugal montrât son pavillon dans le golfe de Pe-king pour que la réparation due à son honneur lui fût accordée. Les indignes délais apportés par Séou à la remise des restes d’Armaral étaient plus que suffisans pour que l’on fût en droit d’exiger sa dégradation. Malheureusement les peuples qui usent leur énergie dans les troubles civils s’interdisent les moyens de faire respecter leur nom au dehors. Le successeur d’Amaral mourut peu de temps après son arrivée à Macao. Une corvette portugaise mouillée dans le port de la Typa sauta en l’air avec tout son équipage par suite d’un accident qui est resté inexplicable ; Séou demeura triomphant sur ces ruines, et continua, comme par le passé, à dompter les rebelles et à se railler des barbares.

C’est sans doute un bien triste événement que la mort de cet homme courageux qui, animé du plus touchant des patriotismes, essaya de relever l’honneur d’un pavillon si glorieux autrefois et périt victime de l’état d’abaissement où ce pavillon était tombé ; mais cet événement, dont je n’ai point hésité à réveiller le souvenir, ne peut manquer d’avoir un jour ou l’autre de graves conséquences. L’Angleterre sans doute n’a pu, en l’apprenant, se défendre d’un secret remords ; elle sera cependant la première à en recueillir les fruits. Il nous a suffi de passer trois années dans les mers de la Chine pour constater un mouvement bien marqué dans l’opinion de l’Europe au sujet des affaires de l’extrême Orient. Aux reproches d’ambition qu’on ne cessait de diriger contre la politique anglaise, nous avons vu succéder tout à coup des reproches contraires. Nous avons entendu des Européens de tous les pays gémir de la faiblesse des autorités britanniques et gourmander leur modération. Il semblait que les intérêts les plus opposés à la domination exclusive de l’Angleterre allaient se trouver compromis, si cette puissance faisait un pas en arrière. Il s’est établi insensiblement en Chine une solidarité européenne qui ne peut manquer d’aplanir le chemin aux envahisseurs. La mollesse peut-être calculée des autorités de Hong-kong, les violences de la populace chinoise et la connivence criminelle des mandarins ont favorisé ce retour de l’opinion publique. Quand les Anglais, à la force matérielle dont ils disposent, joindront cette force morale qu’ils puiseront dans l’assentiment de l’Europe, quand ils pourront traiter le peuple chinois comme un de ces peuples barbares envers lesquels tout est légitime et permis, que deviendra le vaste et débile empire que leurs armes victorieuses ont épargné une première fois ?


  1. Orangs Laüt, hommes de mer en malais.
  2. Voyez la livraison du 1er décembre 1851.
  3. Ce moment fut pourtant le seul où nous éprouvâmes quelques inquiétudes. Le vent soufflait alors de l’est, et les vagues étaient devenues plus creuses. Mouillés par dix-sept pieds d’eau, nous devions craindre de toucher le fond quand viendrait l’instant de la basse mer : le moindre dommage qui pouvait en résulter pour la corvette, c’était la rupture de son gouvernail : mais l’ouragan avait suspendu l’action de la marée et les eaux que la trombe avait, en s’avançant, chassées devant elle, demeurèrent accumulées dans le fond de la haie pendant près de vingt-quatre heures.
  4. Paou-tseun était directeur d’un des collèges de Canton, et Chaou-ta-shaou était un des habitans du village de Mong-ha, dans lequel résidait Seu-chi-liang.
  5. En substituant probablement aux véritables meurtriers des criminels tirés des prisons.
  6. Ce fut à cette époque que M. Forth-Rouen reçut la juste récompense de sa conduite. Le conseil de gouvernement de Macao lui adressa la lettre suivante, que nous sommes heureux de pouvoir reproduire : « C’est avec la plus vive satisfaction, monsieur, que nous portons à votre connaissance les ordres qui nous ont été transmis par sa majesté très fidèle. Non contente de vous avoir déjà témoigné, par une dépêche commune à tous les représentans des puissances étrangères résidant à Macao, le haut prix qu’elle attache aux éminens services que votre excellence a rendus à cet établissement dans la situation critique où l’avait placé l’assassinat du gouverneur Amaral, la reine a voulu que le conseil vous informât en outre d’une manière spéciale qu’elle avait remarqué, avec une distinction toute particulière, la conduite noble et généreuse de votre excellence. Sa majesté s’est plu à reconnaître, par ce témoignage tout exceptionnel, les preuves décisives que vous avez données en cette occasion de l’élévation de votre caractère et de la justice que vous avez su rendre aux mérites du défunt gouverneur, victime d’un attentat inouï, dont vous avez contribué de tout votre pouvoir à poursuivie la réparation. »