L’Homme et la Terre/II/03

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L’Homme et la Terre | II
 
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Élisée Reclus
Librairie universelle, 1905 (tome premier, pp. 484-554).
Chapitre III


POTAMIE : NOTICE HISTORIQUE


Il ne peut être encore question de dresser un tableau chronologique des faits relatifs à la Potamie. Nous ne disposons encore, par suite des fouilles récentes, que des noms de quelques souverains et même en beaucoup de cas, la domination de ceux-ci ne s’étendait-elle pas au delà des murs de leurs cités : Nippur, Agade, Kich, Larsam, Ur, sans parler de Suse et de Babylone. Aussi nous bornons-nous à relever les noms les plus familiers, ceux qui sont inscrits sur le socle des statues de nos musées.

Un premier cycle est fourni par les fouilles de Nippur. Les noms de Mullil, de Lugal, d’Ensagna sont vieux de 8.000 ans, mais ils désignent peut-être des fictions mythologiques.

À une époque éloignée de nous de cinquante-six à soixante siècles, on peut citer Chargina et de son fils Naram-Sip, roi d’Agade, Urbagu et Dungi, rois d’Ur, Gudea, leur vassal, seigneur de Sirpula, Khumbaba et Karibu-cha-Chuchinak, rois de Suse.

Khammurabi (Hammurabi), roi de Babylone, étendit sa domination sur toute la Chaldée, il y a 3950 ans environ.

Quelques siècles plus tard régnait en Mésopotamie une dynastie, d’origine inconnue, dite cassite. Un des derniers représentants de ces rois, Kurigalzu, vivait trente et un siècles avant nous… Bientôt après, sous le règne de Tugultipalesharra II (voir page 360), commence l’ère des incursions assyriennes dans la basse Chaldée, où deviennent rares les rois indépendants.

Des travaux de Pinches, relevons les noms des quelques-uns des souverains de Babylone, desquels le dernier fut détrôné par Kyros, Roi des Rois :

Ère de Nabomassar Olympiades Ère chrétienne
avant J.-C.
Nabu nazir (Nabonassar) 0, 14 29, 43 - 747, - 733
Marduk hali dinna 26, 88 57, 67 - 721, -709
Samassu mukin 80, 100 109, 129 - 667, -647
Nabu apal utzur 122, 143 151, 172 - 625, -604
Nabu kudu russur (Nabuchodonosor) 143, 186 172, 215 - 604, - 561
Amil marduk 186, 188 215, 217 -561, -559
Nabu nahid 191, 209 220, 238 -556, - 538




POTAMIE


L’origine de la civilisation est double dans le
pays des fleuves ; il faut la chercher à la
fois dans l’agriculture et dans le commerce


CHAPITRE III


CIRQUE POTAMIEN. — CIVILISATION TOURANIENNE. — ARRIVÉE DES SÉMITES. — PARADIS TERRESTRE, MONTS SACRÉS. — NAVIGATION, LÉGENDE DU DÉLUGE. — CAÏN ET ABEL. — AGRICULTURE, INDUSTRIE, CONSTRUCTIONS, ASTRONOMIE, ÉCRITURE. — VILLES ET EMPIRES CHALDÉENS ET ASSYRIENS.


Au sud des brusques escarpements du haut pays d’Arménie, les traits géographiques du territoire dans lequel se déroulent les courants du Tigre et de l’Euphrate déterminèrent le cours de son histoire. À la vue du cirque immense entouré de monts en gradins et percé de larges portes par lesquelles les immigrants ont pu arriver en foule, on comprend qu’en cette arène ont dû s’accomplir de grandes choses. D’abord c’est là que vient aboutir, par l’un ou l’autre chemin de la Perse, cette voie majeure des nations qui longe la base du diaphragme asiatique pour se bifurquer sur le plateau d’Iran, d’un côté vers l’Azerbeïdjan, de l’autre vers Hamadam et le pied de l’Elvend. Le premier passage permet de descendre à travers le pays des Kurdes pour gagner la plaine au confluent du grand Zab et du Tigre ; le deuxième, de beaucoup le plus fameux dans l’histoire, passant par Bisutun et le col du Zagros, atteint le cœur même de la Mésopotamie dans sa partie la plus fertile et la plus populeuse. Puis, au sud, s’ouvrent d’autres portes, celles qui descendent de la Perse proprement dite vers la Kerkha, le Karun et le district où les fleuves jumeaux s’unissent en un même courant.

Au nord-ouest du cirque, deux voies majeures, suivies par les nations, font communiquer la Mésopotamie avec l’Asie Mineure et médiatement, avec tout le monde européen. Franchissant le seuil des montagnes bordières, l’une aboutit à la grande plaine, jadis lacustre, où le Tokma-su vient rejoindre l’Euphrate ; c’est la principale étape médiane entre Bagdad et Constantinople ; l’autre est la route qui, traversant l’Euphrate à son coude le plus occidental, pointe dans la direction de la brèche du Taurus connue spécialement du nom de « Porte Cilicienne ».

Enfin, les hauteurs du littoral méditerranéen, sur toute la côte de Palestine et de Syrie, qui d’ailleurs ne présentent nulle part de saillies infranchissables, sont coupées de distance en distance par des cols ouverts sur des escales rattachant tout le rivage de la mer au bassin des fleuves jumeaux, le Tigre et l’Euphrate. Ainsi, le grand amphitéâtre d’entre Liban, Taurus et Zagros pouvait être visité facilement, et le fut en effet, par des gens de tout climat, de toute race, de toute langue, de toute civilisation. Une seule mer, la longue manche dans laquelle se déverse les deux fleuves réunis, baigne directement les plages du cirque de Mésopotamie, mais à distance d’autres mers avoisinent cette région, apportant aussi leur tribut de marchandises, de voyageurs et d’idées. À ce point de vue, nous avons déjà constaté que l’Asie antérieure, à l’ouest de la Perse, occupe une position géographique sans égale.

Cependant la plaine euphratique se divise en deux parties bien distinctes, l’une qui fut vivante et bien vivante, la Mésopotamie proprement dite, et l’autre que l’on peut qualifier de morte, parce qu’elle est occupée par des laves, des rochers et des sables arides : elle ne donne asile qu’à des Bédouins nomades se déplaçant rapidement d’un lieu à l’autre pour faire brouter à leurs troupeaux l’herbe maigre des fonds ou les feuilles des arbustes épars. La ligne médiane qui sépare les deux moitiés du cirque est le cours de l’Euphrate, tracé obliquement de son méandre occidental vers le golfe Persique. Cette limite du désert devait être en même temps la grande voie de trafic entre la mer des Indes et la Méditerranée : dès les origines de la civilisation, c’est sans doute par là que se firent les échanges de l’or, des perles, des diamants, des étoffes de coton et de soie avec les denrées de l’occident.

L’Euphrate, continuant directement l’axe du golfe Persique vers le golfe d’Issos, était une voie naturelle plus utile et mieux située qu’une autre route toute faite, la vallée du Nil. Cependant cette dernière, presque parallèle à la mer Rouge dans la moitié inférieure de son cours, et communiquant avec ce golfe allongé par un certain nombre de routes latérales d’un accès facile, devait acquérir également une importance capitale dans le trafic de monde à monde et, par conséquent, une concurrence très âpre et très ardente naquit certainement entre les empires riverains des deux fleuves. Les modernes sont assez tentés de croire que les guerres de rivalité commerciale sont d’origine récente, et que d’hier seulement les puissances se disputent les marchés lointains. Mais ceci est un exemple mémorable du contraire. Les Sésostris, les Assurbanipal et les Kambyse étaient les représentants couronnés de la banque et des monopoles de l’époque, comme le furent dans l’Inde, au siècle dernier, les Dupleix et les Clive, comme le sont, en ce siècle, les puissances copartageantes de l’Afrique.

Sur les deux grandes voies naturelles du Tigre et de l’Euphrate, quelques points étaient désignés par la nature pour devenir des lieux historiques par excellence. Tels sont les passages du Tigre, près du confluent du grand Zab et de l’emplacement où s’élevait autrefois la cité de Ninive, non loin des campagnes où se livrèrent tant de batailles, entre autres celle d’Arbelles, qui donna l’empire perse aux Macédoniens. Telle est aussi la région des fleuves jumeaux, où les courants se rapprochent et où vient aboutir la large vallée de la Diyalah. En cet endroit où les deux lignes vitales sont en contact, pour ainsi dire, et où les canaux s’entremêlent en un labyrinthe immense, se trouvent les ruines de l’antique Babylone, celles de Séleucie, capitale des successeurs d’Alexandre, de Ctesiphon, résidence de la dynastie perse des Sassanides, et la ville actuelle de Bagdad. Là est le vrai centre de gravité de toute la Mésopotamie. On peut reconnaître aussi d’un regard quels furent les points vitaux de l’Euphrate moyen. Là commençaient les chemins entre le fleuve et la Méditerranée où cesse le désert.

Le golfe Persique, prolongement de la vallée du Tigre-Euphrate, s’ouvre merveilleusement vers l’océan Indien comme une rade intérieure, préparant les matelots aux voyages sur la grande mer. Déjà les Chaldécns donnaient à ce golfe le nom de « fleuve » Nàr marrata [1]. Ce fut un avantage capital pour le développement de la civilisation babylonienne, car cette mer presque fermée possédait dans ses archipels, et à l’abri de ses îles côtières, des lieux d’ancrage favorables, offrant aux bateliers du fleuve comme une sorte d’extension de l’estuaire, et aux marins proprement dits, comme un parvis, une antichambre de l’Océan. Ainsi, grâce à la mer, grâce aux fleuves qui s’y déversent, l’aire géographique du monde que connaissaient les hommes civilisés devait déjà être considérable au commencement de l’histoire chaldéenne. La nomenclature des noms de pays gravés sur le socle des statues de Sirpula nous révèle l’étendue des contrées d’où les vaisseaux importaient les matériaux de toute espèce, métaux, bois et pierres, pour la construction et l’embellissement de la ville : l’Égypte à l’occident, le plateau d’Élam à l’orient, étaient bien connus des marchands de cette région, il y a près de 50 siècles [2]. Il est probable qu’à l’est, l’aire d’extension babylonienne s’étendait beaucoup au delà des limites où s’arrêta plus tard la connaissance des Grecs et des Romains. Un texte assyrien, auquel Oppert donne une antiquité de vingt-huit ou vingt-neuf siècles, nous montre les marchands du roi de Ninive pêchant des perles dans la mer des Moussons et l’ambre jaune dans les mers où la Polaire est au faîte du ciel [3]. Et cependant l’empire d’Assyrie, situé dans l’intérieur des terres, n’avait rien pu ajouter au savoir géographique des Chaldéens vivant à proximité des ports du golfe Persique. Au contraire, la domination des souverains d’Assur correspondant à une période de grande régression intellectuelle et morale, il est probable qu’entre les deux époques l’horizon mondial s’était rétréci.


Dans son ensemble, le bassin des deux fleuves, en dehors de la région des montagnes, a la forme d’un immense amphithéâtre vers lequel se dirigent de toutes parts des voies convergentes. Par conséquent, un grand mouvement d’immigration se porte de tous les alentours vers la grande campagne : chaque vallée déverse le trop-plein de ses habitants en suivant le cours de la rivière ; tous les types se trouvent représentés dans les villes où se mélangent les populations. Ainsi la plaine se peuple de proche en proche, ici par des pasteurs cheminant avec leurs troupeaux dans les régions herbeuses, là par des agriculteurs utilisant directement l’eau fluviale pour l’irrigation de leurs champs. Toutefois, certaines parties de la contrée basse que parcourent le Tigre et l’Euphrate durent rester longtemps inaccessibles aux immigrations du pourtour : ce sont les terres alluviales où l’eau s’épandait en lacs et marécages emplis de roseaux, entourés d’une végétation touffue. Les fièvres s’ajoutaient aux difficultés du sol pour défendre les approches de ces étendues partiellement inondées qui devinrent les terres les plus fécondes de la merveilleuse Chaldée. Il fallut toute une longue succession de siècles pour que ce prodigieux travail d’appropriation du sol de la Mésopotamie fût accompli ; mais lorsque les premières lueurs de l’histoire se lèvent sur ce pays, il était déjà transformé en jardins de culture par le travail de l’homme. Une des plus anciennes inscriptions connues, datant de près de soixante siècles, donne à la Babylonie de cette époque le nom de Kengi « pays des canaux et des roselières [4] ». Le mérite de cette mise en culture de terres devenues fameuses par leur fécondité appartient probablement aux diverses races descendues des plateaux et des vallées de l’amphithéâtre ; mais, parmi les éléments ethniques d’origine diverse qui collaborèrent au développement de la civilisation dans la basse Mésopotamie, les plus utiles, d’après le témoignage des inscriptions, ne furent pas ceux à la race ou à la langue desquelles prétendent les Aryens vrais ou supposés de L’Europe : on ne peut attribuer à des tribus d’idiome indo-européen le grand rôle dans le bassin méridional des deux fleuves.

Les assyriologues, influencés pur l’impression première qui donne toujours le rang suprême au type aryen, furent très étonnés de leur découverte. Ils reconnurent avec stupeur dans les plus anciennes inscriptions cunéiformes la reproduction d’une langue qui ne paraît avoir aucun des caractères de l’iranien ni du sémitique : elle semblait à quelques-uns d’entre eux apparentée d’une façon étroite aux idiomes touraniens, tels que les divers dialectes de l’Oural et de l’Altaï. Le langage figuré par ces premiers signes est du type agglutinant, sans flexions, et correspond dans son ensemble à un mode de parler tout à fait différent de celui des habitants qui immigrèrent plus tard en Mésopotamie. Les sons gutturaux, qui prennent une si grande place dans le parler des Sémites, y manquent complètement et les sifflantes y sont rares. Enfin ce qui montre d’une façon évidente l’origine touranienne de cette écriture, c’est que, d’après Oppert, les formes élémentaires des 180 premiers signes figuratifs connus rappellent des êtres ou des objets appartenant à un climat différent de celui de la Chaldée ; elles provenaient d’une contrée où la faune et la flore présentaient un aspect plus boréal, où il n’y avait ni lions ni léopards, mais des ours et des loups, où l’on ne connaissait pas le chameau à bosse unique, mais bien le chameau à double bosse, où les plantes cultivées caractéristiques n’étaient point le palmier ni la vigne, mais les conifères. La patrie de cette langue et de cette écriture mésopotamienne, venues par la voie de la Susiane, doit être recherchée dans l’Élam. De nombreux savants (Wahrmund, Dieulafoy, J. de Morgan) ont pensé trouver dans cette région des hommes du type négrito ; d’autres (A. Bloch) voient dans l’habitant qui précéda le Sémite en Chaldée, un homme de type noir venu du sud, mais n’appartenant pas à la race nègre.

Ce peuple d’Orient, groupe de migrateurs, qui dut ses progrès, devenus les nôtres, à des étapes successives à travers un milieu changeant, toujours heureusement modifié par le travail, ne nous a pas légué son nom d’une façon précise, mais sa grande œuvre est là, c’est le fond même de notre civilisation. Les anciens rois d’Ur, dans la basse Chaldée, célébrant leur gloire sur les monuments primitifs, se désignaient comme les « souverains de Sumir et d’Akkad » ; ainsi que la plupart des écrivains l’interprètent, ces deux noms s’appliquaient aux « gens de la plaine » et aux « gens de la montagne », — d’autres savants déchiffreurs des signes cunéiformes lisent « gens du sud » et « gens du nord » —, mais à l’époque où ces premières inscriptions furent gravées sur la brique, les montagnards ou Akkadiens avaient déjà terminé leur mouvement d’émigration vers la plaine : ils vivaient à côté, surtout au nord, des Sumiriens ou Sumériens, dans les campagnes baignées par les deux grands fleuves. L’un et l’autre peuple paraissent avoir parlé des langues de même origine, et leur rôle était prépondérant en comparaison des gens d’autre race, des Sémites par exemple, qui habitaient alors la contrée. C’est donc eux, les Akkadiens, pour les embrasser sous un seul nom, que nous devons regarder comme nos ancêtres spirituels pour les acquisitions du savoir qui se succédèrent dans les campagnes de la Mésopotamie et se transmirent d’un côté à la vallée du Nil (Maspéro, Hommel, etc.) et de l’autre aux vallées du Hoang et du Yangtze (Terrien de la Couperie).

Un témoignage de l’ancienne hégémonie des Akkadiens nous est fourni par la nomenclature géographique : c’est à eux que l’on attribue la plupart des noms de lieux dans la toponymie antique, et tout spécialement ceux des deux grands fleuves. L’Euphrate n’est autre que le Puràtu, ayant en akkad le sens de « lit fluvial ». Le mot désignant le Tigre, Iddigla, transformé par les Assyriens en Diglat, qu’on retrouve encore de nos jours dans le Dijeil, canal d’irrigation, et par les Israélites en Hid-degel, avait dans la langue akkadienne une signification analogue [5]. Mais, quel que fût l’ascendant intellectuel et moral de ces premiers cilivisés, devenus par cela même civilisateurs, ils devaient constituer la minorité numérique dans la population du pays, ou bien ils perdirent leur prépondérance par suite d’une immigration sémitique de plus en plus considérable, ou bien encore ils déchurent et périrent à cause de leurs privilèges mêmes, car peu à peu on les voit diminuer et s’éteindre au milieu de l’élément sémitique envahissant. Un nouvel apport ethnique formé par les Kaldi ou Chaldéens, — les Kasdim de la Bible, — s’ajoute, grossissant par degrés, aux populations akkadiennes et sumériennes, et finit par exercer une assez grande influence pour substituer son nom à celui de ses prédécesseurs. On ne sait quelle est l’origine de cet élément national. Peut-être même ne fut-ce qu’une classe aristocratique séparée de la masse des sujets ; mais on croit plutôt qu’il se composa de voyageurs venus pour la plupart de l’Arabie orientale. Arrivant en groupes pressés, à peu près quatre mille ans avant les temps actuels, ils fondèrent un grand nombre de principautés dans ta partie méridionale de la Mésopotamie, puis devinrent les maîtres dans la Babylonie proprement dite [6]. Sémites, comme d’autres immigrants venus du nord et du nord-ouest, ils imposèrent peu à peu leur langue aux résidants de la contrée. L’idiome akkadien se transforma graduellement en un langage sacré, hiératique, que l’on continua d’employer dans les mystères religieux, comme notre latin d’église, des centaines et des milliers d’années après qu’il eut cessé d’être parlé vulgairement par les habitants du pays. Les formules mystiques ne sont-elles pas d’autant plus puissantes qu’elles sont incomprises ? Les amulettes n’ont-elles pas d’autant plus de vertu qu’on n’en devine pas les signes ? L’akkad était au moins depuis dix siècles une langue morte qu’on l’apprenait encore dans les séminaires de la Babylonie [7]. On s’en servait pour les prières, pour la magie, pour l’astrologie ; dans nos langues se maintiennent, en certain nombre, des mots akkadiens, de même que dans notre mythologie sont restées des traces multiples de leur conception de l’univers. Quant au nom de Chaldéens, il s’est également perpétué, mais en dehors de son sens primitif ; on l’applique historiquement aux populations de la Mésopotamie ; du temps des Romains, il n’avait d’autre signification que celle d’ « astrologue », « magicien » ; maintenant on le réserve, dans un sens spécial, à une secte chrétienne d’origine sémitique, dont il existe quelques débris sur les plateaux de l’Azerbeïdjan et dans les montagnes des Kurdes.

La très remarquable légende de la confusion des langues qui se produisit parmi les constructeurs de la Tour de Babel suffit à montrer combien, à ces époques lointaines, d’immigrants de toute race s’étaient réunis dans les terres riveraines du bas Euphrate ; mais ces éléments ethniques différents, soumis à l’influence prépondérante des Sémites, finirent par se « sémitiser » en entier, ainsi que durent le faire les Akkadiens, qui pourtant avaient joui pendant une longue période de la domination politique et de l’initiative intellectuelle. Au moins depuis six mille années, les populations des bords du Tigre, dans le pays d’Assur, et les habitants de la Mésopotamie septentrionale s’identifient à cette race de Sémites qui finit par occuper en un tenant toute la contrée comprise entre le pays d’Iran et la Méditerranée, entre les monts d’Arménie et l’océan Indien [8].

Il y a quarante-cinq siècles, c’étaient spécialement des Sémites du groupe « cananéen » qui dominaient à Babylone, choisie par eux comme capitale de toute la contrée. Les noms des rois ne laissent aucun doute à cet égard [9]. Mais avant les « Cananéens », d’autres Sémites vinrent se heurter contre les populations de la Mésopotamie, sans avoir fait cependant la conquête du pays : ce furent de simples pillards, et leur nom, Khabiru, dans lequel on reconnaît celui des Hébreux mentionnés par la Bible comme les ancêtres des Juifs, paraît avoir été synonyme de « Bédouins ». Les Hébreux de ce temps étaient des pasteurs nomades et, comme ceux qui leur ont succédé dans la région et qui d’ailleurs appartiennent à la même race, ils faisaient de rapides incursions dans les contrées riches et fertiles de la Potamie quand une occasion favorable se présentait. À l’époque où les annales chaldéennes parlent de ces gênants voisins, la sémitisation des habitants était déjà faite ; des tribus de langue apparentée à celle des Kabires s’étaient établies en maîtres et à demeure dans le pays.

D’où proviennent donc ces peuples de Sem qui constituaient le grand empire de Ninive et de Babylone ? Peut-être la question est-elle insoluble, en ce sens qu’on ignore si les Sémites constituent réellement une race unique, ou bien s’ils proviennent de souches différentes, car rien ne permet d’affirmer que les Assyriens du haut Tigre, par exemple, et les Arabes de la mer Rouge et de l’extrême Arabie ont les mêmes ancêtres. Mais en admettant que le groupement des nations soit au point de vue généalogique ce qu’il est actuellement au point de vue de la parenté des langages, on a le droit de se demander d’où sont venus en Mésopotamie les éléments les plus actifs de peuplement et de rénovation. D’après Sprenger, les Arabes seraient les Sémites par excellence et c’est de leur péninsule qu’auraient successivement émigré les diverses peuplades desquelles seraient issus Assyriens et Chaldéens, Phéniciens et Juifs : il voit dans tous les représentants de la race « autant de sédiments arabes séparés couche après couche [10] ». Renan, Schrader, Gesenius, de Sarzec exposent en d’autres termes la même hypothèse.

Toutefois on peut se demander également si le gros des nations sémitiques ne descend pas de la région des avant-monts et peut-être des montagnes d’Arménie au nord des plaines que parcourent les grands fleuves ; n’est-il pas naturel de chercher un centre de nativité humaine dans un pays riche en sources, en terrains fertiles, en plantes, en animaux plutôt que dans l’aride désert où l’homme a si grand peine à soutenir son existence ? On a même hasardé une étymologie du nom de Sem, d’après laquelle cette appellation serait due au pays de Sim, partie orientale du Taurus arménien, qui est réellement habité par des Sémites migrateurs. Cette filiation de termes n’est peut-être pas justifiée, car l’explication ordinaire qui voit dans le nom de Sémites, comme dans celui de tant d’autres peuples, l’effet d’un orgueil collectif de nation, est également plausible ; en vertu de cette interprétation, les Sémites seraient les gens de la « gloire [11] », les hommes par excellence, brillant parmi tous les autres comme les meilleurs, les plus intelligents et les plus beaux : leur nom serait identique à celui de « Slave » qui désigne également toute une race, celle qui peuple l’orient européen.


Quoi qu’il en soit de l’origine du nom, il est bien certain que les légendes, les prières des Sémites pointent vers le nord comme patrie des aïeux. Le mythe qui, de tout temps, hante le plus les imaginations, celui du Paradis, présente aussi le même sens pour ceux qui en étudient la genèse primitive. Naturellement, la foule des commentateurs, auxquels un mot, un signe, interprété conformément au désir de l’exégète, suffit quelquefois pour qu’ils en déduisent toute une théorie, s’est acharnée sur cette légende du Paradis pour l’expliquer de mille manières différentes. La carte de l’Asie représente le site du jardin de délices aux lieux les plus divers, soit pour complaire à quelque vanité nationale, soit pour s’accommoder plus facilement à des conceptions historiques ou religieuses.

On a même supposé que le pôle Nord pourrait bien être le véritable emplacement du fameux Jardin : la région des glaces étant celle qui se refroidit avant toutes les autres, dut nécessairement, d’après l’Anglais E. S. Martin, être le séjour de nos premiers parents. Mais, sans aller chercher le paradis aussi loin des campagnes de la Mésopotamie, il n’est pas moins certain que les traditions mythiques mentionnent une « montagne du septentrion », séjour du seigneur des lumières, du père des génies célestes, source des eaux, axe-pivot sur lequel tournent les cieux.

Les temples pyramidaux de la Chaldée et des autres contrées « potamiennes » avaient pris pour modèle le « haut lieu » par excellence, c’est-à-dire la montagne sacrée du nord, et, comme elle, ils avaient la prétention de s’élever jusqu’au ciel, par dessus les nuages. Lorsque la légende prit premièrement corps, la montagne était certainement un pic bien connu, une pointe vénérée, une personnalité terrestre, sacrée entre toutes ; mais en s’éloignant du sommet protecteur qu’ils avaient vu se dresser au-dessus de leur berceau, les peuples en oublièrent la place, et dans leurs voyages de migration, ils transférèrent successivement leur adoration de cime en cime. Les pays lointains ayant disparu de leur horizon et même de leur souvenir, ils étaient obligés de situer dans leur voisinage le lieu d’adoration, de le créer même en entier par leur travail acharné. Le Demaveud, l’Elvend ou tel autre mont de l’orient iranien avait été d’abord le « Père des contrées ». Et de quel sommet parle le prophète Isaïe [12] en glorifiant le « trône de l’assemblée qui s’élève au-dessus des étoiles du Dieu Fort vers le septentrion ? » Peut-être de l’Ararat ou du Caucase. Il n’importe, car la surface de la Terre se hérisse de monts sacrés, et là même où s’étend la plaine rase, on construit des sommets artificiels. C’est donc tentative vaine que de vouloir identifier telle ou telle montagne comme ayant été le temple de toutes les nations à la fois, ou même celui d’un seul peuple comme les Chaldéens ou les Juifs.

Ainsi les pyramides à degrés, et ce qui, de traduction en traduction, et de changement en méprise, est devenu, dans l’histoire des visions antiques, la fameuse « échelle de Jacob », n’étaient pas autre chose, dans la forme première de la légende, que des montagnes factices, des volées d’étages en gradins, dont les anges montaient les degrés en apportant leur adoration aux dieux. Ces monts, construits de mains d’hommes, étaient autant de symboles du sommet divin : des pyramides aux sept portes, consacrées aux sept planètes. Et les « jardins suspendus » des rois babyloniens n’étaient-ils pas aussi des paradis artificiels, se superposant en terrasses à de grandes hauteurs sur des étages voûtés et recevant des eaux abondantes soulevées par de puissantes machines hydrauliques ? Ce ruissellement symbolisait les fleuves sacrés nés sur les hauts sommets des monts [13].

D’ailleurs, il semble probable que les rois babyloniens profitaient de la vénération du peuple à l’égard des temples à degrés pour y faire déposer leurs corps, de même que leurs confrères de l’Égypte se faisaient enterrer dans les Pyramides [14].

Le terme persan « paradis », d’origine probablement récente, au plus quatre mille années, ne s’appliquait d’abord qu’aux parcs de chasse, pairi-daiza, lieu enclos de murs, et ne se rapportait nullement à des lieux de parfait bonheur tels qu’on les conçoit dans le sens actuel du mot ; cependant ces forêts réservées des rois perses, situées dans le voisinage de l’Elvend ou de tel autre mont superbe, devaient être fort agréables par la pureté de l’air, la fraîcheur des eaux, l’éclat de la végétation, le foisonnement du gibier, puisque ce nom de paradis a fini par devenir, dans nos langues occidentales, le synonyme de « jardin délicieux », même de « béatitude éternelle » ; toutefois, chez les Iraniens, ce terme resta toujours une expression profane : le mot consacré au lieu mystique du bonheur pur est celui de vara [15], analogue au mot « Éden », employé dans les livres sacrés des Hébreux, avec la signification de « lieu de la joie » ou de la « volupté ».

Tous les paradis durent posséder pour l’homme, outre leur beauté propre, un élément qui les embellissait à l’infini, celui d’un souvenir plein de regrets. Ceux qui les nommaient ainsi se rappelaient avoir dû les quitter pour échapper à quelque invasion de bandes ennemies, à un déluge, à des tremblements de terre : ils voyaient en ces lieux des paradis, surtout parce qu’ils étaient perdus. Mais l’espérance se mêle diversement aux amertumes du passé, et de tous temps il y eut aussi des paradis de désir, des « terres de promission ». Les ancêtres avaient été heureux, les descendants pouvaient-ils l’être aussi ? Là-haut, sur les montagnes blanches ou vaporeuses, ou bien plus loin encore, par delà l’horizon, vers ces régions mystérieuses où se levait le soleil, ou vers ces autres lieux où l’astre se couchait dans la pourpre des nuages, ou même vers les espaces inconnus que cherchaient les oiseaux dans leurs longues migrations, n’est-ce pas là que l’humanité trouverait le pays de ses rêves, l’endroit sacré où il n’y aurait plus ni faim ni soif, ni fatigue, ni servitude, ni mort ?

Chaque race, chaque peuple, chaque tribu eut ainsi ses paradis. L’histoire géographique nous en fait retrouver des centaines, brillant comme des clous d’or sur le pourtour de la planète, depuis les montagnes du Nippon jusqu’à la villa de los Cesares, dans les vallées de la Patagonie septentrionale. On peut même se demander si, parmi les grands sommets d’accès pénible, il en est un seul qui n’ait pas été considéré comme un « paradis », comme un « Olympe », pour les peuples qui les contemplaient de la base. Les « Monts Célestes » ou Thian-Chan, à l’est de l’Iran, ne tiennent-ils pas leur nom de ce fait même qu’on voit en eux un monde supérieur, et combien d’autres massifs ou pitons isolés doivent des appellations analogues à un sentiment de même nature ! Tel le Mustagh-ata, ce mont superbe de 7.5oo mètres d’altitude que Sven-Hedin essaya vainement à quatre reprises d’escalader jusqu’à la cime ! Là-haut, nous dit-on, s’ouvre une vallée charmante, où serpente une rivière sous les arbres, emplissant un lac que ne bouleversent jamais les tempêtes. Un chameau blanc paît les gazons touffus et de beaux vieillards à longue barbe, vêtus de blanc, s’entretiennent à l’ombre des pruniers chargés de fruits. Depuis des milliers de siècles, une ville, Janaïdar, habitée par des immortels, toujours heureux et souriants, reflète ses édifices dans l’eau pure. Une légende presque identique se raconte dans le Valais sur la vallée perdue que d’aucuns recherchent encore dans le massif du mont Rose [16].

Placés dans l’Iran ou dans l’Arménie par les habitants de la Mésopotamie, les paradis furent ensuite localisés dans le bassin de l’Euphrate par les Sémites occidentaux, et c’est un de ces jardins de la plaine qui, grâce aux livres sacrés des Juifs, a laissé son mirage le plus longuement poursuivi par l’imagination des hommes. Où se trouvait exactement cette admirable campagne restée si belle dans le souvenir des Hébreux qu’ils en firent le lieu de naissance de leur premier père, le jardin d’innocence où le péché était encore inconnu ? On ne saurait identifier la place de cet Éden mythique de Chaldée, car les castes sacerdotales des diverses villes rivalisaient de prétentions, et certainement, suivant la migration des cultes, la construction et la destruction des cités, on désigna l’emplacement du lieu sacré en des endroits différents. Babylone fut un de ces points d’élection. L’ancien nom de la ville est Tin-tir-ki, ce qui veut dire incontestablement « le lieu de l’arbre de vie », l’arbre qui occupait le centre du paradis terrestre ; en outre, une des appellations de la Babylonie propre est celle de Gan-Dunyach ou Kur-Dunyach, c’est-à-dire le « Parc » ou « Enclos » du dieu Dunyach, personnage resté dans l’obscurité d’un mythe encore inexpliqué. D’autre part, les légendes désignent expressément comme le vrai jardin d’Éden le confluent des fleuves sacrés, le Tigre et l’Euphrate [17]. Un groupe de palmiers, épanouis sur la pointe de Korna, au-dessus de la rencontre des deux courants, marquerait, disent les riverains, l’endroit même où s’élevait l’arbre au fruit redoutable qui nous donna la connaissance du bien et du mal. Les ruines d’Éridu, la « ville du Bon Dieu », peut-être la plus antique cité de la Chaldée, parsèment le sol près du confluent, sur la rive gauche de l’Euphrate. D’après la légende des Musulmans, probablement léguée par les Israélites, le corps d’Adam, l’ancêtre universel, né de la terre rouge, c’est-à-dire du limon de l’Euphrate, reposerait dans les ruines de Kufa, au sud de Babylone, non loin des portes de l’ancien « jardin de volupté » d’où l’avait banni l’épée du chérubin.

De même que le mythe du paradis terrestre s’était déplacé originairement des hautes montagnes de l’orient vers les plaines de la Chaldée, de même il continua sa marche, de campagne en campagne, vers l’occident avec les peuples et leurs cultes. Ainsi un autre Éden ou paradis fut imaginé entre le Liban et l’Anti-Liban, dans une vallée qui était en effet, d’après Ptolémée, une demeure de « délices ». Et, plus loin vers l’ouest, dans le monde hellénique ou par delà encore, que furent les divers jardins des Hespérides, celui de la Cyrénaïque, ceux de la Maurétanie, du Bétis, des îles Fortunées, sinon d’autres paradis, lieux d’espérance qui remplaçaient les pays du regret ? Puis, dans cette merveilleuse époque où l’on vit le Nouveau-Monde surgir sur l’autre rive de l’Atlantique, Colomb lui-même ne déclarait-il pas que le grand fleuve dont les eaux s’épanchent dans le golfe Triste descend du Paradis terrestre, et ce paradis ne le chercha-t-on pas, sous mille formes, en mille endroits pour y trouver soit la fontaine de Jouvence, soit les inépuisables trésors de l’Eldorado, « l’Homme doré » ? On le chercherait encore, ce paradis, si la géographie n’avait enfin dressé l’inventaire de la planète et reconnu l’unité des lois dans tous ses phénomènes.

Des multiples suppositions relatives au Paradis, la plus bizarre peut-être fut celle de Gordon, le vainqueur des Taï-Ping et le héros de Khartum. Ce soldat fanatique nous décrit l’île de Praslin, dans les Seychelles, comme ayant été l’Éden biblique. Les « quatre fleuves » dont parle l’ancienne écriture ne coulent plus, il est vrai, autour du jardin insulaire, mais qu’à cela ne tienne, ils y coulaient autrefois : l’île se rattachait au continent. Le Tigre et l’Euphrate, parcourant l’espace qui est devenu de nos jours le golfe Persique et la mer d’Oman, venaient se déverser dans l’océan voisin, tandis que le Nil et le Gihon, le torrent actuel de Jérusalem, se réunissaient dans la vallée qu’emplit aujourd’hui la mer Rouge et, contournant Socotora, allaient rejoindre les deux fleuves de la Chaldée. Toutes les autres parties du texte étaient expliquées par Gordon d’une manière analogue : l’arbre de vie n’aurait été autre que l’arbre à pain, le merveilleux nourricier des insulaires, et il faudrait voir l’arbre de la science du bien et du mal dans le fameux cocotier de mer ou Lodoïcea Secheyllarum [18]. Un écrivain plus large dans sa vue d’ensemble géographique, ne va pas chercher le jardin de vie en un étroit enclos, ou un îlot des mers ; il se demande s’il ne faut pas identifier ce lieu de délices avec le monde connu qu’arrosaient les quatre grands fleuves : le Tigre, l’Euphrate, l’Indus et le Nil. Les légendes, qui confondent volontiers le ciel, la terre et l’enfer, n’ont aucun souci de la moindre précision dans les détails. Les quatre puissants cours d’eau étaient probablement ceux qui avaient le plus frappé l’imagination des hommes : il était donc tout simple qu’on les associât en un même tableau [19].

L’existence des grands courants fluviaux, qui modifia si puissamment l’idée première du paradis — imaginé d’abord comme une montagne du septentrion — dut agir avec la même efficacité sur l’ensemble des mœurs et des idées générales. Ainsi le labour dans les terres grasses formées d’alluvions fluviatiles prit-il un tout autre caractère que l’agriculture dans les vallées du pourtour iranien : c’est en bas, sur les limites du désert, et cependant en plein sol de limon, « la tête dans le feu, mais les pieds dans l’eau », que les agriculteurs potamiens apprirent à cultiver le dattier, plante devenue essentiellement humaine puisqu’elle n’a plus d’existence spontanée : pure œuvre de l’homme, dont celui-ci fit un dieu [20]. De même l’art de la navigation dut naître au bord des grands cours d’eau de la plaine, alors que sur les hautes terres de l’Iranie les peuples primitifs n’avaient eu aucune occasion d’apprendre cette industrie. Les ruisseaux, les rivières du plateau sont des filets d’eau sans profondeur, bientôt bus par le sable du désert et la sécheresse du vent ; les lacs peu nombreux, parsemés de bancs et de vasières, mais offrant aussi des gués aux cavaliers et aux piétons, ne pouvaient guère non plus, à ces époques lointaines, faire naître la profession des bateliers. Sur le Tigre, sur l’Euphrate, au contraire, les riverains eurent toute facilité pour devenir d’habiles navigateurs. Même là où les deux fleuves glissaient dans leurs défilés avec un courant très rapide, on voyait des troncs d’arbres descendre au fil de l’eau et l’on n’avait qu’à les rattacher en radeaux pour former des véhicules au service des personnes et des denrées. En aval de la région des forêts, les peuples des rives augmentèrent la facilité de flottaison de ces radeaux en les soutenant par les dépouilles de leurs animaux, façonnées en outres.

Ce dernier moyen, employé par les riverains des grands fleuves d’Assyrie et de Chaldée pour traverser les courants, nous est une preuve que, même à l’époque où le Tigre et l’Euphrate étaient bordés d’une zone de cultures, des populations de pasteurs vivaient dans le voisinage immédiat des eaux ; l’usage des outres naquit naturellement dans le pays des steppes où les arbres sont rares, où les plantes à croissance spontanée n’ont pas de fruits pouvant servir de récipients ou de lianes se tressant en corbeilles. En ces régions on apprit à remplacer les vases naturels par des peaux de bêtes égorgées, à les employer pour tous les besoins domestiques, à les utiliser aussi pour la traversée des fleuves. La dépouille d’un mouton bien gonflée d’air suffit à porter un homme ; même aux endroits où le Tigre a plus d’un kilomètre de large et où le courant se meut avec une grande violence, le riverain n’hésite point à se hasarder seul sur une outre pour passer le fleuve, tenant son embarcation par les deux bras et se dirigeant par le mouvement des pieds. Des armées entières traversèrent ainsi les cours d’eau, non seulement dans la Mésopotamie, mais aussi dans les autres contrées qu’habitaient des peuples pasteurs ayant appris spontanément ou par des étrangers à se servir des mêmes moyens : Alexandre et les Macédoniens, ayant déjà vu traverser le Tigre par les habitants de Mésopotamie, passèrent l’Oxus selon le même procédé, comme l’avaient fait avant eux et comme le feront après eux de nombreux conquérants.

Ce mode de navigation est encore d’usage en tout pays civilisé et principalement dans les ports de la Hollande où l’on emploie des « allèges », c’est-à-dire des caisses à air que l’on amarre au flanc des navires chargés et qui les soulèvent au-dessus de leur ligne normale de flottaison. Les trains de bois qui descendent vers Paris des hautes rivières du Morvan sont soutenus par des flots de même nature ; le bois de chêne récemment abattu ayant un poids spécifique supérieur à celui de l’eau, il faut maintenir le radeau à la surface du courant en attachant sur le pourtour un certain nombre de barriques vides, maintenues strictement étanches [21].

Arrivés dans les cités de l’aval, où leurs cargaisons se vendaient à profit, les bateliers de la Mésopotamie se débarrassaient également de toutes les parties de leurs esquifs. Les outres pouvaient être employées soit comme récipients de liquides, soit comme soutiens des nageurs à la traversée du fleuve ; quant au bois, il était fort précieux dans ces contrées dont les habitants avaient transformé tout le sol en terres labourables, ne laissant que des palmiers aux alentours de leurs villes et de leurs villages ; aussi ne manquait-on pas de l’utiliser, soit pour divers usages domestiques, soit aussi pour la construction de véritables bateaux.

L’histoire écrite n’attribuant pas explicitement aux Chaldéens la pratique de la navigation maritime, des écrivains modernes ont cru pouvoir assurer qu’avant les Phéniciens nuls autres Occidentaux d’Asie ne s’étaient aventurés sur la haute mer. Mais divers indices permettent à von Ihering d’affirmer que les Babyloniens avaient aussi sur la poitrine ce « triple airain » qui leur permettait d’affronter les vagues. La construction des navires, nouvelle conquête de l’industrie qu’inspira probablement aux Chaldéens la forme du poisson, — proue et poupe effilées, quille représentant l’épine vertébrale, membrures se substituant aux arêtes et rames aux nageoires, — fut facilitée par certaines conditions naturelles : le pétrole qui s’écoule en lentes fontaines aux bords du Tigre et dans les vallées voisines fournissait en abondance le goudron nécessaire. Quelle que fût la forme des embarcations, elles consistaient toujours en une légère charpente, recouverte d’une natte et enduite de bitume [22].

Le golfe dit « Persique » et qui fut aussi le golfe babylonien, présente, le long des côtes d’Arabie, un chemin très facile vers l’île de Bahreïn, dont les perles avaient une si grande valeur et que d’innombrables ruines nous montrent avoir été un centre considérable de population et de commerce [23]. Dans ce voyage à proximité de la côte, les matelots n’avaient pas à quitter le bassin naturel que leur offrait le golfe frangé de ports ; nulle part ils ne perdaient de vue les rivages de la terre ferme ou les archipels du littoral, et c’est ainsi qu’ils firent leur apprentissage avant de s’aventurer dans la grande mer, soit au sud-est, dans les espaces sans bornes de l’océan Indien, soit à l’ouest, dans les golfes, détroits et parages limités des eaux phéniciennes, cypriotes et crétoises. Comme champ d’évolution, la mer Persique était, il y a huit mille ans, plus allongée que de nos jours : le golfe pénétrait beaucoup plus avant dans l’intérieur des terres ; l’Euphrate, le Tigre, le Karun ne s’unissaient point en un même delta, et pour se rendre de Suse à Ninive ou à Babylone, il fallait se hasarder sur la mer. On sait par des inscriptions cunéiformes que Sennacherib, puis Assurbanipal eurent à lutter contre les flots pour conduire des expéditions de guerre dans le pays d’Élam. À cette époque, moins de trente siècles avant nous, la plage marine de la Chaldée était au bas mot 100 kilomètres plus au nord ; depuis cent ans le progrès annuel des alluvions est évalué à un peu plus de 50 mètres [24].

La légende du déluge décrit le bâtiment de Sitnapichtim (Zisuthros, Chassisadra, Atrachasis, Noé) comme un navire de mer et lui donne un pilote, circonstance que l’on ne pourrait expliquer si les habitants de la contrée n’avaient pas connu la grande navigation et si la nécessité de tenir le gouvernail pour diriger la course d’un bateau n’avait été bien comprise : en effet, sur le Tigre ou l’Euphrate, tout bon matelot eût été un pilote suffisant, et sur une simple nappe d’inondation le navire n’aurait eu qu’à flotter. Le lâcher d’une colombe, lors de la baisse des eaux du déluge, nous montre aussi que les marins de Chaldée, de même que plus tard les Phéniciens, avaient l’habitude, lorsqu’ils se trouvaient encore en pleine mer et qu’ils se croyaient à proximité du rivage, de lancer des pigeons qui, après s’être élevés très haut dans l’air, cinglaient directement vers la côte la plus rapprochée et leur indiquaient ainsi la marche à suivre ; la colombe était leur boussole [25]. D’après la légende babylonienne, le grand dieu-poisson Éa ou Ounès, avait amarré à ses cornes le navire de sauvetage, espoir de l’humanité seconde, pour le remorquer vers le sommet d’un mont à travers l’immensité des eaux débordées. Le symbole a certainement une signification d’une très haute portée. Le poisson divin ne se borne pas à sauver les hommes en guidant leurs navires sur la large nappe où se déversent les deux fleuves : il les fait s’aventurer au loin pour aller chercher les denrées utiles, en échange des marchandises de leur propre pays. Les hommes apprennent à se connaître et s’entr’aident mutuellement en troquant les produits de leur travail, les idées de leur cerveau.

Telle fut l’importance du poisson symbolique, c’est-à-dire de la navigation et du commerce dans l’histoire économique et sociale du monde babylonien, que la légende lui attribue tout ce qui se fit de grand dans la contrée. Il enseigna aux hommes la pratique des lettres, des sciences et des arts de toute sorte, les règles de la fondation des villes et de la construction des temples, les principes des lois et la géométrie ; il leur montra les semailles et les moissons ; en un mot, il donna aux hommes tout ce qui contribue à l’adoucissement de la vie : « Depuis son temps, rien d’excellent n’a été inventé » [26]. La légende nous dit aussi qu’Oanès était amphibie, à la fois poisson et homme, ayant la tête de l’homme au-dessus de celle du poisson et les pieds humains au-dessous de sa queue ; chaque jour il employait son temps sur la terre, mais au coucher du soleil il plongeait dans la mer pour en ressortir à la résurrection de l’astre. Le sens de ce symbole n’est-il pas simplement que l’origine de la civilisation est double dans le pays des Fleuves, qu’il faut la chercher à la fois dans la terre et la mer, dans l’agriculture et le commerce [27].


La légende du déluge, dont on était naguère porté à faire un mythe essentiellement hébreu, parce qu’on l’avait trouvée uniquement dans les livres sacrés des Juifs, est désormais classée, sans aucune espèce de doute, parmi les productions mythiques d’origine chaldéenne. La tablette de la bibliothèque de Ninive spécifie la cité qui doit être submergée : « Churippak, la ville que tu sais, qui était située au bord de l’Euphrate… et les grands dieux, leur cœur les porta à faire le déluge » [28]. Ce que les documents établissent maintenant, la nature l’eût d’ailleurs indiqué d’avance, car pareil mythe n’eût certainement pu naître sur un plateau de terres avides d’eau, comme l’Iran, où toute inondation serait la bienvenue [29] ; ce n’est pas non plus dans les steppes rocheuses qu’avaient traversées les pasteurs hébreux ni dans les régions montueuses du Caucase. La naissance d’une pareille tradition ne pouvait avoir lieu qu’en des campagnes basses où les pluies viennent se déverser en puissantes nappes et où les fleuves débordent fréquemment, recouvrant l’immensité des plaines, noyant les moissons et rasant les cités.

Dans la Genèse, cette histoire du Déluge est gauchement racontée : le nom de l’arche, tebah, signifie « coffre » et non « vaisseau » ; il n’y est pas question de lancement de l’embarcation, on n’a pas su reproduire la légende chaldéenne parlant du pilote, de la direction du navire et des choses de la mer [30].

Toutefois, ce n’est pas uniquement dans le double bassin du Tigre et de l’Euphrate que se formaient des traditions d’un déluge ; elles naquirent aussi en d’autres contrées soumises aux mêmes conditions géographiques, par exemple dans les régions que parcourent les grands fleuves chinois Hoang et Yangtze. Ainsi se répétèrent en divers lieux ces récits dont les missionnaires chrétiens font grand état comme fournissant une preuve de ce prétendu déluge universel dont parle la Bible. Ces histoires, racontées dans les contrées les plus distantes, devaient pourtant se ressembler par les détails qui ressortent de l’événement lui-même : les grandes pluies, l’embarcation de sauvetage, son échouement sur un roc ou sur une montagne, la première branche verte ou la première fleur que l’on retrouve après la navigation périlleuse, la reconstitution de la société des hommes après la grande noyade. Mais la légende manquait dans les pays où des inondations générales n’ont jamais lieu, où les fléaux à craindre sont les trombes, les cyclones, les explosions volcaniques. C’est pourquoi, au grand étonnement des commentateurs des livres juifs, les documents iraniens les plus antiques ne font aucune mention d’un déluge. Pareil phénomène, inconnu aux habitants, ne pouvait se magnifier à leurs yeux en un cataclysme comme celui que décrit la Genèse.

Toutes les nations chez lesquelles se forma ou qui accueillirent la légende devaient nécessairement, à la fois par une sorte de patriotisme et par le besoin naturel de localiser d’une manière visible le théâtre de leurs récits, chercher dans les limites de leur horizon l’endroit sacré où les rares justes sauvés du désastre avaient, sur quelque haute vallée, repris possession de la terre émergée des flots. Les habitants de la Mésopotamie chez lesquels naquit le mythe sous la forme que lui donnent les livres sacrés des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans, indiquaient donc comme lieu de descente de l’arche, la pointe la plus élevée du demi-cercle de montagnes qu’ils voyaient se dérouler autour d’eux, des monts Carduques ou Gordéens, c’est-à-dire Kurdes, aux sommets des monts Zagros, sur le rebord occidental de l’Iran : c’est là qu’il faut chercher le Nisir cité par les inscriptions cunéiformes. D’ailleurs la Bible hébraïque, empruntant sans aucun doute des récits assyriens, dit formellement que les passagers de l’arche « descendirent de l’orient » pour aller habiter les plaines de la Mésopotamie [31].

De ce point de départ le lieu d’échouement se déplace dans tous les sens, suivant la marche des peuples et la propagation de la légende. Vers l’est les Iraniens désignèrent l’Elvend, divers sommets de l’Albordj ou Elburz, le Demavend comme autant de « montagnes de Noé ». L’Afghanistan, le pays de Bokhara ont aussi leurs « descentes de l’arche », et près du Mérou de l’Himalaya se dresse le Nâubendhanam, l’ « Attache du navire » où Manou Vâivasvata amarra son esquif lors de l’inondation universelle. En un mot, toutes les montagnes qui frappèrent assez l’imagination des peuples pour que le mythe en fît la résidence des dieux ou le paradis primitif de l’homme, furent en outre désignées comme les lieux sacrés où l’humanité, purifiée par les eaux, naquit une seconde fois. Dans une autre direction, le Caucase, et, d’une manière toute spéciale, le Masis ou Ararat devinrent aussi des « monts de l’arche » pour les populations des vallées inférieures. Puis, avec la migration des peuples et de tout leur bagage d’histoires et de légendes, la procession des pics sacrés se continua vers l’ouest [32], les massifs les plus rapprochés cachant toujours les reliefs lointains. L’Argée est une de ces « montagnes d’étape » ; de même l’Olympe de Bithynie et celui de la Thessalie. Jusque dans nos Pyrénées, le puy de Brigue, le Canigou sont dits par les bergers roussillonnais porter encore à leur cime les anneaux de fer qui retenaient l’arche sacrée.

L’Afrique possède également ses Ararat dans le Hadjar Taous, roc découpé en aiguilles bizarres, qui se dresse près de la rive méridionale du Tzàdé, dans les fécondes plaines alluviales qu’a déposées le fleuve Chari [33]. Enfin des Américains du Nord, grands lecteurs de la Bible et fort jaloux de l’Ancien Monde, ont voulu interpréter les livres sacrés en leur propre faveur, et dans maint journal on a pu lire que le véritable Ararat sur lequel s’arrêta le « coffre de Noé » fut une montagne de leur patrie.

Quoique les deux mythes du Paradis et du Déluge soient bien différents l’un de l’autre par le cadre qui les enferme, cependant ils contiennent au fond une même idée, celle de la naissance ou renaissance de l’homme, une première fois dans le « jardin de volupté », une seconde fois au sommet de la montagne où s’arrêta l’arche. Aussi y eut-il tendance naturelle des peuples à localiser ces mythes au même endroit [34] et d’y ajouter celui du séjour terrestre des dieux.


La légende racontée dans la Bible [35] au sujet des deux fils d’Adam, le laboureur et le pâtre, expose, sous une forme transparente, l’évolution que produisit l’agriculture babylonienne dans l’ensemble du savoir humain ; car, très certainement, le mythe enfermé dans ce fruste récit, n’est pas d’origine hébraïque ; il est trop contradictoire pour qu’on puisse l’expliquer autrement qu’en le débarrassant des faussetés évidentes, introduites par un maladroit copiste, probablement un scribe de temple juif. En effet, quoique les Israélites connussent parfaitement l’agriculture à l’époque où fut reproduit par eux le document relatif aux deux frères Caïn et Abel, les souvenirs de l’ancienne société patriarcale leur montraient dans l’état de berger le véritable âge d’or de leur race : à leurs yeux la condition de pasteur, celle des ancêtres Abraham, Isaac et Jacob, était celle qu’un devoir pieux les obligeait de glorifier par dessus tout. De là cette substitution du berger au laboureur comme être spécialement favorisé de Dieu.

D’après la forme judaïque de la légende, la divinité sensuelle qu’avaient séduite les viandes de choix grillées sur l’autel et bien arrosées de graisse fumante, aurait tout spécialement agréé l’offrande du berger Abel et repoussé les fruits présentés par l’humble laboureur. Cette injustice flagrante du dieu carnivore aurait été la cause de la première haine et du premier meurtre parmi les hommes. Et cependant l’ensemble de l’histoire nous montre que les bénédictions de l’intelligence, des inventions, des progrès de toute nature vont précisément au frère maudit. C’est lui, le laboureur, que la légende, sous sa forme primitive et complète, devait évidemment favoriser. Caïn a rang de premier-né, ce qui indique déjà une idée de supériorité dans l’esprit du conteur, mais il a surtout la supériorité pour la compréhension des choses, car c’est Caïn qui construit la première ville ; c’est un des siens qui devient le premier industriel en découvrant l’art de forger toute sorte d’instruments d’airain et de fer ; un autre de ses petits-fils invente la harpe et l’orgue, c’est-à-dire les instruments à cordes et les instruments à vent. Bien plus ! C’est encore un descendant de Caïn qui, redevenu berger, enseigne aux autres pasteurs l’art de tisser les tentes. Toute la civilisation vient donc de l’homme de génie qui, le premier, sut ouvrir le sillon et en retirer les épis dont le van et la meule ont extrait la farine et le pain.

N’est-ce pas là, en effet, le résumé de toute l’histoire économique ? Si l’on se place au point de vue qui fut sans doute celui des Chaldéens, rédacteurs originaires de la légende, Caïn est donc un personnage tout autre que celui dont notre imagination, influencée par la copie infidèle du document, a retracé l’image, et le premier meurtre dont on a chargé le laboureur ne doit point lui être imputé ; il ne coïncide point avec la vérité sociale. Historiquement, dans les conflits de peuple à peuple, l’attaque ne vient point du laboureur pacifique, mais du nomade en quête de terres nouvelles. D’ailleurs, l’idée du meurtre devait naître plus facilement dans l’esprit de l’homme qui égorge les animaux et en écorche les chairs que dans l’esprit de celui qui s’ingénia pour construire la charrue de bois. L’histoire du premier meurtre, racontée sous la forme juive, est en réalité la première calomnie.


Lieu de naissance de nos principales légendes, la région des deux grands fleuves nous transmit aussi la plus forte part de notre héritage de civilisation matérielle : l’abondance des produits indigènes, la variété des denrées et des marchandises importées de loin, la convergence des voies historiques suivies par les migrateurs, le grand nombre d’étrangers venus de toutes parts, et tous divers par les mœurs, les langues, les idées, donnèrent à la vie babylonienne une telle intensité que l’on doit certainement dater de cette époque les découvertes fondamentales ou du moins les améliorations majeures qui ont fait passer l’humanité de la barbarie primitive à la civilisation consciente d’elle-même. L’agriculture, en premier lieu, y fit de merveilleux progrès, et si elle n’y prit point naissance, puisqu’elle exista de tout temps et partout sous ses formes rudimentaires, du moins y acquit-elle le développement qui en fit la grande nourricière de l’homme. Hérodote constate la richesse agricole de la Babylonie en termes, non seulement d’admiration mais presque de stupeur [36].

Le système d’irrigation potamien — condition essentielle de la culture intensive et facteur le plus énergique de cette civilisation —, témoigne de puissants moyens d’action et d’une grande valeur technique et morale : c’est par milliers de kilomètres que se répandaient sur le sol, entre le cours de l’Euphrate et la basse vallée du Karun, les filets d’eau artificiels, dont les travaux sont antérieurs à l’histoire datée. Les eaux de la Kerkha irrigaient les environs de Suse dès l’époque de Karibu, grâce à de vastes réseaux dont on retrouve les traces « non seulement dans les textes mais aussi sur le sol [37] ». Le mur médique était probablement la berge d’un canal [38]. Le Dijeil empruntait l’eau du Tigre pour arroser la rive droite. Mais le plus prodigieux travail d’irrigation entrepris par les Chaldéens est celui qui fournissait d’eau 12.000 kilomètres carrés sur la rive gauche du Tigre, passant alors à l’occident d’Opis, et assurait ainsi l’existence de plusieurs millions d’hommes. La branche maîtresse en était le canal de Nahrwan « le Nourricier », qui se développait sur 400 kilomètres en longueur, dont 70, de Dura à la traversée de l’Adhim, taillés dans le conglomérat. La section était telle qu’à cette époque où les montagnes boisées de l’Azerbeïdjan et du Zagros assuraient au fleuve un débit plus élevé, — l’Euphrate ne déborde plus comme au temps de Strabon — le Tigre tout entier pouvait être diverti dans le chenal artificiel. Les barrages et prises d’eau, les régulateurs, la sage répartition des courants dénotent une grande maîtrise des connaissances hydrauliques.

L’irrigation remplit son but pendant des milliers d’années ; Nabuchodonosor fit réparer le barrage de Dura que les troupes d’Alexandre détruisirent en partie. Les Persans Sassanides, puis les Arabes Abassides entretinrent le système d’irrigation, sans toutefois pouvoir parer aux envasements croissants : le Tigre, changeant de lit, détruisit « le Nourricier » à l’est d’Opis et rendit la contrée déserte.

Les animaux domestiques que l’homme possède actuellement pour compagnons dans la Mésopotamie étaient déjà liés à sa fortune lors des plus anciens temps historiques, et même le premier chapitre de la Genèse (vers. 24, etc.), mentionne les bêtes apprivoisées comme l’ayant été de tout temps. Le cheval était au nombre de ces associés de l’agriculteur dans le Pays des Fleuves, mais le nom qu’on lui donnait en akkad, paikurra, ou « chargeur de l’Orient », prouve que cet animal avait été domestiqué sur les plateaux de l’est [39], peut-être dans les steppes que parcourt encore aujourd’hui l’Equus Prejvalskiy, capturé par Groum Grjmailo et par Klementz [40]. Un des lieux d’étape de la race furent certainement les fameuses campagnes « niséennes » qui nourrissaient les plus beaux chevaux de la Perse. On recherche aujourd’hui cet ancien paradis du monde iranien [41] soit en Médie, entre Hamadan et Téhéran, soit aux environs de la ville de Nichapur.

Les habitants primitifs des plaines d’alluvions que parcourent le Tigre et l’Euphrate eurent, pendant la période du défrichement, les arbres de la plaine ainsi que les radeaux naturels formés par les troncs déracinés qu’apportait le courant pour s’en faire des habitations ; mais quand le sol eut été changé en terre arable, quand les cultures recouvrirent le pays tout entier, les populations agricoles ne purent se construire d’autres demeures que des huttes ou des masures de terre battue, pilée, séchée au soleil : des roseaux, du bitume, du pisé, comme dans le Lyonnais, des adobes ou « toubes », comme dans le nouveau Mexique et dans l’Algérie méridionale, tels étaient les matériaux indiqués ; l’homme avait à élever sa maison au moyen de l’argile qu’il retirait de sous ses pieds. Pareil genre de bâtisse, fort peu solide, ne tarde pas à se tasser, à se transformer en butte de terre herbeuse dès que l’on cesse de l’entretenir en bon état ; mais cet édicule d’argile n’en est pas moins le type initial de nos maisons modernes, pour lesquelles on a successivement ou en même temps, suivant les lieux et les matériaux disponibles, les modes, les styles d’architecture, employé les bois, les pierres artificielles ou naturelles, les cailloux roulés par le torrent, les marbres, les porphyres taillés et le fer.

Le Pays des Fleuves, très avancé en industrie métallurgique, fabriquait des objets de cuivre, de bronze, de fer et d’or dès les temps préhistoriques : dans les plus vieilles sépultures de Warka et de Mugheïr, à Suse, on trouve ces métaux travaillés à côté d’outils et d’armes de pierre : l’argent seul fait défaut [42]. Le fer était d’un usage très répandu, surtout en Assyrie, grâce évidemment au voisinage des régions minières du Zagros, du Taurus et des montagnes du Pont où travaillaient les mineurs chalybes. Nulle part, ni en Chaldée, ni en Égypte, on n’a rien trouvé de comparable à l’amas d’instruments que Place a découvert dans un magasin du palais de Khorsabad : tous ces outils, grappins, crochets, chaînes, marteaux, pics, pioches, socs de charrue, faucilles, cercles de roues, en métal excellent, formaient comme un mur de fer, que l’on mit trois jours à dégager par le percement d’une tranchée. Le poids de ces instruments fut évalué à plus de 160 tonnes.

La principale évolution dans l’art de construire eut lieu en Babylonie même, lors du passage de la brique crue à la brique cuite. Pareille découverte a dû être faite mille fois avant d’être utilisée. Le feu domestique allumé sur des adobes et vivement poussé par suite de quelque accident, ou même d’un incendie, suffit maintes fois pour transformer les carreaux d’argile pulvérulente en véritables pierres, plus dures et plus solides que les fragments de rochers détachés des montagnes lointaines. Le durcissement des briques par le feu resta peut-être, pendant des siècles, un simple fait d’observation qui ne donna lieu à aucun changement dans le mode de construction en briques crues, adapté à une société rudimentaire ; mais le jour vint où quelque bâtisseur ingénieux eut l’idée d’employer les pierres cuites au feu pour tout ou partie de son édifice qu’il désirait rendre plus durable ou plus beau. Or, « la cuisson de la première brique, dit von Ihering [43], peut être considérée comme un des faits les plus féconds en conséquences de toute nature qui se soient jamais accomplis sur la terre : il serait difficile de lui en comparer d’autres pour la portée civilisatrice », car de la brique naquit la ville ; tandis que la charrue augmenta seulement la quantité de nourriture, la pierre artificielle groupa les hommes en sociétés, elle les associa par le travail, leur donna, par l’édifice, la conscience de leur supériorité de culture, de leur nation, de leur durée, et fit naître par la discipline intellectuelle que nécessitait la construction, toute une série de recherches et de sciences qui lancèrent l’humanité dans une voie nouvelle de civilisation. D’après Peters, la première brique cuite dont on connaisse la date appartient au temple de Sargon d’Agade (Chargina) et n’a pas moins de 5.700 années.

Les montagnes artificielles que dressèrent les Chaldéens, pour placer sur le socle terminal la résidence de leurs dieux, ne furent point l’œuvre d’architectes inconscients : elles donnèrent naissance à de véritables constructeurs très savants dans l’art de mesurer le sol, de poser les matériaux, d’en calculer la résistance ; toute une science géométrique se développa avec un grand détail de problèmes et de solutions. D’après von Ihering, c’est également à ces immenses travaux d’architecture que les Chaldéens auraient été redevables de leur initiation dans la division du temps. Pour de pareilles besognes il leur fallait indiquer les heures de travail et les heures de repos, choisir également un jour pour la complète cessation des efforts musculaires et la reconstitution de l’énergie : ce fut le sabata, le « sabat » que l’on consacra d’abord très simplement à la récupération des forces et qui, plus tard, chez les juifs, et spécialement chez les chrétiens fanatiques, allait être transformé en jour de prière, de macération et de mortel ennui. Les nécessités du travail avaient si bien réglé la vie chez les Chaldéens que les dieux eux-mêmes étaient sensés se reposer le septième jour. Ainsi le monde fut créé en six jours, et le septième jour, Dieu se délassa de son œuvre, considérée comme accomplie. De même, suivant la légende babylonienne, non exactement reproduite à cet égard par les livres hébreux, le déluge prit fin le jour du sabbat, après six jours d’ouverture des « bondes célestes » : les nuages, travailleurs obéissants, avaient, eux aussi, droit à reprendre des forces. Le mythe créant la divinité ne pouvait que lui donner les mœurs de l’homme lui-même.

Avec son cortège de connaissances et de notions exactes sur la division de l’espace et du temps, l’art de remuer la terre et d’entasser la brique que les Chaldéens avaient poussé si loin leur inspira certainement un grand orgueil ; la Genèse, reflétant cet esprit nous raconte que les bâtisseurs de Babel, élevant leurs tours jusqu’aux cieux, avaient surtout l’ambition pour mobile : ils voulaient que leur nom fût répété par toute la terre, et il le fut en effet, car le Créateur, jaloux de leur gloire, descendit tout exprès du ciel pour confondre leurs langages et faire cesser le bon accord.

Rivaux de Dieu, puisqu’ils voulaient faire monter leurs tours jusqu’aux demeures éternelles, les Babyloniens dépassèrent en tout cas l’humanité entière par les proportions de leurs murailles de défense : il ne paraît pas que même de nos jours, chez nos peuples militaires disposant d’un énorme budget, d’un si grand personnel de soldats et d’une si puissante industrie, une seule ville fortifiée ait des enceintes qui puissent se comparer, pour les dimensions, à celles de Babylone. Que l’on s’imagine, en effet, un rempart extérieur ayant environ 90 kilomètres en développement, une hauteur de 10 mètres sur une épaisseur de 30, et 250 tours dominant le parapet du mur. Au nord, un premier obstacle barrait les approches de Babylone sous la forme d’une muraille et de son fossé coupant en entier la presqu’île sur une largeur de plus de 100 kilomètres entre les deux fleuves. À l’intérieur de l’espace urbain et de ses campagnes, assez vastes pour fournir la nourriture des habitants pendant le siège, d’autres enceintes se développaient parallèlement à celles du dehors et rendaient la ville absolument imprenable : en effet, elle ne fut jamais occupée que par trahison ou par suite de l’insouciance absolue des habitants qui, trop sûrs de l’impossibilité d’une attaque, ne veillaient pas du côté du fleuve. Assurés contre l’ennemi du dehors par les murs prodigieux de Babylone, les rois étaient également garantis contre toute attaque de leurs sujets par la citadelle intérieure qui tenait les deux bords du fleuve et qui, par un tunnel, pouvait lancer sa garnison tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre des deux rives. Certes, Babylone, pas plus que les autres cités, ne put éviter son destin ; mais les annales ne citent aucun soulèvement du peuple, et, pendant des siècles, les ennemis étrangers vinrent se heurter contre ses murs. Tout cela fut l’œuvre de la brique. Ainsi que le dit von Ihering : « La brique est la pierre angulaire du monde babylonien. »


L’art de bâtir et de creuser, avec ses conséquences scientifiques si importantes, mesure du sol, c’est-à-dire géométrie, et mesure du temps réglée par les heures de travail et les jours de repos, trouva son complément dans l’art de la navigation, non moins créateur dans les annales du savoir, puisque les connaissances astronomiques lui sont dues presque entièrement.

À l’époque où l’on s’imaginait volontiers que chaque nation, créée spécialement par un Dieu pour un destin particulier, naissait avec des qualités originales indépendantes du milieu, on se bornait à dire que les Chaldéens étaient devenus plus habiles que tous les autres peuples dans l’art d’observer les étoiles. Puis, quand on éprouva le besoin de chercher la raison de ce remarquable privilège, on voulut la trouver dans l’état social des populations chaldéennes : on se plaisait à dire que les pâtres de la région des fleuves, passant la nuit sous un ciel clair et souvent tiède, à côté de leurs troupeaux, avaient des occasions nombreuses d’étudier la calotte céleste, et qu’ils en avaient profité pour y lire les signes indicateurs du changement des saisons.

Mais l’argument n’est pas d’accord avec la vérité historique : les Chaldéens civilisés, groupés en des cités populeuses, n’étaient point des bergers et devaient leur développement intellectuel à leurs mœurs agricoles et sédentaires. Les peuples de leur voisinage, Arabes et Touraniens qui étaient bien des pasteurs nomades, auraient été dans ce cas beaucoup plus favorisés dans leurs études du ciel. Non, la nécessité est la mère de l’industrie dans la plus haute acception du mot ; elle est la mère de la science, et c’est parce que des marins de Babylone avaient le plus urgent besoin de trouver un point fixe dans le ciel qu’ils découvrirent le pôle céleste, qu’ils observèrent la rotation apparente de la voûte étoilée avec ses constellations diverses gardant toujours leurs distances relatives, et qu’ils apprirent à connaître les planètes ou astres errants. Ils devinrent astronomes parce qu’ils étaient marins, et les Phéniciens furent leurs élèves. Il est vrai que plus tard, lorsque l’oppression eut tué toute initiative chez les populations de la Mésopotamie, les élèves ayant émigré de l’archipel de Bahreïn vers les côtes de Syrie et pris pour champ d’action la plus vaste des cinq mers à eux connues, ces élèves devinrent des maîtres ; des rois d’Assyrie et le conquérant Alexandre firent équiper des navires par des marins de Tyr et de Sidon [44] ; mais la marche même de la civilisation dans le bassin de la Méditerranée déplaçait forcément les centres d’activité mentale et matérielle.

D’ailleurs les documents sont là. D’après les recherches d’Oppert sur les inscriptions assyriennes, on peut affirmer que les astronomes de la Chaldée avaient fait des observations suivies sur la lune, le soleil, les étoiles errantes, pendant un espace de temps considérable, ils avaient constaté le retour des éclipses par groupes réguliers. Ils connaissaient très bien la période de 223 lunaisons, — 18 ans 11 jours, le Saros et en auraient observé une cent fois plus longue, 18o5 ans ou 22.325 lunaisons, comme la mesure du retour normal des éclipses dans le même ordre. L’éclipse choisie comme point initial d’un de ces cycles, spécialement mentionné, nous ramène à 13.442 années avant l’an 1900 de l’ère usuelle des chrétiens, et l’on admet que cette date correspond à une coïncidence entre une éclipse solaire et le lever de l’étoile Sirius [45].

Quoi qu’il en soit, on ne saurait douter que la science chaldéenne n’ait devancé les connaissances de tous les autres peuples relativement aux divisions du temps, réglées par le mouvement des astres. Le parcours moyen journalier de la lune sur la circonférence de la sphère céleste, régulièrement calculé, coïncidait exactement avec celui de 13° 10’ 35’’ qu’ont trouvé les mathématiciens modernes [46].

L’année était connue dans sa véritable longueur, et quoique la division annuelle comportât 360 jours seulement, on ne négligeait pas d’intercaler un mois supplémentaire aux époques voulues pour rétablir le balancement moyen. Les astronomes chaldéens décrivaient les taches du soleil et parlaient de la croissance et de la décroissance de lumière observée dans les planètes. Ils observaient les astres à noyaux et à queues et possédaient des sphères sur lesquelles ils avaient gravé les étoiles par groupes et constellations, écrivant ainsi sur le ciel en caractères qui leur paraissaient immuables [47]. Ils avaient inventé les signes du zodiaque ; et l’identité de formes, l’analogie des symboles qui se révèlent sans aucune espèce de contestation possible, dans tous les zodiaques des autres contrées, de l’Égypte et des pays européens, aussi bien que de l’Inde, du Cambodge et de la Chine, nous prouvent que les observations astronomiques faites par les savants de la Chaldée constituent l’élément primitif de tous les cercles de signes zodiacaux existant dans l’Ancien Monde. L’étude de ces documents établit aussi qu’à l’époque où furent construits les premiers zodiaques, le soleil se trouvait dans le signe du Taureau à l’équinoxe du printemps, puisque la constellation de ce nom occupait le premier rang. Or il y a 61 siècles que le soleil entra dans ce signe et 40 siècles qu’il passa dans le signe suivant : on en conclut naturellement que la ceinture symbolique avait été imaginée dans son ensemble par les Chaldéens au moins quatre mille ans avant nous : pareil travail suppose en outre que de longues périodes de préparation scientifique ont dû le précéder [48].

Les recherches de cette valeur demandaient un personnel considérable : aussi chaque cité avait-elle son observatoire et publiait-elle ses éphémérides, comme le font de nos jours les grands établissements scientifiques. Sans doute, les combinaisons d’astrologie pour la prédiction du bon ou du mauvais sort finirent-elles par entrer pour une forte part dans la besogne des observateurs, mais la science proprement dite en retirait aussi des éléments de progrès : les problèmes de géométrie trouvaient leur solution et les praticiens se hasardaient à la construction de cartes et de plans, documents vénérables dont les débris se trouvent encore dans nos musées. Pourvue de ces énormes acquisitions scientifiques, la Chaldée, semble-t-il, aurait dû conserver le privilège de fournir à l’histoire la date initiale pour la mesure des âges de l’humanité. Une de ces ères, celle de Nabonassar, d’après laquelle l’année vulgaire 1901 porterait le numéro d’ordre 2648, est du moins toujours mentionnée dans les calendriers usuels.

Les habitants de la Potamie réglaient les coupures de leur temps par douze et par sept, ainsi qu’en témoignent les mois et les semaines, mais ils connaissaient aussi la division par dix et c’est à eux, non aux Arabes, qui furent de simples vulgarisateurs, qu’il faut faire remonter le « système décimal ». Un abaque décimal conservé par un érudit de la Renaissance, Valeriano Bolsani, dans son livre De Sacris Ægyptiorum litteris, ne comporte que des signes en tout point semblables aux caractères cunéiformes des inscriptions ninivites et babyloniennes : il faut donc y voir un véritable monument chaldéen, et l’on peut se demander si la tablette carrée qui repose sur les genoux de la statue du roi Gudea, tenant dans ses mains une règle et un compas, ne représente point cet antique abaque à numération décimale, qui est le plus précieux héritage de science légué par les anciens ? [49] Quant au signe de la virgule, encore utilisé dans notre système de numération, c’est un caractère purement cunéiforme non modifié.


Les heureuses conditions du milieu, sol, climat, eaux courantes, mer navigable, vents réguliers, qui donnèrent au pays des Fleuves tant d’avantages de toutes sortes, entre autres la poussée de l’esprit scientifique, firent aussi de la Babylonie le marché central des nations pour une étendue très considérable de l’Ancien Monde. Nous voyons par le coda de Hammurabi que le commerce était aux mains de riches capitalistes ou banquiers qui, tout comme de nos jours, dirigeaient de haut leurs opérations, et en laissaient le détail à la discrétion d’agents. Les commerçants venaient de fort loin, de contrées qu’on ne pouvait atteindre qu’après des mois ou des années de voyage, et telle transaction ne se parachevait dans son ensemble qu’après un va et vient entre les deux pays, d’origine et de consommation. Le régime de l’échange devait donc se développer au milieu de ces hommes de toute langue et de toute race, en offrant à tous des garanties certaines au point de vue juridique. Toutes les institutions de droit que nos sociétés modernes s’imaginent volontiers être de leur invention étaient déjà connues des Chaldéens. Ils dressaient des contrats de société et de mariages, ils pratiquaient les hypothèques et les cautionnements, utilisaient les métaux comme moyen d’échange, et savaient leur substituer un mandat de paiement, très souvent plus lourd, mais beaucoup moins dangereux à transporter, en cas de vol ou de pillage, la siparte ou mission, galette d’argile sur laquelle on inscrivait au style l’ordre de payer et que l’on faisait ensuite durcir au four.

Tous ces moyens d’échange se trouvaient singulièrement facilités par la grande découverte, celle de l’écriture, la matérialisation directe et la libre communication de la pensée. Les Akkadiens, ces Touraniens qui fonderont les premières cités dans la basse plaine de la Mésopotamie, y gravaient déjà leurs inscriptions soixante-dix siècles avant nous. La légende du déluge, telle que la raconte Bérose, témoigne du respect que les Babyloniens professaient déjà pour les livres aux origines de l’histoire. La première recommandation faite à Zisuthros en prévision du grand cataclysme fut de prendre le commencement, le milieu et la fin de tout ce qui avait été consigné par écrit et de l’enfouir sous la ville du Soleil, Sippara. Tandis que la même légende de l’inondation universelle, reproduite par les Hébreux, ne mentionne que les précautions nécessaires pour la perpétuation des espèces animales, le récit de Bérose signale avant tout la sollicitude du Dieu sauveteur pour la préservation des trésors de la pensée. Du reste, le mythe de la création même impliquait chez les Babyloniens la naissance des livres comme nécessaire à celle de l’homme : Éridu fut bâtie dans toute sa belle ordonnance de richesse, c’est-à-dire avec ses observatoires et ses recueils de tablettes avant que la « graine d’humanité n’y fût semée » [50]. Si longue avait été la période de développement scientifique avant les temps où l’histoire commence à se préciser pour nous, que l’on ne pouvait alors s’imaginer une époque antérieure à celle des livres. Chaque cité rivalisait d’orgueil comme centre littéraire. Uruk ou Warka en Chaldée — l’Érekh de la Bible et l’Orchoé des géographes grecs, fut aussi, comme Sippara, une « ville des livres » ; Chargina avait fondé une bibliothèque à Nippur, c’est là qu’Assurbanipal fit copier la plupart des textes destinés aux annales du palais de Ninive, et dont le contenu couvrirait dans le format in-quarto des livres modernes plus de 500 volumes de 500 pages [51]. Aussi loin qu’on remonte dans le passé, les documents indiquent pour l’origine de l’écriture des temps plus anciens, et les savants attendent avec confiance le jour où les antiques bibliothèques de la Potamie auront été suffisamment exploités et compulsées pour que l’histoire de ces contrées leur soit connue cinquante siècles avant nous, dans tous ses détails, et plus clairement que celle de la Grèce d’avant les guerres médiques, que celle de Rome d’avant Scipion [52].

La première forme des caractères tracés, estampés ou gravés sur les divers matériaux conservés dans les bibliothèques des cités chaldéennes fut certainement une reproduction idéelle des objets, analogue aux hiéroglyphes. Aussi longtemps que ce mode d’écriture servit pour la traduction des idées aux seuls individus, prêtres, fonctionnaires ou autres, appartenant à une même nation et parlant la même langue, il ne parut pas nécessaire d’en changer ; mais on dut s’apercevoir bientôt que de peuple à peuple, d’Akkadiens à Sémites, la traduction des figures se faisait en chaque langue par des mots différents et que la reproduction parlée des noms propres et des formes liturgiques devenait par cela même impossible : il fallut donc ajouter aux hiéroglyphes des signes complémentaires pour exprimer soit des syllabes, soit des lettres, ou même substituer à l’ancienne écriture un nouveau mode de figuration entièrement syllabique ou alphabétique. Ce sont en effet des modifications qui s’introduisirent successivement dans les caractères chaldéens pendant les siècles postérieurs à la civilisation akkadienne, à travers les âges babyloniens, assyriens et persans.

Les matériaux employés comme tablettes et les modes d’écriture changèrent aussi pendant le cours du temps. Peut-être dessina-t-on ou peignit-on les lettres sur le bois ; en tout cas, il fut un temps où on les imprimait sur l’argile fraîche, et Loftus trouva dans les fouilles d’Uruk deux tablettes portant la même inscription, l’une estampée, l’autre burinée [53]. C’est la dernière méthode qui l’emporta, et presque tous les documents écrits de ces époques anciennes que possèdent nos musées portent des caractères gravés en forme de clous par des styles ayant mordu profondément dans la brique dure. Ici encore ce sont les matériaux qui déterminent le mode d’exécution : l’écriture des Babyloniens prit cette bizarre apparence cunéiforme parce que la brique était le seul objet commode que l’on eût sous la main et parce qu’il aurait été difficile d’y graver des courbes, l’entaille la plus commode à faire étant un trait ferme et droit s’arrêtant brusquement dans la pâte.

C’est par des merveilles de recherches, de savante industrie et d’ingéniosité que les Grotefend, les Rawlinson, les Oppert, les Smith et autres ont réussi à déchiffrer les inscriptions cunéiformes des Akkadiens et des Assyriens, des Mèdcs et des Perses, et le mérite de ces hommes nous paraît d’autant plus haut que déjà les scribes de Nabuchodonosor et de Darius devaient éprouver de grandes difficultés pour retrouver le sens des anciennes chartes. En des milliers d’années, durant lesquelles la nation changea de langue et se succédèrent sur le même trône les dynasties de familles ennemies, le libellé primitif des annales serait devenu complètement incompréhensible si les rédacteurs attachés au service des bibliothèques n’avaient pris soin d’en faire la traduction dans les formes sémitiques modernes, tout en y maintenant çà et là des archaïsmes au caractère religieux. Cependant les documents non traduits ajoutés à ceux dans lesquels les prêtres, visant à l’exercice mystérieux de leur pouvoir, cherchaient à s’exprimer en un langage ignoré du vulgaire, constituaient de tels amas dans les palais des souverains qu’ils menaçaient de les encombrer. Il fallut créer tout un arsenal de grammaires, de lexiques, de tableaux pour le déchiffrement des écritures antiques : cette nature d’ouvrages explicatifs constitue la moitié de la littérature assyrienne.

La statistique du cadastre, les rapports détaillés sur l’étendue et sur le rendement des terres cultivées, les états annuels du bétail et autres éléments de l’impôt constituent une part considérable de ces prodigieux amas de livres, occupant plus de place dans les palais que les habitants eux-mêmes. La manie du grimoire officiel rongeait déjà l’État babylonien, des siècles avant que l’action de la Grèce ne commençât. Le code d’Hammurabi jette une vive lumière sur la société chaldéenne. Certes les prescriptions pénales en sont sévères : il admet le droit du talion, punit de mort de simples offenses, inflige la mutilation pour certains crimes spéciaux ; l’ordalie par l’eau froide y décide entre l’innocent et le coupable. Cependant il paraît humain en regard de quelques-unes de nos législations modernes : la situation de l’esclave hébreu était bien moins dure, il y a 4.000 ans que celle du nègre antérieurement à la guerre de Sécession. La femme aussi était autrement protégée qu’elle ne l’est encore en beaucoup de contrées ; son indépendance était garantie en nombre de cas ; son trousseau, lors du mariage, était le prix auquel elle renonçait à la succession paternelle [54]. Enfin, la théologie était absente du recueil d’Hammourabi, bien différent en cela des prescriptions judaïques édictées quelques centaines d’années plus tard, mais nettement inspirées des lois babyloniennes [55].

Pour des contraventions commerciales, ce code chaldéen punissait le patron deux fois plus que le commis ; en cas de coups et blessures, l’indemnité à payer à l’artisan était plus élevée que celle que la loi accordait au noble. Le rôle du médecin y était prévu, ceux de l’architecte, du batelier et aussi celui de la « prêtresse non cloîtrée ».

Ces lois, qui certainement existaient en tant que coutumes avant d’avoir été promulguées, supposent une nombreuse population sédentaire, pour laquelle l’écriture était d’usage courant, chez qui l’art de bâtir et la navigation jouaient un rôle très important, dont l’agriculture enfin était basée sur un large système d’irrigation.

En ces contrées de terres fécondes, si heureusement disposées comme lieux de rencontre et d’échange entre les peuples, l’ère des très grands empires avait déjà commencé lors des origines connues de la protohistoire.

Une inscription d’un temple de Nipper, à laquelle les savants américains qui étudient ces ruines attribuent 80 ou même 90 siècles, nous dit que « Millel, le roi de l’univers, avait investi Lugal du gouvernement de la terre… depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, du golfe Persique à la mer supérieure, dans laquelle le globe de feu descend pour son repos. » En pleine mer, l’île de Cypre était devenue province de cet immense empire où Lugal avait « puissance sur toutes choses pour faire vivre tous les peuples en paix [56]. »

De la plaine méridionale où s’élevaient, voisines les unes des autres, les puissantes citées de Nipper, Ur, Érekh, Éridu, Sippar, ayant chacune son dieu ou sa déesse [57] qui, à l’instar des rois, prétendait demeurer indépendant de tous les dieux voisins, le centre de culture remonta peu à peu vers le nord et trouva son point le plus stable à l’endroit où les deux fleuves, Tigre et Euphrate, rapprochent leurs cours et entremêlent leurs canaux. C’est là que se dressa Babel qui, de toutes les grandes cités du monde, garda le plus longtemps la domination politique sur de vastes empires. Cependant, durant les nombreuses générations qui se succédèrent sous le pouvoir des souverains de Babylone, la puissante métropole eut certainement à subir de grandes vicissitudes par suite des guerres et des révoltes, puisque vers l’époque où naquit l’empire d’Assur, il y a plus de trente-six siècles, le plus fier monument de Babel, la fameuse tour à étages de Borsippa, désignée par la tradition sous le nom de « Tour des Langues », n’était déjà plus qu’une ruine. C’est ainsi que s’exprime à cet égard un hymne en langue akkadienne, traduit par Lenormant : « Le temple des Sept Lumières a été construit par le roi le plus antique, mais il n’en avait pas élevé le faîte… Les pluies et les tempêtes avaient fait éclater la construction en adobes, les revêtements en briques s’étaient fendus, les massifs s’étaient écroulés en collines ». Encore plus détériorée était la pyramide fameuse, lorsque Nabuchodonosor entreprit la restauration de la tour, destinée à s’effondrer de nouveau, tout en restant un témoin prodigieux des civilisations antiques.

Même en cessant d’être capitale de la région des fleuves, Babylone continua pendant des siècles de garder la suprématie virtuelle comme ville par excellence de l’industrie et du commerce. Lorsque le centre de la puissance militaire se déplaça vers le nord pour se fixer au confluent du Tigre et du grand Zab, la cité centrale de la Mésopotamie n’en exerça pas moins sa puissance de fascination sur les peuples et les rois ; maint souverain d’Assur vint y établir le siège de l’empire, et souvent des révoltes, les unes réprimées, les autres victorieuses, s’appuyèrent sur la ville forte qu’avait fondée Nemrod, le demi-dieu légendaire. Quand l’armée de Cyrus, après avoir détourné le cours de l’Euphrate, entra dans Babylone comme par une grande route, en pénétrant dans le lit desséché du fleuve, la ville était capitale d’un royaume indépendant. Même les Perses conquérants ne découronnèrent point la cité conquise et la placèrent, avec Persepolis et Suse, au rang des capitales. Puis Alexandre, devenu le maître du monde exploré, de la mer Ionienne et de l’oasis de Jupiter Ammon aux embouchures de l’Indus, fit choix de cet endroit comme centre de son pouvoir et lieu de rendez-vous pour tous les peuples civilisés. Il est vrai que la ruine commença peu de temps après, lorsque la résidence des souverains fut transférée à quelque distance, dans la cité nouvelle de Séleucie ; mais ce déplacement n’eut qu’une importance locale, le milieu géographique de la Mésopotamie et de toutes les contrées qui en dépendent étant resté jusqu’à nos jours au centre des terres alluviales où s’entremêlent les courants des fleuves jumeaux. Le nom de « Babylone » plane encore sur toute la contrée, tandis qu’au point de vue symbolique il désigne toutes les puissantes cités où viennent s’entasser les millions d’hommes, apportant avec eux la fièvre du savoir, mais aussi la contagion du vice.


Comparé à celui de la Mésopotamie proprement dite, le centre de civilisation où naquit l’empire d’Assyrie manque presque complètement d’originalité, puisqu’il a tout reçu des régions du midi : l’écriture, l’industrie, les arts et les sciences. Mais le pouvoir monarchique s’y constitua d’une manière tellement formidable que les sar d’Assyrie sont devenus les représentants par excellence de la royauté absolue. Les tribus de montagnards qui descendent des vallées environnantes sont composées de Kurdes gagnant péniblement leur vie comme bergers et agriculteurs et toujours prêts au pillage quand une occasion favorable se présente : un chef de bande y trouve facilement des coupeurs de gorges pour l’accompagner dans ses expéditions de guerre ; un souverain y recrute autant de mercenaires sans scrupules qu’il y a d’hommes valides dans la contrée. Ce sont les éléments desquels se servirent les rois d’Assyrie pour organiser des armées impitoyables, prêtes au massacre et à l’incendie. Or, dans cette région ninivite où chaque vallée convergente fournissait le matériel de guerre en chair et en os, une puissance militaire telle que le fut Assur aurait pu disposer également de toutes les ressources scientifiques et industrielles qui lui venaient du midi ; mais il ne paraît point que les Assyriens aient ajouté beaucoup au trésor de découvertes importé de la Chaldée.

Les constructions des rois assyriens n’eurent d’autre motif que la poursuite de la guerre ou la glorification de leur personne ; les préoccupations de science et de religion n’entrèrent que pour une faible part dans leur architecture. Les restitutions du palais de Sargon, telles que nous les donnent Place et Chipiez, montrent la prodigieuse quantité de travail à laquelle furent soumises les populations, pour édifier à leurs maîtres de véritables cités, assez grandes pour contenir des armées de serviteurs et de soldats. L’étendue des terrasses, la perspective superbe des escaliers, la majesté des portes et la hauteur des tours devaient inspirer aux gens du dehors une sainte admiration, mêlée de terreur, envers l’habitant suprême de ces palais, et cette impression était encore accrue par l’aspect grandiose et terrible des statues colossales d’hommes et d’animaux qui gardaient les entrées. Pour sculpter ces monstres formidables, les artistes assyriens avaient à leur disposition les albâtres et les basaltes des montagnes voisines, et pouvaient ainsi assurer la durée de leurs œuvres, même au milieu de l’amas immense des briques renversées par un assaut ou changées en poussière par le temps. Les peintres et les décorateurs des palais d’Assyrie possédaient aussi des couleurs très durables, des sels de plomb et de cuivre que l’on croyait être de découverte récente avant que les archéologues n’eussent fouillé le sol de Ninive.

Le lieu précis du centre de l’empire assyrien fut probablement indiqué par la nature à l’endroit où les grands bateaux d’aval devaient interrompre la navigation et où les radeaux apportés par le courant d’amont étaient allégés de leurs denrées et dépecés. Les inscriptions cunéiformes ont révélé l’ancienne existence d’une ville d’Achour ou Assur, située sur la rive droite du Tigre, en aval du confluent de ce fleuve avec le grand Zab. Cette ville existait sans doute à une époque très lointaine, puisque son nom même était presque oublié aux âges où la nation perse entre dans l’histoire ; elle fut probablement en Assyrie le premier centre de la culture babylonienne et la capitale de la contrée désignée depuis d’après elle [58]. Plus tard, le mouvement central du trafic se reporta un peu plus au nord, vers la péninsule formée par la réunion du Tigre et du grand Zab. Là s’éleva la cité de Kalach, deuxième résidence impériale, attribuée maintenant par la légende à Nimrod ou Nemrod comme la plupart des ruines du double bassin fluvial mais ayant eu les Salmanasar et les Assurnazirpal pour hôtes les plus fameux. Kalach déclina à son tour, remplacée peu à peu par Ninive, dont le tertre fait face à la ville moderne de Mossul ; cependant chacun des souverains, jaloux de sa divinité, aimait à fonder une demeure qui lui appartînt bien en propre, et vingt-six siècles avant nous, Sargon construisait son prodigieux palais à une vingtaine de kilomètres plus au nord : Dur-Charukin rappelle le nom du fondateur, Khorsabad, appellation plus usuelle, provient de la dynastie perse des Chosrav. Sennacherib ramena le centre de l’empire à Ninive, la troisième capitale de l’Assyrie proprement dite.

Ninive, si admirablement placée à la réunion de deux importantes vallées, au point du fleuve où s’opérait le transbordement des marchandises, au milieu de la grande voie naturelle qui réunit le golfe d’Alexandrette aux campagnes élevées de l’Azerbeïdjan et à la mer Caspienne, et vers l’angle extrême d’un très grand amphithéâtre de montagnes, devait acquérir facilement une grande importance comme marché et dépôt central ; toutefois, l’emplacement occupé par les décombres de cette cité et qui est assez nettement délimité par les débris des remparts, ne peut guère être évalué à plus de dix kilomètres carrés ; cet espace, dont une grande partie était réservée aux énormes palais royaux, n’aurait donc pu suffire à renfermer les foules considérables mentionnées par un passage obscur de la légende de Jonas [59]. Mais si commerçante et industrieuse que fut la capitale d’Assur, ses rois en firent surtout le « repaire des lions, la cité sanguinaire ».

Les maîtres du nord n’étaient pas, comme les premiers rois du midi, comme le « père Orkham », des êtres pacifiques et débonnaires, s’occupant surtout d’ « approfondir les mystères des fleuves pour le bonheur de leurs sujets » : ils se vantaient d’être terribles, effroyables, comme leur divinité même, El-Hon, le « Fort », « celui qui fait peur » ; ils racontaient leurs atrocités avec un orgueil simple, avec la calme tranquillité du devoir accompli ; d’ailleurs, ce Dieu lui-même se confondait tellement avec eux qu’on a pu leur dénier toute religion : ils ne bâtissaient point de temples : leurs demeures étaient les vrais sanctuaires [60] ; leurs Te Deum ne sont pas des survivances d’un passé lointain, récités en une langue étrangère, enveloppés du mystère de la musique ; ce sont des proclamations d’une impérieuse clarté : « J’ai pris les villes d’assaut, s’écrie Sanherib, et j’en ai fait des monceaux de cendres… J’ai balayé la contrée comme avec un balai et je l’ai changée en désert ! » — Et que nous dit le document connu sous le nom de cylindre de Taylor ? — « Mes chars de guerre, écrasant hommes et bêtes, broyaient les corps des ennemis. Je me suis érigé des trophées avec des amas de cadavres dont on coupait les extrémités. À tous ceux qui tombaient vivants en mon pouvoir, je faisais couper les mains. » Assurbanipal célèbre aussi son exultante férocité : « Il est tombé vivant dans mes mains et je l’ai fait écorcher vif. J’ai fait arracher les yeux à son fils, mais au lieu de le jeter aux chiens, je l’ai muré dans la porte du Soleil, à Ninive ». Ces hauts faits ne suffisaient point encore au « serviteur d’Assur » : il fallait qu’il attelât à son char les rois vaincus et se fit mener par eux, à coups de fouet, devant les autels des grands Dieux pour leur offrir ses actions de grâce en souvenir des corps mutilés, des villes incendiées, des populations anéanties. La rage des sar s’exerçait même contre les morts : « J’emportai leurs ossements, dit Assurbanipal en parlant des rois d’Élam, j’imposai l’inquiétude à leur ombre et les privai de libations. » Les rois vaincus, enfermés à Ninive en des cages de fer étaient condamnés à briser et à réduire en poussière les squelettes de leurs ancêtres pour amuser les badauds.

On se demande s’il ne faut pas attribuer à l’habitude de verser le sang, de torturer et de tuer, la supériorité incontestable des artistes assyriens dans la représentation des hommes et des animaux mourants : le chef d’œuvre de l’art ninivite est la lionne blessée qui se défend encore de la gueule et des pattes antérieures, tandis que l’arrière-train, déjà paralysé, traîne raidi sur le sol.

Le « Repaire des Lions » fut rendu à la solitude sans que l’histoire nous précise les détails de sa ruine, soit à l’époque d’une invasion des Scythes, soit peu après, par une victoire des Mèdes, il y a 2.500 ans. Presque aussitôt elle fut oubliée ; Xénophon, passant deux cents années plus tard dans le voisinage des ruines, ne cite même pas le nom de Ninive, il nomme pourtant des villes, Larissa, Mespila, ayant surgi au milieu des restes grandioses de remparts et de pyramides [61]. On comprend d’ailleurs qu’au moment critique où Xénophon, pressé par les ennemis, venait d’accepter le commandement des Grecs et prenait les premières dispositions pour sa fameuse retraite, il ne se trouvât guère entraîné à discourir sur la gloire de l’ancienne Assyrie et les ironies de la destinée.

Maintenant, l’histoire de ces contrées du Tigre et de l’Euphrate, jadis si populeuses, ressuscite du sol où elle était ensevelie. En déblayant les amas de décombres, on a vu surgir les figures augustes des anciens dieux, et, descendants de leurs adorateurs ninivites, les spectateurs arabes se trouvèrent soudainement frappés d’une admiration mêlée d’effroi et même de terreur religieuse. Bien plus, les amas écroulés de briques nous ont conservé des milliers de tablettes écrites où les érudits modernes déchiffrent lentement les anciens mythes et retrouvent les origines de nos sciences. Mais si le précieux contenu des palais nous est resté, les constructions qui les abritaient n’ont pas duré. Si grandioses qu’ils fussent par les dimensions, ces bâtiments en briques crues ou cuites n’avaient pas l’éternité pour eux, du moins sous leur forme primitive ; ils devaient s’effondrer, se tasser en collines comme la butte de Birs-Nimrud, comme les innombrables tell qui parsèment les plaines de la Babylonie et de la Susiane ; la pierre seule a subsisté. De même que les anciennes tours de Babel, les successives capitales d’Assur et les cités plus antiques encore de l’Akkadie, les villes de la Petite Mésopotamie que forment à l’est du Tigre les affluents du Karun sont devenues de simples monticules de terre grisâtre : les guerres, les incendies et le temps en ont eu facilement raison.

Des deux Suse qui se sont succédé en cette région pendant quatre mille années peut-être, la capitale de l’Élam et la résidence des rois Akhéménides, il n’est resté que des objets de peu de volume, blocs de diorite, pièces de bronze, poteries émaillées bleues, blanches, vertes, jaunes, des briques estampées et divers objets informes, mais tel est l’amas de terre cuite qui s’est entassé lors des incendies et des écroulements que, pour la seule Acropole, plus petit des trois monticules, de Morgan en évalue le cube à 1.500.000 mètres : ce tell de 35 mètres de hauteur est formé de décombres presque jusqu’au ras de la plaine voisine. À Nippur, les explorateurs américains ont constaté, sur une hauteur analogue, la superposition de 21 strates correspondant à autant de villes dont six ont plus de 6.000 années de date.

Pareille démolition n’a pas eu lieu pour les monuments du « Trône de Djemchid », à Persepolis, grâce à l’emploi plus libéral de la pierre et à la faible hauteur relative des murs proprement dits ; le marbre et le porphyre des escaliers et des terrasses, des portes et des colonnes subsistent, quoique les briques soient tombées en poussière [62].


Mais l’imagination des hommes ne veut pas admettre la cessation de la vie. Une grande cité où vécurent des millions d’hommes paraît toujours vivante, ne fut-ce que d’esprits et de fantômes. C’est pour cela que notre vénération s’attache au sol aujourd’hui désert et jadis foulé par tant de pas ! Mainte ville, vers laquelle les immigrants se portaient en multitudes, a été transformée en cimetière et les cadavres suivent maintenant la route des vivants. Déjà lorsque Babylone était une jeune cité, son aïeule Érekh ou Warka, la « cité des livres » chaldéens était tenue pour la cité sainte par excellence comme lieu de sépulture, et cette gloire lui est restée. L’emplacement de la ville antique est entouré de nécropoles qui s’étendent à des lieues de distance. Lors des anciens jours, les riverains d’en haut jetaient leurs cadavres dans les eaux saintes de l’Euphrate ; puis, à Érekh, des mains pieuses les retiraient du flot pour les déposer en terre consacrée : c’est ainsi que, durant notre moyen âge, on livrait les corps au courant du Rhône qui les portait dans les filets des Arlésiens, près des Aliscamps ou Champs Élyséens, le lieu du dernier repos. À l’exemple d’Érekh, combien d’autres villes de la Mésopotamie, consacrées à leur tour par de grands souvenirs, sont-elles également devenues des cimetières, et, comme tels, lieux de pèlerinage vénérés dans tout le monde islamique !


  1. Alfred Loisy, Les Mythes babyloniens, p. 189.
  2. Léon Heuzey, Découvertes en Chaldée par E.de Sarzec, p. 130.
  3. Recueil des Travaux relatifs à la Philologie et à l’Archéologie égyptiennes et assyriennes, pp. 33 et suiv.
  4. J. P. Peters, Nippur. Expédition de l’Université de Pennsylvania, 1890.
  5. Fried. Delitzsch, Wo lag das Paradies, pp. 169, 171 ; Fr. Lcnormant, Les Origines de l’Histoire, tom. II, pp. 535, 536.
  6. Hugo Winckler, Die Völker Vorderasiens, p. 11.
  7. Fr. Lenormant, Les Premières Civilisations, tome II, pp. 151, 152.
  8. Hugo Winckler, Die Völker Vorderasiens, p. 8.
  9. Même ouvrage, p. 12.
  10. Die alte Géographie Arabiens, p. 293.
  11. Genesius, Bohlen, Fr. Lenormant, etc.
  12. Chap. XIV, verset 13.
  13. Oppert, Expédition en Mésopotamie, t. 3, pp. 56 et suiv. ; Ch.et F. Lenormant.
  14. Alfred Jeremias, Hôlle und Paradies bai den Babyloniern.
  15. Dillman, C. de Harlez, Fr. Lenormant, Les Origines de l’Histoire, pp. 64 et suiv.
  16. Javelle, Souvenirs d’un Alpiniste.
  17. Henri Rawlinson, Schrader, Lenormant, etc.
  18. J. v. Zaffauk von Orion, Mitteilungen der geographischen Gesellschaft, in Wien, n° 5, 1900.
  19. Alfred Loisy, Les Mythes babyloniens.
  20. De Sarzec. — Rivières, Bulletin de la Société de Géographie d’Alger, 2e trim. 1903.
  21. Olivier Beauregard, En Asie, Kachmir et Tibet, p. 7.
  22. H. von Ihering, Les Indo-Européens avant l’histoire ; — Frédéric Houssay, Annales de Géographie.
  23. Stiffe ; — Loftus ; — A. de Gerlache, notes manuscrites.
  24. Loftus, Ainsworth, Lyell, Carl Rittcr, de Morgan, etc. (Voir page 537).
  25. H. von lhering, ouvrage cité.
  26. Fragments de Bérose, cités par Lenormant, Maspéro, etc.
  27. H. G. d’Ablaing van Giossenberg. Évolution des Idées religieuses dans la Mésopotamie, pp. 88, 89.
  28. Jastrow, Religion of Babylonia and Assyria.
  29. F.R. Spiegel, Ausland, n° 10, 1872.
  30. François Lenormant, Les premières Civilisations, tome II, p. 53.
  31. Genèse, chap. XI, v. 2.
  32. Obry, Du Berceau de l’Espèce humaine ; Fr. Lenormant, L’Ararat et l’Éden. Les Origines de l’Histoire, tome II.
  33. Denham and Clapperton, Wanderings and Discoveries (voir les cartes 83 et 84, pages 499 et 503.)
  34. Fr. Lenormant, Les Origines de l’Histoire, tome II, pp. 45 et suiv.
  35. Genèse, chap. IV.
  36. Livre I, Clio, v 193.
  37. J. de Morgan, Travaux de la Délégation en Perse.
  38. W. Willcoks, Ancient Irrigation Works on the Tigris.
  39. Fr. Lenormant, Les premières Civilisations.
  40. Geographical Journal, June 1896, p. 657.
  41. Hérodote, Histoire, livre vii, n° 40.
  42. Alfred Ditte, Revue Scientifique, 25 nov. 1899.
  43. Les Indo-Européens avant l’Histoire, trad. de Meulenaere.
  44. Friedrich Delitzsch, Wo lug das Paradies ? p. 76.
  45. Jules Oppert, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séance du 12 sept. 1881.
  46. Fr. Kaulen, Assyrien und Babylonien, p. 174.
  47. Hommel, Aufsœtze und Abhandlungen.
  48. Adhémar Leclère, Revue Scientifique, 16, X, 1897, p. 481.
  49. R. Astier, Congrès des Sociétés savantes, Toulouse, 1899 ; Revue scientifique, 12 avril 1899, pp. 501, 502.
  50. A. Loisy, Les Mythes babyloniens, p. 63, passim.
  51. Fr. Lenormant, Les premières Civilisations, tome II. — Hilprecht, Fouilles de Nippur. — E. Nys, Revue de Droit international et de Législation comparée.
  52. Hugo Winckler, Die Vœlker Vorder-Asiens.
  53. Loftus ; Fr. Kaulen, Assyrien und Babylonien, pp, 89 et 108.
  54. Dareste, Journal des Savants.
  55. Chilperic Edwards, The Hammurabi Code and the Sinaitic Législation.
  56. National Society of Geography, 1897, p. 172.
  57. P. Jensen, Assyrisch-Babylonische Mythen und Epen, p. 290. — A. Loisy, Les Mythes babyloniens, p. 3.
  58. François Lenormant, Les premières Civilisations, tome II, p. 84.
  59. Chap. III, v. 8 ; chap. IV, v. 11.
  60. Ernest Renan, Histoire du Peuple d’Israël, t. II. p. 457.
  61. Retraite des Dix-Mille, liv. III, chap. iv.
  62. J. de Morgan, Hilprecht, Dieulefoy.
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