La Femme en blanc/Texte entier

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La Femme en blanc
 
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Wilkie Collins
Traduction par Paul-Émile Daurand-Forgues .
J. Hétzel, 1861 (1 et 2, pp. --420).


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PRÉFACE


ÉCRITE PAR L’AUTEUR DE LA WOMAN IN WHITE


(la femme en blanc)


pour les lecteurs de la traduction française


―――


Il y a quelques années, je me trouvai faire partie de l’auditoire assemblé pour assister aux débats d’une affaire criminelle qui se jugeait à Londres.

Pendant que j’écoutais la procédure, laquelle n’avait aucune importance en elle-même, et ne m’a fourni aucun des personnages ou des incidents qu’on trouvera dans les pages ci-après, je fus frappé de la manière drarmatique dont se déroulait l’histoire du crime alors soumis aux investigations de la magistrature, grâce aux dépositions successives des témoins entendus tour à tour. À mesure que chacun d’eux se levait pour fournir son fragment de relation personnelle, à mesure que, d’un bout à l’autre de l’instruction, chaque anneau séparé venait former avec les autres une chaîne continue d’irréfragable évidence, je sentais que mon attention était de plus en plus captivée ; je voyais qu’il en était de même chez les personnes qui m’entouraient ; et ce phénomène prenait une intensité toujours croissante, à mesure que la chaîne s’allongeait, à mesure qu’elle se tendait, à mesure qu’elle se rapprochait de ce qui, dans tout récit, est le point culminant. — Certainement, pensai-je, une série d’événements romanesques se prêterait fort bien à une exposition comme celle-ci ; certainement, par les mêmes moyens que je vois employer ici, on ferait passer dans l’esprit du lecteur cette conviction, cette foi que je vois se produire grâce là a succession des témoignages individuels, si variés de forme, et pourtant si strictement « unifiés » par leur marche constante vers le même but. Plus j’y pensais, et plus un essai de ce genre m’apparaissait comme devant réussir. Aussi, quand le procès fut terminé, je rentrai chez moi bien déterminé à tenter l’aventure.

Mais quand il fallut donner une forme définie à la pensée qui m’avait préoccupé, je m’aperçus que la chose n’était point aussi facile que je l’avais crue. Elle offrait de sérieuses difficultés littéraires avec lesquelles, alors, mon expérience de romancier ne m’avait pas encore mis à même de lutter victorieusement. Je résolus d’attendre que j’eusse acquis, à un degré supérieur, la pratique de mon art; d’attendre que le temps et le hasard vinssent m’offrir une chance nouvelle.

Voici comment cette chance m’arriva.

Dans le cours de l’année 1859, M. Charles Dickens lança le journal hebdomadaire qu’il a baptisé « All the year round [1] », et qu’il inaugura par un roman de lui ( « A Tale of two Cities » ). Lorsque la publication de cette œuvre (par livraisons hebdomadaires) eut été complétée, je fus invité à écrire le roman qui devait immédiatement lui succéder dans les colonnes du nouveau « périodique. »

Lorsque j’eus accepté la responsabilité de m’adresser à un des plus nombreux auditoires que l’Angleterre puisse offrir, après que le plus grand romancier de notre pays venait de le tenir sous le charme de son talent, je ressentis une anxiété assez naturelle en me demandant si je me montrerais digne d’une telle marque de confiance. Et, à ce moment critique, l’idée que j’avais ajournée quelques années auparavant m’étant revenue en tête, je résolus, cette fois, de m’en débarrasser en la réalisant. Toutes les facilités désirables m’étaient offertes ; on me laissait maître de la longueur à donner à mon œuvre ; on ne limitait en rien le choix du sujet à traiter : la plus entière indépendance, quant à la forme que je voudrais lui donner, m’était garantie contre toute intervention quelconque. Ce fut sous ces favorables auspices que, pour la seconde fois, je me mis à ce travail déjà tenté vainement. En d’autres termes, je me donnai pour tâche de faire raconter mon roman par les personnages du roman eux-mêmes (comme les témoins que j’avais entendus au tribunal), c’est-à-dire successivement par chacun d’eux, et en les plaçant dans les situations diverses que la suite des événements leur aurait faites, de manière à ce que tous prissent, tour à tour, la suite du récit, et progressivement le conduisissent à son terme.

Si le résultat de ce travail, ainsi modifié par les circonstances, ne m’avait fait aboutir à rien de plus qu’à une certaine nouveauté de pur agencement, je n’aurais pas imaginé d’en parler ici. Pour un si mince résultat, la moindre attention eût été de trop. Mais, à mesure que j’avançais dans mon travail, je découvris que la substance même du roman, aussi bien que sa forme littéraire, tirait profit des nécessités nouvelles auquelles je m’étais astreint de gaieté de cœur. L’exécution de mon plan me forçait à faire progresser sans relâche, simultanément et constamment, le récit pris en bloc ; elle m’obligeait à établir dans mon esprit une conception parfaitement nette des personnages avant de me hasarder à les placer dans la situation que, d’avance, je leur avais assignée ; et quand ils entraient en scène, elle leur fournissait une nouvelle occasion de se manifester, par l’intermédiaire de ce témoignage écrit qu’ils étaient censés fournir à une sorte d’enquête, et qui, en même temps, constituait la progression naturelle du récit. Tels étaient les avantages réels de l’expérience que je tentais dans ce roman ; elle me plaçait sous le joug le plus rigoureux de la discipline littéraire. Mon livre et moi ne pouvions qu’y gagner.

Maintenant que j’ai brièvement indiqué les circonstances auxquelles la « Femme en blanc » doit d’avoir vu le jour, il serait, je pense, inutile d’arrêter le lecteur par des remarques préliminaires sur le but dramatique vers lequel je tendais en récrivant, ou sur les problèmes du caractère humain que, soit dans la conception primitive du livre, soit dans ses développements, je me suis proposé de résoudre. À ce double point de vue, le livre lui-même, — nonobstant ses défauts et ses lacunes — est assez intelligible pour n’avoir pas besoin de commentaires. Le peu de mots qui me restent à dire n’aura donc trait qu’à la manière dont ce roman a été reçu déjà, soit en Angleterre, soit en Amérique.


Avant que la publication périodique de la « Woman in White » (à Londres et à New- York, simultanément) se fût encore étendue à un grand nombre de semaines, la nouveauté du plan sur lequel je travaillais s’était fait reconnaître et avait fixé l’attention. Après l’apparition de chaque numéro du journal, il m’arrivait de tous côtés des témoignages écrits de la curiosité, de l’intérêt que mes lecteurs voulaient bien m’accorder, soit en Angleterre, soit au Canada, et jusque dans ces « Backwood-settlements, » ces germes de villages futurs, déposés sur l’extrême limite de la civilisation américaine ; à plus forte raison dans les grandes cités de ce qui était, hier encore, la République des « Étals-Unis… » Les personnages, — quels que soient les défauts que la critique leur puisse d’ailleurs reprocher, — avaient la bonne fortune de produire, sur le grand nombre des lecteurs, la même impression que de vivantes réalités. Les deux, « rôles de femmes, » par exemple « (Laura et miss Halcombe), » s’étaient fait de si chauds amis que, lorsqu’une crise du roman parut les menacer l’une et l’autre de quelque sinistre aventure, je reçus plusieurs lettres écrites sur le ton le plus sérieux, pour me supplier de « leur sauver la vie ! »

Miss Halcombe, en particulier, fut tellement prise en faveur qu’on me mit en demeure, — ceci plus d’une fois, — de déclarer si ce caractère était peint d’après nature ; le cas échéant, on voulait savoir si le modèle vivant d’après lequel j’avais travaillé, consentirait à écouter les sollicitations de différents célibataires qui, parfaitement convaincus d’avoir en elle une femme excellente, se proposaient de lui demander sa main !

Pour une autre catégorie de lecteurs, « le Secret » qui, dans ce récit, se rattache à l’existence de « sir Percival Glyde » devint, à la fin, l’objet d’une curiosité exaspérée, qui donna lieu à divers paris dont on me constituait l’arbitre. Mais pas un des parieurs — et en dehors d’eux, pas un de mes lecteurs — n’arriva, que je sache, à deviner ce que pouvait être ce secret, — avant que le moment fût arrivé où j’avais arrêté d’avance que la découverte pourrait en être pressentie.

En ce qui concerne le « comte Fosco », d’innocents gentlemen, par douzaines, qui avaient le malheur d’être gras à l’excès, furent dénoncés tout à coup comme m’ayant fourni les éléments de ce portrait ; et, dans les rares occasions où ma voix essaya de dominer le tumulte des hypothèses dont je parle, j’eus beau déclarer « qu’aucun romancier, se limitant à un seul modèle, ne saurait espérer de faire vivre un personnage de sa création » ; j’eus beau affirmer « que des centaines d’individus, dont pas un ne s’en doute, avaient tour à tour posé pour le comte Fosco, comme, au reste, pour les autres personnages du livre » ; personne ne m’en voulut croire. Les « scélérats maigres » (on me donnait ce renseignement) sont sans doute assez communs ; mais un « scélérat gras » était, dans le roman pris en général, une si frappante exception aux règles de la poétique établie, que je n’avais absolument pas pu rencontrer, dans la vie réelle, plus d’un type de cette espèce. Libre à moi sans doute, de nier le fait ; mais le comte avait été reconnu, bien vivant et bien portant, par des témoins dignes de foi, soit à Londres, soit à Paris, et il était inutile de pousser le débat plus loin.

En supposant réellement qu’il existe , je le prie d’accepter toutes mes excuses , avec la formelle assurance que si je l’ai fait ressemblant, c’est bien par hasard. Vint un moment où le bruit courut que je m’étais perdu moi-même dans le labyrinthe de mon roman ; que je ne savais comment l’achever ; et que j’avais offert une récompense honnête à quiconque, pour ceci, voudrait me prêter assistance. L’achèvement du récit (dans le journal) fut le coup de grâce de ces agréables rumeurs. Sa seconde publication, sous forme de livre, lui procura, tant en Angleterre qu’en Amérique, un nouveau public, peut-être plus nombreux encore que le premier. Édition sur édition se suivirent rapidement. Une traduction allemande, imprimée à Leipzig, fut parfaitement accueillie des lecteurs d’Outre-Rhin. Et maintenant (grâce à la précieuse assistance de mon ami, M. Forgues) la « Woman in white » va reparaître sous une forme nouvelle. Elle va se faire écouter à Paris avec l’excellente recommandation de S. A. le duc d’Aumale, venue si à propos et donnée avec tant de libéralité [2]

Telle est, simplement esquissée, l’histoire de ce roman. Je l’ai contée sans aucune réserve, par pure reconnaissance pour le généreux accueil déjà fait à mon livre, et aussi parce que, tout naturellement, je désire prouver aux lecteurs français que je ne me présente pas témérairement à eux, auteur étranger d’un livre étranger, sans épreuve préalable pour le livre et pour l’auteur. J’ai écrit en toute franchise ce bout de préface ; et maintenant qu’elle est à peu près terminée, je ne veux pas dissimuler que je vais suivre d’un œil inquiet l’impression que la « Woman in White » pourra produire sur les compatriotes de Balzac, de Victor Hugo, de George Sand, de Soulié, d’Eugène Sue et de Dumas. Si on estimait que ce récit peut le moins du monde acquitter la dette que j’ai contractée, soit comme lecteur, soit comme écrivain, envers les romanciers français, il aurait rempli à mes yeux la plus récente, mais non la moindre des espérances que j’avais naguère fondées sur lui.

Harley-Street, London, juin, 1861.
WILKIE COLLINS.




LA


FEMME EN BLANC


――――――――


PREMIÈRE ÉPOQUE


Ce récit est commencé par Walter Hartright, de Clement’s Inn,
professeur de dessin


I


Ce que peut supporter la patience d’une femme, ce que peuvent accomplir le courage et la constance d’un homme, cette histoire le dira.

Si tout événement qui prête aux soupçons pouvait être éclairci par les engins compliqués de la loi, et si ces instruments réguliers pouvaient être mis en jeu pour conduire l’enquête jusqu’à son terme, grâce à l’influence lubricante de l’huile d’or, employée avec modération, les incidents racontés dans les pages qui vont suivre auraient déjà été signalés à l’attention publique, volontiers éveillée par un débat devant les tribunaux.

Mais la loi, dans certaines situations inévitables, est d’avance et demeure au service des bourses bien garnies, et voilà comment c’est ici que, pour la première fois, sera contée cette histoire. Telle que le juge l’eût entendue, telle le lecteur l’apprendra. De l’exposition au dénoûment, aucune circonstance essentielle ne sera rapportée d’après un simple ouï-dire. Lorsque celui qui écrit cette espèce d’introduction (il se nomme Walter Hartright) sera plus intimement en jeu que tout autre personnage dans les événements qu’il s’agit de faire connaitre, il les relatera en son nom. Dès qu’il cessera de pouvoir parler avec cette certitude, il abandonnera son rôle de narrateur, et sa tâche sera continuée (du point où il l’aura laissée à celui où il la pourra reprendre) par d’autres personnages aussi étroitement impliqués dans les faits à rapporter, et pouvant fournir sur ces faits un témoignage aussi précis, aussi positif que le sien l’avait été jusque-là. Ainsi, et de même que toute offense aux lois est racon- " tée en cours de justice par plusieurs témoins, le présent récit émanera de plusieurs plumes; et cela, dans le même but, à savoir : que la vérité soit toujours présentée sous son aspect le plus clair, le plus intelligible, et qu’une série d’événements, formantun tout, soit éclairée du jour le plus vif, les personnes qui s’y sont trouvées le plus étroitement mêlées fournissant, l’une après l’autre, à mesure que chaque épisode successif se présente, le fidèle récit de la part qu’elles y ont eue. Écoutez donc tout d’abord Walter Hartright, professeur de dessin, âgé de vingt-huit ans.





II

Nous voici au dernier jour de juillet. Les longues chaleurs de l’été tiraient à leur fin ; et fatigués de nos pèlerinages sur le pavé de Londres, nous commencions tous à rêver la nuée voyageuse qui passe sur les champs de blé, la brise d’automne courant sur le rivage marin.

En ce qui me concerne, moi, pauvre hère, l’été près de finir me laissait assez peu valide, médiocrement gai, puis, enfin, s’il faut tout dire, aussi dépourvu d’argent que de forces physiques et de ressort moral. Pendant l’année qui venait de s’écouler, je n’avais pas, avec autant de prudence qu’à l’ordinaire, ménagé les ressources que mon art m’avait procurées ; aussi, mon défaut d’ordre ne me laissait plus d’autre alternative que de partager économiquement mon automne entre le « cottage » de ma mère, à Hampstead, et mon pauvre logement en ville.

La soirée, je m’en souviens, était calme et couverte ; l’atmosphère de Londres était plus lourde et le commerce des rues moins bruyant que jamais. Le pouls imperceptible qui fait circuler la vie dans nos veines et celui qui court dans les puissantes artères de cette cité, vaste cœur de tout un monde, s’affaiblissaient à l’unisson, de plus en plus alanguis, à mesure que baissait le soleil. Je m’arrachai au livre sur lequel s’endormait mon attention distraite, et, quittant mon humble domicile, j’allai, dans les faubourgs, au-devant de l’air frais que la nuit amène. C’était justement une de ces soirées que, chaque semaine, je passais d’habitude avec ma mère et ma sœur. Aussi tournai-je mes pas vers le nord, dans la direction de Hampstead.

Il me faut mentionner ici, pour la clarté du récit où je m’engage, que mon père, à l’époque où je me reporte, était déjà mort depuis quelques années. Des cinq enfants qu’il avait laissés, ma sœur Sarah et moi restions seuls. Mon père avait exercé, avant moi, la profession de maître de dessin, et son travail assidu la lui avait rendue lucrative. La tendresse inquiète et scrupuleuse dont il entourait les êtres qui dépendaient de lui, lui avait inspiré, dès les premiers temps de son mariage, l’idée de consacrer à faire assurer sa vie une bien plus forte somme qu’il n’est ordinaire de mettre en réserve pour cet objet. Aussi, grâce à sa prudence et à son abnégation, également admirables, ma mère et ma sœur étaient restées, après sa mort, aussi indépendantes d’autrui qu’elles l’avaient été durant sa vie. J’héritai naturellement de ses relations et de sa clientèle, et j’avais tout lieu de me sentir reconnaissant envers lui pour l’avenir de bien-être qui, dès mon début, s’offrait à moi.

Les paisibles lueurs du crépuscule tremblaient encore à la cime des coteaux chargés de bruyères, et la perspective de Londres, que mon regard avait d’abord embrassée d’en haut, venait de s’engouffrer dans les profonds abîmes d’une obscurité nuageuse, lorsque je me trouvai debout devant la porte du « cottage » maternel. À peine avais-je tiré le cordon de la sonnette, que cette porte s’ouvrit brusquement. Un digne ami à moi, Italien d’origine, le professeur Pesca, m’apparut au lieu de la femme de ménage, et s’élança joyeusement au-devant de moi, psalmodiant, de sa voie aiguë et avec un accent étranger, notre « hurrah » britannique.

Pour son propre compte et, s’il m’est permis de l’ajouter, pour le mien, le professeur a droit à une présentation dans toutes les règles. Le hasard a fait de lui le point de départ de l’étrange chronique de famille qu’on verra se dérouler en ces pages.

C’était chez certains grands personnages, où il enseignait sa langue et où je professais le dessin, que nous avions fait connaissance, mon ami l’Italien et moi. Tout ce que je savais encore de sa vie passée, c’est qu’il avait exercé un emploi quelconque à l’université de Padoue ; qu’il avait quitté l’Italie pour des raisons politiques auxquelles il ne faisait jamais la moindre allusion ; et que, depuis bien des années, il était honorablement établi à Londres comme professeur de langues.

Sans qu’on pût précisément le regarder comme un nain, — car il était parfaitement bien fait de la tête aux pieds, — Pesca est, je crois, le plus petit être humain que j’aie jamais vu ailleurs que sur des tréteaux de foire. Remarquable, n’importe où, par l’étrangeté de ses dehors, il se distinguait encore du commun des hommes par l’inoffensive bizarrerie de son caractère. L’idée dominante de sa vie paraissait être l’obligation où il se croyait de témoigner sa reconnaissance au pays qui lui avait procuré un asile et des moyens de subsister, en faisant tout ce qui dépendait de lui pour devenir aussi Anglais que possible.

Outre l’hommage qu’il rendait à la nation, prise en bloc, par son invariable habitude de traîner avec lui un parapluie, d’avoir des guêtres aux pieds et un chapeau blanc sur la tête, le professeur aspirait à rendre ses habitudes et ses plaisirs britanniques comme son costume. Constatant que, comme nation, les Anglais se distinguent par un vif amour des exercices athlétiques, notre petit homme, dans l’innocence de son cœur, s’associait impromptu à tous nos « sports » et passe-temps britanniques, aussi souvent que l’occasion s’en présentait, fermement convaincu qu’il pouvait adopter notre goût national pour ces fatigants plaisirs, par un simple effort de sa volonté, tout comme il avait adopté nos guêtres et notre chapeau blanc, également nationaux.

Je l’avais vu risquer témérairement ses membres dans une chasse au renard et dans une partie de « cricket » ; bientôt après, sous mes yeux, il aventura sa vie, tout aussi aveuglément, au bord de la mer, près de Brighton.

Nous nous étions rencontrés là par hasard, et prenions ensemble notre bain. Si nous nous fussions livrés à un exercice plus spécial à mes compatriotes, j’aurais naturellement eu l’œil sur Pesca ; mais comme, généralement parlant, les étrangers sont aussi aptes que les Anglais à se tirer d’affaire dans l’eau, il ne me vint pas à l’idée que le talent de la natation comptait parmi ces mâles exercices que le professeur se croyait en état de pratiquer sans noviciat préalable. Peu après avoir quitté le rivage, m’apercevant que je n’étais pas devancé, je fis halte, et me retournai pour voir ce que devenait mon ami.

À mon grand étonnement et à ma grande épouvante je n’aperçus entre moi et la grève que deux petits bras blancs qui s’agitèrent un instant à la surface du flot pour disparaître ensuite tout à coup. Lorsque je plongeai après Pesca, le pauvre petit homme gisait paisiblement au fond de l’eau, replié sur lui-même, et beaucoup plus petit, en apparence, que jamais il ne m’avait semblé. Pendant les quelques minutes que j’employai à le ramener, le grand air lui rendit sa connaissance, et, avec mon secours, il put gravir les degrés du quai. À mesure que la vie lui revenait, ses merveilleuses illusions au sujet de l’art du nageur semblaient lui revenir aussi. Dès que le claquement de ses dents lui permit de reprendre la parole, il me dit, avec un vague sourire, « que sans doute une crampe lui avait joué ce tour-là. »

Tout à fait remis, et quand il fut revenu me trouver sur le rivage, sa nature méridionale, expansive et chaude, fit tout à coup irruption à travers les barrières de notre étiquette anglaise. Il m’accabla des témoignages de l’affection la plus désordonnée, — s’écria passionnément, avec toute l’exagération italienne, que dorénavant sa vie était à ma disposition, — et déclara qu’il ne connaîtrait jamais de bonheur que s’il trouvait une occasion de me prouver sa reconnaissance par quelque service dont, à mon tour, je serais tenu de me souvenir jusqu’à ma dernière pensée.

Je fis mon possible pour arrêter le débordement de ses larmes et de ses protestations, en m’obstinant à traiter toute cette aventure comme un bon sujet de plaisanterie ; et je réussis enfin (du moins me le figurais-je), à diminuer l’écrasant fardeau de reconnaissance que Pesca se voulait mettre sur les épaules. Je ne prévis guère alors, — je ne prévis guère ensuite, notre voyage de plaisir achevé, — que l’occasion de me servir, si ardemment désirée par mon reconnaissant compagnon, allait bientôt se présenter ; — qu’il la saisirait à l’instant même ; — et qu’en agissant de la sorte, il modifierait, du tout au tout, mon existence entière et moi-même.

Pourtant, rien de plus certain. Si je n’avais point plongé après le professeur Pesca, étendu sous l’eau parmi les cailloux et les coquillages, je ne me serais jamais trouvé, selon toute probabilité humaine, mêlé aux événements dont ces pages renferment le récit ; — jamais peut-être je n’aurais même entendu le nom de la femme qui a vécu dans toutes mes pensées, qui s’est emparée de toutes mes facultés, et sous la dominante influence de qui je marche maintenant vers l’unique but de ma vie.



III


La physionomie et l’attitude de Pesca, le soir où nous nous trouvâmes face à face devant la porte de ma mère, suffisait amplement à me faire savoir qu’il était arrivé quelque chose d’extraordinaire. Inutile, d’ailleurs, de lui demander des explications immédiates. Je pus simplement conjecturer, tandis qu’il m’entraînait par les deux mains à l’intérieur de la maison, que (fort au courant de mes habitudes) il était venu là pour s’assurer une rencontre avec moi, ce soir-là même, et qu’il avait à me communiquer quelques nouvelles particulièrement agréables.

Nous dévalâmes tous deux dans le salon d’une façon essentiellement contraire au cérémonial usité en pareil cas. Ma mère, assise près de la porte ouverte, s’éventait en riant. Pesca jouissait auprès d’elle d’une faveur toute particulière, et l’excellente femme lui passait les plus fantasques allures qu’il pût se permettre. Chère et bonne mère ! depuis le moment où elle s’était aperçue que le petit professeur m’était réellement attaché, elle lui avait, sans arrière-pensée, ouvert son cœur, et acceptait pour bonnes, sans même essayer de les comprendre, toutes ses étrangetés énigmatiques.

Ma sœur Sarah, qui avait pour elle sa jeunesse, se montrait pourtant, — phénomène singulier ! — beaucoup moins complaisante. Elle rendait pleine justice à l’excellent cœur de Pesca, mais elle ne l’acceptait pas en bloc, comme faisait ma mère pour l’amour de moi. Ses notions insulaires sur les convenances étaient en perpétuelle insurrection contre le mépris dans lequel, par tempérament, Pesca tenait certains dehors ; aussi se montrait-elle toujours plus ou moins surprise de voir sa maman si familière avec le bizarre petit étranger. Ce n’est pas seulement à ma sœur, mais à bien d’autres encore, que je dois de savoir que nos jeunes contemporains n’ont ni la cordialité ni l’élan de la génération qui les a précédés. Il m’arrive constamment de voir de vieilles gens excités, montés par la perspective de quelque plaisir prévu, que l’impassible sérénité de leurs petits-enfants laisse arriver sans s’en émouvoir le moins du monde. Sommes-nous bien sûrs d’être maintenant d’aussi « vrais » petits garçons, d’aussi « vraies » petites filles que nos aînés le furent à leur époque ? Les grands progrès de l’éducation moderne n’ont-ils pas pris une allure trop rapide ? et serions-nous, par hasard, en ces temps si fiers d’eux-mêmes, un tout petit brin trop bien élevés ?

Sans vouloir trancher ces questions, je puis au moins me rappeler que je ne vis jamais ma mère et ma sœur causant ensemble avec Pesca sans trouver que, de ces deux femmes, la première était incontestablement la plus jeune. En cette occasion, par exemple, tandis que ma mère riait de bon cœur en nous voyant tomber pêle-mêle, comme deux écoliers, dans son salon brusquement envahi, Sarah, mécontente et troublée, ramassait à terre les fragments brisés d’une tasse que le professeur avait fait tomber en se précipitant au-devant de moi.

— Je ne sais vraiment pas ce qui serait arrivé, Walter, dit ma mère, si vous aviez encore tardé longtemps. Pesca était presque fou d’impatience ; j’étais, moi, presque folle de curiosité. Le professeur nous apporte de merveilleuses nouvelles qui vous intéressent, à ce qu’il dit, et il a eu la cruauté de ne vouloir nous en rien laisser deviner jusqu’à ce que son ami Walter fût arrivé pour les entendre…

— Quel ennui !… une douzaine dépareillée ! grommelait Sarah, toujours tristement penchée sur les ruines de son petit bol.

Pendant ces discours, Pesca, que son agitation joyeuse avait empêché de constater les dégâts infligés par lui à la porcelaine du ménage maternel, attirait péniblement vers l’autre bout de la pièce un énorme fauteuil confortable qu’il comptait faire servir, maintenant qu’il avait un public, à ses manifestations oratoires. Quand il l’eut convenablement installé, le dossier tourné vers nous , il s’agenouilla dans cette chaire improvisée, et, non sans émotion , apostropha l’assistance , composée de trois personnes.

— Mes chers bons, commença Pesca (il disait toujours « chers bons » pour « dignes amis »), veuillez maintenant m’écouter. Le temps est venu… — je vais vous donner une bonne nouvelle ; — je parle enfin !

— « Hear ! hear ! » dit ma mère, entrant à pleines voiles dans la fiction parlementaire.

— Vous allez voir, maman, dit tout bas Sarah, qu’il va démembrer le meilleur de vos fauteuils.

— Je remonte dans le passé ; je m’adresse au plus noble des êtres créés, continua Pesca, qui, par-dessus la balustrade de sa chaire, dirigeait vers moi, sujet indigne, sa véhémente allocution. Quand j’étais étendu mort au fond de la mer (par suite d’une crampe), qui est venu me chercher ? qui m’a tiré en haut ? et qu’ai-je dit quand ma vie et mes habits me furent rendus ?…

— Beaucoup plus qu’il n’en fallait, à coup sûr, interrompis-je du ton le plus bourru que je sus prendre. En effet, pour peu qu’on encourageât le professeur à traiter ce sujet, il fallait s’attendre à le voir finir par un déluge de larmes.

— J’ai dit alors, continua Pesca, que ma vie appartenait pour jamais à mon cher ami Walter ; — je l’ai dit, et cela est. J’ai dit que désormais, pour être heureux, il me fallait trouver l’occasion de faire quelque chose d’utile à Walter ; — aussi n’ai-je jamais été en paix avec moi-même jusqu’à la présente journée, bénie entre toutes. Et maintenant, s’écria le petit enthousiaste de sa voix la plus aiguë, le bonheur me sort par tous les pores ; car, sur ma foi, sur mon âme, sur mon honneur, ce quelque chose, enfin, est trouvé ! Tout ce qui me reste à dire, maintenant, c’est : — « Right-all-right ! »

Peut-être est-il nécessaire d’expliquer ici que Pesca se piquait d’être parfaitement Anglais dans son langage tout comme dans sa toilette, ses manières et ses divertissements. Ayant accroché au passage quelques-unes de ces expressions qui reviennent sans cesse dans nos entretiens familiers, il en émaillait sa conversation à tout propos, de façon à prouver que, s’il en goûtait la sonorité spéciale, il en ignorait assez généralement la portée idiomatique. En effet, au moyen de répétitions qu’il inventait, il faisait, de ces expressions bien connues, autant de composés hybrides qui semblaient se résoudre en une syllabe unique, indéfiniment prolongée.

— Parmi les grandes maisons de Londres où j’enseigne ma langue natale, — dit le professeur, abordant, sans plus de préface, l’explication qu’il nous avait fait attendre si longtemps, — il en est une particulièrement grande, dans cette vaste place, appelée Portland… — Vous savez tous où elle est ?… Oui, oui ! « Course of course !… » — Cette belle maison, mes chers bons, sert de résidence à une belle famille. Une maman, blonde et grasse ; trois jeunes « misses, » grasses et blondes ; deux jeunes « misters, » blonds et gras ; enfin un papa, le plus gras et le plus blond de tous, lequel est un négociant de conséquence, qui a de l’or par-dessus la tête, — bel homme autrefois, mais qui, attendu son front dénudé, qu’un double menton accompagne, n’est plus, de nos jours, un homme tout à fait beau. Or, voyez un peu !… j’enseigne aux jeunes « misses » les sublimités de Dante, et, — « my-soul-bless-my-soul ! » — le langage humain ne saurait dire à quel point les sublimités de Dante embarrassent ces trois jolies têtes. Mais, peu importe, — « all in good time ! » — et plus j’ai de leçons, mieux vont les choses… Et, voyez maintenant !… Figurez-vous qu’aujourd’hui même je donne leur leçon, comme d’habitude, aux jeunes « misses. » Nous voilà, tous les quatre, descendus ensemble dans l’Enfer de Dante. Au septième cercle — mais n’importe ; tous les cercles se valent pour ces trois jeunes « misses, » blondes et grasses, — au septième cercle, néanmoins, mes élèves se trouvent rudement empêtrées ; et moi, pour les tirer de là, de réciter, de commenter, de chauffer jusqu’au rouge mon inutile enthousiasme , lorsque des bottes viennent à craquer dans le corridor, et apparaît le papa, cousu d’or, ce négociant de conséquence, à la tête nue, au menton double. — Ah ! mes chers bons, je serre notre affaire, à présent, de plus près que vous ne pensez ! N’ai-je point épuisé votre patience ? ou vous êtes-vous déjà dit à vous-mêmes : — « Deuce what-the-deuce ! » Pesca, ce soir, n’est pas à court d’haleine…

Nous déclarâmes son récit palpitant d’intérêt. Le professeur continua :

— Dans sa main, le papa cousu d’or tient une lettre ; et, après s’être excusé de nous déranger, dans nos régions infernales, en nous rappelant aux vulgarités domestiques, il s’adresse aux trois jeunes « misses. » Comme tous les exordes anglais de ma connaissance, le sien débute par un majuscule : — Oh ! ma chère… dit le négociant de conséquence, je viens de recevoir une lettre de mon ami M*** — (le nom ne me revient pas, mais peu importe, nous le retrouverons bien) : — right-all-right !… Ainsi dit le papa, et il ajoute : — Mon ami me demande de lui recommander un maître de dessin qu’il puisse faire venir chez lui, à la campagne… « My-soul-bless-my- soul !… » Lorsque j’entendis le papa cousu d’or prononcer ces paroles, si j’avais été de taille, je lui aurais jeté les bras autour du cou et je l’eusse étreint sur mon cœur !… Vu l’état des choses, je me contentai de bondir sur mon fauteuil. J’étais sur les épines, et mon âme brûlait de s’épancher ; mais je réfrénai ma langue, et laissai le papa continuer. — Peut-être connaissez-vous, dit cet excellent homme d’argent, qui pliait et fripait entre ses doigts dorés la lettre de son ami — peut-être connaissez-vous, chères, un maître de dessin digne d’être recommandé par moi ?… — Les trois jeunes misses commencent par se regarder l’une l’autre, et répondent ensuite (non sans débuter par l’O majuscule indispensable) : « Oh ! dear no, papa !… mais voici M. Pesca… » Dès qu’il est question de moi, je n’y tiens plus. Votre souvenir, chers bons, me monte à la tête comme un flot de sang ; je m’élance, comme si une broche, tout à coup sortie du sol, avait traversé le fond de mon fauteuil ; — je m’adresse au négociant de conséquence et je lui dis (c’est la phrase anglaise) : — Cher monsieur, « I have the man ! » le premier professeur du monde !… recommandez-le, dès ce soir, par la poste, et demain, par le chemin de fer, expédiez-le, « bag and, baggage ! » (encore une phrase anglaise — hé ?) — Doucement, dit le papa; est-ce un étranger ou un Anglais ? — Anglais, répondis-je, Anglais jusqu’à la moelle des os. — Respectable ? dit le papa. — Monsieur, dis-je à mon tour (car cette dernière question me blesse, et je renonce à toute familiarité vis-à-vis de lui), monsieur !… l’immortelle flamme du génie brûle dans la poitrine de cet Anglais, et, qui plus est, elle brûlait déjà dans la poitrine de son père ! — Laissons cela ! reprend ce papa cousu d’or, mais barbare, — laissons de côté son génie, monsieur Pesca ; le génie n’est pas admis dans ce pays, s’il n’est accompagné d’une respectabilité suffisante ; — alors nous sommes très-charmés, très-charmés vraiment de lui faire accueil… Votre ami peut-il produire ses attestations ?… Se présenterait-il, au besoin, pourvu de lettres garantissant sa responsabilité morale ? — Avec un geste négligent : — Des lettres ? dis-je ; ha ! « my- soul-bless-my-soul ! » Je le crois bien !… Vous faut-il des volumes de lettres ? des portefeuilles d’attestations ?… — Une ou deux suffiront, réplique cet homme, bouffi de flegme et de monnaie. Qu’il me les envoie avec son nom et son adresse !… Puis… Doucement, doucement, monsieur Pesca !… avant de courir ainsi trouver votre ami, peut-être serait-il bon de prendre un billet. — Un billet… de banque ? m’écriai-je indigné. Pas de billet de banque, s’il vous plaît, que mon brave Anglais ne l’ait gagné d’abord. — Un billet de banque ? reprend le papa fort surpris. Qui a parlé de billets de banque ? Le billet que je veux dire est une note, un mémorandum de ce qu’il doit faire et de ce qu’il doit gagner. Continuez votre leçon, monsieur Pesca, et je vais extraire pour vous la lettre de mon ami… — Voilà mon homme d’argent et de négoce qui s’asseoit devant sa plume, son encre et son papier, tandis que, suivi de mes trois jeunes misses, je me replonge dans l’Enfer de Dante. En dix minutes, la note est rédigée, et les bottes du papa s’en vont, craquant par les corridors. À partir de ce moment, sur ma foi, sur mon âme, sur mon honneur, je ne me connais plus ! L’éblouissante pensée que j’ai enfin pris la balle au bond, et que ma dette envers le plus cher de mes amis peut être déjà considérée comme payée, me monte à la tète et m’enivre… — Comment je tire les jeunes misses et moi-même de nos régions infernale : comment je dépêche ensuite mes autres affaires ; comment j’avale, sans trop m’en douter, mon petit repas du soir, un habitant de la lune vous le dira aussi bien que moi. L’important, c’est que me voici, ayant en main la note du négociant de conséquence, le cœur plein de vie, chaud comme le feu, plus heureux qu’un roi !… Ah ! ah ! ah ! « Right-right-right- all-right ! »

Ici, le professeur brandit sur sa tête le mémorandum dont il venait de parler, et termina son long et rapide récit par un de ces « cheers » anglais que parodiait si plaisamment son « soprano » d’Italie.

Ma mère, dès qu’il eut fini, se leva, les joues animées et les yeux brillants, elle saisit chaleureusement les deux mains du petit homme.

— Cher et bon Pesca, lui dit-elle, je n’ai jamais douté de votre sincère affection pour Walter, mais j’en suis maintenant plus persuadée que jamais.

— Il est certain que, pour le compte de Walter, nous sommes très-obligés au professeur Pesca, crut devoir ajouter Sarah, et tout en parlant ainsi, elle se levait à demi, comme pour s’approcher à son tour du fauteuil qui avait servi de tribune ; mais remarquant que Pesca, dans son extase, baisait les mains de ma mère, elle prit un air sérieux et se rassit :

— Puisque ce petit homme si familier traite ainsi ma mère, que me fera-t-il donc « à moi ? »

La vérité se lit quelquefois sur les visages ; et sans nul doute, telle était la pensée de Sarah quand elle retomba sur son siège.

Bien que touché des sentiments qui avaient dicté la conduite de Pesca, je n’éprouvais pas, devant la perspective maintenant ouverte devant moi, le plaisir qu’elle eût dû me procurer. Aussi, quand le professeur en eût fini avec les mains de ma mère, et lorsque je l’eus chaudement remercié de son intervention en ma faveur, je demandai qu’on me permît de jeter un coup d’œil sur la note que son respectable patron avait dressée pour m’être soumise.

Pesca me tendit le papier, non sans un geste de main tout à fait triomphal.

— Lisez !… dit le petit homme avec majesté ; l’écrit du papa cousu d’or s’explique, je vous le garantis, avec la clarté de cent trompettes…

Les conditions, effectivement, étaient exposées d’une manière nette, précise, intelligible. La note m’informait :

« Premièrement.» — Que Frederick Fairlie, Esq. de Limmeridge-House, Cumberland, désirait s’assurer les services d’un professeur de dessin, versé dans son art, pour une période de quatre mois, garantie de part et d’autre.

« Secondement. » — Que ce professeur aurait à remplir une double mission. Il surveillerait les progrès de deux jeunes dames dans l’art de peindre à l’aquarelle ; il consacrerait ensuite les heures de loisir que lui laisserait le temps pris par les leçons, à réparer et classer une précieuse collection de dessins qu’on avait laissée, depuis longtemps, dans un complet abandon.

« Troisièmement. » — Que le salaire offert à la personne disposée à se charger de ces soins, et capable de les remplir convenablement, serait de quatre guinées par semaine ; qu’elle résiderait à Limmeridge-House ; et qu’elle y serait traitée sur le pied d’un « gentleman. »

« Quatrièmement, » et enfin. — Que personne ne devait songer à se proposer pour cet emploi sans pouvoir fournir les meilleurs et les plus sûrs témoignages, sous le double rapport du talent et de la moralité. Les preuves fournies seraient contrôlées par l’ami que M. Fairlie avait à Londres, et auquel tous pouvoirs étaient donnés pour conclure les arrangements nécessaires. Ces instructions étaient suivies du nom et de l’adresse de ce négociant de Portland-Place, chez lequel Pesca professait l’italien; — et c’est ainsi que finissait la note ou « mémorandum. »

L’engagement qui m’était ainsi offert avait, certes, ses côtés attrayants. Selon toute apparence, mon emploi serait à la fois facile et agréable ; on me le proposait en automne, c’est-à-dire à ce moment de l’année où j’avais le moins d’occupations ; le salaire, si j’en jugeais par mon expérience personnelle, était d’une libéralité surprenante. Je me disais tout ceci, je sentais que je devais m’estimer heureux si je parvenais à m’assurer cette mission de confiance, — et pourtant, à peine avais-je lu le « mémorandum, » que je sentis en moi une inexplicable répugnance à faire un pas de plus dans cette voie. Jamais, à aucune époque de mon passé professionnel, je n’avais vu mon devoir et mes penchants se mettre en lutte d’une manière aussi pénible et aussi difficile à expliquer.

— Oh ! Walter, votre père n’a jamais eu pareille chance ! me dit ma mère en me rendant la note qu’elle venait de parcourir à son tour.

— Se lier avec des gens si distingués ! fit remarquer Sarah, se redressant sur sa chaise, et se trouver avec eux, tout d’abord, dans de telles conditions d’égalité !…

— Sans doute, sans doute ; les conditions, à tous égards, sont assez séduisantes, répliquai-je avec impatience. Mais, avant d’envoyer mes « attestations », comme ils disent, je voudrais un peu réfléchir.

— Réfléchir ! s’écria ma mère. Y pensez- vous, mon enfant ?

— Réfléchir ! répéta ma sœur, faisant écho en de telles circonstances, voilà quelque chose de bizarre !

— Réfléchir ! s’écria le professeur, comme s’il eût fait sa partie dans un « canon… » Réfléchir à quoi ? répondez ! Ne vous plaigniez-vous pas dernièrement de votre santé ?… Ne réclamiez- vous pas à grands cris l’air de la campagne ? Eh bien ! voici dans votre main un papier qui vous offre, à pleine poitrine et pour quatre mois, ces brises rafraîchissantes dont un souffle, disiez-vous, suffirait pour vous ranimer. Est-ce vrai, cela ? voyons, répondez ! Puis, — vous avez besoin d’argent. Eh bien ! quatre belles guinées par semaine, n’est-ce donc rien ? « My-soul-bless-my-soul ! » qu’on « me » les donne seulement, — et mes bottes craqueront comme celles du papa cousu d’or, toutes fières d’être chaussées par un homme si puissamment riche. Quatre guinées chaque semaine, et, par-dessus le marché, la jolie compagnie de deux jeunes « misses ; » mieux encore votre lit, votre déjeuner, votre dîner, vos thés, vos « lunches, » vos amples rasades de bière écumante, tout ce dont vous vous gorgez, vous autres Anglais, tout cela pour rien ! — Oh ! Walter, mon cher bon ! — « deuce-what-the-deuce ! » — pour la première fois de ma vie vous m’abasourdissez, sur ma parole !…

Ni la surprise que, bien évidemment, ma conduite causait à ma mère, ni la fervente énumération que Pesca venait de consacrer aux avantages de mon futur emploi, ne purent en rien ébranler la répugnance déraisonnable que me causait l’idée d’aller à Limmeridge-House. Quand j’eus mis en avant toutes les mesquines objections que je pus trouver contre le voyage du Cumberland, et quand, une à une, je les eus vu battre en brèche de la façon la plus victorieuse, j’essayai d’élever un dernier obstacle en demandant ce que deviendraient mes élèves de Londres, tandis que j’enseignerais aux jeunes pupilles de M. Fairlie le dessin d’après nature. On me répondit, avec raison, que le plus grand nombre d’entre eux allait me quitter pour les excursions d’automne ; ceux qui resteraient à Londres, en bien petit nombre, pourraient être confiés à un de mes confrères, auquel, en des circonstances identiques, j’avais rendu le même service que je réclamerais aujourd’hui de son obligeance. Ma sœur me rappela que ce jeune « gentleman » s’était mis expressément à ma disposition pour la saison actuelle, si j’avais fantaisie de quitter la ville. Ma mère me somma sérieusement de ne pas souffrir qu’un vain caprice se mît en travers de mes intérêts et des soins réclamés par mon état de santé ; Pesca, enfin, du ton le plus pathétique, me supplia de ne pas le blesser au cœur en repoussant le premier témoignage de reconnaissance qu’eût pu m’offrir l’ami dont j’avais sauvé la vie.

Ces remontrances, évidennment inspirées par l’affection la plus sincère, auraient influencé l’homme le moins facile à émouvoir. Aussi, sans pouvoir dompter tout à fait mes perverses antipathies, je me trouvai assez vertueux pour en rougir de bon cœur, et je cédai finalement à tout ce qu’on demandait de moi.

Le reste de la soirée fut assez gaiement consacré à mille plaisanteries sur la vie que j’allais mener avec les deux « ladies » du Cumberland. Pesca, que notre « grog » national mettait en verve, revendiqua ses lettres de grande naturalisation comme Anglais, en entassant rapidement une longue série de « speeches : » tantôt proposant la santé de ma mère, tantôt la santé de ma sœur, ma propre santé, les santés, en masse, de M. Fairlie et des deux jeunes « misses ; » puis, avec émotion, il se remercia lui-même, immédiatement, au nom de toutes les personnes qu’il avait honorées de ces « toasts »

— Un secret, Walter, me dit à l’oreille mon petit ami, quand nous nous en retournions ensemble, bras dessus bras dessous. En songeant à quel point je me suis vu éloquent, je sens l’ambition déborder dans mon âme. Un de ces jours, vous me verrez faire partie de votre illustre Chambre des communes… « Honourable « Pesca, M. P !… [3]

Le lendemain matin, j’envoyai au patron du professeur, dans Portland-Place, les attestations écrites qu’il avait réclamées. Trois jours s’écoulèrent sans que j’entendisse parler de quoi que ce fût, et j’en conclus, avec une secrète satisfaction, que mes preuves n’avaient point semblé assez catégoriques. Le quatrième jour, cependant, une réponse arriva. Elle annonçait que mes services étaient acceptés par M. Fairlie, et me mettait en demeure de partir immédiatement pour le Cumberland. Le « post-scriptum » renfermait, dans le plus grand détail, les instructions nécessaires au voyage que j’allais entreprendre.

Je m’arrangeai, toujours un peu à contre-cœur, pour quitter Londres le lendemain de bonne heure. Dans l’après-midi, Pesca, se rendant à un dîner, passa chez moi pour me dire adieu.

— Ce qui, en votre absence, séchera mes pleurs, disait le professeur d’un ton gai, c’est la pensée que ma main, cette main providentielle, a donné la première impulsion à votre fortune en ce bas-monde… Allez, mon ami !… vous connaissez le proverbe anglais… « Dans le Cumberland, on profite du soleil pour faire ses foins… « Au nom du ciel, ne l’oubliez pas !… Épousez une des deux jeunes « misses ; » devenez « l’honourable » Hartright, M. P., et quand vous serez au sommet de l’échelle, souvenez-vous que Pesca, resté en bas, a réalisé pour vous ce beau rêve…

Je tâchai de rire avec mon petit ami de cette plaisanterie qui assaisonnait ses adieux ; mais, bien malgré moi, je ne pouvais m’égayer. Je ne sais quelle pénible émotion balançait chez moi l’effet discordant de ses légères paroles.

Lorsque je me retrouvai seul, il ne me restait plus qu’à partir pour le « cottage » de Hampstead, où je devais dire adieu à ma mère et à Sarah.






IV


La chaleur, tout le jour, avait été presque écrasante ; la soirée, maintenant, était encore lourde et sans air. Ma mère et ma sœur m’avaient tant de lois répété leurs derniers conseils, et tant de fois supplié « d’attendre encore cinq minutes, » qu’il était près de minuit quand la domestique ferma derrière moi la porte du jardin. Je fis quelques pas sur la route qui me ramenait à Londres ; puis, pris d’hésitation, je m’arrêtai.

La lune, pleine et large, brillait dans l’azur profond d’un ciel sans étoiles, et le sol inégal des bruyères

prenait, sous ses lueurs mystérieuses, un aspect assez sauvage pour qu’on se pût croire bien loin de la grande ville couchée pourtant au pied de ces coteaux déserts. L’idée de me replonger, plus tôt qu’il ne le fallait absolument, au sein de l’étouffante obscurité que j’allais retrouver à Londres n’avait pour moi aucun attrait. M’aller mettre au lit dans ma petite chambre privée d’air, ou bien me soumettre à quelque procédé de suffocation graduelle, me semblait, agité comme je l’étais de corps et d’âme, une seule et même chose. Je résolus de retourner en flânant, et par le plus long chemin que je pourrais prendre, vers mon odieux domicile ; de suivre à loisir les sentiers sinueux que je voyais se dessiner en blanc parmi les bruyères désertes, et de rentrer à Londres par son faubourg le moins encombré, en prenant d’abord Finchley-Road, pour me retrouver ensuite, aux fraîcheurs matinales, dans le voisinage de Regent’s Park.

Je cheminai donc lentement, absorbé dans le calme divin du tableau qui m’était offert, et admirant les douces alternatives de lumière et d’ombre que, de tous côtés, les flexions du sol inégal multipliaient sous mes yeux. Aussi longtemps que dura ce charmant début de ma promenade nocturne, mon âme s’abandonna, presque passive, aux impressions que ces grands aspects produisaient en elle; c’est à peine si je pensais à quoi que ce fût ; — mes pensées, du moins, semblaient s’effacer sous l’énergie de mes sensations.

Mais quand j’eus quitté les bruyères et pris le chemin de traverses où mes yeux trouvaient beaucoup moins de pâture, les idées que me suggérait naturellement la modification prochaine de mes habitudes et de mes travaux, reprirent de plus en plus leurs droits à mon attention exclusive. Lorsque j’arrivai à l’extrémité du chemin, j’étais de nouveau complètement perdu dans les fantasques évocations qui me montraient tour à tour Limmeridge-House, M. Fairlie, et les deux jeunes personnes dont j’allais former le talent d’aquarellistes.

Je me trouvais maintenant parvenu à ce point spécial de mon trajet où quatre chemins se rencontrent : — celui de Hampstead par lequel je m’en revenais ; celui qui mène à Finchley ; celui qui court dans la direction du West-End ; enfin, celui qui ramène à Londres. J’avais machinalement pris cette dernière direction, et marchais lentement le long du grand chemin solitaire, — perdu, je m’en souviens, dans de vaines conjectures sur le genre de beauté de ces jeunes « ladies » du Cumberland, — lorsque, en une seconde, tout le sang de mes veines s’arrêta brusquement au contact léger et soudain d’une main qui, par derrière, se posait sur mon épaule.

À l’instant même, je me retournai, les doigts crispés autour de la poignée de ma canne.

Là, au milieu de cette grande route, large et lumineuse, — là, comme si elle venait de jaillir de terre ou de tomber du ciel, — se tenait , debout , une femme, seule, et, de la tête aux pieds, vêtue de blanc ; sa figure, penchée de mon côté, semblait m’adresser une question solennelle, et, au moment où je me retournai, sa main s’étendit vers le nuage noir qui planait sur Londres.

J’étais trop saisi par la soudaineté de cette apparition extraordinaire, dans le silence de la nuit et en cet endroit isolé, pour lui adresser la moindre question. L’inconnue parla donc la première.

— Est-ce là le chemin de Londres ? dit-elle.

Je l’examinais avec attention pendant qu’elle me demandait cet étrange renseignement. Il était près d’une heure. Tout ce que je pouvais discerner au clair de lune était une figure jeune, sans fraîcheur, aux contours effilés ; de grands yeux sérieux, exprimant par leur fixité une attention extraordinaire ; des lèvres frémissantes, aux mouvements indécis ; et des cheveux blonds, d’une nuance vague, entre le fauve et le brun. Il n’y avait dans ses façons rien d’égaré, rien d’immodeste : elles étaient paisibles et contenues, un peu mélancoliques peut-être et légèrement soupçonneuses : ce n’étaient pas exactement celles d’une « lady ; » d’un autre côté, ce n’étaient pas celles d’une femme appartenant à la caste inférieure. La voix, si peu que je l’eusse entendue, m’avait frappé par ses accents singulièrement calmes, et, pour ainsi dire, mécaniques ; le débit était d’une rapidité remarquable. Cette femme tenait dans sa main un petit sac ; et son costume — chapeau blanc, châle blanc, robe blanche, — n’était certainement pas, pour autant que je pusse conjecturer, taillé dans des éloffes très-fines ou très-coûteuses. Sa taille était mince et un peu au-dessus de la moyenne ; sa tenue et ses gestes étaient exempts de tout ce qui eût pu la rendre suspecte. Voilà tout ce qu’il me fut donné de remarquer à la clarté douteuse qui nous entourait, et dans l’état de perplexité où m’avait jeté cette rencontre bizarre. Ce que pouvait être cette femme, et par quel hasard elle se trouvait sur la grande route à une heure après minuit, autant d’énigmes insolubles pour moi. La seule chose dont je me sentisse bien assuré, c’est que le mortel le plus grossier n’eût pu se méprendre sur les motifs qu’elle pouvait avoir de s’adresser à lui ; — même à cette heure suspecte, même dans cet endroit désert.

— M’avez-vous entendue ? reprit- elle avec son débit calme et rapide, et sans la moindre nuance de mécontentement ou d’inquiétude. Je vous ai demandé si c’était là le chemin de Londres.

— Oui, répondis-je, c’est là le chemin : il conduit à Saint-John’s Wood et à Regent’s Park. Veuillez m’excuser de ne vous avoir pas répondu plus tôt. J’étais un peu troublé de votre soudaine apparition sur la route, et, même à présent, je ne puis encore m’en rendre bien compte.

— Vous ne me soupçonnez d’aucun méfait, n’est-ce pas ?… Je n’ai rien fait de mal… Un accident m’est arrivé… Je suis fort à plaindre de me trouver ici, à pareille heure, et toute seule… Pourquoi me soupçonneriez-vous d’avoir fait le mal ?

Elle s’exprimait avec une ardeur, une agitation hors de propos, s’écartait de moi tout en parlant. Je fis, pour la rassurer, tout mon possible.

— Ne supposez pas, je vous prie, que j’incline le moins du monde à vous soupçonner, lui dis-je ; mon seul désir est de vous être utile, si je le puis ; je m’étonnais seulement de votre apparition sur la route, parce que, l’instant d’avant, il me semblait n’y avoir vu personne…

Se détournant, elle me montra, au point de jonction des deux chemins de Londres et de Hampslead, un endroit où la haie était rompue.

— Je vous ai entendu venir, me dit-elle, et je me suis cachée là pour savoir à quel homme j’avais affaire avant de me risquer à parler. Mes doutes et mes craintes duraient encore quand vous êtes passé, ce qui m’a réduite à me glisser sur vos traces et à vous toucher le bras…

Se glisser après moi et me toucher… Pourquoi ne m’appeler point ? Chose étrange, à tout le moins.

— Puis-je me fier à vous ? demanda-t-elle. Vous ne me jugerez point mal, parce qu’un accident m’est arrivé…

Confuse, elle s’arrêta ; d’une main, son sac passait dans l’autre ; elle poussait des soupirs pleins d’amertume. L’isolement de cette femme, dénuée de tout appui, m’alla au cœur. L’élan naturel qui me poussait à la secourir, à la protéger, l’emporta bientôt sur les froids conseils de la prudence mondaine que, dans de si étranges circonstances, un homme plus âgé, plus sage, plus réfléchi aurait uniquement consultée.

— Pour tout dessein légitime, lui dis-je, vous pouvez vous fier à moi. S’il vous est pénible de m’expliquer votre singulière situation, ne revenons plus sur ce sujet. Je n’ai le droit de vous demander aucun éclaircissement. Dites-moi comment je puis vous aider ; ce qui dépendra de moi, je le ferai.

— Vous êtes bien bon, et je suis bien heureuse de vous avoir rencontré…

En prononçant ces paroles, sa voix tremblait légèrement, et j’y retrouvai, pour la première fois, quelques nuances de ces accents féminins qui trouvent si aisément un écho dans tous les cœurs, mais il n’y avait pas une larme dans ces grands yeux, fixement attentifs, qu’elle tenait arrêtés sur moi.

— C’est la seconde fois seulement que je viens à Londres, continua-t-elle, parlant de plus en plus vite, et ce côté de la ville m’est tout à fait inconnu. Puis-je me procurer un cabriolet, une voiture, n’importe laquelle ? Est-il trop tard ? Je ne sais. Si vous pouviez me conduire jusqu’à un cabriolet, — me promettre tout simplement de ne pas vous mêler de mes affaires, et me laisser vous quitter où et quand il me plaira ; — j’ai une amie à Londres qui sera charmée de me recevoir ; c’est là tout ce qu’il me faut. — Voudrez-vous me faire cette promesse ?…

Elle regardait avec inquiétude, parlant ainsi, le chemin qu’elle avait suivi et celui qu’elle allait parcourir ; son sac, de plus belle, passait d’une de ses mains dans l’autre : elle répétait ces mois : Promettez-vous ?… et me regardait en face, obstinément, avec une crainte suppliante et une confusion qui faisaient mal à voir.

Que faire ? J’avais là, complètement à ma merci, une personne inconnue, — cette inconnue était une femme sans ressources et sans protection. Pas une maison dans le voisinage, pas un passant à qui je pusse demander conseil; d’autre part, je ne me connaissais pas au monde un seul droit qui m’investit sur elle d’un contrôle quelconque, alors même que j’aurais su comment exercer ce contrôle. Les événements survenus depuis projettent leur ombre sur le papier même où je trace ces lignes, et ils m’ont appris à me méfier de moi. Cependant, dirai-je encore, que faire en pareille passe ?

Je ne me charge pas de l’apprendre à ceux qui ne le savent point, mais voici ce que je fis. Je lâchai, par quelques questions, de gagner du temps.

— Êtes-vous bien sûre que votre amie de Londres voudra vous recueillir à cette heure indue ?

— Parfaitement sûre. Dites simplement que vous me laisserez vous quitter où et quand il me plaira ; dites que vous ne vous mêlerez pas, malgré moi, de ce qui me concerne !… Voulez-vous me promettre cela ?… Et comme, pour la troisième fois, elle répétait ces paroles, elle se rapprocha de moi et posa sa main sur ma poitrine, tout à coup, avec un geste à la fois doux et furtif. — Main frêle, main glacée (je la sentis en l’écartant), même en cette nuit brûlante. N’oubliez pas que j’étais jeune ; n’oubliez pas que cette main, posée si près de mon cœur, était celle d’une femme.

— Promettez-vous ?

— Oui…

Une parole bien simple ! Ce mot familier qui passe , à chaque heure du jour, sur les lèvres de tout le monde. Et pourtant, mon Dieu ! je tremble maintenant, rien qu’à le voir écrit devant moi…

Nous nous dirigeâmes vers Londres, et, à cette heure paisible, la première du jour nouveau, — nous marchâmes côte à côte, moi et cette femme dont le nom, le passé, le caractère, les projets, dont la présence même à mes côtés, en ce moment, étaient pour moi autant de mystères impénétrables. Il me semblait rêver. Étais-je bien Walter Harlright ? Cette route, était-ce bien la même, si « passante », si vulgairement hantée, où, les dimanches, viennent bayer les bourgeois en fête ? Était-il bien vrai qu’une heure auparavant je venais de quitter la paisible et décente atmosphère du « cottage » maternel ? J’étais, en vérité, trop étonné de moi-même, — et trop dominé par un sentiment de vague remords, — pour oser, pendant les premières minutes, adresser la parole à mon étrange compagne. Ce fut elle encore qui, la première, rompit le silence.

— J’ai une question à vous faire, dit-elle tout à coup : connaissez-vous, à Londres, beaucoup de monde ?

— Oui, beaucoup.

— Beaucoup de nobles ?… beaucoup de gens titrés ?…

Cette question bizarre était évidemment dictée par je ne sais quel soupçon. J’hésitai avant d’y répondre.

— Quelques-uns, dis-je, après un instant de silence.

— Beaucoup ?… — Elle suspendit ici sa phrase et promena sur mon visage un regard scrutateur. — Beaucoup de gens ayant le rang de « baronet ?… »

Trop étonné pour répondre, je la questionnai à mon tour.

— Pourquoi me demandez-vous ceci ?

— Parce que, dans mon intérêt, j’espère qu’un certain « baronet » vous est inconnu.

— Voulez-vous me dire son nom ?

— Je ne puis… Je n’ose… Je ne m’appartiens plus, quand je le prononce.

— En ce moment, elle parlait haut et presque sur le ton de la menace, levant vers le ciel sa main fermée et l’agitant par un geste passionne ; puis, subitement, elle sembla reprendre possession d’elle-même, et réfrénant les éclats de sa voix, elle ajouta presque bas :

— Nommez-moi tous ceux que vous connaissez !

Je ne pouvais guère me refuser à une curiosité si insignifiante, et je lui livrai trois noms. Les deux premiers étaient ceux de deux chefs de famille dont j’avais les filles pour élèves ; le troisième, celui d’un jeune célibataire qui naguère m’avait emmené à bord de son yacht pour me faire faire quelques esquisses.

— Ah ! dit-elle avec un soupir de soulagement, vous ne le connaissez pas… Vous même, êtes-vous noble ?… êtes-vous titré ?

— Il s’en faut… Je ne suis qu’un pauvre professeur de dessin.

Au moment où mes lèvres articulaient cette réponse, peut-être avec quelque amertume, elle prit mon bras, par une de ces brusques inspirations qui lui étaient propres.

— Il n’est pas noble !… pas titré ! se redisait-elle. Dieu soit loué ! je puis me fier à lui…

J’étais parvenu jusqu’ici, par considération pour ma compagne, à maîtriser ma curiosité ; mais, cette fois, je n’y tins plus.

— Je crains que vous n’ayez de graves motifs de plainte contre quelque personnage noble et titré, lui dis-je. Je crains que ce « baronet, » dont vous ne voulez pas me révéler le nom, n’ait eu envers vous quelques torts graves. Serait-ce lui, par hasard, qui vous oblige à vous trouver ici, la nuit, dans un si grand embarras ?

— Ne me faites pas de question ! ne me forcez point à parler de ceci ! répondit-elle. Je ne suis pas encore en état… J’ai été cruellement traitée, trompée cruellement…

Vous mettrez le comble à vos bontés, si vous vouliez marcher un peu plus vite et ne plus m’adresser la parole… Ce qui m’importe, maintenant, c’est de me calmer, si toutefois je le puis…

Nous doublâmes donc le pas, et pendant une demi-heure, tout au moins, pas une parole ne fut échangée entre nous. De temps en temps, toute autre question m’étant interdite, j’interrogeais son visage par quelques regards jetés à la dérobée. Il n’avait pas changé d’expression : les lèvres étaient toujours serrées fortement l’une contre l’autre ; le front avait gardé ses plis attristés, le regard, à la fois ardent et vague, se portait toujours droit en avant. Nous avions gagné les premières maisons du faubourg et nous approchions du nouveau collège Wesleyen, quand ses traits rigides se détendirent un peu, et alors elle reprit d’elle-même la conversation interrompue.

— Habitez-vous Londres ? dit-elle.

— Oui, répondis-je, et au même moment, l’idée me vint qu’elle pouvait avoir formé le projet de recourir à moi pour quelque assistance ou quelques conseils ; il fallait, en ce cas, lui épargner un désappointement possible, en l’avertissant que j’allais sous peu m’absenter de chez moi. Aussi ajoutai-je immédiatement : — Demain, par exemple, je quitterai Londres pour quelque temps. Je vais à la campagne.

— Où ? demanda-t-elle : au nord ou au midi ?

— Au nord ; dans le Cumberland.

— Le Cumberland !… répéta-t-elle avec une sorte d’onction… Ah ! je voudrais bien y aller, moi aussi. J’ai passé dans le Cumberland de bien heureuses années…

J’essayai, une fois encore, de soulever le voile étendu entre cette femme et moi.

— Peut-être êtes-vous née, lui dis-je, dans la belle région des Lacs ?

— Non, répondit-elle, mon pays natal est le Hampshire ; mais autrefois, j’ai passé quelque temps dans une des écoles du Cumberland… Les Lacs, dites-vous ?… Je ne me souviens d’aucun lac. C’est le village de Limmeridge, c’est Limmeridge-House que j’aimerais à voir.

À mon tour, maintenant, de rester tout à coup sur place. Au moment où ma curiosité était poussée jusqu’au paroxysme, cette allusion fortuite au séjour habité par M. Fairlie, se rencontrant sur les lèvres de mon étrange compagne, venait me frapper comme un coup de massue.

— Est-ce que vous avez entendu crier après nous ? me demanda-t-elle. jetant ses regards dans toutes les directions, quand elle me vit faire halte.

— Non, non !… j’ai seulement été frappé par ce nom de Limmeridge-House. Il y a quelques jours à peine, certaines gens du Cumberland le m’entionnaient devant moi.

— Ah ! ces gens-là n’étaient pas les « miens » mistress Fairlie est morte ; son mari est mort ; leur petite-fille doit être depuis longtemps mariée et partie. Je ne saurais dire qui habite maintenant Limmeridge. Je sais seulement que, s’il y reste encore quelques personnes de cette famille, je m’intéresse à elle pour l’amour de mistress Fairlie…

Elle semblait sur le point d’en dire plus long ; mais, tandis qu’elle parlait encore, nous arrivâmes en vue de la barrière qui forme l’extrémité de « l’Avenue-road. » Sa main se serra autour de mon bras, et elle jeta un regard inquiet sur l’obstacle qui se dressait devant nous.

— Est-ce que le garde-barrière nous guette ? demanda-t-elle.

Le garde-barrière songeait à tout autre chose ; personne, d’ailleurs n’était dans le voisinage, quand nous franchîmes la porte. La vue des maisons et des réverbères à gaz sembla tout aussitôt l’agiter et la rendre impatiente.

— Voici Londres !… dit-elle. Apercevez-vous quelque voiture dans laquelle je puisse monter ?… Je suis fatiguée… J’ai peur… J’ai besoin de m’enfermer quelque part et de me sentir entraînée…

Je lui expliquai que, pour arriver à une station de cabriolets, il faudrait encore marcher quelque temps à moins que nous n’eussions la bonne fortune de rencontrer une voiture vide. Puis j’essayai de lui parler du Cimberland, de reprendre la conversation interrompue… ce fut inutile. L’idée de « s’enfermer quelque part et d’être entraînée » s’était absolument emparée de son esprit. Elle ne pouvait plus penser qu’à cela, ni parler que de cela.

Nous n’avions guère parcouru plus d’un tiers de « l’Avenue-road » quand je vis un cabriolet s’arrêter devant une maison à quelques portes de nous. Un gentleman en descendit, qui rentrait chez lui, et devant lequel s’ouvrit la porte de son jardin. Je hêlai le « cab » au moment où le cocher remontait sur son siège. L’impatience de ma compagne était devenue telle, qu’en traversant la route pour aller le rejoindre, elle me força presque à prendre la course.

— Il est si tard ! disait-elle ; je ne suis pressée que parce qu’il est tard.

— Je ne puis vous prendre, monsieur, à moins que vous n’alliez du côté de Tottenham-court-road, — me dit le cocher, fort poliment du reste, au moment où j’ouvrais la portière. — Mon cheval est sur les dents, et je ne saurais le mener plus loin que son écurie.

— Fort bien ! fort bien ! c’est justement mon affaire… Je vais de ce côté… Je vais de ce côté ! — Elle parlait ainsi d’une voix entrecoupée par l’émotion, et en me poussant de côté pour monter dans le cabriolet. Avant de l’y laisser entrer, je m’étais assuré que le cocher, si poli d’ailleurs, avait bien sa tête à lui. Et maintenant, l’y voyant installée, je la suppliai de permettre que je pusse la conduire saine et sauve à destination.

— Non, non, non ! — dit-elle, avec une certaine véhémence. — Je suis parfaitement sauve, parfaitement heureuse, à présent. Si vous êtes un gentleman, souvenez-vous de votre promesse… dites-lui de marcher jusqu’à ce que je l’arrête !… Merci, maintenant, oh ! merci, merci, mille fois !…

Ma main était sur le tablier du cabriolet. Elle s’en saisit, la baisa, et la repoussa vivement. Le cabriolet, au même moment, partit. Je m’élançai dans la même direction, avec quelque velléité de l’arrêter ; et pourquoi, je ne savais. — J’hésitai, cependant, de peur d’effrayer ou de tourmenter cette femme ; — je finis par appeler, mais pas assez haut pour que le cocher y prit garde. Le bruit des roues alla s’affaiblissant dans le lointain… Le cabriolet se perdit dans l’obscurité… La Femme en blanc était partie.


Dix minutes, peut-être plus, s’étaient écoulées… J’étais du même côté de la route, tantôt avançant machinalement de quelques pas, tantôt faisant halte sans trop m’en rendre compte. Par moments, je me surprenais doutant de la réalité de cette aventure ; par moments aussi, mal à mon aise avec moi-même, il me semblait que j’avais, sans savoir comment, un tort quelconque à me reprocher… Et pourtant, je n’aurais pu dire en quoi j’avais failli. Où j’allais, ce que j’entendais faire maintenant, c’est tout au plus si je le savais. Je n’avais nettement conscience que du désordre de mes idées, quand je fus tout à coup rappelé à moi-même, — l’expression de « réveillé » serait plus juste — par un bruit de voix qui se rapprochait derrière moi.

J’étais du côté de la route que la lune n’éclairait point, et à l’ombre de quelques arbres surplombant les murs d’un jardin, quand je fis halte pour regarder ce qui venait ainsi. À l’autre bout du chemin, et en pleine lumière, un « policeman » avançait, sans se presser, du côté de Regent’s Park.

La voiture me déppassa ; — une chaise découverte, que deux hommes conduisaient.

— Halte-là ! cria l’un d’eux. Voici un policeman. Questionnons-le ?

Le cheval s’arrêta tout au plus à quelques mètres de l’endroit obscur où je me tenais.

— Policeman ! cria le personnage qui, tout d’abord, avait parlé… N’avez-vous point vu, tout à l’heure, une femme passer par ici ?…

— Quelle espèce de femme, monsieur ?…

— Une femme avec une robe vert foncé…

— Non ! non ! interrompit l’autre voyageur… Les vêtements dont nous l’avons pourvue ont été retrouvés sur son lit… Elle a dû partir avec les habits qu’elle portait à son arrivée chez nous… En blanc, policeman… une femme en blanc !…

— Je ne l’ai point vue, monsieur.

— Si vous ou quelqu’un de vos camarades venez à la rencontrer, arrêtez-la… et sous bonne garde, faites-la ramener à l’adresse que voici ! Je payerai les frais, plus une bonne gratification par-dessus le marché…

Le policeman jeta les yeux sur la carte, que l’on venait de lui remettre :

— Mais, monsieur, reprit-il, en vertu de quoi la devons-nous arrêter ?… quel délit a-t-elle commis ?

— Quel délit ? Elle s’est échappée de mon hôpital d’aliénés… N’oubliez pas !… Une femme en blanc… Partons, maintenant !…





V


« Elle s’est échappée de mon hôpital ! »

J’aurais tort de dire que ces terribles paroles m’apportaient, comme un trait de lumière, une révélation inattendue. Quelques-unes des singulières questions que m’avait adressées la Femme en blanc, après m’avoir arraché la promesse inconsidérée de la laisser libre d’agir à sa guise, m’avaient fait penser qu’elle avait quelque chose de dérangé dans l’esprit, ou que quelque effroi récent avait momentanément troublé l’équilibre de ses facultés. Pourtant, l’idée de folie complète que réveillent les mots « d’hospice » et « d’aliénés » ne s’était jamais, pour dire vrai, offerte à mon esprit à propos de cette femme.

Rien, dans son langage et son attitude, ne m’avait paru justifier de prime abord une pareille supposition, et, même avec ce jour nouveau qui résultait des paroles de l’étranger au policeman, je ne la trouvais pas, pour le présent, très-acceptable.

Qu’avais-je fait, cependant ? Avais-je aidé à s’échapper la victime de la plus abominable captivité qui soit au monde ? Avais-je, au contraire, ouvert la vaste capitale à une malheureuse créature sur laquelle je devais, comme tout homme de cœur mis à ma place, exercer une surveillance légitime, par pitié pour elle comme pour les autres ? Quand celte question se posa pour ainsi dire devant moi, j’éprouvai un vif serrement de cœur, et je me reprochai de me l’être adressée trop tard. Le trouble d’esprit où j’étais ne me permit pas de songer à dormir, quand je fus rentré dans mon petit appartement de Clement’s-Inn. Peu d’heures me restaient avant celle où il faudrait m’embarquer pour le Cumberland. Je m’assis donc devant ma table, essayant de dessiner d’abord, puis de lire, — mais la Femme en blanc venait toujours se placer entre moi et mon crayon, entre moi et mon livre. Était-il survenu quelque malheur à cette pauvre créature abandonnée ? Ce fut ma première pensée, que j’écartai avec un empressement égoïste. D’autres suivirent, moins poignantes, et auxquelles je me laissai aller. Où avait-elle arrêté le cabriolet ? Qu’était-elle devenue ? Les deux hommes de la chaise de poste l’avaient-ils rejointe et reprise ? ou bien était-elle encore libre, en état de se conduire ? et marchions-nous tous deux par deux roules pour le moment bien divergentes, sur quelque point du mystérieux avenir où nos existences se rencontreraient de nouveau ?…

Ce fut pour moi un soulagement de voir arriver l’heure où il fallait fermer mon appartement et dire adieu à mes affaires de Londres, à mes élèves de Londres, à mes amis de Londres, pour me porter à de nouvelles occupations, à une existence nouvelle. Le tumulte même et la confusion qui régnent à la gare du chemin de fer, — si ennuyeux et si fatigant d’ordinaire, — me ranimèrent et me firent du bien.

Les instructions qu’on m’avait adressées me prescrivaient d’aller d’abord à Garlisle, et de prendre là un embranchement vers la côte. Pour commencer le chapitre des accidents, notre locomotive cassa entre Lancastre et Garlisle. Le retard causé par cette mésaventure me fît manquer le train que je devais prendre, sans aucune perte de temps, à l’embranchement désigné. Il fallut attendre quelques heures, et lorsque, plus tard, un autre train me descendit à la station d’où on se rendait à Limmeridge-House, il était plus de dix heures. La nuit d’ailleurs était si épaisse, que c’est tout au plus si je sus démêler mon chemin jusqu’à la « pony-chaise » que M. Fairlie avait envoyée au-devant de moi.

Le cocher était évidemment décontenancé par mon arrivée si tardive. Je le trouvai en cet état de respectueuse bouderie, tout particulier aux domestiques de race anglaise. Nous cheminions dans un silence absolu, et fort lentement, à travers les ténèbres. Les chemins étaient mauvais, et l’obscurité de la nuit ajoutait à la difficulté d’y marcher un peu vite. A partir du moment où nous avions quitté la station, il s’était, d’après ma montre, écoulé à peu près une heure et demie, lorsque j’entendis dans l’éloignement bruire les flots de la mer, et, sous nos pas, craquer le sable des allées d’un parc. Nous venions alors de franchir une porte : nous passâmes encore sous une autre avant d’arriver devant la maison. Je fus accueilli par un solennel serviteur sans livrée, qui m’apprit que « la famille » était allée se coucher. Il me conduisit dans une haute et vaste pièce, où mon souper m’attendait, tristement servi à l’extrémité d’une immense table d’acajou, dont l’absence de tout convive faisait, en quelque sorte, un désert.

J’étais trop las et trop abattu pour boire ou manger beaucoup, surtout devant un grand diable de valet imposant qui me servait, moi tout seul, avec toute l’activité requise pour une demi-douzaine de dîneurs. Au bout d’un quart d’heure, j’étais en mesure de m’aller mettre au lit. Le solennel serviteur me conduisit dans une pièce meublée avec recherche.

— Monsieur, me dit-il, le déjeuner est pour neuf heures… Puis il s’assura que tout était en ordre, et disparut sans le moindre bruit.

Que vais-je voir, cette nuit, dans mes rêves ? pensais-je en soufflant ma bougie. La Femme en blanc ?… où les habitants encore inconnus de ce château du Cumberland ?… — Étrange sensation que de s’endormir, comme ami de la famille, sous un toit hospitalier, et de n’y connaître personne, pas même de vue !

Lorsque, le lendemain, j’ouvris les volets, la mer m’apparut joyeuse sous un beau soleil d’août, et, dans l’éloignement, les montagnes d’Écosse bordaient l’horizon de leurs bleuâtres contours, çà et là confondus avec l’azur du ciel.

Ce fut là une surprise délicieuse pour mes yeux habitués à ces étroits « paysages » de Londres, encadrés de briques et de mortiers. Aussi me sembla-t-il, à l’instant même, que j’abordais tout un monde de pensées et d’impressions nouvelles. Une sensation qui n’avait rien de très-net me montrait le passé comme définitivement accompli, définitivement oublié, sans que mes notions sur le présent et l’avenir s’en trouvassent le moins du monde éclaircies, Des incidents, qui avaient à peine quelques jours de date, s’effaçaient de ma mémoire comme si des mois et des années se fussent passés.

Par exemple, les excentriques récits de Pesca m’annonçant comment il m’avait procuré mon nouvel emploi, — la soirée d’adieux que j’avais passée avec ma mère et ma sœur, — et même la mystérieuse aventure qui m’était arrivée sur le chemin de Hampstead à Londres, — tout cela s’était transformé en autant d’incidents relégués parmi les souvenirs d’une autre époque. La Femme en blanc était encore présente à ma pensée; mais son image s’offrait déjà moins distincte à mon souvenir.

Un peu avant neuf heures, je descendis au rez-de-chaussée de la maison. Le valet solennel me rencontra errant de corridors en corridors, et mû, par une compassion louable, me montra le chemin de la salle à manger.

Le premier regard que je jetai autour de moi, quand cet homme eut ouvert la porte, me fit découvrir une table élégamment servie, au milieu d’une espèce de galerie éclairée par beaucoup de fenêtres. De la table, mes yeux se portèrent vers la fenêtre la plus éloignée de moi, et j’y vis, debout, une dame qui me tournait le dos. Au premier coup d’œil je fus frappé de la rare beauté de sa taille, que faisait encore valoir une attitude parfaitement gracieuse et simple. Elle était grande, et point trop grande; d’un embonpoint satisfaisant, mais non pas trop grasse; sa tête, bien attachée à ses épaules, se mouvait avec de charmantes ondulations. Perfection spécialement appréciable pour un homme, la taille était la Quelle devait être, et gardait ses dimensions naturelles ; — sa souplesse flexible n’était point déformée par un corset.

Comme elle ne m’avait pas entendu entrer, je pus me donner le plaisir de l’admirer tout à mon aise pendant une ou deux minutes, après lesquelles je jugeai que la manière la moins embarrassante d’annoncer ma présence serait de faire glisser sur le parquet une des chaises placées à portée de ma main. Immédiatement, en effet, elle se retourna. L’aisance élégante de ses mouvements et de son allure, tandis qu’elle traversait la pièce dans toute sa longueur, augmentait singulièrement la curiosité que j’éprouvais de voir son visage. Au moment ou elle quittait la croisée : « Elle est brune, » me disais-je. Quand elle eut fait quelques pas, je continuai : « Certainement, elle est jeune. » Elle approcha davantage, et alors à ma stupéfaction profonde : « Elle est laide, » me vis-je forcé d’ajouter.

Jamais ce vieux dicton que « la Nature ne saurait se tromper, » n’avait reçu de démenti plus complet. Jamais les séduisantes promesses d’une jolie tournure n’avaient été faussées d’une façon plus saisissante et plus désastreuse par un visage en désaccord avec elles. Le teint de cette jeune personne était presque basané ; le duvet qui ombrageait sa lèvre supérieure équivalait presque à une moustache. Sa bouche était largement dessinée, grande, virile ; les contours de son visage, massifs et sans harmonie. Ses yeux, bruns, perçants, hardis, étaient enchâssés dans des arcades trop proéminentes, et son épaisse chevelure, d’un noir brillant comme celui du charbon de terre, lui descendait trop sur le front. Sa physionomie, gaie, franche, intelligente , manquait de cette douceur, de cette flexibilité féminine, si attrayantes, sans lesquelles la femme la plus belle ne saurait l’être tout à fait. Voir la figure que je viens de décrire sur des épaules qu’un sculpteur eût modelées avec amour, — être charmé d’abord par les grâces modestes où se révélait la parfaite symétrie de ce beau corps, et presque repoussé, ensuite, par la virilité de ces traits, de cette physionomie si inconciliable avec le reste, — c’était éprouver, à peu de chose près, l’embarras presque risible dans lequel nous plongent certains rêves bizarres, dont nous ne savons comment concilier les contradictions et les anomalies.

— M. Hartright, sans doute ? me dit cette jeune personne, dont un bon sourire vint illuminer, adoucir aussi la physionomie, et qui devenait un peu plus femme en prenant la parole… Nous avions renoncé, hier soir, à l’espérance de vous voir arriver ; et nous nous sommes retirés à l’heure habituelle. Veuillez recevoir mes excuses pour cette apparente négligence… et permettez-moi de me présenter à vous comme une de vos futures élèves… Vous offrirai-je la main ?… Je suppose que, tôt ou tard, nous en viendrons là… Pourquoi pas tout de suite ?…

Cette bienvenue sans cérémonie fut articulée d’une voix vibrante, sonore et pleine de charme. La main offerte, — peut-être un peu forte, mais bien modelée — me fut abandonnée avec la calme aisance, l’aplomb vrai d’une femme bien élevée. Nous prîmes place à la table du déjeuner avec autant de cordialité, aussi peu d’embarras, que si nos relations dataient déjà de plusieurs années, et que nous nous fussions donné rendez-vous à Limmeridge pour causer amicalement du temps passé.

— Je compte bien, me disait cette aimable personne, que vous êtes venu ici tout à fait déterminé à tirer le meilleur parti possible de votre position. Dès ce matin, il faut vous faire à l’idée de n’avoir que moi pour vous tenir compagnie à déjeuner. Ma sœur est restée chez elle, où la retient cette indisposition essentiellement féminine qu’on appelle migraine ; sa bonne vieille gouvernante, mistress Vesey, est charitablement auprès de ma sœur, occupée à lui faire avaler le thé qui doit lui rendre la vie. Mon oncle, M. Fairlie, ne prend avec nous aucun de ses repas. Il est d’une santé fort précaire, et préfère trôner, en célibataire, au fond de son appartement. La maison n’a pas d’autres habitants si ce n’est moi.

— Nous avons eu pendant quelque temps, en visite, deux de nos jeunes amies ; mais elles nous ont quittées hier désespérant de nous et d’elles. Il ne faut pas s’en étonner. Tout le temps qu’elles sont restées (M. Fairlie étant retenu chez lui par ses souffrances), nous n’avons eu à leur offrir de votre sexe aucun échantillon que l’on pût faire babiller, danser, coqueter. Aussi ne faisions-nous que nous quereller, surtout en dînant… Comment voulez-vous que quatre femmes dînent ensemble, tous les jours, toutes seules de leur espèce, sans se prendre aux cheveux ?… — Nous sommes à table si peu amusantes les unes pour les autres… Vous voyez, M. Hartright, que je n’ai pas grand esprit de corps. — Prenez-vous du thé ou du café ?… — Mais nous sommes presque toutes ainsi… Seulement, il n’est pas commun, chez nous, de l’avouer aussi librement que je viens de le faire… Bonté divine ! je vous embarrasse, il me semble ?… Pourquoi ? Est-ce la difficulté de choisir votre déjeuner, ou bien la liberté de mon langage qui vous décontenance à ce point ?… Dans le premier cas, je vous recommanderai, en amie, de ne pas songer à ce jambon froid posé à côté de vous, et d’attendre que l’omelette arrive… Si c’est l’autre supposition qui est la vraie, je vous offrirai du thé pour vous remettre un peu, et je ferai mon possible, — ce qui, dans la bouche d’une femme, n’engage pas à grand’chose, — pour tenir ma langue au repos…

La dessus elle me tendit, en riant, ma tasse de thé. Ce « papotage » facile, cette familiarité un peu vive à l’égard d’un étranger, étaient alliés, chez mon interlocutrice, à une si complète absence d’affectation, et devaient émaner d’une confiance si vraie dans sa dignité naturelle et les privilèges de son rang, que l’homme le plus téméraire se fût senti contraint au respect. S’il était impossible de garder vis-à-vis d’elle une réserve outrée, un formalisme de commande, il était plus impossible encore de se croire autorisé, même en pensée, à lui manquer en quoi que ce fût. Mon instinct m’en avertissait, tandis que je me laissais gagner malgré moi par la contagion de sa brillante gaieté, tâchant, avec plus ou moins de succès, de lui répondre sur le ton qu’elle avait pris elle-même.

— Oui ! oui ! me dit-elle en réponse à l’unique explication que je pusse lui donner de mon air d’embarras… je comprends à merveille. Vous êtes si parfaitement étranger dans notre maison, que mes familières allusions restent pour vous lettres closes… C’est bien naturel, et j’aurais dû m’en aviser plus tôt… Du reste, je puis remédier à cet inconvénient… Si je commençais par moi-même, quitte à me débarrasser de moi le plus tôt possible ?… J’ai nom Marian Halcombe, et quand j’appelle M. Fairlie « mon oncle », ou miss Fairlie « ma sœur, » je commets une de ces inexactitudes qui sont l’apanage des femmes. Ma mère a été mariée deux fois : la première, à M. Halcombe, mon père ; la seconde à M. Fairlie, le père de ma demi-sœur. À cela près que nous sommes orphelines toutes deux, nous n’avons point la moindre analogie, elle et moi. Mon père était pauvre, et le sien riche. Je n’ai rien, elle est classée parmi les héritières du pays. Je suis brune et laide, elle est blonde et jolie. Je passe généralement pour bizarre et difficile à vivre (à bon droit, je dois en convenir) ; on lui attribue généralement (et avec non moins de justice) tout ce que la douceur et la bonté peuvent avoir de charme… — Bref, c’est un ange et moi je suis… — Goûtez de cette marmelade, monsieur Hartright, et, au nom des convenances féminines, achevez pour votre usage la phrase commencée par moi… Que vous dire de M. Fairlie ?… Sur mon honneur, je n’en sais trop rien. Il vous enverra certainement chercher après le déjeuner, et vous serez à même de l’étudier. D’ici là, je vous apprendrai simplement qu’il était, le frère cadet de M. Fairlie, mon beau-père en second lieu, qu’il ne s’est jamais marié ; enfin, que miss Fairlie est sous sa tutelle. Je ne puis vivre-sans elle, elle ne peut vivre sans moi, voilà pourquoi j’habite Limmeridge-House. Ma sœur et moi sommes fort éprises l’une de l’autre, ce qui, direz- vous, ne s’explique guère d’après ce que vous savez… À cet égard, je suis de votre avis ; mais, n’importe : les choses vont ainsi. Il faudra, monsieur Hartright, ou plaire à toutes deux, ou ne plaire ni à l’une ni à l’autre ; et ce qui rend ce dilemme plus embarrassant, c’est que vous en serez réduit à nous pour toute société. Mistress Vesey est une excellente personne, investie de toutes les vertus cardinales, mais qui ne compte pour rien. — M. Fairlie est trop mal portant pour frayer avec qui que ce soit. Je ne sais au juste ce qu’il a ; les médecins ne savent pas ce qu’il a : lui-même ne sait pas ce qu’il a. Nous disons tous qu’il souffre des nerfs, et quand nous avons dit cela, personne de nous ne sait ce eue cela veut dire. Cependant, croyez-moi, flattez ses petites manies, quand vous le verrez ce matin. Admirez sa collection de médailles, sa collection de gravures, sa collection d’aquarelles, et vous gagnerez son cœur… Ma parole, si vous pouvez vous contenter du calme de la vie rustique, je ne vois pas pourquoi vous ne vous trouveriez pas fort bien ici… Entre le déjeuner et le « lunch » les dessins de. M. Fairlie occuperont votre temps. — Après le « lunch » , miss Fairlie et moi, l’album en sautoir, nous irons, sous votre direction, massacrer quelques portraits de dame Nature… C’est ma sœur, ce n’est pas moi, songez-y bien, que vous devez rendre responsable de cette fantaisie de dessin… Selon moi les femmes ne peuvent pas dessiner ; elles ont l’esprit trop mobile, le regard trop peu attentif. Après tout qu’est-ce que cela fait ?… Ma sœur aime à peindre. Je gâte donc, pour l’amour d’elle, autant de bonnes couleurs et de bon papier qu’aucune femme d’Angleterre. Quant aux soirées j’imagine que nous pourrons vous aider à les passer. Miss Fairlie joue délicieusement du piano. Pour moi, je ne distingue pas un « sol-dièze » d’un « ré-bémol » mais je suis en état de vous tenir tête soit aux échecs, soit aux dames, à l’écarté, ou même (déduction faite de mon incapacité comme femme), si vous y tenez, au billard… Que pensez-vous de mon petit programme ?… Peut-il vous réconcilier avec notre vie routinière et tranquille ? ou bien allez-vous prendre la fièvre et rêver les voyages, les aventures, dans cette atmosphère de Limmeridge, si calme et si peu renouvelée ?…

Elle discourait ainsi, à bride abattue, avec un gracieux abandon, et sans aucune interruption de ma part que les réponses voulues par la plus simple politesse. Sa dernière question, la tournure qu’elle lui avait donnée, ou plutôt ce mot « d’aventures » si légèrement tombé de ses lèvres, rappelèrent à ma pensée ma rencontre avec la Femme en blanc, et me poussèrent à chercher si je ne pourrais pas découvrir le lien qui avait pu exister autrefois — comme le témoignait la mention du nom de Fairlie dans les propos de ma mystérieuse inconnue — entre la fugitive anonyme de l’hospice d’aliénés et l’ancienne châtelaine de Limmeridge-House.

— Alors même que je serais le plus inquiet, le plus remuant des hommes, répondis-je, il est à croire que d’ici à quelque temps, je n’aurai plus grand soif d’aventures. Le soir même qui a précédé mon arrivée ici, j’ai fait une rencontre de nature à me satisfaire complètement sous ce rapport. Et je puis vous certifier, miss Halcombe, que la surprise, l’émotion produites en moi par cet incident dureront pour le moins autant que mon séjour dans le Cumberland.

— En vérité, monsieur Hartright ?… et puis-je savoir ?…

— Vous y avez toute sorte de droits. La personne qui, dans cette aventure, joue le rôle principal, m’est tout à fait étrangère et probablement ne vous est pas plus connue qu’à moi. Cependant, elle m’a parlé de feu mistress Fairlie dans les termes de l’affection et de la reconnaissance les plus vraies.

— Parlé de ma mère ?… Vous m’intéressez au delà de ce que je pourrais dire… Continuez, de grâce !…

Aussitôt je racontai, fort en détail, ma rencontre avec la Femme en blanc, sans rien y changer, et répétant mot pour mot ce qu’elle m’avait dit de mistress Fairlie et de Limmeridge-House.

Les yeux brillants et hardis de miss Halcombe restèrent fixés sur les miens, d’un bout à l’autre de ce long récit. Sa physionomie exprimait un vif intérêt, une surprise extrême, et rien de plus. Évidemment elle était aussi loin que moi de tout ce qui aurait pu nous aider à trouver le mot de l’énigme.

— Êtes-vous bien certain de rapporter fidèlement ces paroles relatives à ma mère ? me demanda-t-elle.

— Parfaitement certain, répondis-je. Cette femme, quoi qu’elle puisse être, s’est trouvée autrefois à l’école de Limmeridge ; elle y a été traitée avec une bonté toute particulière par mistress Fairlie, et, en souvenir de ces bienfaits passés, elle conserve un profond intérêt à tous les membres survivants de la famille. Elle savait que M. et mistress Fairlie avaient tous les deux cessé de vivre, et elle parlait de miss Fairlie comme si elles s’étaient connues dans leur enfance.

— Ne disiez-vous pas, je crois, qu’elle niait être née dans notre voisinage ?

— Oui ; elle m’a dit que son pays était le Hampshire.

— Et vous n’avez pu découvrir son nom ?

— Cela m’a été tout à fait impossible.

— Étrange incident, en vérité. À mon sens, M. Hartright, vous aviez toute raison de rendre la liberté à cette pauvre créature, puisque, en votre présence, elle n’a rien fait qui prouvât qu’elle méritait d’en être privée… Mais j’aurais voulu que vous missiez plus de persistance à savoir son nom… Il nous faudra, de manière ou d’autre, percer à jour ce mystère… Vous feriez mieux de n’en parler encore ni à M. Fairlie, ni à ma sœur. Ils sont, l’un et l’autre, je le garantirais, aussi peu au courant que moi de ce que peut être cette femme, et des rapports anciens qui ont mêlé sa destinée à celle de notre famille. En outre, ils sont aussi, chacun à sa manière, (qui diffère, d’ailleurs, du tout au tout) un peu susceptibles, un peu nerveux. Vous tourmenteriez l’un, vous effrayeriez l’autre, et cela sans aucune utilité… Pour moi, je suis incendiée de curiosité, et, à partir de ce moment, je me consacre énergiquement à la solution de ce problème. Lorsqu’après son mariage, ma mère vint ici, elle y a certainement établi l’école qui subsiste encore… Mais les anciens maîtres sont tous morts ou partis, et, de ce côté, il n’y a aucune lumière à espérer… La seule alternative dont, en ce moment, je me puisse aviser…

Ici, nous fûmes interrompus par l’entrée du valet de pied, apportant un message de M. Fairlie, lequel m’annonçait qu’aussitôt le déjeuner terminé, il serait enchanté de me voir.

— Allez attendre monsieur sous le vestibule, dit miss Halcombe, — vive, décidée comme toujours, et se chargeant de répondre pour moi. — M. Hartright va se rendre immédiatement à celte invitation… J’allais donc vous dire, reprit-elle, que ma sœur et moi nous possédons une collection assez nombreuse de lettres de ma mère, adressées soit à mon père, soit aux autres membres de la famille. À défaut de toute autre source de renseignements, je vais consacrer cette matinée à dépouiller la correspondance de ma mère avec M. Fairlie. — Il aimait Londres et s’absentait constamment de ses domaines. Sa femme, alors, ne manquait jamais de le tenir bien au courant de ce qui se passait à Limmeridge. Dans ses lettres il est fait mention, à chaque instant, de l’école à laquelle, tout naturellement, elle s’intéressait beaucoup ; j’espère donc que, d’ici à notre prochaine entrevue, j’aurai fait quelque découverte… C’est à deux heures, monsieur Hartright, qu’on se réunit ici pour le « luncheon… » J’aurai alors le plaisir de vous présenter à ma sœur, et nous emploierons l’après-midi à vous promener aux environs pour vous montrer nos paysages favoris… Jusqu’à deux heures, donc, portez-vous bien !…

Elle prit, à ces mots, congé de moi par un petit signe de tête, avec cette vivacité gracieuse, cette familiarité élégante, sans raffinements exagérés, dont étaient empreints ses propos et ses façons d’agir. Puis elle s’éclipsa par une porte ouvrant au bas de la galerie. Dès qu’elle m’eut quitté, je me dirigeai vers le vestibule, et sur les pas du valet de pied, je m’en allai faire connaissance avec mon nouveau patron, M. Fairlie.



VI


Nous montâmes, mon guide et moi, dans un couloir qui me ramena devant la chambre à coucher où j’avais passé la nuit. Ouvrant la porte immédiatement à côté, il me pria d’y jeter un coup d’œil.

— J’ai ordre, monsieur, de vous montrer ce salon, qui vous est destiné, et de savoir si l’exposition et le jour vous conviennent…

J’eusse fait preuve d’un goût difficile, en vérité, si cette pièce et ses arrangements intérieurs ne m’avaient pas satisfait. La fenêtre, en saillie sur la façade, avait pour perspective le charmant paysage qui, le matin, avait, dès mon réveil, enchanté mes yeux. L’ameublement était parfait de goût et de confort. La table, placée au centre, rayonnait de beaux livres aux tranches dorées, d’objets de bureau délicatement ouvrés, et de fleurs fraîchement épanouies. Une autre table, près de la croisée, était garnie de tout ce qu’il faut pour encarter les aquarelles, et supportait, en outre, un petit chevalet que je pouvais, à volonté, ouvrir ou replier. Les murs étaient tendus d’une jolie perse gaiement nuancée, et sur le parquet s’étendait une natte indienne, à dessins rouges sur un fond maïs. C’était, à coup sûr, l’atelier le plus coquet et le plus complet que j’eusse jamais vu.» Je lui accordai les éloges les plus enthousiastes.

Le valet solennel était formé à trop haute école pour laisser percer la moindre satisfaction. Avec une déférence glaciale, il s’inclina quand j’eus épuisé la série de mes épithètes admiratives, et m’ouvrit silencieusement la porte du couloir.

Nous nous trouvâmes dans un autre long corridor, et montant quelques degrés auxquels il aboutissait, nous traversâmes une petite antichambre ronde pour faire halte devant une porte dont les battants étaient en flanelle brune. Le domestique ouvrit cette porte devant laquelle, à quelques mètres seulement, une seconde était fermée ; il ouvrit encore celle-ci, et nous eûmes devant nous deux portières de soie vert pâle ; il souleva l’une d’elles sans le moindre bruit, murmura doucement ces mots : « M. Hartright, » et me laissa là.

Je me trouvai dans une pièce haute et vaste, au plafond richement sculpté, et dont le parquet disparaissait sous un tapis si épais et si mou, que je croyais avoir des paquets de velours amoncelés sous mes pieds. Un des côtés de la chambre était occupé par une longue bibliothèque, en quelque bois incrusté dont l’aspect m’était tout à fait nouveau. Elle ne s’élevait pas à plus de six pieds, et servait de support à des statuettes de marbre, régulièrement espacées. Deux « cabinets » (ou meubles à tiroirs) évidemment anciens, lui faisaient face ; et entre eux, au-dessus d’eux, était accrochée une « madone » sous verre, qui portait le nom de Raphaël, sur une tablette dorée qu’on avait fixée au bas du cadre. Arrêté au seuil de la porte, j’avais, à ma droite et à ma gauche, des chiffonnières et des « petits Dunkerque, » de boule et marquetterie, surchargés de figurines en porcelaine de Saxe, de faïences rares, d’ivoires sculptés, de curiosités enfin, et de « bric-à-brac, » qui, de tous côtés, resplendissaient d’or, d’argent, de pierres précieuses. À l’autre extrémité de la pièce, en face de moi, les fenêtres étaient masquées et les clartés du jour amorties par de larges stores vert-de-mer, pareils aux portières dont j’ai déjà parlé. La lumière qu’ils tamisaient avait une douceur mystérieuse et voilée qui charmait le regard ; elle tombait, égale, sur tous les objets que renfermait l’appartement, et semblait faite pour rendre plus intenses le silence profond, la physionomie solitaire de cet endroit reculé ; elle entourait, enfin, comme une auréole de repos bien appropriée à ses instincts, le maître du château, négligemment étendu, la tête en arrière dans un vaste fauteuil confortable qui, sur un de ses bras, supportait un pupitre à livres, et sur l’autre, une toute petite table.

Si l’extérieur d’un homme, quand il est sorti de son cabinet de toilette, et quand il a passé quarante ans, peut servir sûrement à deviner son âge, — ce qui est au moins douteux, — M. Fairlie devait avoir, lorsque je le vis pour la première lois, un peu plus de cinquante, et un peu moins de soixante ans. Sa figure glabre, amincie, fatiguée, et d’une pâleur transparente, n’avait pourtant pas de rides ; son nez était proéminent et crochu ; ses yeux ternes, d’un gris bleuâtre, en relief sous des paupières tant soit peu bordées de rouge ; sa chevelure rare, d’un aspect soyeux, et de ce blond légèrement cendré qui est le plus lent à trahir l’invasion graduelle des cheveux gris. Il portait une veste du matin, taillée dans une étoffe brune bien autrement fine que le drap, un gilet et un pantalon de coutil d’une blancheur irréprochable. Ses petits pieds semblaient ceux d’une femme, emprisonnés qu’ils étaient dans des bas de soie nankin et dans des pantoufles qui, par leur nuance dorée, rappelaient le corselet de certains insectes. Deux anneaux, ornements de ses mains blanches et délicates, me parurent, à moi qui pourtant ne m’y connaissait guère, d’une valeur qui défiait le calcul.

En somme, l’aspect général de cet être fragile, allangui, plaintif et nerveux, recherché outre mesure, offrait je ne sais quelle discordance désagréable avec le titre d’homme, qu’il semblait usurper ; et en même temps il semblait impossible, en l’adaptant à une femme, de le rendre plus naturel et plus convenable. La matinée que je venais de passer avec miss Halcombe m’avait prédisposé à une grande bienveillance pour tous les habitants du château : toutefois, et dès le premier abord, mes sympathies se refusèrent énergiquement à prendre pour objet l’être équivoque qui avait nom M. Fairlie. En me rapprochant de lui, je constatai que son oisiveté n’était pas si complète que je l’avais d’abord cru. Posé parmi d’autres obiers rares et charmants, sur une grande table ronde qu’il avait à côté de lui, un « cabinet » nain, en ébène, décoré d’argent, étalait dans ses tiroirs ouverts, garnis de velours rouge foncé, plusieurs couches de médailles de toutes dimensions et de toutes formes. Un de ces tiroirs reposait sur la petite table fixée au bras du fauteuil ; tout auprès étaient quelques menues brosses de joaillier, un pinceau et un petit flacon de liquide tout prêts à être employés, selon leurs usages divers, à nettoyer les petites souillures accidentelles qui viendraient à être découvertes sur les précieuses médailles. Au moment où je m’avançais jusqu’à une distance respectueuse, et où je m’arrêtais pour saluer mon nouveau patron, ses doigts blancs et frêles jouaient négligemment autour d’un petit fragment de métal que j’aurais pu prendre, ignorant comme je l’étais, pour quelque sale monnaie d’étain, fort déchiquetée sur ses tranches.

— Charmé de vous posséder à Limmeridge, monsieur Harlright, me dit-il, d’une voix plaintive et coassante, qui combinait assez désagréablement, des notes aiguës et fausses avec un débit somnolent et paresseux. Asseyez-vous, je vous prie, et, s’il vous plaît, ne vous donnez pas la peine d’avancer ce fauteuil… Dans le déplorable état où sont mes nerfs, toute espèce de mouvement me cause une souffrance indicible… Vous a-t-on montré votre atelier ?… Cette pièce vous convient-elle ?

— J’en sors à l’instant, monsieur Fairlie, et je puis vous assurer…

Au milieu delà phrase commencée, il m’arrêta court en fermant les yeux et en levant, par un geste de supplication, l’une de ses petites mains blanches. Fort surpris, je n’ajoutai pas un mot, et la voix coassante m’honora de l’explication que voici :

— Veuillez m’excuser, de grâce !… mais, s’il vous était possible de modérer tant soit peu votre voix… Le misérable état de mes nerfs fait que tout bruit un peu fort me cause des tortures inimaginables… Vous excuserez un pauvre malade… Je ne vous dis là que ce qu’il me faut répéter à tout le monde, dans l’état lamentable de ma triste santé… Oui, n’est-ce pas ?… et maintenant, je vois que la pièce en question est à votre goût, n’est-il pas vrai ?

— Je ne pouvais rien souhaiter de plus agréable ou de plus commode, répondis-je, baissant le ton, et m’apercevant déjà que l’affectation égoïste de M. Fairlie ne faisait qu’un avec « l’état déplorable de ses nerfs. »

— Ravi, enchanté… Vous verrez, monsieur Hartright, que votre position ici sera convenablement appréciée, Vous n’y trouverez aucun de ces odieux préjugés qui, en Angleterre, déclassent l’artiste. J’ai passé à l’étranger assez d’années pour dépouiller à cet égard mon enveloppe insulaire. Je voudrais pouvoir en dire autant de la noblesse, — mot détestable, mais dont il faut bien se servir, — de la noblesse du voisinage Véritables Goths en fait d’art, monsieur Hartright ! gens à ouvrir de grands yeux, je vous l’atteste, s’ils avaient vu Charles-Quint ramasser le pinceau de Titien. Seriez-vous assez bon pour replacer ce tiroir dans le « cabinet », et pour me passer le suivant ?… Mes malheureux nerfs me rendent excessivement désagréable toute espèce d’effort… C’est cela… Je vous rends grâce…

La tranquille exigence de M. Fairlie venant servir de commentaire pratique à ses théories de libéralisme social me divertit quelque peu. Avec toute la courtoisie possible, je replaçai l’un des tiroirs et lui donnai l’autre. Il se mit aussitôt à l’œuvre, tripotant ses médailles et ses petites brosses, puis, tandis qu’il me parlait, lorgnant et admirant l’une après l’autre, chaque pièce de son trésor numismatique :

— Mille remercîments et autant d’excuses !… Aimez-vous les médailles ?… Oui ?… Ravi de trouver indépendamment de la peinture, cette autre communauté entre vos goûts et les miens… Maintenant, quant à nos arrangements pécuniaires, — veuillez me le dire, — vous conviennent-ils ?

— Ils me conviennent à merveille, monsieur Fairlie.

— Enchanté… Puis, — quoi encore ?… Ah ! j’y pense… oui… mon intendant ira prendre vos ordres à la fin de la première semaine, pour régler avec vous tout ce qui sera relatif aux émoluments que vous avez la bonté d’accepter en échange des services éclairés que vous voulez bien mettre à ma disposition… Quoi encore ? — Voyons ?… n’est-ce pas curieux ?… j’avais encore beaucoup à vous dire, et tout cela, j’imagine, m’est sorti de la tête… Seriez-vous assez bon pour sonner ?… Là, dans ce coin !… oui… Mille grâces !…

Je tirai la sonnette, et un valet de chambre, que je n’avais pas encore vu, fit son entrée sans le moindre bruit, — un étranger, sans doute, les cheveux lisses, l’air souriant, — vrai valet de la tête aux pieds.

— Louis, dit M. Fairlie, qui, dans un accès de distraction, se frottait les ongles avec une de ces brosses microscopiques naguère au service de ses médailles, j’ai pris ce matin quelques notes sur mes tablettes… Trouvez mes tablettes !… Un million de pardons, monsieur Hartright, j’ai bien peur de vous ennuyer…

Comme avant que j’eusse pu répondre, il avait déjà refermé les yeux, — et attendu qu’en réalité il m’ennuyait fort, — je demeurai muet sur mon siège, contemplant à loisir la « Madone » de Raphaël. Cependant, le valet avait quitté la chambre, où il revint peu après, apportant un carnet relié en ivoire. M. Fairlie, qui s’accorda tout d’abord le soulagement d’un léger soupir, ouvrit d’une main le petit volume, tandis que de l’autre il tenait levée la brosse à médailles, indiquant par là au valet de chambre qu’il devait attendre de nouveaux ordres.

— Oui… c’est cela, poursuivit M. Fairlie, consultant ses tablettes… Louis, descendez ce portefeuille !… — Il montrait, ce disant, plusieurs portefeuilles placés près de la fenêtre sur des rayons d’acajou… — Non ! pas celui qui a le dos vert… Celui-là, monsieur Hartright, renferme mes « eaux fortes » de Rembrandt… Aimez-vous les « eaux fortes ?… » Oui ?… Charmé que nous ayons encore ce goût en commun… Le dos rouge !… Ne le laissez pas tomber !… Vous ne vous doutez pas, monsieur Hartright, du supplice que j’endurerais si Louis laissait tomber ce portefeuille. Est-il solidement installé sur le fauteuil ?… L’y croyez-vous solide, monsieur Hartright ?… Oui ?… Enchanté. Faites-moi le plaisir d’examiner les dessins, maintenant qu’à votre avis, il n’y a plus de risque… Laissez-nous, Louis !… Eh bien ! eh bien ! animal, ne voyez-vous pas que je tiens mes tablettes ?… Est-ce que vous croyez que j’ai encore affaire d’elles ?… Pourquoi ne pas m’en débarrasser sans que j’aie besoin de vous le dire ?… Mille pardons, monsieur Harlright ; ces domestiques sont si stupides, n’est-ce pas ? Dites- moi, que pensez-vous de ces dessins ?… Ils me sont venus de la vente dans un état déplorable ; — la dernière fois que je les ai examinés, il me semblait s’en exhaler je ne sais quelle horrible odeur de marchands et de courtiers… Est-ce que vous « pourriez » vous charger de les remettre en état ?… Bien que mes nerfs ne fussent pas assez délicats pour découvrir cette odeur de doigts plébéiens qui avait offusqué les narines de M. Fairlie, mon éducation d’artiste était assez perfectionnée pour me mettre en état d’apprécier la valeur des dessins que j’examinai l’un après l’autre. C’étaient, pour la plupart, de magnifiques échantillons de l’aquarelle anglaise, et leur ancien possesseur ne leur avait certainement pas rendu justice en leur accordant si peu de soins.

— Ces dessins, répondis-je, demandent à être recollés et montés avec précaution ; et, selon moi, ils valent bien…

— Pardon, interrompit M. Fairlie, si je ferme les yeux pendant que vous parlez ; n’y faites pas attention !… Le jour, même adouci comme il l’est, me fatigue… Vous disiez ?…

— J’allais dire que ces dessins valent bien le temps et la peine…

M. Fairlie rouvrit tout à coup ses yeux, dont le regard, exprimant une alarme indicible, se dirigea du côté de la fenêtre.

— Veuillez m’excuser, monsieur Hartright, dit-il avec un trouble discrètement contenu…, bien certainement j’entends au jardin…, dans mon jardin particulier…, quelques-uns de ces affreux gamins.

— Je ne sais, monsieur Fairlie… Je n’ai, moi-même, rien entendu.

— Faites-moi le plaisir, — vous avez déjà été si bon pour mes pauvres nerfs, — faites-moi le plaisir de soulever un coin du store !… et ne laissez pas le soleil venir jusqu’à moi, monsieur Hartright !… Avez-vous levé le store ?… Oui ?… Voulez-vous alors être assez bon pour jeter un coup d’œil sur le jardin, et vous assurer du fait ?

Je me conformai à celte requête nouvelle. Le jardin était, de tous côtés, strictement entouré de murs. Pas une créature humaine, grande ou petite, ne se montrait sur un point quelconque de cette réserve sacrée. Je rendis compte à M. Fairlie du résultat favorable qu’avait eu mon examen.

— Mille fois merci ! Une imagination, je suppose… Dieu soit loué, nous n’avons point d’enfants dans la maison ; mais nos gens (ils n’ont pas de nerfs), ne sont que trop portés à laisser entrer les enfants du village !… et quelle marmaille, Dieu juste ! quelle marmaille !… Dois-je vous l’avouer, monsieur Hartright ? Je réclame une réforme dans la construction de ces petits êtres. La nature ne semble avoir en vue en les fabriquant, que de multiplier des machines à bruit continu. La manière dont les conçoit notre divin Raphaël ne vous semble-t-elle pas, comme à moi, infiniment préférable ?…

Et il me montrait son tableau de la « Madone » en haut duquel foisonnaient quelques-uns de ces beaux chérubins de convention, que l’art italien pose volontiers parmi des ballons de nuages roux, et auxquels il donne si complaisamment des cravates de vapeur dorée.

— Voilà ce que j’appelle une famille-modèle, reprit M. Fairlie qui les guignait avec complaisance. De si jolies faces rondes, de si jolies ailes soyeuses… et rien de plus. Pas de petits mollets crottés qui les portent cà et là ; pas de petits poumons bruyants d’où sortent des cris aigus… Quelle incomparable supériorité, en regard de ce que nous offre le système actuel ! Si vous me le permettez, je refermerai les yeux, maintenant… Vous pourrez donc vous tirer d’affaire avec ces dessins ?… Enchanté, ravi… Avons-nous encore quelque chose à régler ?… S’il en est ainsi, j’avoue que je ne m’en souviens plus… Faut-il de rechef sonner Louis ?…

Tout autant que M. Fairlie le laissait voir, j’éprouvais, Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/64 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/65 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/66 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/67 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/68 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/69 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/70 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/71 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/72 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/73 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/74 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/75 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/76 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/77 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/78 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/79 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/80 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/81 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/82 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/83 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/84 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/85 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/86 Page:Collins - La Femme en blanc.djvu/87 Page:Collins - 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Le comte, derrière son livre semblait se sourire à lui-même. À cette « causerie tranquille », sollicitée par sir Percival, un obstacle s’offrait encore ; — et l’obstacle, cette fois, c’était la comtesse.



fin du premier volume.







LA


FEMME EN BLANC


――――――


SECONDE ÉPOQUE


(suite)


Le récit est continué par Marian Halcombe


IX


« 19 Juin. » — Une fois sous clef, dans ma chambre, j’ouvris ces pages, et me préparai à continuer ce qui me restait à écrire des incidents de cette journée.

Pendant au moins dix minutes, je restai sur mon fauteuil, la plume à la main, mais parfaitement oisive, récapitulant les événements des douze dernières heures. Lorsqu’à la fin, j’entamai ma besogne, j’éprouvais à la pousser plus loin une difficulté qui m’était nouvelle. Malgré tous mes efforts pour fixer mes pensées sur le sujet que j’avais à traiter, elles s’égaraient, avec la plus étrange persistance, toujours du côté de sir Percival et du comte ; l’intérêt que je m’efforçais de concentrer sur mon « Journal », je le portais au contraire à cette conférence particulière, qui semblait concertée entre eux, — qui toute la journée, d’heure en heure, avait été remise, — et que, maintenant, ils devaient avoir dans le silence et l’isolement de la nuit. 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Le lendemain du jour oii il m’avait été donné de voir, le cadavre fut reconnu, par suite d’une lettre ano - nyme adressée à la veuve du comte. Il fut enterré par loà -nsdemadame Fosco, dans le cimetière du Père-La- vilisqu’à présent, des guirlandes funéraires que la |y|^renouvelle de ses mains, décorent fidèlement le3 gies de bronze qui entourent le tombeau. Elle vil .’saiUes dans l’isolement le plus complet. Il n’y a .onglemps qu’elle publiait une biographie de son ai époux. Ce livre n’éclaircit en rien l’histoire de sa et ne dit pas même quel vrai nom il avait le droit da r. Ce n’est qu’un lorg panégyrique, consacré à "’e ses vertus privées, de ses talents hors ligne, et à l’enumeialion des honneurs qui lui avaient été conférés Les circonstances de sa mort y sont très-brièvement rela- tées et se résument, à la première page, par celte phrase pompeuse : — « Sa vie a été une longue affirmation du droit aristocratique et des principes sacrés de l’ordre social; — il a péri, martyr de sa cause ». m Après mon retour de Paris, l’été, l’automne passèrent sans amener aucun changement qui mérite d’être men- tionné ici. Nous vivions si simplement, nous étions heu- reux à si peu de frais que le salaire de mon travail, dont rien ne me dérangeait plus, suffisait à tous nos besoins. Au mois de février de la nouvelle aimée, notre premier . 2i 410 LA’ FEMME EN BLANC entant vint au monde; — c’était un fils. Ma mère, ma sœur et mistress Vcscy furent nos convives au petit repas de baptême, et mistress Cléments était venue, en cette occasion, prêter assistance à ma femme. Marian fut la marraine de notre garçon; Pesca et M. Gilmore (ce der- nier par procuration) furent ses parrains. Je puis ajouter ici que, lorsque M. Gilmore nous revint, un peu plus tard, il voulut bien, à ma requête, se prêter au dessein dans lequel j’ai réuni ces pages, et rédiger la Reiatlûi.’ qu’on a trouvée, sous son nom, dans la première par’"^ du récit; c’est ainsi que, reçue la dernière, pas moins, en vertu des exigences chronolog^ sa place avant beaucoup d’autres que j’avais semblées. Le seul événement de notre triple existence reste maintenant à raconter, eut lieu quand Walter venait d’entrer dans son septième moj époque, je fus envoyé en Irlande pour y esqi tains sites compris parmi les «illustrations ’ journal auquel j’étais attaché. Absent pour quinzaine, je correspondis régulièrement a . -. , et Marian, sauf dans les trois jours qui précétî ..o retour, et où l’indécision de mes allées et venues ne m’a vait pas permis de recevoir leurs lettres. J’achevai d.3 nuit le voyage qui m.e ramenait à elles; et lorsque j’arri- vai chez moi, de grand matin, j’eus la surprise très-con - plète de n’y trouver personne pour me recevoir. Laurc, Marian et l’enfant étaient partis de la veille. Un billet, écrit par ma femme, et qui me fut remis par le domestique, ne fit qu’augmenter mon étonnement, en m’apprenant que tout ce monde était parti pour Limme- ridge-House. Marian avait interdit absolument qu’on me donnât, par lettres, les moindres explications; j’étais prié de les suivre, aussitôt que j’arriverais; — un éclaircis- sement complet m’attendait à mon arrivée dans le Cum- berland ; — et d’ici là, il m’était interdit de concevoir la moindre inquiétude. Le billet n’en disait pas plus long. Il était encore d’assez bonne heure pour prendre le L FKMMIC KN HLANT, VU train du mntiii. J’arrivai à Lhnmeridgc-Ilousc dans l’après-midi. Ma femme et Marian étaient toutes deux en haut. Elle, s’étaient établies (sans doute pour augmenter eneore ina surprise), dansja pelile cljanibre qui m’avait, jadis, été assignée pour atelier, lorsque je travaillais aux dessins de M. Fairlie. Sur la chaise même qui me servait habi- tuellement, Marian était maintenant assise, et, sur ses genoux, reniant letait assidûment son hochet de corail, — tandis que Laura, debout auprès de cette table à des- sein que je me rappelais si bien, tenait ouvert sous sa st .Hi le petit album qu’autrefois j’avais rempli pour elle- chaisf^u nom du ciel! demandai-je, qui a pu vous don- comlc ’^^^ de venir ici? M. Fairlie, au moins, en est-il à -^ m arrêta la question sur mes lèvres, en m’anpre- pjjj^ je M. Fairlie était mort. Subitement atteint de pa- ^ç: .e, on n’avait pu lui faire reprendre connaissance, vj, iyrle ’le^ avait avisées de son décès, et leur avait porio ’"i^s^^ié de se rendre immédiatement à Limmcridge- l’éloge u pressentiment de quelque grande métamor- ]..iiose commençait à poindre dans mon esprit. Laura prit la parole, avant que j’eusse tout à fait débrouillé mes idées à ce sujet. Elle se glissa auprès de moi pour jouir de la surprise qu’exprimait encore ma physionomie. •— Mon bien-aim.é Walter, dit-elle, avons-nous réelle- ment à nous excuser d’être si témérairement venues ici Alors, mon ami, je crains bien d’être obligée, contre toutes nos règles, à faire allusion au passé. — Vous n’êtes nullement obligée à rien de pareil, dit Marian. Nous nous expliquerons tout aussi clairement, et dune manière beaucoup plus intéressante, en nous reportant vers l’avenir. Elle quitta sa chaise, et soulevant l’enfant qui se démenait en gazouillant dans ses bras : — Savez -vous, Walter, qui est ce jeune homme? me deman- da-t-elle, les yeux débordant de larmes; mais c’étaient des larmes de joie. — Mon élourdissement lui-même a ses limites, lui répondis-je, et je crois pouvoir garantir que je reconnais mon petit bonhomme.

— Petit bonhomme ! s’écria-t-elle avec un retour de son ancienne gaieté. Osez-vous bien traiter si familièrement un des membres de l’aristocratie anglaise ? et savez vous quand j’offre à vos regards cet illustre « baby », en présence de qui vous êtes ? Évidemment non ! Laissez-moi donc présenter l’un à l’autre deux éminents personnages : M. Walter Hartright… l’héritier de Limmeridge !…

Ce fut ainsi qu’elle parla. J’ai tout dit en écrivant ces derniers mots. La plume tremble dans ma main. Le long et heureux travail de tant de mois est maintenant terminé ! Marian a été l’ange tutélaire de nos deux existences. — À Marian, un jour, de parachever notre histoire !


fin de la femme en blanc.



  1. Mot à mot : Tout le « tour » (ou tout le « long de l’Année. En bon français on dirait simplement : « Toute l’année. »
  2. Ceci est une allusion au discours prononcé par le duc d’Aumale au dîner annuel du « Literary Fund » à Londres, en mai 1861. En y renvoyant directement le lecteur français, M. Wilkie Collins, dans la note à laquelle nous substituons celle-ci, oubliait que la presse française, — n’en déplais aux ministres sans portefeuille, n’a pas eu la liberté de reproduire le discours en question. Il a paru seulement dans « l’Indépendance belge. »
  3. M. P. iniliales des mots « member of Parliament »
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