La France juive/Livre Cinquième

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La France juive
(vol 2p. 69-306).


LIVRE CINQUIÈME


PARIS JUIF ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE


Dans vingt ans je ne sais pas comment diable un chrétien fera pour vivre….
Stern.


La Société du Directoire et la Société actuelle. — Les ruines morales. — L’aristocratie. — La place qu’elle tient encore. — Sa bonté native, son absence de haine, son incurable frivolité. — Le besoin de s’amuser. — Les chasses juives. — La revanche du cerf. — Hirsch et nos officiers. — Le chartrier des La Trémoille. — Dux. — Les Rothschild. — Le bal des victimes. — Ferrières. — Les Sensibilisés. — Les files de charité. — Des comptes fantastiques. — Un journaliste modeste et surpris. — Les cholériques aux Tuileries. — La Loterie des Arts décoratifs. — Un bienfaiteur de l’humanité. — Hecht et ses Courbet. — Reinach et ses Frans Hals. — L’amour du bibelot. — Le truquage. — Saphira. — Les scandales aux courses. — Cercles et tripots. — M. Leconte et le Cercle du Parlement. — Les fournitures militaires. — Les modes. — Le budget d’une honnête femme. — L’argent mal employé. — Les théories du Père Ludovic. — Un favori de l’aristocratie. — La misère cachée. — Sainte Geneviève et le bal des animaux. — L’arbitre de l’élégance. — Arthur Meyer. — Ernest d’Hervilly et le duc de La Rochefoucauld-Bisaccia. — Le journalisme juif. — Le chantage. — Hugelmann, Fiorentino, Eugène Mayer. — Un livre rare. — Anatole de la Forge ou « le galant homme, » — Simia. — Les affolés de réclame. — Madame Adam.— La Finançe & l’Académie. — Le patriotisme du général Boum et la vertu de Madame Cardinal. Le cabotinage général. — Les Juifs et le théâtre. — L’Ami Fritz. — Les américaines. — La reconnaissance des Yankees. — La statue de Bartholdi. — La décoration d’un comédien. — Le cirque Molier. — Les hôtels juifs. — Les Monach. — M. Robert de Bonnières et M. Paul Bourget. — M. Guy de Charnacé et le Baron Vampire. — Paris coupe-gorge. — Malfaiteurs et souteneurs. — Le livre de M. Macé. — Les brasseries de femmes. — La complicité de la police. — La crise ouvrière. — Les marques de fabrique. — La terre en friche. — L’alcoolisme. — L’aqua Tofana. — Le laboratoire municipal. — L’impunité des marchands de vin. — La chasse aux pauvres. — Les chiffonniers. — Les reconnaissances du Mont-de-Piété. — Le peuple attend. — Caractère inévitable de la Révolution. — La fin d’un monde.



C’est un crayon que je veux tracer, et non un tableau que je prétends peindre. Les Goncourt ont su résumer tout un monde de faits et d’idées dans un volume, admirable à la fois par la netteté de l’impression générale et la richesse des détails : l’Histoire de la Société française pendant le Directoire ; ils nous ont montré, dans des pages pittoresques et fines tour à tour, Paris tel qu’il était au lendemain de la Terreur, avec ses églises dévastées, ses quartiers entiers changés en solitudes, ses hôtels ouverts à tout vent, l’hôtel La Rochefoucauld devenu bazar, l’hôtel Biron transformé en bal public.

Je ne puis espérer arriver, dans un cadre plus restreint, à un semblable résultat. Le monde présent, d’ailleurs, est autrement complexe que celui que les spirituels écrivains nous ont décrit : les ruines morales, qui sont éparses autour de nous, tiennent plus de place que les ruines matérielles.

Il me suffira d’indiquer les points principaux, quitte à compléter plus tard. Ce qu’on entend par une société, c’est-à-dire un ensemble de lois, d’usages, de traditions, n’existe plus. Ce qui parait tenir debout n’est qu’un décor qui ne résiste pas à l’examen. On vit dans un perpétuel mensonge et il est difficile, pour l’observateur, de raisonner d’après des apparences de situations et des étalages de sentiments qui, la plupart du temps, sont absolument faux.

Au premier abord, néanmoins, rien ne semble changé ; les noms en évidence sont des noms de la vieille France et ce n’est pas un des phénomènes les moins étranges de notre époque que de constater quelle vitalité il y a dans cette noblesse, à laquelle il n’a jamais manqué que de croire à elle-même, pour jouer le même rôle qu’en Angleterre. Cent ans bientôt seront écoulés depuis qu’on a proclamé tous les hommes égaux, qu’on a brûlé solennellement au Champ-de-Mars l’arbre symbolique auquel étaient attachés tous les hochets de la féodalité, les tortils et les couronnes, les écussons et les manteaux de pairs, les parchemins et les généalogies. L’aristocratie actuelle n’a aucune place dans l’organisation contemporaine, elle n’a rien tenté pour en mériter une ; elle contient, en outre, un élément fort considérable de noblesse de cartes de visite, sans compter le nombre incroyable de fils d’acheteurs de biens nationaux qui se sont ennoblis en prenant le nom de la terre que leur grand père avait volée après avoir fait guillotiner le propriétaire légitime. En réalité, cependant, en dépit de tant de scandales colportés par tous les journaux, l’aristocratie n’a pas complètement perdu tout son prestige dans ce siècle qui se croit si profondément démocratique.

Un duc authentique, par ce seul fait qu’il est duc, est quelque chose, il trouve à monnayer son titre, à se marier richement. Cette improvisation fabuleuse d’un petit lieutenant d’artillerie créant des duchés, des comtés, des baronnies, a été prise au sérieux, s’est greffée facilement sur la noblesse ancienne qui s’était constituée comme elle par l’héroïsme militaire.

Il y a plus, cette descente de la Courtille héraldique, cette noblesse qu’on a appelée la noblesse de l’almanach de Golgotha, cette invraisemblable éclosion de financiers se déclarant comtes et barons, non pas à la suite de services rendus au pays, mais à la suite de tripotages de Bourse, n’excite déjà plus la gaieté des premiers temps ; on sourit, sans doute, quand on entend prononcer le nom du comte de Camondo ou du baron de Hirsch, mais on s’y accoutume presque.

L’aristocratie, loin de trouver la France nouvelle hostile ou simplement indifférente comme l’Amérique, correspondait tellement aux mœurs et aux habitudes du pays, faisait si bien corps avec lui, qu’elle n’aurait eu qu’à le vouloir pour être une puissance, sinon un pouvoir, une influence considérable, sinon une autorité reconnue. Là encore elle a été au-dessous de sa tâche, elle s’est montrée inhabile à tout.

A la première Révolution, quarante mille gentilshommes, habitués dès l’enfance au maniement des armes, disposant de toutes les situations considérables, tous braves personnellement, ont commencé par préparer le mouvement qui devait les emporter en embrassant avec chaleur les idées nouvelles, puis, au lieu de se concerter, ils ont fui devant une poignée de scélérats.

Excepté le prince de Talmont, il n’y eut pas un seul véritable grand seigneur en Vendée ; jamais un prince du sang n’y parut et l’injure jetée à la face du comte d’Artois, par Charrette, prêt à mourir, est restée dans toutes les mémoires (1). Aussi riches et presque aussi puissants aujourd’hui qu’au moment de la Révolution, les descendants de ces hommes frivoles laissent périr la France avec la même insouciance et ne font rien pour lutter.

A quoi tient cette radicale impossibilité de l’aristocratie Française d’être utile à quelque chose ? Beaucoup de ceux qui la composent sont, par la générosité du cœur, par l’élévation

(1) Sur le triste rôle joué constamment par le comte d’Artois, consulter l’ouvrage de M. Forneron : Histoire générale des émigrés pendant la Révolution française. des sentiments, restés l’élite de la société. On rencontre ça et là, dans la noblesse et dans la haute bourgeoisie, de magnifiques dévouements ; il existe là des saints et des saintes inconnus, des femmes jeunes, admirablement belles, soignant des malades, des œuvres soutenues avec une charité sans égale. Tout cela sans bruit, avec la crainte même de la publicité.

C’est dans ces classes que se recrutent ces créatures célestes qui intercèdent Dieu pour nous. Si Paris a ses dessous que le regard ose à peine sonder, il a aussi ses dessus que bien peu connaissent, ces dessus où vivent de nobles âmes que le ciel voit plus que nous ne les voyons, car elles sont plus près de lui que de la terre où nous rampons.

Individuellement, je le répète, le véritable noble est généralement très bon. Il fait du bien, mais au lieu de s’en vanter grossièrement, comme le Juif qui bat la grosse caisse dès qu’il a donné cent sous, il cache ses bienfaits avec une délicate pudeur. En province, il y a rarement des pauvres autour des châteaux habités par d’anciennes familles. Dans un petit coin du Forez, que j’ai eu l’occasion d’habiter, le baron de Rochetaillée, par exemple, pour ne citer que ce que j’ai vu, ouvre un compte à tous les habitants indigents chez le boulanger et le boucher, il assure le nécessaire à tous.

Il est impossible de mieux remplir les fonctions de ce riche, que Tertullien appelle « le trésorier de Dieu sur la terre. »

Les radicaux, pour récompenser cet homme généreux, l’accusent d’enlever le goût du travail à ceux qu’il oblige en les nourrissant et ils espèrent bien, à la prochaine révolution, le guillotiner pour ce motif.

Ceci, j’en suis convaincu, est absolument indifférent au baron de Rochetaillée. L’ingratitude est parfaitement égale à ces âmes.

Le noble, le représentant complet de la race aryenne, affinée et comme spiritualisée, est étranger a tout sentiment de rancune. Le christianisme, joint à une manière de penser naturellement grande, a détruit dans ces cœurs tout ressentiment des injures.

Le Juif tient à la disposition de ses ennemis tout ce que, selon le mot de Goncourt, « une race, éclaboussée par le sang d’un Dieu, peut avoir de fiel recuit depuis dix-huit cents ans » le noble, lui, n’a ni fiel, ni haine. Quoi de plus superbe que Montmorency écrivant son testament une heure avant d’aller à l’échafaud et léguant à Richelieu le tableau de Carrache représentant Saint Sébastien percé de flèches qui est maintenant au Louvre ?

Plus tard, quand, dans sa cellule de la Visitation de Moulins, la duchesse revit en songe le mari qu’elle avait si tendrement aimé, malgré ses infidélités, elle apprit de lui qu’il était au nombre des Elus.

— Quelle est surtout celle de vos actions qui vous a fait accorder cette grâce souveraine ? Lui demanda-t-elle.

— La facilité avec laquelle j’ai pardonné. Dieu m’a fait miséricorde parce que je me suis montré miséricordieux envers ceux qui ont souhaité ma mort(l).

Dans le livre si touchant de M. Charles d’Héricault, Histoire de la Révolution racontée aux petits enfants, vous trouverez mille choses de ce genre. Quelle est belle cette réponse du pauvre petit Dauphin accablé de mauvais traitements, roué de coups par Simon !

(1) Mgr Fliche : Mémoires sur la vie, les malheurs, les vertus de très haute et très illustre princesse Marie-Félicie des Ursins, duchesse de Montmorency.

— Que me feras-tu, Capet, lui dit un jour Simon, si les Vendéens viennent te délivrer ? Le Dauphin se rappela la promesse qu’il avait faite à son père, et il répondit :

— Je vous pardonnerai…

N’est-il pas encore d’une délicatesse exquise ce fait que raconte Renan dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse ?

Après la Révolution, les demoiselles nobles pensionnées à l’hospice de Tréguier mettaient, le soir, des chaises devant la porte et devisaient dans cette tranquillité d’un jour finissant qui enveloppe les villes de province de je ne sais quelle poésie silencieuse. Quand elles voyaient arriver ceux qui s’étaient enrichis à leurs dépens, elles ôtaient leurs chaises et se retiraient à l’intérieur ou allaient prier à la chapelle pour ne pas faire rougir ces richards, pour ne pas faire éprouver un sentiment de honte à ces voleurs légaux. On a cité cent fois ce mot imbécile et charmant de Charles X, au moment de signer une nomination à une recette générale.

— Je dois prévenir Votre Majesté que c’est le fils d’un régicide.

— On ne choisit pas son père.

Il est vrai que la place qu’il accordait au fils d’un régicide, le roi l’aurait refusée au fils d’un chouan qui serait mort pour sa cause.

L’oubli des services rendus, chez les Bourbons et chez tous ceux qui appartiennent à ce parti, a toujours été égal à l’oubli des offenses.

Dans ces têtes légères rien ne laisse d’impression profonde, et la douceur native reprend vite le dessus, « Brillants oiseaux à l’élégant plumage, » dit le poète grec en parlant des Aleméonides.

Qu’est donc l’inoffensive Terreur blanche à côté de cette Terreur rouge, qui, d’après Berriat Saint-Prix, fit trente mille victimes ?

En dehors de quelques personnalités éclatantes, comme Montalembert, le duc de Broglie, le comte de Mun, le cerveau de l’aristocrate est d’ordinaire très faiblement organisé. Il y a plus d’énergie intellectuelle, de volonté, de ténacité dans les desseins chez le dernier Juif de Galicie, que dans tout le Jockey-club.

Sur tous les membres des grands cercles, vous n’en trouveriez pas dix qui aient lu Joseph de Maistre, tous les contremaîtres, la plupart des ouvriers de Paris, ont lu et étudié Karl Marx. Dans le logement de ces jeunes artisans, qui n’ont pour s’instruire que la soirée après une journée de fatigue, vous trouverez un commencement de bibliothèque, des volumes lus, relus, annotés ; la noblesse achète des livres, il est vrai, mais elle ne les lit presque jamais. Cette absence de toute culture intellectuelle sérieuse enlève à l’aristocratie la notion de son rôle supérieur dans la société.

Toute aristocratie, a dit Blanc de Saint Bonnet, qui laisse monter vers elle l’esprit d’en bas est troublée par l’alliage. Il ne faut pas qu’elle prenne du peuple et se fasse commune, il faut qu’elle donne d’elle au peuple et le fasse noble (1).

Ailleurs l’illustre penseur a donné une autre forme à cette définition des devoirs de l’aristocratie. Il faut, écrit-il, que sans cesse l’aristocratie se purifie et reste elle. Ce qui a lieu par l’application des principes qui l’ont distinguée. Le jour où elle se laisse reprendre par l’esprit du peuple, la décomposition de la nation commence. L’aristocratie peut de plus

(1) De la Restauration française. en plus s’ennoblir pour ennoblir de plus en plus la foule ; mais elle ne peut rien ennoblir de ce qu’elle reçoit de la foule.

C’est en vain que chez nous certaine noblesse a cru ennoblir les instincts qu’elle recevait du peuple, le goût de la paresse, du commode, du bien-être, de la vanité, des dépenses, de la table, du vin et des femmes ; elle n’a réussi qu’à se désennoblir elle-même et à priver le peuple d’une aristocratie réelle. Après s’être désennoblie, en faisant passer avant tout les sens qui rendent tous les hommes égaux, les représentants de l’aristocratie en sont arrivés à perdre même l’espèce de suprématie élégante qu’ils avaient là encore, ils en sont descendus à ne plus pouvoir penser par euxmêmes, même en matière d’opéra et de toilette. On leur vante des œuvres, des artistes de vingt-cinquième catégorie, qui n’ont d’autre mérite que d’être d’origine juive, des costumes ridicules et grotesques et ils applaudissent à tout rompre, ils se pâment, ils se roulent, ils disent d’un air hébété : « Ah ! Que c’est Pschut ! Ah ! que c’est V’lan ! » Rien n’est singulier comme de voir l’aristocratie en être tombée, à Paris du moins, à perdre ainsi la direction et la maîtrise de cet empire du goût et de la mode qu’elle posséda si longtemps sans partage, avoir même laissé échapper ce sceptre futile, ne plus regarder les moindres choses que par les yeux des Juifs. On se rappelle l’histoire du baron de Rothschild devisant avec un joaillier juif du reproche que leur faisaient jadis les chrétiens de ne pas manger de porc — S’ils l’aiment tant le cher animal, il faut le leur faire porter comme décoration. — C’est une idée ! Huit jours après, à notre époque triste, tous nos élégants et toutes nos élégantes adoptaient comme fétiche le petit cochon d’or, minuscule emblème d’une dégradation dont ils étaient les premiers à rire !

Cette impossibilité de penser par soi-même, cette facilité à se laisser conduire, fait d’admirables officiers de ceux qui, au lieu de traîner à Paris une existence qui est inutile parce qu’ils ne savent pas l’employer, entrent et restent dans l’armée. La discipline les dispense d’avoir un avis et ils en sont tout heureux. Ne demandez, en effet, même aux chefs, aucune initiative. Après avoir reconquis Paris sur l’insurrection, au risque de leur vie, ils se le sont niaisement laissé reprendre par quelques faiseurs de phrases, ils ont subi humblement toutes les injures qu’on leur a prodiguées. Aucun, pour sauver son pays de la honte, n’a eu la résolution d’enlever son régiment, sa brigade, sa division, non par respect pour l’autorité, croyez-le bien, mais parce que, pour agir de soi-même, il faut commencer par réfléchir et qu’un tel travail est au-dessus de leurs forces. Le sentiment dominant dans l’aristocratie française et dans la haute bourgeoisie, qui marche dans son sillage, c’est l’amour du plaisir. Je ne parle pas, remarquez-le bien, de la débauche. La débauche est un violent stimulant qui, chez certaines natures, n’exclut pas l’énergie. Le lord d’Angleterre dévoré par le spleen s’efforce parfois de noyer, sous des flots d’ale et de scherry, l’Hamlet morose et maladif qui existe dans tout Anglais ; il est Falstaff avant d’être Nelson, Chatam ou Byron.

Dans les universités d’Outre-Rhin, l’Allemand prélude, par des lippées dignes des buveurs très illustres de Rabelais, à sa destinée de soldat ou d’homme politique ; il est Gargantua avant d’être Bismarck. Le Français n’a point ces goûts que trahirait la faiblesse de son estomac ; on ne cite même plus de grands viveurs, comme on en comptait par centaines, il y a cinquante ans. Ce qui subsiste c’est, encore une fois, l’amour du plaisir, le désir de s’amuser.

La duchesse de Persigny était née dans un chapeau de pierrot. Sa mère était accouchée au moment où le général de la Moskowa allait partir pour le bal de l’Opéra et le père, à la hâte, avait recueilli la petite dans son grand chapeau aux rubans multicolores. Il semble que l’aristocratie française actuelle ait eu un semblable berceau : en dépit des avertissements sinistres, qui ne lui manquent pas, elle éprouve comme des fourmillements dans les jambes quand elle est quelque temps sans danser.

Cette passion impérieuse livre, on le comprend, tous les grands seigneurs pieds et poings liés aux Juifs.

La chasse est au premier rang des divertissements de bonne compagnie. La chasse, que l’aristocratie aimait parce qu’elle était l’image de la guerre, fut un malheur et devint presque un vice pour elle.

Parmi tous les prétendus abus reprochés à l’ancien régime par des rhéteurs, qui ont fait cent fois pis dès qu’ils ont été au pouvoir, bien peu restent debout, depuis que la critique sérieuse a étudié ces questions ; l’abus du droit de chasse, les mesures impitoyables prises pour protéger ce droit n’ont point été justifiées. En certaines contrées, le paysan n’avait pas la permission de pénétrer dans son champ ! Il faut lire ce chapitre dans Taine pour comprendre les colères qui se formaient autour du château, grâce à cette réglementation trop sévère.

Par amour pour la chasse, la noblesse s’était aliéné les paysans, la même passion l’a amenée à fréquenter les Juifs, à aller chez eux, à manger à leur table. Aujourd’hui nous assistons à la revanche du cerf. Pauvre cerf ! combien de fois, bramant, le cœur battant, a-t-il pleuré de ses yeux doux, cherché un refuge dans l’eau claire qui le tente, qui lui communique une sensation de bien-être et qui bientôt glace ses jambes en sueur, le paralyse et le livre à la meute ardente qui s’est lancée après lui !

Combien, en assistant à cette douloureuse agonie, que contemplaient, avec des frémissements de volupté aux narines, des femmes accessibles à toutes les tendresses dans la vie ordinaire, ont éprouvé l’émotion du sentimental Jacques de ’Comme il nous plaira’: Aussi bien, dit le premier Seigneur au vieux Duc, cela navre le mélancolique Jacques. Il jure que vous êtes, sous ce rapport, un plus grand usurpateur que votre frère qui vous a banni.

Aujourd’hui, messire d’Amiens et moi-même, nous nous sommes faufilés derrière lui, comme il était étendu sous un chêne dont les antiques rameaux se projettent sur le ruisseau qui clapote le long de ce bois.

Là, un pauvre cerf égaré, qu’avait blessé le trait des chasseurs, est venu râler ; et vraiment, monseigneur, le pauvre animal poussait de tels sanglots, que, sous leur effort, sa cotte de cuir se tendait presque à éclater. De grosses larmes roulaient, l’une après l’autre, sur son innocent museau. Et ainsi la bête velue, observée tendrement par le mélancolique Jacques, se tenait sur le bord extrême du rapide ruisseau qu’elle grossissait de ses larmes.

Et lui jurait que nous sommes de purs usurpateurs, des tyrans, et ce qu’il y a de pire, d’effrayer ainsi les animaux et de les massacrer dans le domaine que leur assigne la nature. N’est-il pas vengé le cerf infortuné, traqué ainsi de siècle en siècle, par le spectacle de tous ces porteurs de beaux noms se traînant, sous l’ironique sourire des valets, à la suite de quelque immonde Juif d’Allemagne et de Russie qui a bien voulu inviter la noblesse à se divertir avec lui ?

Que de souvenirs viennent à ces malheureux ! Ces forêts où ont chevauché les ancêtres, les conquérants hardis de la vieille Gaule, noire de bois, sont hantées encore par les légendes du passé. Les Fées ont habité au bord de ces étangs et c’est ici, peut-être, qu’au-dessus de la ramure d’un cerf, la figure de Jésus-Christ, toute resplendissante de clarté, apparut à saint Hubert. Les soirs d’hiver, au milieu d’ombres fantastiques, une chasse étrange, la chasse royale faisait retentir les halliers de clameurs qui n’avaient rien d’humain. Quand un roi devait mourir, un personnage mystérieux, proche parent du Petit Homme rouge des Tuileries et qu’on appelait le Grand Veneur, prononçait trois fois le nom de celui qui allait disparaître.

L’âme de notre histoire ne parle-t-elle pas dans tous ces lieux ? Fontainebleau à demi païen, où les Nymphes de Jean Goujon semblent errer dans les allées, ne raconte-t-il pas François 1er, le Primatice, la poésie automnale de cette fin de règne où le paladin de Marignan vint chercher le repos dans ce palais fait à l’image de l’Italie qu’il avait rêvé de conquérir ? Tout un monde ne ressuscite-t-il pas dans cette chambre des Cariatides où « Jean Goujon, dit Michelet, communique aux pierres la grâce ondoyante, le souffle de la France, sait faire couler le marbre comme nos eaux indécises, lui donne le balancement des grandes herbes éphémères et des flottantes moissons ? » Versailles ne dit-il pas tout un siècle en un mot et les brillantes cavalcades et les grandes dames dans les calèches que Louis XIV aborde chapeau bas, et les splendeurs de tout ce règne évanoui ? Parfois, quand le soir tombe, cette vision des temps lointains vient à plus d’un duc, d’un marquis, d’un comte honteux d’être le compagnon de tous ces coupeurs de bourse juifs que ses aïeux n’auraient pas regardés, et il murmure avec le poète : Ah ! Que le son du cor est triste au fond des bois !

Fontainebleau est à Ephrussi, Versailles est à Hirsch, Ferrières est à Rothschild.

Nous apprenons de temps en temps que M. Ephrussi « a découplé à la Malmontagne un cerf dix cors, et qu’après une heure de chasse l’animal a battu au change ; » une autre fois : « il brise dans les grands Feuillards et goûte l’eau à la mare aux pigeons. » Cahen d’Anvers se manifeste aux Bergeries. Quant à Hirsch, qui fait aussi belle figure au faubourg, ce qu’il chasse de préférence ce sont les officiers français.

Ce n’est pas un des spectacles les moins intéressants de notre époque que celui de ce baron de contrebande protégé, encouragé dans sa folie maniaque par Dreyfus, l’ancien député juif de Seine et Oise, et disant à ses gardes :

« Dès que passe un Français, tirez dans le tas ! »

Ce tyranneau occupe même ce terrain d’une façon absolument illégale, puisque le conseil municipal de Versailles a protesté contre la cession qui lui en a été faite.

N’importe ! Il s’y conduit comme en pays ennemi ; les faits se passent à quelques Lieues de Paris sans que personne ait jamais osé les porter à la tribune : la gauche, on le sait d’avance, se lèverait en masse pour couvrir la voix d’un orateur qui oserait attaquer un financier juif. Le seul journal républicain, qui ait jamais parlé de ces indignités, est le Temps. Il est vrai que l’article emprunte à la modération bien connue de son auteur, M. Jules Claretie, un accent particulier.

Les journaux de Seine-et-Oise, écrit-il, sont, sans aller plus loin, remplis chaque semaine des exploits des gardes d’un gros financier qui a loué une partie du parc de Versailles. Des allées où les enfants passent, des fourrés où les promeneurs s’égarent ! Des nids de verdure où l’on aimerait à se perdre un livre à la main ! Un instant : attention à vous ! Il y a presque péril de mort !

Les gardes du baron Hirsch sont là tout près, le fusil chargé.

Le Petit Versaillais, un journal du pays, conte que, l’autre jour, une ordonnance traversait à cheval l’avenue qui conduit du boulevard de la Reine à la porte Saint-Antoine. Deux beaux chiens de chasse suivaient, appartenant à des officiers. L’un d’eux entre sous bois ; il revient bientôt avec la patte cassée et un œil crevé.

L’autre disparaît dans une haie : il est tué raide. Le brigadier de gendarmerie a déclaré que M. le baron Hirsch donne à ses gardes un franc de prime par bête fauve abattue, avec prescription d’assimiler aux fauves tous les chiens rencontrés dans sa chasse. Mais sa chasse, c’est une propriété de l’Etat. Mais on devrait pouvoir prendre le frais dans sa chasse sans courir le risque de recevoir des grains de plomb dans le visage ! Un officier, la semaine passée, se promenait avec son enfant dans une allée en contrebas d’un taillis. Tout à coup quelqu’un tire. Le plomb fait pleuvoir des feuilles criblées sur la tête du petit, et l’enfant a peur. Le garde interpellé par l’officier répond simplement : « J’ai tiré sur une fouine. Quand j’en rencontre, j’ai ordre de tirer ! Avouez, entre nous, que ce garde a eu de la chance de tomber sur un officier contemporain ! S’il avait fait cette réponse à Kléber, à Desaix, à Marceau, à Pélissier ou à Bugeaud dans leur jeunesse, je crois que le baron Hirsch aurait passé un mauvais quart d’heure ! Après nos officiers, ce que le baron Hirsch déteste le plus, ce sont nos ouvriers. Il prend nos capitaux, mais il proteste avec indignation, dans la Gazette de Cologne, contre le soupçon même d’avoir fourni du travail à un seul Français :

La compagnie des chemins de fer ottomans, dit-il, a un caractère spécialement allemand ; elle a appelé en Turquie des centaines d’employés allemands, leur a fait une position, et leur a donné une existence, à eux et à leurs familles, fondant ainsi, sur le territoire turc, une véritable colonie allemande. Locomotives, voitures, ponts de fer, rails, etc., c’est presque exclusivement en Allemagne à Hanovre, Nuremberg, Mayence, Cologne, Dortmund et dans bien d’autres ateliers allemands qu’elle a tout fait faire, ouvrant à l’industrie allemande un champ fécond.

Pour le personnel des employés, composé presque exclusivement de l’élément allemand, pour la colonisation allemande, ce serait un pitoyable résultat de voir des capitalistes étrangers, français ou anglais, par exemple, prendre en Turquie la place de la Compagnie existante, et je suis bien persuadé que vous seriez vous-même désolé d’avoir prêté la main à un résultat de ce genre.

Ces sentiments si français ont naturellement concilié au baron et à la baronne de Hirsch la sympathie de notre aristocratie. C’est le prince de Sagan qui fait les honneurs de cette demeure dans laquelle le général d’Abzac et le comte de Chabot jouent un peu le rôle de chambellans. Le comte de Fitz-James, avant son mariage, était employé dans la maison à cinq mille francs par mois. Le comte d’Andigné brigue l’avantage de conduire le cotillon dans les fêtes, tandis que le marquis de Massa se charge des intermèdes, et fait représenter là des petites pièces comme la ’Cicatrice’. Hirsch occupe à Paris une situation relativement supérieure à celle des Rothschild. Il est le baron comme les autres sont les barons. Au rebours des Rothschild, qui tiennent à personnifier une collectivité, le baron tient à être seul et laisse toute sa famille dans un demijour dédaigneux. Il n’a point la morgue et la hauteur des Rothschild, que l’on ose à peine aborder maintenant dans un salon ; parvenu réjoui, il est infiniment plus ouvert, plus rond que les princes d’Israël, et, somme toute, moins ridicule qu’eux. Il est insolent sans doute, mais son insolence est goguenarde et familière. Haut en couleur, les narines ouvertes, heureux de vivre quand il ne se roule pas dans d’atroces douleurs hépatiques, il est volontiers bonhomme avec une pointe de raillerie ; il dit, par exemple, à de grands seigneurs qui viennent quêter chez lui pour des blessés carlistes : « Je veux bien vous donner quelques billets de mille francs, mais êtes-vous bien sûrs que cet argent ira aux carlistes ? »

Cette différence d’allures avec les Rothschild s’explique facilement. Les Rothschild ont hérité d’une situation sociale déjà créée par leurs parents, qui ont essuyé les premières rebuffades ; ils croient, jusqu’à un certain point, appartenir à l’aristocratie ; Hirsch, au contraire, croit que l’aristocratie lui appartient. Cette place dans le monde élégant, qui lui faisait tant envie, Hirsch, en effet, l’a conquise petit à petit, par lui-même ; il sait le tarif de chaque scrupule et le prix marchand de chaque conscience. Avec Bismarck et Gambetta, c’est un des trois grands mépriseurs d’hommes de l’époque, mais le mépris chez lui n’est tempéré par rien.

Si Bismarck a pu apprécier toute la lâcheté humaine dans les diplomates et les politiques à genoux devant sa fortune, il ne peut méconnaître les beaux côtés de l’humanité quand il songe à tant d’obscurs héros qui se sont sacrifiés pour la gloire de l’Allemagne. S’il avait dans son entourage les plus, effrayants échantillons de la servilité, Gambetta pouvait se rappeler, qu’au commencement de sa carrière, beaucoup d’êtres désintéressés et naïfs l’avaient soutenu en croyant aider au triomphe d’un principe.

Hirsch n’a jamais vu dans sa vie un être humain qui se soit adressé à lui autrement que pour lui demander de l’argent. Il a grandi à mesure que la France s’abaissait. Il y a quelques années à peine, les déclassés du monde eux-mêmes refusaient ses invitations, aujourd’hui les plus qualifiés sont heureux de monter le fameux escalier. Cet escalier, disons-le en passant, ne justifie guère la bruyante admiration dont il est l’objet. L’architecte l’a signé comme Raphaël aurait signé un de ses tableaux : Emile Peyre fec. Véritablement il n’y a pas de quoi être si content de soi. On ne peut imaginer rien de plus incohérent et de plus disproportionné que cet escalier ; il est assez large à sa base pour qu’un régiment puisse y défiler, il est si étroit au sommet qu’on croirait qu’il ressemble au reste de la maison et que c’est un escalier dérobé.

C’est du haut de cet escalier que le baron dit un jour à son fils, en regardant monter les ducs, les princes et les marquis : « Vous voyez tous ces gens-là, dans vingt ans, ils seront tous nos gendres ou nos concierges. »

L’été, les visiteurs se pressent à Beauregard. Qui ne voudrait pénétrer dans la salle à manger ? C’est, dit l’Evénement, qui se connaît en raffinements mondains presque autant que le Gaulois, une pièce absolument remarquable dont les portes et les boiseries de noyer sculpté sont des merveilles.

Quatre grandes baies vitrées versent le jour et découvrent de toutes parts l’horizon qui se reflète dans l’immense glace formant le panneau du fond. En sorte que, pendant qu’on dîne, les jeux sont charmés par le spectacle féerique et toujours renaissant donné par la nature. Le Dressing room « blotti entre la serre et la chambre à coucher de la baronne » n’est pas mal non plus. D’un style Louis XV très pur, il a été très exactement copié sur celui qu’une Electrice de Bavière s’était aménagé au palais de Nymphenbourg. Les tentures sont azur et argent, et, afin d’harmoniser les plafonds, la baronne, ne trouvant pas en France d’ouvriers compétents, a dû en amener de Bavière pour argenter tous les reliefs des moulures. De vieux fauteuils en soie blonde fondent leur coloris très doux dans ces tons pâles. Mais, la merveille, c’est la toilette toute recouverte de vieilles aubes d’Argentan, supportant un miroir dont le cadre en argent ciselé est un véritable joyau. Au-dessus de ce miroir, une glace de Venise est suspendue au mur, pareille à un bloc de pierreries. Le cadre de cette glace est une pièce unique, tout en cristal de roche, orné de guirlandes dont chaque grappe est formée d’améthystes, de grenats, de topazes et autres pierres incrustées dans le cristal.

Les chambres d’amis sont fort avenantes.

Le luxe de ces pièces est la fraîcheur qui est la grâce de la campagne. Dans chacune, un petit thé en argent ciselé ou en vermeil, de style et de ciselures différents, met un grain de faste élégant. Les draps de batiste, tous garnis de vieilles dentelles flamandes, floconnent sur la cretonne claire. C’est doux, c’est gai, cela enchante et cela retient.

Que ne ferait-on pas pour coucher dans des draps qui floconnent et qui retiennent ? « Aussi est-ce une joie très enviée de compter parmi les invités de la baronne, et les séries se succèdent à Beauregard comme jadis à Compiègne. Parmi les plus assidus : la duchesse Decazes, la duchesse de Castries, la marquise de Beauvoir, la comtesse de la Ferronays, la marquise d’Hervey de Saint-Denis, la comtesse de Chavagnac (aujourd’hui la comtesse de Pontevès), le marquis de Scépeaux, le comte de Béthune, le marquis de Fontenilles, la princesse Hohenlohe, la comtesse de Divonne, la marquise Bonnet, le comte de Beust, etc., etc. »

Dans ces fêtes d’ostentation, le Juif encore se révèle. Toute la chasse est vendue d’avance à des marchands de comestibles ; les hôtes du châtelain ne viennent guère faire là que le métier de tueurs, de garçons bouchers. Autrefois, à Ferrières, quelques invités, désireux de rapporter à Paris les preuves de leurs exploits, éludaient la consigne et gardaient quelques pièces dans leur carnier. Le cas était prévu ; guidé par un chien spécial admirablement dressé à cet usage, le baron James visitait les chambres pendant qu’on prenait le café et confisquait impitoyablement tout gibier indûment conservé.

Dans ces conditions, la chasse n’est plus qu’un massacre, et Veuillot, le glorieux plébéien, avait bien raison lorsqu’il écrivait à sa sœur : « Je me prive soigneusement de la chasse ; l’enfant du peuple ne veut point de ce plaisir royal. Quant à faire semblant, comme chez les Rothschild, à assassiner des poules faisanes, amenées à l’abattoir par des valets galonnés, c’est bas. »

A ces parodies de la vie d’autrefois, il faut ajouter la chasse à courre avec un cerf en boîte. On entretient un malheureux cerf dans un parc, puis on le met dans une boîte, on le transporte dans un lieu déterminé, on le poursuit avec fureur ; au moment où il est près d’expirer, on s’arrête, non par humanité, mais par avarice, on ranime l’animal en lui faisant boire de l’eau-de- vie et on le réintègre dans sa boîte.

N’est-ce pas tout un monde, cette chasse économique avec des habits rouges et des boutons de vénerie ? En toutes ces charges qui rappellent l’ancienne vénerie, comme Croquefer rappelait les Chansons de gestes, figurent des noms de gentilshommes authentiques, qui font un singulier effet.

Comme ils doivent s’étonner d’être là ! Avez-vous jamais vu, en allant au Bois dans l’après-midi, l’homme qui sert d’écuyer cavalcadour à la baronne de Rothschild ? C’est un vrai duc de la Trémoille. Lui-même, plus instruit que la plupart des membres de l’aristocratie, a classé, sans l’aide d’aucun paléographe, les papiers de sa famille et, sous ce titre, le ’Chartrier de la Trémoille’, il a publié un magnifique volume qu’il n’a pas mis dans la commerce et qu’il a généreusement distribué aux bibliothèques et aux sociétés savantes.

Les quelques lignes que le duc de la Trémoille a placées en tête de ce volume, qui est, avant tout, un livre familial, précisent bien l’intention de l’auteur et frappent par une belle allure de simplicité.

A Louis-Charles-Marie de la Trémoille.

Désirant, mon cher Louis, te voir partager l’intérêt, je dirai l’affection que je porte à mes vieux parchemins et papiers, je vais essayer de te les faire connaître. Mon travail aura, en outre, pour but de t’apprendre sommairement l’histoire de ta famille. J’ai réuni à cet effet, depuis Guy VI de la Trémoille, une série de lettres et de pièces qui se suivent sans interruption de père en fils jusqu’à moi.

Les chartriers que nous avions en divers châteaux ont été détruits ; celui de Thouars seul a été sauvé. Ce ne sont pas cependant les dangers qui lui ont manqué ; il a couru plusieurs fois risque d’être brûlé pendant les guerres de Vendée. La porte de fer qui le fermait est criblée de balles, dont plusieurs ont fait leur trou ; mais heureusement le feu n’a pas pris et la porte a tenu bon.

A peine échappés aux dangers de la guerre, les vieux titres ont été mis au pillage par les bonnes femmes de Thouars, qui venaient chercher les plus belles feuilles de vélin pour couvrir leurs pots de confitures. L’humidité, les rats et, enfin, bon nombre de soustractions faites par les chercheurs d’autographes ont notablement diminué notre dépôt d’archives ; mais ce qui reste est encore assez considérable pour consoler de ce que nous avons perdu.

N’est-il pas vrai que cela vous a un certain ton qui ne sent point le parvenu et le Juif ? Rien n’est intéressant, d’ailleurs, comme l’histoire d’une si illustre race, faite uniquement avec des documents et des lettres autographes. On y suit de siècle en siècle les transformations de la noblesse. Le féodal traite presque d’égal à égal avec le roi, il lui prête de l’argent pour lever des troupes, afin de repousser les Anglais. Un Talmont meurt à Marignan, un la Trémoille tombe à côté de François Ier, à Pavie, après avoir reçu trente-sept blessures.

Les rapports du duc de la Trémoille et d’Henri IV sont encore ceux de l’amitié ; le roi écrit à son fidèle compagnon d’armes pour lui expliquer les motifs de sa conversion. Puis la noblesse militaire devient la noblesse de cour ; il n’est plus question que de cordons bleus et de gouvernements, et, à la veille de la Révolution, Marie-Antoinette écrit à sa cousine pour lui promettre une faveur de ce genre.

Le prince de Talmont, on le sait, prend une part glorieuse à la guerre de Vendée. Par un raffinement de cruauté, on l’amène de Rennes à son château de Thouars pour être guillotiné dans la cour d’honneur. Après l’exécution, les paysans, que la famille a comblés de bienfaits pendant des siècles, dansent en rond autour de la tête attachée à une pique, en chantant :

Monsieur de la Trémoille Mouille ! Monsieur de la Trémoille Mouillera !

Et regardez le contraste ! Cet homme qui a le souci de sa race, qui, pareil à ces chevaliers qui préparaient d’avance le tombeau où ils devaient reposer morts, élève aux siens un monument digne d’eux, est le commensal assidu de ces rogneurs d’écus de Francfort, enrichis par les spéculations que vous connaissez.

En voyant tombé si bas ce descendant de tant de connétables, de ducs et pairs, de grands et fiers seigneurs, je songeais au ’Dux’ que Cladel écrivit sur le conseil de Baudelaire. Ce n’est pas le premier venu que ce romancier au style tourmenté. Les autres ne se préoccupent jamais de chercher d’où vient le personnage qu’ils mettent en scène ; c’est un passant quelconque qui arrive on ne sait d’où. Cladel, au contraire, reconstitue avant tout l’origine de ses héros, il connaît qu’un Celte, un Germain, un Gallo-romain ne se ressemblent nullement, il sait la force de cette tradition qui s’incarnera peut-être dans un homme de vrai tempérament français, qui sauvera la Patrie, parce qu’il ne daignera même pas prendre la peine de discuter toutes les turlutaines déclamatoires mises en circulation par la presse franc-maçonne et juive.

Dux est le plus affreux cocher qui ait jamais promené à travers les rues de Paris, sous la neige et sous la pluie, une santé de fer, une soif inextinguible et une insolence qui n’a point de pareille ; il a l’horreur du bourgeois, il le devine d’instinct, il le couvre de ses épithètes injurieuses, il le déshonore par la familiarité de son tutoiement. Arrogant, solitaire, il va ainsi par la ville, et l’observateur, dans cet automédon, moins poli que ses chevaux, reconnaît un descendant des seigneurs à bec d’aigle de jadis, le type dégénéré du féodal. Si on lui eût donné le choix, qui sait si Dux n’aurait pas aimé mieux vivre libre parmi les cochers que de meubler les salons de Rothschild ?

Pour une partie de la noblesse, la maison de Rothschild joue le rôle que jouait autrefois la maison de France. C’est une bizarre et curieuse destinée que celle de cette famille à laquelle nous consacrerons plus tard une étude spéciale, et qui est si intimement liée à l’histoire de ce siècle. Nous ne voulons en prendre aujourd’hui que le côté qui touche à la vie mondaine. Là encore les Rothschild ont eu à lutter longtemps. Il y a quarante ans, l’aristocratie bondissait d’indignation à la seule pensée de voir les Juifs se mêler à elle.

Nous avons rappelé le fi donc ! éloquent et laconique de la duchesse d’Angoulême ; il fallut mettre toute la diplomatie européenne en mouvement pour obtenir que les Rothschild fussent admis, non au cercle de la Cour — tous les chambellans auraient rendu leurs clefs à une telle proposition — mais fussent autorisés à se présenter aux Tuileries les jours de grandes cohues officielles. Trois fois l’huissier, suffoqué d’une telle audace, les mit à la porte, trois fois ils se représentèrent avec un sourire engageant.

Les auteurs d’un spirituel opuscule, paru en 1826 : ’Biographie des dames de la Cour et du faubourg Saint-germain’, ont raconté tout au long cet épisode de l’histoire intime de la Restauration. Leur portrait de la baronne Esther-Rebecca de Rothschild figurerait, sans désavantage, à côté de certains croquis de Tallemant des Réaux.

L’un des modernes flambeaux de l’antique Sion : femme, fille et sœur d’honnêtes Israélites voués au culte du Veau d’or, elle crut pouvoir comme son mari traiter les rois d’égal a égal. Elle fît mettre ses chevaux à la voiture et ordonna qu’on la conduisit aux Tuileries. Mais là, cruel désappointement ! On refusa de la recevoir (1).

(1) L’an dernier, le duc d’Aumale ayant à dîner la duchesse d’Ayen et la baronne de Hirsch, mit la Juive à sa droite, et la duchesse à sa gauche. Lors des fêtes données a Chantilly, il plaçait, il est vrai, la grande duchesse Wladimir à sa droite et la baronne Gustave de Rothschild à sa gauche, mais en quittant la table, il offrait le bras à la baronne !

Remarquez que la duchesse d’Ayen qui est, dit-on, une femme très charitable et très bonne, n’a aucune raison de fréquenter la femme d’un banquier qui a ruiné tant de malheureux ; elle n’a pas besoin d’emprunter de l’argent aux Juifs, car elle possède une fortune considérable, elle a hérité du marquis de La Ferté-Mun, qui était fort riche et elle est la belle-fille du duc de Noailles, auquel appartient la magnifique terre de Maintenon. On ne peut s’expliquer cette manie de s’abaisser sans nécessité.

Piquée au vif elle revient chez elle ; des pleurs coulent de ses yeux. Jérusalem ! s’écrie-t-elle, Jérusalem ! Quelle offense pour ton peuple !

Des courriers extraordinaires sont expédiés sur-le-champ à toutes les cours d’Allemagne pour les instruire de ce grand événement. Les rois s’agitent, les conseils s’assemblent, les diplomates discutent. Metternich prend la plume, l’ambassadeur d’Autriche court aux Tuileries, la porte à deux battants s’ouvre et notre baronne a franchi la salle des Maréchaux. Alors tout est joie dans Israël ; les montagnes bondissent comme des béliers, les collines comme les petits des agneaux. Les harpes qui dormaient suspendues aux saules du rivage frémissent de nouveau sous les doigts des filles de Sion et le peuple élu célèbre encore une fois le merveilleux passage de la mer Rouge.

A propos de la mer Rouge, savez-vous que cette couleur est celle que notre Crésus circoncis affectionne de préférence et que c’est avec un uniforme rouge, surchargé de deux épaulettes de colonel, qu’il a coutume d’assister à toutes nos réjouissances nationales ? Sa fidèle Rébecca, l’élue de son cœur, l’ange de ses affections l’accompagnait au dernier bal de la Ville. Cette perle d’Israël qui peut avoir vingt huit ans, était enchâssée dans une embrasure de croisée, entre deux diamants chrétiens d’une si belle eau qu’ils absorbaient tout son éclat.

Ces sentiments de répulsion subsistèrent très longtemps. En 1846, en l’honneur de l’arrivée à Baden d’un souverain étranger, on voulut organiser un bal. On nomma, pour régler les détails de la fête, trois commissaires, parmi lesquels M. Maurice de Haber. Les deux autres refusèrent d’avoir pour collègue un Juif, quoique ce collègue fût M. de Haber, le richissime banquier de Cologne, allié à la famille d’un maréchal de France, à la famille de Grouchy. M. de Haber envoya des témoins. Les commissaires refusèrent, de se battre avec lui et ne consentirent à croiser le fer qu’avec un de ses amis.

« Le piquant de l’affaire, disent les Archives israélites (1), auxquelles nous empruntons cette histoire, c’est que M. de Haber, bien que gendre de M. Worms de Romilly, président du Consistoire central, n’appartenait plus au Judaïsme, mais bien à la religion protestante. Mme de Haber, sa fille, s’était convertie quelques mois auparavant au catholicisme, à seule fin d’épouser M. de Grouchy. »

La ténacité juive, la patience à endurer les affronts et à feindre même de ne pas les apercevoir, vinrent à bout de tout (2). Le vieux James entra dans la société comme bouffon ; il amusait ; on lui faisait répéter à chaque instant sa fameuse charade.

— Mon bremier il a des tents, mon second il a des tents, mon troisième il a des tents et mon tout il est un filain défaut.

— Le mot ! Le mot ! Criait-on.

(1) Archives israélites, volume 86.

(2) Ce fut la vicomtesse de Noailles qui dressa elle même la première liste d’invitations des Rothschild. Un mot prononcé dans cette soirée par le baron James est resté légendaire. Il donnait le bras a la vicomtesse qui lui demanda ce que c’était qu’un trou qu’on apercevait dans son jardin et qu’on avait oublié de combler.

— Montàme, répondit le baron, c’est un drou pour y mettre les bedites ficomtesses quand elles ne sont pas sages…

— Chalousie, répondait triomphalement le baron.

C’est encore lui qui disait un jour que l’on parlait devant lui des hommes de paille :

— Fui, l’homme de baille est une ponne geose pour les goquins, ils finissent douchours bar le faire serfir de lit à leurs actionnaires.

On se racontait de lui des traits inouïs de ladrerie. Qui ne connaît l’histoire si souvent citée ? Un jour, un ami vient demander cinq cents francs à Dumas père. Le grand généreux était à sec ; le cas cependant était pressant ; il prend la plume et écrit au baron une lettre étincelante d’esprit pour lui emprunter vingt-cinq louis.

Le milliardaire ne daigne même pas répondre.

Quelque temps après, on causait autographe, rue Laffitte.

— Cela a donc de la valeur ces papiers-là ? demanda le baron.

— Cela dépend.

— J’en ai un que je vais vous chercher.

Il montre la lettre de Dumas et on lui en offre immédiatement dix louis qu’il accepte, naturellement.

Dumas se vengea par un joli mot. Un jour qu’on quêtait à une fête de charité, une des patronnesses tendit l’aumonière au baron.

— J’ai déjà donné, dit le financier.

— Je ne l’ai pas vu, répondit la dame, mais je le crois.

— Et moi, fit Dumas, je l’ai vu, mais je ne le crois pas.

Les coreligionnaires du baron, eux-mêmes, flétrissaient son âpreté au gain. Les Archives israélites nous racontent une des leçons qu’il reçut de Marcus Prague, un des ministres officiants. Un jour de Yom Kippour, James de Rothschild, désigné pour sortir le Sepher de l’arche, pria Marcus Prague de lui garder son livre de prières. Il s’aperçut que celui-ci examinait avec intérêt ce volume splendidement relié.

— Mon Machsor a l’air de vous plaire, dit-il, combien m’en donnez-vous ?

— Comment, monsieur le baron, répondit Prague, qui était un zélateur de la Loi, en un tel lieu et en un tel jour, vous voulez encore faire du commerce…

Les rebuffades, je l’ai dit, ne le décourageaient pas. Arsène Houssaye, qui était présent à la scène, a raconté de quelle jolie façon Musset remit à sa place le baron qui s’était glissé à une lecture faite chez l’Impératrice de l’Âne et le Ruisseau.

Une autre fois, ce fut d’Orsay qui se chargea de la leçon. Un jour, en jouant au whist dans un salon, le financier avait laissé tomber un louis par terre. Aussitôt, il dérange tout le monde et prend un flambeau sur la table pour retrouver ses vingt francs.

— Laissez donc, mon cher, dit d’Orsay, je vais vous éclairer, et il allume à la bougie un billet de vingt francs pour aider le baron à chercher son louis…

De nos jours, les Rothschild seraient encore mis au pas s’ils se frottaient à quelque écrivain qui eût conservé les sentiments de fierté d’autrefois, mais ils n’ont plus à redouter de rencontrer un d’Orsay dans l’aristocratie.

L’aristocratie, du moins celle qui figure dans les comptes rendus des journaux parisiens, est littéralement vautrée aux pieds des Rothschild ; elle regarde comme un honneur d’être reçue par eux et la baronne Alphonse a pu dire ce mot prodigieux dans la bouche d’une Juive : « Je ne puis pourtant pas inviter tout le monde ! » II y a dans cet avilissement quelque chose de véritablement incompréhensible. Quel exemple plus frappant du degré où peuvent tomber des descendants d’illustres races, individuellement bons et généreux, mais faibles de caractère et dominés par cet impérieux besoin de s’amuser dont je parlais tout à l’heure, que ce qui s’est passé au moment de la catastrophe de l’Union générale ?

Je n’ai pas l’intention de traiter à fond cette affaire embrouillée, il faudrait un chapitre entier pour l’élucider. Très probablement les catholiques, candides comme toujours, furent attirés dans un piège pour être dépouillés et déshonorés par les Rothschild avec la complicité du gouvernement. Le nom de Feder, l’alter ego de Bontoux, est un nom absolument juif. L’Annuaire des Archives israélites pour 1884, l’an du monde 5645, indique un Feder parmi les professeurs juifs de la Faculté de Nancy. Le Feder de l’Union générale est maintenant un des principaux banquiers de Berlin.

Avouez qu’avant de s’engager dans cette campagne, les chefs du parti conservateur auraient dû s’informer un peu. Tous ces collets montés, qui hésiteraient à aller prendre une choppe dans un café, auraient dû faire demander à une agence de renseignements de les éclairer sur les mœurs de ce Feder, avant d’exhorter les pauvres prêtres de campagne, les petits rentiers catholiques, les servantes à lui confier leurs épargnes (1). Quant à Bontoux, il n’était à Vienne entouré que de

(1) Les détails sur la maîtresse de Feder, qui se faisait appeler Soubise, ont traîné dans tous les journaux. Elle tire un coup de pistolet sur un financier à Lyon, elle est expulsée comme allemande, elle essaye de se suicider. C’est le vrai drame juif qui alimente quotidiennement les faits divers. Juifs, tous ses employés étaient juifs. Son homme de confiance était un nommé Rappaport, qui gagna dix millions avec lui.

Bontoux, cependant, parait avoir été relativement de bonne foi. Les affaires dont il s’occupait étaient sérieuses. Le projet de Banque orientale, qui souleva particulièrement contre lui Camondo et les Juifs levantins, aurait donné à la France une grande influence en Orient.

On a peine à s’expliquer néanmoins que, pour son propre honneur, il n’ait jamais, sinon pendant, au moins après, parlé de la lutte qu’il voulait soutenir contre les Juifs, et qu’il se soit contenté de murmurer vaguement à la cantonade. On aurait aimé que ce vaincu dit loyalement : « Voilà ce que j’ai voulu faire, voilà les obstacles contre lesquels je me suis brisé, l’organisation de la Banque juive est constituée de telle façon, elle dispose de tels moyens. »

Il y aurait eu là au moins un enseignement social.

Ce qui est certain, c’est que toutes les règles de la justice furent odieusement violées dans cette circonstance. Les directeurs de la Société furent arrêtée sans enquête, sur la plainte d’un seul individu qui prétendait qu’on avait disposé de ses fonds, ce qui fut reconnu plus tard absolument faux (1).

Rien n’était perdu alors puisque des sommes énormes étaient dues à la banque, que deux jours après devait avoir lieu une réunion générale qui aurait certainement sauvé la situation (2).

(1) Est-il nécessaire de rappeler qu’après le désastre de la Banque de la Loire, Savary, l’ancien sous-secrétaire d’Etat à la justice, fut laissé libre, put continuer à monter des entreprises d’électricité et même courir des aventures qui ont eu leur dénouement à la Brasserie des Martyrs ?

(2) J’ai constaté combien les administrateurs furent imprudents, combien surtout ils

manquèrent de courage moral en n’attaquant pas franchement les Juifs contre lesquels ils poussent de véritable hurlements lorsqu’on cause avec eux en tête-à-tête ; il est juste de rendre hommage à l’honnêteté scrupuleuse dont ils ont fait preuve dans ce désastre. Après les effroyables manœuvres employées contre elle, l’Union générale distribue 70 pour 100 à ses actionnaires. Supposez qu’une descente de police ait lieu dans une des banques juives — et je parle des plus solides en apparence, — on distribuerait au gens les toiles d’araignées qui garnissent des coffres-forts dont l’argent a disparu depuis longtemps.

Si les coulissiers, qui devaient cent vingt millions à l’Union, n’avaient pas été Juifs, s’ils avaient payé loyalement au moins la moitié de ce qu’ils devaient, les actionnaires n’auraient pas perdu un sou.

Ce fut Humbert, le garde des sceaux franc-maçon, qui fut l’instrument des Juifs. Rien n’est plus curieux que cette figure d’Humbert de la Chaîne d’Union. Il apparaît comme une manière de Père Goriot ou de Monsieur Cardinal, mais sa Delphine de Nucingen, sa Pauline, c’est son fils ; c’est à lui qu’il sacrifie tout. Dès que la famille est mêlée aux affaires des Juifs, elle entre en plein roman, on commence à parler d’une succession en Espagne, qui atteint un chiffre fabuleux. Petit professeur de droit romain, à Toulouse, le père, à la connaissance de tous, ne possède aucune fortune ; tout à coup ces gens-là remuent l’or comme dans un livre de Balzac. Un titre de quatre cent mille francs de rente est consigné au nom de Mme Humbert jeune, qui ne sera mise en possession de sa fortune personnelle qu’à la mort d’une marraine qui se trouve dans une maison de santé. Outre d’immenses propriétés dans l’Aude, le fils Humbert achète en Seine-et-Marne une propriété royale, les Vives-Eaux. Pour achever de payer cette terre il emprunte 750,000 francs à un notaire de l’Aude et 125,000 francs à Melun. Les 750,000 francs ne sont pas restitués à temps. Un procès, dont la presse rend compte, s’engage et l’on met aux enchères les Viveseaux, leur splendide mobilier, la cave qui contient des vins de grands crûs, Moët, Cliquot, Château-Yquem, Chambertin, Saint-Emilion, les écuries avec douze chevaux de luxe, attelage à la Daumont, ducs, breacks, coupés, landaus, calèches.

Au mois d’août 1884, au moment où M. Eugène Delize, huissier à Melun, va procéder à la vente, une dépêche de l’Aude arrive qui ordonne de surseoir. N’est-ce point là un beau rêve pour cette famille de professeur qui n’a eu longtemps pour vivre que les maigres appointements du père ? Ce qui confond l’imagination dans l’affaire de l’Union, c’est l’attitude des victimes elles-mêmes. On venait d’enlever à la noblesse française ce qui, pour elle, était jadis plus précieux que l’argent, plus précieux que la vie : l’honneur.

Ce cher trésor, amassé pendant tant de générations, était jeté au ruisseau. Les plus beaux noms, les Broglie, les d’Harcourt, les Biencourt, les Lupé étaient couverts de boue, assimilés à ceux des aigrefins véreux qui défrayent la chronique des tribunaux.

Ce qu’on appelle le monde manifesta l’intention de ne plus revoir au moins ces étrangers qui, pour augmenter leur monstrueuse fortune, n’avaient pas hésité à déshonorer la vieille France. Pendant huit jours on tint parole. Les baronnes épouvantées d’être mises ainsi en quarantaine, chassées de ce paradis où elles étalaient leur luxe insolent, se lamentaient et reprochaient à leurs maris d’avoir fait le coup.

Pour tâter le terrain, elles essayèrent de donner une petite fête. C’est une grande qu’il eût fallu donner. On s’étouffait dans les salons à ce bal des victimes, et, au premier rang, parmi les plus obséquieux, figuraient les malheureux déshonorés par les Rothschild, les pères, les frères, les sœurs de ces infortunés, les d’Haussonville, par exemple, doublement atteints dans les d’Harcourt et dans les de Broglie.

Quelle vision, pour l’observateur, que celle de toutes ces familles qui furent glorieuses, défilant en éclatante toilette sous les huées, à peine dissimulées, de quelques Juifs cosmopolites qui raillaient leur chagrin, comptaient combien de pauvres diables s’étaient suicidés à la suite du Krach, demandaient tout haut si l’affaire irait en police correctionnelle ou en cour d’assises, si le régime des maisons centrales était dur en France !

On a accusé certains romanciers contemporains d’être irrespectueux envers le passé, et de rire de choses qui furent augustes, quel tableau, à la fois sinistre et comique, tragique et burlesque, pourrait-on tracer qui ne fût inférieur à cette réalité ?

Notez que cette dégradation est absolument spéciale à la noblesse française. Quelques heures de chemin de fer suffisent à transformer la fille hautaine d’Alphonse de Rothschild, la madame Ephrussi, si altière envers notre aristocratie, en une petite Juive fort humble qui, munie de toutes sortes de recommandations, serait bien heureuse et bien honorée si la cour de Russie daignait la recevoir, non pas sur le même pied assurément, mais à la suite de la femme de quelque vaillant officier qui, pour fortune, n’a que sa solde.

On a raconté le voyage que fit à Saint-Pétersbourg, au commencement de 1884, la belle triomphante de nos salons. A force d’importunités, d’influences mises en avant, l’impératrice de Russie s’était laissée aller, bien à contrecœur, à permettre qu’on lui présentât Mme Ephrussi au Palais d’hiver. Le maître des cérémonies, raconte ’la Correspondance politique de Vienne’, avait demandé comment il devait présenter cette Juive. — Vous me la présenterez en partant, répondit l’Impératrice. En conséquence, la fille d’Alphonse de Rothschild ne fut présentée à la tzarine qu’au moment où celle-ci quittait le salon dans lequel elle venait de s’entretenir avec plusieurs dames, avec la grâce qui lui est habituelle.

Quant à Mme Ephrussi qui, ce jour-là, était couverte d’une véritable pluie de rubis, elle n’eut ni un regard, ni une parole de la souveraine. L’an dernier, le gouvernement autrichien, qui est pourtant, au point de vue financier, entre les mains des israélites, refuse d’agréer le ministre des États-Unis, M. A. M. Keiley, parce qu’il avait épousé une Juive.

Nous avons vu déjà le corps d’officiers se fermer devant le fils de Bleichroeder, le correspondant allemand de la France, racontait au mois de mars 1884, comment la fille du Rothschild de Berlin était reçue dans la société.

A propos d’anti-sémitisme, écrivait-il, voici une histoire médite des plus curieuses et qui court en ce moment les salons de Berlin.

La fille du banquier Bleichroeder avant été introduite, cet hiver, à la Cour, au premier bal qui y eut lieu, personne ne lui fit d’invitation, ce dont elle pleura à chaudes larmes, après être rentrée chez elle ; et, néanmoins, elle parut au bal suivant du Vieux Château, et y subit exactement le même sort, à la troisième fête dansante de la Cour, le Prince héréditaire d’Allemagne eut pitié de la jeune Israélite et ordonna à un officier de s’aller offrir pour la faire danser.

Par ordre de S. A le Prince héritier, dit ce dernier à Mme de Bleichroeder, je viens vous inviter pour la premiers contredanse. La fille du banquier qui a taxé la France à cinq milliards, en 1874, accepta avec plaisir une telle invitation…

Le spectacle auquel nous assistons en France, nous explique comment les races finissent. Rome vit des déchéances analogues. Juvénal nous a montré les patriciens, dont les aïeux avaient conquis le monde, mendiant une place à la table des fils d’esclaves enrichis. Lucien a fait défiler devant nous les variétés de parasites : le Plagipatide ou le Duricapitor qui reçoit des coups, le Dérisor qui a comme attributions de dire des bons mots.

Les Rothschild sont plus hospitaliers que le Virron de Juvénal qui laissait à ses invités le vin de Bénévent,

tandis qu’il buvait, lui, dans la large coupe, Où sur l’ambre un feston de perles se découpe,

du vin d’Albe comme en buvaient seulement Thraséas et Helvidius au jour natal de Cassius ou de Brutus. On boit à Ferrières du Romanée qui est fameux. Le baron James a tenté de le faire venir dans les caves de Paris, mais « ce n’était plus ça. » Tel est du moins le sentiment d’Arthur Meyer qui en a bu, parait-il, ou qui a conversé avec des gens qui en avaient vu boire. Le Romanée est à Alphonse ; le Château Laffitte est à Gustave ; le Mouton était à James qui n’en boit plus pour toutes sortes de raisons qui sont fort bonnes. Notre vin, où l’esprit national se retrempait jadis, appartient aux Juifs comme tout le reste. Ainsi s’accomplit la promesse laite à Israël par Jéhovah : « Tu boiras le vin des vignes que tu n’auras pas plantées. »

Entonnons en chœur, faute de pouvoir entonner autre chose, les paroles du schéma : « l’Eternel est un… et les goym ne sont point malins, »

Les goym héraldiques qui se pressent chez les Rothschild n’y sont point seulement attirés par le parfum du Romanée. Beaucoup, parmi ceux qui recherchent celle hospitalité humiliante, ont chez eux un petit vin qui n’est point mauvais, un vieil hôtel souvent où il y a des portraits de famille qui parlent des vertus d’autrefois, des livres où revit la jeunesse de nos anciens écrivains, une femme intelligente, des enfants auxquels ils pourraient raconter les batailles où furent leurs pères.

Pourquoi quitter tout cela ? Mon Dieu, c’est toujours l’atavisme qui, malheureusement, on le sait, transmet plutôt des défauts que des qualités.

Aller chez Rothschild pour eux, c’est aller à la Cour. Le roi des Juifs, le Juif des rois n’est pas tout à fait Louis XIV, mais ils ont l’illusion d’être dans un palais. La vie de Cour a été essentiellement parasitaire et cependant elle a ruiné ceux qui ont vécu dans cette atmosphère. Dans le commerce avec le Juif, le chrétien, qui a l’air d’être l’obligé, ne gagne rien. On payait aux parasites la robe de festin, la Trechedipna, nécessaire pour se présenter décemment à table ; les barons juifs acquittent sans doute de temps en temps quelques factures de couturières.

Bleichroeder agit ainsi en Prusse, mais le comte Vasili, dans ses Souvenirs sur la société de Berlin, constate par quelles déshonorantes familiarités il fait payer le léger service qu’il rend.

« Il sait obliger son semblable, dit-il, mais il éprouve un plaisir diabolique à faire sentir à un grand seigneur orgueilleux ou à une noble dame hautaine le poids de ses bienfaits. Il trouve une joie toute particulière à les humilier à l’aide d’une odieuse et grossière familiarité. Il tape sur l’épaule du jeune homme qui vient lui avouer une dette de jeu, baise les mains de la femme qui se trouve forcée de lui confier ses embarras et lui demande son aide pour payer sa couturière. »

Cet archi-millionnaire, presque aveugle, assombri par la pensée que la mort va le venir prendre sur son lit de millions, est un type qui se reproduit à des milliers d’exemplaires dans le monde juif.

Au milieu de tous ces hommes qui se prosternent devant eux, mais qui leur sont supérieurs encore par l’élégance native, les Rothschild sont mal à l’aise quand même. Vous les connaissez. Aucun d’eux ne paye de mine. Le baron Alphonse a 54 ans, il en porte 70, ou plutôt il a peine à les porter ; il est tout petit, avec des favoris blanchâtres, des cheveux rares d’une nuance indéfinissable ; il personnifie la décrépitude prématurée de sa race. Ce qui frappe dans cette physionomie, c’est l’absence de regard, le clignotement perpétuel des yeux. Un diplomate étranger me faisait un jour remarquer cette particularité : « Il semble, me disait-il, que le reflet métallique de l’or que cet homme a contemplé toute sa vie ait éteint, usé ce regard, comme il arrive aux ouvriers qui brodent des étoffes d’or ou d’argent. »

Très rogue dans le monde, Alphonse a des instincts populaires ; il aime à aller parcourir Paris en dissimulant sa royauté et en se faisant passer pour photographe près des petites lingères ou des fleuristes, avec lesquelles il cause volontiers.

Edmond est le classique marchand de lorgnettes, il a une barbe roussâtre et braque un lorgnon sur ses yeux avec un tic nerveux qui voudrait être impertinent : il a toujours l’air fureteur de quelqu’un qui cherche quelque chose qu’il ne trouve pas.

Gustave, avec sa barbe châtaine déjà poivre et sel, sa haute taille, aurait l’air relativement distingué, s’il savait marcher, entrer et sortir ; il affecte d’être encore plus sec que les autres membres de sa famille ; sa femme est d’une insupportable arrogance.

Tout ce monde est plus ou moins maussade et quinteux. Les uns ont la moelle épinière entamée ou un épanchement de la synovie, comme Edmond ; les autres deviennent aveugles de bonne heure, comme Nathaniel qu’on promenait dans une petite voiture à travers ces appartements magnifiques, dont le luxe n’existait plus pour lui.

On les trouve mal élevés, ils sont surtout moroses, ressentant, comme la plupart des autres Juifs, au sein d’une scandaleuse opulence, ce qu’on a appelle : « la grande misère de tout. » Ils n’ont aucun stimulant, aucun mobile d’action, ils ont voulu conquérir la France, ils l’ont conquise et ils sentent qu’elle meurt sous leur souffle délétère, qu’ils n’ont à eux qu’un cadavre.

Alphonse a de l’esprit ou plutôt une sorte d’humour anglaise tournée à l’aigreur et à l’ironie qui, maintenue, par le besoin de ménager la haute société qu’il méprise, s’épanche parfois en saillies fantasques, en allusions désobligeantes et taquines. A ces brusques incartades, les convives rient jaune, les valets s’esclaffent en dessous et le baron ajoute en gouaillant : « Voulez-vous du Romanée (1) ? »

(1) Un souvenir d’Arsène Houssaye sur la général Fleury atteste combien ces parvenus ont peu de notion de la véritable politesse, de cette politesse qui vient naturellement d’un cœur élevé. Un jour qu’Arsène Houssaye avait à dîner le général Fleury, il donne la place d’honneur à l’ancien grand écuyer. — « Oh ! Oh ! S’écrie Fleury, foila à quoi je ne suis plus habitué. Il fut un temps où le vieux Rothschild me donnait la place d’honneur, peut-être parce que mes vins n’étaient pas plus mauvais que les siens. Après la guerre, je fus encore invité dans cette maison, mais on me mit au second rang, puis au troisième, puis au bout du la table. »

Un gentilhomme, — je ne parle pas de ceux d’aujourd’hui, — aurait exagéré, au contraire, les égards envers un vaincu. Qui ne se rappelle Louis XIV mettant le feu à l’Europe pour assurer le droit de préséance à nos ambassadeurs sur les représentants de toutes les autres puissances et cédant constamment le pas, à Versailles, à Jacques II, pauvre et détrôné ?

On a beaucoup parlé des splendeurs de Ferrières et, au risque de désillusionner un peu les badauds, il est nécessaire de montrer à nos lecteurs ce qu’est en réalité la demeure du roi des Juifs. Versailles, bâti dans un pays sans eau, a évidemment inspiré aux Rothschild le désir d’imiter Louis XIV ; ils ont été guidés encore par d’autres considérations : la facilité, en cas d’alarme, de gagner l’Allemagne par la ligne de l’Est (1), le souvenir d’une colonie juive qui, nous l’avons vu, fut très florissante au Moyen Age dans cette région, à Chelles, à Meaux, à Lagny, à Gagny.

Avec leur mauvais goût ordinaire et leur peu de sympathie pour nos artistes français, les Rothschild ont chargé un architecte anglais, Paxton, d’édifier cette royale habitation. Ce qui devait se produire arriva.

(1) Les hôtels des Rothschild, à Paris, sont machinés comme des théâtres, barricadés à l’intérieur comme des citadelles, organisés pour la défense comme des ghettos du Moyen Age. Si je ne craignais de nuire à des entrepreneurs, je pourrais donner làdessus de bien curieux renseignements. Le World de Londres, au mois de décembre 1885, a publié quelques détails sur les travaux exécutés dans l’hôtel de la rue Saint- Florentin.

« Le baron Alphonse de Rothschild vient de terminer la transformation de sa maison de la rue Saint-florentin en une sorte de forteresse blindée. Les montres ou vitrines à bibelots disparaissent d’une simple pression de bouton dans des coffres-forts scellés dans la muraille.

« Chaque tableau a son étui (numéroté) en maroquin, de sorte que, s’il le fallait, toute la galerie pourrait être emballée en une heure. La note seule des étuis se monte a 50.000 fr. »

Auront-ils l’heure nécessaire pour emballer ?

Notre grand architecte national, Philibert Delorme, dans son Traité d’architecture, dit d’excellentes choses sur l’impossibilité pour des étrangers de bien comprendre les conditions qui conviennent à notre pays, d’harmoniser leurs constructions avec le climat, le ciel, les habitudes françaises.

Ferrières donne une fois de plus raison à l’abbé de Saint-Serge.

Paxton a élevé là un de ces châteaux bizarres, comme on en voit quelques-uns en Angleterre et qui, avec ses quatre façades de style dissemblable, semble tout dépaysé au milieu de nos pays du Nord. On pense involontairement à ce gigantesque caravansérail de Schaffahaüsen qui, avec ses hautes colonnes et ses promenoirs à l’italienne, détonne si singulièrement avec le paysage devant la chute du Rhin.

L’intérieur est plus intéressant. Après avoir traversé un large vestibule que décore un plafond de Tiepolo, on pénètre dans une petite salle à manger qui contient quelques jolies peintures de Philippe Rousseau.

La grande salle à manger à poutrelles, avec ses quarante fauteuils en velours rouge, ne manque pas d’une certaine allure.

A partir du salon Louis XVI, les surprises commencent.

On voit successivement défiler sous ses yeux toutes les merveilles du génie des siècles qu’ont pu rassembler sur un seul point l’or, les relations universelles, la franc-maçonnerie des brocanteurs aux aguets dans tonte l’Europe, et réservant la fleur de leurs trouvailles pour les souverains d’Israël. Les chefs-d’œuvre de l’art du XVIII e siècle, les tables de Gouthière, les meubles incrustés de Riesener et de Boule, les cuivres de Caffieri ornent cette pièce charmante dans sa tonalité printanière et claire que surmonte un plafond d’Henry Lévy. Au milieu apparaît, comme un trophée, l’incomparable clavecin de Marie-Antoinette, qu’on a le cœur serré de retrouver dans cette maison de Juifs.

Un petit réduit sombre attire l’attention. C’est l’oratoire : une pièce fort simple qui a pour tout ornement les rouleaux de la Thora et le chandelier à sept branches ; dans l’ombre, on aperçoit un piano et quelques chaises de paille.

Le salon de famille s’appelle aussi le salon des cuirs de Cordoue ; il doit son nom à de superbes tentures de cuir gaufré et repoussé qui représentent le Triomphe de Mardochée. Ces cuirs, parfaitement conservés, viennent des Flandres, ils avaient été apportés sans doute par quelque grand seigneur espagnol, peut-être même avaient-ils été fabriqués sur place, car des fabriques paraissent avoir existé quelque temps dans les Flandres, ils ont été acquis par les Rothschild pour une somme insignifiante. Ce sont de très curieux spécimens de ces cuirs dorés, de ces cardovanes, de ces guadamaciles dont Cervantès parle à plusieurs reprises dans ses œuvres (1).

On trouve là aussi, comme tapis de table, une tapisserie de la Savonnerie toute lamée d’argent et qui est du travail le plus intéressant et le plus précieux. L’examen de quelques volumes, qu’on entrevoit dans un meuble d’ébène surmonté d’un dépliant cloisonné, déconcerte légèrement. « Quels sont les livres de main, les amis

(1) Entre autres, dans l’Entremes del Viejo Zeloso : « Monseigneur, dit Hortigosa, j’ai pris la hardiesse de venir supplier Votre Grâce de me faire une grande merci, charité, aumône et bonne œuvre en m’achetant ce guadameci, le travail est bon, le gnadameci neuf. Voyez comme il a bel aspect, les peintures des tableaux paraissent vivantes. » Nous avons vu (livre II), le Juif Lopez faire un commerce actif de ces guadameciles. littéraires familiers de ces gens-là ? » se demande-t-on et on regarde. On voit : Soulié, Paul de Kock, Pigault-Lebrun, Touchard Lafosse (Chroniques de l’Œil-de-Bœuf), Eugène Sue (Le Juif errant), Jacob (Histoire de France).

Tout cela dans les éditions les plus affreuses, dans des éditions dont un lettré ne voudrait pas pour vérifier une citation. Cela ne vous produit-il pas un peu l’effet du linge sale sous une robe de soie ? Quel aperçu cela vous ouvre sur le monde qui va là et qui expose quelque jeune fille à prendre un volume au hasard et à tomber sur Pigault-Lebrun !

Pour nous remettre voulez-vous avancer sur le perron ?

A droite et à gauche vous trouverez deux vases de Clodion ; la paire a coûté cinquante mille francs. En été, la vue est belle, on est en face de la pièce d’eau et, au delà, on aperçoit le parc et des enclos pleins de moutons et de daims qui prêtent de l’animation au décor. Rentrons dans les appartements. Nous allons rencontrer, pour la première fois, l’histoire en visiteuse dans ce château qui n’a point d’histoire.

En 1815, les Rothschild sont venus pauvres avec l’invasion ; l’invasion en 1870 les retrouve milliardaires et peut leur faire ses compliments.

Nous voici dans le salon des tapisseries qui ne contient d’autres tableaux que quelques panneaux de Desportes. Aux murs sont suspendues des tapisseries Watteau, des tapisseries tissées de soie, d’une jeunesse et d’une fraîcheur sans égales. C’est là devant ces Amours souriants, ces bergères lutinées par des Céladons, devant toutes ces évocations d’un monde frivole, toutes ces images de plaisir et de galanterie qu’eut lieu l’entrevue de Bismarck et de Jules Favre. L’accueil du Chancelier de fer au rhéteur de paille fut terrible et les habitants du château, qui ont eu les échos de cette scène, en ont conservé un souvenir qui n’est pas près de s’effacer.

Après avoir refusé la veille de recevoir l’homme de la prétendue Défense nationale, Bismarck k fit attendre deux heures dans le vestibule, sous le Tiepolo. Cette fois encore notre ennemi se montra tel que la Postérité le verra, profilant des défaillances de conscience de son adversaire, mais ne manquant pas pour lui-même aux devoirs stricts de la conscience, ne commettant, somme toute, aucun acte qui pût empêcher le salut de son âme.

Les hommes du 4 Septembre s’étaient rendus coupables d’un crime de lèse Patrie en faisant une révolution devant l’étranger, en chassant la représentation nationale. Cet acte, ils pouvaient encore, sinon le réparer, du moins l’atténuer en consultant le pays, en lui demandant loyalement s’il voulait la paix ou la guerre.

Bismarck leur en facilita les moyens et, certainement, montra à Jules Favre où était la voie droite, honnête, patriotique. Le malheureux vieillard refusa pour pouvoir conserver le pouvoir quelques jours encore.

Après avoir congédié d’un geste dédaigneux ce déclamateur qui, recourant, dans une entrevue comme celle-là, à une mimique de cour d’assises, faisait semblant de pleurer, le prince, diton, resta quelques instants pensif.

Ce grand mâle, à coup sûr, n’était point de ces sensibilisés qui, pareils à ceux qui s’attendrissent sur la bonté des Rothschild, larmoient, comme certaines femmes s’oublient, par une sorte de relâchement des tissus. Le cœur qui battait dans cette rude poitrine n’en ressentait pas moins peut-être quelque virile pitié en songeant à tant d’hommes, enfantés dans la douleur par les mères, qui allaient expirer sur les champs de bataille, afin que quelques millions de plus entrassent dans ce logis de Juifs.

La chambre de Bismarck suivait immédiatement le salon des tapisseries où eut lieu l’entrevue, c’est la chambre d’honneur. C’était jadis la chambre du baron James, et de son temps, elle était tendue en vert à cause de la faiblesse de la vue du baron ; aujourd’hui, elle est en bleu. On y voit un portrait de femme exquis de Vinci et un pimpant tableau de Camille Roqueplan représentant un épisode des Confessions de Jean-Jacques Rousseau.

La chambre vénitienne n’a rien d’extraordinaire. « Au moment des chasses, on met une princesse là, une autre ailleurs, » dit-on philosophiquement au visiteur. La décoration du fumoir est d’Eugène Lamy, qui a retracé là, avec une certaine verve, quelques épisodes du carnaval de Venise.

Le hall seul vaut une visite à Ferrières. Le soir, avec les onze cents becs de gaz de son plafond lumineux éclairant les brillantes toilettes, les diamants, les fleurs, ce hall est véritablement féerique. C’est la pièce triomphale du lieu : tout y parle de triomphes. Le long de l’immense galerie circulaire qui règne tout autour, sont disposées de superbes tapisseries qui représentent des triomphes : Triomphe d’Alexandre, Triomphe de Neptune, Triomphe de la Paix… et même Triomphe du Christianisme à Tolbiac.

On y voit… Que ne voit-on pas dans ce prodigieux bazard ? Voici d’abord, à gauche de la cheminée, dont nous parlerons tout à l’heure, le portrait du baron James par Flandrin et de la baronne James, par Ingres. Sur les murs un Portrait d’homme de Rembrandt, la Comtesse délla Rocca et don Luis de Haro de Vélasquez, une Diane chasseresse de Rubens, David et Goliath du Guide, la princesse Henriette d’Angleterre de Reynolds, Diogène cherchant un homme de Van Mol, le Message de Bordone.

Partout des cabinets italiens, des vitrines encombrées de petits chefs-d’œuvre, des ivoires, des faïences de de la Robbia, le Joueur de musette de Bernard de Palissy, des émaux de Petitot, des boîtes de Blarenberghe, des Saxes, le miroir de Mme de Pompadour, des coffrets aux armes de France qu’on est tout étonné de rencontrer là. La cheminée monumentale est décorée de médaillons italiens et surmontée d’un buste de Minerve. Sur une plaque de marbre brun on lit en lettres d’or, où chaque mot est bizarrement espacé par un point, cette inscription qui chante le bonheur de la possession, la joie d’avoir un somptueux foyer, quand tant de malheureux français sans gîte errent, le ventre creux, par les nuits d’hiver.

Doulce. est. la. vie. à. la. bien, suyvre. Emmy. soyet. printens. soyet. hyvers. Sous, blanche, neige, ou. rameaux, verts. Quand, vrays. amys. nous. la. font, vivre. Ains. leur, place, à. tous. est. icy. Comme, aux. vieulx. aux. jeunes, aussy. (1570).

L’album de maroquin, qu’on laisse traîner avec ostentation sur la table, éveille bien des pensées.

A la première page on lit : « Souvenir de la charmante journée du 16 décembre 1862 : Napoléon. »

Un peu plus bas : « Souvenir d’amitié pour la charmante hospitalité du baron et de la baronne James de Rothschild, 20 novembre 1866 : Mathilde. »

Charmes, charmés, charmeurs, tout est charmant et brusquement à la page suivante, apparaît un nom tracé en gros caractères : Wilhem, : 1 septembre 1840 Guillaume, avant de quitter Ferrières, a tenu à mettre sa signature, non pas à la suite de celle de Napoléon III, mais en tête de la page suivante. Bismarck et de Moltke ont signé après lui et le plus modeste officier, le dernier sous-lieutenant qui a passé là a voulu, à son tour, que son paraphe ironique se dessinât sur le livre inauguré par l’Empereur des Français.

A côté de ces noms de vainqueurs voici les noms des plus illustres représentants de la noblesse de France et le contraste est douloureux. Les Allemands, qui figurent dans ce registre, sont entrés là par la force ; ils ont occupé la maison en vertu du droit de la guerre et exigé qu’on les servit, non en invités respectueux, mais en victorieux, ils ont trinqué, non aux grâces de la baronne, mais à leur vaillant Empereur, leur seul maître après Dieu. Nos nobles, au contraire, sont venus là en sportulaires, courbant la tête et tout heureux d’être accueillis.

Que de noms qu’on voudrait pouvoir effacer ! Que de chutes que les passions expliquent seules ! Quelle tristesse de rencontrer là Berryer ! Le jeu ! « Prions Dieu, dit saint Paul, de ne nous envoyer que des tentations qui soient ordinaires. » L’impression que laisse cette demeure est une impression de fatigue plus que d’admiration. C’est un fouillis, un capharnaüm, un prodigieux, un incroyable magasin de bric à brac. Tous ces objets, rapportés de tous les coins de la terre, jurent entre eux ; ces dépouilles opimes de l’univers ne s’harmonisent pas, ces manifestations de tant de civilisations différentes grincent de ce rapprochement (1).

(1) C’est évidemment en pensant à la collection des Rothschild que Goncourt a écrit : « Ils y a des collections d’art qui ne montrent ni une passion, ni on goût, ni une intelligence, rien que la victoire brutale de la richesse. »

L’amour du bibelot ou plutôt le sentiment juif de l’acquisivité, de la possessivité est poussé d’ailleurs jusqu’à la puérilité. Un petit pot de grès de Flandres, qui vaut six francs, sert de vis-à- vis à une assiette d’Oiron ou à une figurine en pâte tendre. Les bons Sémites de l’hôtel des ventes n’ont pu résister à la tentation d’abuser ceux même qu’ils nomment avec tant de vénération : « Les barons. »

Plus d’un objet est moderne ; beaucoup de pièces d’orfèvrerie, notamment, me paraissent avoir reçu tardivement ce que M. Paul Eudel, dans son livre sur le Truquage, appelle « le baptême des poinçons français. »

Le parc, quelque vaste qu’il soit, n’a pas le noble aspect des avenues Louis quatorzièmes. A la place des Rothschild vous auriez commandé à nos sculpteurs qui luttent si péniblement au milieu de circonstances peu favorables pour leur art, tout un monde de statues, des marbres, des bronzes. Le duc d’Aumale a agi ainsi pour Chantilly, il a demandé un La Bruyère à Thomas, un Therme à Lanson, un groupe de Pluton et de Proserpine à Chapu. Il y a à peine, dans tout Ferrières, une demi-douzaine de statues qui ont à peu près la valeur de celles qui décorent l’entrée des établissements de bains (1).

(1) Le baron Alphonse de Rothschild, si indifférent aux efforts de nos artistes, si fermé aux nobles et généreuses traditions de nos patriciens d’autrefois, n’en eut pas moins l’effronterie, an mois d’avril 1885, de se présenter a l’Académie des Beaux- Arts. Cette fois, au milieu de tant de servilité et de tant de vilenies, il y eut un réveil de pudeur, et quelques hommes indépendants réussirent à faire comprendre à l’Académie que l’amour de l’art et l’achat de bibelots à bon compte n’ont absolument rien de commun. Malgré la campagne patriotique d’Ephrussi et d’Albert Wolff qui consacra trois colonnes à prôner cette candidature, le baron fut honteusement éconduit. Un autre se serait retiré, mais le sentiment de la dignité est absolument inconnu au Sémite qui supporte tout pour arriver à son but. Le baron acheta les uns, flatta bassement les autres, accepta toutes les humiliations qu’on voulut et finit par être nommé au mois de décembre suivant.

A travers les allées, on distingue deux ou trois vieilles femmes courbées sur le sol qui ramassent l’herbe des sentiers. Quand le voyageur est de distinction, on en mande de supplémentaires du village. « C’est la bonne baronne qui a eu l’idée de ce travail pour venir en aide aux habitants de la contrée ! » Vous versez une larme, comme Jules Favre, et cette terre aride et desséchée paraît reconnaissante de cette marque de sympathie.

Le plus joli ce sont les serres et les volières. Les serres sont un enchantement, pleines de plantes épanouies en toute saison, d’ananas en grains, en fleurs, en fruits. Dans les volières immenses sont rassemblés des centaines d’oiseaux rares dont la couleur, variée à l’infini, semble refléter le ciel particulier de chaque pays.

Perdrix de Chine, faisans dorés au ventre rouge, faisans de Soemmering, faisans de lady Laffitte, hoki, tragopan qui porte un capuchon d’écarlate, lophophore resplendissant au collier de barbe blanche, touca au vilain bec noir qui dévore les faisans comme le Juif dévore les chrétiens, flamant d’Egypte penché sur son bassin rempli de poissons, pies bleues de Chine, colombes poignardées des Philippines avec la tache de sang sur la poitrine, — tout cela s’agite dans un frémissement d’ailes, dans une pittoresque confusion de plumages multicolores, dans un concert de cris, tantôt stridents, tantôt plaintifs, et semble comme une vision d’un coin du paradis terrestre.

C’est la gaîté de Ferrières que ces oiseaux, car, au fond, ce château sans passé est lugubre. Cela ne rappelle point les grandes existences seigneuriales d’autrefois : Sully s’en allant gravement à la promenade procédé de ses hallebardiers, suivi de ses pages, entouré à droite et à gauche de gentilshommes l’épée nue ; Chambord où Maurice de Saxe était gardé par ses régiments fidèles ; la demeure de Wellington tapissée de la base au faite des drapeaux pris à Waterloo.

La victoire, l’héroïsme, le génie n’ont pas mis là leur sceau rayonnant.

« Demandez le cours de la Bourse et de la rente ! » crient les visiteurs en sortant. Pour toute garde, les Rothschild n’ont là qu’une brigade de gendarmerie, que les républicains complaisants leur ont donnée par honneur, et qui a l’air de veiller sur des inculpés en surveillance. Chaque semaine le château envoie aux gendarmes deux lapins et un faisan mort.

— Voilà une belle arrestation à faire, disais-je au brigadier.

— Sans doute, mais il faudrait un mandat d’amener.

Me l’apporterez-vous ?

— Qui sait…

La grande joie des Rothschild est de lire les journaux après quelque fête, quelque décès, quelque mariage. Ils se mirent dans ces descriptions, ils se passent les feuilles de main en main. Ils font imprimer les articles à part pour leur consommation personnelle et, en ceci, ils ont raison : ils préparent pour l’histoire des mœurs des documents dont les grands écrivains de l’avenir tiendront plus de compte que de beaucoup de discours prononcés dans les Chambres. Le recueil intitulé : le Baron James de Rothschild, qui a été tiré chez Claye mais n’a pas été mis en librairie, est d’un réel intérêt.

Tous les journaux, sauf l’Univers, l’Union, la Gazette de France et probablement deux ou trois autres que j’oublie (1), fout là l’office des pleureuses salariées aux enterrements d’autrefois ; ils s’arrachent les cheveux, ils se déchirent la figure avec leurs ongles, ils se roulent par terre de désespoir.

Ce mort aurait inventé le fer comme Tubalcaïn, ou la charrue comme Triptolème, il aurait découvert la panacée de tous les maux que ces feuilles publiques n’en parleraient pas sur un mode plus admiratif. Les formules employées pour louer ce Juif allemand, qui s’est enrichi à nos dépens, reculent les frontières de l’hyperbole.

Il y a là des lettres véritablement stupéfiantes, « Vous me pardonnerez de venir ainsi vous troubler au milieu de vos peines… Mon excuse est dans le désir que j’éprouve… » Voilà de quelle encre écrit à un manieur d’argent le prince de Joinville, un homme qui a dans les veines quelques gouttes du sang de Louis XIV ! Les lettres du comte de Paris et du duc d’Aumale, un peu moins plates peut-être, sont du même ton.

Depuis 1868 la servilité n’a fait que croître. Les descriptions de mariages sont inouïes. Rien ne manque à ces épithalames ; on assiste à la toilette de la mariée, on monte dans le magnifique attelage « choisi et appareillé par Claude Lachaume, le piqueur du baron Alphonse ; » on écoute

(1) Voici, d’ailleurs, la liste des journaux dont les extraits sont reproduits : Journal de Paris, la France, le Constitutionnel, la Liberté, le Petit Journal, la Patrie, le Journal des Débats, l’Opinion nationale, le Temps, le Figaro, l’Epoque, l’Evénement, le Moniteur du Soir, la Correspondance générale des départements, le Sport, le Mémorial Diplomatique, la Semaine financière. Félix Lévy, « ténor admirable, » chanter l’Imlach, du non moins admirable Emile Jonas ; puis les chœurs attaquent l’Alleluia d’Erlanger, qui n’est certes pas l’Alléluia des actionnaires du banquier de ce nom ; enfin, on passe à la sacristie. « Il est cinq heures et demie, écrit Meyer, le Dangeau de ces solennités, cinq heures et demie aux horloges pneumatiques et « toujours » à l’horloge du sentiment… »

Naturellement aucun nom n’est omis. Voici le prince Murât, le duc de Broglie, Buffet, le comte de Turenne, le vicomte d’Harcourt, le duc et la duchesse de la Rochefoucauld- Bisaccia, le duc de La Trémoille, le duc de Montmorency, le comte d’Andigné, la duchesse de Fitz-James, le prince de Ligne, le prince de Léon, le comte de Mailly-Nesles, la comtesse de Clermont-Tonnerre, la duchesse de Maillé, tout l’armorial de France, en un mot, accouru pour adorer le Veau d’or et pour proclamer à la face de l’Europe que la richesse est la seule royauté qui existe encore.

Quand il y a fête, il va sans dire que toute la police est sur pied et qu’elle se permet, sans aucun droit, de défendre aux passants la circulation sur la voie publique.

Si une rue de Paris était interdite pour une procession, vous verriez immédiatement nos puritains de la gauche monter à la tribune ; humbles et rampants, selon leur habitude, devant les potentats juifs, ils se gardent bien d’intervenir. Les journaux avancés agissent de même ; il n’y a que Rochefort, qui, décidément, ne respecte même pas les têtes les plus hautes, qui se soit permis de blâmer cette prétention de gêner les autres quand on s’amuse et qui se soit égayé de l’idée, d’ailleurs singulière, « de barrer une rue le jour d’un mariage. »

II est rare qu’on ne rencontre pas, à l’issue de ces 121 cérémonies, le Monsieur attendri qui a déjà les yeux humides.

— Vous savez l’origine de la fortune des Rothschild, n’est-ce pas ?

— Oui, j’ai entendu vaguement parler.

— Au moment de l’arrivée des Français, l’électeur de Hesse confia cinq millions à Anselme Meyer de Rothschild.

— Pas possible ?

— Oui, monsieur, cinq millions.

— Et alors ?

— Alors, monsieur, Anselme Meyer les a rendus. C’est comme je vous le dis, il les a rendus !

Votre interlocuteur n’y tient plus ; il fond en larmes au souvenir de ce beau trait. C’est un produit de l’époque décadente où nous sommes ; c’est un sensibilisé, un admiromane, pour employer une expression de Mercier. Il laisserait égorger tous les Français sans protester, mais l’histoire de cette fortune l’émeut.

Il y a beaucoup de journalistes qui ont ainsi, dès qu’il est question des gros Juifs, des admirations de portière parlant du locataire du premier qui a des chemises de soie ; ils vénèrent sous eux.

Quand il s’agit des Rothschild, Ignotus, si indépendant d’ordinaire, est de cette école. Demander vingt-cinq mille francs à des millionnaires pour leur faire la forte réclame, n’est ni beau, ni bien, et néanmoins rentre dans l’ordre des choses explicables. Mais, quand on n’a même pas bu de Romanée, se pâmer devant des gens uniquement parce qu’ils ont trouvé moyen de prendre trois milliards dans nos poches, est un phénomène qui a toujours dépassé les bornes de mon intelligence. Le sensibilisé ne manque pas généralement de s’extasier sur l’inépuisable charité des Rothschild. Oh ! La bonne baronne ! La mère des pauvres ! Comme dit Wolff.

Or, la charité des Rothschild est absolument un mythe. Un journal dont nous avons déjà parlé, l’Anti-Sémitique, a calcule qu’en proportion de leur fortune les Rothschild n’étaient guère plus généreux que l’homme qui donne deux sous à un pauvre chaque matin. Voilà ce qui, amplifié par la presse juive, est devenu cette philanthropie sans frein qui émeut le sensibilisé.

La vérité, encore une fois, c’est que les Rothschild sont profondément ladres. On ne peut dire d’eux ce qu’on a dit des Médicis : « Ils dépensent en rois ce qu’ils ont gagné en marchands. » Sans doute ils ont fondé des hôpitaux pour leurs coreligionnaires ; ils établissent tous ceux qui ont quelque chance de réussir ; ils aident ceux qui sont dans le besoin ; mais ceci rentre dans leurs fonctions de nazi, de princes des Juifs ; ils ont à leur disposition, en échange, la police la plus admirable qui soit dans l’univers ; ils remplissent les obligations d’une charge dont ils recueillent les bénéfices (1).

Ce qui est vrai des Rothschild l’est de tous les banquiers juifs, qui n’ont jamais déboursé un centime que pour le galerie. Le plus étonnant, c’est que les Juifs ont trouvé moyen de se créer une réputation de bienfaisance en nous amenant à secourir nous-mêmes les misères des leurs. Il y a là un trait de race véritablement exquis et qui désarme.

(1) Les Rothschild font cependant des cadeaux assez importants et presque toujours d’un caractère utile au moment des grands mariages ; au comte de X…, ils ont donné une pendule et une belle garniture de cheminée ; au marquis de Z…, un meuble de salon.

Les catastrophes qui se sont produites dans le monde depuis quelques années ont presque toutes frappé sur les Juifs. Sezggedin était entièrement occupé par les Israélites ; l’incendie du théâtre de Vienne a fait d’innombrables victimes parmi eux. Chio est plein de Juifs. Le comité affilié de l’Alliance israélite universelle, composé de MM. Issachar-Jeuda, président, Isaac Ben-Ghiat, Gabriel Palombo, est de ceux qui se signalent par leur zèle.

La pensée de venir en aide aux victimes était louable, mais celle de faire sortir l’argent nécessaire à cette bonne œuvre de la bourse des chrétiens était fine (l).

C’est Arthur Meyer qu’on charge d’organiser ces mystifications. Il guette les sinistres comme les marins de l’Ile de Batz guettaient autrefois les naufrages, et, dès qu’un malheur apparaît, il le confisque à son profit.

Les fêtes de charité sont une des manifestations de la vie mondaine que, plus tard, les historiens de mœurs étudieront avec le plus d’utilité. Elles ont joué un rôle important et se sont multipliées depuis quelques années, car elles ont pour les Juifs un double avantage. Elles attestent

(1) Aucune souscription ne fut ouverte, aucun bal ne fut organisé pour secourir les 31.000 chrétiens massacrés dans l’Annam. Un vaillant journal, la Croix, écrivait à ce sujet, à la date du 3 novembre 1885 : « Si quelques Juifs, après avoir pressuré longtemps par une usure monstrueuse le peuple qu’ils seraient venus exploiter, avaient été pillés et expulsés, quels cris de toute cette presse au nom de l’humanité et de la civilisation ; mais ce sont simplement des martyrs du Christ !

« Ce sont des martyrs qui sont tombé ?, non pas mille à la fois, mais au moins trente mille, avec leurs prêtres et leurs religieuse. Ce sont cent soixante églises, élevées par la charité, qui ont été brûlées ; nous concevons que le bal recule sur ce terrain ; le diable se refuse à organiser le cotillon. » dans toutes les contrées de l’univers la puissance d’Israël, qui met Paris sens dessus dessous dès qu’un Sémite a besoin d’assistance ; elles permettent aux Juifs moins lancés que les Rothschild de se mêler aux gens du monde.

L’aristocratie, en effet, accourt là la bouche enfarinée, comme partout où elle entend un petit raclement de violon.

La fête de Chio est restée la plus célèbre. En face des ruines noires des Tuileries on avait organisé une kermesse, une Foire aux plaisirs, comme on disait, qui dura huit jours. Ce fut là que Camondo donna une leçon méritée au faubourg. On suspendit naturellement la fête le samedi. — « Pourquoi donc cet arrêt ? demanda un jeune vicomte. On ne s’amuse donc plus

? » — « Il y a temps pour tout ; nous autres, nous avons coutume d’observer notre religion ;

aujourd’hui samedi, nous allons prier ; nous serons tout à la joie demain, puisque le dimanche n’a aucune signification pour nous et que, je crois, il n’en a guère davantage pour vous… »

Le dimanche, la terrasse des Tuileries offrait un aspect curieux. Des jeux de petits chevaux, des boutiques, des tréteaux forains avaient été installés partout. Les plaisanteries, les vives ripostes, les interpellations joyeuses se croisaient dans l’air avec les boniments et les appels égrillards des visiteurs.

On retrouvait là au complet cette vieille garde de l’élégance qui se compose toujours des mêmes personnes, toujours citées avec les mêmes épithètes dans les mêmes gazettes. Qui ne se rappelle les vieilles de Lysistrata, ces amantes de la mort qui ressemblent « à des cercueils peints » et qui s’en vont disant : « C’est donc pour rien que nous nous sommes fardées de céruse, parées de belles robes, et que nous sommes là, folâtrant et chantonnant entre nos dents, pour attirer quelque passant ? » Aristophane revient à la mémoire, devant ces beautés surannées qui furent à l’apogée au moment du Congrès de Paris, qu’on trouvait déjà décrépites à la fin de l’Empire et qui s’obstinent à promener éternellement une figure qui ne change plus, qui semble avoir déjà l’immobilité des choses mortuaires.

C’est d’ailleurs une des singularités de notre époque que ce bataillon immuable. Autrefois quand, selon l’expression du poète, « la course de la vie était à moitié faite, » on se décidait, non pas sans un gros soupir peut-être, à ce qu’on appelait la retraite ; on quittait dignement cette scène du monde sur laquelle on a fait, jadis, aux heures radieuses de la jeunesse, un personnage parfois brillant. Aujourd’hui, on ne peut pas se résoudre à disparaître, et certaines figures de mondaines, aperçues tout à coup sous une lumière trop crue, produisent l’effet de ces squelettes que le Moyen Age se plaisait à représenter habillés de soie, couverts de bijoux, chargés d’ornements, grimaçant quelque horrible sourire avec des yeux vides, des lèvres parcheminées, des bouches sans dents.

A travers cette Priapée qu’éclairaient mille clartés se mêlant aux derniers feux d’un soleil de juin qui se couchait sur l’Arc de Triomphe, allait et venait, au milieu des propos grivois, Judic, acclamée par tous les Juifs et guidant un petit âne que caressaient toutes les grandes dames et qui semblait, comme l’âne d’or d’Apulée, sorti tout à coup d’une fable milésienne. Sur un théâtre improvisé, le comte de Fitz-James jouait le Vitrier, et ce descendant d’un compagnon des Stuaris proscrits histrionnant dans ce jardin où étaient tombés sanglants au 10 Août les défenseurs des Bourbons, ajoutait par sa présence je ne sais quel piquant à cette fête singulière.

Aux grilles, la foule du Paris des dimanches regardait, criait, apostrophait, hurlait, vociférait, sifflait. A la fin, elle pressa doucement sur la faible haie des gardiens de la paix qui essayait de la retenir et elle entra.

Alors ce fut une cohue affreuse, où gens du monde et gens du peuple, gommeux en habit noir et ouvriers en blouse, grandes mondaines et plébéiennes roulèrent pêle-mêle le long des Tuileries en rythmant leur descente sur un chant d’Evohè. — C’est la protestation contre les décrets ! dit un Juif eu voyant monter dans sa voiture une duchesse qui, quelques mois auparavant, levait les yeux au ciel et criait à l’abomination de la désolation (1).

Comment sont distribués les fonds ainsi recueillis ? C’est une question qu’il serait peut-être imprudent de poser. Il en est de ces comités comme de certains comités électoraux.

Le comité Dupont Composé de Dupont, Présidé par Dupont, A désigné Dupont.

(1) Ce sont tout à fait les mœurs du Directoire, avec l’hypocrisie religieuse en plus, et en moins le tempérament, la vitalité débordante d’alors, le fier courage des conspirateurs royalistes. Dans son charmant volume ’la Française du siècle’, Octave Uzanne cite un passage de la Journée Je Paris, de Riffaut, qui est tout à fait dans la note du jour. Polichinelle raconte ses impressions dans un bal : « Je vis un beau jeune homme et ce beau jeune homme me dit : Ah ! Polichinelle, ils ont tué mon père ! — Ils ont tué votre père, et je tirai mon mouchoir de ma poche lorsqu’il se mit a danser :

Zigue, zague, don don, Un pas de rigaudon

Jamais aucun compte bien net n’a été fourni. Les comptes de la loterie de Murcie n’avaient pas encore été liquidés au mois de mai 1833. On essaya d’interroger, à ce sujet, un M. Bidaut, conseiller de préfecture de la Seine, qui figurait dans le comité, mais on n’en put jamais obtenir une réponse claire.

Des faits étranges s’étaient passés à cette occasion, puisque, dès le 15 mars 1880, des négociants fort honorables, qui faisaient partie du comité, avaient rédigé le procès-verbal suivant que le Clairon a reproduit dans son numéro du 30 mai 1883, sans que personne ait protesté.

Séance du 15 mars 1880

« Les membres du Comité du commerce et de l’industrie chargés de l’organisation de la loterie franco-espagnole, voulant poursuivre jusqu’au bout la mission qu’ils ont acceptée, mais désireux de ne pas endosser la responsabilité d’actes très regrettables, blâment énergiquement leur président, M. Jules Jaluzot, et passent à l’ordre du jour. » (Adopté à l’unanimité des votants. — 12 voix, 2 membres s’étant abstenus.)

Quels étaient ces actes très regrettables ? Malgré ce blâme formel, M. Jaluzot n’en resta pas moins président du comité. J’ai vu depuis, dans des feuilles publiques, que des alcades espagnols étaient poursuivis pour s’être indûment approprié des fonds, ce qui tendrait à indiquer que certains fonds, au moins, avaient réussi à franchir la frontière.

Je n’ai pas mission de tirer au clair cette affaire qui me paraît fort compliquée. Le fait constant, je le répète, c’est qu’en dépit de la présence d’un fonctionnaire du gouvernement, les comptes d’une loterie, autorisée en 1879, n’étaient pas encore réglés en 1883.

Les comptes sommaires du comité d’Ischia on été publiés. On y a vu que les sommes distribuées ont été de 165.523 francs 80 centimes, plus 4.400 francs mis en réserve comme garantie d’une affaire litigieuse. Ces secours se répartissent ainsi :

150.200 fr. aux victimes d’Ischia. 9.406 fr aux pauvres de Paris. 3.979 fr aux orphelins de Groix. 1.937 fr aux orphelins de Dieppe.

J’espère que sur les 9,406 francs 75 centimes attribués aux pauvres de Paris, on aura donné quelques sous à la famille de ce malheureux ouvrier qu’un Italien criblait de coups de couteau dans une rue de Paris, à l’heure où la presse française fêtait, dans le jardin des Tuileries, l’amitié que nous porte l’Italie (1). Les frais ont été de 244.482 francs, ce qui me parait énorme puisque tous les journaux étaient d’accord pour vanter l’abnégation sublime, le désintéressement admirable de tous ceux qui concouraient à cette entreprise humanitaire.

Au moment où les organisateurs de cette souscription montaient une fois de plus au Capitole un de nos confrères, Marius Vachon visitait précisément Ischia. Modeste et sim-

(1) N’oublions pas le bon Caffola, an Italien, qui, au mois de mai 1884, à Versailles, voyant passer la compagnie do 1er régiment du génie qui reportait, musique en tête, le drapeau du régiment chez le colonel après la parade, insulta le porte-drapeau en s’écriant : « Ces sales Français, sont-ils bêtes de suivre ce chiffon ! » Un assistant ayant manifesté son indignation, l’insulteur le frappa au visage et tirait un couteau de sa poche lorsqu’on parvint à l’arrêter. Au mois de février 1885, trois Italiens, sans provocation aucune, se jetèrent sur un pauvre conscrit, nommé Christian, qui passait rue de Rivoli, et le tuèrent à coups de couteau. Il n’est pas de jour où nos ouvriers français ne soient attaqués par des ouvriers italiens. ple de sa nature, Vachon n’osa pas révéler de suite sa qualité de journaliste.

« Je connais les méridionaux, pensait-il, s’ils savent que j’appartiens à cette presse française, qui a tant fait pour eux, ils vont vouloir à toute force me couvrir de fleurs et me porter en triomphe, dissimulons ! »

Vachon, toujours dissimulant, n’en demanda pas moins à son guide ou était cette maison de Casamicciola qui portait en lettres d’or cette inscription : Maison de la Presse parisienne.

— Elle est sans doute dans la rue qui a reçu le même nom ?

— Quelle maison ? quelle rue ? Je ne comprends pas, fit le guide.

Tout finit par s’éclaircir et Vachon s’expliqua pourquoi la malheureuse ville était encore en ruines.

La partie centrale de la ville, écrit-il, est un monceau de décombres, de plâtras, de huit et dix mètres de hauteur, où il est imprudent de s’aventurer, tant les murs sont croulants. Tout est d’une désolation navrante.

Dans la partie de Casamicciola qui longe la mer, des baraques basses et longues, d’un aspect désagréable, ont été construites et forment une cité nouvelle, qui ressemble aux cités de chiffonniers à Paris. Les habitants eux-mêmes n’ont guère l’air moins misérables que les victimes de M. Poubelle ; ils sont là dans chaque baraque huit ou dix personnes, qui vivent on ne sait trop de quoi, au milieu d’un mobilier sommaire, et couchent pour la plupart sur la terre nue (1).

Au mois de mars 1884 pas un sou n’avait été distribué de cet argent à propos duquel on avait fait tant de bruit. Le comité, qui avait accepté ce chiffre de 244.482 francs de dépenses d’organisation, n’avait pas eu l’idée, au lieu de

(1) France, 14 mars l884. faire tant de phrases, de remettre simplement à un homme sérieux un billet de mille francs pour payer son voyage et de le charger d’aller loyalement, honnêtement, distribuer le montant de la souscription aux infortunés qui étaient sans asile.

Le plus fort dans ce genre fut la fête donnée, au mois de septembre 1884, dans le jardin des Tuileries au profit des cholériques. Le 17 septembre, la Lanterne publiait une note pleine de promesses. Comme les frais sont nuls, disait-elle, vu que tout le monde à apporté un concours gratuit et qu’il ne faudra défalquer de la recette brute que quelques mètres cubes de gaz et quelques lampions, la presque totalité de la somme sera, espérons-nous, versée antre les mains des malheureux. Le lendemain il fallut rabattre un peu de cette joie anticipée. On s’aperçut qu’une partie des billets présentés à l’entrée étaient faux. Bientôt la navrante vérité se fit jour. Les commissaires avaient commis les malversations les plus incroyables et majoré les factures d’une façon véritablement excessive.

A la note de la Cie du gaz qui n’était que de 2.000 francs, ils avaient ajouté 10.000 francs soit disant nécessaires pour introduire le gaz dans les ballons ! Nous imiterons sur le reste la discrétion de l’Intransigeant qui écrivait à la date du 3 octobre :

Nous n’insisterons pas sur les 6.635 francs de fête parisienne ; ce serait peut-être entrer dans la vie privée des organisateurs ; mais, puisqu’ils éprouvaient le besoin de terminer gaiement une nuit si mal commencée, ils auraient dû se restreindre un peu.

Quant à l’organisation générale, elle comprend sans doute le fastueux souper des commissaires à l’hôtel Continental et leur luncheon dans le pavillon de l’Orangerie… toujours tu bénéfice des victimes du choléra :

C’est décidément une bien jolie bouillabaisse que la comptabilité du comité ! Comme le disait hier l’un de nos spirituels confrères, « les organisateurs ont fait la fêle sous le patronage de deux ministres ; il est nécessaire qu’elle se termine sous le patronage du parquet. »

Bien entendu les deux ministres, qui avaient probablement leur part du gâteau, défendirent au parquet de tirer l’affaire au clair. Le juge d’instruction se contenta de chantonner à ceux qui se plaignaient trop haut les jolis couplets du Chœur des commissaires improvisés par M. Gaston Jollivet pour la circonstance :

Nous sommes les bons commissaires Des fêtes de la Charité, Amis sagaces et sincères Du pauvre et du déshérité. Mais nous-mêmes, dans notre bourse Logeons le diable détesté. Nous sommes perdus sans ressource, Sauvons-nous par la Charité ! La Charité bien ordonnée Ne commence pas par autrui. A nous, le fiacre à la journée, Les festins dès que l’aube a lui ! Que le tailleur enfin nous livre Nos habits sur timbre acquitté ! Tous les corps d’état doivent vivre Sur les fêtes de Charité !

Le Temps, qui est un journal grave et qui ne chante pas le petit couplet, exprima les mêmes sentiments, mais en simple prose.

L’examen des comptes de la fête des Tuileries est terminé. M. Gauthier de Noyelles, contrôleur général à la préfecture de police, a remis hier un rapport détaillé à M. Camescasse, préfet de police. Ce document constate que la gestion du comité a laissé beaucoup à désirer, mais que les gaspillages auxquels certains membres du comité se sont livrés ne constituent point, en l’espèce, un délit caractérisé.

Il n’y aura donc pas poursuite et l’enquête a été déclarée close (1).

MM. Jeannin et Bonnet, deux des organisateurs qui, s’ils furent négligents, ne paraissent pas avoir été coupables, réclamèrent en vain la publication des comptes, afin que la part de chacun fût bien déterminée.

M. Gauthier de Noyelles s’y refusa obstinément.

Le parquet nouveau modèle partageant absolument les théories de M. Camescasse et de M. Gauthier de Noyelles sur l’exercice de la bienfaisance, le citoyen Daumas, conseiller municipal de Marseille, put passer tranquillement la frontière avec l7.250 francs que lui avaient rapportés les cholériques (2). Ce n’est pas cependant les instruments qui man-

(1) Si l’on veut se rendre compte de ce que MM. Gauthier de Noyelles et Bonnet entendent par « des gaspillages, » il faut examiner quelques-unes des dépenses d’un des aéronautes. Il se fait allouer une voiture au mois, il déjeune et dîne largement aux frais des cholériques ; il se fait payer 1.500 francs de dettes antérieures à la tête, il compte pour ses aérostats des frais de réparation insensés, il se fait remettre 5.000 francs pour usure des ballons, il distribua de gros pourboires à son personnel, il se fait babiller de neuf, lui et ses lieutenants, il soupe copieusement a Meulan et il y loge, toujours aux dépens des cholériques.

(2) Au mois de février 1885, Daumas fut condamné, par contumace, à cinq ans de prison. Comme cette princesse des contes de fées qui ne pouvait dire un mot sans qu’un crapaud lui sortit de la bouche, la République ne peut se mêler à quelque chose sans qu’immédiatement l’escroquerie se produire. On organise une exposition de bébés et l’on fait déposer une nomme de quarante sous à chaque parent ; l’exposition est interdite, on refuse de rendre l’argent que se sont partagé les organisateurs. Notez que cette escroquerie a une apparence presque officielle, puisque les bureaux étaient installés au Pavillon du la Ville aux Champs Elysées. Le Pavillon de nos conseillers municipaux couvrait, celle fois encore, une bien vilaine marchandise. quent au conseil municipal de Marseille pour faire les additions.

Le compte administratif du maire Brochier portait, pour 1883, cent vingt-cinq mille francs d’enveloppes et soixante-quinze mille francs de plumes, porte-plumes et crayons ! Il est bon de noter que ce vol aux pauvres apparaît pour la première fois dans la société française. Il n’est pas inutile de comparer cette charité laïque, républicaine et franc-maçonne aux merveilles qu’accomplissent nos religieux et nos religieuses qui, de rien, trouvent moyen de faire quelque chose, arrivent avec des ressources dérisoires, qui seraient dévorées en quelques soupers de philanthropes, à recueillir des vieillards pendant de longs mois, à élever des enfants, à soigner des infirmes.

Cette philanthropie républicaine, qui est un gaspillage quand elle n’est pas une escroquerie, est un des signes d’une époque où les dépenses les plus excessives ne portent aucun profit. Ce n’est pas seulement avec de l’argent, en effet, qu’on soulage les misères, qu’on exécute les grands travaux, qu’on réorganise une armée ; sans un peu d’honnêteté et de dévouement tout est stérile et malheureusement, nos républicains ne comprennent même plus le sens de ces mots-là.

Dès que les Juifs touchent à quelque chose, d’ailleurs, et ils ont la rage de toucher à tout, la question d’argent salit les intentions les plus droites. Vous vous rappelez les commencements de la Société de l’Union centrale des arts appliqués à l’industrie ? On voyait rassemblés dans le comité des noms estimés de tous. Grands seigneurs, grands fabricants, ouvriers d’élite s’étaient unis pour une œuvre d’intérêt général (1).

Les Juifs n’ont pas eu de repos qu’ils ne se soient encore introduits là dedans. Aujourd’hui, ils y sont les maîtres. Ch. Ephrussi, Gaston Dreyfus, Cohen sont en tête du comité. C’est le Prussien Wolff qui, en sa qualité de membre du jury, juge nos industriels français ! Naturellement, dès que les Juifs sont entrés, l’association est devenue une banque et l’on a cherché l’affaire.

Jadis, sous l’Empire, quand il s’agissait d’autoriser une modeste loterie de cent mille francs, les républicains montaient à la tribune et ils protestaient contre ceux qui habituaient les travailleurs à se repaître de l’espérance d’un gain illusoire et qui les dégoûtaient ainsi d’un labeur honnête.

Maintenant, ils ont changé tout cela et ils ont autorisé cette loterie de quatorze millions, qui a été un si long scandale.

Les Goncourt nous ont montré les teneurs de tripots du Palais-Royal se promenant dans le jardin « suivis de la troupe embrigadée des recruteurs, des racoleurs, des embaucheurs, des distributeurs de cartes, entourés de la garde prétorienne des bouledogues souteneurs gagés par les banquiers. » Un ancien ministre des Beaux-arts nous a donné un spectacle analogue et nous l’avons vu remplissant Paris et

(1) Les expositions, très intelligemment comprises et organisées avec beaucoup de soin, suffisaient presque à faire vivre l’Union. La première exposition dont se soit occupé M. Proust s’est soldée pat un déficit de 80.000 francs. les départements des boniments d’une réclame éhontée, multipliant ses appels cyniques, tentant le pauvre ouvrier par ce billet mis partout à la portée de sa main et le forçant à prélever sur sa paie le malheureux franc qui eût suffi à donner du pain aux siens pendant un jour (1).

De cet or, si péniblement arraché à un peuple qui meurt de faim, le Juif veut la plus grosse part. On n’avait pas encore recueilli un sou qu’on parlait déjà de donner six millions au Juif Spitzer pour lui acheter sa collection.

C’est un marchand, direz-vous, que ce Spitzer ? Gardez-vous de le croire.

Comme tous les Juifs, Spitzer est un bienfaiteur de l’humanité. Le Bourgeois-Gentilhomme, qui se connaissait en étoiles, achetait quelques coupons qu’il revendait à ses amis moyennant un léger bénéfice, mais par pure obligeance. Spitzer a acheté quelques vieux meubles et quelques pots cassés et il nous les offra moyennant six millions, parce qu’il aime la France.

Ne vous permettez pas de plaisanter ! Ecoutez plutôt, comme le Juif Eugène Müntz, bibliothécaire à l’École des Beaux-arts, parle de son compère Spitzer dans une lettre adressée à l’Art : « Si M. Proust était vraiment parvenu à conquérir pour six millions pareille collection, on ne saurait assez lui voter de remerciements, quelle que soit sa

(1) Rien n’est curieux comme l’attitude des journaux en cette circonstance. Dans le premier moment le journaliste, obéissant à un élan d’honnêteté, flétrit cette loterie. Quelque temps après, l’homme d’argent du journal intervient. Quoi de plus significatif sous ce rapport que le revirement imposé au ’Voltaire’par le fils Ménier ? Le journal commence par s’élever contre l’abus de ces loteries où les frais de bureau mangent presque toujours la plus grosse part des bénéfices, et, deux mois après, il déclare qu’il entend concourir de toutes ses forces à la réussite de l’entreprise de Proust destination, tout comme on ne pourrait trop combler d’honneurs le vendeur qui aurait poussé le désintéressement jusqu’à des limites aussi invraisemblables. »

Je regrette seulement que M. Müntz n’ait pas mieux précisé ce qu’il entendait par « combler quelqu’un d’honneurs. » Voudrait-il qu’on conduisit Spitzer, monté sur un cheval blanc comme un nouveau Mardochée, à travers les rues de la capitale ? N’est-ce point assez pour une générosité « qui atteint des limites invraisemblables ? » Souhaite-t-il que l’on remette à ce Remonencq magnifique, à ce père Lemans héroïque, l’épée de connétable devant les troupes assemblées, dans le frémissement solennel des drapeaux lentement inclinés ?

Je ne rappellerai pas les actes inqualifiables qui firent de cette loterie une opération sans exemple. Nouvelles mensongères, chiffres frauduleux, manœuvres dolosives de toute sorte, il n’en aurait pas fallu le quart autrefois pour mettre toute la maréchaussée aux trousses des singuliers industriels qui donnaient ce spectacle (1).

Après avoir fait annoncer officiellement le 15 juin que l’émission des billets est terminée, Proust est obligé de reconnaître qu’il a menti et qu’une partie des billets est demeurée entre ses mains. La loterie est tirée néanmoins sans que les billets aient été placés ; le gros lot, ainsi que quelques lots d’une importance secondaire, reste au fond

(1) Voir à ce sujet, dans la Nouvelle Presse des 8, 9, 11 août 1881 et jours suivants les articles de M. Marius Vachon qui sont un véritable réquisitoire. Voir aussi à la même époque, le Petit Journal, le Matin, le XIXe Siècle, et particulièrement le Courrier de l’Art du 6 et du 27 mars 1885 qui porte contre Proust, avec preuves à l’appui, des accusations d’une telle gravité qu’on ne comprend pas que le parquet ne se soit pas ému. du sac et les administrateurs avouent qu’ils ont gagné 770.000 francs. Ce n’est que sur les réclamations unanimes de la presse et de l’opinion qu’on se décide à procéder à un nouveau tirage.

Ce qui est certain, ce qui est hors de conteste, c’est qu’une loterie autorisée à quatorze millions, sur lesquels douze millions de billets ont été placés, a produit pour résultat définitif et total cinq millions huit cent mille francs. C’est M. Proust lui-même qui a été forcé d’avouer ce chiffre, le 5 février 1885, devant les protestations du comité.

Où sont passés les autres millions ? En frais généraux ? En admettant, pour un instant, cette hypothèse insensée, il y a un moyen de répondre aux accusations formelles que chacun porte contre le promoteur et l’organisateur de cette loterie, contre celui qui en a assumé la direction exclusive, c’est de publier les comptes.

Comment se fait-il que les membres du comité, dont quelques-uns, comme M. Bouilhet, occupent une certaine situation dans le monde, dont le nom figure sur les billets de loterie, n’aient pas compris qu’ils se compromettaient eux-mêmes en ne réclamant pas immédiatement la publication de ces comptes ?

Ceci n’empêche point les membres de la gauche de déclarer que la loterie des Arts décoratifs est une œuvre nationale. Spitzer aussi et Proust sont des figures nationales et Hecht donc, l’intermédiaire dans l’achat des Courbet !

Elle est instructive, l’histoire des Courbet ! On avait le désir d’avoir un ou deux Courbet au Louvre. L’idée n’était pas plus mauvaise qu’une autre. En tous cas la marche était facile à suivre, il fallait demander loyalement un crédit à la Chambre, si l’on manquait d’argent, et à la première vente importante où figurerait un Courbet, envoyer un mandataire du Louvre. Chacun sait que les collectionneurs français poussent rarement contre la direction des Musées et que les amateurs étrangers eux-mêmes s’abstiennent.

Proust préféra agir obliquement, sans prendre l’avis de la Chambre. Il chargea un Juif de ses amis, un nommé Henri Hecht, dont le frère porte le prénom idyllique, et printanier de Myrtil, d’acheter trois Courbet. Si l’économie l’eût guidé, le mal n’eût pas été grand, par malheur les chiffres prouvent que, si c’est à ce mobile qu’il a obéi, il a été bien déçu dans ses calculs. Comment Hecht fît-il son compte ? Je ne sais ; ce qui est certain, c’est qu’il paya les tableaux destinés à l’Etat un prix absolument invraisemblable :

La Ceinture de cuir 26.000 francs. L’Homme blessé 11.000 La Sieste pendant la saison des foins. 29.100 Le Combat de cerfs 41.900 L Hallali du cerf. 33.000

Or, à part la Remise des chevreuils, qui est le chef-d’œuvre du maître, et qui atteignit 35.000 francs à la vente le Lepel Cointet, les tableaux de Courbet n’ont jamais été estimés aussi haut. Le Retour de la Conférence, la toile fameuse, a été payée à la vente de 1881, 15.000 francs, la Belle Hollandaise, 8.000 francs, les Amants à la campagne, 5.700. A la vente de 1832, la Baigneuse, une toile fort connue encore, a atteint péniblement 14.000 francs, le Mendiant, 9.000 francs, les Lutteurs, 5.800 francs. Les autres toiles ont oscillé entre 3.000 et 4.000 francs. A la vente Monteaux, la Vague a été payée 1.800 francs. A la Vente Dussol, qui s’est faite le 17 mars 1884, dans d’excellentes circonstances, tous les journaux l’ont constaté, et qui contenait quelques Courbet intéressants, voici les prix obtenus :

Isaure en Bacchante 3.900 francs. Jeune Femme 1.950 Vue d’Ornans 3, 000 Les Saules 4.500 Marine 2.100 Remise aux chevreuils (effet de neige) 3.800

Ajoutons que le magnifique Courbet, que tout le monde admirait chez Girardin, a été vendu 4.400 francs. Au mois de février 1885, Henri Rochefort, connaisseur émérite en tableaux, payait 4.510 francs une des toiles les plus remarquables du maître : Les Chasseurs dans la neige.

Avant d’acheter dans des conditions aussi déplorables, qui étaient véritablement le n’Hecht plus ultra, pourquoi ne pas avoir demandé l’avis préalable de la Chambre ? Pourquoi tout ce qui se conclut par l’intermédiaire des Juifs tourne-t-il toujours au détriment du Trésor ? Si l’on eût pris la peine de réfléchir, on n’eût pas acheté ce Combat de Cerfs qui, peint au bitume, ne présente plus au regard qu’une informe tache noire ainsi qu’on peut s’en assurer au Louvre. On annonça un moment que la commission de la Chambre, nommée pour approuver cette vente, ne ratifierait pas un achat aussi scandaleux. Il n’en fut rien ; la commission approuva tout ce qu’on voulut. Depuis que les collectionneurs un peu avisés, loin de songer à rien acheter, se débarrassent sans bruit de leurs objets d’art, la Juiverie parait s’être rabattue sur le Louvre.

C’est ainsi que nous voyons J. Reinach s’entremettre pour faire acheter à notre Musée pour le prix de cent mille francs trois prétendus Frans-Hals qui valent bien mille écus. Seul, le portrait du seigneur de Berensteyn a pu être de Frans-Hals, mais il y a bien longtemps de cela. L’œuvre originale a complètement disparu ; elle a été absolument refaite par un barbouilleur. Le Musée de Berlin, auquel on avait proposé cette acquisition, envoya à Harlem un représentant qui, à la vue de ces tableaux, fut pris d’un fou rire et court encore. Dans ces petites villes paisibles où l’on s’amuse de peu, les Frans-Hals du Béguinage, qu’on offrait à tout le monde et dont personne ne voulait, étaient devenus le thème d’inépuisables plaisanteries. On en faisait des gorges chaudes sur la place avant d’aller se coucher (1).

Plus tard nous avons eu l’histoire des six tableaux incomparables, parmi lesquels un Botticelli unique, qu’on offrait généreusement au Louvre. Un Juif possédait ces œuvre » sans prix ; il allait les vendre ! Quel malheur ! C’était le moment où Alphonse de Rothschild posait sa candidature à l’Académie des Beaux-Arts. Quelle occasion pour lui de s’affirmer comme un Mécènes ! Il donne quelques billets de mille francs ; d’autres l’imitent ; on réunit ainsi ou l’on prétend réunir cent cinquante mille francs ; on imprime pour un million de réclames sur le cadeau princier, le cadeau royal ; la splendide aumône faite à la France. Tur-

(1) Voir à ce sujet le Courrier de l’Art du 17 février 1885, qui résume la question et qui reproduit des lettres de peintres hollandais reconnaissant que ces tableaux n’ont aucune valeur. Il y a des détails d’un comique achevé. quel pleure sur la bonté du baron, toujours en tête de ces manifestations… Bref on apporte les toiles au Louvre et on pense, pour la première fois, à demander l’avis des conservateurs que jusqu’ici on n’avait pas jugé à propos de consulter. Ils poussent des cris d’horreur. La Vierge au puits, de Botticelli est absolument apocryphe ; le Crivelli et le Van der Goës ont été peints par un mauvais élève de Trouillebert. Ces prétendues merveilles sont indignes de figurer dans une galerie publique.

Avouez que, si le baron Alphonse a sérieusement cru au Botticelli, c’est une piètre recrue pour l’Académie. Depuis Turquet et Proust, rien de ce qui touche au Louvre ne se fait nettement, directement. En Alsace, un paysan ne peut vendre sa vache sans recourir à l’intermédiaire d’un Juif. Avec un budget de plus de trois milliards, l’Etat ne peut plus acheter simplement une œuvre de maître après l’avis des hommes compétents ; il faut toujours qu’un Juif intervienne là-dedans pour truquer, troquer, tromper.

Quand les Juifs auront réalisé leur rêve d’imposer comme directeur du Louvre un des leurs dont chacun prononce le nom, et qui serait déjà installé si Proust fût resté ministre des Beaux-arts, ils déménageront le Musée en deux ans et substitueront des copies aux originaux sans que vous vous en aperceviez.

Vous n’y verrez que du feu et toute la presse, les journaux catholiques en tête, déclareront que ce directeur est le plus grand des directeurs passés, présents et futurs. Pour les Juifs, ces grosses machines comme la loterie des Arts Décoratifs sont d’abord une affaire, une brillante affaire puisque, d’après M. Haëntjens, le billet qu’on vend un franc vaut trois sous. La loterie est encore un moyen de propagande.

On connaît l’aventure de ce candidat qui avait trouvé ingénieux de placarder des affiches derrière le cabriolet de son concurrent, qui lui servait ainsi d’infatigable commis-voyageur électoral. C’est un peu ce qui est arrivé aux honnêtes gens et aux chrétiens qui ont fondé la Société des Arts Décoratifs. Grâce à la complicité du gouvernement, qui a permis que tous les trafics se mêlent à une œuvre qu’il appelait patriotique, la loterie est devenue une espèce de tontine ; au mépris de la loi qui est formelle, on divise les lots par fragments imperceptibles (1), on promet des parts. C’est ainsi qu’on a pu lire dans tous les journaux l’annonce suivante :

PRIME EXTRAORDINAIRE : Réaliser un BÉNÉFICE possible de 3000.000 FR et avoir en outre l’avantage de connaître en détail LA PROFONDE PERVERSITÉ SES PRÊTRES LE 15 JANVIER aura lieu le 1er TIRAGE de la LOTERIE DES ARTS DÉCORATIFS.

Ce tirage comporte un lot de 100.000 francs, un lot de 25.000 francs et soixante autres lots, chaque lot en argent comptant. Tout billet, qui gagnera au premier tirage, participera en outre au tirage définitif, lequel comporte un lot de 500.000 francs, soit UN DEMI MILLION, un lot de 200.000 fr., trois lots de 100.000 fr. chacun, Quatre lots de 50.000 fr. chacun, et cinq cent autres lots de 25.000 Fr à 500 Fr. Par conséquent un même billet peut gagner 600,000 francs

(1) Les petites coupures vendues cinq centimes élevaient à cinq francs le prix d’un billet font la valeur, on l’a vu, est de trois sous.

Voici la combinaison (sans précédente) offerte par la Librairie Anti-cléricale Toute personne qui achètera directement ces jours-ci à ladite librairie un exemplaire du volume LES LIVRES SECRETS DES CONFESSEURS publié par M. LEO TAXIL, participera pour moitié aux chances de gain de deux billets de la Loterie tes Arts Décoratifs. C’est-à-dire que tout acheteur du volume en question recevra en prime gratuite le double de deux billets du cette loterie. Dans le cas où l’un des numéros attribués en prime et nominativement à l’acheteur sortira au tirage, la valeur du lot gagné sera partagée par moitié entre l’acheteur et la Librairie ; et, de même, si les deux billets sortent L’acheteur aura ainsi deux chances au lieu d’une.

UN BILLET POUVANT GAGNER 600,000 FRANCS, 300,000 fr. seront donc la part de l’acheteur du volume de la librairie Anti Cléricale.

Les de Chaulnes, les Sabran, les Chennevières, les Barbedienne, les Falize, les Lefebure, les Paul Dalloz qui ont apporté, jadis, à l’œuvre des Arts décoratifs, le concours de leur dévouement, l’appui, de leur bonne renommée, se trouvent ainsi, je le répète, avoir contribué à répandre dans les masses des publications, non point sans doute immorales, car rien n’est plus pur et plus élevé que la morale de ces manuels de confesseurs, mais dangereuses à mettre entre les mains de jeunes filles ou d’enfants.

Ceci explique l’espèce de découragement, qui s’empare de tous les hommes en situation de faire quelque chose, devant le lamentable avortement de tout ce qu’ils ont tenté pour le bien. L’argent, en outre, commence à leur manquer. L’amour de l’art a presque été aussi ruineux pour l’aristocratie actuelle que l’art de l’amour pour les grands seigneurs d’autrefois. Les commissaires-priseurs dépendant des experts et la plupart des experts étant juifs, on s’est entendu autour de l’hôtel Drouot pour créer des prix absolument fictifs. Tous les brocanteurs de l’univers ont versé leurs emplettes douteuses sur Paris ; la contrefaçon, l’imitation ont pris des proportions inouïes. Beaucoup de gens du monde, qui croient posséder une galerie d’une valeur réelle, n’ont chez eux que de faux bibelots, des toiles pastichées, des plats en cuivre repoussé que j’ai vu moi-même fabriquer dans des maisons que je pourrai désigner.

On n’ose détromper ces illusionnaires. Il y a, en effet, quelque chose de touchant dans le spectacle de ce pauvre Aryen qui s’est laissé chasser de ses châteaux, dépouiller de tout ce qu’il possédait et qui époussette, avec une joie enfantine, quelque armure apocryphe, quelque bahut truqué que le Juif a été assez adroit pour lui vendre au poids de l’or.

Quand un krack se produira là encore, quand la cours de convention soutenus par des syndicats de marchands s’effondreront, une effroyable débâcle aura lieu, on ne trouvera pas dix mille francs de collections qui auront coûté cinq ou six cent mille francs (1). Lisez le Truquage, de M. Paul Eudel, qui devrait être dans toutes les familles pour les préserver de la ruine. Depuis les objets préhistoriques jusqu’aux Diaz et aux Charles Jacques, tout sert de prétexte à une odieuse contrefaçon.

On fabrique de faux silex, de fausses statuettes de Tanagra, de fausses figurines de Sèvres et de Saxe, de fausses médailles, de faux autographes, de faux bronzes.

(l) Au moi » d’octobre 1884, on annonce la mise eu vente, à Pari, d’une magnifique collection de tableaux appartenant a un Américain. Les caisses arrivent, on les ouvre et on s’aperçoit avec stupéfaction que tous les tableaux sont faux et qu’aucune signature n’est authentique.

Il y a dans ce livre des anecdotes exquises et des tours bien divertissants. Quoi de plus charmant que l’histoire que racontait le Juif Coblentz qui excellait à faire des miniatures et des grisailles genre Sauvage. Un jour, il envoie un tiers vendre chez un grand marchand une miniature qu’il avait faite lui-même. Le marchand l’achète immédiatement. Peu de temps après, seconde visite avec une seconde miniature dans le même goût que la première. Celle fois, l’acquéreur repoussa l’offre qui lui était faite, et fît même de sanglants reproches à l’intermédiaire pour lui avoir vendu une chose moderne. Celui-ci prétexta de son ignorance.

— « Tenez, dit-il, je vais vous montrer de vrais Sauvage, et il ouvrit une armoire remplie de grisailles. Elles ne sont pas signées, mais elles parlent d’elles-mêmes, celles-là, ajouta-t-il. »

Or c’étaient des miniatures de Coblentz, qui en rit encore.

Ici encore éclate le manque de toute initiative chez l’aristocratie. Autrefois les plus grands seigneurs encourageaient, fondaient eux-mêmes des fabriques artistiques ; les faïences d’Oiron, les manufactures de Rouen, l’école des Clerissy sont nées d’une généreuse et intelligente fantaisie.

Au potier comme au peintre ou au sculpteur le patricien donnait son avis, apportait, en dehors du concours matériel l’observation utile et souvent très juste. Tout cela a disparu. Pas un grand seigneur n’a eu l’idée de commander à un peintre quelque tableau émouvant qui retraçât les scandales de ce temps, les violations de domicile, qui léguât à l’avenir le souvenir de ces hontes, en revanche, ils disputeront à coups de billets de banque quelque tableau culotté à l’aide de procédés spéciaux afin d’avoir l’air vieux, quelque crédence exécutée devant nous à Batignolles ou à Malakoff par un pauvre ouvrier qui vous dit : « Le comte de X… a acheté la pareille cinquante mille francs au Juif M… Si je la lui avais offerte pour six mille il m’aurait flanqué à la porte. Quels imbéciles (1) ! »

Parmi ces brocanteurs juifs il en est qui éveillent presque l’admiration. A une certaine hauteur d’audace l’escroquerie touche au génie, elle apparaît comme une des manifestations de la supériorité intellectuelle d’une race

(1) Dans un article, sous forme de lettre, publié dans le Moniteur universel, M. Germain Bapst, sous le nom de M. Josse, a donné une spirituelle leçon à Antonin Proust, qui avait choisi, comme frontispice de la Revue des Arts décoratifs, un miroir qu’il s’imaginait dater de la Renaissance, et avoir appartenu à Louise de Vaudemont, et qui est absolument moderne. Jamais on n’a mis plus finement en relief l’ignorance de nos traitants, et aussi l’importance du rôle du parasite et de l’entremetteur, la souffrance de nos ouvriers qui, exploités par les Juifs, voient attribuer aux artistes du passé leurs plus belles créations.

« Le miroir fameux n’est pas du seizième siècle — Il n’a jamais appartenu a une reine de France — c’est l’œuvre d’un brave et honnête ciseleur, nommé Legros, qui le fit vers 1863, en s’inspirant de » dessins publiés par Reiber dans les premières années de l’Art pour tous. — Legros cherchait inutilement de l’ouvrage chez les orfèvres ou les bronziers de Paris ; il employa ses loisirs à ce travail et le céda pour 1.690 Francs à un marchand juif ; le chiffre est rigoureusement exact. Legros est le plus honnête homme du monde et ne peut être ici ni accusé, ni soupçonné d’avoir aidé au trafic du Juif ; il s’en fut en Angleterre avec cet argent, trouva du travail à Birmingham dans la maison Eikington, par où sont passés tant d’artistes français, et c’est de la qu’un autre artiste français, M. Wills, m’adressa Legros quand celui-ci revint en France, il j a trois ans au plus.

« Legros sait l’histoire de son cadre, il n’en est pas plus vaniteux ; il sourit de la naïveté des amateurs qui payent cent mille francs l’œuvre, quand elle n’est pas signée, et n’en offriraient pas deux mille s’il y mettait son nom. Legros vit pauvrement et philosophiquement d’une maigre journée ; j’ai voulu prendre son avis avant de le nommer, et il m’a autorisé à vous dire ce que jusqu’ici il avait eu l’héroïque modestie de taire. » sur une autre. Impuissant à concevoir même la pensée de certaines ruineuses mystifications financières juives, l’Aryen n’aurait pas été davantage capable de rivaliser avec un Saphira. Quelle puissance de persuasion, de ruse, de diplomatie, de souplesse à manier les hommes dans ce ’trucqueur’qui arrive à vendre cinq ou six cent mille francs au Musée de Berlin une collection de poteries moabites absolument fausse (1) !

Vous croyez que Saphira va s’arrêter là ? Vous ne connaissez pas l’espèce qui va toujours devant elle sans mettre de bornes à la hardiesse qu’elle puise dans un insondable mépris pour nous.

Saphira propose tranquillement au Britisch Muséum de lui céder, moyennant un million de livres sterlings, un exemplaire du Deutéronome, écrit en caractères moabites identiques à ceux de la stèle de Mesa, et qui n’aurait pas eu moins de 27 ou 28 siècles d’existence (2).

L’affaire fut presque sur le point de se conclure

(1) Ces vases, fabriqués par un arabe du nom de Selim el Qâri représentaient des bonshommes analogues à ceux de la foire au pain d’épice. L’argile était absolument identique a celle qu’emploient chaque jour les potiers de Jérusalem. « On voyait encore, dit M. Clermont-Ganneau, sous l’une des faces des petits disques de terre cuite dont plusieurs vases étaient remplis et qu’on a pris pour des monnaies et des tessères, l’empreinte de la trame du linge sur laquelle la pâte molle avait été déposée pour être découpée en rondelles. »

Voir les ’Fraudes archéologiques en Palestine’, de M. Clermont-Ganneau, qui est un des livres les plus amusants de ce temps-ci.

(2) Le faussaire avait pris simplement un de ces grands rouleaux rituels de synagogue, contenant un texte biblique en caractères hébreux carrés, qui remontent à deux ou trois siècles ; il en avait découpé les marges inférieures, il avait saucé ces bandelettes de cuir dans de l’huile de bitume et d’autres ingrédients. Puis il avait transcrit sur ces bandes, à l’aide du qalam, le roseau dont on se sert encore en Orient pour écrire, des passages du Deutéronome que les savants anglais déchiffraient avec un soin pieux lorsque M. Clermont-Ganneau vint leur montrer la fraude. et elle eût réussi sans l’intervention d’un grand archéologue français, M. Clermont Ganneau, qui dessilla les yeux des Anglais et démontra la fraude.

De désespoir, Saphira vint se suicider à Rotterdam au mois de mars 1884 et, au mois de septembre 1885, le fameux exemplaire du Deutéronome fut vendu cent francs à Londres. Les courses sont plus ruineuses encore pour les hommes que l’amour des faux bibelots. Le bookmaker, qu’un homme d’esprit a appelé un pickpocket arrivé, est d’ordinaire un Juif anglais. Le propriétaire d’une des principales écuries de courses est un Israélite, mêlé à l’affaire du Honduras et condamné au mois de mai 1856 à deux ans de prison pour abus de confiance. Chacun connaît cette histoire.

On a publié une lettre du duc Decazes du mois de juin 1875, qui prouve le fait jusqu’à l’évidence. On tolère néanmoins cet intrus parce qu’il est Juif et le Clairon l’appelait de temps en temps notre sympathique propriétaire éleveur X. Nos élégantes continuent à porter, quand le cheval a été vainqueur, les couleurs d’un escroc, comme leurs aïeules portaient, dans les tournois, les couleurs de quelque preux chevalier qui s’était signalé par sa vaillance. On devine ce qui se passe de tripotages, de manœuvres déloyales, d’infamies dans ce monde de turf. C’est l’Aryen toujours, le gentilhomme, l’honnête homme qui est victime ; parfois on ne se contente point de le ruiner, on le déshonore.

On achète son jockey et on le mêle à quelque vilaine affaire d’où le nom sort toujours un peu endommagé ; il est disqualifié, comme on dit.

Des forêts de Bondy, des tripots équestres, des entreprises de vol à la course, voilà comment s’expriment tous les journaux, sans exception, à propos de certains hippodromes.

On y est volé, dévalisé, assassiné comme au coin d’un bois, avec cette aggravation que les escarpes, pistolet ou couteau au poing, opéraient la nuit sur les voyageurs, tandis que les suburbains, ticket en main, opèrent le jour, en plein soleil, sur les pontes. Le cynisme du vol s’y étale plus qu’en aucun autre endroit de la terre. Personne ne l’ignore et, chose incroyable, cette ignoble truanderie — où l’on retrouve, au vrai, le banditisme grouillant dans les bas quartiers de Londres — semble tolérée par la police, encouragée par les gendarmes, protégée par les magistrats.

On se demande comment il se fait qu’aucune loi ni personne ne soient venus encore vider ces tapis francs des chevaux biseautés, des portées de jockeys, des séquences de bookmakers avec lesquels on coupe la bourse des parieurs, et rendre ces champs et ces pelouses à leur destination naturelle, qui est de faire pousser du sainfoin et des pommes de terre. Il se passe là des scènes sans nom. Le cheval qu’on s’est arrangé pour faire gagner est en retard. On entend des tribunes les jockeys qui crient à leur camarade, en retenant leurs chevaux : « Mais, arrive donc ! »

Un jour c’est le jockey Andrews qui manque d’être assassiné par ses concurrents. Une autre fois la foule proteste contre une filouterie trop évidente dans une course entre Blonde II et Georgina. Les jockeys s’emparent d’un des manifestants, l’entraînent dans la pièce où ils s’habillent, le cravachent à tour de bras et le laissent à moitié mort (1).

N’est-ce point pitié de voir un homme, qui porte le nom de Castries, un descendant du vainqueur de Closter-

(l) Courses au bois de Boulogne, dimanche 5 octobre 1884. camp, assistant à cet affreux spectacle d’un Français cravaché par dix valets anglais réunis contre un homme seul ?

Voilà où mènent l’oisiveté, la vie du turf, le goût des plaisirs bas.

An concours hippique tous les prix sont pour Israël. Camondo, ce gros Juif qui ressemble à un chef d’eunuques abyssins qui aurait déteint, ce Turcaret levantin dont Carolus-Duran exhibait, au Cercle des Mirlitons, l’image cauteleuse et blafarde, triomphe avec un mail coach noir bleu attelé de quatre chevaux bai-brun. Les journaux conservateurs nous emmènent visiter les écuries ; nous apprenons chemin faisant que le piqueur Arthur Yoodrook « a un traitement d’ambassadeur, » il y a quatre couronnes en cuivre sur les stalles, les couvertures sont bleues bordées de rouge, aux angles des armoiries brodées à la main avec cette devise : Charitas et fides.

Hirsch n’est pas oublié. Il a obtenu lui, un prix de première catégorie avec Sanshine et César qui s’attèlent en flèche ; quant à Rob Roy et Bonmary, ils steppent. Camondo a vingt-quatre chevaux dans son écurie, dont seize au harnais toute l’année, et huit chevaux de selle ; Hirsch n’en a que vingt-trois, mais parmi eux on compte un arabe rouan, présent de S. M. l’Empereur d’Autriche, à l’ami du pauvre comte de Wimpffen. Si le maître n’est pas impeccable, la tenue de l’écurie l’est. La sellerie, notamment, est une merveille :

« C’est une pièce spacieuse, haute de plafond, dont la cheminée en marbre est un chefd’œuvre. Tout cela brille et reluit et offre le spectacle de l’arrangement le plus ingénieux. »

Le sens moral est tellement oblitéré chez les classes supérieures que personne ne trouve mauvais de récompenser le luxe conquis grâce à ces Bons turcs qui ont ruiné tant de Français. Ceux qui se montrent le plus obséquieux devant ce Juif allemand feraient condamner à la prison un pauvre diable qui aurait pris un fagot dans leur bois. Les autres ne poursuivraient pas le voleur de fagot, mais, natures molles et faibles, ils ne s’étonnent point qu’on ose étaler devant eux une fortune mal acquise.


La vie de cercle est la conséquence de la passion des courses. Le gouvernement aide tant qu’il peut à la démoralisation par le jeu. Là encore on retrouve l’hypocrisie républicaine, cet amour de tout ce qui est trouble, de tout ce qui permet de réaliser des bénéfices honteux que les députés de la gauche se partagent clandestinement.

Paris, depuis la République, est devenu une immense maison de jeu. On joue partout et partout d’une façon mal-honnête[1]. La cagnotte, Dame Joséphine, comme on la nomme, prélève sur chaque joueur un impôt véritablement léonin. Un écrivain, qui s'est particulièrement occupé de cette question, estime que les sommes ainsi perçues par les directeurs de cercles se sont élevées à soixante millions en cinq ans.

Il y a, à Paris, dit-il[2], à l'heure même où j'écris ces lignes, plus de cent maisons du genre de celle que je cite, où l'on joue le baccara. Sur ces cent tripots, vingt-cinq au moins fonctionnent dans des conditions exceptionnellement productives. Si bien que, calcul fait, on estime que, depuis les cinq dernières années, ces vingt-cinq maisons seulement ont englouti dans la cagnotte la somme, nous n'osons dire respectable, de SOIXANTE à SOIXANTE CINQ millions ! C'est-à-dire que le malheureux joueur, sans compter ses pertes naturelles, sans compter les vols dont il a pu être victime, a dû, avant de courir les chances de bénéficier d'un centime, payer en cinq années un tribut d'au moins soixante millions !

N'est-ce pas réellement effrayant ? Et pourtant ce n'est pas tout encore, car le joueur a d'autres charges, auxquelles il ne peut se soustraire et qui naturellement concourent toutes à sa ruine. Nous voulons parler du cadeau fait au croupier par celui qui tient la banque, et de l'intérêt servi à la caisse des prêts. Nous nous

contenterons d’indiquer sommairement en quoi consistent ces deux nouveaux impôts.

Lorsque le banquier lève une banque, après avoir gagné, l’habitude est de laisser une petite somme au garçon qui « croupait » pendant la taille. Ce pourboire n’est pas limité ; toujours est-il qu’il est ainsi abandonné, après chaque banque en bénéfice, une somme qui varie entre quinze et deux cents francs, suivant l’importance du gain ou la générosité du banquier.

Quant à l’intérêt de l’argent prêté, il est toujours des plus considérables, puisqu’on a pu constater qu’un garçon de jeu, avec un seul billet de mille francs, était arrivé à doubler son capital dans une seule soirée.

Ces chiffres, pourtant si élevés, semblent de beaucoup inférieurs à la réalité ’au Matin’qui a publié une étude complète sur les Cercles (1).

Dans les grandes maisons de jeu, dit ce journal, la cagnotte rapporte réglementairement (nous laissons de côté le produit du vol des croupiers) en moyenne 6.000 francs par jour, et, dans les tripots de bas étage, le produit minimum de la recette quotidienne est de 4.000 francs. Nous pouvons donc, sans exagération, estimer à 2.000 francs par jour les sommes encaissées par les cagnottes dans les maisons de jeu depuis cinq ans. Cela fait, pour chacune d’elles, une recette de 730.000 francs par an ou de 3.650.000 fr. pour les cinq ans.

Or, pendant ces cinq années, le nombre des tripots de Paris a été au moins de 24. Nous arrivons donc, rien que pour les cagnottes, au chiffre respectable de 87.600.000 francs. II faut ajouter à ce chiffre les bénéfices réalisés par les préteurs et les croupiers, bénéfices qui atteignent parfois des proportions énormes et que nous évaluerons à une moyenne de 400.000 francs par an et par tète, soit à raison de cinq de ces estimables fonctionnaires par tripot, 500.000 francs par an et par tripot, 12 millions par an pour les 34 tripots et 60 millions pour les cinq ans.

(1) Matin, 11 octobre 1884.

(2)

Ajoutons encore une moyenne do 100.000 francs par an, pour les petits bénéfices de M. l’administrateur et de ses acolytes, soit 2.400.000 francs par an ou 12 millions pour les cinq ans.

Et nous arrivons au joli résultat suivant :

Cagnottes Fr. 87.600.000 Prêteurs et croupiers 60.000.000 Administrateurs et personnel 12.000.000 Total Fr. 159.600.000

Cent cinquante-neuf millions six cent mille francs dévorés depuis cinq ans par ces Vampires, à Paris seulement.

Et nous n’exagérons pas, au contraire ; nous n’aurions que le choix pour appuyer, par des exemples probants, l’éloquence de ces chiffres.

De ces chiffres, il faut évidemment distraire les sommes considérables prélevées par le personnel de la préfecture de police qui, à tous les degrés, depuis le préfet jusqu’au dernier des agents, rançonne les maisons de jeu, et surtout les pots de vin donnés aux ministres et aux députés opportunistes (1). Il n’en reste pas moins une somme énorme gaspillée, sans profit pour personne, et qui est une preuve nouvelle de l’improductivité d’un certain argent, qui ne peut même pas procurer, à notre Paris en deuil, l’illusion du mouvement et de la vie.

(1) Les suicides qui se produisent chaque jour à la suite des pertes subies dans les Cercles, suicide de M. de Riencourit, suicide de M. Wlasoff, etc., sont, on le comprend, des occasions ardemment désirées et avidement saisies de prélever un neuveau tribut en prétextant l’indignation publique. Parmi les innombrables victimes de la complaisance que la police a pour certaines maisons de jeu, signalons M. Raby, qui avait fait ses preuves de courage et reçu une médaille de sauvetage pour avoir arraché deux personnes à la mort, et qui, après avoir tout perdu dans les Cercles, se tua au mois de juillet 1885.

Que devrait faire le gouvernement s’il n’obéissait pas à des mobiles inavouables ? Ou bien appliquer purement et simplement la loi qui défend les jeux de hasard, on bien abolir la loi de 1837 et rétablir le jeu public Le jeu public, comme la loterie, a d’exceptionnels avantages ; facile à surveiller, il offre des garanties de régularité qui n’existent pas dans les Cercles actuels.

Pourquoi le gouvernement ne prend-il pas ce parti ? Pourquoi se prive-t-il de ressources qui seraient si nécessaires à un budget que les dilapidations folles ont mis à sec ? Nous en avons dit la raison. Les ministres octroient aux députés, qui ferment les yeux sur leurs actes, soit des autorisations d’ouvrir des Cercles, soit des concessions, des parts dans les fournitures militaires et les adjudications.

On n’a pas oublié la poursuite correctionnelle dont furent l’objet, au mois de juin 1883, les fondateurs du Cercle de la Concorde et du Parlement somptueusement installé an 242 de la rue de Rivoli et qui fit faillite après avoir dévoré 800.000 francs en quinze mois. M. Alfred Leconte, député de l’Indre, déjà célèbre per un permis de chemin de fer gratté dans une intention frauduleuse, et qui s’était associé pour l’exploitation de ce Cercle à l’un de ses collègues, reconnut devant le tribunal qu’il était logé et nourri gratuitement dans l’établissement ; il avoua également avoir reçu la moitié des six cents actions des fondateurs attribuées à M. Trapet. C’est à M. Leconte, en effet, ainsi que le prouva une lettre de M. Andrieux, que l’autorisation avait été accordée. M. Louchet lut, à ce sujet, des lettres de M Leconte qui prouvent une absence absolue de tout sens moral.

Ce procès, d’ailleurs, est d’un bout à l’autre un des plus curieux documents sur les mœurs actuelles que l’on puisse imaginer. Les sénateurs et les députés venaient faire là de plantureux dîners, des dîners officiels aux dépens des malheureux actionnaires (1).

Tout Paris a vu, pendant de longues années, un ancien ministre de l’intérieur, un vice-président de la Chambre, tenir publiquement un véritable tripot, un cercle ouvert à tous : le Cercle artistique de la Seine, qu’on appelait familièrement le Cercle Lepère. Dans tous les hôtels oû descendent les riches étrangers, dans tous les grands cafés du boulevard on distribuait des invitations à venir dîner et faire la partie et ces invitations étaient signées du vice-président d’une Assemblée française ! Jamais les membres de la gauche n’ont pensé que la dignité du pays fût atteinte par ce singulier cumul, ils trouvaient que ce teneur de brelan était encore le plus honorable d’entre eux, puisqu’ils l’avaient appelé à la vice-présidence. Dans l’histoire même du Directoire, je ne connais pas de fait analogue (2).

(1) Les Cercles, placés sous le patronage des représentants de la nation, ont remplacé les carrières d’Amérique. M. Andrieux a raconté, dans ses Souvenirs, que la première personne qu’un commissaire de police envoyé par lui rencontra, dans un Cercle autorisé, fût un repris de justice endormi sur une banquette. « Ne sachant où trouver un abri, cette victime de la justice humaine était venu chercher, dans les salons de jeu, un gîte hospitalier. Le Cercle était d’ailleurs présidé par un député. »

(2) Le gérant de ce Cercle était an Juif nommé Landau, un personnage à aventures bruyantes, comme tous ceux de sa race, qui se suicida après des pertes d’argent et des peines de cœur que les journaux boulevardiers racontèrent tout en long. Il fut remplacé pu deux autres Juifs, les frères Khan, autrefois directeurs du Cercle de Paris, rue Laffitte.

Un député radical de Seine-et-Oise, ancien avocat général, M. Vergoin, prit la succession de Lepère, comme président. Il n’avait d’autre but déclara-t-il ingénument « que de se faire de belles relation. » La première rencontre qu’il fit, dans cet endroit distingué, fut celle d’un gentleman qui lui confia que les croupiers venaient de lui proposer de lui remettre un certain nombre de portées toutes préparées, des biscuits, comme on dit, qui lui auraient permis de prendre la banque à coup sûr. Vergoin craignit sans doute que les relations qu’il se ferait là ne fussent un peu mêlées et donna sa démission. Remarques, encore une fois, au point de vue du chemin parcouru, depuis 1870, de l’accoutumance, que le fait pour un ancien magistrat, pour on représentant du peuple, d’accepter la présidence d’un tripot, ne choque personne ; cela paraît tout naturel.

On ne saurait trop, néanmoins, encourager le gouvernement à récompenser de préférence ses fidèles par des permissions de tripot que par des fournitures.

En ce dernier cas, c’est la sécurité même de la France que compromet le bon plaisir ministériel. La discussion du 28 février 1884, sur les fournitures accordées aux industriels de Besançon, suffit à montrer comment les choses se passent pour les adjudications. M. Georges Perin, avec un patriotisme et une clairvoyance qui surprennent chez un républicain, émit cette idée qui frappa la Chambre d’étonnement, que généralement les places frontières étaient les premières assiégées en temps de guerre et que les magasins et les ateliers d’habillement nécessaires à l’armée étaient plus convenablement installés à l’intérieur. Si les fournitures avaient été maintenues à Besançon, c’est qu’il y avait une cause et cette cause était un Juif, le Juif Veil-Picard, le fameux Veil-Picard que nous rencontrons à chaque instant dans ce livre, partout où l’on agiote, où l’on tripote, où l’on complote une affaire d’argent.

Le sous-secrétaire d’Etat de la guerre, Casimir Périer, proteste qu’il est innocent, et le ministre de l’intérieur, Waldeck-Rousseau, déclare hardiment qu’il ne connaît pas Veil-Picard. M. Georges Périn le convainc immédiatement de mensonge en lui montrant les lettres qu’il avait fait écrire au Juif par son secrétaire particulier Noël.

Pour être appelé de temps en temps le beau et fier jeune homme, dans le journal ’Paris’, le ministre sacrifiait tranquillement les intérêts de la France. Le lendemain ce fut bien pis. Un scandale affreux se produisit à la mairie du VIIe arrondissement où étaient réunis les négociants et les fabricants qui se proposaient de soumissionner des fournitures se montant à cent millions.

Casimir Périer, pour une raison toute personnelle, s’était arrangé de façon à rendre toute adjudication impossible en frappant à l’improviste tous les marchés d’an droit de 3 fr. 25 %(1).

Quoique, je le répète, les scandales des Cercles et des tripots me semblent avoir une importance beaucoup moins grave que les faits de cette nature, l’affaire du Cercle de la rue Royale mérite d’être notée ici.

Ce Cercle qui selon l’expression d’un journal du boulevard, « embaumait la distinction et l’honneur, » exhalait, parait-il, quelques odeurs moins suaves. J’avoue cependant que tout le bruit mené à ce sujet m’a laissé assez froid.

Je n’irai pas jusqu’à m’écrier avec un de mes confrères : « Qu’il y ait un seul coupable, c’est déjà monstrueux en pareil lieu ; plusieurs, ce serait à désespérer de l’Humanité. »

On découvrirait que le Jockey-Club est un département de l’Hellade que je ne désespérerai pas de l’Humanité pour cela.

(1) Figaro du 2 mars 1884. Voir aussi le Pot de Vin Arrasat, Gaulois du 25 février 1884, récit très circonstancié et qui n’a été que très insuffisamment démenti par des négociants de Lodève, la légendaire affaire des Bollandistes et enfin l’affaire Arens-Peraldi.

S’il eût réfléchi davantage notre confrère aurait vite compris qu’un tel résultat était au contraire inévitable. Continuer une vie d’oisiveté et de désordre, quand la Patrie est près de périr, révèle une âme naturellement basse et qui doit, dès que les ressources manqueront pour satisfaire les passions, se laisser aller aux expédients les plus blâmables.

Si l’homme, qui jouait au quinze avec des cartes marquées à la gomme, avait été en oraison ou occupé à chercher le moyen de sauver son pays, ce malheur ne lui serait pas arrivé. Ce qui est triste c’est la honte qui rejaillit sur l’aristocratie par la faute de quelques désœuvrés. Faire son Petit cercle, passer rue Royale est maintenant l’expression adoptée par les ouvriers pour la tricherie au jeu.

Il est impossible que les Cercles ne soient pas déshonorés avec la manie qu’ont les gens du monde d’accueillir à bras ouverts tous les Juifs de l’univers. Un homme, que tout le monde a connu à Paris marchand de pastilles de sérail dans un passage, un cabaretier de la Petite Russie, un ancien laquais prussien ont-il gagné quelque argent à la Bourse, les voilà reçus partout.

Quand un scandale éclate on n’ose même pas s’adresser à ceux-là, leur demander des éclaircissements sur leur famille, sur la façon dont ils se sont enrichis, sur ce qu’il y a au fond du train qu’ils affichent, on tombe unanimement sur un malheureux garçon de jeu uniquement parce qu’il est Français. C’est absolument honteux.

Le club et les courses se chargent des hommes ; la toilette ruine les femmes. Les couturiers et les couturières sont presque tous d’origine juive ; c’est un Juif, Dreyfus, qui est président de leur chambre syndicale. Ils ont déployé sur ce point un génie véritablement charmant, sinon complètement inventif. Félix fait bien joli, Kahn, qui succéda à Mme Laferrière, ne faisait pas mal, mais Sarah Mayer qui a « conçu » les deux robes de Mlle Legault, dans ’les Rois en exil’, a une imagination bien heureuse ; c’est à elle encore, nous apprend le Figaro, «  que Mlle Legault doit le succès de ses dernières créations dans ’les Affolés’et ’le Prétexte’. » A Mme Rodrigues cependant le pompon ! Elle ne coud pas les robes comme on avait coutume jadis, aux temps barbares elle les édite, du moins c’est le terme qu’employait mon aimable collaboratrice ’Etincelle’, qui m’envoyait souvent des communications bien surprenantes dans cet ordre, lorsque je rédigeais avec elle dans un journal élégant, dum Athenae florerent…

Le Juif n’a pu se défendre de mêler à cela sa pointe de gros sel. Les joailliers avaient fait porter aux hommes des petits cochons, on a affublé les femmes du monde d’espèces de selles postérieures, qui les font ressembler à l’animal qu’on a appelé « le vaisseau du désert » et qui en serait plutôt le Polichinelle.

On a placé les poches derrière le dos, ce qui donne à la plus gracieuse femme, cherchant son mouchoir, l’aspect malséant d’un dindon qui se gratte. Aucune de nos Parisiennes n’a rien compris à cette ironie.

Le sentiment de l’élégance, de cette élégance faite de goût, de mesure, d’esprit, serait-on tenté de dire, est mort chez la femme française ; elle prend les modes telles que les font les ’damen confection de Vienne.

Je voudrais dépeindre ces modes, comme les Goncourt ont dépeint celles du Directoire, mais je suis fort embarrassé ; je me perds dans ces miroitements, ces scintillements, ces éblouissements… Quelle étoffe préférez-vous ?

Nous avons le brocard, le surah, le crêpe de Chine, la moire de Lyon, la soie écrue, le velours frappé, la peluche et’le satin merveilleux. Comme couleur nous pouvons vous offrir la couleur bistre, lave, neutre, mastic, noisette, nymphe émue, souris effrayée, ambre laiteux, fer, acier, gris de lin, flamme de punch, rouge Titien. Aimez-vous les casaques Buffon, les cagoules Torquemada, les corsages Lamballe, la jaquette Milady avec boutons vieil argent ? La toilette de rue a une tendance 1830, celle de foyer reste Renaissance, celle de temple se rapproche des Merveilleuses. Le Louis XV bourgeois est à la mode à la ville, le Louis XV noble est adopté en soirée, le vert hongrois est aussi fort bien vu. Que diriez-vous, pour petits dîners, de fourreaux de velours à deux traines se décolletant en cœur ou restant hermétiquement fermés à la quakeresse ?

La robe Lawrence fait fureur, mais le costume Dubarry a des partisans, d’autres préfèrent le petit damier Devonshire, mais à la condition, bien entendu, de le compléter par la vigogne plucheuse. Pour toilette de courses nous nous contenterons du jupon voile de religieuse. Je vous entends, vous voudriez que je vous parle de la robe de roses — un rêve ! Se sont écrié les enthousiastes. C’est un jupon de satin ou de moire recouvert d’une jupe à traîne en satin blanc, ou ciel pâli, qui s’ouvre de côté sur un des lès du jupon entièrement couvert de roses comme un buisson printanier.

La robe et la traîne sont ombrées de roses ainsi que les bords entr’ouverts. Le corsage décolleté en pointe se garnit d’une guirlande de roses.

Les préoccupations de la toilette suivent nos étranges chrétiennes en des jours qui devraient leur inspirer de tout autres sentiments. Le violet est la couleur adoptée pour le Jeudi-Saint, « Au jupon, des ruches de taffetas déchiqueté sous la tunique de laine très molle, aux plis sculpturaux, garnie de guipures violettes également en laine. A la capote, des dentelles égayées de branches de lilas. »

Le Vendredi-Saint, le grand deuil est de rigueur ; on adopte la robe genre « tailleur » en serge noire garnie d’un galon de laine noire. « Pas de bijoux. Chapeau noir, très simple, avec grand voile de crêpe. »

Comme coiffure, nous n’avons que l’embarras du choix. Voici l’immense Gainsborough à large auréole incliné en abat-jour, le Ketty-Bell se relevant crânement de côté sous des plis soyeux, le chapeau Sylvia garni de velours noir ou foncé, le chapeau Béarnais avec pompons vieil or, la capote Mignon à aigrette ducale, la capote Diane de Poitiers a diadème de velours et gros réseau de perles laissant apercevoir les cheveux.

N’oublions ni le Yokohama, ni le Lesdiguières, ni le chapeau Riccobini doublé de velours vert et orné d’une nuée de pompons multicolores, ni le Récamier se relevant en peigne sur le chignon ou tombant en bavolet côtelé, ni le Khroumir en grosse paille, orné de fleurs en étoffe orientale.

A quoi peuvent servir toutes ces ruineuses fanfreluches, puisqu’il n’y a plus de Cour, plus de société ? Ne pourrait-on pas se mettre en pet en l’air et en robe montante pour aller manger de temps en temps un sandwich chez des gens, dont lesaïeux, dans leur judengaase de Francfort, devaient se montrer accommodants sur la tenue de ceux qui les allaient visiter ?

Les femmes du monde ne comprennent point cela. La sauvagerie et l’extrême civilisation se rejoignent. La sauvagesse des iles Fidgy se croirait perdue si on lui ôtait son collier de coquillages ; la Parisienne élégante aimerait mieux renoncer à sa famille, à sa Patrie, à son Dieu que de porter une toilette qui ne fût pas d’une des faiseuses que les journaux juifs ont mises à la mode.

Un journal a donné ce qu’il appelle le budget d’une honnête femme à notre époque et ce docnment, établi sur des bases très modérées, peut être regardé comme assez exact. Il va sans dire, écrit-il, que je prends la femme, chez elle, ayant trousseau complet, dentelles, bijoux, garde-robe, entourée enfin de tout ce qu’il faut et souvent de plus qu’il ne faut. Dans ce budget, il n’est donc question que de l’entretien, pour ainsi dire, de ce capital de tranfreluches et de fanfioles.

Il se décompose ainsi :

Couturière Fr. 12.000 Modiste 3.000 Lingère 4.000 Cordonnier 1.500 Ganterie, bas, rubans, nœuds, cravates, filets, bibelots, crêpe-line 6.000 Dentelles d’usage 3.000 Parfumerie, couleur, fleurs 4.500 Ombrelles, parapluies 500 Total 34.500

Il convient d’ajouter à ces 34.500 francs le blanchissage, qui peut être évalué a 600 francs par mois, le teinturier, pour la lingerie de soie, bas, etc., à 300 francs, et le nettoyage et le raccommodage à 200 francs. Ce qui fait 13.200 francs par an.

Total 47.700 francs.

Devant ces prodigalités n’est-on point tenté de dire avec le grand orateur catholique : « Quoi, misérable, ne sens-tu pas que la cruauté de ton luxe arrache l’âme a cent orphelins auxquels la Providence dîvine avait assigné la vie sur ce fonds ? »

Quel bien ces femmes pourraient faire si elles s’entendaient pour ne dépenser par an que la moitié de l’argent qu’elles gaspillent en superfluités vaines qui durent à peine un jour ; qui, défraîchies, frippées sont abandonnées le lendemain à la camériste (1) !

Elles n’y songent pas une minute ; l’idée de privation, de sacrifice personnel ne leur vient même pas. Aucune d’elles n’a, à ce point de vue, la moitié de la valeur morale de Louise Michel. La pauvre et généreuse égarée se promenait pieds nus sur le pont du navire qui la transportait à la Nouvelle-Calédonie, elle avait donné ses bas à une vieille femme ! Sur l’argent que lui avaient rapporté des conférences en Belgique, où on lui avait jeté des bancs à la tête, elle remit un tiers aux familles de détenus politiques, un tiers à sa mère et garda le reste pour elle.

Le Christ apparaîtrait, le front tout sanglant, aux femmes que vous voyez agenouillées le dimanche à la Madeleine ou à Sainte-Clotilde et leur demanderait de renoncer pour lui à un costume Watteau, à une loge à l’Opéra, à quelque coûteuse fantaisie, que sur cent une seule peut-être répondrait : « J’y consens. »

Chez les femmes en vue aucune apparence de ces bons mouvements de l’âme qui réparaient autrefois bien des faiblesses. Aucune n’a l’idée d’interroger ces mannequins vivants obligés de revêtir quelques minutes, pour les quit-

(1) Même dans ces babioles, se révèle le caractère infécond et destructeur de la civilisation juive qui pompe sans cesse le bon argent pour le changer en chiffons, en chiffons de papier quand il s’agit d’affaires financières, en chiffons de soie quand il s’agit de toilette. Dans les objets, en apparence les plus futiles, la civilisation ancienne était conservatrice, elle créait des choses de durée. Les robes de grandes dames de la Cour de Louis XIV, les belles robes lamées d’argent des mariées bressanes ont aujourd’hui, quand par hasard on en découvre, le prix qu’elles avaient autrefois. Une robe de couturier célèbre va au Temple presque de suite, passe du dos d’une femme du monde sur le dos d’une fille et n’existe plut au bout d’un an. ter à regret, ces atours qui leur font envie, aucune ne songe à causer avec ces petites ouvrières, si intéressantes parfois, ces jupières, ces corsagières, ces garnisseuses, ces manchières, à s’enquérir de ce qu’elles gagnent, de la façon dont elles vivent (1).

(1) L’œuvre des Cercles catholiques seule s’est préoccupée de cette question et le Contrôle hebdomadaire, qui signale tout ce qui se produit d’intéressant dans la question ouvrière, a reproduit, dans le n° du 8 juillet 1885, une lettre adressée au journal le Matin sur ce sujet.

« Je puis vous citer, dit l’auteur de cette lettre, telle couturière de la rue de Rivoli qui a près de quarante femmes ou jeunes filles dans nos seule chambre aérée par une seule fenêtre. Les personnes les plus fortes et les mieux nourries ne tarderaient pas à tomber malades dans une pareille atmosphère. Combien plus vite encore s’étiolent, s’affaiblissent et souvent meurent, des enfants assez mal nourries en général, puisque celles qui n’apportent pas avec elles leur petit déjeuner sont obligées d’aller manger à la gargotte !

En outre, et c’est sur ce point que j’appelle votre attention encore plus spécialement, on fait veiller ces jeunes filles et ces jeunes femmes jusqu’à neuf heures, dix heures, souvent minuit ! Alors ce n’est plus leur déjeuner, c’est leur dîner qu’elles prennent a la gargotte et comme souvent elles n’en ont pas les moyens, elles mangent un morceau de pain et dînent en rentrant chez elles. Or, comme elles demeurent loin de la maison où elles travaillent, toutes sans exception, elles mangent à onze heures du soir ou à minuit passé, et se couchent la-dessus, mortes de fatigue, digérant mal, et en peu d’années, pour ne bas dire en quelques mois, s’abîment complètement la santé. »

L’auteur de cette lettre termine en disant :

« Si nos conseillers socialistes s’occupaient un peu de leur affaire au lieu de débaptiser les rues et de faire de la politique, ils obtiendraient facilement une organisation comme celle qui régit les ateliers de femmes en Angleterre. »

Le rédacteur chargé du Contrôle aurait dû ajouter : « Si les grandes dames qui affichent bruyamment des sentiments charitables, pour avoir l’occasion de s’habiller en Japonaises, avaient véritablement un cœur chrétien, elles auraient vite fait disparaître ces abus ; il leur suffirait de constituer un comité chargé de mettre en interdit les maisons, pour la plupart juives, où l’on exploite ainsi des créatures humaines. »

Nulle trace de pitié non plus pour ces pauvres vendeuses des grands magasins qui, au moment des ventes exceptionnelles, restent dix ou douze heures debout, impitoyablement mises à l’amende quand elles s’asseyent en dehors des repas. Nulle attention à ces malheureuses qui, aux époques douloureuses de l’existence féminine, toutes pâles, sentant les objets tourbillonner autour d’elles, se tiennent aux meubles pour ne pas tomber.

La pensée qui attendrit parfois le cœur dur des Protestants de Dickens : « Si j’étais comme cela ! » ne vient pas à nos chrétiennes ; elles ne songent pas à faire ce qu’ont fait les femmes d’Amérique qui, un jour, se sont entendues et ont dit aux propriétaires des grands magasins : « Nous voulons que nos sœurs les employées aient le droit de s’asseoir. »

L’amour de la toilette n’est plus cette coquetterie relativement innocente et gentille qu’ont eue les filles d’Eve à tous les siècles, c’est une sorte d’idée fixe, de vice impérieux et sombre comme le vice du baron Hulot.

Ceux, qui servent ce culte idolâtrique sont l’objet d’un respect mêlé de crainte ; ils se prennent eux-mêmes au sérieux.

Je me souviens d’une exhibition d’une garde-robe royale. Les privilégiées étaient placées sur une estrade en des fauteuils qui ressemblaient à des trônes et Worth, solennellement, criait, en agitant son mètre comme un magicien aurait fait d’une baguette : « Allons ! la série des robes de chambre avancez ! » Tout cela se fait gravement, pompeusement. Des femmes regardées comme intelligentes se soumettent à des séances de quatre à cinq heures, à la veille d’un événement mondain, comme l’inauguration d’un nouveau théâtre, pour étudier l’effet du bleu, du rosé, du blanc, sur des robes qu’on éclaire successivement à la lampe, au gaz, à la lumière électrique.

Elles n’ont même pas la pensée de faire profiter des chrétiennes de l’argent qu’elles dépensent. Un groupe de femmes dont le nom, en dehors des cocodettes bruyantes, a une influence mondaine, honnête et méritée, aurait pu réunir en un atelier ces jeunes filles laborieuses pour lesquelles la vie est si rude, les former en association, leur commander des vêtements simples.

L’élan est si vite donné à Paris que, le lendemain, la mode aurait été de porter des toilettes modestes et de se fournir à cette association féminine. Loin de concevoir un tel projet, les femmes du monde se regardent comme les obligées des faiseuses célèbres qui consentent à les habiller.

La fête de la couturière est un événement, ses clientes lui envoient des cartes, des bouquets, des cadeaux ; la maison est encombrée des le matin. Il y a là un tableau de genre tout fait, que la plume d’un essayiste parisien nous retracera peut-être quelque jour.

Comme tous ceux qui sont possédés d’une folie, les femmes supportent tout à la condition que cette folie soit satisfaite, elles sont à la merci de leurs fournisseurs ; c’est l’histoire des filles qui vont pleurer à la porte de ceux qui les battent.

On n’a pas l’idée de la façon dont les meilleures clientes sont traitées à la moindre réclamation. Worth, enrichi par les prodigalités de tant de malheureuses éperdues de vanité, fit imprimer une liste où les plus beaux noms de France étaient marqués de la lettre A, qui signifiait escrocs, ou les autres étaient désignés par la lettre B, indiquant l’abus de confiance probable à la suite de dépenses au-dessus des ressources. La liste, mise entre les mains de toutes les ouvrières, traîna bientôt dans toutes les antichambres, on en colporta des exemplaires dans tous les bureaux de rédaction (1). Dans un autre pays, l’étranger qui se fût permis cette insolence eût été mis à l’index ; il ne se fût pas trouvé une honnête femme qui consentit à revenir chez lui. Worth ne perdit pas une seule de ses clientes !

Ce que nous disons des couturières s’applique à toutes les dépenses de luxe. Les principaux marchands de chevaux, les confiseurs à la mode sont Juifs.

Le Père Ludovic a bien vu quel puissant levier devrait être la consommation. Avec une organisation intelligente, chaque catholique pourrait faire profiter, à la défense de sa cause, l’argent qui sort de sa poche, aider par le travail ceux qui pensent comme lui, n’avoir que des fournisseurs qui partagent ses idées ou qui du moins n’attaquent pas ses droits. Rien n’eût été plus facile et, dans certains quartiers où les conservateurs font vivre beaucoup de monde autour d’eux, l’influence eût été très vite sensible.

Un groupement se fût fait très rapidement entre gens qui jugent de même. Les conservateurs n’y ont pas songé une minute, non par libéralisme exagéré, croyez-le bien, mais par indifférence, par ignavie, parce qu’ils sont même incapables du léger effort, de l’attention momentanée qu’il faudrait pour cela.

Les catholiques, sans entrailles pour les leurs, semblent réserver leurs faveurs pour ceux qui traînent le Christ dans la boue. Tout le monde sait le nom de l’industriel dont le P. Ludovic a parlé dans le livre qui a pour titre : Association chrétienne des honnêtes gens sur le terrain des affaires. Le religieux n’a point voulu le nommer, par charité

(1) Le Télégraphe du 30 juin 1885 a publié une partie de cette liste. chrétienne d’abord et ensuite dans la crainte de voir tout le faubourg Saint-Germain s’adresser à lui de préférence. Comme ce capucin connaît le Paris actuel !

L’industriel dont je parle, écrit le Père Ludovic, a osé imprimer les paroles suivantes :

« L’Eglise catholique a généralement payé avec la canonisation les principaux crimes, folies et forfaits que des hallucinés ou des misérables ont commis à son profit, pendant les huit à dix siècles de l’organisation de sa puissance matérielle.

« En résumé, dans la longue liste des Saints, les honnêtes gens sont les exceptions.

« Le faux Dieu, individu à grande barbe, est le fétiche au nom duquel les despotes cléricaux et politiques de ce bas monde règnent sur les masses. »

Un fort volume in-8e de 536 pages est rempli tout entier de blasphèmes semblables contre Dieu, contre Jésus-Christ, contre la sainte Vierge et les Saints. Il est fait des calomnies atroces contre l’Eglise, le clergé séculier et régulier et contre les chrétiens pratiquants. Il est dit, par exemple, que le mot de crétin vient de Christin ou Chrétien et qu’en effet les crétins seuls peuvent être chrétiens. Il y a dans le livre des excitations haineuses adressées au gouvernement de la République pour le pousser à prendre quantité de mesures de persécution contre l’Eglise catholique. Eh bien ! Cet industriel n’a pas eu de clients plus fidèles et plus dévoués à ses intérêts que certains catholiques notables, chefs autorisés des royalistes et des hommes d’œuvres.

De grandes dames, fort pieuses, recommandaient partout et recommandent encore cet impie. Elles communient chaque matin et, après avoir reçu dans leur cœur le Dieu de l’Eucharistie et lui avoir promis de le servir, elles appellent le jour même cet athée haineux, le comblent d’honneur, et lui font des commandes qu’elles payent grassement.

Voilà où mène l’ignorance, car l’ignorance seule explique ces énormités. Quand j’ai révélé à quelques-uns de ces catholiques ce que faisait cet industriel avec leur argent, ils ont tous répondu : « Je ne le savais pas »

Soit : vous ne le saviez pas ; mais aviez-vous le droit de ne pas le savoir ? Et puisque des faits de cette nature se reproduise chaque jour et partout dans nos villes de France, avons-nous le droit de rester plus longtemps dans l’ignorance de ce que valent, au point de vue moral et religieux, les divers fournisseurs qui s’enrichissent avec notre argent (1) ?

L’ignorance, comme le dit très justement le P. Ludovic, est la seule excuse que puissent invoquer les chrétiens assez singulièrement organisés pour ne s’intéresser jamais à ceux qui ont la même foi qu’eux et enrichir au contraire ceux qui sont leurs plus mortels ennemis. Mais le Clergé n’a-t-il pas une certaine responsabilité dans cette ignorance !

L’Eglise, autrefois, a constamment suivi l’homme dans la vie réelle pour l’éclairer et le guider. On reconstituerait les mœurs, et jusqu’aux costumes du passé avec les sermons des orateurs sacrés du Moyen Age. Saint Bernard,

(1) Voir, dans le Cri du Peuple du 4 juillet 1885, quelques renseignements sur l’exploitation des malheureux ouvriers par cet insulteur de l’Église qui eut, comme protecteur, dans le monde aristocratique, un ancien rédacteur en chef de l’Union. C’est une clarté de plus sur cette secte maçonnique, qui est tout à fait diabolique dans sa double obstination à enlever au prolétaire à la foi le pain moral et le pain matériel. Deux ouvriers avaient exécuté au rabais une grande cheminée antique et, n’y trouvant pas leur compte, demandaient qu’on les indemnisât du temps qu’ils avaient passé à ce travail en dehors de leur prévision.

— Qu’a cela ne tienne, répondit le vengeur d’Hiram, payez-moi la note et les fournitures, et la cheminée est a vous. Vous irez vous-même la vendre au faubourg. Ces pauvres gens, dont la paye était attendue à la maison et auxquels on demandait de débourser un millier de francs, n’eurent même pas la force de répondre.

Le Franc-Maçon leur fit généreusement cadeau, cependant, par-dessus le marché, de ses derniers ouvrages : La franc-maçonnerie et le principe républicain et les sept Lumières maçonniques.

Saint Norbert, Vital de Mortain, Raoul Ardent, Hugues de Saint-Victor, Hildebert sont mieux informés des moindres détails de l’existence du XIIe siècle, qu’un chroniqueur d’aujourd’hui de ce qui se passe sur le boulevard.

Pierre de Limoges a fait d’innombrables discours sur les coiffures. Etienne de Bourbon vous parle comme un couriériste mondain des robes du XIIIe siècle, des mi-parties, des-entaillées ou languées, des rigotées ou des haligotées.

Les Maillard, les Cleré, les Menot ont continué plus tard ces traditions et Bourdaloue est, certes, aussi précieux pour l’étude de la Cour et de la Ville au temps de Louis XIV que La Bruyère et Molière.

Aujourd’hui, les prédicateurs remontent en sens contraire le courant qui porte les écrivains vers une étude plus sincère et plus serrée des hommes et des chôses de leur époque. Ils évitent les questions à l’ordre du jour, l’actualité vivante ; ils se contentent de défendre des dogmes que nul ne songe même à discuter parmi ceux qui fréquentent les églises.

A écouter ce qu’ils disent il semble qu’ils prêchent pour des gens qui sont morts depuis trois cents ans. Je n’ai entendu affirmer qu’une fois, avec éloquence, les devoirs des privilégiés de la fortune et flétrir les imbéciles excès du luxe et c’était dans une église du quartier Mouffetard !

Les curés des paroisses riches ne veulent point qu’on parle chez eux des Cercles, des courses, des excentricités de toilette. Hommes de bonne compagnie pour la plupart, d’une irréprochable conduite, ils sont reçus avec égards dans des maisons où la chair est bonne et c’est la chaire-chrétienne, à son tour, qui doit répondre par ses ménagements aux politesses dont ils ont été l’objet.

Ce qui est particulièrement curieux, c’est que, nulle part, au milieu de ce gaspillage, vous n’apercevrez ce bel entrain, cette joyeuse insouciance du lendemain, ce scepticisme spirituel qui fait comprendre que certaines époques s « soient ruées dans le plaisir en disant : Après nous, le déluge ! Ces dépenses folles et que rien ne justifie se concilient avec des affectations de sentiments religieux, des soupirs sur les persécutions, des lamentations sur les enfants qu’on prive de Dieu.

Ce contraste est une des choses qui étonnent le plus les Juifs, dont l’esprit étroit a de la netteté et de la précision. Je me rappelle avoir entendu fortuitement la conversation qu’avait une dame, fort en vue dans les œuvres de charité, avec sa couturière qui lui essayait une robe. C’était abracadabrant. La brave femme mêlait ses gémissements sur l’école athée à des recommandations insensées sur sa toilette.

— Quelle époque ! Quelle génération on nous prépare, ma chère madame X… ! Alors on détache maintenant les traines ?

— Oh ! C’est parfaitement décidé…

— Ce sont ces pauvres âmes d’enfants que je plains… Avec un semis de roses, ce ne serait pas mal.

— Certainement, madame la comtesse, certainement.

— Les malheureux ! Ils enlèvent jusqu’au crucifix. Des pans restreints et pas de quilles !

Puis elle partit, toujours pleurant sur le malheur des temps et, sur le seuil, se ravisant, elle dit : décidément, mettez des quilles ! La couturière pouffait, et il y avait de quoi ; son rire, longtemps comprimé, retentit sonore quand la porte fut fermée.

— Avec ce qu’elle dépense en un an, fit-elle, elle sauverait toutes les âmes d’enfants de son quartier !

Tout ce monde est plein de chrétiens dans le genre de ceux dont parle Tertullien : Plerosque in ventum et si placuerit christianos ; ce que Bossuet traduit : « Chrétiens en l’air et fidèles si vous voulez. »

Ce qu’il y a de douleurs derrière ce luxe sans raison, absolument bête, est incroyable. Flaubert me disait un jour que c’était nous qui devrions être les médecins de certaines maladies morales, car il n’y a que nous qui les ayons étudiées. Il y a du vrai dans cette opinion. Ce qu’un Parisien sait sans avoir cherché à l’apprendre est inimaginable. Le hasard, à chaque instant, nous montre l’envers de ces existences si brillantes en apparence.

Il existe, d’ailleurs, a Paris, cinq ou six prêteuses d’argent, avec lesquelles il suffit de discuter une heure pour connaître à fond le secret de cette société. Hommes et femmes viennent là, écrivent des lettres invraisemblables d’humilité, traitent l’usurière de « chère amie ; » lui prodiguent les douces paroles.

Quelques femmes du monde louent un petit appartement, y font transporter sans bruit quelques vieux meubles du château, les portraits de famille eux-mêmes, essayent de les négocier. La mère et la fille sont d’accord parfois pour ce commerce.

Souvent le mari, plus sensé, est resté au château, il vit là, loin du hight life, entre une cuisinière sur le retour et quelques barriques de vin. On le fait venir, on s’efforce de le décider à vendre le domaine ; il arrive, flanqué de la servante pour ne pas faiblir, il résiste, et ce sage, qu’on traite d’être sans humanité, s’en va en disant : « Ne criez pas, ma chère, vous serez bien contente de retrouver cela. »

J’ai vu une famille de vieille noblesse envoyer chaque jour chercher, chez la crémière d’à côté, un horrible bouillon noir et sentant la graisse. Au bout de quelque temps ils en devaient pour cinq cents francs ! La femme, qui portait un nom célèbre dans l’histoire de la Révolution, un nom chanté par les poètes, immortalisé à la fois par l’héroïsme et par la piété, avait une note de dix mille francs chez sa couturière et s’en allait à travers Paris pour les chercher avec ce mouvement d’oiseau de grande race qui ne sait pas marcher à pied.

Au milieu des querelles et des récriminations grandissait une belle jeune fille élégante et svelte. N’obéissant qu’à leur bon cœur, ces pauvres gens avaient recueilli un moine expulsé, et rien n’était baroque comme ce chapelain en appartement, bénissant ce repas pris à la gargotte, en tête à tête avec une bonne non payée, qui hurlait les refrains de café-concert qu’elle allait récolter chaque soir.

Quelques femmes demandent aux poisons la joie factice, le bonheur de voir quelques minutes la vie en rose ; elles se morphinent, ce sont les morphinées, les morphinomanes, hôtes éphémères d’un paradis artificiel qui ne fait que rendre la réalité plus cruelle.

Parfois on tombe tout à fait. Cette jeune femme adorable, cette ravissante Aryenne, au galbe virginal et fier, que vous n’effleurez même pas d’un regard trop intense pour ne point enlever le pur duvet de ce fruit en train de mûrir, se vend à quelqu’un de ces cosmopolites affreux, galeux, sentant mauvais, qui ont crié des oranges sur le port de Tunis ou d’Alexandrie, ou qui ont été garçons d’auberge en quelque village de Russie, comme ce Garfounkell, quarante fois millionnaire, qui avait laissé sa femme là-bas pour mener la grande existence ici.

Tout aboutit au Juif, en effet. Nous le verrons plus loin pressurant la misère populaire avec les agences d’achat de reconnaissances du Mont-de-Piété ; il est le bailleur de fonds, le prêteur réel des usuriers qui obligent les gens du monde. Il sait, à une minute près, la durée du souffle de toutes ces pauvres petites grenouilles qui s’efforcent de se grossir pour égaler les grosses fortunes israélites.

Quand l’haleine commence à manquer, il arrive et il est le bien venu.

Ce qui est plus inquiétant que tout le reste, peut-être, c’est cet abaissement de là femme française. Aux époques de décadence, on l’a constaté, la femme monte tandis que l’homme descend ; cette fois il ne s’est rien produit de pareil. On aurait pu espérer qu’après la guerre il se serait formé un groupe de Françaises, exerçant une influence active comme femmes, comme sœurs, comme amies, s’efforçant d’inspirer à tous des idées patriotiques, se servant de leur beauté, de leur sourire, de leur charme pour relever les cœurs, pour éveiller le désir de nobles actions. Quelle magnifique mission dans un pays où la femme a toujours joué un si grand rôle ! La duchesse de Chevreuse semble avoir eu un instant cette généreuse ambition, elle a essayé de réunir toutes les femmes dans le culte de Jeanne d’Arc, de faire, de la pure héroïne, le symbole du relèvement national ; c’est pour cela que les journaux francs-maçons et juifs se sont acharnés après elle, mais sa voix, d’ailleurs, est restée sans écho.

« Courtisane ou ménagère, disait Proudhon, pour la femme il n’y a pas de milieu. « Sœur de Charité ou cocodette, tel est, dans les classes supérieures, le dilemme de la femme française actuelle. Beaucoup, riches, belles, ayant tout pour être heureuses, quittent tout pour se donner au divin Epoux, pour se consacrer à une vie de dévouement et de sacrifice ; mais, sauf quelques exceptions, on n’aperçoit, parmi celles qui demeurent dans le monde, aucune image de ces femmes charmantes et fortes, intelligentes et vaillantes dont nous esquissions le chimérique portrait tout à l’heure, de ces femmes ayant le sentiment de l’honneur de la race, de la fonction sociale à remplir par les privilégiés de la fortune, résolues à communiquer à ceux qu’elles aiment l’horreur de tout ce qui est avilissant ou dégradant.

Il n’existe plus, d’ailleurs, de salons qui aient encore une autorité un peu considérable. Les réunions mondaines où l’on cherchait jadis, avant tout, le plaisir de se retrouver ensemble, de causer, d’échanger des idées, sont devenues, des que les banquiers ont pris la tête du mouvement, des solennités théâtrales, des fêtes d’apparat dont les frais épouvantent les familles riches elles-mêmes, qui ne peuvent lutter avec le faste d’Israël.

La médisance spirituelle, l’allusion fine d’autrefois, ont fait place au potin grossier que l’on craint toujours de voir passer de la conversation dans le journal du boulevard.

Les étrangers et les Juifs ont introduit, dans les habitudes de la bonne société, les plaisanteries de manants, les farces de fumiste. La marquise de X… était dans une ville d’eaux, hors de France, lorsqu’à deux heures du matin on l’entend tout à coup crier : « Au feu ! » On accourt et l’on aperçoit un rastaquouère, bien connu de tous qui, fuyant devant les flammes, s’élance hors de la chambre avec ses vêtements à la main. Pendant six mois on envoie à tout Paris des cartes sur lesquelles on lit : Mme de X… et son rastaquouère. La comtesse de Z… reste en place, après un dîner, au moment où les dames se retirent discrètement ; elle répond qu’elle est au-dessus des faiblesses de l’humaine nature. Pendant six mois encore, d’autres cartes circulent, sur lesquelles on lit : Mme de Z… ne… Mme de Z… est un ange. Tous les matins la belle élégante reçoit, avec une exactitude désespérante, une magnifique botte d’asperges !

On voit que tout ceci n’est pas d’un goût bien délicat. Les histoires de ce genre, qu’il serait facile de multiplier, les récits d’adultères, de séparations, d’accommodements entre le mari et l’amant, n’auraient qu’un intérêt de scandale et ne rentreraient pas dans le cadre de ce travail, qui est exclusivement une étude sociale.

La mondaine n’a même plus le respect de sa propre beauté, la haine instinctive de tout ce qui déforme ou enlaidit, de tout ce qui blesse les lois d’une certaine élégance supérieure qui est une des manifestations de l’art ; elle aime au contraire l’étrange et le baroque, le bas, ce qui la rapproche un peu de l’animalité.

Quelle vision encore du Paris contemporain que ce bal des bêtes, donné au mois de mai 1885 par la princesse de Sagan ! Cette fois c’était bien à l’àme de la femme française elle même que le gouvernement s’attaquait ; on venait de profaner le sanctuaire de la douce et poétique patronne de Paris, de Geneviève, la sainte et la bergère dont le nom rayonne sur les commencements de notre histoire avec une fraîcheur d’aurore.

A défaut d’une foi bien vive, la plus élémentaire délicatesse, une pensée de solidarité féminine, auraient dû commander à de grandes dames comme la duchesse de Bisaccia, qu’Etincelle appelle en toute occasion « une chrétienne incomparable » de ne pas choisir ce moment pour se déguiser en animal.

Ces gens-là se disputèrent le petit carton où était représentée l’entrée d’un bal avec cette inscription : « Un animal, 1 franc ; un animal et sa dame, 2 francs. »

Il ne s’agit pas ici de rastaquouères, d’étrangers. Tout l’armorial de France, toute la vraie noblesse est présente à cette fête sans nom, à cette espèce de prostitution de soi-même qui, dit justement l’Univers, inspire une sorte d’épouvante.

Le Gaulois nous donne d’abord le nom des convives du dîner :

Comte et comtesse F. de Contant, duc et duchesse de Gramont, vicomte et vicomtesse de Turenne, baron et baronne de Vaufre-land, comte et comtesse de Castries, vicomte et vicomtesse de Chavagnac, prince et princesse de Léon, comte et comtesse H. d’Amilly, marquis et marquise des Moastiers, comte et comtesse de Vogué, comte B. de Boisgelin, comte R. de Fitz-James, —comte et comtesse A. de la Rochefoucauld, baron et baronne de Noirmont, M. et Mme d’Espeuilles, comte et comtesse de Mieulle, vicomte et vicomtesse des Garets, doc et duchesse de Bisaccia, marquise de Galliffet, lady Dalhousie, comte et comtesse de Kersaint, M. et Mme O’Connor, marquise de Talleyrand, M. et Mme Lambert, comte et comtesse de Saint-Gilles, M. Haas, conte de Gontaut-Biron, vicomte G. Costa de Beauregard, colonel Gibert, baron Seilliere, baron de la Redorte, H. Ridgway, conte R. de Gontaut-Biron, Allain de Montgommery, comte et comtesse de Maleyssie, comte et comtesse de Chevigné, marquis de Massa, prince de Lucinge, comte Philippe de Beaumont, comte de Brissac, comte de Kergolay, de Haro, comte Jean de Beaumont, comte Pierre des Moustiers, duc et duchesse de Frias, vicomte de Bondy, marquis et marquise de Mailly, marquis et marquise de Beville, etc., etc.

Il énumère ensuite un par un tous les figurants de cette saturnale et nous fait assister à leurs ébats :

Des coqs marchent en se pavanant par les salons. Nous reconnaissons, sous ces crêtes, les vicomte Roger de Chabrol, M. d’Heursel, le vicomte de Dampierre, le vicomte de Contades, le comte Antoine de la Foret de Divonne, le comte de Las Cases. Et les canards ne manquent point non plus. Un long bec en spatule s’allonge sur les fronts de M. le comte de Béthune, du baron de Gargan, du comte Platter, de bien d’autres. L’un d’eux a eu l’idée d’offrir à la princesse un journal ingénieux : le Canard, créé pour la circonstance et mort avec elle. Le comte d’Esquille s’est mis une tête de chouette en décoration. Le comte Albert de la Foret de Divonne est en héron, le comte François en dindon. Le vicomte de Leusse a une tête de pie, le vicomte d’Andlau une tête de chouette.

Le duc de Gramont passe au bras de M. de Gramedo. Tous deux sont en pierrot, — la tête de la bête et le corps du Pierrot des Funambules. Deux frères se sont associés pour représenter une girafe : le comte François de Gontaut forme le devant, et son frère l’arrière-train. Un M. de Germiny a un succès fou. Il s’est habillé en singe et divertit l’assistance par ses grimaces. Se déguiser en singe quand on porte un nom qui a reçu jadis une si navrante publicité, ne faut-il pas vraiment pour cela avoir la tête à l’envers ?

Mme de la Rochefoucauld-Bisaccia est en pélican. M. d’Espeuilles passe en souris, le comte de Tocqueville en renard, le vicomte Blin de Bourdon en bengali, le comte d’Antioche en lion, le vicomte de Rambuteau en coq, le comte R. de la Rochefoucauld en loutre. Mme Thouvenel est en chauve-souris, le comte de Berthier en chat blanc, la comtesse de Grouchy en souris blanche, la duchesse de Frias en cardinal, M. de GallifFet fils en serin, Réné Raoul Dural en renard, la comtesse de Mieulle en oiseau bleu, dit oiseau-mouche ; la comtesse de Blacas en poulette. M. de Ravignan, tête de chien. Nous reconnaissons dans la foule le prince François de Broglie, tète de dindon ; le comte de Gontaut-Biron, en caniche blanc ; la marquise de Croix, en martin-pêcheur ; la marquise de la Ferronays en hirondelle ; la comtesse Fernand de la Ferronays, en mouette ; la comtesse de Vogué, en oiseau de paradis ; la contesse de Maleyssie, en demoiselle.

Mme la vicomtesse de Florian, en or et vert avec des ailes, représente une libellule. La comtesse de Brias a de grandes ailes en plumes bleu et jaune colibri. Toute la Juiverie est naturellement là, riant aux éclats de l’avilissement de cette malheureuse aristocratie. La baronne Gustave de Rothschild est en chauve-souris.

Mme Lambert Rothschield est en panthère, jupe de tulle bleu perlée or et perles fines, corsage et la traîne en velours brodé, imitant la peau de panthère, couvrant le derrière de la jupe et se terminant en lambrequin Louis XIII. Tète de panthère sur les cheveux, retenue au milieu par un croissant de diamants. Mme Michel Ephrussi en coq de roche : tulle orange plissé entièrement et drapé par des écharpes tulle, même nuance, arrêtées par des coqs de roche ; milieu du dos de la jupe velours noir, arrêté de chaque côté par deux grandes ailes noires encadrant le corsage en plumes orange formant le corps de l’oiseau.

Il serait dommage de rien retrancher au récit du ballet des abeilles.

Il est un peu plus de minuit… l’heure des crimes, des apparitions — et des merveilles aussi. Un roulement de tambour fait savoir aux populations qu’une surprise s’apprête. On s’élance, on se pousse un peu, on se presse beaucoup et l’on monte sur les chaises pour mieux voir. Quelqu’un dit : « Cela manque d’échelles… mon royaume pour une échelle ! »

En effet, voici le ballet qui commence : Au fond de la galerie des fêtes, une énorme ruche se dresse ; qui dit ruche dit : abeilles, à moins que la ruche ne soit déserte, et, heureusement, ce n’est point ici le cas. Elle est habitée et délicieusement. Un essaim d’abeilles : corselets de satin marron rayé jaune jupes de tulle, lamé or, tabliers marron pailletés d’or, ailes en gaze d’or, casque en or avec antennes, qui répondent aux noms de Mmes la comtesse de Chavagnac, la baronne de Vaufreland, la comtesse François de Gontaut, la duchesse de Gramont, la comtesse Aimery de La Rochefoucauld, la marquise d’Espeuilles, la comtesse de Kersaint, la marquise de Galliflet, la princesse de Léon, la marquise d’Amilly, la comtesse Gabrielle de Castries vont, viennent, butinent, trottinent. Elles sont trop charmantes pour qu’on les laisse s’envoler, et messieurs les bourdons sont là pour s’y opposer. Ce sont : MM. le marquis d’Amilly, le comte Philipe de Beaumont, le comte Jean de Beaumont, le comte de Jaiviac, le comte Bruno de Boisgelin, Allain de Montgommery, le conte de Haro, le marquis des Moustiers, le vicomte desGarets, le Ticomte de Mieulles, prince de Lucinge. Leur uniforme est fort galant : culottes de satin marron, pour-point en satin marron à deux tons, formant les anneaux.

MM. les bourdons, qui viennent de s’éveiller avec l’aube, font le tour de la ruche, sur laquelle ils jettent des regards de connaisseurs en arrêt devant des chefs-d’œuvre. Les abeilles, que l’aurore aux doigts de rosé a fait sortir de la ruche, s’approchent des bourdons galants et, après une poursuite, abeilles et bourdons sa mêlent.

La reine des abeilles (comtesse de Gontaut) choisit un roi : c’est au comte Jean de Beaumont qu’échoit cette fève… chorégraphique, et le couple s’envole en tourbillonnant au milieu des groupes de danseurs et de danseuses, parmi lesquels on remarque la comtesse de la Rochefoucauld, la duchesse de Gramont et la marquise de Galliffet.

Voilà ce que faisaient des chrétiennes, au mois de mai 1885, pour fêter la profanation de l’église Sainte-Geneviève (1) ! Il n’y a là nulle indiscrétion, nulle allusion à des

(1) Au banquet d’adieux des Cercles catholiques ouvriers, ce douloureux rapprochement fournit an comte Albert de Mun le motif d’un de ses plus beaux mouvements oratoires. L’orateur, interrompu par les applaudissements, fut plus de cinq minutes sans pouvoir reprendre la parole. Les huées, les lazzis, les plaisanteries méprisantes tombèrent naturellement comme la grêle sur ces détraqués qui avaient donné ainsi, en public, le spectacle de leur ignominie ou plutôt de leur bêtise. Citons, comme échantillon, la conversation de l’Echo de Paris, qu’un courageux journal catholique, le Pèlerin, plaça comme légende au-dessous d’au dessin reproduisant une scène de bal.

La duchesse de Bauséant présente le baron des Argousses à la marquise de Cassenoisette.

Le baron :

— C’est singulier, madame la marquise, il me semble avoir déjà avoir déjà eu l’honneur de vous rencontrer ?…

— En effet, baron, au bal de la princesse de Sagan. J’était en punaise.

— Eh quoi ! cette délicieuse punaise, c’était vous !

— Et vous ne me reconnaissiez pas, ingrat ?

— Je vous présente mes excuses !

— Vous étiez en cochon de lait !

— Parfaitement.

— Et votre sœur ?

— En rat d’égout.

— Charmant ! charmant ! scandales connus de tous, nul rappel des histoires plus ou moins piquantes ou plus ou moins tristes, qui courent partout, il y a le récit d’un journal complaisant, le document humain. Tout cela pour arriver à être cité dans le journal d’Arthur Meyer !

C’est le vrai maître du monde parisien que ce Meyer, l’arbitre de toutes les élégances, l’organisateur de toutes les fêtes. Jamais la Juiverie n’a produit un type aussi réussi. Fils d’un marchand d’habits-galons, il débuta à Paris, il y a quelques vingt ans, comme secrétaire de Blanche d’Antigny. Il cumulait ces fonctions, qui ne devaient pas être une siuécure, avec celles de reporter ; cramponné à chacun pour avoir un renseignement, on l’entendait, à toutes les belles représentations, crier : « des noms ! des noms ! » Les noms recueillis, il les écrivait fiévreusement sur la manchette de sa chemise. Il signait du pseudonyme de Jean de Paris. Ce fut alors, en 1869 je crois, que M. Carle des Perrières, qui signait Curtius au Nain jaune, et qui a publié un intéressant volume sur le monde des joueurs : Paris qui joue et Paris qui triche, le fit figurer dans sa galerie de Figures de cire.

L’étude, d’ailleurs, est charmante, elle a l’allure vive et la verve narquoise d’une ballade de Henri Heine.

Habits à vendre ! vieux habits ! vieux galons ! chapeaux à vendre ! C’était la devise de la famille. Disons-le, cette devise leur est toujours restée fidèle. A quinze ans, fatigué de son apprentissage dans le commerce des lorgnettes, le duc Jean équipa cent lances pour venir à Paris. Paris, voilà la voie, voilà le centre pour une nature aussi industrieuse que celle du duc Jean. A Paris, le duc fit un peu de tout, il essaya des lorgnettes, comme au Havre, mais cela ne lui réussit plus et, ne voulant pas déroger, avant tout, il se jeta dans les arts. C’est à dater de cette époque que le commerce des contre-marques a périclité d’une façon terrible.

A Paris, le duc Jean comprit vite le parti qu’il pouvait tirer de la vanité des uns, de la coquetterie des autres. La première année fut néanmoins assez dure. Il fit une expédition à Trouville-sur-Mer pendant laquelle il fut prouvé que le duc Jean savait beaucoup mieux manier le roi de trèfle que la Durandal.

On l’expulsa donc du Casino. Néanmoins, il réussit à s’accrocher là à une personnalité de la littérature élégante. A sa suite il entra dans le monde, non dans le vrai, mais dans le monde faux que fréquentent les jeunes gens et les journalistes, et, grâce à l’influence de son chaperon, il en arriva à avoir droit de cité parmi la jeunesse qui déjeune chez Bignon et dîne au No 6 de la Maison d’Or. Mais quel droit de cité, mon Dieu ! Quelle existence de passer pour le grotesque et le plastron d’un cercle de jeunes gens, de côtoyer sans cesse la haute vie, les soupers et les filles et de n’avoir jamais que les miettes des uns et les cheveux gris des autres.

Ce fut la première manière de Meyer. Il avança vite grâce à la grande poussée juive qui se fit après la guerre. Aujourd’hui il a maquignonné, boursicoté, trafiqué, il a un coupé, un hôtel, un journal. Il n’excite ni l’envie ni même le mépris, mais plutôt comme un incommensurable étonnement. Ayant remarqué que quelques gens du monde affectaient une certaine roideur, d’assez mauvais goût du reste, il les a imités, mais imités en charge ; il ne remue plus, il ne tourne plus la tète ; avec son teint blême, son crâne d’ivoire, sa barbe luisante, il donne l’impression d’une momie sémitique déambulant en plein Paris à l’aide d’un ressort qu’on ne voit pas.

Cet être fantastique, ce faquin d’une si invraisemblable faquinerie stupéfie littéralement par des plaisanteries faites de sang-froid qui renversent les gens. Au moment des obsèques de l’Empereur à Chislehurst il voulait marcher aux cotés de la famille impériale ; il a pris le deuil du comte de Chambord et annoncé gravement qu’il ne pourrait assister à la fête d’Ischia à cause de la mort du Roi. Tout cela, je le répète, se produit sérieusement, silencieusement, sans rire. Il a vraiment une sorte de rôle dans la vie élégante ; c’est lui qui a mis en circulation ces mots de « pschutt » et de « v’lan que nos gentilshommes répètent avec une grimace idiote. A l’exposition canine, les piqueurs de la duchesse d’Uzès sonnent les honneurs quand il arrive (1), ce qui se comprendrait tout au plus dans une exposition de pisciculture. Ce Tom Lewis, frotté de lettres, est mêlé à tout, il sert d’arbitre, il remplit l’office d’ambassadeur, il fait les courses. C’est lui qui intervient dans le procès de Sarah Bernhardt et du Juif Koning, c’est lui qui va prendre

(1) Gaulois, 31 mai 1884. chez Meissonier le portrait de Madame Mackay et qui rapporte l’argent au peintre.

Vous devinez, avec un tel intermédiaire, ce que sont les négociations. Mme Mackay met le portrait de Meissonier dans l’endroit secret où Saint Simon avait mis le portrait de Dubois. Meissonier se déshonore par son âpreté au gain, en réclamant soixante-dix mille francs pour une toile qui lui a demandé quelques séances. Au moment où tout va s’arranger, le Juif Wolff, qui voit son compère Meyer engagé, vient prononcer sur le cas quelques-unes de ces paroles dont il a le secret : « Si dans un pareil débat, dit cet homme austère, je pouvais hésiter un instant, il me faudrait renoncer à élever la voix dans les questions artistiques ; je signerais ma propre déchéance. »

— C’est donc un repaire de brigands que votre Paris ? vous disent parfois les étrangers.

— Mais non. Paris est encore plein de braves gens.

Si, au lieu de vivre dans ce monde d’intrigants qui attendent les voyageurs à la gare, comme les interprètes et les pickpockets ; si, au lieu de s’entourer de Juifs, Mme Mackay, qui est, diton, une femme excellente, avait vécu avec des Parisiens honnètes, elle aurait su comment on fait une hausse factice sur les œuvres d’art comme sur les actions de sociétés financières ; elle aurait trouvé à Paris trois cents peintres qui ont plus de talent que M. Meissonier ; elle aurait eu affaire à un artiste qui se serait conduit envers elle en homme bien élevé, et elle n’aurait pas été diffamée dans les gazettes.

Quand il n’a plus d’autre occupation en ville, Meyer organise des fêtes avec les duchesses. Lors de la fête des Alsaciens-Lorrains, c’est lui qui devait ouvrir le bal avec la comtesse Aimery de la Rochefoucauld. Au dernier moment, la pauvre comtesse eut honte et se contenta de faire un tour dans la salle au bras du petit youtre. L’exhibition n’est elle déjà pas assez triste comme cela (1) ? Pour moi, je l’avoue, ces abaissements m’affligent toujours. N’est-ce point navrant ce joli nom d’Aimery, qui a je ne sais quel parfum Moyen Age, et fait songer à l’Aymerillo de Victor Hugo, ce grand nom de la Rochefoucauld, qui rappelle des siècles d’héroïsme, des batailles gagnées, les Maximes, — tout cela sali par la promiscuité d’un ancien secrétaire de Blanche d’Antigny ? Je suis un peu comme Veuillot et je trouve « que ces gens-là me trahissent personnellement, me volent quelque chose » en disposant d’un nom dont ils n’ont pas le droit de disposer.

Ne vous y trompez pas, néanmoins, Arthur Meyer est la seule personnalité littéraire que les gens du monde puissent endurer (2). Après les livres, ce qu’il haïssent le plus ce sont

(1) L’amour des Juifs, d’ailleurs, est très développé dans cette famille. C’est une parente de la comtesse Aimery — si ce n’est la comtesse elle-même — qui faillit se noyer par amour de la Juiverie. Elle était dans sa villa du lac de Genève, lorsqu’on lui annonça que la baronne de Rothschild venait de Preigy la voir dans son bateau à vapeur. Transportée par l’honneur d’une telle visite, la comtesse s’élance, renverse tout sur son passage ; sur la passerelle qui conduit au bateau, elle veut prendre les trois temps de la révérence comme à Versailles, elle chavire, elle tombe à l’eau, et les Juifs se livrent, à propos de cette chute, à des plaisanteries d’un goût douteux.

(2) II y a des exceptions, cependant, mais elles « produisent tonjours en faveur des Israélites. Le Juif, flatteur, insinuant, cajoleur, endort le patricien, le berce doucement ; le Français, qui lui dirait franchement la vérité, qui lui apporterait l’écho de la vie, le déconcerterait, la troublerait, le réveillerait. Le duc de Chaulnes, dont la mère a été abreuvée d’outrages par la presse juive, fut le dévoué protecteur d’Eugène Müntz, dont nous parlions tout à l’heure ; il l’aida à continuer ses travaux et la veille de sa mort, il prit, par une touchante prévoyance, les dispositions nécessaires pour assurer la publication du volume qui a pour titre la Renaissance en Italie et en France à l’époque de Charles VIII. M. Müntz, du reste, a rendu un juste hommage au duc de Chaulnes et c’est plaisir que de voir apparaître, en quelques pages de son introduction, cette bienveillante figure de grand seigueur curieux de tout, s’intéressant à tout, venant avec des béquilles, après avoir été grièvement blessé à Coulmiers, passer ses examens de droit à Poitier, étudiant les questions ouvrières, publiant un remarquable travail sur les sculptures connues sous le nom de Saints de Solesmes. Les Montesquiou, également, aidèrent beaucoup le célèbre médecin Worms à ses débuts, mais aucun grand seigneur, encore une fois, ne ferait pour un chrétien ce qu’il fait pour un Juif qui sait l’entortiller, le prendre. les hommes qui en font. Ils ne comprennent l’écrivain que sous la forme d’un illettré bien informé, bien mis, intriguant, remuant, s’agitant.

M. de la Rochefoucauld, duc de Bisaccia, reçoit Rothschild et Mayer, il n’invite pas d’Hervilly à une soirée où l’on joue une de ses pièces. L’épisode est significatif encore et la lettre, pleine de brio, écrite à ce sujet par l’auteur de la Belle Saïnara à un de ses amis, vaut la peine d’être reproduite.

Chailly-en-Bière (Seine-et-Marne).

Je suis très mal fichu dans le coin d’où je t’écris ces lignes. J’ai : hypertrophie du foie, ictère ; je suis jaune gomme gutte, et de plus ma faiblesse est extrême. Je me lève très peu et ne peux marcher. Il y a déjà un mois que cela dure. Je ne voudrais pas crever sans l’avoir raconté, comment cette fameuse grande dame dont on a tant parlé, et qui s’appelle la Politesse française, est morte trois fois plutôt que d’entrer chez moi, et cela à propos de cette Saïnara dont les feuilles m’appellent « l’heureux auteur. »

Figure-toi que, pour cette fameuse fête japonaise, on est venu me demander des vers d’ouverture. Je les ai faits, il s’agissait des « pauvres ». On ne m’a même pas accusé réception de ce travail demandé. Et l’on n’a même pas envoyé une invitation à l’auteur pour la fête. C’est raide !

Il faut te dire, bien entendu, que je n’aurais pas été chez les ducs. Mais les ducs et vidames me devaient bien une invitation, ne fût-ce que pour la collection que je fais de ces cartons illustrés.

Du reste, constatation faite de la mort de la Politesse française dans le noble faubourg, j’ai songé que c’était la troisième fois que cela m’arrivait, au nom des pauvres, avec la même Saïnara. Voici l’anecdote :

La première fois, la duchesse de Magenta me fit prier de donner pour les pauvres, à l’Odéon, la primeur de Saïnara. Dame ! C’était dur ! Après trois ans d’attente, sacrifier ma première ! Je le fis néanmoins, pour les pauvres. La bonne grosse dame ayant appris que j’étais au Rappel, ne daigna même pas venir voir la pièce qu’elle m’avait demandée. Elle fit mieux : elle menaça d’arriver au milieu. Ce qui était une chute pour moi. Elle ne vint pas du tout (bon Dieu soit loué !), mais personne me me remercia. Un !

La deuxième fois, ce fut Mme de Metternich qui me fit demander de donner — en abandonnant mes droits — Saïnara a Vienne, sur le théâtre de la Cour, avec elle comme actrice, au bénéfice des inondés de Szegedin. J’abandonnai les droits. J’écrivis une lettre de Français heureux de voir ses vers être utiles à des Hongrois ! On joua. Grand succès. Beaucoup d’argent pour Szegedin. Pas un mot de remerciement. Deux ! ! Avec les La Rochefoucauld, même politesse. Trois ! ! !

Je crois qu’il ne faut pas que ces notes pour l’histoire d’une race qui s’en va soient perdues. Aussi je te les lègue. Il est bon que ces choses soient dites un jour ou l’autre.

A toi,

K. D’HERVILLY.

26 juin 1883.

Non, mon cher confrère, il ne faut pas que ces notes pour l’histoire d’une race soient perdues, c’est pourquoi je réimprime la lettre ici. Le duc de Bisaccia n’en reste pas moins un homme fort dévoué à sa cause, fort généreux même à l’occasion, mais évidemment il a perdu dans les mauvaises fréquentations, dans les fréquentations de Juifs, cette fleur de délicatesse et de courtoisie qui caractérisait jadis la noblesse française ; il ne sait plus faire la différence qui convient entre un poète, un artiste qui est un être de désintéressement et de travail et un vulgaire financier qui salit ses mains dans le maniement de l’or.

Un jour que Papillon de La Ferté, l’intendant des Menus, rendait compte à Marie-Antoinette d’une querelle qu’il avait eue avec Sedaine, il répétait toujours : « Sedaine m’a dit, j’ai dit à Sedaine… »

— Quand le roi ou moi, interrompit la reine, parlons d’un écrivain, nous disons toujours monsieur Sedaine.

Le duc de Bisaccia n’a plus le sens de ces nuances, il dirait certainement Sedaine tout court et monsieur de Rothschild gros comme le bras.

Si je parle ainsi un peu longuement du noble duc c’est qu’il est, comme je l’ai déjà dit, ce que les Anglais nomment : « Un personnage représentatif. » Il est instructif et il est pénible de voir dans quelle société vit un homme qui se croit naïvement, et qui est réellement, pour la foule niaise, l’incarnation de la haute aristocratie, le représentant des idées de chevalerie, d’honneur et de foi (1).

(1) An mois d’avril 1885, nous voyons le pauvre homme, toujours cornaqué par Meyer, assister au bal donné par le Conseil mnuicipal à l’Hôtel de Ville. Le chef des droites, comme on dit, parade à coté de la baronne d’Ange, à laquelle un conseiller municipal fait ouvrir avant l’heure les portes du salon où l’on soupe ; il échange des poignées de main avec tous ces conseillers qui ont chassé les Sœurs des hopitaux, arraché la croix des cimetières, persécuté de la plus sale et de la plus ignominieuse façon tout ce que les honnêtes gêns respectent. Franchement, était-ce là la place du duc de la Rochefoucauld- Bisaccia ?

Tout est faux, d’ailleurs, dans ce personnage de vitrine. A la Chambre, il appelle le 14 juillet « la fête de l’assassinat » et ce jour-là, il fait illuminer le Jockey- Club, dont il est président. Si c’est la fête de l’assassinat, pourquoi illuminez-vous ? Si c’est une fête nationale, pourquoi l’appelez-vous « la fête de l’assassinat ? »

Meyer admire le duc et le duc aime le commerce de Meyer (1). Le nom de Meyer figure parmi l’assistance d’élite qui se pressait au bal du 18 avril 1884, au milieu de beaucoup de Hirsch dont les uns se prénomment Maurice et les autres Théodore. Fortement frappé, sans doute, de se voir là, Mayer déclare que ce bal est un des plus grands événements du siècle. C’est au Figaro, cependant, que revient la palme de l’enthousiasme. Un escalier surtout le ravit car nous sommes au siècle des escaliers. Celui-là, paraît-il, « défie toute description. » Fait de fragments de roches, bordé des deux cotés par des blocs de granit couverts de mousse, sur lesquels une eau jaillie d’une source invisible retombe éternellement en fraîches cascades, c’est comme une foret montante où s’épanouit, dans une chaleur douce, toute la flore des pays enchantés, où les palmiers qui semblent naître de chaque anfractuosité projettent vers le ciel, à de vertigineuses hauteurs, leurs longues lances de vert sombre, parmi les

(1) Pour comprendre ce qu’une pareille association a de significatif au point de vue des mœurs d’une époque, il faut lire « le Druide », un roman à clef, de la comtesse de Martel, qui nous initie à ce qui se passe dans l’intérieur du « Gaulois ». Il y a de tout là-dedans, la tentative d’assassinat par le vitriol, le proxénétisme, le chantage. Nous apprenons là que c’est une fille, ancienne actrice aux Variétés, qui rédige le courrier mondain et enseigne aux femmes du faubourg Saint-Germain comment il faut se tenir à l’église ! Voilà oû en est arrivée une certaine aristocratie, l’aristocratie du plaisir.

Comme complément du Druide, on peut lire également le discour prononcé par Mayer, au mois d’aoot 1885, au régates d’Evian. Meyer y appelle tout le temps le prince Brancovan « mon cher ami, » et il prend Bartholony à témoin de ses paroles : « n’est-ce pas, mon cher Bartholony ? » Dire que j’ai quitté la campague, par une merveilleuse journée d’été, exprès pour voter pour ce protestant, ami de Mayer, qui se prétendait conservateur ! reflets clairs des lumières semées dans le feuillage. Il tourne, tourne, l’escalier, et, dans son évolution grandiose, aboutit enfin a la serre — le clou de ce fantastique décor — qui, par sa situation et ses proportions babylonniennes, fait songer aux jardins suspendus de Sémiramis. Une illumination radieuse y donne l’illusion du soleil tropical, et la végétation luxuriante qui s’y étale celle des eldorados transocéaniques. Et c’est miracle de voir, dans les étroits sentiers aux bordures fleuries, qui se croisent et s’entrecroisent, circuler les groupes extasiés, resplendir les épaules Dues, étinceler les perles et les diamants, la soie se mêler aux floraisons verdoyantes, et tous ces étincellements se confondre un une sorte de kaléidoscope vaporeux où il n’y a plus ni femmes, ni fleurs, ni satins, ni verdure, plus rien que la grande symphonie des couleurs et l’âpre griserie des parfums !

Le Figaro à raison : « Fuyons ce paradis troublant ! arrachons-nous à ce rêve d’opium ! » pour nous réfugier dans la chapelle. Il y a une chapelle, en effet, et l’on regretterait qu’elle n’y fût pas ; elle rappelle une certaine religion qui est à la mode. Les la Rochefoucauld y vont gémir sur la persécution, avant d’entrer dans le bal, quand les Hirsch ne sont pas encore arrivés. Leur Dieu n’exclut point les plaisirs de la danse, même au temps de Dioclétien ; il est un peu parent de celui de Béranger.

On est admis dans son empire Sous la couronne du martyre Et sous la couronne de fleurs.

Confesseurs de la foi et martyrs, beaucoup de grands seigneurs le sont « parmi ces privilégiés qui, de dix heures du soir à quatre heures du matin ont dansé, causé, soupé, puis redansé, recausé, resoupé et qui, vaillants au plaisir, n’ont capitulé qu’avec l’aurore. » Ils espèrent bien figurer un jour dans les vitraux, seulement les instruments de supplice que les saints portent à leur main dans les naïves images de l’art gothique, seront remplacés cette fois par un accessoire de cotillon. Si vous voulez voir combien la destinée d’un journaliste chrétien est différente de celle d’un journaliste juif, regardez les hommes qui entourent Meyer.

Allez au Gaulois, vous trouverez, à côté du Meyer blafard, un beau cavalier, un gentilhomme béarnais qui a ressemblé un peu à Henri IV. Brave, non point seulement en duel, mais dans la rue, il l’a prouvé lors de la manifestation de la place Vendôme, M. de Pêne est resté, malgré une production incessante, un écrivain de race ; parmi les milliers d’articles qu’il a improvisés il n’en est pas un seul qui n’ait un trait, une phrase où se révèle l’artiste qui sait bien tenir une plume. A quoi cela lui a-t-il servi ? Il est maintenant effacé derrière le petit circoncis qu’il a chaperonné dans le monde ; il n’a pu arriver à garder un journal à lui.

Prenez, si vous voulez encore, Cornély. On l’a appelé « un enfant de chœur perverti. » Je ne crois pas que le mot soit juste, mais j’incline à croire qu’il a subi un peu, au moment du succès, ce vertige malsain, cette vapeur pestilentielle qui se dégage du boulevard et qui est terrible, surtout pour ceux qui ont vécu en province. Je l’ai connu pauvre, digne de toutes les sympathies, dans cet intérieur vraiment charmant d’un jeune père de famille qui nourrit les siens de son travail. J’en puis parler en toute indépendance, car je n’ai jamais eu ni à m’en plaindre, ni à m’en louer.

Il savait certainement que j’aurais eu plaisir à défendre mes idées chez lui, jamais il ne me l’a proposé ; il s’est confiné un peu trop alors, à mon avis du moins, et au point de vue de l’œuvre qu’il dirigeait, dans un milieu un peu restreint et boulevardier.

Malgré tout, il n’en a pas moins réussi à créer, à faire lire, à faire vivre un journal d’avant-garde qui rendait d’immenses services au parti conservateur. Après avoir perdu deux mille abonnés d’un coup, en se ralliant au comte de Paris, le Clairon n’en comptait pas moins 5,375 abonnés ; au moment de sa disparition il avait un tirage quotidien de 11,000 exemplaires. La moindre aide aurait mis ce journal à flot. Cornély fit demander cette aide au comte de Paris. Celui-ci ne voulut même pas recevoir la personne que lui envoyait le jeune écrivain qui, somme toute, combattait pour sa cause avec vaillance, avec entrain, avec succès même. Ne trouvez-vous pas affligeant l’abandon de cet être d’initiative, d’activité, de bonne volonté par des gens qui ont plus de cent millions à eux ?

Je n’ai pas à discuter si les princes d’Orléans ont été bien ou mal inspirés en réclamant, après la guerre, leurs biens confisqués ; j’aime autant savoir cet argent dans leurs mains que le voir gaspiller par les républicains.

Il n’en est pas moins certain que ces biens n’ont pas le caractère étroitement personnel d’une propriété léguée à ses enfants par quelqu’un qui s’est enrichi dans le commerce des laines et des huiles ; ce sont des biens d’apanage accordés jadis à la famille du souverain pour soutenir son rang, entretenir un train princier, rehausser l’éclat de la royauté. Les princes d’Orléans n’ont pas, en conscience, le droit de jouir exclusivement de cette fortune, ils ont l’obligation morale de l’employer au service de la France, de la consacrer à la propagande monarchique.

Personne, probablement, n’a osé dire cela au comte de Paris, apprendre à ce prince, qui est non seulement un honnête homme, mais un bon chrétien, que l’amour excessif des capitaux est un péché capital. La défense des intérêts religieux en France se trouve donc avoir pour organe, du moins dans un certain public, le journal d’un Juif et d’un Meyer(l).

Le journaliste consciencieux et épris de son art est l’objet de la même haine que l’écrivain. La Presse, elle aussi, s’est presque entièrement transformée depuis quelques années ; pour comprendre les conditions nouvelles dans lesquelles elle est placée, il convient tout d’abord de séparer le journalisme du journaliste, la besogne faite de celui qui la fait.

Rien n’est plus absolument probe, plus complétement désintéressé que le journaliste d’origine française et chrétienne, et ceci, sans acception d’opinion. Il dispose d’un moyen d’action formidable, il blesse ou caresse à son gré la vanité de chacun, à une époque où ce sentiment a pris des proportions presque morbides et jamais la tentation ne l’effleure de retirer un bénéfice quelconque des éloges qu’il accorde.

Sous ce rapport, il n’y a pas de doute, jamais même on n’a eu l’impertinence de promettre un cadeau à un critique dramatique, à un critique de livres ou à un critique d’art pour parler favorablement d’une pièce, d’un ouvrage, d’un tableau. Sont-ils donc d’une impartialité absolue ? Non. N’attachant malheureusement qu’une importance secondaire à ce qu’ils écrivent, ils sont accessibles à la camaraderie, à la flatterie, à la démarche personnelle faite près

(1) En Hongrie, du reste, quelques journaux catholiques, comme la Semaine religieuse et le Catholicut Galad. sont également dirigés par des Juifs. d’eux, ils décernent l’épithète d’ « éminent » ou de « sympathique, » comme s’il s’agissait d’une simple croix du Mérite agricole. Tel qui repousserait avec indignation une somme d’argent, ne résistera pas à un sourire de femme, à un mot gracieux, à l’insistance même d’un inconnu qui semble attacher un prix exceptionnel à ce qu’on dira de lui. L’esprit de parti, d’ailleurs, enlève presque au journaliste le droit d’avoir une opinion. Si les conservateurs ne se soutiennent qu’assez faiblement, tout ce qui vient d’un républicain est admirable pour les siens.

On n’agit plus même sur les journalistes par les dîners comme sous la Restauration. Les tableaux que les écrivains allemands ont tracé des mœurs littéraires sont des peintures retardataires qui n’ont aucun rapport avec la réalité présente. Ce n’est plus qu’à l’étranger, ou au fond des provinces les plus reculées, qu’on s’imagine encore que les journalistes passent leurs soirées dans les coulisses à boire du Champagne avec les actrices. Des Cercles, protégés par la police et commandités par des Juifs, ont été fondés pour attirer les écrivains, les dépraver et leur enlever, par le jeu, leurs petites économies, mais ils ne sont guère fréquentés que par un monde spécial qui n’a aucun rapport avec le journalisme sérieux.

Seuls, les rédacteurs de journaux à informations, des journaux boulevardiers, comme on dit, sont, en quelque manière, obligés par la nature même de leur travail à un certain décousu dans l’existence. Les autres vivent avec une régularité parfaite, le plus à distance du centre qu’ils peuvent, ne se mêlant que d’assez loin à l’existence bruyante de Paris. La plupart sont mariés et fidèles ; beaucoup aussi, je dois le reconnaître, sont concubinaires ; ils ont rencontré une femme qui les aime, qui ne dérange point leurs papiers et ils se sont attachés à elle sans prendre la peine de faire régulariser leur situation ; ils pratiquent toutes les vertus du mariage sans en avoir les avantages.

Ce sont précisément ces vertus qui diminuent l’indépendance du journaliste, qui inclinent aux concessions un caractère nativement droit, qui font qu’une presse déconsidérée a, pour rédacteurs, des hommes dignes personnellement de toute considération.

Si la rédaction des journaux, en effet, est composée d’éléments sains, la direction, la propriété, pour être plus exact, est trop souvent aux mains d’êtres absolument méprisables, de financiers véreux, d’actionnaires peu scrupuleux qui voient dans un journal, non un moyen de répandre des théories justes et fécondes, mais d’appuyer des combinaisons louches, d’obtenir des concessions que des ministres, objets du dégoût universel, accordent sans marchander à ceux qui ont le triste courage de les louer.

La conception que Gambetta se faisait dé la prèsse était une conception exclusivement juive. Une horde de boursiers cosmopolites se réunissait un matin, s’entendait avec le Génois et venait chasser d’un journal les Français qui l’avaient réellement créé, fondé, accrédité dans le public par leur intelligence et leur labeur.

Un beau jour, un financier belge, Werbrouck, intime l’ordre aux rédacteurs du Gaulois d’avoir à changer de convictions en vingt-quatre heures.

Quelques mois après, c’est un Juif russe, Elie de Cyon, forcé de descendre de sa chaire, à Saint-Pétersbourg, par les étudiants indignés et décoré par le gouvernement français, qui vient à la tête de ce journal nous enseigner quelle politique nous devons suivre.

Un autre syndicat essaie de s’emparer de la France de la même manière. Au mois de juin 1882, Waldeck-Rousseau, digne disciple de son maître, fait expulser brutalement, sans même les prévenir la veille, tous les rédacteurs de la Réforme qui signent une protestation collective contre la grossièreté de ce procédé.

Je me rappelle encore avoir causé avec Escoffier au moment où la bande de Gambetta avait jeté son dévolu sur le Petit Journal.

Les opinions du Petit Journal ne sont pas les miennes, mais il est impossible de ne pas reconnaître la modération, l’honnêteté, l’esprit de moralité avec lesquels Escoffier dirige cette feuille qui, par son énorme circulation, pourrait incontestablement faire beaucoup de mal. Gambetta appréciait bien l’habileté, l’application à sa tâche de l’écrivain qui avait relevé si rapidement le tirage du Petit Journal, considérablement réduit à la suite de la condamnation du Juif Millaud. Il l’avait fait venir, et lui avait proposé une situation très brillante s’il voulait prendre la direction de la Petite République.

Notre confrère avait accepté, mais, informé du système sur lequel comptait Gambetta pour maintenir sa popularité chancelante, il avait, quoique anti-clérical lui-même, formellement déclaré qu’il ne s’associerait pas à une campagne de diffamation et de calomnie contre nos prêtres et nos Frères des écoles chrétiennes.

Le vindicatif italien s’était bien promis d’enlever sa modeste situation à l’homme qui refusait de se faire son caudataire et peu s’en fallut qu’il ne réussît.

Devant cette intervention éhontée d’un argent malpropre dans des questions de doctrine, l’écrivain sent son cœur bondir d’indignation, il veut donner sa démission, mais il est marié souvent, je l’ai dit, père de famille : il est saisi par la crainte de voir entrer tout à coup la misère dans cet intérieur heureux, tranquille, presque coquet avec ses livres, ses vieilles assiettes, ses dessins d’amis au mur, ses fleurs l’été ; il réfléchit et presque toujours, en pareil cas, réfléchir, on le sait, c’est fléchir.

Ceci explique que les Juifs aient très facilement mis à la chaîne des hommes qui leur sont absolument supérieurs et qui, s’ils s’étaient réunis, auraient eu aisément raison d’eux. Pour le Juif, le journal n’est qu’un outil de chantage. Les plus scrupuleux en conviennent et s’étonnent naïvement de la joie que vous éprouvez à ciseler, pour un salaire modique, un article que vous sentez, qui est dans votre conviction. — Pourquoi n’écrivez-vous pas le contraire ? Vous disent-ils, souvent avec un sincère sentiment de bienveillance, cela vous rapporterait le double !

Le fameux Hugelmann était Juif. Fiorentino, le seul critique d’un journal français qu’on ait convaincu de chantage, était Juif (1). Son frère ou son cousin a traduit en hébreu, en 1853, 1e poème d’Eliezer et de Nephtalide Florian. David, le journaliste financier, fut condamné pour chantage avant d’être condamné à dix ans de prison, naturellement par contumace, pour avoir enlevé un certain nombre de millions à de malheureux actionnaires. Zabban fut poursuivi pour chantage, mais je dois ajouter qu’il fut acquitté.

M. Albert Christophe, gouverneur du Crédit Foncier, a

(1) Cest lui qui écrivait au moment des débats d’une actrice pauvre, qui l’avait prié d’attendre an peu pour le payement de la subvention : « Mlle X. promet beaucoup, nous verrons si elle tiendra. » révélé, en pleine Chambre (1), la façon dont le Juif Eugène Mayer s’était procuré des fonds pour fonder la Lanterne. Mayer avait commencé par chercher à intimider par des articles dans la Réforme financière, mais ces articles n’avaient pas produit le résultat attendu. Que fait-on, dit M. Albert Christophe, on réunit ces articles en un volume ; on met ce volume en vente aux vitrines des libraires. Une émotion assez légitime, assez naturelle, s’empare de ceux qui avaient la conduite de cet établissement.

Alors il se passe ceci : l’édition est achetée, le prix en est fixé ; une somme de 30,000 francs est versée à l’auteur du livre.

La vente, effectuée par le paiement, a été réalisée en même temps par la remise totale des exemplaires. L’édition tout entière a été livrée, puis elle a été détruite par ceux auxquels elle était cédée, et il ne reste plus, vraisemblablement, de ce livre aucun autre exemplaire que celui que je possède.

Un membre à droite : « Il a de la valeur. »

M. Hamille : « Il faut le mettre en loterie ! »

Albert Christophe : Or quels étaient donc, messieurs, les auteurs de cette publication ? Quels étaient les fabricants de cet opuscule, ceux qui le mettaient en vente, ceux qui faisaient le trafic honteux que je vous dénonce ? Messieurs, ce sont ceux-là même que nous retrouvons dans le débat actuel ; ce sont ceux-là même qui ont touché l’argent et qui ont stipulé cette vente,

(1) Journal officiel du 1 juillet 1879.

Mayer prétendit n’avoir reçu que vingt-cinq mille francs, qui lui auraient été donnés, sur une somme de deux millions destinés à être distribués à la presse de toute nuance, pour soutenir les intérêts égyptiens.

Un jury d’honneur réuni affirma que cette allégation peu flatteuse, d’ailleurs, pour la presse, était fausse. Voici sa déclaration : « Il résulte des faits que les vingt-cinq mille francs que M. Mayer reconnaît avoir reçus ont été versés, non par un syndicat financier et pour frais de publicité dans les affaires égyptiennes, mais pour une cause sur laquelle M. Mayer n’a pu donner aucune explication satisfaisante. » ce sont ceux-là même qui se sont ensuite servis de cet argent pour vivifier et faire prospérer le journal la Lanterne.

Voilà le fait que je livre à votre appréciation sans y ajouter aucun commentaire. Voilà ce fait que je puis, sans excès de langage, appeler un acte de chantage financier. Un homme, dans la situation de M. Christophe, n’a pu évidemment affirmer un acte de chantage si grave à la tribune sans en avoir dix fois la preuve. Le fait n’est donc pas douteux, mais ce qui est mille fois plus intéressant, au point de vue de notre étude que le fait lui-même, c’est la terreur qu’inspire cet homme. Il suffisait à Mayer de traiter le plus honnête magistrat de faussaire et de voleur pour que le malheureux fut immédiatement sacrifié par Martin-Feuillée, le docile exécuteur des ordres de la Lanterne.

Au mois de décembre 1883, M. Denormandie a reproché cette servilité au garde des sceaux qui n’a rien trouvé à répondre. Pour la cour d’Angers, disait M. Denormandie, la Lanterne du 21 août signalait un magistrat du nom de Maury comme devant être révoqué. Et il le fut quelques jours après. Le 29 août, le même journal contenait ces mots : « Allons, vite un coup de balai » le 6 octobre, les trois magistrats signalés étaient balayés. Pour Mont-de-Marsan, c’est encore le journal la Lanterne qui dénonce le président de ce tribunal, M. Tourné, comme faussaire et indigne de présider plus longtemps. Naturellement, sa révocation ne se fit pas attendre.

Mais cela ne suffit au journal qui, dans un nouvel article, déclara que tous les juges de ce tribunal étaient des faussaires, et qu’il fallait les faire descendre de sièges dont ils n’étaient point dignes. Il publiait leurs noms avec des commentaires d’une extrême violence : et peu de jours après, ils furent révoqués.

M. Denormandie continue ses citations en parlant de ce qui s’est passé pour la cour de Pau, pour le tribunal de Vannes et celui de Dax.

« Allons, insistait le journal que j’ai cité, allons, monsieur le garde des sceaux, il faut venir à Clermont et y donner le coup de balai que vous avez donné à Mont-de-Marsan et Pau ! » M. Denormandie eût pu ajouter qu’en dressant ces listes de proscription, Mayer vengeait des injures toutes personnelles, car les siens et lui avaient eu un peu à faire à la magistrature de tous les pays. Il avait particulièrement sur le cœur le jugement du tribunal de Valenciennes, du 20 août 1879, qui avait sévèrement qualifié les moyens dont Mayer s’était servi dans un de ses journaux, la Réforme financière, pour lancer une entreprise véreuse : la Société céramique du Nord. Le tribunal avait constaté que la Réforme financière avait affirmé que l’usine était libre de toutes charges, dettes et hypothèques, alors que son prix n’avait pas même été payé, et déclaré « que le préjudice causé résulte non des faits eux-mêmes, mais de la publicité qui leur a été donnée dans un but intéressé et coupable » il avait établi enfin que les manœuvres coupables avaient été commises « par Mayer, publiciste et banquier à Paris, dans un journal, la Réforme financière. »

Dans l’affaire de la Nouvelle France, on n’avait pas hésité à poursuivre M. Sumien, qui n’était qu’un simple journaliste insérant des annonces ou des avis, mais il eût été chimérique de penser que Loew, ou un magistrat quelconque des nouvelles couches, poursuivit Mayer qui avait organisé la même entreprise malhonnête. Néanmoins, ce blâme tout platonique lui déplut encore et il saisit l’occasion de s’en venger.

Nos officiers français eux-mêmes sont tous petits garçons devant ce Juif. A l’occasion du 14 juillet 1883, la Lanterne publie je ne sais quelle infamie contre M. de Vaulgrenand, colonel du 22e régiment d’artillerie, à Versailles.

Le lendemain le bureau du journal est plein d’officiers, le colonel de la Valette et Morlière, arrivés les premiers, se rencontrent là avec une escouade d’officiers du 22e régiment d’artillerie. Que viennent faire là tous ces messieurs ? Demander une réparation à Mayer ? Ce serait là une prétention bien chimérique. Ils viennent, le journal vous le dit en italiques, porter témoignage en faveur de leur colonel.

N’est-ce pas précieux encore pour l’histoire psychologique de ce temps, ces héros, ces beaux soldats des grandes batailles, ces Français se dérangeant pour venir plaider la cause de leur colonel devant un immonde Juif de Cologne, moitié chanteur, moitié espion ?

Ce sont là de ces aberrations, de ces faiblesses, de ces gallicismes moraux qu’il est presque impossible de faire comprendre à un Anglais ou à un Allemand. Les officiers allemands, ces disciples d’Hegel en uniforme, qui veulent expliquer tout par des théories philosophiques, vous embarrassent particulièrement par leurs interrogations à perte de vue.

— Enfin vos officiers sont très braves, nous les avons vus au feu, ils sont superbes ; comment se laissent-ils traiter ainsi ?

L’absence de tout courage intellectuel est toujours la seule explication qu’on puisse donner. On ne peut que faire relire aux étrangers, pour démontrer cette absence de tout ressort pour résister, l’exécution des trente-sept gendarmes et gardes de Paris, comme otages de la Commune. Ces hommes dans toute la force de l’âge, d’une intrépidité incontestable, ils l’ont prouvé par leur mort, se laissèrent conduire à l’abattoir par une escorte de trente-cinq hommes qui ne demandaient qu’à les laisser s’évader. Tout le long du parcours, la population, qui était favorable, les encourageait à s’en aller. Dans le haut de la rue de la Roquette, une femme leur cria encore : « Sauvez-vous donc ! »

Ils allèrent jusqu’au bout, tranquilles, « marquant le pas, dit Maxime du Camp, comme s’ils se rendaient à l’instruction. »

Au fond, les événements accomplis depuis dix ans en sont la preuve, il n’y a guère plus d’activité cérébrale, de faculté de décision dans un colonel que dans un garde-municipal. Cette activité, cette décision, ce courage intellectuel, Eugène Mayer les possède. Regardez encore avec moi ce curriculum vitae de Juif.

Etudiez l’homme dans les siens, dans sa formation morale, dans son développement et vous serez stupéfaits de ce qu’une famille juive, prise en quelque sorte au hasard, peut remuer de choses, déranger de gens, dégager de mouvement autour d’elle.

Un des oncles de Mayer, protégé par les intendants Wolff et Gaffriot, fut chargé des fournitures militaires en Crimée et au Mexique, il gagna là une fortune énorme qu’il perdit dans des spéculations, fut mis à la tète de l’agence du Memphis el Paso, se lança dans une entreprise de lard et finit par quitter les Etats-Unis pour se réfugier à Bruxelles. Un autre de ses oncles fut, de 1860 à 1862, directeur du Mont de piété de Cologne, y commit d’innombrables détournements et vint chercher un asile d’abord en France, puis en Angleterre. Il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité et épousa, à Londres, une célèbre proxénète établie dans une boutique de Piccadilly et maintenant installée à Paris.

C’est chez une cousine de Mayer, Mme P., que mourut subitement un maréchal du second Empire.

Quant au père de Mayer, il fut enfermé quelques jours à Mazas, sous l’Empire, et mis en liberté grâce à la protection dn maréchal ; impliqué de nouveau dans une autre affaire, il y a quelques années, et se voyant perdu, il se pendit dans sa propriété de Jouy en Josas. Notre Mayer, Benjamin-Eugène, eut encore un rôle dans la tragique affaire Rappaport.

L’affaire Rappaport mérite une mention à part. Ce Rappaport ou Rapoport (1) est un vrai Juif moderne, une figure comme le Paris actuel en compte par milliers, il habite rue de Richelieu un luxueux appartement, il fréquente les restaurants à la mode, il joue et gagne toujours. Quoiqu’il eût Wilna pour patrie, s’il se fût présenté aux élections municipales, n’importe où, en concurrence avec un brave chrétien dont la famille aurait été, depuis deux ou trois siècles, la Providence du quartier, il eût été, non pas élu mais acclamé comme un Camille Dreyfus.

Tous les Juifs et tous les Francs-Maçons effectivement auraient marché au scrutin comme un seul homme en criant : « Nommons Rappaport ! » tandis que les honnêtes gens seraient restés chez eux à gémir sur eux-mêmes.

Comment se passa exactement le drame dans lequel il

(1) Un Salomon Rappaport, né à Lamberg en 1790, fut un des rabbins les plus renommés d’Allemagne, il traduisit eu hébreu l’Esther de Racine. Le 9 juin 1860, les Juifs allemands célébrèrent en grande pompe le 70eme anniversaire de sa naissance. disparut le 12 décembre 1882 ? Voilà ce qui est resté problématique. Citons tout d’abord le récit de la Lanterne, admirablement placée pour être bien informée, mais également intéressée aussi à dissimuler la vérité.

0n connaît les faits matériels du crime. Dans la matinée, une fenêtre s’ouvrait brusquement, au quatrième étage, et une jeune fille apparaissait, en poussant des cris désespérés ; puis elle disparut, violemment attirée en arrière, et la fenêtre se referma. Un instant après, on entendit le bruit d’une détonation.

Des gardiens de la paix furent requis, et on ouvrit la porte de l’appartement en question. Cet appartement était celui qu’habitait un courtier en diamants, H. Georges Rapaport. Il avait poignardé sa fille et s’était ensuite brûlé la cervelle.

Voilà les faits brutaux, dans leur simple et sanglante horreur.

Mais les causes du crime, aucun journal ne les a exactement connues. On a cru voir dans le meurtre l’acte désespéré d’un père lavant dans le sang le déshonneur de sa fille. Rien n’est moins irai. La vérité, la voici :

M. Georges Rapaport, natif de Pologne, courtier en diamants à Paris, avait épousé, en 1864, Mlle L. Davis. Deux enfants naquirent de ce mariage : une fille, — la victime d’hier, et un garçon, âgé de quinze ans aujourd’hui.

Mais la mésintelligence ne tarda pas a éclater entre les époux. Riche de vices et pauvre de sens moral, M. Rapaport voulait trouver dans sa femme une fortune, et ses tentatives pour trafiquer d’elle, pour la vendre à des amis riches forcèrent l’honnête femme d’abord à se réfugier dans sa famille, puis à demander et obtenir une séparation de corps, qui fut prononcée en 1876.

Le jugement décidait que les deux enfants, alors en pension, sortiraient tour à tour chez leur père et chez leur mère. Cependant, la jeune fille grandissait, devenait belle. Le père indigne, comme il avait voulu vendre la beauté de sa femme, songeait à spéculer sur la beauté de sa fille. Il la poussait vers le théatre et la fit entrer au Conservatoire dès sa sortie de pension, en 1880. Mlle Rapaport avait alors 16 ans.

La mère protesta avec indignation et assigna son mari pour obtenir que sa fille fût réintégrée dans son pensionnat. Malheureusement, dans son assignation, elle traita le Conservatoire de mauvais lieu. La nécessité de protester contre cette qualification, hasardée, s’imposait au tribunal.

Les juges déclarèrent donc que le Conservatoire était quelque chose comme un temple de la morale, et que, par conséquent, il était très légitime que M. Rapaport y fit entrer sa fille. Fort de ce jugement, il garda l’enfant avec lui et se mit à la promener partout, au théâtre, au bois, dans les fêtes interlopes et toujours dans des toilettes à sensation. La mère désespérée n’y pouvait rien : Le jugement était là.

L’enfant, cependant — car c’était une enfant encore — ne voulait pas être vendue, se défendait.

Il y a quelque temps, M. Rapaport, ne désespérant pas de vaincre enfin sa résistance, eut l’idée de l’installer somptueusement pour mieux la mettre a la mode. Il lui louait donc, à son nom, avenue d’Antin, 29, un appartement de 8,000 francs par an, et il le fit très richement meubler. Il devait s’y installer avec elle le 15 courant. La jeune fille ne s’obstina que davantage dans ses résistances, que le misérable appelait « de l’ingratitude. »

Dimanche dernier, M. Rapaport adressait à son fils la lettre qu’on va lire.

Dès ce moment, voyant s’écrouler ses rêves honteusement dorés, il avait résolu de tuer celle qui ne voulait pas l’enrichir.

Voici la lettre :

Dimanche, le 10 décembre 1882

Mon fils bien-aimé,

« Ta sœur ingrate m’a poussé à bout. Elle m’a insulté au dernier degré, — de tous les côtés je suis malheureux. Ta sœur est maudite par moi, — la mort est préférable, — je regrette de ne pas pouvoir te dire adieu. Je te souhaite tout le bonheur possible.

« Je t’embrassa pour la dernière fois.

« Ton père qui t’aime. »

Ajoutons que le pauvre enfant, à qui cette lettre était adressée, ne l’a pas reçue. Il ne sait encore rien de toute cette tragédie et il est à l’infirmerie de sa pension, assez gravement malade, par suite des émotions terribles que lui avait causées, lors de sa dernière sortie chez son père, une scène épouvantable entre celui-ci et sa sœur, scène qui faisait suite à cent autres du même genre. Le misérable trouvait ses projets si naturels qu’il ne les cachait même pas devant cet enfant.

Quelques journaux ont dit que Mlle Rapaport avait un amant et que cet amant, un riche Espagnol, était à peine parti depuis quelques minutes lorsqu’elle a été frappée. C’est là une calomnie, et il résulte de l’examen médical que son père l’a poignardée pendant son sommeil.

Depuis quelques jours, elle était poursuivie par de sinistres appréhensions et s’enfermait à double tour, mais son père, à son insu, s’était fait faire une double clef de la chambre. Les autres journaux présentent le drame sous un aspect tout différent.

Rapaport, disent les Nouvelles de Paris à la date du 14 décembre, était originaire de la Pologne russe, Israélite de religion… En 1863, un ami commun l’avait présenté à une ravissante jeune fille, juive comme lui… apparentée à plusieurs musiciens… nature trop artiste et trop délicate pour ce demi-sauvage… il l’épousa pourtant et en eut deux enfants. Mais, un jour, sa femme, lasse de son prosaïsme, l’abandonna pour suivre un jeune homme… qu’elle quitta pour un autre… si bien qu’elle se trouve, aujourd’hui, l’amie intime d’un de nos confrères, et que, récemment à l’Odéon, elle a, bien malgré elle, du reste, joué un rôle dans la scène de violence qui interrompit la première du Mariage d’André.

L’opinion la plus répandue dans le quartier était que Rappaport avait été assassiné par un individu au type sémitique, qu’on avait vu s’enfuir précipitamment quelques moments après le crime, et que la jeune fille avait été frappée en essayant de défendre son père. Si, comme le prétend la Lanterne, elle eût été poignardée pendant son sommeil, on ne comprendrait pas qu’elle eût poussé, à la fenêtre, les cris qui, la Lanterne le reconnaît elle-même, ont donné l’éveil. D’ailleurs, au dire des voisins, Mlle Rapport était habillée quand elle apparut une minute à la fenêtre, ce qui tendrait à démontrer qu’elle n’a pas été égorgée dans son lit. D’après la conviction générale, l’active intervention d’un magistrat juif aurait arrêté l’enquête au moment où elle allait aboutir. Ce qui est certain, c’est que l’autopsie vivement réclamée par tout le monde, ne fut pas faite ; un rabbin vint prendre le corps de Rappaport qui, victime ou coupable, s’en alla sans aucun cortège au cimetière israélite. Ce pendant de l’Affaire de la rue Morgue n’a pas encore trouvé d’Edgard Poë pour le raconter, ni de Dupin pour l’expliquer.

Imaginez un chrétien traînant après lui tous ces souvenirs, mêlé à tous ces drames, éclaboussé de tout ce sang, sa vie en sera toute assombrie ; il sera en proie à une insurmontable mélancolie, il s’efforcera de ne point se mettre en évidence. Le Juif est là-dedans comme un poisson dans l’eau, il frétille, il est heureux ; celte atmosphère de trouble perpétuel est son naturel élément ; il s’attaque de préférence aux institutions qui sembleraient devoir lui inspirer une crainte salutaire ; il appelle nos officiers « des cléricafards, des Pierrots d’église, des Polichinelles de sacristie (1). »

En réalité, cet homme est très brave, ne vous y trompez pas, malgré son insurmontable aversion pour les jeux de l’épée. En un temps où l’on ne vit que par le cerveau, il a l’audace qu’il faut, la hardiesse du cerveau. Examinez bien

(1) Lanterne, numéros de mai 1883, passim. ce petit youtre de Cologne. Il a tout contre lui, il porte un nom déshonoré, il n’a aucun talent littéraire ; il se retourne quand même sur le pavé de Paris, il trouve moyen, avec les fonds conquis comme vous savez, d’organiser une grosse affaire comme la Lanterne, de remuer l’opinion. Contemplez maintenant certains de nos catholiques : leur famille est en France depuis des siècles, ils possèdent deux cent mille livres de rente, ils n’ont ni galériens, ni pendus parmi les leurs et, même avec de la bonne volonté, ils sont impuissants, anéantis. « Certainement, il faudrait faire quelque chose, mais quoi ? Quelle époque que la nôtre, mon bon monsieur ! »

Comment voulez-vous qu’avec des gaillards de la trempe de Mayer, toujours en travail d’une affaire, d’une combinaison, d’un scandale pour agiter les autres, un pays reste à vivre la bonne existence d’autrefois ? Laissez-les libres encore Vingt ans et ils feront sauter Paris, la France, l’Europe.

Si encore on pouvait s’en tenir à ceux qui sont dans la maison ! Hélas ! ils sont plusieurs millions sur la terre qui arrivent successivement plus affamés, plus remuants, plus ardents que ceux qui sont déjà à moitié repus.

Pour bien voir où en est la démocratie française et même la démocratie cosmopolite, au point de vue de la dignité et du sens moral, pour lui prendre mesure, il convient également de regarder la place que tient Mayer dans le parti républicain. Les Lockroy, les Bradlaugh, les Aurelio Saffi choisissent la maison de cet homme pour y venir tenir des discours sur les vertus de la démocratie. Comme tu dois rire, mon vieux Lockroy, rire et aussi te mépriser, lorsque tu enfiles tes phrases dans un tel lieu ! Dire que le pauvre peuple croit tout cela ! Aux élections de 1885, c’est Mayer qui est le grand électeur de Paris. Cest la liste de la Lanterne qui triomphe, Au banquet donné par Mayer, pour célébrer cette victoire se pressent des députés : Lockroy, Bourneville, Delattre, Dreyfus, Farcy, Forest, Yves Guyot, de Heredia, Hude, Lafont, de Lanessan, Pichon, Roque de Filhol, Benjamin Raspail, députés de Paris ; Barbe, Colfavru, de Jouvencel, de Mortillet, Remoiville, Vergoin, députés de Seine-et-Oise ; Letellier, député d’Alger ; Brousse, député-des Pyrénées- Orientales ; Jullien, député de Loir-et-Cher.

Savez-vous comment Lockroy appelle cet homme convaincu de chantage en pleine Chambre ? L’éminent directeur de la Lanterne, mon confrère et ami (1).

Voilà le niveau moral du premier Élu de Paris et il est nécessaire que tout cela soit relevé pour qu’on s’explique plus tard comment la France a roulé si rapidement dans la fange(2). Tous en sont là. Vous connaissez Anatole de la Forge.

(1) Lanterne du 27 octobre 1885.

(2) Ce prétendu réformateur de l’Humanité semble, d’ailleurs, avoir toujours vécu de pair à compagnon avec tout ce qu’il y a de suspect à Paris. Il parait, c’est Wolff lui-même qui nous apprend le fait dans le Figaro du 31 octobre 1885, que le pseudonyme de Méphistophéles était jadis un pseudonyme commun au premier Élu de Paris et au Juif prussien.

« C’était Lockroy, dit Wolff, dans son langage toujours distingué, qui opérait sous ce pseudonyme en collaboration avec moi. » Wolff ne veut pas se montrer ingrat envers qnelqu’un qui a opéré avec lui. Devinez à qui il compare le petit Bobèche boulevandier ? Au neveu du grand Empereur, à l’héritier du nom de Napoléon. « On a trouvé pour lui une dénomination particulière, comme jadis on a lait pour désigner Louis Napoléon, qui n’était pas un simple Président de la République ; on l’appelait le Prince-Président. » Tous ces détails, qui passent inaperçus devant le grossier public d’aujourd’hui, auront de la saveur plus tard, pour remettre les hommes du jour a leur point, pour voir par qui nous avons été gouvernés.

C’est « un galant homme. » Toutes les gazettes le disent et Ignotus le répète (1). Qu’est-ce qu’un galant homme à notre époque ? Il y a ainsi, à cette fin de siècle, des mots errants, des mots fanthomes, flottant dans l’air sans se fixer nulle part, pareils à ces posthumes dont parlent les Anglais, formes vagues d’une organisation disparue, calques gazeiformes d’êtres qui ont vécu.

Suffit-il, pour être un galant homme, de faire partie de toutes les sociétés d’escrime, comme Anatole de la Forge, d’être fort aux armes et de pouvoir, selon l’expression de Dumas père, prendre un contre de quarte assez fin pour passer dans l’anneau d’une jeune fille ? Assurément non.

Cette expression semble impliquer une délicatesse particulière de conscience, un raffinement dans les sentiments, une sorte de superflu dans l’honneur.

N’est-ce point se moquer du monde que de se laisser décerner, en toute occasion, ce titre de «  galant homme » et d’appeler publiquement mon vieil ami, un maitre chanteur (2) ? N’est-il

(1) Dans un article du 26 novembre 1884, Ignotus comparait Anatole de la Forge, le membre servile d’une majorité complaisante, à Charette ! Voilà où un écrivain d’une incontestable valeur peut en arriver quand il laisse, comme dit Montaigne : « Hypothéquer la liberté de son esprit, » quand il ne veut pas rompre avec la convention, quand il s’occupe du jugement du boulevard au lieu de penser résollument par lui-même. Je crois qu’au fond le vrai modèle d’Anatole de la Forge, c’est le capitaine Bravida. Vous savez, ce capitaine qui retroussait sans cesse des moustaches formidables et qui s’écriait d’une voix tonnante : « Je suis Bravida, capitaine d’habillement ! »

(2) A la date du 14 octobre 1884, Anatole de la Forge écrivait a Eugène Mayer :

« Mon cher Mayer,

« Vos deux articles dans la Lanterne d’hier, a propos de la distribution des prix du premier concours régional de tir, font le plus grand honneur à votre caractère. Ils ne me surprennent pas, parce que je sais que vous êtes un ferme républicain et un ardent patriote.

« À vous de cœur,

« Votre vieil ami,

« Anatole DE LA FORGE. »

Ce gentilhomme, du reste, parait tout à fait affilié à la bande Juive. Nous le voyons protester contre l’envoi de l’Anti-sémitique, que son devoir était de lire comme député, pour se mettre au courant d’une des questions les plus importantes de l’époque. Au moi d’octobre 1884, quand il rend compte de son mandat à ses electeurs, au Grand-Orient, il a deux. Juifs pour assesseurs, Blocb et Hirsch. point honteux quand on se fait nommer, pour peu de temps il est vrai, président de la Ligue des Patriotes, de féliciter un Juif de Cologne qui verse chaque jour sur des officiers français les ignobles injures dont j’ai donné un échantillon ?

Nous sommes loin de ce Tugenbund (Association de la vertu), où les Stein, les Scharnhorst, les Blucher, les Arndt, les jeunes poètes et les vieux généraux se préparaient à délivrer l’Allemagne du joug de Napoléon.

On ne peut faire un pas, dans cette société vermoulue, sans que des impostures et des mensonges ne se mettent à courir sous vos pieds comme ces rats qui détalent devant vous quand vous vous promenez dans le magasin de décors de quelque vieux théâtre. Tout est faux. Vous croyez avoir devant vous un temple, un palais, une chaumière, c’est un châssis peint avec un balai. Vous croyez être en présence d’un homme représentant une idée, ayant réellement le caractère qu’on lui attribue, scrutez non point seulement la vie privée, mais les actes publics et vous découvrez que ce n’est qu’un bouffon qui joue un rôle, qui n’a qu’un désir, être réélu député et qui se déshonorera mille fois pour arriver à ce résultat.

Le plus étonnant, cependant, de tous les journalistes chanteurs, c’est Simia. Simia, à parler net, est un phénomène spécial à l’époque. Nul siècle n’a produit de type de basse corruption comparable à celui-là, nul siècle n’en produira jamais. Le Juif moderne s’incarne tout entier dans cet être hybride et singulier.

Un jour la reine de Roumanie demanda à Blowitz, qui avait été inaugurer le train èclair, à quel pays il appartenait. « Mon dieu, Majesté, répondit le Juif, je n’en sais rien, je suis né en Bohême et je vis en France où j’écris en Anglais » (il aurait pu ajouter pour l’agrément de la Prusse). Comme cosmopolite, Wolff est plus complet encore ; il n’a pas de patrie, il n’a pas de religion, il n’a pas même de sexe. Ce neutre, encore une fois, est un produit unique qui ne rentre dans aucune classification existante.

Bastien-Lepage a peint ce mélange de batracien et d’antropopithëque et le portrait a paru ressemblant. Chacun, en effet, a entrevu, un jour ou l’autre sur le boulevard, cette créature bizarre qui fait songer à ces grosses personnes que l’on aperçait dans certaines maisons avec des bonnets à fleurs sur des têtes difformes, des seins ballants dans des camisoles sales et une solennité véritablement comique dans l’accomplissement de leur mission.

De ces matrones étranges, Simia a le sourire engageant et sinistre, il a d’elles aussi la façon prudhommesque de parler de la bonne tenue de la maison des lettres en discutant les questions malpropres qui l’attirent de préférence.

Il nous faut faire avec la plume ce que Bastien-Lepage a fait avec le pinceau. Cet ouvrage, effectivement, ne serait pas complet si Wolff n’y figurait pas. Nous avons pour guide, d’ailleurs, une des productions les plus caractéristiques de ce temps, le monument élevé par un jeune Juif littéraire à ce Juif arrivé : Albert Wolff, histoire d’un chroniqueur parisien, par Gustave Toudouze.

Comme beaucoup de ses congénères de la presse, Wolff vit le jour à Cologne et ce n’est qu’en 1857 que ce uhlan du journalisme daigna venir manger notre pain en préparant notre invasion. Kugelmann le fit entrer au Figaro, il y brilla rapidement. Ce qu’on appelle « l’esprit parisien, » je l’ai expliqué déjà, est une chose artificiellement créée par les Juifs et il est naturel que ceux qui forgent cet argot soient ceux qui le parlent le mieux.

En ce temps-là Wolff n’était pas cher. Pour cinq louis prètés, il vous accablait de mille compliments il est vrai que lorsqu’il s’agissait de rendre il vous couvrait d’invectives.

Un pauvre homme nommé Guinon, qui manquait de philosophie devant les injures, porta son cas devant les tribunaux. Gambetta, qui plaidait pour son coreligionnaire, attesta les dieux tout-puissants que jamais on n’avait compris si bien que Wolff la dignité de la presse. Les juges qui, en ces jours arriérés, avaient encore des préjugés, ne furent pas de cet avis et le vendredi 29 décembre 1865, le tribunal de police correctionnelle rendit cet arrêt qui est un des beaux fleurons de cette existence que Wolff appelle volontiers : « toute une vie d’honneur et de probité. »

Attendu que le journal le Figaro a publié, dans son numére du jeudi 22 novembre dernier, un article ayant pour titre : à travers Paris, commençant par ces mots : « Le monde des lettres » finissant par ceux-ci : « m’a remis trente-cinq fauteuils d’orchestre, » signé Albert Wolff ; Attendu que les six premiers paragraphes de l’article en question renferment les expressions les plus injurieuses et les imputations les plus diffamatoires contre le plaignant ; qu’il y est trait notamment de drôle, de misérable, d’homme d’affaires véreuses d’escroc de vaudeville, joignant à la rouerie de l’usurier la bassese du laquais, portant sur son visage les traces de toutes ces bontés, se livrant le soir, après avoir récolté sur son chemin le dégoût qu’il inspire, à l’étude du code pénal pour savoir au juste ce qu’il peut faire sans tomber dans les filets de la police ; n’ayant d’amis que deux ou trois recors qui consentent quelquefois à s’asseoir à sa table, mais qui se disent en sortant : « Peut-on s’encanailler comme nous venons de le faire ? » qu’il y est signalé, en outre, comme faisant le métier d’acheter des créances sur de malheureux écrivains, d’acquérir a vil prix les vaudevilles des jeunes gens mourant de faim, osant cependant venir s’asseoir au milieu des écrivains qu’il dépouille ; Attendu enfin que le fait reconnu constant à la charge de Wolff est d’autant plus inexcusable que, quelques semaines avant, le 2 novembre, il était en relations presque amicales avec Guinon qu’il traitait de cher monsieur dans plusieurs lettres terminées par ces mot » : « Compliments ou mille compliments, » lettres dans lesquelles il sollicitait un nouveau délai pour l’acquit d’une dette de cent francs, dont le recouvrement était confié à Guinon, engageant sa parole qu’avant le vingt-deux octobre tout serait réglé et qu’il est évident que Wolff, en écrivant et faisant publier l’article sus-analysé, a cédé à un sentiment de vengeance personnelle suscité par la saisie-arrêt formée sur lui, le vingt-cinq octobre, à la caisse des auteurs dramatiques et à la caisse du journal le Figaro ; Condamne Wolff à six jours de prison et Wolff et Jouvin (1) solidairement à trois cents francs d’amende.

Pour moi, je trouve très précieux, pour l’étude de la vie française moderne, ces détails qui nous montrent bien l’évolution du personnage étranger chez nous.

Allez en Allemagne, essayez d’y emprunter cent francs et d’y trouver du travail et vous m’en direz des nouvelles. J’ai dépensé, comme tout voyageur, mes cinquante francs

(1) Inutile de faire observer que M. Jouvin, qui est ou écrivain fort honorable, ne figure là que comme gérant. par jour à Cologne sans que les gens se soient départis d’une froide politesse. En Angleterre on ferme les portes cochères quand il pleut pour empêcher les passants de s’y abriter. Le Juif de Cologue trouve ici toutes les facilités pour vivre et son premier soin est d’insulter le natif, de lui prodiguer des èpithètes désagréables et des noms de ménagerie (1).

S’avise-t-on de faire à cet insulteur ce qu’il a fait aux autres, il lève les bras au ciel et déclare que ceux qui osent s’attaquer à lui sont des infâmes et des calomniateurs.

Vous avez entendu parler de M. Marchal de Bussy et ces malheureuses tètes de Français sont si incapables d’avoir une idée personnelle, elles acceptent si facilement les jugements tout faits de la presse juive, que vous regardez peut-être cet homme comme un scélérat. En réalité, il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce qu’on a écrit sur cette affaire de l’Inflexible.

(1) C’est là le signe du Juif. Nos ouvriers souffrent littéralement la faim ; il n’est pas de jour où vous ne soyez accosté par un homme, dont la physionomie est honnête malgré les haillons qui le couvrent ; il vous dit, en vous tendant la main : « Je vous donne ma parole que c’est te première fois que cela m’arrive, regardez mon livret, je vous en prie, et tous constaterai que j’ai toujours travaillé. » Les Juifs de Paris nous ont décidés, à force de lamentations, à faire quand même une place à ce foyer en ruines aux Israélites de Russie. Savez-vous à quoi ces étrangers consacrent le premier argent gagné par eux en France ? A applaudir à l’assassinat d’un Français ! Ces gens, sur lesquels les Rothschild ont voulu nous attendrir en prétendant qu’ils avaient été l’objet de violences, ne sont pas encore assis qu’ils approuvent chaleureusement la plus criminelle des violences. Mous avons tous pu lire, dans le Cri du Peuple du 16 février 1886, cette mention significative : La société des ouvriers Israelites russes, résidents à Paris, envoie avec son abole, l’expression de sa vive sympathie aux justiciers de Décazeville et aux grévistes de Saint-Quentin.

Le présent livre est plein de promesses, de projets, j’y dis à chaque instant : « Plus tard, je ferais ceci, je ferais cela, » en ajoutant mentalement, ce qu’ajoutait toujours Victor Hugo quand il parlait de l’avenir : Deo volenle.

Au risque de me répéter, il me faut écrire encore : « Plus tard, j’écrirai une brochure sur Marchal de Bussy. », A coup sur, elle sera émouvante et piquante, elle fera pleurer, si le talent ne me manque pas, tous ceux qui ont une àme.

On a remis sur le tapis, à propos du prince de Polignac, la question des bâtards. Chez quel homme la fatalité de la bâtardise apparaît-elle plus tragique que chez ce fils de Philippe Dupin ? Quand il vint au monde, Dupuytren, l’ami de la famille, tira par morceaux la cervelle du pauvre enfant et, toute sa vie, il resta déséquilibré, incomplet. Une fée hoslile semblait l’avoir maléfcié dès sa naissance et avec les dons les plus rares, un esprit étourdissant, une distinction exquise quand il voulait, un cœur généreux, il finit misérablement une existence qui fut presque continuellement troublée.

Sans doute, dans cette existence agitée, il y eut des défaillances, quelque supérieur que Bussy ait été en tout à Albert Wolff, mais le grand malheur de l’infortuné est d’avoir appartenu de loin au parti conservateur, d’avoir écrit des livres contre les Juifs, une Vie de Judas notamment, qui a quelques pages très vibrantes, d’avoir pris la défense de l’Eglise.

Pareils à ces soldats qui vont ramasser sous les balles le corps de leurs camarades, les révolutionnaires défendent le cadavre des leurs, quels qu’ils soient. Les conservateurs ne se contentent pas de ne pas défendre, ils piétinent et ils crachent sur ceux qui sont tombés. Ou ne peut se figurer ce qu’est, dans de telles conditions, la lutte d’un homme isolé contre toute une nation. Voyez l’Anti-sémitique. La librairie Hachette, qui a le monopole des gares, refuse de se charger de ses numéros ; la poste égare ses exemplaires ; il loue un bureau à Paris, 7 rue de Provence, un Juif allemand, gros locataire, lui fait donner congé ; il dépose ses collections chez un marchand, on fait vendre le marchand par autorité de justice et, au méprit de tout droit, on comprend, dans la vente, des collections du journal qui sont là simplement en dépôt.

A un moment donné, le malheureux ainsi traqué ne sait plus distinguer ses amis de ses ennemis ; il insulte les uns, il se confie dans les autres.

Alors la maladie qu’on appelle le délire de la persécution se greffe tout naturellement sur la notion très lucide, très exacte, très raisonnable de persécution très réellement subie. Le médecin juif et franc-maçon, qui se trouve à point, embrouille tout et diffame le moribond en prétendant qu’il avait perdu la raison parce qu’il buvait.

Parfois même, sans que le Juif s’en mêle, un sensibilisé, frêre de celui que vous avez rencontré tout à l’heure, agit seul.

— Ah ! quel bandit que ce Marchai ! Quand on pense quel homme il a eu l’audace d’injurier !

— Cet homme était un faible, sans doute, un pacifique, il avait respecté tout le monde ; mal organisé pour la lutte, il n’était pas de taille à se défendre.

— Oui, monsieur, c’est bien cela.

— Et quel est le nom de cette gémissante tourterelle sant force contre les serres d’un vautour affreux ?

— M. Henri Rochefort !

Chez les deux sensibilisés, l’imbécillité est une infirmité physiologique ; ils éprouvent, dans l’appareil émotionnel, le trouble que d’autres éprouvent dans l’appareil locomoteur.

Le premier, au lieu de s’attendrir sur les Français ruinés à la Bourse par les Rothschild, parle, au contraire, arec une admiration grotesque, des possesseurs de cette immense fortune. Le second, au lieu de plaindre l’écrivain, qui a entamé une lutte inégale contre un adversaire mille fois mieux armé que lui, s’indigne même qu’on ait osé s’attaquer au terrible pamphlétaire, qui a passé sa vie à attaquer les autres, qui a renversé, par le sarcasme, un Empereur et un Dictateur.

Tous deux sont des dépravés du sentiment, accentuant encore la note dominante de l’époque : un aplatissement de laquais devant tout ce qui a l’apparence de la force. Encore aujourd’hui, de tout jeunets, qui ne connaissent pas un mot de la question, viennent salement insulter un pauvre homme de lettres mort à l’hôpital, après avoir écrit cent volumes dont quelques-uns ne sont pas sans valeur. Le Clairon, où trônait Armand Yvel, cachant là, pour l’édification de la clientèle catholique, le nom trop significatif d’Armand. Levy, vomissait sur ce mort, quelque temps avant de disparaître, lui-même ; Que le Clairon, qui tenait de près au boulevard n’osât point louer Marchal, cela se comprend ; mais pourquoi ne pas garder le silence ? Quel mal, je vous prie, a fait à la cause que défend Cornély l’homme qui a écrit : Pourquoi j’ai été républicain, et pourquoi je ne le suis plus, les Régicides, Marie-Magdeleine ?

Quelles âmes ont été corrompues eu lisant les Philosophes au pilori ; les Courtisanes devenues saintes, l’Hitoire de Sa Sainteté Pie IX, Sauvons le Pape !

Peu à peu une légende se forme sous l’influence des Juifs qui jouent le rôle des scribes dans certaines sociétés-primitives, qui seuls écrivent l’histoire et qui l’écrivent à leur façon. La mort de M. Marchal de Bussy, en avril 1870, n’empêcha pas un journal de le faire figurer dans le massacre des otages de la Roquette.

Quoique toute la presse, comme on devait s’y attendre, eût pris le parti du Juif allemand contre le Français, la campagne de l’Inflexible ne fut pas belle pour Wolff. Le Tribunal, étant donnée la législation sur la diffamation ne put se montrer insensible à ses plaintes, mais quand il connut quelque particularité édifiante des habitudes de cet homme de lettres singulier, il lui alloua uniquement ce qu’il n’était pas possible de lui refuser : Vingt sous. C’était beaucoup ; et même aujourd’hui, quoique le prix de toute chose ait augmenté, je ne vois guère de tribuual, fût-il composé exclusivement de Juifs et de Francs-Maçons, qui se hasardât à estimer l’honneur de Wolff au delà d’un petit écu.

Menacé d’expulsion à la suite de tant de scandales, Wolff avait répondu fièrement ; « Si l’on s’avisait de me toucher, je reviendrais à la tête de trois cent mille hommes. » Les trois cent mille hommes vinrent et quelques autres aussi avec, mais Wolff, qui a toujours professé la sainte horreur des combats, n’était pas avec eux. — Il apparut quand tout fut fini. C’est dans le panégyrique de Toudouze qu’il faut lire le récit de ce retour. Tout est joli là-dedans.

Il y a l’épisode Bourgoing qui est une perle.

Pendant la guerre, Wolff était à Vienne où M. Bontoux, l’ennemi des Juifs, comme on sait, lui remit obligeamment, pour écrire un volume sur le Tyrol, dix mille francs qu’il aurait certainement refusés à un chrétien. Si vous aviez fait partie de l’ambassade de France, vous vous seriez dit évidemment : « Voilà un Prussien auquel j’éviterai de confier les affaires de mon pays. » Wolff lui-même semble l’avoir compris ainsi.

Il allait donc par la ville, raconte le biographe, fuyant les Français, presque honteux, lorsqu’il se rencontra inopinément avec M. de Bourgoing, premier secrétaire de l’ambassade de France. Celui-ci vint aussitôt au journaliste et lui demanda pourquoi, puisqu’il se trouvait à Vienne, il ne venait pas comme l’année précédente, rendre visite à ses amis de l’ambassade. Le chroniqueur, très ému répondit que, dans les circonstances ctuelles, craignant une réception pénible, il n’avait pas osé.

— Venez donc, répliqua gracieusement M. de Bourgoing, vous êtes un ami pour nous et nos sentiments à votre égard ne sont changés en rien.

Le rédacteur du Figaro se rendit alors à l’ambassade où il fut accueilli à bras ouverts et où il put désormais venir chaque jour se renseigner sur la marche de la guerre.

Apres le spectacle de ce secrétaire d’ambassade allant lui-même chercher un Juif prussien qui ne lui demande rien, pour lui raconter nos affaires, il semblerait qu’il faille tirer l’échelle, gardons-nous en bien. C’est le retour à Paris qui est curieux à voir.

Il est incontestable que les Prussiens avaient un service d’espionnage admirablement organisé, presque aussi bien organisé que celui qui fonctionnait sous Napoléon Ier, du temps où il y avait encore une France. Les hommes, qui les avaient ainsi renseignés, devaient avoir été intimement mêlés à la vie française, avoir eu accès partout. Il paraissait donc tout naturel de faire aux vrais Prussiens, aux Prussiens avérés, à ceux qui nous avaient combattus franchement, l’accueil chevaleresque et galant que nous avaient fait les Russes après l’Alma, les Autrichiens après Solférino, et en même temps de nous défier de ceux qui nous avaient témoigné une amitié équivoque.

Les Français de la décadence firent tout le contraire. Il furent mal élevés, grogions, pleins d’une mauvaise humeur d’un goût déplorable devant les Allemands qui les avaient vaincus comme eux-mêmes avaient jadis vaincu l’Europe ; ils se roulèrent aux pieds de ceux qui les avaient trahis.

Le bon Schnerh, en sa qualité de Juif, fut le premier, nous apprend toujours M. Toudouze, à déclarer que Wolff était le modèle des patriotes ; tous suivirent cet exemple. L’entrevue de Gondinet et de Wolff est une scène de mœurs boulevardières qui indique bien le niveau de l’intelligence actuelle.

Wolff, ici encore, semble avoir eu plus de délicatesse que les Français ; la première fois qu’il vint dîner chez Bréban il n’osa pas se montrer. Il était là, dînant solitaire, en cachette, dans son cabinet, lorsqu’on frappa à la porte. « Le garçon venait l’informer qu’un passant, qu’il ne connaissait pas, ayant appris que M. Albert Wolff était de retour et dînait là, demandait a le voir. « La porte s’ouvrit, et, les bras tendus, les yeux humides, le nouveau venu s’avança vers Wolff « Gondinet : »

N’est-ce pas complet cet agenouillement devant Wolff, dans l’espoir encore lointain d’une réclame, d’un homme qui, après Dumas et Sardou, est à l’heure présente un des triomphants de la scène française ?

J’ai tort de noircir tant de pages pour écrire l’histoire psychologique de mon temps, cette histoire pourrait s’écrire en cinq mots :

Ce siècle est effroyablement lâche.

C’est à un mensonge perpétuel que l’on a recours pour dissimuler cette universelle lâcheté. Il n’est pas un mot de ce qu’on écrit qui ne soit une offense a la vérité. Parmi ces écrivains, qui parlent à chaque instant de patriotisme, pas un seul n’a eu l’idée de faire ce que j’ai fait, d’aller au Ministère de la Justice s’assurer si ce Prussien, qu’ils recevaient au milieu d’eux, devant lequel ils s’entretenaient ouvertement de toute chose, avait tenu sa parole, s’il s’était fait naturaliser vaincu.

Or jamais Wolff n’a été naturalisé français ; jamais il n’a demandé à l’être. Par un décret du 7 mai 1872, « le sieur’Wolff (Abraham, dit Albert) a été autorisé à établir son domicile en France. « Cette autorisation le place, il est vrai, sous un régime de tolérance ; il peut faire des actes civils, c’est-à-dire des commerces d’épicerie ou de belles lettres sans être exposé à être expulsé, mais, je le répète, jamais il n’a été naturalisé français, — ce qui lui permet d’avoir un pied en France et l’autre en Prusse.

Et c’est ce Prussien qui traite de haut nos gentilshommes lorsqu’il se produit un scandale, qui parle au nom de l’art national, qui morigène des maîtres qui par peur du Figaro, n’osent pas remettre cet homme à sa place !

Grâce au Figaro, Wolff exerce dans le monde artistique la terreur qu’Eugène Mayer exerce dans le monde politique. L’invraisemblable Turquet cite ce Prussien comme une autorité dans un discours solennel. J’ai vu des peintres, des artistes vaillants dont les jambes tremblaient littéralement sous eux lorsque ce hideux fantoche passait devant leurs tableaux dans les jours qui précèdent l’ouverture du Salon.

Les écrivains, qui ont accueilli parmi eux, au Figaro, ce maitre chanteur, sont-ils donc semblables à lui ? Sont-ils donc capables de couvrir d’invectives dans leurs articles un homme coupable seulement de leur réclamer cent francs ?

Assurément non. Francis Magnard est un sceptique mais un fin lettré, très serviable. Saint- Genest a été un brave soldat avant d’être un journaliste qui a le courage plus rare qu’on ne croit de répéter cent fois la même chose pour essayer de la graver dans l’esprit frivole de ses lecteurs. Saint-Albin est un gentleman accompli qui n’a qu’une faiblesse, c’est de ne pas vouloir qu’on parle de choses sérieuses dans le Sport : « cela attristerait nos abonnés, » dit-il. Le baron de Platel, Léon Lavedan, Racot, sont des hommes d’une respectabilité parfaite ; ils subissent Wolff parce que ce misérable leur est imposé par les Juifs.

Si un malheureux chrétien avait fait le quart de ce qu’a fait ce Juif, les chrétiens n’auraient pas assez d’anathèmes contre lui ; les Juifs, au contraire, soutiennent et défendent leur coreligionnaire.

Pour Israël la littérature de Wolff est un dissolvant précieux.

Il y a des trésors dans cette littérature. Sur un fond resté tudesque et badaud éclatent des fusées d’orgueil juif naïf dans son cynisme.

Quelle vision que Wolff, remplaçant à lui seul l’ancien tribunal des Maréchaux, juges d’honneur en matière délicate ! Les grands cercles l’ont consulté sur le cas de M. de la Panouze, l’époux infortuné de la Juive Heilbronn, et il pèse longuement son verdict. « Il y a forfaiture ? oui et non. Jeune homme, réhabilitez-vous en allant vendre des diamants au Cap avec votre estimable beau-père ! »

Tout ce qu’un homme de bonne compagnie évite ordinairement de toucher est prétexte à Wolff pour se répandre longuement. On n’a pas encore cloué le cercueil de Gabrielle Gautier, qu’il raconte à fond ce faux ménage, qu’il nous dit grossièrement ce que personne ne lui demandait et qu’il nous apprend que cette morte était la maîtresse d’un Juif moitié coulissier, moitié auteur dramatique du nom d’Ernest Blum. Ce Blum, qui profite de l’occasion pour se faire faire une annonce sur le cadavre de sa compagne, s’élève avec indignation, dans le Rappel, contre les faiblesses d’un Henri IV ou d’un Louis XIV. Mais c’est Sarah Bernhardt qui inspire Wolff le plus heureusement. Le chroniqueur du Figaro bénit l’enfant, il bénit l’époux, il bénit la mère, il la compare « à un ange qui a étendu ses ailes sur l’art, » et il ne nous épargne rien sur l’intérieur du ménage Damala.

Il ouvre la table de nuit, il étale les draps à la fenêtre avec le clignement d’œil navrant et lubrique à la fois, que Gérôme a prêté à un de ses personnages. Quand on lit cela à l’étranger, en trois colonnes de première page, au milieu de peuples qui déjà se partagent nos dépouilles, la nausée vous monte aux lèvres. Comment des hommes, comme ceux dont nous parlons plus haut, ne protestent-ils pas contre ces saletés ? Comment ne songent-ils pas que leur journal est presque le seul qu’on consulte au dehors et qu’un peu de toute cette honte retombe sur eux-mêmes ?

Ils sont, d’ailleurs, cinq ou six à Paris, cinq ou six puffistes, toujours les mêmes, qui constituent de véritables plaies d’Egypte. Ils enlèvent même sa poésie à l’universelle tristesse, qui est partout à l’heure actuelle, ils empêchent ce monde, qui se sent disparaître, de rentrer en lui-même pour finir décemment. Ils sont toujours en mouvement incessamment sur l’affiche, occupant continuellement Paris de leur bruyante et vaine personnalité ; ils s’attirent entre eux et se servent mutuellement d’échos.

Sarah Bernhardt ne peut faire un pas sans que Wolff embouche la trompette ; Arthur Meyer s’en mèle immédiatement ; Marie Colombier intervient et c’est un vacarme à ne plus s’entendre. Quand on se croit tranquille, Deroulède se montre et, peu après, Mme Adam met la ville sens dessus dessous pour organiser quelque fête.

La névrose juive, évidemment, a sa grande part dans cette trépidation, il n’est pas naturel, en effet, qu’on ne puisse rester en repos et y laisser les autres. Pour ces passionnés de publicité, le sommeil même semble ne pas exister, ils se croient morts quand ils n’entendent plus de bruit autour d’eux.

Sur ces états d’esprit particuliers, qui révèlent un trouble incontestable dans le système nerveux, on consultera utilement Legrand du Saulle qui, dans son livre l’Hystérie, a bien vu et bien décrit le côté maladif de ces manifestations. Le savant médecin explique fort clairement comment les vertus mêmes sont devenues, pour ces êtres de théâtre, une occasion de paraître, d’être en scène. La bienfaisance n’est plus ce mouvement du cœur qui nous pousse à prendre sur notre superflu, parfois sur notre nécessaire, pour déposer discrètement une offrande dans la main de celui qui souffre ; c’est un acte charlatanesque qu’on accomplit à grand orchestre, en appelant la foule à coups de grosse caisse pour quelle vienne vous regarder, c’est le triomphe de cette ostentation que Bossuet appelle « la peste des bonnes œuvres. »

Parmi celles qui poussent loin cette monomanie de publicité, Mme Adam vient immédiatement après Sarah Bermhardt. Je sais les ménagements qu’on doit au sexe et je n’aurais, garde d’y manquer. Il me parait nécessaire, cependant, de faire figurer dans ce livre cette individualité curieuse sans être bien originale au fond, qui a tenu une certaine place dans ces dernières années.

Est-elle Juive ? Je n’en sais rien. Le nom de famille n’est point ici une indication bien précise. Lambert, le mari d’une Rothschild, est Juif, le général Lambert également, mais il y a les Lambert qui ne sont pas Juifs. Edmond Adam, en tout cas, était un des échantillons réussis du Juif homme politique et financier, du Juif juivant de Juiverie, émancipateur de peuple et gagneur de millions.

Quand elle en parlait dans les feuilles juives, Mme Adam appelait volontiers son mari « le chevaleresque Edmond Adam, » En quoi était-il chevaleresque ? C’est encore un de ces problèmes que nous ne nous chargerons pas de résoudre.

Dans nos vieux chroniqueurs, comme dans Homère du reste, certaines épithètes une fois accolées à un nom ne la quittent plus ; elles servent à faire reconnaîttre et à peindre un personnage. Pour Villehardoin, Conte de Béthune est toujours « Conon mult bien emparlez », Dandolo, le doge aveugle, est toujours le « viel homme qui gotte ne veoit ». Il en est ainsi dans certains milieux parisiens.

De même qu’Anatole de la Forge est toujours « un galant homme, » même lorsqu’il approuve qu’on vole le pain d’un pauvre prêtre de 80 ans, Déroulede, est toujours « le patriotique Déroulède, » Delpit « notre sympathique confrère. » Adam était « le chevaleresque Adam. » Mêlé aux affaires du Comptoir d’escompte, cet homme chevaleresque ne prouva guère sa chevalerie qu’en acquérant une fortune énorme, grâce à l’expédition du Mexique. Comment un républicain aussi pur pouvait-il tremper dans ce qu’on nommait « les hontes impériales ? » Il faudrait ne pas connaître le parti pour songer à s’en étonner. C’est pour engraisser les Juifs que nos soldats succombent sous la République, à la fièvre typhoïde en Tunisie ou au choléra au Tonkin ; sous l’Empire, ils succombaient au ’vomito nègro’au Mexique — voilà toute la différence. La masse est dressée a cela d’ailleurs. Un homme d’abnégation, un sauveteur, un serviteur dévoué des déshérités se serait présenté aux élections contre Edmond Adam, que les ouvriers n’en auraient pas voulu. Le peuple est toujours dupe du Juif démocrate qui le trompe par de belles paroles et qui s’enrichit à ses dépens ; il l’aime, c’est sa folie, la France en meurt, c’est notre malheur.

Adam entré dans le ’scheol’, sa veuve, qui avait mis une espèce d’auréole autour de cette nullité futée seulement pour ses intérêts, songea à s’auréoler elle-même. Robert de Bonnières nous l’a montrée faisant des incantations à Gambetta et lui annonçant que tous les trèfles étaient sortis, ce qui est, comme on sait, signe d’argent. C’est par là qu’elle prit tous ces athées, superstitieux au fond comme des Cafres ; elle fut comme une sorte de Cailhava plus jeune et se posa dans le parti en disant la bonne aventure à des gens qui n’avaient pas de destinée.

Elle était vraiment belle alors, elle avait une manière de salon, ce qui ravissait tous ces bohèmes qui n’avaient jamais été qu’à l’estaminet. Elle apparaissait à toute cette Juiverie triomphante, avec des airs de reine de Saba. Si elle n’avait pas, comme la charmeresse de Flaubert « une robe de brocard divisée régulièrement par des falbalas de perles, de jais et de saphirs, rehaussée d’applications de couleur qui représentaient les douze signes du Zodiaque, » elle portait fort bien la toilette. Un moment, elle espéra épouser Salomon alors dans toute sa gloire ; mais Gambelta ne témoigna qu’un médiocre empressement et elle ne voulut pas, et elle eut raison, de ce gros Jéroboam de Spuller.

Cet heureux temps semble passé. Quand l’opportunisme fut en baisse, Mme Adam essaya en vain d’aller donner des représentations à l’étranger. Ce puffisme parisien, ces allures garçonnières ne sont pas des objets d’exportation. En Russie, le czar et la czarine refusèrent, avec une énergie qui se comprend, de recevoir la veuve du Juif révolutionnaire, qui avait contribué à jeter sa patrie d’adoption dans le désordre et l’anarchie. Lors de son voyage à Vienne, au mois de mars 1884, Mme Adam trouva toutes les portes fermées ; de toute l’aristocratie autrichienne, qu’elle s’imaginait, sans doute, toute prête à lui ouvrir ses bras, elle ne put voir que les Rothschild chez lesquels elle dîna. L’ambassade de France, qui s’était ouverte toute grande à Wolff, en 1870, fut hospitalière à la voyageuse. Mme Adam s’assit à la table de Foucher de Careil, « seul candidat décoré de la main de l’Empereur » qui, avant la guerre, allait de journaux en journaux nous apporter des petites réclames sur ses conférences au boulevard des Capucines. Ce souvenir m’est resté, car à la Liberté, c’était à moi, en qualité de nouveau, qu’était réservée la corvée de recevoir ce fâcheux périodique, qui revenait avec la régularité d’une épidémie, et que les garçons connaissaient à son pas.

L’accueil sembla mince à la directrice de la Nouvelle Revue et le Gaulois d’Arthur Meyer s’en montra justement froissé ; il aurait souhaité : « des banquets de trois cents couverts, des promenades aux flambeaux parcourant les rues illuminées, des populations défilant bannières en tète, des ovations enthousiastes. » Que voulez-vous ! Bismarck et Mme Adam sont au plus mal, nul ne l’ignore, et l’Allemagne avait menacé d’envoyer trois cent mille hommes à la frontière si Vienne s’abandonnait à des démonstrations trop vives. L’Autriche a obéi « au mot d’ordre de Berlin. » Elle a organisé autour de Mme Adam — l’ennemie de Bismarck — la conspiration du silence. On s’est bien gardé de parler de l’auteur de Grecque et de Païenne de peur de mécontenter le vindicatif Chancelier[3].

On n’invente pas ces choses-là, mais il est permis de les cueillir comme des fruits savoureux poussés dans les serres chaudes de la réclame, de les enchâsser comme des perles qui rappelleront à nos neveux à quel point on a pu se moquer de nous.

Devant l’indifférence des peuples et des cabinets, Mme Adam se replia sur elle-même. Le bas bleu prévalut sur la reine, or le bas bleu chez Mme Adam n’a jamais été qu’en coton. Ce n’est ni Corinne, ni Sapho, ni Lélia, ce n’est pas même Olympe Audouard. Cette Muse, en réalité, est bien départementale ; il y a chez la Turcarette, qu’a peinte Barbey d’Aurevilly, comme un souvenir de l’Hermance Lesguillon, la femme de lettres de 1830 portant des soques et un parapluie pour en frapper les barbares qui demeureraient froids devant sa prose.

Après avoir rêvé de gouverner l’Europe, la directrice d’une Revue, qu’on lit le moins qu’on peut, en est réduite à essayer l’effet de ses manuscrits sur un petit cercle d’invités, faux romanciers, faux poètes, faux savants, que les satisfactions de l’estomac ont préparés aux indulgences de l’esprit ; elle a, pour eux, maison de ville pour l’hiver et maison des champs pour l’été. Blanche de Castille a fondé l’abbaye des Vaux-de-Cernay pour que Mme Nathaniel de Rothschild pût l’acheter avec notre argent et y vivre commodément. J’ignore quelle autre souveraine a bâti l’abbaye de Gif, où Mme Adam, en joyeuse boulangère, fait danser les écus de l’Emprunt mexicain. Ce qui est certain, c’est qu’on y est fort bien. On prend les invités à domicile, on les transporte en mail-coach, on les abreuve et on les nourrit ; le soir on les ramène après avoir enregistré leurs noms au complet, afin de les faire figurer dans les journaux du lendemain. La chronique dit même qu’au départ on remet, à ceux que Païenne a émus, la pièce ronde pour aller chez Mèlissandre.

Quelle sera la fin ? j’avoue qu’elle m’inquiète un peu. Il y a comme une marque, non point tragique, mais malheureuse, sur celle femme envers laquelle la Fortune semble avoir épuisé ses sourires et je n’ai pu à maintes reprises me défendre de cette impression pénible. Peut-être verrons-nous Mme Adam, à quelque cinquième étage de la rue Coquenard, faisant encore le grand jeu et proposant à ’l’Abeille de Lonjumeau’quelque roman dont le journal ne voudra pas…

On comprend devant ces spectacles la mélancolique parole de de Leuven.

— C’est bien ennuyeux de mourir, disait-il, mais je m’en console presque, en pensant que je n’entendrai plus parler ni de Sarah Benrhardt, ni du grand Français !

Comment se fait-il que M. de Lesseps ne comprenne pas qu’il déshonore une vie qui a été licite et laborieuse, somme toute, par ce saltimbanquisme effréné ? Pourquoi méler ses enfants à toutes ces réclames financières, exhiber sans cesse ces pauvres petits, comme dans le tableau de Pelez, faire décrire sa nursery à chaque instant ? Quel accueil ferait le corps des ingénieurs à quelqu’un qui lui apporterait un volume de vers ? A quel titre M. de Lesseps se présente-t-il à l’Académie française, par l’unique motif qu’il a creusé un canal ?

A. l’âge de M. de Lesseps tout est excusable ; mais que penser de M. Pailleron qui paye sa bienvenue à l’Académie en l’avilissant ? Il y avait quelque chose qui imposait quand même l’estime dans ce petit coin de France, réservé aux lettres, où la politique pénétrait parfois, mais où la question d’argent était inconnue, où les bonnes actions étaient celles seulement qu’on signalait pour le prix de vertu. Sous prétexte que ses Panamas monteraient quand on verrait sur les annonces d’émission : M. de Lesseps, « membre de l’Académie française, » M. Pailleron n’a pas eu de repos qu’il n’ait mêlé aux opérations de Bourse une noble institution du passé. Voilà M. de Lesseps admit, demain ce sera M. de Soubeyran ou M. Lebaudy ; une valeur dégringolera ou montera selon que le directeur de l’entreprise sera reçu ou repoussé au palais Mazarin.

Quand on sera embarrassé dans la discussion du fameux dictionnaire, on priera Pingard de se transporter à Mazas pour y prendre l’avis de quelque membre en villégiature dans cette prison pour distribution de dividendes fictifs.

Quel rôle magnifique eût pu jouer cependant l’Académie : représenter dans ce naufrage général le respect de tout ce qui avait constitué la vieille France, encourager de son approbation, grandir de son suffrage ceux qui étaient restés fidèles à un généreux idéal, et, pour tout dire d’un mot, être Française !

Elle est jolie la Française ! Elle va prendre par la main le complice d’Offenbach, le Juif qui, après avoir obéi à sa race en travestissant, aux éclats de rire de la foule, les pures créations du génie aryen de la Grèce, a travaillé consciencieusement pour la Prusse en apprenant aux soldats à outrager leurs généraux, en raillant le panache du chef qui flottait jadis au-dessus des mêlées comme un signe de ralliement, le sabre des pères qui, brandi dans les charges héroïques, a tant de fois sauvé la Patrie (1).

L’œuvre démoralisante, je l’avoue, est réussie et vraiment juive. L’homme qui l’a écrite était au courant et savait de quoi il retournait. Les mots de 1867 semblent autant de

(1) Un grand chrétien qui, après avoir été un soldat Intrépide est devenu un orateur de premier ordre, nous racontait l’impression qu’il avait éprouvée en entendent le souvenir du général Boum évoqué tout à coup en 1870 dans la retraite de Saint-Avold sur Metz. On cheminait la nuit, dans la tristesse de la défaite présente, avec l’appréhension du désastre qu’on sentait venir. Les têtes de colonne des régiments se confondaient avec l’état-major des généraux. Soudain, un vieux colonel, qui ne décolérait pas depuis le commencement de la campagne, se mit a parler des Juifs, d’Halévy, d’Offenbach, de la Grande Duchesse, à maudire les histrions et les railleurs qui avaient apprit à la France à mépriser le drapeau. Quelle réponse au choix de l’Académie que cette conversation sur le chemin de Metz ! Cette marche, du reste, a frappé profondément tous ceux qui étaient là. Il en est question dans le Journal du siège de Metz, que le peintre Protais a rédigé et qu’il ne veut pas publier encore. Le court fragment, que l’auteur a bien vonlu nous communiquer, est vraiment saisissant : « Nous partons. La nuit est grise. De grands nuages courent sur le ciel blafard. La lune est entièrement voilée. Par moments tombe une petite pluie fine et froide. Nous suivons au pas, silencieux, encapuchonnés dans nos manteaux, la route de Metz, bordée de grands peupliers, qui profilent leur longue silhouette noire sur le ciel. Pas d’autre bruit que le son mat des fers de nos chevaux sur le sol mouillé. A notre gauche, au loin, les lueurs pâles des feux du bivouacs. Pas une parole, pas un geste ; de temps à autre un cheval qui butte. Nous marchons ainsi, chacun absorbé dans ses propres pensées. Je ne sais quel est mon voisin. C’est vraiment sinistre Nous traversons un village ; les pieds des chevaux résonnent sur le pavé. Quelques fenêtres s’éclairent, s’ouvrent, et une ou deux figures inquiètes regardent passer cette sombre file de cavaliers. Nous passons et nous voici de nouveau sur la route. Les feux ne sont plus que de vagues blancheurs bien an loin. Je me sent profondément triste, je pense à ceux de nous qui vont peut-être mourir. Cette nuit semble ne jamais devoir finir. Le jour parait enfin, sans soleil, gris, morne, glacial, mais c’est le jour ! On se ranime ; on se rapproche un peu les uns les autres. La pluie a cessé. On allume cigares et cigarettes, et l’on cause à voix basse comme si nous craignions de troubler le repos de ce pays malade. Devant nous marchent les généraux muets. Les nouvelles sont mauvaises. Loin d’être vainqueur, le maréchal Mac- Mahon serait en pleine déroule, mais on ne sait rien positivement. pronostics pour 1870. Le général Boum, qui déclare que l’art de la guerre consiste à « couper et à envelopper, » raconte d’avance nos malheurs et c’est bien notre pauvre armée qui se rend « par trois chemins vers un point unique où elle doit se concentrer. »

Incontestablement le public des Variétés n’est guère accessible à des sentiments bien hauts et cependant, à la reprise, quand on entendit le pitre, qui représentait le général Boum, s’écrier : « Ous qu’est l’ennemi ? » il y eut tout à coup un grand silence. Pendant une minute, dans cette salle pleine de ces gommeux de ces boursiers, de ces comédiens, qui composent ce qu’on nomme le Tout Paris, se dressa le spectre de l’invasion et le douloureux fantôme de la défaite. On revit nos généraux interrogeant l’horizon de cette France dont ils ne connaissaient pas les chemins, nos régiment toujours surpris et nos malheureux soldats tombant par milliers sous les balles sans savoir d’où elles venaient.

Si on eût demandé à une des filles plâtrées qui étaient là ce qu’elle pensait de cette œuvre qui semblait destinée à éteindre d’avance toute flamme vaillante dans les cœurs, elle se fût écriée : « Elle est ignoble ! » Camille Roussette savant historien, Alexandre Dumas, l’auteur des belles Lettres de Junius, Sardou, l’auteur du drame émouvant de Pairie, ont dit : « Cette œuvre est belle et nous récompensons l’auteur en lui accordant un honneur que n’ont obtenu ni Balzac, ni Veuillot, ni Gautier, ni Proudhon, ni Paul de Saint-Victor (1). Au moment où l’Allemagne élevait en grande pompe sur le sommet du Kiederwald la fière statue de la Germania, l’Académie a voulu chanter le Pean sa façon ; elle a demandé à se mêler au trio de Boum, de Puck et du Prince Paul et d’une voix un peu chevrotante elle a entonné :

Il sera vaincu, II sera battu. Son artillerie, Sa cavalerie, Som infanterie, Tout cela sera, Je le vois déjà, Ecrasé, brossé, Brisé, dispersé Et dans les chemins, Et dans les ravins, Il en laissera, II en oubliera ; On le poursuivra. On le traquera, Et les ennemis De notre pays. Gaiement entreront Et se répandront…. Ils brûleront tout, Pilleront partout….. Ce sera bien fait ! Du choix qu’elle a fait Ce sera l’effet ! Et nous, réjouis. Voyant ce gâchis, Nous, n’en pouvont plus, Nous rirons tous trois comme des bossus.

(1) Les auteurs dramatiques ont du moins pour excuses qu’ils votaient pour un des leurs, mais que penser d’un homme de la valeur et du caractère du duc de Broglie, qui était maître de l’élection ? On l’avait laissé libre, par dèférence, de choisir celui qui serait ehargé de faire l’èloge de son beau-frère, le comte d’Haussonville, et ce chrétien sincère, cet écrivain éminent, a écarté des candidats comme M. Oscar la Vallée ; il a tenu à ce que cette oraison funèbre fut prononcée par un bouffon de bas étage, qui avait tourné en ridicule tout ce qui fait l’honneur d’une nation.

Le point qu’il faut toujours bien voir c’est l’hypocrisie, le mensonge, la convention qui sont l’estampille, le stigmate de l’époque. Les académiciens, en effet, ne sont pas honnêtement et franchement folâtres, ils parlent solennellement, ils déclarent que le talent ne suffit pas pour entrer à l’Académie, qu’il faut encore faire un bon usage de ce talent. On leur dit : « C’est donc faire un bon usage de son talent que de raconter, avec toutes sortes de détails croustillants, l’histoire — du reste bien juive encore — d’une mère qui vend sa progéniture, comme Mme Cardinal, d’un père qui vit dans l’aisance aux dépens de l’amant de sa fille ? C’est donc cette littérature que vous proposez comme exemple aux jeunes gens ? » Ils imitent les vieillards vénérables qu’on surprend juste au sortir du mauvais lieu et qui, un peu essoufflés par l’exercice auquel ils viennent de se livrer, attendent quelques instants avant d’avoir repris, avec leur haleine, l’attitude des grands jours officiels ou des assemblées de famille. Puis ils se décident à murmurer : « Oui, monsieur, l’Académie est un grand corps, nous aimons la tenue, nous demandons des œuvres qui excitent le patriotisme, qui élèvent les cœurs : Sursum corda ! »

Comme exemple de Sursum corda ! il faut rappeler ce qui s’est passé au moment des funérailles de Victor Hugo. Rien ne montre mieux l’abaissement dans lequel l’Académie est tombée. C’était M. Maxime du Camp qui, en qualité de directeur en exercice, devait se charger du discours d’usage et il convient de dire que, très résolu à ne pas reculer, il prépara immédiatement son discours en disant qu’il le prononcerait avec deux revolvers dans sa poche. Le discours, ajoutons-le, était un éloge complet du poète que M. Maxime du Camp admire plus que personne.

L’Académie, le premier corps littéraire de France, s’affola devant les menaces de quelques feuilles de chou écarlate et, dérogeant à tous les usages, elle retira à M. Maxime du Camp le droit de porter la parole en son nom.

Ce fut M. Emile Augier qu’on désigna ; on n’avait pas à craindre avec lui de déplaire à la plèbe. Ancien parasite du prince Napoléon, ennemi de Victor Hugo quand il était proscrit, insulteur de Veuillot quand il n’avait plus de journal pour lui répondre, il se consola de ne pas avoir à demander, comme les sénateurs de l’ancienne Rome, la mise au rang des dieux d’un Tibère ou d’un Caracalla en étouffant, sous des louanges qui sonnaient faux, le pauvre grand génie que l’amour de la popularité avait fait tomber de si haut (1).

(1) Nous retrouvons là l’éternelle race des affranchis, insolents à l’occasion contre le pauvre, contre celui qu’ils croient faible, contre ceux qui refusent de plier le genou devant les idoles et toujours prêts à entonner les litanies pour le divin Empereur ou le divin Marat.

« Claude Auguste, vous êtes le modèle des frères, des pères, des amis, des sénateurs et des princes (quatre vingt fois) ; Claude Auguste, délivrez nous d’Auréolus (cinq fois) ; Claude Auguste, délivrez-nous de Zénobie et de Victoria (sept fois) ; Claude Auguste, que Tetrivus ne soit rien (sept fois). » A ces litanies Claude le Gothique, que Trebéllius Pollion nous a conservé, répondent les litanies en l’honneur de Marat : l’ami du peuple, — Marat, la consolation des affligés, — Marat, le père des malheureux, — ayez pitié de nous ! »

C’est Anatole de La Forge déshonorant, par son exaxération dans l’adulation, notre cher et glorieux Victor Hugo, et qu’un républicain, moins servile que les autres, cingle au visage de ce mot méprisant : « Pas de surenchère ! »

C’est Renan, écrivant quelque temps auparavant : « Qu’on se figure un homme a peu près aussi sensé que les héros de Victor Hugo, un personnage de mardi-Gras, un mélange de fou, de Jocrisse et d’acteur », et tout à coup déclarant, pour plaire à la foule, que « Victor Hugo a été créé par un décret nominatif de la Providence, tandis que les autres hommes n’ont été créés que par un décret collectif. » Ce mot, d’ailleurs, est inestimable ; c’est un mot lapidaire, un mot en retard, un vrai mot de sénateur du temps de la Borne impérial.

Voilà pourquoi, tandis que les plagiaires de Morny sont au gouvernement, ses domestiques entrent à l’Académie.

La vérité est que personne ne veut se gêner, personne ne veut sacrifier son avantage immédiat ou sa fantaisie à un intérêt général, personne ne veut faire son devoir. Chacun, trahit dans la mesure de ses forces et dans la sphère de ses attributions. L’Académie ne peut livrer nos arsenaux puisqu’elle n’en a pas la surveillance, elle livre aux Juifs le dépôt d’honneur dont elle a la garde, elle capitule comme le Sénat a capitulé ; elle accorde à un financier ou à un faiseur d’opérettes, qui est persona grata des Rothschild, ce qu’elle a refusé à Jules— Lacroix, , ce grand vieillard qui était un convaincu de l’art, qui a écrit Œdipe roi, le Testament de César, Valeria, la jeunesse de Louis XI, l’Année infâme, qui a mis à la scène le Roi Lear et Hamlet, traduit Horace et Juvénal.

Encore une fois, les sens qui manquent impudemment et consciemment au mandat de justice littéraire, qu’impliquent les fonctions dont ils sont revêtus, se regardent comme l’élite de la nation et ils ont toujours à la bouche de bons conseils pour les ouvriers.

Halévy, du reste, ne s’arrêtera pas la, il sera secrétaire perpétuel. La place est d’importance. En réalité, c’est le secrétaire qui fait la pluie et le beau temps dans les commissions, qui guide les choix. Petit à petit, le Juif éliminera tous les ouvrages qui ont un accent chrétien et français et, sans bruit, sans qu’on s’en aperçoive, insensiblement, la ; Juiverie sera la maîtresse à l’Académie comme partout (1).

Un cabotinage général semble s’être étendu du théâtre à la société. La société, pour mieux dire, est devenue un immense théâtre où chacun s’efforce d’attirer l’attention sur lui en se mettant en vedette sur l’affiche eu lettres gigantesques.

Le théâtre lui-même a pris une importance anormale, presque monstrueuse, qui s’explique par ce seul fait que la plupart des directeurs et des artistes en renom sont Juifs. Le métier de comédien devait tenter les Juifs ; il rapporte beaucoup, en effet, il satisfait une certaine vanité subalterne et il ne demande aucune faculté géniale ; ils se sont rués sur celle carrière avec une véritable fureur.

Tous les théâtres de Paris sont aux mains des Juifs, soit

(1) L’élection d’Eugène Manuel, qui se présentait en même temps qu’Halévy, n’est que différée. Après lui viendra Willimn Busnach, qui a mis au théâtre l’Assommoir et Nana. Eugène Manuel, inspecteur gèneral de l’Université, n’a rien écrit, du moins, pour railler notre armée ou corrompre notre pays. C’est ce qui explique qu’on lui ait préféré Halévy. C’est le petit-fils d’Israël Lovy qui nfut ’hazan’à la synagogue de la rue de ta Victoire et qui, dit-on, possédait uue voix agreable ; il était né aux environs de Dantzick. par des directeurs comme Carvalho, Koning, Simon, Mayer, Maurice Bernhardt, Samuel, soit par des commanditaire ; et des associés comme Godchau, longtemps chef de claque, ainsi que feu David Cerf, de l’Opéra ; soit par des secrétaires comme les Mendel, les Derenbourg, les Emile Abraham.

Les auteurs à succès, les Halévy, les Millaud, les Hector Crémieux, les Decourcelles, les Dreyfus, les, Blum, les Wolff, sont Juifs comme l’était Mortier, un Hollandais qui s’appelait Mortjer, et qui fut le créateur de la Soirée parisienne.

Juifs également les entrepreneurs de concerts, de tournées artistiques, les impressarii célèbres, les Colonne, les Maurice Strakosch, les Bernard Ulmann, les Mayer de Londres, le Schurmann, cornac de Mme Judic en Espagne (1).

C’était un Juif encore que ce curieux personnage qui, sans étre rien en apparence, faisait la loi dans le monde des théâtres, Chéri, de son vrai nom Joseph Abraham. Le peu regrettable Vaucorbeil, dont la femme était juive, et qui avait pour beau-frère un Juif, M. David, s’associa à notre pastoral Myrtil Hecht et peupla l’Académie de musique d’employés juifs. Le chef des chœurs s’appelle Cohen, le chef du chant Hector Salomon, le régisseur général est un Mayer — encore un ! Grâce aux radicaux de la Chambre, nos malheureux paysans se saignent aux quatre veines pour qu’une bande

(1) Ce Schurmann ne fut pas heureux dans son expédition et ses doléances ont retenti dans tous les journaux. Les ’a cades’qui, malgré l’invasion juive dans les grandes villes, out encore du viai sang d’Espagnol dans les veines, le mirent prestement en prison, rien que sur sa mine, et il fallut que l’ambassadeur de France intervint pour le délivrer, ce à quoi, vous le ce à quoi vous le supposez bien, il s’employa avec un zèle sans égal. de Juifs ait chaque année huit cent mille francs à se distribuer. A Vienne, à Berlin, à la Pergola de Florence, à la Scala de Milan, on monte quinze à vingt opéras chaque année, on en monte un à peine à l’Académie de musique, on se partage la subvention en famille, ou plutôt en tribu, et nos républicains trouvent cela excellent.

Il s’est produit là, d’ailleurs, ce qui se produit partout où les Juifs apparaissent ; ils sèment le désordre et la ruine sur leur passage. L’Opéra qui, depuis l’abbé Perrin (1671) et Lulli, avait toujours été à peu près, a cessé brusquement de marcher dès que les Juifs s’en sont mêlés. Il a été même question de louer la salle trois fois par semaine à un impressario italien. On n’entend plus que lamentations ; il y a un chat dans la gorge des coryphées, un crapaud dans les ophidéides et un cheveu dans les trombones. On a découvert un déficit de quatre cent mille francs dans la caisse des retraites, et des choristes de soixante-dix ans continuent à représenter des Sylphides, uniquement parce qu’on est hors d’état de régler leur pension. La plupart des artistes en vue sont d’origine juive ; dans le cas contraire, ne trouvant que de l’hostilité dans la presse, ils ne seraient arrivés à rien et ils auraient été réduits à courir la province.

Les cantatrices célèbres de notre temps ont été célèbres surtout parce qu’elles sortaient de la famille de Jacob. La Stolz, la Patti, la Sass, Fidès Devriès, Rosine Bloch, Heilbronn, Mlle Isaac étaient juives. Judic, du nom de son mari, Mme Israël, Reichemberg, Mlle Milly Meyer appartiennent aussi au monde juif.

On n’entend parler que de Salomon et de Melchisédec comme chanteurs. Worms est le fils d’un boucher de la rue Vieille-du-Temple, qui vendait de la viande kasher. Van Zamdt est-elle juive ? En tout cas, elle n’a pas été baptisée, c’est ce qui explique que les Rothschild l’aient reçue chez eux, l’aient couverte de leur protection, l’aient imposée à Paris (1), Elle a, d’ailleurs comme Mlle Nevada, comme la Krauss, l’avantage d’être étrangère en un temps où toute Française est mise sévèrement à l’index. Je me rappelle encore la mélancolie avec laquelle une jeune fille, que des revers de famille avaient forcée d’entrer au théâtre, me repondit un jour que je lui parlais de son avenir : « Oh ! Je n’arriverai à rien, je suis Française. »

Naturellement, du moment que Van Zandt dînait chez les Rothschild, elle ne pouvait rien avoir de comparable aux Lucindes d’amour, aux douces Isabelles d’antan avec lesquelles le rire était permis. C’était une créature en quelque sorte surnaturelle, Miss Fauvette, Mlle Bengali. Sa vénérable mère n’était pas oubliée dans les papiers imprimés, on nous la montrait assise à la droite de la barronne et on semblait nous dire : « Vous n’avez pas de mères comme cela en France », il faut les faire venir de l’étranger (2). »

(1) Comme contraste aux airs ridiculement prudes que prend vis-à-vis des Français et des Françaises la société parisienne quis’ouvre toute grande devant des femmes qui ont débuté dans les fossés da Mayence ou de Cracovie, j’ai noté déjà (livre 1er) le cordial accueil que font les Juifs arrivés à la bobême artistique de leur race. Rien de significalif comme le repas d’apparat que donna, au mois de fevrier 1885, Alfred de Rothschild, de Londres, à Mayer l’impressario, à Mme Hading et à Koning. Vous voyez d’ici le petit (illisible) le Konig du Diogène et de Castellano. Bibi le Juif, assis à côté d’un colonel de ’horse guarda’, qui fait admirablement dans le décor. M. Damala, ajoute le correspondant du Figaro ne pouvait manquer à la fête ; il était assis entre sir Rivers Wilseon et le capitaine Finch ».

(2) Un habitué du salon de la princesse Brancovan me racontait que, lorsque Van Zandt était là, les invités se gènaient, s’observaient et n’osaient pas dire devant ce lis de candeur ce qu’ils auraient dit devant des famme de leur monde. Quelque insignifiant qu’il soit, ce détail montre bien le coté gobeur, niais, de cette société que les Juifs bernent, comme on bernait antrefois les provinciaux, en leur faisant croire qu’il fallait mettre des gants blancs pour parler à la dame qui tenait le cafe des Mille Colonnes.

La surprise fut donc violente quand, à la première du Barbier, Mlle Van Zandt se révéla à la foule assemblée sous un jour tout à fait inattendu. Mes lecteurs me connaissent déjà assez pour savoir que je suis de race trop française pour partager la pose grotesque de ce Tout Paris qui parle du théâtre comme d’une église, qui fait de la solennité à propos de tréteaux. Dût le boulevard m’accuser de manquer de sens moral, j’avoue franchement qu’une comédienne, qui a bu un verre de Champagne de trop et qui se présente avec sa coiffure un peu de travers, n’a rien qui me choque outre mesure. Mlle Laguerre amusa fort un auditoire, qui n’était pas uniquement composé de rastasquouères comme aujourd’hui, lorsqu’au lieu de jouer l’Iphigéme en Taunide, elle joua, selon le mot de Sophie Arnould, l’Iphigénie en Champagne. J’aurais bien voulu èlre là lorsque Frederick, devant toute une salle hurlante, s’avança, devant le trou du souffleur, retira sa perruque avec un geste royal et gravement se moucha dedans….

Il parait cependant que ce soir-là le plumet de Miss Van Zandt était de taille et véritablement excessif pour une scène subventionnée. Ce bon-vivant de Gouzien, commissaire du gouvernement près les théâtres, n’en avait jamais contemplé un plus considérable depuis le jour où l’on avait dû baisser le rideau sur un sociétaire à la Comédie-Française — cet autre sanctuaire dont les journaux ne parlent qu’en se signant par respect.

Ce qui est ravissant, c’est de voir avec quelle habileté on opéra le sauvetage. Depuis Rouvier, jamais rien n’avait été si complètement réussi. Des l’aube, Arthur Meyer, Blowitz, le médecin juif Lowe tiennent conseil rue Christophe-Colomb. Heilbronn proteste. Carvalho, connaisseur en ces questions, car il passe pour profès en l’ordre des Coteaux, déclare que rien ne grise comme l’eau de fleur d’oranger. Lowe affirme que c’est le phosphore qui a ainsi allumé la malheureuse.

Quelques mois après, la divette se représentait de nouveau devant le public. Jadis, ces rentrées-là s’opéraient gentiment, à la bonne enfant. Sans tomber dans les exagérations actuelles, on admettait que certains égards étaient dus aux spectateurs. Comme cela se pratique encore en province, l’acteur ou l’actrice en faute était obligé de faire des excuses. Généralement, Frederick trouvait encore là l’occasion de se livrer à quelque fantaisie énorme. Parfois le tumulte recommençait ; puis tout se terminait par un tonnerre d’applaudissements devant quelque beau geste dans lequel notre grand public français d’alors avait reconnu un maitre de l’art.

D’autres, comme Déjazet, commençaient, disaient : « Mesdames et Messieurs, » et ne finissaient pas… Au premier sourire de la Parisienne, aux premiers accents de cette voix si chantante et si frêle, le public avait retrouvé Frétillon et lui envoyait son pardon dans des battements de mains.

Cela ne pouvait pas se passer ainsi pour une protégée de M. de Rothschild. C’était le public qui devait faire des excuses. Il en fit : Carvalho se permit d’interdire a la foule l’accès d’un théâtre qui ne vivait que de la subvention de l’État, c’est-à-dire de l’argent de tous. Toutes les Américaines de Paris envahirent la salle avec leur bruit de cacatoës, leur teint aux couleurs d’un rosé équivoque, leur outrecuidante prétention d’imposer leur volonté.

A vrai dire, ces précautions n’étaient pas nécessaires. Lâche comme toujours, le Tout Paris était prêt à obéir au mot d’ordre des Juifs et à fêter l’actrice qui l’avait insulté. La rue s’en mêla. Cet être anonyme, qui se trompe si souvent, eut, cette fois encore, plus de cœur que l’élite et carrément vint siffler sur la place.

Ce gouvernement sans nom qui, sans tenter un effort, avait laissé outrager dans sa chaire le successeur de Cousin, le philosophe éloquent, l’écrivain respecté, fît pour une cabotine qui s’était honteusement grisée ce qu’il n’avait pas fait pour Caro. On vit là trois commissaires de police sur pied : Santucci, Evrard et Clément, le Clément des décrets, dont la place était marquée en une telle affaire, Clément qui fut le plus vil, car il osa seul se mettre l’écharpe tricolore autour des flancs pour arrêter ceux qui n’approuvaient pas la petite bacchante. Ce bruit du peuple, malgré tout, a le privilège d’épouvanter toujours Rothschild ; il donna l’ordre au directeur de cesser les représentations.

Ces amplifications à propos d’actrices, qui contribuèrent à irriter l’opinion contre Yan Zandt, sont passées en habitude. Dès qu’il a été question des filles de Sion, les termes usités auparavant pour ceux qui avaient honoré la scène nationale n’ont plus suffi. J’ai indiqué déjà en maintes occasions cette habitude spéciale à la race juive d’agrandir tout ce qu’elle touche, ou plutôt tout ce qui la touche, de voir tout, en quelque façon, à travers un mirage, d’accumuler les épilhètes exagérées familières aux peuples de l’Orient. Pour eux la dernière cabotine d’Israël est devenue un être fantastique, moitié ange et moitié femme ; elle a les dix sephiroth et on devrait la remercier à genoux de se faire eutendre de nous, moyennant finance.

L’apothéose a commencé par Rachel qui fut, dit Tourgueneff, « la force et la fleur de cette Juiverie qui s’est emparée déja des poches du monde entier et qui s’emparera bientôt du reste, car qui a la poche a la femme, et qui a la femme a l’homme, » Le véridique portrait de cette étrange créature a été tracé par Philarète Chasles, et il est si finement touché que je ne puis résister au plaisir de le reproduire.

Ce petit tigre bohémien, Juive lascive, vaste front planté sur des épaules de hyène et sur un torse charmant de Menade, subtime d’intelligence et plus rapproché, par l’ame, des carnivores que des hommes, a séduit tous ses contemporains dignes d’elle et que sa grande qualité, la férocité, a enivrés. Veron le gros en arafolé. Ricord se serait pendu pour elle. Les archevêques l’ont bénie. La France l’a pleurée. Autrefois, petite gueuse en chemise, qui sébille à la main, ramassait des sous dans la fange des estaminets, toute rompue depuis dix ans au trois-six, aux planches, aux quinquets gras, aimant le ragout du vice mais plus encore le ragoût de l’argent, elle représentait la sauvagerie des Parias, celle des Juifs, celles des Bohèmes résumée, concentrée et rafinée par la sauvagerie des rues de Paris.

Inutile de dire que les Juifs ne s’en sont pas tenus là, ils n’ont point eu de cesse qu’ils ne nous aient fait accepter une Rachel de fantaisie chez laquelle tout était pur, noble et beau (1).

(1) A lire, sur ce sujet, une très piquante étude, parue d’abord dans la presse politique et litéraire, et publiée eusuite en volumes chez Hetzel les Autographes de Crémieux. Rachel n’avait pas la moindre notion de l’orthographe, c’était Crémieux qui lui servait de secrétaire. Rachel adressait à Crémieux un brouillon informe, écrit en style de cuisinière, et celui-ci lui envoyait un petit chef d’œuvre de grâce et d’esprit que Rachel n’avait qu’à recopier. N’est-ce pas gentil cet avocat occupé sans relâche, dont le cabinet est envahi depuis le matin jusqu’au soir et qui trouve le temps de rendre d’une manière assidue un service, subalterne en apparence, mais qui a, à ses yeux, l’avantage de grandir une coreligionaire ? Citez-moi donc un catholique qui en ferait autant ?

En revanche Rachel aurait appris dans le lit d’un prince ou d’un homme d’état, une nouvelle intéressante pour la politique européenne, qu’elle en aurait immédiatement prévenu Crémieux. Voilà comment les juifs sont toujours admirablement informés, ils s’aident entre-eux.

Quand il s’agit d’un Juif ou d’une Juive, en effet, les conditions ordinaires de la morale sont changées. Vous avez vu Wolff battre la caisse sur le corps d’une pauvre comédienne des Variétés ; Meyer ne veut point se laisser distancer. Rachel a eu des bâtards : il en est question, en 1883, dans un procès intenté par Mmes Lia et Dinah Félix aux héritiers de Sarah.

Ce sont de ces faiblesses excusables dans la vie d’une artiste et semblables, après tout, à celles que les débats des tribunaux révèlent chaque jour. Le Gaulois n’entend pas de cette oreille-là ; il vous démontre, en trois colonnes, que ces bâatards sont des amours de bâtards, des bâtards comme on n’en fait plus, des bâtards comme on n’en avait jamais fait avant Rachel, et là-dessus apothéose obligatoire de la race incomparable.

Quoique j’aie déjà effleuré ce point plus d’une fois dans le cours de cette étude, je ne crains pas d’y revenir, car il est essentiel. Le chrétien est toujours en train de rougir de quelqu’un ou de renier quelque chose, de dire à son frère embarrassé : « Nescio vos. » Le Juif est absolument fermé à tout sentiment bête de ridicule ou de fausse pudeur, il méprise profondément l’opinion, peut-être parce qu’il sait comment on la crée.

Prenez un exemple dans un autre ordre. Il s’agit ici, je le déclare, d’une femme parfaitement respectable ; elle s’appelait Agathina et elle était modiste. Supposez un chrétien ayant une femme exerçant la profession de modiste et portant le nom d’Agathina, il ne s’en vantera pas. Notre confrère Alexandre Weill n’est point de cet avis, il publie un poème intitulé : Agathina, ma femme ; et il déclare que rien n’a été aussi spirituel, aussi séduisant, aussi modeste que cette modiste.

Oh ! mon Agathina ! je t’invoque à genoux ! Lève-toi dans ta tombe et, tout debout, dis-nous. Toi qui fus chaste et pure et dont le moindre verbe Fut toujours si loyal et parfois si superbe ; Dis-nous ce que tu fus, dès l’âge de vingt ans ?… La vertu réunie aux labeurs incessants. Tu portes sur ton front un nimbe, une auréole. Dont le charme opéra jusque dans ta parole ; La première au travail, la dernière au repos, Avide de t’instruire et sourde aux bas propos, Prompte et leste aux devoirs, lente aux plaisirs du monde. Pour tous les malheureux d’une pitié profonde. Idole de ta mère et de tous tes parents, Dans toutes les maisons admise aux premiers rangs Digne avec la cliente, affable à l’ouvrière, Tu ne fus nulle part ni hautaine, ni fière ; Tous ceux qui te parlaient devenaient tes amis, Jusqu’à tes serviteurs dévoués et soumis.

Fidèles à leurs coutumes, les Juifs ont donc constamment organisé une réclame éhontée pour les leurs. Ils nous ont présenté comme une artiste inimitable cette pauvre Sarah qui bredouille, qui n’a plus un geste juste et d’accord avec ce qu’elle dit, qui ne serait pas digne de dénouer le cothurne de cette grande et dramatique Rousseil en qui semble palpiter l’âme héroïque de la tragédie. Pas une protestation ne s’élève. Ce prétendu high-life, cette société sélected, comme on dit, a moins d’initiative et d’indépendance dans ses jugements que le petit clerc de procureur qui pour 15 sous allait siffler Attila.

Les pièces portées aux nues aujourd’hui n’iraient pas à la troisième scène avec le terrible parterre d’autrefois. Pour les mondains, il n’y a qu’un critérium : « Cela plait-il aux Juifs ? » Dans ce cas tout va bien.

Quelle preuve plus saisissante de ce fait que l’Ami Fritz ? On sait à quelle écœurante besogne se sont consacrés les Erckmann-Chatrian, les « Homèrcs du taf. » Elevés au milieu des Juifs de Phalsbourg, ils en ont pris l’âme haineuse et sordide. Leur œuvre a mérité d’être appelée : l’Illiade de la peur.

Quand on annonça l’Ami Fritz, M. de Saint-Genest rappela, dans le Figaro, que ces hommes auxquels on allait ouvrir la maison de Molière avaient couvert d’injures notre héroïque armée de Metz. Plus dégradés que les Juifs, qui venaient dépouiller les cadavres, ces futurs collaborateurs du Drapeau de Déroulède avaient dépouillé nos morts de leur linceul de gloire ; ils avaient jeté l’épithète de capitulants et de lâches à ces officiers qui, au premier rang sous les balles et sous les obus, avaient défendu ce cimetière de Saint-Privat où la garde prussienne avait été décimée, près duquel un chemin porte encore le nom de « Chemin de mort de la garde. » M. de Saint-Genest ne se contenta pas d’affirmations ; dans six numéros, il mit sous les yeux de ses lecteurs les extraits les plus significatifs, les passages les plus antifrançais et les plus déshonorants.

La première arriva. Dans cette salle des Français il y avait des veuves, des sœurs, des maîtresses aussi d’officiers tombés sous les murs de Mets. Pas une ne protesta, pas une seule Française n’eut le courage, devant la pusillanimité des hommes, de se lever et de siffler ces insulteurs de la mort.

Tout ce beau monde attendait impatiemment que Rothschild daignât donner son avis. Quand rabbi David parut, ce fut un applaudissement unanime. Tous les Juifs rayonnaient. Songez donc, un rabbin paraissant pour la première fois sur la scène française et y paraissant naturellement comme le modèle de toutes les vertus ! Longtemps à l’avance les Archives israélites avaient tambouriné la bonne nouvelle : « Le Théâtre-Français de Paris, la première scène du monde, disaient elles, verra probablement une véritable solennité dramatique. On y donnera dans les premiers jours de décembre l’Ami Fritz, de MM. Erckmann-Chatrian, dont il a été tant parlé à l’avance.

Un des moindres attraits de cette pièce ne sera pas la présence d’un rabbin sur la scène. Un des principaux personnages est reb David, type réel que les écrivains ont sans doute idéalisé et dont l’original n’est autre, dit-on, que le prédécesseur même du grand rabbin Isidore Phalsbourg »

Encouragés par l’immense succès que leur fit la presse juive, les Erckmann-Chalrian imaginèrent de faire chanter en charge, au commencement des Rantzau, le Kyrie eleison. Qu’il est touchant cet appel suppliant et doux qu’a répèté avec une sorte d’insistance plaintive, au début de la messe, comme pour attirer l’attention de Dieu sur les fidèles rassemblés ! Chateaubriand, en l’entendant chanter dans un monastère du mont Athos, fut ému jusqu’aux larmes et Brizeux a dit la poésie qu’il prenait dans les petites églises de Bretagne.

Les femmes doucement envoyaient pour répons A l’Eleiaon grec, les cantiques bretons.

Quand furent ânonnées les notes de cet Eleison, il y eut des transports de joie dans ce public du mardi, vous savez, ce fameux public du mardi qui sert de réunion à l’aristocratie et qui semble aux journaux conservateurs comme la résurrection de la vieille France. Ils étaient là battant des mains pour faire plaisir aux Juifs qui regardaient.

Combien j’estime davantage les Juifs de Breslau ! En 1876, on chanta dans les cafés-concerts une parodie du Lecho dodi, la belle mélopée que l’on entonne la veille du Kippour (1). Ils vinrent tous les soirs, montrèrent le poing et dirent aux artistes : Essayez !

Il convient, je le sais, de reconnaître que sur les prétendues grandes dames qui figurent sans cesse sur le livre d’or des journaux mondains, le nombre de celles qui

(1) Le Lecho dodi fut composé par Jehuda ben Halévy, le célébre rabbin de Tolède. Lire à ce sujet le petit poème exquis, à la fois atendri et railleur, que Henri Heine a écrit sur ce sujet et où il évoque la figure de quelques poètes juifs du Moyen-Age à propos des Cours d’amour : « Le héros que nous chantons, Jehuda ben Halévy, avait donc aussi une dame de ses pensées, mais celle-là était d’espèce particulière. Ce n’était pas une Laure dont les yeux, astres mortels, avaient illuminé le jour du Vendredi-Saint, dans le Dome, un illustre incendie ; Ce n’était pas une châtelaine qui, dans l’éclatante parure de la jeunesse, présidait aux tournois et décernait la couronne de laurier. Ce n’était pas une casuiste de la jurisprudence des baisers, ni une doctrinaire qui, dans une Cour d’amour, professait sentencieusement ; Celle que le rabbin aimait était une panvre petite bien-aimée, triste et douloureuse image de ruines, et elle s’appelait Jérusalem. appartiennent à l’ancienne race française est relativement très limité.

L’Américanisme a envahi Paris presque autant que le Sémitisme. Que d’histoires piquantes à raconter, si nous ne voulions rester fidèles à notre principe de philosopher seulement sur ce qui est dans le domaine commun !

Le grand seigneur, rêvant de faire un opulent mariage, a été, dans la plupart des cas, le plus candide des dupes. Certaines familles yankees, venues primitivement d’Allemagne et ayant laissé leur Juiverie dans la traversée de l’Atlantique, s’embarquent un beau jour pour Paris avec une petite fortune, deux ou trois cent mille francs, qu’elles dépensent bravement en un an avec un bruit étourdissant.

Les chroniqueurs embouchent la trompette, les feuilles bien informées brodent à qui mieux mieux des récits de mines fabuleuses, de maisons de commerce colossales. Vous voyez d’ici le roman qui se bâtit dans la tête de l’Aryen. « L’industrie n’est-elle pas la reine du monde moderne ? Vive l’industrie ! Avec ces millions sans nombre je rebâtirai mon château, j’aurai les plus brillants attelages de Paris, je ferai du bien… »

Le mariage a lieu… Voilà la petite Yankee duchesse, marquise, comtesse. L’heure sonne où l’heureux époux juge qu’il serait temps de monnayer quelques pépites de ces mines inépuisables, de se faire envoyer un peu d’argent de ces maisons de banque ou de commerce. Hélas ! les mines ont été inondées, la maison de banque est en faillite. Le père qui, souvent, n’avait pas même donné de trousseau, mais qui avait promis une rente énorme, est devenu fou. Le réveil est dur pour quelques-uns.

Celui-ci prend son parti, vend son château où Louis XIV avait reçu l’hospitalité, envoie aux enchères les meubles anciens et jusqu’au paravent de sa grand mère pour suffire aux caprices d’une enfant gâtée. Celui-là, abattu par un tel coup, disparait de la circulation, se met au lit, sans être malade, et vit désormais couché.

Cet autre abandonne tout, file en Amérique, y travaille courageusement, découvre de vrais mines et revient millionnaire et républicain.

Parfois l’aventure se complique. Il arrive de pays extravagants des tantes plus extravagantes encore, ne possédant ni sou ni maille, mais ayant pour le whisky la passion qu’une mère d’actrice partageait avec sa fille ; le pauvre mari est obligé d’habiller, de nourrir, d’abreuver tout cela.

Vous me direz que les victimes ne sont guère intéressantes. Je vous l’accorde ; ce qu’il faut noter, c’est l’impossibilité presque absolue pour le vrai Français de tirer aucun bénéfice de ses compromis avec la conscience ; il n’est pas organisé pour cela. La ligne droite du devoir aurait toujours été plus avantageuse pour lui, même matériellement, que de prétendues habiletés où il finit invariablement par le rôle de Jocrisse.

Qu’il s’agisse du jeu de la Bourse, du jeu du mariage, du jeu de la politique, de lanceurs d’affaires financières, d’époux d’Américaines, des Machiavels du centre droit à l’Assemblée de Versailles, la loi dont nous parlons se vérifie toujours.

A part quelques exceptions que chacun connaît, ces Américaines sont, d’ordinaire, de bien désagréables créatures : tapageuses, dépensières à l’excès, parlant haut, riant bruyamment, toujours les premières pour les excentricités de mauvais ton et, ce qui est prodigieux, aussi sottement entichées de leur fraîche noblesse, aussi impertinentes que les vraies grandes dames d’autrefois étaient simples, indulgentes et bonnes… Elles ont contribué à donner à la société parisienne la physionomie incohérente et bizarre qu’elle a prise depuis quelques années.

Le point douloureux encore est la façon dont on récompense l’hospitalité que bous accordons à tous, les rebuffades dont on paie nos avances. Les professeurs de l’école des Beaux-Arts, au mépris, du reste, de leur plus élémentaire devoir, accueillent de préférence les élèves américains ; le jury du Salon accorde aux Yankees des médailles qu’il refuse à de vieux artistes pour lesquels ce serait une joie, une recommandation aussi auprès du public imbécile d’aujourd’hui. Tout ce que les peintres américains savent, ils l’ont appris chez nous, de nous. Le premier soin du Congrès est de voter un droit tellement exorbitant sur l’entrée des œuvres d’art qu’il équivaut à une prohibition absolue.

Quel épisode encore que la statue de Bartholdi : la Liberté éclairant le monde ! Pendant des années, le Comité répétait sur tous les tons : « Notre chère sœur l’Amérique nous adore ; ses ambassadeurs, dans toutes les capitales, nous l’ont bien prouvé, pendant la guerre de 1870, en bavant au succès de la Prusse et à l’abaissement de la France (1) ; souscrivons pour élever un monument impérissable de l’amour qui nous unit. »

(1) Il contient de reconnaitre la noble attitude de Victor Hugo qui se souvenait parfois, malgré les promiscuités auxquelles il se prêtait, qu’il était fils d’un soldat. On lui avait annoncé la visite de Grant, le président-agioteur dont la langue, on le sait est tombée pourrie, sans doute de toutes les injures qu’il avait vomies contre nous en 1870 : « Que M. Mac-Mahon le reçoive, s’il le veut, disait un jour le poête devant nous, s’il se présente ici, je le fais jeter à la porte ! » Qui ne sa rappelle, dans l’Année terrible, là pièce intitulée Beaucroft, et surtout le message de Grant :

… Ah ! sois maudit, malheureux qui mêlas Sur lé fier pavillon qu’un vent des cieux secoue Aux gouttes de lumière une tache de boue !

Quand la statue est enfin terminée, après des appels de fonds incessants, les Américains déclarent qu’ils n’en veulent à aucun prix, qu’ils ne donneront pas cinquante centimes pour le piédestal. Le Congrès refuse de voter la moindre somme. Dans un pays où l’on réunit un million de dollars en quelques heures pour n’importe quelle souscription, les particuliers haussent les épaules quand on leur propose de souscrire.

Le cœur ne se serre-t-il pas lorsqu’on pense qu’il suffit de quelques agités pour réduire notre France à ce rôle de pauvre chien qui court porter ses caresses à tout le monde et que tout le monde repousse à coups de pied ? Sans les Gambetta, les Waddington, les Spuller ; sans tous les étrangers qui nous ont fourré dans les complications oû l’on intrigue, comme leurs journalistes nous ont fourré dans les souscriptions où l’on tripote, qu’il eût été magnifique encore une fois le rôle de notre chère Patrie !

Avoir émancipé l’Amérique, avoir affranchi l’Italie, avoir combattu partout pour ce qui nous paraissait la justice et demeurer tranquille dans un recueillement de vaincu ! Au bout de dix ans de ce repos fier, on serait venu humblement nous demander de donner notre avis dans les conseils de l’Europe.

Avec un pareil public, les Juifs et les Juives du théâtre ne se gênent pas, ils se conduisent en pays conquis ; chacune de leur fantaisie devient un événement. Paris, au mois de février 1884, a parlé quinze jours de Mme Fidès-Devriès. De toutes les comédiennes hébraïques, celle-là, du reste, est la plus agaçante. Elle était à l’Opéra quand, un beau soir, elle s’ennuya en apercevant peut-être qu’elle ennuyait ; elle épousa un dentiste juif et quitta le théâtre.

Bon débarras pour nous ! Vous ne connaissez pas les Juifs ; il faut toujours qu’ils dérangent le prochain. Un soir, les baronnes juives annoncèrent mystérieusement le retour de leur coreligionnaire : « Vous savez la grande nouvelle ? La toute belle, la toute charmante, la toute divine Devriès va nous revenir ! »

Quel honneur pour nous ! dirent les duchesses pour faire leur cour aux baronnes. Les journaux bien stylés annoncèrent le retour, puis le démentirent, puis l’annoncèrent de nouveau. Après un court passage à l’Opéra, où les Juifs seuls l’applaudirent, Mme Fidès-Devriès se décida à aller chanter au Théâtre Italien ; elle consentit, par pur désintéressement, à empocher 68,000 francs pour douze représentations, puis brusquement le mari se fit remettre subrepticement, « au nom de sa femme, un chèque qu’elle n’avait pas le droit de toucher. »

Ici, c’est le directeur, M. Maurel, qui parle et je ne fais que répéter ce qu’il écrivait dans les journaux. Bref, voilà la cantatrice qui va rejoindre le Juif Jules Cohen qui l’attend à la gare de Lyon pour l’emmener à Monte-Carlo, pendant que l’impressario s’arrache les cheveux, et qu’un autre Juif, Hartmann, écrit des lettres étonnantes aux gazettes. Remarquez le changement qui s’est accompli même dans les mœurs de théâtre. Sans doute les coulisses n’ont jamais été le sanctuaire de la Vertu, mais le bon cœur, l’affection pour les camarades rachetaient bien des choses. Déjazet aurait joué mourante pour ne pas faire perdre un cachet de quarante sous à un figurant. Cette Juive qui vient de toucher une somme fabuleuse pour quelques notes parfois assez fausses, qui, à la seconde représentation d’Hérodiade, a mis le couteau sur la gorge de son directeur pour obtenir un peu plus d’or, ne se demande pas une minute si son départ soudain ne sera pas une ruine pour le théâtre, s’il ne remettra pas sur le pavé tout ce petit monde d’artistes subalternes, d’employés, de gagistes pour qui la fermeture est un désastre.

Ces considérations sont complètement étrangères à tout individu de race sémitique qui compte les autres absolument pour rien. Pourquoi se gènerait-il, encore une fois ? Autrefois une artiste qui se serait permis une pareille incartade aurait été reçue à coups de pommes cuites, si elle s’était avisée de reparaître devant un public parisien. De nos jours la Juiverie n’a eu qu’à faire un geste à ce qu’on appelle « l’aristocratique assistance de l’Opéra » pour qu’à sa rentrée, au mois de janvier suivant, Mme Fidès-Devriès fût couverte d’applaudissements (1). Dès que les Juifs y ont tenu le premier rang, le théâtre lui-même s’est transformé. Tant que les comédiens furent de simples chrétiens, le métier d’acteur resta un métier peu considéré par lui-même, mais que la grandeur du talent, la tenue personnelle de l’artiste relevaient à l’occasion. Il faut

(1) Un journal avait raconté, pour préparer cette rentrée, qu’à Lisbonne, Mme Fidès-Devriès avait été rappelée cent douze fois en une seule soirée, ce qui, au dire de nos confrères, aurait représenté, rien que pour le trajet des coulisses à la scène, une marche de six kilomètres. Voilà ce que lea Barnums juifs font avaler à ce Paris qui mit jadis une perception si prompte et si fine de tout ce qui était ridicule et grossier ! avoir perdu, en effet, tout sens moral et tout bon sens pour admettre que, dans la hiérarchie sociale, le bouffon, dont la profession est de recevoir des coups de pied dans le derrière pour amuser la foule assemblée, soit l’égal d’un soldat qui expose sa vie pour son pays, d’un marin qui affronte la tempête, d’un médecin qui brave les épidémies. Sans doute l’histrionisme a régné dans toutes les civilisations corrompues. Athènes asservie donnait à Polus un talent par jour. AEsopus et Roscius furent gorgés d’or. Deux mimes, Pylade et Bathyle remplirent de leurs querelles la Rome du bas Empire. Paris, que Caligula fit battre de verges pour avoir hésité à déclarer que l’Empereur chantait mieux que Jupiter, eut un peu les allures d’un sociétaire de la Comédie-Française actuelle.

En ses hontes même, le peuple romain garda néanmoins un certain respect de la dignité humaine ; il mit son amour du plaisir au-dessus de tout, il témoigna qu’il voulait s’amuser à tout prix et qu’il oubliait tout pour arriver à ce but, mais il ne déclara jamais qu’un homme de joie était l’égal d’un homme de devoir et de sacrifice.

Sénèque, qui fut un voluptueux, Pétrone, qui fut un débauché, auraient brisé leur stylet plutôt que d’écrire les tirades pompeuses que les journalistes de la presse juive consacrent chaque jour à « l’honnêteté, à la noblesse de la profession d’histrion. »

Si l’Empire, grâce à Fould, donna pour la première fois la croix à un comédien, Isidore Samson, parce qu’il était d’origine juive, il le fit encore avec des réserves formelles ; il décora le professeur du Conservatoire et l’auteur dramatique à la condition expresse que l’acteur ne reparaîtrait plus sur les planches. Avec leur parti pris d’avilir l’armée, les républicains devaient changer tout cela. Il faut lire dans les journaux de l’époque la scène de la décoration de Delaunay. C’est un vrai tableau de décadence, mais d’une décadence spéciale, déclamatoire et burlesque.

Comme il arrive à la veille de tous les grands événements, des bruits étranges avaient couru. Delaunay avait mis le marché à la main à la France ; il avait fait annoncer ses dernières représentations. Vous comprenez l’inquiétude qui régnait à la Chambre. L’Angleterre venait de nous chasser de l’Egypte, ce qui avait paru peu de chose ; la nouvelle que Delaunay se retirait était autrement grave. Pour comble de malheur Delaunay, nous apprend le Gaulois, avait prononcé des paroles sinistres. « On lui avait entendu murmurer ; on m’a dit au 1er janvier qu’il fallait attendre Pâques, à Pâques, que la distribution des prix n’était pas loin. »

En ces heures oscillantes et perplexes oû va se décider la destinée du monde, les plus forts se sentent agités. Febvre, cependant, était fort calme ; « il se tenait immobile dans son cabinet ; Déroulède, plus nerveux, allait de la salle au foyer et du foyer à la salle. »

Voyant son ombre aller et venir sur la toile, Les cabots, qui croyaient encore à cette étoile, Accusaient le Destin de lèse-majesté.

Tout à coup Ferry arrive avec le général Pittié, chef de la maison militaire du Président de la République, et il dit à Delaunay : « Je vous décore sur le champ de bataille, » Vous apercevez le champ de bataille d’ici : des pots de rouge et de blanc, une patte de lièvre, des postiches, des perruques, et cette odeur spéciale de loges d’acteurs faite de parfums rancis, de mixtures pharmaceutiques, de poudre de riz et d’oppoponax. Vous voyez ce vieux maquillé délayant son rouge en pleurant sur les favoris de Ferry, et le général Pittié au milieu de cette scène, disant : « C’est égal, quelle leçon pour M. de Moltke ! »

« Bien entendu, dans la salle. M. Bischoffsheim rayonnait d’avoir, en astronome qui aime le Progrès, découvert l’étoile des braves sur la poitrine d’un sociétaire de la Comédie-Française. »

Dans les classes supérieures, l’histrionisme a un caractère tout à fait romain. Au cirque Molier, des jeunes gens élégants, habillés en clowns, donnent chaque année deux représentations : une pour les femmes du monde, une pour les femmes de tout le monde. Les invitations sont avidement recherchées, et les Françaises sont là, regardant leurs fils ou leurs frères exécutant des rétablissements sur la barre fixe, dansant sur la corde, passant à travers les cerceaux. Ces acteurs vêtus de maillots couleur tendre, couverts de paillettes, chargés d’oripeaux, grimaçant, gambadant, marchant sur les mains, s’appellent le comte de Nyon, le comte de Pully, comte Bernard de Gontaut, comte de Maulle, de Beauregard, de Quélen (1). Le comte Hubert de la Rochefoucauld, vêtu d’une tunique de soie bleue, avec une écharpe à glands d’or, crie : miousic ! à l’orchestre, avec l’intonation des clowns. Il y a un véritable cas pathologique, je le répète, dans ce besoin de se ravaler, de se déshonorer soi-même, mais cela ne choque personne. Les journaux, qui défendent la société, insèrent gravement le programme entre une tirade

(1) Figaro, 6 mai 1883. contre les vices du peuple et l’annonce d’un sermon, insistent sur les numéros, expliquent longuement la généalogie des familles (1).

Le plus fort en ce genre est la représentation du Cercle de la rue Royale, où le duc de Morny parut habillé en femme et dansa un pas du ballet d’Excelsior. Ca fut un ravissement. Les journaux discutèrent pendant toute une semaine pour savoir si le duc avait bien fait de couper ses moustaches. Le Gaulois fut très affirmatif : « Il a eu raison, dit-il, c’est très crâne ! » Le Figaro, plus réservé, déclara qu’il y avait du pour et du contre. Pas plus qu’au Théâtre-Français, pas un vieillard représentant du vieil honneur, pas une femme ayant quelque sentiment de dignité au cœur, n’eut l’idée de se lever, de protester, de siffler devant le spectacle de cet homme déguisé en femme et dansant avec des gestes à double entente.

Le Tout Paris n’eut pas la pudeur d’Athènes qui permettait aux esclaves seuls de danser la danse obscène : le Mothon.

N’est-il pas curieux, dans ce perpétuel recommencement de l’histoire, dans l’incessant frétillement de ce serpent qui se mord la queue, de constater que la décadence se traduit toujours sous des formes identiques, de

(1) N’oublions pas un joli trait de mœurs. Dans un journal qui lui appartient, le Voltaire, M. Albert Ménier avait chargé un des rédacteurs de flétrir ces grands seigneurs qui déshonoraient leurs ancêtres en s’affublant des oripaux du clown. Quelques mois après, il fondait lui-même un cirque à Neuilly, le Cirque Alberti, et conviait tout Paris à venir le regarder faire la voltige. Ce trait de Bourgeois-Gentilhomme moderne, de Bourgeois-Gentilhomme républicain, n’est-il pas exquis ? Ne prouve-t-il pas une fois de plus quels exemples utiles auraient pu donner les derniers survivants de l’aristocratie, s’ils avaient aimé autre chose que le cabotinage, le jeu et les filles ? voir qu’après tant de siècles écoulés, la décomposition sociale, comme la décomposition physique, est absolument la même dans ses manifestations ?

Le duc, attifé en ballerine, et l’Héliogabale à la robe syrienne, aux yeux agrandi par le henné, aux joues fardées, ne semblent-ils pas être un seul et même être ? Ces clowns titrés ne sont-ils pas une incarnatipn nouvelle des patriciens dégénérés de Juvénal, du Lamasippus qui déclame sur la scène le Spectre de Catulle, du Lentulus qui se loue pour jouer le rôle de Laureolus, ou du Gracchus indigne qui descend dans l’arène, portant

Le riche galerus où flotte un réseau d’or.

Un souvenir des civilisations disparues vous obsède à chaque instant dans ce Paris colossal. En 1867, quand l’Empire, condamné déjà, avait l’air d’une bacchanale montée à son paroxysme, au milieu de cette Babel de l’Exposition universelle où l’on entendait retentir en toutes les langues ce que Bossuet appelle superbement « le hennissement de la luxure, » deux passants se rencontrèrent dans ce promenoir où les peuples semblaient s’ètre donné rendez-vpus pour une orgie cosmopolite. L’un était Henri Lasserre, l’autre Ernest Hello, un homme de génie, qui aura traversé ce siècle sans que ce siècle l’ait aperçu.

— Une chose m’étonne, dit l’auteur de l’homme au futur auteur de Notre-Dame de Lourdes, je viens de regarder du côté des Tuileries, ils ne brûlent pas encore.

On éprouve un sentiment analogue, et l’on se demande comment tient encore cette société où l’égoïsme, la vanité sotte, l’amour du plaisir, l’absence de tout sentiment de dévouement, de toute pensée de sacrifice, de tout instinct même de conservation sont en haut, où la haine et l’envie sont en bas.

L’identité d’impression s’arrête là. Paris n’a plus l’aspect joyeux, l’air de confiance, la puissance ensorcelante qu’il j avait à la fin de l’Empire. Malgré l’effort qu’il fait pour se démener, il exhale une odeur cadavéreuse. Le cœur est comme envahi par une insurmontable tristesse et plus d’un ; de nous ratifierait ce qu’un Anglais, M. Georges Sims, écrivait il y a quelque temps sur ce Paris qui fut nos chères amours.

J’ai connu et aimé Paris toute ma vie, dit l’auteur d’In the ranks, et je n’y ai jamais passé une heure d’ennui, si ce n’est aujourd’hui. Il y a deux ans, je prenais le café sur le boulevard, en voyant passer le flux et le reflux de la vie parisienne. A cette époque déjà, on remarquait un changement : Paris descendait la pente dont il a atteint aujourd’hui la base. Le voilà par terre, en tas, appelant en vain l’homme qui le relayera pour le ramener au sommet. « République, ton nom est banqueroute ! » s’écrie un journaliste connu, et quoique je ne sois pas bien sûr que ce soit précisément de la faute de la République, je dois constater qu’il y a une quantité de banqueroutes.

Les meilleures maisons de commerce sont fermées on en liquidation ; les théâtres, à peu d’exceptions près, font de mauvaises affaires ; les trottoirs bitumés sont en plus mauvais état qu’à Londres, grâce à notre administration de paroisse.

Toutes les classes sont sous l’empire d’un malaise. Les seules personnes convenablement mises sont les Anglaises et les Américaines. Paris est in extremis. Je ferme les yeux, pour réveiller en moi l’image des temps d’autrefois, des étalages splendides des magasins, des rues éclairées à jour, des femmes élégantes, des équipages magnifiques, des uniformes brillants, le bruit et le mouvement d’une ville en habit de dimanche continuel. Je rouvre les yeux, et je trouve une population misérablement vêtue, des exhibitions pauvres d’articles démodés à Londres, et au-dessus do tout cela, sous un ciel gris, on lit le mot : « Ichaboë » (Ile de la cote occidentale d’Afrique, fameuse par son guano).

La ville, où la vie jadis était si débordante, où les pavés eux-mêmes riaient aux passants, donne un peu la sensation de Munich. Au mélancolique et glacial Mûnchen, il manque de la gloire, du mouvement pour remplir ce décor de palais, de temples érigés aux grands hommes absents, d’avenues magnifiques. Paris a eu cette gloire, il est plein de souvenirs d’héroïsme et de grâce, de légendes immortelles, de fantômes illustres, mais tout cela semble appartenir à un passé pour toujours aboli.

Certaines régions ressemblent à des Pompéï et on se demande quelle catastrophe les a rendues tout à coup silencieuses et désolées. Ailleurs, l’activité est fébrile, mais avec une sorte d’inquiétude sombre qui persiste malgré tout.

Les hôtels du faubourg Saint-Germain gardent leurs volets fermés pendant dix mois de l’année. Presque tous les beaux hôtels du quartier des Champs-Elysées et du quartier Monceaux sont aux Juifs ; parfois, par les fenêtres ouvertes, on entend dans la solitude les échos, de quelque concert, c’est un Juif quelconque qui soigne sa névrose. Le livre si français, le livre qui fait penser, le livre qui tenait tant de place au XVIIe siècle n’existe plus ; c’est la musique, art tout sensitif, art d’amollis et de maladifs, qui tient le premier rang.

Après le crocodile, le Juif est le plus mélomane de tous les animaux. Tous les Juifs sont musiciens ou comédiens d’instinct. Camondo joue du violoncelle Mme Saly-Stern chante l’opérette comme Judic. Herman Bemberg compose. On voit, dans des programmes satinés, le buste au nez inquiétant de l’auteur des Djinns, se dressant au milieu de branches de laurier au-dessus de banderolles où sont écrits les noms d’Haydn, de Gluck, de Mozart et de Beethoven. Mme Goldschmidt donne aussi de superbes concerts « dans des salons qui sont en enfilade. »

Entre deux morceaux, Bemberg, que la renommée d’Haydn empêche de dormir, prie Mme Isaac de chanter une petite romance. Le Clairon, lorsqu’il vivait, voulait bien nous apprendre que le programme cette fois est imprimé « sur une feuille de vélin couleur orange rongée par un volcan ! »

« Quelle jolie décoration, que de chefs-d’œuvre ! » s’écrie Meyer toujours ravi. « En pénétrant sous le péristyle, la magistrale statue de Houdon, l’Apollon, vous prend le regard. » J’imagine que le maître de céans a dû nous prendre jadis quelque autre chose pour donner de si belles fêtes…

Les Ellissen sont aussi fort joyeux et trouvent que la vie est belle. La mésaventure de nos pauvres chiffonniers condamnés à mourir de faim les a particulièrement mis en gaieté, et ils en ont fait le sujet d’une pièce qui a inauguré leur hôtel du boulevard Haussmann construit sur l’emplacement des jardins de la princesse Mathilde. Lorsqu’on pénétrait en voiture sous la voûte on voyait tout de suite une grande affiche ainsi rédigée :

Folie-Ellissen Représentation gratuite le 14 mai 1885 CRÉMAILLÈRE-REVUE Pièce à grand spectacle, interdite par la Censure, et représentée par autorisation spéciale du Conseil municipal, avec le concours des principaux artistes de la capitale. Une tête couronnée honorera de sa présence cette unique représentation. lumière électrique, Feux de Bengale, Pétards, Apothéose. MUSIQUE MILITAIRE

Dans ce Paris conquis, on rencontre jusqu’à des Juifs indiens, les Sassoon, une famille aux aventures fabuleuses ! qui possède la moitié de Bombay. Ils viennent donner des soirées chez nous. Mme Gubbay, fille de ce Sassoon, arrive de l’Inde tout à coup, invite des gens qu’elle n’a jamais vus, et auxquels elle n’a jamais été présentée et chacun accourt. Et il y a des naïfs qui prétendent que la haute société parisienne s’ouvre difficilement !

Malgré tout, ce monde juif n’est guère intéressant, en dépit du bruit qu’il fait. M. Robert de Bonnières s’était mis en tête de le peindre dans les Monach, et il allait partout répétant : « Je les étranglerai avec un cordon de soie. » Il a manqué d’estomac, comme on dit, et il n’a pas eu l’intrépidité qu’il fallait. Sans doute, il a bien entrevu l’abaissement de notre aristocratie devant le juif enrichi par des opérations malhonnêtes ; mais l’énergie lui a fait défaut pour peindre ce qu’il avait devant les yeux ; il a indiqué seulement la mauvaise éducation du baron allemand rappelant à tout propos le prix de tout ce qu’il a chez lui, entrant le chapeau sur la tête dans une église pour en marchander le jubé ; il n’a mis qu’à moitié en relief, dans Lia, ce côté rusé, égoïste et dur que cachent chez les juives des attitudes langoureuses relevées par une originalité cabotine ; il n’a pas creusé, comme l’auteur de Daniel Deronda, il est resté à la surface.

A cette touche volontairement insuffisante et débile, l’avais cru deviner un homme qui a peur de brûler ses vaisseaux, de se fermer la porte de ce qu’on appelle « la Société, » qui tremble de n’avoir plus jamais autour de lui ce petit bruit de presse sémitique et boulevardière qu’il prend pour la renommée. L’auteur m’a écrit qu’il n’avait pas ce caractère et ce qu’on m’a dit de sa situation personnelle m’a confirmé dans cette idée. Il faut voir là seulement un manque de déterminisme, une impossibilité de conclure contrastant avec un style ferme et précis qui semble s’être aiguisé à la lecture constante de La Bruyère.

M. Paul Bourget a peut-être mieux saisi un autre aspect de cette société. L’auteur fréquente chez les Ephrussi et les Cahen où des femmes de remisiers, charmées d’être prises pour de vraies grandes dames, compatissent par un échange de concessions à un vague à l’âme légèrement affecté, à un dandysme qui sent un peu le maître d’étude habillé à la confection. «  Avec leurs alternances de caressante lumière et de frissonnante mélancolie, » les livres du romancier reflètent bien ce qu’il y a de faux, d’artificiel, d’irréel dans toute cette Jérusalem parisienne.

On se demande où l’on est dans ces romans qui n’ont ni la poésie des œuvres d’imagination, ni l’attrait puissant et sain des œuvres de vie sincère et vraie. On est dans le monde juif, dans ce monde improvisé et très vieux, né d’hier, mais né décadent, anémique et fané. Les larmes, là, ne sont plus les nobles larmes qui soulagent l’être humain elle fortifient, par son attendrissement même, comme la pluie du ciel détrempe et féconde la terre ; elles sont des effets nerveux et ne viennent guère qu’à la suite d’émotions de théâtre ; le rire est toujours strident et saccadé.

Jamais on n’entend un mot juste et franc, un mot à la Sévigné ou même à la Montespan, à la Champfort ou même à la Dupin. L’écrivain n’est apprécié que d’après ce qu’il gagne, la peinture n’est estimée que pour pe qu’elle coûte. Dès qu’on parle d’un tableau, l’instinct du courtier ou du teneur de bazar se retrouve chez le gentleman qui semble dire : « Ouvrons l’œil ! voilà l’affaire ! » Tous ces esthéticiens à la Keats, ces nonchalants, ces êtres de morbidesse et de rêverie raffinée, se redressent à un mot, à une nouvelle qu’on peut utiliser, âpres au gain, lucides et éveillés pour leurs intérêts.

Tout à l’heure, l’appartement plein de fleurs aux parfums entêtants semblait comme un tombeau que ces détachés de la vie s’étaient préparé pour s’y éteindre dans une extase harmonieuse ; mais le ’Judische’, le patois hébreo-germain, dans lequel on discute le bénéfice à réaliser, a vite fait taire le piano où meurt la plaintive mélodie de Schùmann ; la voix qui, une minute auparavant, était une caresse, un murmure de harpe éolienne, reprend comme par enchantement le sifflement guttural.

Chez les natures qui s’observent le plus, cet instinct est presque irrésistible. La vieille baronne James était une femme supérieure qui contribua beaucoup par son tact a assurer aux Rothschild la situation mondaine qu’ils ont aujourd’hui. Un jour, c’était chez la duchesse de Galliera ; je crois, elle se trouvait au milieu d’une assemblée d’élite ; la conversation avait roulé sur les sujets les plus élevés et la baronne y avait tenu sa place. On vint par hasard à parler de diamants. Soudain la Juive de Francfort reparait « Vous n’y entendez rien ! » s’écriet- elle, et la voilà qui s’anime, qui passe en revue les diamants de tout Paris, indique le poids, l’éclat, le nombre des carats, la valeur vénale.

Ce n’est que devant le silence qui s’est fait qu’elle rentre en possession d’elle-même et demeure quelques minutes comme honteuse de ce retour au métier primitif. L’œuvre la plus remarquable dans ce genre reste le Baron Vampire de M. Guy de Charnacé (1). Si l’auteur

(1) Un mot suffira à caractériser la différence qui sépare le Baron Vampire des Monach. Ollendorff avait demandé un roman à Charnacé et s’était engagé à le publier dans un délai très court ; il rendit cependant son manuscrit à l’auteur du ’Baron Vampire’, en lui disant qu’un rabbin anquel il avait soumis l’ouvrage en avait déclaré la publication impossible. Quand les Monach parurent, Charnacè s’étonna qu’Ollendorff éditât un volume sur un sujet semblable, après avoir refusé le Baron Vampire : « Oh ! ce n’est pas la même chose ! le rabbin auquel j’ai montré les Monach m’a déclaré que ce livre était très flatteur pour les Juifs. » Je ne blâme pas, bien entendu, Ollendorff de s’être adressé à un prêtre de sa religion. J’ai consulté moi-même cet ecclésiastiques sur mon livre, pour savoir s’il ne contenait pas d’erreurs théologiques. S’il s’en était glissé une par hasard, je prie les membres du clergé de vouloir bien me la signaler. avait élargi un peu son cadre, il se serait approché bien près de Balzac.

Qu’il est vivant ce Rebb Schmoull, le petit colporteur de Bohême qui gagne quelques millions en de malpropres spéculations et qui, tout à coup, se présente, sous le nom de baron Rakonitz, à Paris, où la haute noblesse l’accueille à bras ouverts ! Quel trait de mœurs parisiennes que cette alliance du baron et de la comédienne juive Sophie Fuch ! Le baron lance l’actrice pour s’en servir comme d’un instrument afin de se venger d’un homme du monde, le vicomte de la Landelle, dont il a supporté les dédains, et quand cette fille s’est prostituée à tout Paris, le vicomte l’épouse solennellement. Grâce à la duchesse d’Ermenonville, le baron finit à son tour par épouser l’héritière d’un grand nom, Mlle de Solignac, et tout le faubourg Saint-Germain assiste au mariage. Les portraits sont criants de vérité. Chacun nomme Rakonitz, vendeur de canons qui ne partent pas, lanceur de mines qui ne contiennent pas plus d’or que celles de l’Uruguay, créateur de chemins de fer fantastiques, restaurateur des finances de l’empire de Gulistaa. Voici des personnages connus de tous dans le high life : Schavten, « le petit Juif collectionneur de faïences, d’émaux, estimateur recherché du bibelot qui, se glissant d’abord sous ce prétexte dans les salons, y trône maintenant avec insolence ; »

Mme « Stein, » femme d’un courtier suisse, jolie, intelligente ; qui a su se faire accepter par le clan des jeunes duchesses, qui dînent chez elle quand son mari voyage pour la maison. Saluons encore, ou plutôt ne saluons pas, Mme Langman, une Juive polonaise, qui est une des douairières de la galanterie, Lise Adler, une Juive allemande qui fut bonne d’enfants à Varsovie. « Tout cela coudoyant les fils et les neveux de preux qui ont fait la France par le sang versé, par le sacrifice de leur bien, par leur valeur, leur intelligence diplomatique à travers l’Europe ! Quel spectacle ! » Ah ! oui ! Quel spectacle ! Et comme on comprend devant ces promiscuités ignominieuses les indignations d’un artiste au cœur droit, les colères d’un vrai gentilhomme comme Charnacé.

Dans les quartiers que les Juifs ont choisis pour leurs hôtels, on peut au moins se recueillir sans être écœuré par le spectacle que présente la rue. La rue est maintenant aux souteneurs et aux filles, ils s’y carrent effrontément, ils insultent les passants et font rougir les femmes, honnêtes par d’immondes propos.

C’est le livre de Macé, ’le Service de la Sûreté par son ancien chef’, qu’il faut lire d’un bout à l’autre si l’on veut avoir une idée de ce que les républicains ont fait de Paris en quelques années. Dans sa brutalité administrative, dans son langage de procès-verbal sec et froid, l’ouvrage dépasse tout ce qu’on a écrit sur le Paris contemporain ; il dévoile les plaies plus cruellement que ne le feraient les plumes les plus éloquentes. Jamais le naturalisme ne nous a donné un plus épouvantable document humain. Le chapitre sur les souteneurs est véritablement sinistre. L’auteur fait défiler successivement devant nous les souteneurs du grand monde, de la bourgeoisie, du demi-monde, les souteneurs ouvriers, les souteneurs des maisons de tolérance, les souteneurs mariés de bas étage, les souteneurs pédérastes, les souteneurs rôdeurs de barrières.

L’immoralité croissante, les doctrines matérialistes ouvertement prêchées, la misère, la rareté du travail ont créé des catégories jusqu’ici inconnues à Paris. Des hommes mariés vivent en grand nombre du déshonneur de leurs femmes, surveillent eux-mêmes leurs débauches. La femme mariée fait son commerce n’importe où, mais toujours loin de son domicile. Dans la journée, elle racole aux gares de chemins de fer, dans les jardins publics, au bois de Boulogne, et se prostitue dans les cabarets ou hôtels du voisinage. Le mari la suit à distance, soit pour la prévenir de la présence des agents, qu’il cherche à connaître, soit pour la protéger contre certains clients qui font des difficultés pour payer. Dans ce dernier cas, il intervient en qualité de mari, fait une scène à sa femme et à l’individu qu’il appelle son complice ; pour éviter tout scandale, celui-ci donne quelquefois beaucoup plus d’argent que s’il avait payé à la femme le prix convenu d’avance.

Des enfants de 12 à 15 ans, corrompus par l’exemple, deviennent apprentis souteneurs. Certaines filles se font accompagner de jeunes enfants qui assistent aux scènes les plus ignobles. Il y a dans le chapitre intitulé : Enfants en possession de femmes de débauche des détails qu’il m’est impossible de reproduire.

L’armée des malfaiteurs se recrute parmi les souteneurs.

Chaque jour il se forme une bande nouvelle. On dévalise les maisons de la banlieue et des environs de Paris ; Passy, Auteuil, Boulogne sont à chaque instant visités par les malfaiteurs. On tire sur les commissaires et les officiers de paix, tous les soirs les rares gardiens de la paix qui ne pactisent pas avec les malfaiteurs sont obligés de livrer bataille. On assassine en plein midi au milieu de Paris, sur les ponts, dans le jardin des Tuileries ; au bois de Vincennes un vieillard est étranglé à quelques pas du concours de tir ; sur le boulevard des Capucines, devant le restaurant Hils on jette un lazzo autour du cou d’un homme pour le dévaliser.

On arrête les voitures dans les rues comme jadis sur les grands chemins. Au mois de janvier 1885, une dame revenant de Bordeaux prend un fiacre à la gare d’Orléans, à onze heures du soir ; rue Contrescarpe, trois malfaiteurs sautent à la bride du cheval et la dame est obligée de donner tout ce qu’elle possède. On tue les voyageurs en wagon, les filles dans leur lit, les marchandes de vins à leur comptoir (1). La police se

(1) Voici, d’après les journaux, le bilan d’une semaine de janvier 1886 : Paris : Assassinat de Mme Laplaigne, marchande de vins, rue Beaubourg ; assassinat de H. Barrême, préfet de l’Eure ; assassinat de Marie Aguétan, rue Caumartin ; tentative criminelle, 103, rue du Poleau, ou le nommé Victor Bocqueteau blesse grièvement à coups de canne sa femme et sa belle-mère ; à Clichy, Victor Arynthe frappe sa tante de deux coups de couteau, puis se suicide en absorbant de l’acide sulfurique.

Départements : A Viry-sur-Mont (Somme), le sieur Jacques-François tue, à coups de serpe, Mme veuve Piedocq et sa fille ; à Horgny (Somme), Basset (Alexandre), manouvrier, Agé de cinquante-huit ans, est égorgé au lieu dit la Cavée-d’Horgay ; à Cusey (Haute- Marne), M, vannier est poignardé par son ouvrier ; à Garnerans (Ain), Mme veune Ferrand est étranglée dans son domicile de Deboste ; à Beanne, La-mothe, vigneron, se rendant à Dijon, est foudroyé d’un coup de fusil ; au Havre, le sieur Laplaote étrangle sa maitresse, la Belle Nantaise ; à Villeneuve-sur-Lot, le nommé Plasse, détenu à la maison centrale, après avoir jeté du vitriol à la figure du gardien Bonnassie, lui porte plusieurs coups de tranchet ; près de Saint-Valbert (Eure), M. Charles Nardin, garde forestier, est terrassé par un individu qui lui porte à la tête plusieurs coups de couteau. Au total, neuf assassinats et cinq tentatives de meurtre en six jours croise les bras devant tous ces crimes, absolument impuissante (1). L’assassin d’une fille de la rue Monsieur-le-Prince, dont on connaît le nom et le signalement, peut tranquillement se promener dans Paris couvert de sang et aller demander une place dans un bureau de placement sans que nul ne songe à l’arrêter.

Les brasseries de femmes sont à la fois des lupanars, des tripots, des cabarets. Une fois entré là, tout fils d’honnête famille est perdu ; on le grise, on le fait jouer, on le dépouille de mille manières. Jamais peut-être la nature humaine ne fut dégradée davantage que dans ces malheureuses femmes dont la profession est de boire, qui ont l’ivresse pour gagne-pain ; qu’on appelle fainéantes quand leur estomac refuse le travail. Quelques-unes absorbent jusqu’à 40 à 50 bocks par jour ! Lisez cela et relisez après les tirades pompeuses sur la régénération de l’humanité par la démocratie (2).

(1) La police coûte seize millions de plus qu’en 1869. Sous l’Empire, elle se contentait de 9,332 agents ; elle en emploie aujourd’hui seize mille.

(2) Ces brasseries ont maintenant un journal attitré, Paris nocture, qui affirme avoir un tirage de six mille exemplaires et se déclare prêt à le prouver. Il donne chaque semaine l’état sanitaire, le prix, les détails particuliers du personnel de chaque établissement. On y lit, par exemple, qu’à la Brasserie du Square « Jeanne est toujours charmante, mais vadrouille à l’excès. Bullier est son bal de prédilection ; elle y va souvent avec son amie Félicie, bonne fille du Brabant, qui est maintenant tout à fait rétablie. » Rachet fait les délices de la Brasserie du Bar. « Par son regard langoureux elle nous invite à venir à ses tables. Comme son amie Valentine, elle est ennemie de la soulographie. »

Le journal annonce qu’il va faire admettre dans les principaux bals de Paris une nouvelle polka de Henri Cohen : ’Paris Nocturne’.

Albert Delpit a publié sur ces brasseries une étude intéressante qui donne bien l’idée de ce que la Franc-Maçonnerie entend par l’éducation : Tout le Quartier-Latin, dit-il, est infesté par les brasseries de femmes. Les collégiens y vont, abandonnant la classe ou l’examen, s’échappant, pour courir après ces prostituées de bas étage. Et j’évoquais les pauvres mères de famille qui croient leur enfant surveillé ! Leur enfant que l’ignominie guette, quand il ne peut pas encore se défendre, et que la curiosité inconsciente du premier âge livre aux entrepreneurs de débauche. Je suis entré successivement dans une demi-douzaine de ces brasseries et partout j’ai vu le même spectacle répugnant. Des femmes amorçant et caressant des collégiens de quinze à dix-huit ans, des êtres pales, flétris et déjà vieillots ! »

— Ah ! si nous réussissons à fonder la République…, disait un jour Eugène Pelletan à Pontmartin, qui a raconté cette conversation, vous verrez… vous verrez !… son premier soin, son premier bien-fait sera de moraliser la France !

Le proxénétisme a gagné toutes les classes de la société. Le propriétaire qui loue à une prostituée un logement au triple du prix qu’il vaut ; le logeur qui l’héberge au même titre que le propriétaire ; le marchand de vins qui l’attire chez lui pour y attirer en même temps les clients, et qui, au besoin la protège contre les agents ; le charbonnier qui lui vend le combustible à faux poids ; l’épicier, le fruitier, la marchande à la toilette, la couturière qui lui font payer les marchandises plus cher qu’à une autre, jusqu’à la blanchisseuse qui lui surfait le prix de son repassage (attendu, dit-elle, que la prostituée n’a pas de mal à gagner son argent). Tous ces industriels, à des titres différents, sont en réalité autant de proxénètes qui poussent à la débauche parce que la débauche leur rapporte.

M. Macé adresse rapports sur rapports, demandes sur demandes au préfet de police pour être autorisé à nettoyer Paris ; il se heurte à un refus formel et il nous en donne la raison (1). La majorité du Conseil municipal est d’accord avec les exploiteurs du vice.

Dans certaines élections ce sont les souteneurs et les repris de justice qui apportent l’appoint de voix, nécessaires. Le témoignage de M. Macé est très grave sur ce point. « La plupart des souteneurs sont électeurs et votent ; avec leur carte ils pénètrent partout. Bon nombre ont, cependant, subi diverses condamnations, ce qui ne les empêche pas de faire usage de leur qualité de citoyens. Tout récemment, des individus arrêtés et ayant des antécédents judiciaires, ont été trouvés nantis de leurs cartes d’électeurs coupées à l’un des angles, indice certain qu’ils en avaient fait usage. »

(1) La police, qui a traqué et forcé à disparaître tous ces excentriques innocents, tous ces fantaisistes, tous ces musiciens ambulants qui donnaient à Paris de la couleur et du pittoresque, ne touche pas aux souteneurs ; elle se déclare impuissante vis-à-vis d’eux, pour ne pas avouer qu’elle est complice. Qu’on se rappelle les scènes qui se passèrent au Quartier Latin au mois d’avril 1883 ? Quelques étudiants, moins dégénérés que leurs camarades, voulurent accomplir eux-mêmes la besogne dont l’autoritè refusait de se charger. En une soirée, ils eurent débarrassé le quartier de la population aquatique qui l’infestait. Que fit le commissaire de police Schnerb, le Juif allemand, le frère du pornograpbe Schnerb, qui était alors directeur de la Sûreté ? Il se mit à la tête d’une bande de souteneurs et d’agents et se rua sur les étudiants qui, roués de coups, ensanglantés, asommés à coups de casse-téte, durent battre en retraite. En d’autres temps, on se fût indigné du cynisme de cette police, faisant cause commune avec les hommes sans nom qui rançonnent les prostituées. Le sens moral est si complètement oblitéré, qu’on se centente de rire, et d’offrir à Camescasse un cause-tête d’honneur qui amusa beaucoup le préfet et le honteux entourage au milieu duquel il vivait.

Les choses se passaient de la même façon pendant la première Révolution où les repris de justice étaient maitres souverains dans les sections. Ces teneurs d’établissements infâmes sont des purs entre les purs, au point de vue républicain ; ils servent la bonne cause à leur façon en pourrissant les jeunes générations, en détruisant dans les masses tout sentiment honnéte qui pourrait aider le pays à sortir de la fange. Nous constaterons plus loin, d’ailleurs, l’étroite connivence des chefs de la démocratie avec les marchands de vin empoisonneurs.

La loi sur les récidivistes, proposée par les Francs-Maçons, n’est pas une solution, c’est un instrument de proscription contre tous les Français indistinctement, voilà tout. On peut fermer les lieux de prostitution et mettre les filles à Saint-Lazare, comme autrefois, sans faire une loi qui permette d’envoyer un malheureux, qui aura volé un pain, ou, dans une rixe politique, frappé un agent, mourir à la Guyane, où la température ordinaire est de vingt-sept degrés, où, de l’aveu unanime de tous les médecins, un Européen ne peut vivre plus de trois ans. Les représentants de la droite se sont, là encore, laissés prendre aux lieux communs (1). Nul parmi eux, en dehors du comte de Mun, qui a prononcé quelques généreuses paroles, n’a eu assez de souffle pour envisager la question

(1) Sans comprendre et sans indiquer que cette loi deviendra une véritable loi d’expatriation pour tous ceux, qui déplairont, M. Buffet, cependant, par son seul instinct de vieux légiste, a montré, dans la séance du Sénat du 8 février 1885, ce qu’avait de baroque et d’anormal un projet qui ne fixe ni un lien pour la relégation, ni un délai, ni une condition précise : Le législateur, disait-il, doit définir exactement la peine ou les peines qu’il entend infliger. Or, contestez-vous que la relégation à perpétuité soit une peine, et pensez-vous que cette peine sera sérieusement définie si, dans le système de la commission, le Gouvernement peut, ad libitum, appliquer cette peine de ces deux, manières : ou envoyer les récidivistes herser les blés de la Beauce, sarcler les betteraves du Soissonnais ou bien creuser des canaux à la Guyane au milieu des marais pestilentiels de cette colonie ? »

« On pourrait, ajoutait-il, en s’en tenant à la rédaction de la commission, résumer ainsi le projet de loi : les récidivistes seront, à l’expiration de leur peine, remis à la disposition du Gouvernement, qui les enverra où bon lui semblera et les soumettra dicrétionnairement au régime qu’il jugera le plus convenable. » de haut, pour tracer un exact et vigoureux tableau de la décomposition actuelle, pour secouer les ministres républicains sur leur banc, pour leur dire : « Eh bien ! voilà donc ce qu’a produit votre République, qui accusait les régimes antérieurs de corruption ? Vous en êtes à demander la proscription en masse des Français coupables de n’avoir pas de rentes, vous réclamez des mesures dont tous les gouvernements qui vous ont précédé se sont passés pour maintenir l’ordre ! »

Si la plupart de ceux que cette loi menace sont peu dignes de sympathie, la loi n’en est pas moins monstrueuse. Solvere poenam, payer sa peine, disaient les anciens. Une fois qu’il a acquitté sa dette à la société, le condamné est libre. Nul n’a le droit de greffer sur une condamnation un châtiment nouveau, un châtiment que l’on regardait jadis comme le plus terrible de tous : la privation à perpétuité du sol de la patrie (1).

(1) « Au risque d’être accusé de sensiblerie par le ministre de l’intérieur, disait encore M. Buffet, je n’hésite pas à déclarer que, dans l’intérét sacré de sa défense contre les pires malfaiteurs, la société n’a pas le droit de violer à l’égard de ces êtres dégradés les règles de la justice. »

La loi, que tout le monde déclarait inapplicable, a été votée, malgré tout, car les Juifs la voulaient. Français d’hier, le Hambourgeois Reinach (1) trouve tout simple de chasser du sol, d’exterminer, selon l’expression de Racine, des hommes dont les ancêtres sont depuis des siècles sur la terre de France. Pour quel crime ce nouveau venu interdit-il à d’anciens Français la terre et l’eau ? Pour vagabondage ! c’est-à-dire pour un délit tout relatif, pour le fait d’être pauvre, d’avoir eu des parents trop honnêtes pour s’enrichir, d’avoir dormi dans un bois, sur un banc de promenade, au lieu de dormir dans un lit, d’avoir passé la nuit à la belle étoile. A ce compte Homère, Camoëns et Nerval auraient été des vagabonds. Jamais l’envahissement, d’abord doucereux, puis brutal du Juif ne s’est affirmé d’une façon plus saisissante.

La maison est à moi ! C’est à vous d’en sortir.

Les droits de l’homme et du citoyen, proclamés avec tant de fracas, se traduisent dans l’application par des lois vraiment

(1) Consulter les ’Récidivistes’, de Joseph Reinach, dédiés au Franc-Maçon Quentin. Voir aussi la pétition des Francs-Maçons de la loge du Travail et de la Persévérante-Amitié de Paris. « Nous demandons, disent les pétitionnaires, que tout homme ou femme condamné pour la troisième fois, y compris les condamnations antérieures, pour délit de vagabondage ou de vol, soit expatrié à vie dont une colonie pénitentiaire agricole outre-mer. » On sait ce que veut dire ce mot colonie. Comme les hommes du Directoire, les hommes d’aujourd’hui ne tuent pas, ils font mourir. On devine quel outil meurtrier sera une telle loi entre les mains de la magistrature actuelle contre tous ceux qui gêneront les Francs-Maçons et les Juifs. bien humaines. L’échelle des peines, que Beccaria et l’école du XVIIIeme siècle voulait abaisser, s’élève maintenant jusqu’aux proportions de l’échelle de Jacob. Les députés catholiques n’ont pas envisagé ces choses comme il fallait ; ils n’ont pas pensé à défendre des droits imprescriptibles et sacrés même dans ces êtres pervertis par le gouvernement actuel, systématiquement privés de l’enseignement religieux qui aurait pu les aider à se relever après une première chute.

Pour les chrétiens d’autrefois, le pauvre c’était Jésus-Christ en personne, et la règle de saint Benoit recommande formellement de recevoir celui qui se présente pour demander un morceau de pain, comme s’il était le Sauveur lui-même. Au seuil du réfectoire des Bénédictins de Solesmes, on trouvait le Révérendissime abbé à l’époque où j’y vins, c’était Dom Guéranger, chargé d’années et illustre entre tous par sa science, qui présentait l’aiguière à l’hôte et lui lavait les mains. D’innombrables récits du Moyen Age sont la mise en scène de cette idée. Un malheureux en haillons est assis sous le porche d’une église, et tend la main à l’aumône ; soudain les humbles vêtements rayonnent, et l’on s’aperçoit que c’était le Christ qui était là.

En pareil cas, les catholiques d’aujourd’hui, M. de Mackau en tête, iraient-ils trouver le Franc-Maçon Caubet et lui diraient-ils : « Cet homme est pauvre, il n’a pas de domicile, il offusque notre vue, envoyez-le crever à la Guyane (1). »

(1) Dans son numéro du 19 août 1885, la Lanterne juive annonçait, avec des fanfares de triomphe, qu’un moine frauciscain arrêté à Briare, venait d’être condamné à trois mois de prison par le tribunal de Gien. Si ce moine, comme il doit le faire pour être fidèle à son vœu, continue à mendier pour les pauvres, il sera condamné de nouveau et il pourra être envoyé à la Guyane. Est-ce là ce qu’ont voulu les catholiques de la Chambre ? Assurément non. Seulement ils n’ont, pour la plupart, aucune idée personnelle ; ils ont vu les journaux du boulevard s’indigner parce que les filles coûtaient plu cher lorsqu’elles avaient à nourrir des souteneurs, et ils se sont formé une opinion là-dessus.

Quatre catholiques seulement ont voté contre cette loi inique qui assimile la mendicité à un crime digne de la mort, ce sont : Mgr Freppel, M. Paul de Cassagnac, M. Daynaud et M. de Mun.

Pour beaucoup, après tout, l’agonie sur une terre étrangère serait peut-être une délivrance. Les prolétaires sont acculés de plus en plus entre la mort par la faim et la révolution sociale. «  Quand les hommes perdent de vue les nécessités morales, a dit le puissant penseur que nous avons déjà cité, Dieu fait sortir la lumière des nécessités d’un autre ordre. Si la Foi n’est plus enseignée par l’oreille elle sera enseignée par la faim (1) ! »

La révolution sociale a un caractère presque fatal. Peut-être faut-il voir, dans la conviction qu’il a de cette situation, une des causes de l’hésitation du comte de Paris. Il est, on le sait, un des trois ou quatre hommes d’Europe qui connaissent à fond la question ouvrière ; il n’a pas, dans le principe qu’il représente, la foi qu’il faudrait pour entreprendre une restauration sociale qui seule sauverait la France, et en même temps, il aperçoit, avec plus de clairvoyance que les politiciens de son parti, l’intensité de la crise qui se prépare. Le travail, déjà ralenti partout, s’arrêtera bientôt presque

(1) B. Saint-Bonnet : La Restauration française. complètement, grâce à la concurrence que nous font l’Europe et l’Amérique. L’ouvrier parisien a perdu la suprématie qu’il avait autrefois et les peuples voisins tendent de plus en plus à se passer de nos produits.

Tel est le lamentable aveu qui « échappe de toutes les enquêtes et de tous les rapports (1). Les étoffes, les fleurs, les gazes, ce qu’on appelait l’article Paris, tout cela, dans quelques années, sera exclusivement fabriqué à l’étranger.

D’après les présidents des chambres syndicales l’exportatina des articles de Paris (tabletterie, bimbeloterie, lorgnettes, brosserie, éventails, boutons), qui atteignait, en 1875, le chiffre de 168,411,000 francs, était tombé, en 1884, à 91,930,000. De 42,189,000 (chiffre de 1875), l’exportation des fleurs artificielles et modes était réduite, en 1884, à 27, 602, 000. La situation s’est encore aggravée en 1885.

La plupart des mobiliers viennent aujourd’hui d’Allemagne et M. Marius Vachon, dans son rapport à M. Turquet, nous a donné des renseignements effrayants pour nous sur les progrès accomplis par certains peuples.

La Russie, par exemple, qui semblait devoir être à jamais notre tributaire pour tout ce qui touche à l’élégance et à la mode, est arrivée à se passer presque complètement de nous, « Le meuble, qui était une des branches les plus florissantes de notre commerce avec Saint- Pétersbourg et Moscou, a presque entièrement disparu du marché russe. »

(1) Voir l’Enquéte sur la situation des ouvriers et des industries d’art, le rapport sur les musées et les écoles d’art industriel de M. Marius Vachon, et un volume du même écrivain : la Crise industrielle et artistique en France et en Europe.

Dans l’Enquête sur les industries d’art, M. Belvalette déclare que l’exportation des voitures est tombée de dix millions à quatre millions. M. Pagny constate que l’industrie des dentelles, qui occupait 30, 000 ouvriers dans le Calvados, est « dans le marasme le plus complet. » M. Carpentier, président de la chambre des doreurs, avoue que nos ouvriers ne veulent plus travailler que par grâce et qu’ils sont incapables d’exécuter ce que font les Allemand ! et les Italiens beaucoup mieux et à meilleur marché. M. Hamel est obligé de reconnaître que la sculpture sur bois est en pleine décadence.

Ici encore les théories juives ont porté leurs fruits logiques. Alors même qu’il en tire tout le profit, le Juif méprise le travail manuel, le travail des ateliers et des champs ; il admire exclusivement le courtier, l’entremetteur ou encore l’acteur qui est, lui aussi, une sorte d’intermédiaire (1). La civilisation chrétienne avait garanti, ennobli, poétisé le labeur, la civilisation juive l’exploite par le Juif capitaliste et le diffame par le Juif révolutionnaire ; la capitaliste fait de l’ouvrier un serf, le révolutionnaire, dans ses livres et ses journaux, l’appelle un forçat.

Comparez l’atmosphère d’idées dans laquelle vivaient les prolétaires du passé et l’atmosphère dans laquelle vivent ceux, du présent, et vous vous expliquerez que, par une naturelle conséquence, la grossièreté des sentiments ait engendré la vulgarité dans les productions.

(1) « Quand l’Eglise, dit encore Blanc de Saint-Bonnet, nous a mis en garde contre les Juifs, contre l’usure, enfin contre l’abus du commerce, nous n’avons pas voulu l’éconter. Résultats : disette dans les choses utiles, abondance dans les choses superflues, pénurie des masses et ruine, c’est-a-dire paupérisme. »

Si vous eussiez pénétré autrefois, dans quelque intérieur d’ouvrier, vous y eussiez trouvé ces images de corporation payées par les soins des syndics et des jitfés en exercice et qui représentaient les saints protecteurs de chaque corps d’état. Tandis que des dessins plus ou moins nombreux rappelaient les principaux épisodes de la vie du saint, les détails de son martyre, d’autres représentaient les outils particuliers de la profession. Ces gravures, qu’on distribuait à tous les membres d’une confrérie, constituaient comme un signe de ralliement commun dans les mêmes prières et dans la même foi. On les suspendait dans l’atelier et le saint, avec son nimbe éclatant, en ses vêtements parfois peinturlurés de couleurs criardes, regardait ainsi le maître et le compagnon, l’ouvrier qui déjà avait fait son chef-d’œuvre et l’apprenti encore novice travailler de leur mieux.

Que verriez-vous aujourd’hui à la même place ? d’immondes caricatures qui représentent des prêtres ivres, des femmes retroussées, des scènes de crapuleuse débauche. L’Eglise donnait aux ouvriers les saints du ciel pour camarades, la presse franc-maconne et juive les assimile à des galériens.

Par une mystérieuse opération de l’esprit, cet état d’âme différent se traduit dans les créations matérielles. Le travail, exécuté sans, entrain par un homme dont l’imagination est salie par de vilaines lectures, attristée par la conviction que son sort ne diffère guère de celui des forçats, n’a plus la délicatesse de jadis, La main est devenue lourde à mesure que la pensée devenait basse et le gros mouvement pornographique et athée de ces dernières années, en enlevant à nos artisans tout idéal, leur a enlevé en même temps tout leur goût.

A ces causes d’infériorité il faut ajouter la concurrence déloyale qui se donne pleine carrière, grâce au mépris des gouvernements étrangers pour le nôtre. On contrefait nos marques de fabrique et on les appose sur des produits qui n’ont rien de français.

Quelle autorité voulez-vous qu’aient pour se plaindre des représentants comme ceux qui ont envahi notre diplomatie ? A Vienne, vous avez Foucher de Careil, ancien candidat officiel de l’Empire, devenu opportuniste servile, qui a jadis dépouillé un pauvre ’privat docent’de ses travaux de vingt ans sur Leibnitz, pour mettre sur l’œuvre d’autrui sa marque de fabrique à lui. On envoie, comme consul général à Panana, pour l’aider à se refaire aux dépens des actionnaires du canal, le député Lavieille, qui vient d’être flétri par les tribunaux pour ses indélicatesses financières.

En Egypte, vous aviez Barrère, ailleurs un ambassadeur dont la nièce a été condamnée à six mois de prison, à Marseille, pour avoir commis d’innombrables escroqueries en se faisant passer pour l’archiduchesse d’Autriche ; à Rome, vous avez Gérard.

Après la guerre, quand l’impératrice Augusta demanda un lecteur français, on lui déclara qu’il serait impossible de trouver un Français assez vil pour aller remplir un tel emploi à Berlin. Gérard s’offrit, et moitié valet, moitié lecteur, puni quand il était en retard d’un quart d’heure, il accepta cet horrible métier de sourire à tous les sarcasmes qu’on lançait contre sa Patrie mutilée dans ce palais qui retentissait, du matin au soir, des cris de joie bruyants des vainqueurs, Gambetta, toujours en quête d’hommes assez dépourvus de dignité pour qu’on pût tout leur demander, prit Gérard dans la domesticité d’une souveraine allemande pour en faire un serviteur de la République.

Tandis que nos ouvriers s’entassent dans nos villes à la recherche d’un travail qui devient déplus en plus rare (1), l’agriculture est abandonnée. En certaines régions on ne veut prendre de ferme à aucun prix ; la terre a perdu près des trois quarts de sa valeur. Le rapport de la Société des Agriculteurs de France sur la situation du département de l’Aisne contient des aveux navrants sur ce point.

Dans la séance du 24 février 1884, M. de Saint-Vallier constatait que dans le département de l’Aisne, naguère encore en pleine prospérité agricole, la terre était dépréciée dans des proportions telles que 840 fermes ou marchés de terre ne trouvaient pas preneurs même pour le montant de l’impôt et que dans le seul arrondissement de Laon, 7, 040 hectares, dont 1, 250 de petite exploitation, demeuraient délaissés et en friche. D’après l’ancien ambassadeur de France à Berlin, la moitié de l’agriculture de la région aurait succombé depuis cinq ans et plus de la moitié de ce qui reste debout serait à toute extrémité.

Dans l’enquête, que Méline se refusa à livrer à la publicité, M. Gentilliez démontra que la situation était aussi désastreuse dans la circonscription du comice de Marle que dans la circonscription du comice de Laon ; il donna un total de 17 fermes, représentant 2, 270 hectares, délaissées par les exploitants et que les propriétaires sont forcés d’exploiter euxmêmes, de 116 fermes, représentant 5,563 hectares,

(1) En 1861, à la suite de l’annexion des communes suburbaines, on comptait à Paris 36,713 ménages fournissant 90, 287 indigents. En 1877, on constatait une augmentation de 3,153 ménages de plus. Aujourd’hui le nombre des malheureux réduits à avoir recourt à la charité publique est de 180,000. abandonnées au cours du bail par suite de la ruine de l’exploitant et de 1,603 hectares (plus 8 marchés de terre d’une contenance inconnue) actuellement en friche (1). Que croyez-vous que répondit Méline ? Il offrit à M. Gentilliez de le décorer du Mérite agricole !

Dans cette République où tout meurt, l’art, la littérature, l’industrie, le commerce des marchands de vin prospère seul. Les chiffres fournis par la statistique qu’on a appelée quelque part « l’art de vérifier les faits » sont terrifiants. Le relevé des débits de boissons, dressé chaque année par l’administration des Contributions indirectes, accuse une rapidité inouïe dans l’augmentation du nombre des cabarets. Le chiffre était — en 1869 de 366, 507 — en 1882 de 376,520 — en 1883 de 402,534 — en 1884 de 415,327

Dans ce total ne sont pas compris les débitants de boissons de Paris dont le chiffre est évalué à 35,000.

(1) La ruine est générale. La plupart des hauts-fourneaux sont éteints. Les canuts de Lyon, jadis si joyeux, si actifs au travail, se lamentent devant leurs métiers immobiles. Un long cri de détresse arrive de Saint-Etienne, de Montluçon, de Besançon. Au mois de février 1885, une enquête officielle, effectuée par la commissaire de l’inscription maritime et le commandant des port de Marseille, constate qu’il y a, dans les ports de cette ville, 43 navires désarmés faute d’emploi, dont 30 vapeurs et 13 voiliers ! L’immobilisation du matériel est évaluée a quarante millions. Trois cent cinquante individus ont été débarqués, la plupart matelots et chauffeurs. En une seule semaine, on a dû congédier dix mille ouvriers des établissements industriels.

Voici, d’après le relevé de l’octroi, dans quelles proportions s’est accrue depuis quelques années la consommation de l’alcool à Paris seulement :

1877… 107, 481 hectolitres ; 1878… 123, 111 — 1879… 125, 214 — 1880… 132, 138 — 1881… 145, 867 — 1882… 448, 444 — 1883… 445, 467 — 1884… 147, 935 — 1885… 141, 129 — (1)

L’ouvrier de Paris particulièrement a véritablement besoin de boire avec excès. Les races déclinent, les fils les plus robustes de la province sont vite usés dans ce Paris qui corrompt et qui épuise. Les Parisiens naissent vieux, ne se soutiennent que par une force nerveuse qui doit incessamment se retremper dans l’alcool.

On s’enfonce certains breuvages dans le corps, comme on s’enfoncerait à demi un poignard dans la peau, pour avoir un chatouillement aigu, une sensation âpre et violente qui remue, stimule et secoue. Les femmes, les faibles, les maladifs se piquent le bras â la morphine, les travailleurs e piquent le nez à l’alcool et tous deux éprouvent réellement un bien-être passager, une accélération de mouvement, une détente en même temps. Le cerveau réclame ces toniques plus impérieusement

1) Depuis 1885, on ne comprend plus, dans les introductions d’alcool pur, les quantités d’alcool constatées dans les vins alcoolisés tirés de 15 à 21 degrés. encore que l’estomac. Bacchus, qui a porté tant de noms dans l’antiquité, s’appelait Liber aussi souvent que Dyonisios, il libère, en effet, il délivre les déshérités des chaînes de la réalité, il délie les cœurs.

Dans une halte de repos au cabaret, l’ouvrier organise le monde à sa façon entre deux tournées ; il voit accompli ce rêve d’un bonheur chimérique qui lui échappe toujours, il est en possesion du seul idéal qu’on lui ait laissé. Comme le Centaure du Louvre, auquel le Génie de l’ivresse a lié les mains derrière le dos, le peuple est le prisonnier de l’alcoolisme. Ce qui est terrible c’est que ce n’est ni du vin, ni de l’eau-de-vie que l’on vend au prolétaire, c’est un mélange sans nom, un poison véritable.

La Maçonnerie semble avoir perfectionné ou du moins modernisé certains de ses procédés. Autrefois, elle se servait beaucoup de l’aqua tofana qui a fait disparaître tant d’hommes hostiles aux révolutionnaires. La pharmacie, écrit à ce sujet l’auteur de ’Juifs et Francs-Maçons’, connaît un poison, qu’elle nomme aqua tofana, dont la composition est attribuée à une célèbre empoisonneuse italienne du nom de Tofana qui, à cause de ses crimes, fût étranglée en 1730. Ce poison est extrêmement subtil et ne laisse aucune trace. Celui des Francs-Maçons, qu’ils appellent aussi aqua tofana ou tophana, avec un léger changement d’orthographe, est bien plus dangereux et bien plus redoutable. Ce tonique, dans la composition duquel entreraient, parait-il, de l’opium et des mouches cantharides, est aussi clair que l’eau la plus limpide et n’a aucun goût. Il attaque les parties nobles du corps et, selon la dose absorbée, il opère des effets divers, soit la mort instantanée, soit la mort à des intervalles plus ou moins éloignés ; il produit une maladie de langueur ou bien l’idiotisme ou bien encore sans coliques, ni douleurs, ni symptômes particuliers, il conduit à un état de faiblesse et de consomption tel que la science est impuissante et la mort inévitable. Ce serait, dit-on un franc-Maçon, pharmacien à Naples, qui aurait inventé ce poison, probablement en perfectionnant l’aqua tofana déjà connue. Il n’aurait travaillé que pour la secte et sans doute d’après les ordres de ses chefs ; aussi la composition de ce tonique infernal, qui ne se fabrique qu’à Naples, est restée leur secret.

Je suppose que les médecins affiliés ont trouvé mieux. En tous cas, l’empoisonnement par les denrées alimentaires, par les liquides, est un grand instrument des desseins de la Maçonnerie. « Le peuple, a dit Campanella, sait-il de quels poisons est fait le philtre qu’on lui fait boire ? » Les meurtres, de plus en plus nombreux, les maisons de fous pleines, les suicides qui augmentent sans cesse attestent les effrayants ravages que produisent ces breuvages dans lesquels, à part l’eau, n’entre aucun élément qui ne soit funeste à la santé (1).

(1) Le nombre des suicides a plus que triplé en cinquante ans. Le chiffre était en moyenne, de 1836 à 1830, de 1, 739 ; il s’est élevé, en 1883, à 7, 213 ! L’accroissement, qui n’avait été que de 1 ou 2 pour cent d’une année à l’autre, s’est élevé tout d’un coup à 7 our cent. Dans ce total, figurent un certain nombre d’enfants âgés de qninze ans, de quatorze ans, de treize ans, de douze ans, et 1 ayant à peine douze ans ! En 1884, le nombre des suicides à Paris avait été de 542 ; il a été de 642 en 1885, ce qui fait une augmentation de cent pour cent pour une année. « La folie s’accroît, écrit M. Legoyt dans la Revue scientifique ; elle s’accroît partout et plus rapidement que la population. L’accroissement des admis, pour la première fois, dans les asiles, a été, de 1871 à 1880, de 55 pour cent, proportion véritablement énorme surtout comparativement à la population, qui n’a pas augmenté de plus de 4 pour cent. » Le nombre des aliénés traités dans les asiles était de 10, 549 en 1883, et de 48, 813 en 1882. Au mois de janvier 1801, le département de la Seine fournissait 946 aliénés. Au 31 décembre 1883, il s’en trouvait 8, 907, soit en plus 7, 961. Ainsi, en 83 ans, la population des aliénés a sextuplé dans des proportions qui représentent un accroissement moyen annuel de 95 personnes, tandis que, durant la même période, le nombre des habitants de la Seine s’est à peine augmenté du triple. Dans les Vosges, le département représenté par les frères Ferry et par Méline, où la Franc-Maçonnerie, naturellement toute puissante, y peut tout se permettre et se permet tout, la folie a fait de tels progrèts que, dans la session d’août 1884, le Conseil général, considérant le grand nombre de cas d’aliénation mentale qui se produit dans le pays, émet le vœu : « que le Gouvernement réprime sévèrement les fraudes qui se commettent journellement sur les alcools, et présente une loi modifiant celle qui permet aux débitants de boissons d’ouvrir leurs établissements. » « Le crime, dit le Voltaire, grand admirateur de la République, s’étend de plus en plus, comme une marée qui monte, et dont souvent les flots sont rouges. En 1872, le nombre total des crimes et délits jugés en France s’élevait à 26.000 ; dix ans après, en 1881, il dépassait 81, 000 ! Et c’est Paris, bien entendu, qui fournit les plus forts contingents à l’armée du mal. » Le nombre des crimes commis par les jennes gens de seize 1 vingt-un and s’eat élevé, en cinquante ans, de 5, 933 & 20, 480, et calai comniU par les filles du même Age est passé de 1, 046 à 2, 839.

Devant cet alcoolisme léthifère on se prend à songer à l’époque où les Crieurs de vin étaient en même temps Crieurs de morts et s’en allaient, vêtus d’une dalmatique semée d’ossements entrecroisés, annoncer partout le nom des trépassés. C’est leur propre mort que les marchands d’aujourd’hui pourraient annoncer d’avance à ceux auxquels ils versent l’absinthe et le trois-six.

Les rois chrétiens avaient fait de cette question l’objet de leur plus constante sollicitude. Ecoutez Louis Blanc, lui-même, dont on ne récusera pas le témoignage. Mêlées à la religion, écrit-il, les corporations du Moyen Age y avaient puisé l’amour des choses religieuses, mais protéger les faibles était une des préoccupations les plus chères au législateur chrétien. Il recommande la probité aux mesureurs ; il défend au tavernier de hausser jamais le prix du gros vin, comme boisson du peuple ; il veut que les denrées se montrent en plein marché ; qu’elles soient bonnes et loyales, et afin que le pauvre puisse avoir sa vie au meilleur prix, les marchands n’auront qu’après tous les autres habitants de la cité la permission d’acheter des vivres (1).

Si vous consultiez sur ceci un Passy quelconque ou un économiste officiel, il vous débiterait de solennelles turlupinades sur le mécanisme des échanges. La vérité, comme vous pouvez vous en rendre compte à l’aide de votre seule raison, est que saint Louis faisait de la grande économie politique en mettant directement en rapports le producteur et le consommateur ; il plaçait, face à face, les deux représentants du travail en reléguant au second plan l’intermédiaire, le parasite.

L’organisation actuelle étant juive est naturellement la contre-partie de l’organisation chrétienne de saint Louis. Dans le commerce des vins, comme ailleurs, on a fait disparaître toutes ces petites maisons dont l’enseigne parfois séculaire, gage de bonne renommée et de traditionnelle probité, était une sorte de blason. Le système juif détruit à la fois la garantie de l’honneur individuel du commerçant et la garantie collective de la corporation pour substituer à tout cela le vague d’une compagnie anonyme.

(1) Tous les règlements du passé révèlent ces préoccupations d’humanité, de vigilance pour les petits. L’ordonnance du Livre des Métiers sur les tapis sarrazinois prend soin de garantir, avec une délicate prévoyance, la santé de la femme pauvre, dont notre civilisation moderne a fait une bête de somme. « ’De rechief que nule femme ne doit ouvrer au métier pour les périz qu’il sont ; car quant une femme est grosse et le métier désapiecé elle pourrait béchier en telle manière que son enfant serait péris et pour moult d’autres peris qui y sont et puent avenir, pour quoi il ont regardé pieça qu’il ne doivent pas ouvrer’. »

Aujourd’hui le commerce des liquides appartient à quelques gros commanditaires, plus banquiers que marchands de vin, qui tiennent entre leurs mains, dans un vasselage absolu, les établissements de second ordre. Le marchand au détail n’est guère qu’un employé, un prête-nom ; il gère ce qu’on appelle une régie ; il ne peut s’adresser ailleurs quand on le sert mal, car, d’ordinaire, le loyer est payé directement par les fournisseurs du magasin. Un débit peut avoir cinq ou six patrons successifs, vous y trouverez toujours les mêmes liquides pris chez les mêmes industriels. Le commerce des vins est donc devenu un commerce de produits chimiques où l’on expérimente toutes les inventions, où l’on pratique la gallisation, la pétiotisation, l’alunage, le salage, le sucrage, le plâtrage, où l’on combine les matières colorantes de toute espèce, les ingrédients de toute nature.

On devine quelle influence désastreuse cette chimie exerce sur la santé publique. Les vins naturels, en effet ont des principes d’assimilation et les excès mêmes avec eux n’ont que de médiocres inconvénients (1). Vous avez vu en Bourgogne, par exemple, des vignerons dont la trogne est rubiconde, dont la face a pris les couleurs du pampre à l’automne ; ils sont toujours gais, bien portants, vivent très vieux. Les breuvages composés avec des essences, au contraire, ne s’assimilent pas, ils ont l’action de véritables poisons, ils déterminent des crises de délirium tremens, des accès de frénésie, des raffinements de férocité dont l’homme est à peine responsable.

(1) Voir à ce sujet l’excellent rapport du docteur Lancereau sur l’alcoolisme, lu à l’Académie de médecine, à la séance du 17 novembre 1885

Prenez, si vous le voulez, les sucrages, auxquels se sont voués particulièrement deux zelés démocrates de l’Hérault. Le sucrage, on le sait, se fait par la glucose. Or, nous dit le rapport sur les travaux du Laboratoire municipal pour l’année 1882, « la fermentation du sucre de fécule donne naissance à une certaine proportion d’acide amylique dont la nocivité est supérieure à celle de l’alcool de vin. De là l’ivresse plus rapide, les malaises immédiats, l’ébranlement nerveux qui suivent régulièrement l’usage journalier des vins traités par la méthode de Gall et de Petiot. »

II eût semblé logique que les démocrates, ceux qui se déclarent en toute occasion les amis du peuple, exagérassent même la sévérité contre les commerçants qui, pour s’enrichir, empoisonnaient les classes populaires (1). N’est-elle pas doublement précieuse cette santé de l’ouvrier pour lequel la moindre maladie est la ruine, la honte pour les siens, l’hôpital ? Qui ne se sentirait ému en voyant les récits de toutes les fraudes dont sont victimes les malheureux auxquels des marchands éhontés, affolés par l’amour du gain, donnent de la marchandise fausse en échange d’un argent qui est vrai ? Est-il un honnête homme qui ne soit pas de l’avis d’Alphonse Karr qui, partant de ce principe juste que la monnaie est l’équivalent de la marchandise, demande

(1) Les Israélites, pour se préserver eux-mêmes, prennent des précautions très sages ; ils ne boivent que du vin dont la pureté est certifiée par un rabbin. Nous lisons à chaque instant dans les Archives des annonces de ce genre :

Jules Simon Marque spéciale Sous la surveillance et avec l’autorisation de M. Kahn, rabbin de Nîmes, successeur de M. Aron.

Pourquoi les catholiques ne demandent-ils pas au curé de la localité de garantir les vins qu’on leur envoie ? qu’on punisse celui qui fabrique du faux vin de la même peine que celui qui fabriquerait de la fausse monnaie ?

Les Francs-Maçons ne pensent pas ainsi. L’abrutissement par l’alcool frelaté est un de leurs principaux moyens d’action, ils ne veulent pas y renoncer.

Rien n’est symptomatique, sous ce rapport, comme les attaques dont le Laboratoire municipal a été l’objet. Le Laboratoire municipal est dirigé par un chimiste éminent qui a, ce qu’on appelait au XVIII° siècle, « la passion du bien public. » Incorruptible, ce qui en fait une originalité à notre époque, M. Girard s’est arrangé de plus pour se mettre même hors d’état de condescendre aux sollicitations, aux recommandations, aux demandes injustes dont l’accablent les conseillers municipaux républicains. Il est admirablement secondé par un homme aussi actif que lui, M. Dupré, et par une légion de jeunes savants auxquels les modestes émoluments de leur place d’inspecteurs permettent d’achever leurs études de médecine. En quelques années ce Laboratoire a obtenu d’importants résultats ; il a éclairé d’un jour terrible les périls qui menaçaient les travailleurs ; il a fait même cesser complètement certaines falsifications plus meurtrières que les autres.

Voici quel a été le chiffre des analyses depuis 1881 :

En 18816, 517 En 188210, 929 En 188314, 686 En 188416, 504 En 188316, 184 (1)

(1) Sur ce total, 6, 962 échantillons seulement ont été déclarés bons ou passables, 9, 223 ont été reconnus mauvais. Ces chiffres ne suffiraient pas à prouver de quelle active surveillance le commerce actuel doit être l’objet ? Le Laboratoire a transmis au Parquet de la Seine 4, 530 affaires de falsifications aur lesquelles 2, 207 ont motivé des condamnations. 1, 500 affaires ont été classées sans suite judiciaire. Je suppose que mes lecteurs savent le français et qu’ils comprennent ce que cette dernière phrase veut dire : « Les auteurs de falsifications, qui appartenaient à la Maçonnerie ou qui étaient des électeurs influents ont échappé aux punitions qu’ils avaient méritées

La proportion générale était, au commencement, de 50 pour 100 de mauvais sur les laits, de 59 pour 100 sur les vins. Grâce à une surveillance attentive, elle avait diminué de près de moitié. Depuis le succès du Conseil municipal, qui a réussi à empêcher la publication du résultat des analyses, la proportion est redevenue ce qu’elle était au début et, vraisemblablement, augmentera encore.

Au lieu d’encourager ces opérations bienfaisantes, d’augmenter les attributions de ce véritable Comité de Salut public, les députés de la gauche craignirent de voir revenir à la raison le cerveau des infortunés prolétaires qu’ils trompent par de perfides promesses. Ils prirent ouvertement, brutalement, sans vergogne, le parti de l’empoisonneur. Ils organisèrent une sorte de syndicat pour garantir au marchand de vin ses bénéfices malhonnêtes, une manière d’assurance de la Fraude contre le Châtiment.

Une première fois, Gambetta avait présidé une réunion qui se proposait franchement ce but méprisable. Après la mort du chef de l’opportunisme, Edouard Lockroy reprit l’affaire qui lui sembla bonne et, dans la réunion qui eut lieu au mois de mars 1883, au Cirque-d’Hiver, il fut entouré de tous les hommes politiques appartenant à la Maçonnerie. Sur l’estrade on remarquait à côté de lui :

MM. Brelay, Spuller, Barodet, Frébault, Anatole de la Forge, Cadet, Greppo, Cantagrel, Farcy, de Heredia, Lafont, Tony Révillon, Beauquier, Pelletan, Peytral, Courmaux, Boué, Rousselle, colonel Martin, Amouroux, de Ménorval, Delabrousse, Robinet, Dreyfus, Hamel, Marsoulan, Curé, Iobbé, Duval, Deligny, Hovelacque, Ranc, Ernest Lefebvre, Germain Casse, etc.

Au point de vue de la note à prendre, cette tranquille impudence est peut-être un des symptômes les plus caractéristiques de là bassesse d’âme de ces députés républicains. Quelles généreuses paroles eût pu prononcer un homme véritablement digne de ce beau titre d’ami du peuple !

Quels nobles accents, il eût pu trouver pour dire à cet auditoire populaire : « Ne vous dégradez pas par l’ivresse ! Songez à tout ce qui s’engloutit dans les assommoirs, à la femme, aux enfants qui attendent le salaire de la semaine. »

Parmi les flatteurs du peuple qui figurent dans cette liste, aucun, je le reconnais, n’eût été capable de tenir ce langage que tiennent les plus pauvres desservants de nos campagnes. Tout au moins ces favoris de la multitude eussent pu dire : « Peuple, puisque tu veux boire, nous veillerons à ce qu’on ne t’intoxique pas, à ce que l’on ne gagne pas en quelques années une scandaleuse fortune aux dépens de ta santé. »

De toutes ces bouches il ne sortit qu’un cri d’encouragement aux falsificateurs et aux distillateurs de poison, un cri de réprobation contre l’institution qui avait pour but de préserver la vie de l’ouvrier. La façon éhontée dont certains orateurs, comme le Juif Lyon-Allemand, outragent publiquement la vérité dans ces réunions est inimaginable. On déclare par exemple, que le Laboratoire met des entraves au commerce en exigeant une moyenne de 10 degrés d’alcool et de 20 grammes d’extrait sec. Le vin de Champagne n’atteint pas cette moyenne, ajoute-t-on triomphalement.

Or, ces arguments sont absolument mensongers. Quand le vin examiné est déclaré naturel par le vendeur, on compare l’échantillon prélevé au vin du même crû et, s’il est trouvé semblable, on admet parfaitement qu’il n’ait que 8 et même 7 degrés. Quand le dépositaire ne veut pas indiquer la composition des vins dits de coupage, on lui applique les habitudes du commerce parisien, qu’on est bien forcé de tolérer par la force des choses, quelque répréhensibles qu’elles soient, et qui consistent à mouiller d’un cinquième. Remarquons, en outre, qu’à part les produits nuisibles, le Laboratoire n’empêche de rien vendre ; il dit seulement aux marchands de vin : « Ne trompez pas, annoncez du vin additionné d’eau, du vin fabriqué avec de la fécule de pomme de terre, du cognac orné d’un bouquet d’éther. En boira qui voudra.

C’est cet appel à la plus élémentaire loyauté qui révolte les républicains organisateurs de ces meetings. Ils ont obtenu gain de cause, en tous cas, et depuis le mois de juillet 1883, il est défendu au Laboratoire d’employer officiellement les mentions mauvais et nuisibles. En 1884, Lyon-Allemand, chargé du rapport au Conseil municipal, fit même voter le rattachement à la Préfecture de la Seine, mais cette délibération fut cassée (1).

(1) Le Conseil municipal est tellement de cœur avec les falsificateurs que, dans la séance du 2 mars 1883, il émet un vœu pour l’abrogation du paragraphe 14 de l’article 15 du décret du 2 février 1852, qui prive de leurs droits électoraux les empoisonneurs publics. Dans une réunion organisée le 20 mars 1885, au Cirqued’Hiver, sous la présidence de M. Tony-Révillon, les députes présents s’engagèrent à saisir la Chambre de cette question. Dans la séance du Conseil général du 6 juillet 1885, Mesureur, le débaptiseur de rues, prit en main la cause de ceux qui baptisent le vin, et fit voter une proposition tendant à les relever de leurs condamnations. Cela ne suffisait pas encore à ce maître de l’époque, qu’on a appele le roi Mastroqnet. Il y eut, aux élections de 1885, un candidat de marchands de vin mouilleurs, Auguste Hude, et grace à la Franc-Maçonnerie il fut nommé !

N’est-ce pas bien Franc-Maçon tout cela ? Les hommes qui refusent au pauvre agonisant, dans un hôpital, le cordial de quelque bonne parole du prêtre qui le réconforte et l’encourage, ne sont-ils pas logiques avec eux-mêmes en refusant aux travailleurs le cordial d’un verre de vrai vin qui le remette un peu de ses fatigues ? « Malheur au pauvre ! » dit l’opulent Lockroy. Le riche seul aura droit à avoir un peu d’idéal dans l’âme, un peu de chaleur à l’estomac, un peu d’espoir pour là-haut, un peu de gaieté saine ici-bas. »

Si l’on pouvait mettre l’air qu’on respire en exploitation, ces aigrefins formeraient un syndicat pour empêcher les indigents d’en profiter. A défaut de l’air nos braves républicains eurent l’idée d’exploiter les débris jetés à la borne. Qui eût imaginé qu’un gouvernement prétendu démocratique pût avoir seulement la pensée d’interdire aux déshérités de recueillir pour soutenir leur misérable existence, les rebuts de la ville magnifique, de ramasser les miettes de la fête ? Cette implacable dureté a peine même à se concevoir. Les hommes du jour ne reculèrent pas devant l’odieux de cette mesure. L’affaire était bonne. D’après les calculs les plus moderés

le nombre des chiffonniers chiffonnant peut s’élever, à Paris, à cinquante mille. Chacun gagne, en moyenne, trois francs par jour, ou plutôt par nuit ; mais, en mettant les choses au plus bas, en fixant la moyenne à deux francs, on trouve que cinquante mille fois deux, francs font cent mille francs par nuit. Cent mille francs par nuit font trois millions par mois et trente-six millions par an.

Trente-six millions étaient un joli denier pour des gens qui pensent que l’argent n’a pas d’odeur. Au premier abord on prétendit qu’une compagnie anglaise s’était offerte pour bénéficier de ces trente-six millions qui faisaient vivre quarante mille êtres humains. Le gouvernement indigné s’empressa de faire déclarer, par l’agence Havas, qu’il n’y avait pas une seule compagnie, mais plusieurs compagnies.

Sur l’affaire principale, on greffa la petite affaire des récipients. Une maison de la rue du 4 Septembre, dont la raison sociale cachait deux Juifs prussiens inonda Paris de prospectus pour annoncer aux habitants de la ville que ceux qui se fourniraient chez elle seraient désormais à l’abri des procès-verbaux qui allaient pleuvoir sur les simples mortels. Devant les protestations qui s’élevèrent on fit semblant d’ouvrir une instruction mais je ne vous étonnerai pas en vous disant qu’elle n’amena aucun résultat. La chose était pourtant claire… La circulaire disait :

Tout propriétaire qui pourra justifier de l’achât d’une boîte ménagère à notre maison ou succursale sera exempt de contravention. Tout propriétaire, au contraire, qui ne pourra donner cette justification, encourra les conséquences de l’ordonnance préfectorale dès demain.

Ou les journaux avaient publié une pièce fausse ou les négociants avaient fait, sans droit, une promesse qui constituait une manœuvre frauduleuse, ou des hauts employés de la ville s’étaient laissés corrompre. Dans les trois cas il fallait poursuivre. On s’arrêta car on eût été forcé de mettre en cause Alphand, un Juif d’origine encore (Alphanderry, Halphen) pour lequel le Conseil municipal a des tendresses que l’on comprend (1).

La gauche, d’ailleurs, pénétrée d’admiration pour ce Poubelle qu’un dépouillement de scrutin resté fameux devait immortaliser plus tard, n’eut pas une parole de pitié pour les malheureux chiffonniers. Ce fut le duc de la Rochefoucauld-Bisaccia qui s’honora infiniment en prenant en mains la cause des infortunés qu’on condamnait à mourir de faim et en la défendant devant des républicains repus qui, supputant d’avance la part qu’on leur ferait dans l’affaire, riaient aux éclats tandis qu’il parlait. Les jeunes résistèrent comme ils purent. Les vieux se

(1) Voyez le contraste de ces natures juives. Cet homme, qui a sa large part dans une mesure qui est un véritable assassinat, est plein de cœur pour les siens. La pensée qu’un arbre paisse gêner sa fille le met hors de lui. L’Intransigeant a raconté ce trait qui est caractéristique : « A l’angle de la place de la République et de la rue de Bond ;, sur le trottoir où se trouvait la Ruche, un arbre terminait la file qui commence au boulevard Saint- Martin.

Mme Kahn, fille de M. Alphand, habite au n°24 de la rue de Bondy. Comme l’arbre masquait la vue de la place, cette dame ne trouva rien de mieux que de prier son père, M. Alphand, de le faire enlever. « L’ordre en fut donné un samedi, et le dimanche matin cet ordre fut exécuté. La place de la République compte un arbre de moins ; sa régularité en est compromise ; mais la fille de M. Alphand a satisfait son caprice. « Citoyens, inclinez-vous et soldez la note. » couchèrent dans leurs cahutes et y attendirent la mort. Le père Laplabe qui n’avait pas mangé depuis quarante heures, ce qui, quoiqu’en puisse penser Poubelle, est dur pour un vieillard de 74 ans, s’éteignit comme une bougie sur laquelle on souffle, à une réunion de la salle Graffard (1). Le père Gouri, chassé de son taudis de la cité des Bleuets, vendit ses loques pour payer ses dettes et alla se pendre dans un garni du boulevard de Belleville. Une vieille femme écrivit à un journal radical pour demander à Poubelle « de la faire abattre. »

Cette haine du pauvre, du travailleur, qui est sans exemple dans l’histoire, prend toutes les formes. Les républicains au pouvoir semblent n’avoir qu’une préoccupation : rabattre le prolétaire sur le Juif pour que celui-ci en fasse sa proie plus aisément. Tout est bon au Juif, en effet ; en dépouillant la France en grand par les emprunts et les sociétés financières, il n’a point abandonné l’usure sordide

(1) L’enterrement du vieil amant des ombres, victime de la rapacité des républicains, eut un caractère particulièrement touchant. Un chiffonnier poète, M. More, lut sur la tombe une pièce de vers naturellement incorrecte, mais dont certains passages étaient émouvants. Voici quelques-uns de ces vers, à titre de curiosité :

Cet homme s’est éteint au milieu de vos peines ; Pendant que rassemblés, honnêtes travailleurs, Vous cherchiez à tarir la source de vos pleurs, Le sang s’est glacé dans ses veines. Ce fut un vieux lutteur ; comme vous, il vécut Sous le ciel noir, au sein des nuits froides et sombres ; Comme vous tous, il fut un vieil amant des ombres Que le labeur, hélas ! vaincut ( ?) Salut à ce vieillard qui tombe haut la tête ! Sa mort jette en vos cœurs un lugubre frisson. Puisse-t-elle arrêter l’effroyable tempête Qui monte au ciel à l’horizon ! d’autrefois, le prêt sur gage. Tel banquier, membre d’un cercle aristocratique, est associé aux Gobsec de bas étage qui rançonnent les pauvres diables à l’aide d’avances sur les reconnaissances du Mont de Piété.

Un Juif allemand, nommé Neuburger, avait, il y a quelques années, donné une extension très considérable à ce commerce ; il avait créé dans Paris plusieurs succursales que Timothée Trimm appela les Neuburgiennes. Malheureusement pour Neuburger, il existait encore à ce moment une ombre de justice, on regarda dans ses livres et on lui octroya immédiatement dix mois de prison.

Aujourd’hui les Neuburgiennes sont en pleine prospérité. Un journal socialiste, la Bataille, dans son numéro du 23 janvier 1884, a donné quelques détails précis sur le fonctionnement de ces agences ; elles sont reliées entre elles, elles aussi, par une sorte de syndicat. L’association a des bureaux dans chaque quartier ; bureau ayant un caractère d’agences, avec ces enseignes en lettres dorées aux balcons : Vente et achat de reconnaissances du Mont de Piété. Ailleurs, ce sont des boutiques crasseuses, antres de receleurs aux étalages interlopes ; friperies de brocanteurs au type judaïque.

L’exemple cité par la Bataille est comme le spécimen de la manière d’opérer qui varie peu. Un citoyen victime est venu se plaindre hier. Sans sou ni maille, il entre dans une agence située environ rue Lafayette. La rue ne fait rien à la chose, le vol est le même dans n’importe quel quartier.

On lui donne deux francs sur une reconnaissance. Puis un petit bulletin jaune, que nous tenons à la disposition de quiconque pourrait trouver intérêt à le consulter. Ce bulletin s’appelle : facture d’achat. Le prêt se déguise. Au bout d’un mois, ce citoyen retourne, il paie les frais nouveaux. L’intérêt est de 20 pour cent, ce qui fait pour l’année 210 pour cent. Nous sommes loin du taux légal qui est de six. Lorsque, quinze jours plus tard, il veut retirer sa reconnaissance, après l’avoir fait revenir sept fois, on lui déclare qu’elle est perdue. Armé de son petit papier jaune, le citoyen appelle le prêteur devant un commissaire. Le prêteur met alors la main sur son cœur, et affirme avoir acheté la reconnaissance pour preuve, il montre le mot : Payé, appliqué sur le reçu et cet avis imprimé au préalable : Afin d’éviter tout malentendu, je rappelle au vendeur que l’opération ci-dessus stipule une vente et non un prêt. Grâce à cette ligne perfide, les prêteurs sur gages peuvent faire des dupes de tous leurs clients. L’affaire est excellente encore. On ne saurait s’imaginer combien les pauvres tiennent à certains objets, témoins éloquents et muets des deuils et des joies de la vie domestique, le hochet ou la timbale de l’enfant achetée en des jours plus prospères, la bague de mariage. Quelques-uns consentent à payer un double intérêt à la condition qu’on leur accordera un certain délai pour retirer la reconnaissance.

Les banquiers élégants fournissent les capitaux qui sont nécessaires et viennent, de temps à temps, se rendre compte de ce qu’ils ont produit. Il n’est pas rare de voir s’arrêter en face des coupe-gorge oû se traitent, de Turc à Maure, ces sortes d’affaires, l’équipage de quelque personnage vêtu d’importance. C’est le financier venant régler ses comptes.

Il a, dans Paris, un certain nombre d’endroits où des individus à ses ordres guettent les besoigneux qui n’ont plus rien à engager que les bulletins officiels de leurs engagements. Quand la journée a été pleine de larmes pour d’autres, c’est-à-dire pleine d’or pour lui, le banquier, arrive tout guilleret dans quelque salon, et quand on annonce le baron dHaceldama, toutes les chrétiennes se mettent à minauder et à sourire : « L’aimable baron, qu’il est gentil d’être venu, et notre toute chère baronne, comment va-t-elle (1) ? »

Interrogé par quelques députés naïfs sur la question de savoir si l’administration ne pourrait pas effectuer elle-même ces prêts sur reconnaissances, André Cochut, l’ami

(1) Les maisons de vente à crédit, qui vendent chaque objet le double ou le triple de sa valeur, sont une des formes de l’usure juive. On trouvera, dans le ’Cri au Peuple’ du 13 octobre 1881, quelques renseignements intéressants sur la maison Schwarts et sur la maison du ’Bon Génie’, dirigée par Gabriel Lévy, assisté de ses cousins Isaac et Albert Lévy. Pour les faits de chantage, exercés sur les malheureux employés par les agents de la sûreté, nous renvoyons à l’affaire Laplacette (Livre VIeme), qui est le modèle du genre.

Les Journaux radicaux, quand par hasard ils ne sont pas aux mains des Juifs, peuvent dire beaucoup de choses que n’oseraient pas dire et que, d’ailleurs, ne savent pas les journaux catholiques, qui restent trop en dehors de la vie réelle. On lira avec intérêt, dans le Cri au Peuple du 1 mars 1885, une étude sur le Juif Manassé, dont la spécialité est d’exploiter les ébenistes qui n’ont pas d’avances : « Vous avez besoin de 1, 000 francs, vous apportez des meubles chez Manasse, représentant une valeur de plus que le double, et Menasse vous donne 1, 000 francs — moins une quarantaine on une cinquantaine de francs retenus pour l’intérêt. « Il arrive alors l’une de ces trois choses : Vous êtes veinard ; vos meubles sont vendus — pas cher — on vous prie de passer à la caisse pour recevoir le solde qui vous revient ; vos meubles ne sont pas vendus, mais vous avez trouvé 1, 000 francs pour rembourser le prêt que Menasse vous a fait, et vous venez les reprendre, provisoirement ; enfin, vos meubles ne sont pas vendus, vous n’aves pas trouvé 1, 000 francs. Bonsoir, meubles ! Menasse en est, par contrat de vente à réméré, le légitime propriétaire. »

L’organisation actuelle, nous ne saurions trop dégager ce point, est, en tout, purement et simplement l’inverse de la société chrétienne. Jadis, l’Eglise condamnait l’usure, en théorie, et le bras séculier frappait les usuriers. Aujourd’hui, les Académies, qui sont des espèces d’églises laïques, déclarent que le crédit ainsi pratiqué est la plus belle institution du monde, et la force policière et légale est mise an service de l’usurier. Dès qu’auront disparu ceux qui, même dans notre magistrature déshonorée, sont encore les représentants inconscients d’un état de choses différent, le Juif aura reconstitué un servage d’un ordre particulier ; il raflera impunément l’économie par la société financière, la meilleure partie du salaire quotidien par le marchand de vin, la vente à crédit, l’achat des reconnaissances » de Bischoffsheim, répondit que cela était impossible de toute impossibilité. Comment les Juifs le font-ils alors ?

Comment cela finira-t-il ? On n’en sait rien. Je veux dire qu’on ignore dans quelles circonstances au juste se produira une débâcle qui est inévitable. Le peuple attend et s’organise. Ce n’est plus dans les ruelles étroites, dans les faubourgs malpropres de jadis, qu’il faut aller étudier la Révolution. Elle habite les beaux quartiers d’aspect moderne, ces environs de la rue Monge, par exemple, où la misère semble plus froide et plus terrible encore au milieu de ce décor édilitaire tout battant neuf, où rien ne parle du passé.

Les liens qui rattachaient l’homme d’autrefois à cette église où il avait été baptisé, où les dernières prières avaient été dites sur les siens, au patron qui avait été l’ami de son père, aux bons Frères qui l’avaient élevé, sont brisés depuis longtemps.

L’être qui est là est un moderne, un nihiliste, il ne tient à rien ; il n’est guère plus patriote que les trois cent mille étrangers, que l’aveuglement de nos gouvernants a laissés s’entasser dans ce Paris dont ils seront les maîtres quand ils voudront ; il ne se révoltera pas comme les aïeux sous l’empire de quelque excitation passagère, sous une influence atmosphérique en quelque sorte qui échauffe les tètes et fait surgir des barricades instantanément. Un monarque quelconque auquel on aurait à reprocher la moitié des infamies, des prévarications, des hontes sans nombre accumulées par le régime actuel, aurait entendu depuis longtemps l’émeute rugir aux portes de son palais. En réalité tout cela laisse la masse profondément indifférente : toute à son idée fixe, elle rumine silencieusement son projet de révolution sociale et attend le moment pour s’élancer sur Paris par ces grandes avenues qui semblent faites pour charrier des fleuves humains.

Dans une société livrée à toutes les convoitises, où le sentiment du juste et de l’injuste a presque entièrement disparu, où ceux qui souffrent sont foulés aux pieds sans pitié par ceux qui jouissent, la catastrophe finale, je le répète, n’est plus qu’une question de temps. Il n’est pas un être qui pense, qui ne prévoie le dénouement. Causez avec quelque religieux qui suit de loin ce navire qni sombre et lisez ensuite quelque chroniqueur bien boulevardier, bien frivole, bien athée et ils vous diront la même chose.

Un jour qui n’est peut-être pas loin, écrit Aurélien Scholl, la chaudière éclatera. De grandes maisons de crédit crèveront comme des ballons surchauffés ; il n’y aura plus que des ruines autour de nons : Paris sera Ischia après le tremblement de terre ! Ca ne sera pas encore la fin du monde, mais ce sera au moins la fin de ce monde-là. Je ne serai pas de ceux qui le regretteront.

Moi non plus.

Sans doute il faut prier pour ces imprévoyants, ces corrompus et ces niais. Et cependant, si de suppliants on nous transformait en juges, si on nous disait : « Dans la sincérité de votre conscience, prononcez sur ces hommes pour lesquels vous venez d’implorer ce Dieu dont le nom est Miséricorde ! » Que répondrions-nous ? Ne devrions-nous pas dire, sous peine de rendre un jugement mauvais : « Ce monde a mérité de périr, il est puni justement, que sa destinée s’accomplisse ! »

  1. Au mois d’octobre 1884, l’indignation fut si vive, les plaintes si nombreuses, qu’on se décida à fermer le Cercle des Arts libéraux fondé par Devries et quelques établissements du même ordre, mais ils se sont reconstitués sous d’autres noms. C’est Leconte qu’il eût fallu poursuivre, pour donner l’exemple. En une seule année, le produit de la cagnotte du Cercle des Arts libéraux s’était élevé à quatorze cent mille francs, ce qui, a dix pour cent, donne une somme de quatorze millions mis en banque.
    Le Cercle de la Franc-Maçonnerie fut naturellement respecté. On laissa subsister en outre : le Cercle central, le Hunting-Club, le Cercle des Arts-Réunis, le Cercle de l’Escrime, le Cercle de la Presse, le Cercle artistique de la Seine, le Cercle Washington et le Cercle Français.
    La cagnotte quotidienne de ces neuf établissements est de 89.800 francs.
    Le Cercle de l’Escrime, auquel Camescasse n’a pas touché, est fortement appuyé par des hommes d’état républicains qui trouvent là le déjeuner et le dîner : il a pour président un nommé Etienne Junca, Juif, je crois, d’origine, et qui a été décoré comme homme de lettres, ce qui est bien flatteur pour les écrivains et même pour les militaires qui ont gagné leur croix, non dans les claque-dents, mais sur les champs de bataille.
    M. Laisant a raconté, dans son journal la Republique radicale, qu’au mois de décembre 1884, un Juif, nommé Goldsmith, ayant braqué son revolver sur deux autres joueurs, ceux-ci avaient fait immédiatement le même mouvement. Ce sont tout à fait les mœurs des Haciendas du Mexique et des maisons de jeu de San-Francisco.
    Il se produit, d’ailleurs, presque chaque jour, dans ce Cercle protégé par la police, des scènes inénarrables. Ce fut à la suite d’une séance du Couseil d’administration, qui avait été véritablement épique, que le garçon dit à un des assistants qui venait se laver les mains au lavabo ce mot étonnant :
    — Que se passe-t-il donc, monsieur ? Jamais on n’a volé tant de savon qu’aujourd’hui.
  2. Figaro, février 1884.
  3. Gaulois du 9 ami 1884.