La Fronde à Bordeaux, scènes historiques/01

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Revue des Deux Mondes2e période, tome 21 (p. 753-788).
LA
FRONDE A BORDEAUX
SCENES HISTORIQUES

PREMIERE PARTIE



Quand la fronde avait été défaite au cœur du royaume dans la personne même de Condé [1], comment se serait-elle soutenue dans un coin du midi, privée de son chef, successivement resserrée dans une seule ville, et ayant contre elle la moitié des forces de la monarchie et la politique astucieuse et hardie de Mazarin ? La Guienne devait suivre inévitablement le sort de la capitale ; il faut même admirer qu’elle se soit si longtemps défendue. Condé, en la quittant, ne lui avait demandé que d’attendre les succès qu’il allait chercher, et, même après qu’il avait été contraint de sortir de France et de se retirer dans la Flandre espagnole, la Guienne avait encore les armes à la main. La fronde était condamnée à succomber à Bordeaux, comme elle avait fait à Paris : elle y parcourut le même cercle de chimériques espérances, de succès éphémères, de honteuses dissensions, d’agitations effrénées, de crimes impuissans. Le prince de Conti figure assez bien le duc d’Orléans avec sa petite cour de beaux esprits intrigans et corrompus. Le parti des princes tombé bien vite aux mains d’une faction populaire qui domine le parlement et l’hôtel de ville, renouvelle et surpasse les tristes scènes du 4 juillet 1652 à Paris [2]. On s’efforce de remuer les passions des protestans, on fait appel à la calviniste Angleterre comme à la catholique Espagne, on lève des troupes en Irlande et on mendie l’alliance de Cromwell, on descend jusqu’à flatter le fantôme de la république. Tout échoue, grâce à Dieu ; l’étoile de la France et de la royauté l’emporte. Condé est vaincu une seconde et dernière fois, et sa sœur, abandonnée par toute espérance humaine, ne trouve d’asile qu’au pied de la croix.


I

Revenons sur nos pas, et reconnaissons dans quel état Condé avait mis et laissé en Guienne les affaires de la fronde, afin de bien comprendre ce qu’après lui elles pouvaient devenir.

Condé était parti de Bourges le 16 septembre 1651 pour aller prendre possession du nouveau gouvernement contre lequel il venait d’échanger la Bourgogne en retenant le Berri. Passant auprès de Jarnac, il voulut voir la place où, près d’un siècle auparavant, le 13 mars 1569, avait trouvé la mort le premier prince de son nom, Louis de Bourbon, engagé dans une entreprise fort semblable à celle qu’il allait tenter. Pendant qu’il parcourait à cheval ce funeste champ de bataille, son épée, s’échappant de son baudrier, tomba par terre [3]. Sans s’arrêter à ce mauvais présage, Condé poursuivit sa route, et arriva à Bordeaux le 22 septembre. Il y fut reçu avec d’unanimes transports de joie. C’était lui qui naguère, en 1648 et 1649, tout-puissant auprès de la reine et de Mazarin, avait défendu la cause de la Guienne dans ses démêlés avec son impérieux gouverneur, le duc d’Épernon : de là sa popularité dans toute la province, l’indignation qu’y avait excitée son emprisonnement inattendu, et l’énergique prise d’armes de 1650. Cette première chaleur n’était point éteinte, et elle se réveilla avec force lorsqu’il fut nommé gouverneur de Guienne, et qu’il vint demander asile à Bordeaux, lui et toute sa famille, sa femme Claire-Clémence de Maillé-Brézé, son fils le duc d’Enghien, sa sœur Mme de Longueville, et ses deux amis le duc de Nemours et le duc de La. Rochefoucauld, qu’accompagnait son fils, le jeune Marsiliac. Ses malheurs et sa gloire lui donnaient tous les cœurs, et il ne rencontra partout qu’enthousiasme et dévouement. Le parlement adressa au roi une longue remontrance [4] sur le mal qu’on faisait à la monarchie en persécutant un prince du sang qui avait rendu de si grands services à l’état, et il envoya cette remontrance à tous les parlemens du royaume en leur demandant de s’unir à lui dans une si bonne cause. L’alliance du parlement de Bordeaux et de celui de Paris devint si intime que le président Viole, l’émule du fameux président Broussel, étant venu rejoindre Gondé à Bordeaux, prit place au parlement de cette ville immédiatement après le doyen [5]. Le premier président Du Bernet, qui en 1650 s’était montré si attaché à la cour et qui correspondait encore avec elle, fut écarté de nouveau ; il se retira à Limoges, où il mourut, et on lui substitua le président d’Affis, dévoué à la fronde et à Condé [6]. Les choses même allèrent si loin que, dans l’ardeur méridionale qui échauffait alors toutes les têtes, plusieurs membres du parlement offrirent à Gondé de le proclamer duc de Guienne ; mais le prince repoussa avec colère cette déloyale proposition [7].

Du reste il ne se faisait pas, il ne s’était jamais fait illusion sur les difficultés d’une telle entreprise, et il ne s’était pas jeté de gaieté de cœur dans la guerre civile. Ses propres passions l’y portaient, l’amer souvenir de sa prison, les rêves qui avaient assiégé son esprit dans cette longue solitude, sa hauteur et son impatience, la conscience de sa force, les promesses en apparence si sûres du duc de Bouillon et de tant d’autres. En même temps, son bon sens, sa loyauté, l’instinct mal étouffé du devoir et son aversion innée pour tout ce qui ressemblait au désordre le retenaient, et dans ce combat longtemps douteux entre ses divers sentimens, ce fut sa famille et ses amis qui l’entraînèrent. Il faut bien le reconnaître : plus que personne en 1651, d’abord à Saint-Maur, puis à Chantilly, Mme de Longueville poussa son frère à se déclarer contre la cour, et c’est elle qui, dans une délibération suprême, secondée par le prince de Conti et par La Rochefoucauld, opina pour la guerre avec le plus de véhémence. Condé, en finissant par céder, leur adressa, dit-on, à tous les trois ces paroles mémorables : « Vous me jetez dans un étrange parti, dont vous vous lasserez plus tôt que moi, et où vous m’abandonnerez [8]. » Il disait vrai pour Conti et peut-être aussi pour La Rochefoucauld ; mais nous verrons si Mme de Longueville abandonna jamais les intérêts de son frère, si elle ne partagea pas fidèlement ses adversités, et si pendant tout son exil elle reparut une seule fois à la cour et dans ces salons du Palais-Royal et du Louvre, témoins de ses anciens succès, où son esprit et sa beauté lui promettaient de nouveaux triomphes.

À peine arrivé à Bordeaux et au milieu des fêtes qu’on lui prodiguait, Condé reconnut bien vite les dangers qui le menaçaient. Il voyait autour de lui de grands éclats de zèle, sans aucune force effective, et il savait qu’il se préparait contre lui une expédition considérable confiée à un chef résolu et expérimenté, le comte d’Harcourt, de la maison de Lorraine, l’un des meilleurs capitaines de son temps, qui s’était couvert de gloire en Italie, et qui était à ce point dévoué à la cour qu’en 1650 il s’était chargé de conduire lui-même Condé prisonnier de la forteresse de Marcoussis à celle du Havre. Pour faire face à l’orage qui s’avançait, Condé n’avait ni troupes ni argent : jamais il ne s’était vu dans une situation plus critique ; jamais aussi il ne déploya une plus grande capacité administrative et militaire.

Il s’empara d’abord sans hésiter des sommes qui se trouvaient dans les caisses publiques, et, pour s’assurer des ressources pécuniaires sans fouler les peuples, il prit une mesure habile : il diminua les contributions de la province et tint fermement la main à leur recouvrement. Avec le premier argent qu’il se procura ainsi, il envoya des commissaires dans tout le pays pour lever des soldats et les diriger à la hâte sur les points qu’il désigna ; mais une armée ne s’improvise point, et au bout de plusieurs mois il n’avait encore que des recrues sans armes, sans munitions, sans instruction et sans discipline. Il fit appel à tout ce qu’il avait d’amis parmi les gentilshommes de ces contrées. Il traita avec le vieux maréchal de La Force du côté de Bergerac, avec le marquis de Bourdeilles du côté de Périgueux, avec le prince de Tarente à Taillebourg, avec le comte Du Dognon à La Rochelle. La Force entra ouvertement dans le parti de M. le Prince, mais quelques mois après il mourut à Bergerac à l’âge de quatre-vingt-treize ans, et son fils aîné ne tarda pas à se mettre en communication avec Mazarin par l’intermédiaire de Turenne, son gendre. Bourdeilles promit beaucoup et ne fit presque rien. Le prince de Tarente, le fils et l’héritier du duc de La Trémoille, tint loyalement ses engagemens ; mais, son régiment étant à Dunkerque, il ne voulut se déclarer qu’après avoir rassemblé un peu de monde avec l’argent que lui envoya Condé [9]. Du Dognon était venu lui-même à Bordeaux offrir au prince ses vaisseaux et ses soldats, comptant bien que la victoire n’abandonnerait pas ce grand gagneur de batailles, et sous l’expresse condition du bâton de maréchal de France, que jusque-là il avait en vain sollicité. Il était venu des propositions encore plus pressantes de la part d’un autre personnage, le célèbre duc de Guise, qui, fait prisonnier à Naples par les Espagnols et enfermé au château de Ségovie, écrivit de sa prison à Condé pour le conjurer de l’en faire sortir, s’engageant de la façon la plus formelle, s’il lui devait sa liberté, de la consacrer à son service [10]. Condé s’empressa donc de la demander au roi d’Espagne, et il l’obtint non sans peine. Le duc de Guise se rendit à Bordeaux en quittant Ségovie ; mais, n’y trouvant déjà plus Condé, et voyant ses affaires en mauvais état, après avoir solennellement renouvelé toutes ses promesses [11], il s’en vint à Paris offrir sa chevaleresque épée à la reine et à Mazarin. Cependant il arriva peu à peu à Condé des divers points de la France des partisans moins illustres et plus fidèles : le comte de Matha et le marquis de Gerzé, gentilshommes d’une tête fort légère, mais d’une bravoure à toute épreuve ; le cadet du marquis de Mortemart, le comte de Maure, honnête homme un peu bizarre, frondeur énergique et obstiné ; le comte de Guitaut, homme d’esprit et de cœur, particulièrement attaché à M. le Prince, et qui le suivit jusque dans l’exil [12]. Mais c’étaient là des officiers sans soldats, et si le comte d’Harcourt se fût hâté davantage, s’il se fut porté rapidement sur Condé, celui-ci se serait bientôt vu bloqué dans Bordeaux et incapable de résister.

Combien n’aurait-il pas désiré avoir sous sa main les vieux régimens de sa maison, formés par ses soins, et qui l’avaient suivi sur tous les champs de bataille ! Il les avait laissés à Stenay sous le commandement du comte de Tavannes, et c’était une opération bien difficile à des troupes peu nombreuses de traverser la France tout entière et de se frayer un passage jusqu’au fond de la Guienne. Il pouvait s’en reposer à cet égard sur l’habileté éprouvée de Tavannes ; mais il souhaitait ardemment aussi obtenir de l’Espagne qu’elle joignît à ce corps des renforts considérables tirés des Pays-Bas. Pour y réussir, il envoya sur les lieux le duc de Nemours, alors à Bordeaux, qui s’acquitta fort bien de cette commission, mais avec d’inévitables lenteurs. C’est à peine si en janvier 1652 Nemours et Tavannes avaient quitté la Flandre, et il leur fallut se réunir aux troupes du duc d’Orléans, conduites par le duc de Beaufort, pour faire tête ensemble à l’armée royale, qui, sous d’Hocquincourt et Turenne, s’avançait vers Paris. En vain Condé réclamait ses soldats, et s’efforçait de faire comprendre au duc d’Orléans, le chef reconnu du parti et avec lequel il venait de traiter [13], quelle faute c’était de tant diviser leurs forces, promettant, si on lui rendait Nemours et Tavannes, de battre d’Harcourt, et de secourir efficacement la capitale, en contraignant le gouvernement royal, résidant à Poitiers, de rappeler toutes les troupes dont il pouvait disposer, afin de couvrir Poitiers et de se défendre lui-même. Mais la jalousie du duc d’Orléans et l’inimitié de Retz n’entendaient pas ménager à Condé un pareil succès, en sorte qu’il se trouvait à Bordeaux avec de mauvaises recrues, dans l’impuissance de rien tenter de grand, tandis que son armée était loin de lui sur les bords de la Loire.

Heureusement il avait de bonne heure envoyé Lenet à Madrid pour y conclure avec l’Espagne un traité qui lui assurât des subsides et des soldats. Ce traité avait été signé le 6 novembre 1651, et même avant qu’on le pût ratifier officiellement, l’habile diplomate avait persuadé à don Luis de Haro, en vertu d’engagemens antérieurs négociés en Flandre par Silleri, de faire entrer dans la Gironde la flotte espagnole qui était toute prête à Saint-Sébastien. En même temps, Condé avait écrit à son ami le comte de Marsin, vice-roi de Catalogne, pour le prier de venir le joindre aussi promptement et avec autant de troupes qu’il pourrait, et Marsin n’avait point hésité. Pour juger équitablement sa conduite, il se faut souvenir qu’il n’était pas Français et qu’il devait tout à Condé. C’est M. le Prince qui en 1649 avait demandé et obtenu pour lui la vice-royauté de Catalogne ; aussi, quand on l’arrêta lui-même au Louvre en janvier 1650, on n’avait pas manqué de mettre la main à Barcelone sur son dévoué lieutenant, et pendant toute la prison de l’un on avait tenu l’autre dans la forteresse de Perpignan. Dès que Condé avait été libre, il s’était empressé de délivrer Marsin et de le faire rétablir dans son gouvernement. Il était évident que le ressentiment de la cour allait de nouveau s’étendre sur Marsin, et qu’il avait à choisir entre une prison nouvelle et une prompte fuite. Il prit son parti sur-le-champ ; mais, fidèle au devoir militaire jusque dans la défection, il fit venir le lieutenant-général Marguerit, qui commandait sous lui à Barcelone, l’avertit qu’il allait faire dans les environs une reconnaissance de quelques jours, donna toutes les instructions nécessaires à la subsistance des troupes pendant son absence, et marqua soigneusement les divers points où les fortifications de la ville demandaient à être augmentées. Puis, la nuit venue, il partit à onze heures du soir, avec plusieurs régimens bien choisis, mais qui pourtant ignoraient ses desseins et croyaient qu’ils allaient tenter une diversion sur les derrières de l’ennemi. Ils s’étonnèrent quand ils virent qu’on leur faisait prendre une route bien différente ; cependant ils suivirent leur général, passèrent les Pyrénées avec des fatigues incroyables, et arrivèrent en Guienne, apportant à Condé le précieux renfort de mille fantassins et de trois cents cavaliers [14]. D’autre part, le baron de Vateville, pressé par Lenet, entra dans la Gironde avec une flotte composée de huit vaisseaux de guerre [15]. Enfin le fameux colonel allemand Balthazar, successivement formé à l’école de Gustave-Adolphe, du grand-duc Bernard et de Gassion, et qui déjà s’était distingué en Catalogne sous le comte d’Harcourt, sous Condé lui-même et sous le maréchal de Schomberg, trouvant que la cour ne le traitait pas assez bien, après avoir inutilement offert ses services à d’Harcourt, comme il nous l’apprend lui-même [16], les offrit à Condé, et au mois de novembre 1651 vint se mettre sous ses ordres. Balthazar était le type achevé de l’officier de fortune, connaissant parfaitement son métier, se battant bien, et même incapable de trahir, tant que dureraient ses engagemens. C’est avec ce peu de forces, et même avant qu’elles fussent rassemblées, que Condé commença la campagne.

Il l’ouvrit par les plus brillans succès. Il établit Vateville et ses Espagnols à Bourg, sur la Gironde, afin de servir de rempart avancé à Bordeaux et de contenir le duc de Saint-Simon, qui commandait pour le roi à Blaye. Il mit à Libourne une petite garnison, sous le commandement du comte de Maure. Ensuite, en moins de quinze jours, il se répandit comme un torrent dans toute la Guienne, dans le Périgord, l’Angoumois et la Saintonge. À sa droite, il se jeta sur Agen et y plaça son frère, le prince de Conti, prit Bergerac et Périgueux, et s’avança jusqu’aux portes d’Angoulême, que gardait le brave et fidèle Montausier. À sa gauche, il s’empara du cours de la Charente, envahit Saintes, Taillebourg, Tonnai-Charente, et conçut un dessein vraiment digne de lui. Il songea à passer dans le gouvernement du comte Du Dognon et à y transporter le théâtre de la guerre. Il eût été là dans une position admirable, appuyé sur La Rochelle et Brouage, sur les îles de Ré et d’Oleron, et sur une flotte considérable ; il pouvait manœuvrer librement de tous côtés, menacer la cour à Poitiers et donner la main à Nemours et à Tavannes sur la Loire, tandis que Marsin tiendrait ferme à Bordeaux et lui garderait toutes les conquêtes déjà faites. Ce plan hardi et judicieux échoua par l’égoïsme et les honteuses fourberies de Du Dognon. Celui-ci voulait bien promettre et prêter même quelques secours à Condé afin d’en obtenir le maréchalat s’il était vainqueur, mais sans livrer ses places et se dessaisir du gage qui était sa force, et qui lui servait à négocier en même temps avec les deux partis. Il refusa donc de recevoir Condé dans son gouvernement, l’assurant bien qu’il saurait conserver ses deux forteresses à la fronde et les défendre contre l’armée royale. Cette fois il se trompa lui-même. Du Dognon était un excellent officier de mer, qui avait fort bien servi sous le jeune et illustre amiral Armand de Maillé-Brézé, beau-frère de Condé ; mais il n’était pas général, encore moins ingénieur : il défendit mal La Rochelle, et il en fut bientôt chassé par le comte d’Harcourt et par un oncle de La Rochefoucauld, le marquis d’Estissac, secondés par les habitans eux-mêmes, las des exactions et des cruautés de leur gouverneur. Du Dognon se réfugia à Brouage, où il attendit les événemens, et au bout de quelque temps se remit à négocier avec la cour. Mazarin se garda bien de le rebuter ; il lui promit et finit même par lui accorder le bâton de maréchal, à la condition qu’il remettrait Brouage et sa flotte entre les mains du duc de Vendôme.

Le comte d’Harcourt, encouragé par le succès qu’il venait de remporter à La Rochelle, enhardi par un puissant renfort de six mille hommes de pied et de quatre mille chevaux [17], et bien informé de l’extrême faiblesse des troupes de Condé, marcha enfin à sa rencontre et le força de reculer. La partie, en effet, n’était pas égale. D’Harcourt avait une armée de près de quinze mille soldats aguerris, commandés par des lieutenans-généraux et des maréchaux de camp qui avaient fait leurs preuves, Saint-Luc, Bellefonds, Plessis-Bellière, Bougi, le comte de Lillebonne, et le jeune chevalier de Créqui, encore à ses débuts, mais appelé à devenir un des premiers hommes de guerre de la fin du XVIIe siècle. Condé avait à peine quinze cents hommes de bonnes troupes, qu’il avait été contraint de disséminer sur divers points importans, et pour tenir la campagne il n’avait guère que des bandes de paysans à peine habillés et armés, excellens pour piller et ravager, mais qui n’osaient pas regarder en face les vieux soldats de l’armée royale. Jusque-là, sa véritable force avait été la terreur de son nom est sa prodigieuse activité. Partout où il s’était présenté, les garnisons intimidées s’étaient rendues presque sans coup férir, et nul petit commandant n’avait eu l’idée de résister à M. le Prince ; mais il n’en pouvait plus être ainsi lorsqu’un général tel que d’Harcourt parut en Guienne avec une armée aussi imposante par la qualité que par le nombre. Les succès devinrent bien autrement difficiles, et peu à peu ils furent mêlés de revers. Il était impossible à Condé de songer à aucune de ses manœuvres accoutumées avec les troupes qu’il avait entre les mains. À la guerre, on peut suppléer au nombre à force d’art et d’audace, mais il faut être sûr de ses soldats. Où Condé n’était pas, rien ne réussissait, et lui-même, en risquant tous les jours sa vie, ne parvenait guère qu’à diminuer les défaites, et plus d’une fois il lui fallut partager la fuite des siens. Au commencement de la campagne, il n’avait pu prendre Cognac, parce qu’il ne l’avait pas assiégée en personne, et s’en était reposé sur La Rochefoucauld et sur le prince de Tarente, qui, manquant de tout ce qui était nécessaire pour une opération pareille et ayant pris d’assez mauvaises dispositions, laissèrent d’Harcourt secourir la place, en sorte que Condé, accouru de Bordeaux en toute hâte, arriva pour assister à la levée du siège [18]. De même, dans les premiers jours de mars 1652, il perdit Saintes, la clef de la Saintonge, pour avoir remis au prince de Tarente le soin de couvrir cette ville et de couper le chemin à d’Harcourt. Les troupes du prince de Tarente lâchèrent pied honteusement. Il était au moins permis d’espérer qu’une garnison de quatorze cents hommes, commandée par un maréchal de camp estimé, se piquerait d’honneur et tiendrait un certain temps : elle capitula au bout de quelques j ours [19]. Taillebourg suivit bientôt l’exemple de Saintes. L’affaire de Miradoux est l’image de toutes les autres, et montre comment les choses se passaient dans cette petite guerre.

Condé avait appris à Libourne, à la fin de février 1652, que le prince de Conti, sorti d’Agen pour s’emparer de quelques villes du voisinage, était vivement pressé par le marquis de Saint-Luc, un des lieutenans du comte d’Harcourt, qui commandait à Montauban, et s’était avancé à Lectoure et à Miradoux avec des troupes bien meilleures et plus nombreuses que celles du jeune prince. À cette nouvelle, Condé part de Libourne, n’emmenant avec lui que La Rochefoucauld, ses gendarmes et ses gardes, et avec sa rapidité ordinaire il vole au secours de son frère. Il le trouve à Estafort, rassemblant sa petite armée pour faire face à Saint-Luc. Il la lui prend, et, reconnaissant que Saint-Luc, qui ne l’attend pas, a placé son infanterie à Miradoux et logé toute sa cavalerie en avant de la ville avec un peu de négligence et dans des quartiers assez éloignés les uns des autres, il fond sur ces quartiers, les culbute, défait six régimens [20], dont une partie s’enfuit vers Lectoure et Montauban, et le reste se réfugie à Miradoux sous la protection de l’infanterie [21]. Jusque-là, tout ce que pouvait faire un capitaine et un soldat, Condé l’avait fait : il avait réussi par la promptitude de la résolution, la célérité de la marche, l’audace et la vigueur de l’attaque ; mais pour emporter une ville telle que Miradoux, tout le génie et toute la valeur du monde ne pouvaient rien sans canons et sans une infanterie un peu solide. Miradoux en effet est une petite ville située sur le haut d’une montagne presque inaccessible, et où l’on ne peut arriver que par un chemin étroit et raide, coupé de haies et de fossés. Condé ne pouvait aller chercher Saint-Luc dans ce nid d’aigle, défendu par une infanterie d’élite. Tout lui manquant, il eut recours à la seule force qui lui restât, l’ascendant de son nom. Il donna la liberté à quelques prisonniers, qui, se sauvant à Miradoux, y répandirent la nouvelle que M. le Prince en personne en faisait le siège. À ce bruit, tout prit l’épouvante, et, la nuit venue, la garnison tenta de s’échapper et de se retirer à Lectoure. Il lui fallait passer par l’unique chemin dont nous avons parlé. Le vigilant Condé, qui l’épiait et l’attendait en silence, se jeta sur elle, la renversa, et l’aurait entièrement détruite, s’il n’avait eu affaire aux meilleurs régimens de l’armée française. C’étaient les deux vieux régimens de Champagne et de Lorraine, éprouvés dans cent combats, et pour lesquels Condé avait la plus haute estime. Que n’aurait-il pas fait pour acquérir une pareille infanterie ! Vainement il s’efforça de lui persuader de se rendre, dans l’espoir peu dissimulé de l’engager ensuite à passer de son côté : Champagne et Lorraine voulaient bien se retirer sur Lectoure avec leurs armes et tous les honneurs de la guerre ; mais la seule idée d’une capitulation équivoque révolta ces braves gens. On dit que Lamothe-Védel, lieutenant-colonel de Champagne, sommé de se rendre, ne fit que cette réponse : « Je suis du régiment de Champagne. » Condé voulut au moins les obliger à ne pas servir de six mois [22], car sans cela tous ses avantages se réduisaient à la prise d’une bicoque qu’il ne pouvait pas même garder. Cette proposition n’ayant pas été acceptée, il se résolut à assiéger l’intrépide garnison. Il fit venir d’Agen quelques canons dont il se servit habilement ; mais bientôt les boulets manquèrent, et on était forcé de donner de l’argent à des soldats pour aller en ramasser dans les fossés. Champagne et Lorraine se défendirent avec leur valeur accoutumée. Cependant la brèche était ouverte, et Condé aurait fini par faire prisonnière cette précieuse infanterie, si d’Harcourt ne se fût empressé d’accourir au secours de Miradoux avec quatre mille chevaux. Le prince avait envoyé au-devant de lui Marsin et Balthazar pour lui disputer le passage de la Garonne ; ils ne purent l’arrêter, et à son approche Condé, reconnaissant qu’avec des troupes telles que les siennes il ne pouvait tenir tête à la fois aux vigoureuses sorties des assiégés et à l’excellente cavalerie de d’Harcourt, fut bien forcé de lâcher sa proie pour se retirer sur Estafort, et de là sur Agen.

C’est ainsi que Condé, avec des prodiges d’habileté et d’audace, et en payant toujours de sa personne, parvenait bien à électriser un moment ses soldats et à remporter quelque brillant avantage, mais sans être en état de mener à bien aucune entreprise considérable. De son côté, d’Harcourt, sans se montrer indigne de sa renommée, ne fit pas tout ce qu’il aurait pu faire, et il semble que lui-même ait un peu cédé à l’empire qu’exerçait sur tous les esprits la gloire de son incomparable adversaire. Plus d’une fois, en le poussant avec vigueur, il l’aurait pris ou détruit ; mais, redoutant toujours quelque manœuvre inattendue et sachant quelles inépuisables ressources M. le Prince trouvait dans son génie, il n’agit qu’avec une circonspection et une prudence souvent excessives. Par exemple, lorsqu’après avoir chassé Du Dognon de La Rochelle, il s’avança dans la Charente avec une très forte armée, il aurait pu aisément balayer devant lui Condé et le rejeter dans Bordeaux. Et encore, à la levée du siège de Miradoux, dans la retraite de Condé sur Agen, au lieu de s’amuser devant une petite ville telle que Le Pergan, il fallait suivre l’ennemi l’épée dans les reins, ne lui pas donner une heure de relâche, et l’écraser au passage de la Garonne [23].

C’est parmi ces succès, chèrement disputés et fort mêlés, comme on le voit, que Condé reçut à Agen des lettres de Paris qui lui apprenaient la situation de l’armée de la Loire et celle de la capitale. Déjà, quelque temps auparavant, étant encore à Libourne, les mêmes nouvelles lui étaient parvenues, et dès lors il avait eu la pensée de se rendre lui-même sur les bords de la Loire et à Paris, dans la triste conviction qu’en Guienne avec de pareilles troupes rien de grand n’était possible, tandis qu’en allant prendre le commandement de l’armée du duc de Nemours et du duc de Beaufort, composée de véritables soldats, il espérait frapper des coups décisifs qui retentiraient jusque dans la Guienne, et feraient plus pour sa cause que de petits combats, où il compromettait chaque jour sa vie et sa gloire. Mais, avant de s’embarquer dans un voyage aussi hasardeux, il consulta les amis qui l’entouraient. La Rochefoucauld et Marsin se bornèrent à discuter avec lui le pour et le contre sans conclure dans un sens ni dans un autre [24]. Lenet et Fiesque lui-même, qui était alors en Guienne, ne se prononcèrent pas davantage. Il n’en fut pas ainsi de Mme de Longueville. Par une sorte d’intelligence naturelle avec tous les instincts héroïques de son frère, elle n’hésita point à lui conseiller la résolution à laquelle il inclinait, et avec le président Viole « elle en déduisit les raisons [25]. » La Rochefoucauld garde un incroyable silence sur ce détail intéressant, qu’il ne pouvait pas ignorer ; mais le témoignage de Lenet, si bien informé, ne laisse place à aucun doute, et met en lumière la parfaite conséquence et là haute fermeté d’âme et d’esprit de Mme de Longueville. Depuis le jour fatal où elle avait tant contribué à jeter Condé dans la guerre civile, elle n’eut plus qu’un avis, ne poser les armes qu’après la victoire. Ne nous étonnons donc pas qu’ici, lorsqu’aucun des amis et des lieutenans de M. le Prince n’osait avoir une opinion, elle prît encore sur elle la responsabilité d’un conseil périlleux sans doute, mais qui seul pouvait le sauver, lui et la cause qu’il avait embrassée.

En quittant la Guienne, Condé redoubla de soins et de précautions pour la mettre en état de se défendre pendant son absence. Il investit le prince de Conti du commandement suprême, en plaçant à côté de lui un conseil capable de le diriger. Il écrivit en Espagne pour presser l’exécution du traité du 6 novembre 1651 et réclamer de nouveaux subsides et une nouvelle flotte ; puis, sans avoir pu embrasser ni sa femme enceinte de plusieurs mois, ni son fils, ni sa sœur, qui étaient loin de lui à Bordeaux, il partit d’Agen le jour des Rameaux, comme nous l’avons dit, pour aller chercher les aventures, les brillans succès et les irréparables désastres que nous avons racontés.


II

Le prince de Conti avait le titre de lieutenant-général de son frère en Guienne ; il était revêtu de tous les pouvoirs d’un gouverneur de province, et il devait les exercer à l’aide d’un conseil, composé de la princesse de Condé, de Mme de Longueville, de Lenet, de Marsin et du président Viole.

Le prince de Conti avait alors vingt-trois ans [26]. Il ne manquait ni d’esprit ni de cœur. Il avait assez bien réussi dans son commandement d’Agen et montré du courage à Miradoux ; mais il ne possédait ni les habitudes laborieuses, ni la suite, ni la fermeté d’un administrateur et d’un général : il avait besoin d’être conduit, et cela même ne se pouvait sans bien des délicatesses et des ménagemens, son principal défaut étant une vanité ombrageuse qui s’accommodait assez mal du second rang, quoiqu’il fût incapable du premier. Beaucoup plus jeune que Condé et Mme de Longueville, né faible, même assez chétif, d’une taille défectueuse, quoique d’une assez noble figure, et par ces motifs destiné à la carrière ecclésiastique, Armand de Bourbon s’était de bonne heure attaché à sa sœur en retour des tendres soins qu’elle avait pris de sa maladive enfance. Un peu plus tard, lorsqu’il sortit du collège des jésuites de Paris, où il avait fait de brillantes études, jeune abbé vivant dans le monde et attendant le chapeau de cardinal, il avait revu avec admiration, dans tout l’éclat de son esprit et de sa beauté, cette sœur, devenue la reine des salons et de la mode, et tandis que la gloire de Condé lui pesait un peu, la douceur et les grâces de Mme de Longueville le captivèrent au point que, dans ce cœur pur et innocent encore, la plus légitime tendresse avait pris à son insu le caractère d’un autre sentiment. Mme de Longueville, qui commençait alors à se lier avec La Rochefoucauld et songeait déjà à la fronde, n’était pas fâchée de cette affection passionnée qui lui permettait de disposer d’un prince du sang. Elle l’avait engagé à sa suite dans les affaires de Paris en 1648 et 1649, et pendant quelques années elle l’avait gouverné presque absolument. Peu à peu ce dévouement chevaleresque s’était refroidi. Conti avait trouvé fort à son gré Mlle de Chevreuse, qu’on lui avait destinée au commencement de 1651, et se voyant à Bordeaux libre et tout-puissant pour la première fois de sa vie, l’amour-propre, les premiers déréglemens de la jeunesse, les flatteurs qui s’empressent toujours autour d’un jeune prince pour favoriser à leur profit ses mauvais penchans, tout le portait à secouer enfin la tutelle de Mme de Longueville. Il ne supportait guère moins impatiemment celle de Lenet et de Marsin, qui, entretenant une correspondance assidue avec leur maître absent, n’obéissaient qu’à ses instructions, sans compter assez avec son représentant officiel, et celui-ci revendiquait souvent avec une humeur peu dissimulée l’autorité qui lui appartenait. Il en résultait des embarras et des tiraillemens fâcheux dans la direction des affaires.

Après le prince de Conti, Mme de Longueville était la personne qui semblait la plus faite pour exercer une influence décisive par les lumières de son esprit, la hardiesse de son caractère et la haute confiance qu’elle inspirait à tout le parti. En 1650, elle s’était couverte de gloire à Stenay, et avait fixé sur elle les regards de la France et de l’Europe. Elle ne pouvait jouer le même rôle à Bordeaux. Chargée à Stenay de l’autorité suprême, elle avait été comme obligée de montrer son intelligence et son énergie ; ici elle n’était qu’une conseillère médiocrement écoutée. Et puis en 1650 l’état de son âme était bien différent. Avec un attachement sincère aux intérêts de son parti et de sa maison, un autre sentiment plus intime l’animait et la soutenait : elle aimait et elle était aimée. Un dévouement réciproque honorait en quelque sorte cette passion, qui avait déjà traversé trois longues années et trouvait son aliment et sa force dans de communs sacrifices. En effet, si Mme de Longueville avait bravé en Normandie tous les genres de péril et la mort même pour aller à travers l’Océan gagner les Pays-Bas et relever à Stenay le drapeau de la fronde, La Rochefoucauld, nous le reconnaissons volontiers, n’avait pas cessé d’avoir les armes à la main ; il avait vu tous ses biens de Saintonge et d’Angoumois ravagés, et sa belle maison de Verteuil à peu près ruinée. C’était alors le plus beau temps de leur vie : ils souffraient, ils combattaient l’un pour l’autre ; ils avaient la même cause, la même foi, les mêmes espérances. Jamais leurs cœurs ne furent plus unis que pendant cette cruelle année où, séparés par la guerre, ils pouvaient à peine des deux extrémités de la France s’adresser, à travers mille hasards, quelques billets insignifians en apparence, mais où respirent une tendresse et une confiance à toute épreuve [27]. Aujourd’hui tout était changé. La Rochefoucauld s’était lassé de la fronde, où lui-même il l’avait jetée en 1648. Dans l’année 1651, à ce qu’il dit et à ce qu’il semble bien, il avait été d’avis de s’accommoder avec la cour et de faire une paix qui paraissait assez peu honorable à Mme de Longueville, et qui de plus les eût infailliblement séparés, puisque M. de Longueville, irrité de tout ce qu’enfin il avait appris, rappelait sa femme avec menace en Normandie. C’est elle alors qui avait dû entraîner La Rochefoucauld ; il l’avait suivie par un reste de dévouement, mais sans conviction et avec une tiédeur qui avait blessé la sœur de Condé. Elle avait senti qu’elle n’était plus aimée à l’égal du modèle héroïque et tendre qu’elle avait rêvé, et qu’une lutte trop longue avec la fortune pesait à cette âme sans constance et sans force. De là aussi pour elle un moment d’erreur. L’amour affaibli et découragé l’avait livrée à sa coquetterie naturelle, et la coquetterie, animée par la politique, lui avait fait braver l’apparence d’une faute envers La Rochefoucauld et envers elle-même. Sans le moindre entraînement des sens ni du cœur, pour enlever le duc de Nemours à Mme de Châtillon et au parti de la paix, et l’engager dans celui de la guerre et de Condé, elle s’était un peu compromise, bien qu’aucun témoignage désintéressé et digne de foi ne permette d’affirmer qu’elle ait été au-delà d’une imprudence passagère [28]. Une explication loyale et affectueuse eût suffi à dissiper ce nuage, tel qu’il s’en élève parfois dans les unions les plus assurées : La Rochefoucauld en fit sortir une tempête qui, grâce à lui, a retenti jusque dans la postérité. Entraîné par un ressentiment implacable, il saisit ce prétexte avec un empressement à faire croire qu’il l’avait souhaité ; au lieu de dénouer, il rompt avec éclat, et, comme nous l’avons vu [29], il s’en va former à Paris une ligue honteuse avec Mme de Châtillon et son prétendu rival, le duc de Nemours, afin de ravir à la pauvre femme sa dernière consolation, l’estime et l’affection de Condé. Demeurée en Guienne, sans aucune grande et forte occupation, l’âme vide, mécontente des autres et d’elle-même, Mme de Longueville n’était plus la brillante guerrière de Stenay, mais elle se soutenait toujours par la dignité et la fierté, qui ne pouvaient pas l’abandonner : elle se proposait de rester jusqu’au bout fidèle à ce frère auprès duquel on la calomniait ; elle était décidée à tenir à Bordeaux aussi longtemps qu’il serait possible, sans reculer devant aucun des moyens que prescrirait la nécessité.

Mme de Longueville était appuyée dans le conseil par le président Viole, qui représentait en quelque sorte à Bordeaux ce qu’il y avait de plus vif et de plus avancé dans le parlement de Paris. Ardent et ambitieux, Pierre Viole [30] s’était de bonne heure, avec son collègue le président Broussel, déclaré pour la fronde, et il appartenait alors tout entier à Mme de Longueville, parce qu’il la savait elle-même dévouée aux intérêts du parti. Lenet, qui avait toujours été pour un accommodement, et qui repoussait en conséquence toutes les mesures un peu énergiques, fort souvent contrarié par le hardi président, le fit rappeler par Condé, sous le prétexte qu’il lui serait plus utile à Paris par son crédit sur le parlement et par son influence sur les frondeurs. Viole en effet, ainsi que l’abbé son frère, inspiré de loin comme de près par Mme de Longueville, suivit Condé avec un entier dévouement et jusqu’à partager son exil.

On connaît Pierre Lenet. Ses mémoires disent assez que c’était un homme d’esprit et de mérite, menant de front avec une égale aisance les affaires et les plaisirs, la politique et la galanterie. Il s’était, à ce qu’il paraît, fatigué assez vite des désordres sanglans de la fronde, et il était entré volontiers dans la conspiration que La Rochefoucauld avait formée avec Mme de Châtillon, dans le dessein d’arracher Condé au parti de la guerre et de l’engager à traiter avec Mazarin. Pour cela, il fallait détruire par tous les moyens l’influence de Mme de Longueville sur son frère, et l’on sait si les conspirateurs s’y épargnèrent. Lenet était trop fin et trop prudent pour se joindre ouvertement à eux ; mais sous main il les favorisait, les informait de tout ce qui se passait à Bordeaux, et sans oser attaquer directement Mme de Longueville, il semait contre elle avec art dans l’esprit de son maître les ombrages et les défiances. Il faut bien qu’il ait habilement servi les intérêts et les passions de La Rochefoucauld et de Mme de Châtillon, puisque celle-ci prend soin de le bien assurer qu’il n’a point affaire à une ingrate, et que si le plan commun réussit, il y trouvera son compte [31]. Engagé dans toutes ces intrigues, Lenet était loin de seconder dans le conseil Mme de Longueville ; ils agissaient presque toujours en sens contraire et furent même quelque temps brouillés, jusqu’à ce que le mauvais succès des négociations entreprises par Mme de Châtillon eut ruiné le parti de la paix, et que le danger commun réunit tous les amis de Condé dans une seule et même pensée.

Si Lenet était le ministre de M. le Prince pour les affaires civiles, financières et diplomatiques, Marsin était chargé de toute la partie militaire, et il s’acquitta fort bien de cet emploi. Comme nous l’avons dit, Marsin était étranger ; il était né à Liège, dans le pays de ces vieilles bandes wallonnes qui avaient tant contribué à la renommée et au succès des armées de l’Espagne. Il avait suivi Condé dans presque toutes ses campagnes ; il lui devait ses grades, sa réputation, sa fortune. C’était sous ses auspices qu’à l’hôtel de Rambouillet il avait épousé Marie de Balzac, une des deux filles de la comtesse de Clermont d’Entragues [32]. Et quand tout récemment il avait quitté Barcelone pour venir, avec des régimens qu’il enlevait au roi, grossir et fortifier l’insurrection de Guienne, il avait bien compris qu’après un tel acte il n’avait plus d’autre ressource, d’autre espoir, d’autre asile que le triomphe de son général. Il savait aussi que, dans toutes ses négociations avec la cour, Condé avait demandé pour lui le bâton de maréchal de France, et que si cette proposition avait été constamment repoussée, elle avait été inflexiblement maintenue. Il était donc tout dévoué à Condé, et ne connaissait que ses ordres, qu’il exécutait aveuglément avec l’énergie et la rudesse de son métier, sans témoigner beaucoup d’égards au prince de Conti, avec lequel il gardait son ton et ses habitudes soldatesques, tandis qu’il honorait Mme de Longueville, parce qu’il la voyait sincèrement attachée à la cause commune.

Au premier rang du conseil et environnée d’universels hommages était Mme la princesse de Condé, qui s’était si noblement conduite dans la première guerre de Guienne en 1650. Cette fois, fatiguée par une grossesse pénible, toujours souffrante et éclipsée par sa belle-sœur, elle s’effaçait volontiers, et se bornait, avec sa douceur accoutumée, à recommander autour d’elle la modération et l’union, surtout l’absolue obéissance aux instructions de son mari, dont elle-même ne cessa de donner le plus parfait et le plus touchant exemple.

Voilà quel était le gouvernement laissé en Guienne. Il pouvait suffire à la seule tâche qui lui avait été confiée : attendre quelque temps les succès de Condé ; mais il était hors d’état d’y suppléer et de sauver la fronde à Bordeaux, si elle était vaincue à Paris. Il manquait ici la première, l’impérieuse condition de tout pouvoir solide et durable, un chef, s’appuyant sans doute sur des conseillers et des ministres habiles, mais ne craignant pas la responsabilité, capable de la porter, et d’exercer à ses risques et périls l’autorité suprême. Le vain et irrésolu Conti n’était point ce chef ; il n’était de force ni à conduire ni à être conduit, et bientôt nous le verrons échapper à la main douce et ferme qui jusqu’alors l’avait dirigé.


III

Rendons justice à Marsin : après le départ de Condé, il déploya tour à tour les talens d’un ministre de la guerre et d’un général, dirigeant de Bordeaux l’ensemble des opérations dans toute l’étendue de la province, et de temps en temps allant prendre lui-même le commandement des troupes, et se montrant un digne élève de son glorieux maître par son activité et sa vigueur. Les romanesques détails du voyage audacieux de Condé et le bruit de la foudroyante défaite du maréchal d’Hocquincourt, accrus et grossis par des récits fabuleux, ranimèrent un moment toutes les espérances du parti des princes. De son côté, le comte d’Harcourt s’empara d’Agen et y établit le centre d’un gouvernement qui prit chaque jour plus de force. Tous les mécontens y trouvaient un asile assuré, et les membres du parlement de Bordeaux que persécuta la fronde y formèrent bientôt une sorte de parlement qui se proclama le vrai et légitime parlement de Guienne, à peu près comme le parlement de Pontoise avait fait échec à celui de Paris. Mais ce grand avantage avait été bien compensé par une sérieuse défaite que Montausier, gouverneur de l’Angoumois, essuya à Montançais, près de la petite rivière de l’Isle. Montausier avait espéré surprendre Balthazar, et il était venu fondre sur lui à la tête d’un corps assez considérable. Vainement d’Harcourt lui avait-il écrit de prendre bien garde de ne commettre aucune imprudence devant un homme de guerre expérimenté : il se précipita avec sa fougue accoutumée, croyant écraser aisément un ennemi plus faible, en nombre, il est vrai, mais qui était sur ses gardes, et qui le reçut avec une telle vigueur que l’épouvante se mit parmi les assaillans. Montausier, après avoir montré une grande valeur, assez grièvement blessé, dut quitter le champ de bataille ; on le transporta à grand’peine dans la ville d’Angoulême ; le bruit de sa mort se répandit, et cette petite victoire livra tout le Périgord au colonel Balthazar [33]. Pendant que cette affaire avait lieu le 17 juin 1652, d’Harcourt faisait depuis quelque temps le siège de Villeneuve-d’Agen, défendue par le marquis de Théobon [34], qui lui opposait une résistance opiniâtre. Marsin, comprenant qu’après avoir perdu Agen, il fallait à tout prix sauver Villeneuve, courut lui-même à son secours, et fit passer le Lot à un petit corps de cavalerie qui se jeta heureusement dans la place ; mais déjà le comte d’Harcourt avait quitté son camp et pris une résolution extraordinaire. Après avoir si bien servi pendant tant d’années, et être entré si avant dans les intérêts de Mazarin qu’il avait consenti, comme nous l’avons rappelé, à escorter lui-même Condé prisonnier de Marcoussis au Havre, d’Harcourt n’avait reçu depuis longtemps ni nouvel avancement, ni faveur un peu considérable. Grand-écuyer de France depuis 1643, ses biens ne répondaient point à son rang. Le maréchalat n’ayant point paru une suffisante distinction pour un prince de la maison de Lorraine, il avait demandé sans l’obtenir le titre de maréchal-général, qui ne fut accordé bien plus tard qu’au seul Turenne. Sa conduite et ses succès en Guienne lui donnaient aussi l’espoir légitime qu’il en serait nommé gouverneur à la place de son illustre adversaire. Mazarin avait d’autres vues : il prétendit qu’il était de la dignité royale de rétablir l’ancien gouverneur, le duc d’Épernon, que Bordeaux avait chassé, et qui, ayant reçu en échange le gouvernement de Bourgogne, y servait utilement. Sous cet air de grande politique se cachait dans le cœur de Mazarin le secret désir de s’allier aux d’Épernon, comme il avait fait avec les Vendôme, en faisant épouser une de ses nièces à l’unique héritier de la puissante et opulente maison. D’Harcourt s’indigna de l’ingratitude du cardinal : voyant que toutes les grâces étaient pour les nouveaux amis, pour ceux qui avaient su se faire craindre, il crut qu’à son tour il fallait forcer Mazarin à compter avec lui. On lui avait refusé, à la mort du comte d’Erlac, le gouvernement de Brisach, qui, en se joignant à celui de Philipsbourg, qu’il avait déjà, lui aurait formé un grand établissement en Alsace : il lui passa par l’esprit de se faire justice à lui-même, et de saisir une occasion que lui envoya la fortune. Mazarin avait donné Brisach à Tilladet, beau-frère de Le Tellier. Tilladet trouva dans la place un officier, nommé Charlevoix, qui commandait à titre provisoire depuis la mort de d’Erlac, et y avait la plus grande autorité. Charlevoix, mécontent de n’être pas maintenu dans son commandement, se révolta contre le nouveau gouverneur et le chassa de la ville ; puis, fait prisonnier et conduit à Philipsbourg,il y rencontra des officiers de d’Harcourt, et par eux il lui proposa de le rendre maître de Brisach, à l’aide de la garnison, dont il répondait. D’Harcourt reçut cette proposition pendant le siège de Villeneuve-d’Agen, et se résolut de l’accepter. Séduit par l’exemple de Condé, il partit le 10 juillet 1652 avec six personnes, comme avait fait M. le Prince, traversa déguisé toute la France, gagna la Franche-Comté, passa dans l’Alsace et arriva sans mésaventure à Brisach, où la garnison, travaillée par Charlevoix, le reçut et se soumit à lui [35]. On comprend dans quel désordre tomba l’armée royale de Guieune en perdant subitement un pareil chef. Il y eut alors une excellente armée sans général, comme auparavant il y avait eu un grand général sans armée. Le siège de Villeneuve-d’Agen fut levé le 2 août, et Marsin, se livrant aux plus grandes espérances, entreprit de s’emparer de Blaye, afin d’être ainsi le maître de tout le cours de la Gironde et de pouvoir donner la main au comte Du Dognon, retiré à Brouage, et qui n’avait pas encore trahi ; mais le baron de Vateville, qui commandait à Bourg avec ses Espagnols, ne voulut fournir ce qui était nécessaire au siège de Blaye que sous la condition que cette place serait remise entre ses mains, tandis que Marsin n’entendait pas céder à l’Espagne une place de cette importance [36]. Ordinaire déception de l’alliance espagnole ! Les affaires de la fronde allaient-elles mal et la royauté menaçait-elle de l’emporter, l’Espagne prodiguait les promesses et envoyait quelque secours. La fronde était-elle victorieuse ou près de l’être, l’Espagne se refroidissait, et pas ses lenteurs mettait obstacle à tout grand succès, en faisant toujours assez pour nourrir la guerre civile, jamais assez pour y mettre un terme. Vateville ne sortit pas de Bourg, Blaye resta au duc de Saint-Simon, et Marsin, réduit à ses propres forces, dut se borner à prendre çà et là quelques petites villes. Il tenait encore la campagne au commencement de l’hiver, quand déjà la cause de la fronde était perdue à Paris et que Condé s’acheminait vers la Flandre.

Mazarin envoya en Guienne, pour y remplacer le comte d’Harcourt, le fils même de celui qu’il songeait à y rétablir comme gouverneur, le duc de Candale, voulant ainsi l’associer de plus en plus à tous ses intérêts. Le jeune duc faisait alors une assez grande figure. Sa naissance, sa fortune, sa bonne grâce (on l’avait surnommé le beau Candale), sa politesse accomplie, en avaient fait l’idole des dames et un personnage dans le genre du duc de Nemours. C’était un ami et presque un disciple de Saint-Évremond [37]. Sans être un général, il avait fait preuve du plus brillant courage, et sa douceur et ses manières engageantes le rendaient fort propre à la mission dont il était chargé, et qui était politique encore plus que militaire. Le duc de Candale devait sans doute chasser devant lui Marsin et le resserrer dans Bordeaux ; mais il devait aussi, il devait surtout faire la guerre à la mode de Mazarin, c’est-à-dire s’appliquer à adoucir les ressentimens de la Guienne, que les hauteurs et les rigueurs du duc d’Epernon avaient poussée à la révolte, caresser tous les intérêts, flatter toutes les espérances, prodiguer toutes les promesses, animer le zèle des amis du roi, fomenter et attiser les divisions intestines qui depuis longtemps travaillaient le parti des princes. Le duc de Candale répondit parfaitement à l’attente de Mazarin. Il avait sous lui une nombreuse armée devant laquelle celle de Marsin fut bientôt forcée de reculer. Presque en même temps le grand-amiral César de Vendôme vint dans la Gironde avec la flotte royale intercepter tous les secours que Bordeaux pouvait espérer par cette voie. Plus tard, le comte d’Estrades, homme de guerre autant que diplomate, après avoir vaillamment défendu Dunkerque et en être sorti avec tous les honneurs de la guerre, fut envoyé à Agen, sa patrie, pour y prendre le commandement de tout le pays et donner la main au duc de Candale. Ainsi secondé et par terre et par mer, le duc fit aisément des progrès rapides, et dès les commencemens de l’année 1653, la domination de la fronde en Guienne se réduisait presque à Bordeaux et aux villes les plus voisines, Bourg, Saint-André, Libourne. Au loin, quelques villes isolées, Bergerac, Périgueux, Marmande, tenaient à peine, et pendant ce temps la discorde régnait dans Bordeaux : elle allait partout croissante, dans les conseils du pouvoir, dans le parlement, dans l’hôtel de ville, dans la bourgeoisie, et jusque dans le peuple.


IV

La Rochefoucauld, poursuivant le cours de ses tristes calomnies, prétend que c’est Mme de Longueville qui, pour relever son importance personnelle et se ménager une force propre sur laquelle elle se pût appuyer dans toutes ses démarches, soit avec Condé, soit avec la cour [38], donna la main à cette terrible faction de l’Ormée qui, en effrayant à Bordeaux les honnêtes gens, les ramena peu à peu à Mazarin. L’étude sincère des faits réfute aisément cette accusation, et fait voir que si Mme de Longueville a plus ou moins favorisé l’Ormée, ce qui n’est nullement prouvé, ce n’a pas été par les honteux motifs que lui prête La Rochefoucauld, mais dans l’intérêt bien ou mal entendu de Condé, à sa recommandation et même par son ordre.

Lorsque Condé arriva en Guienne avec sa famille à la fin de septembre 1651, toutes les classes de la société s’engagèrent dans sa querelle avec une ardeur égale ; cependant, comme il était inévitable, les uns voulaient s’arrêter en de certaines limites, les autres étaient disposés à les franchir toutes. De là la petite et la grande fronde. La petite fronde voulait bien soutenir les droits d’un prince du sang, couvert de gloire, contre l’injustice d’un favori étranger, comme on disait alors, mais en cela même elle croyait servir le roi. À mesure, que les choses marchèrent, sa loyauté conçut des scrupules ; elle vit avec peine une flotte espagnole entier dans la Gironde et des régimens espagnols prendre possession de Bourg. Bientôt cette modération devint suspecte aux esprits ardens de la grande fronde. La petite comprenait ce qu’il y avait de mieux dans le parlement, l’hôtel de ville et la bourgeoisie, par la naissance, les lumières, la fortune ; la grande avait pour elle le nombre et la force. Dans le sein même de la grande fronde, les plus violens tout naturellement se séparèrent des autres, et composèrent une faction à part, sortie du bas peuple, ou du moins de la très petite bourgeoisie, quoiqu’elle eût aussi des adhérens dans les rangs les plus élevés. Ne tenant à aucun corps constitué, elle s’assemblait en plein air, à l’une des extrémités de la ville telle qu’elle était alors [39], sur une espèce de plate-forme située entre le fort du Hâ et la porte de Sainte-Eulalie, et appelée l’Ormée [40] à cause des ormes nombreux dont elle était plantée. La faction en prit le nom de l’Ormée, et ses membres celui d’ormistes. Ces divisions naissaient en quelque sorte d’elles-mêmes, et elles étaient déjà formées lorsque Condé était encore à Bordeaux. Tant qu’il demeura en Guienne, sa gloire et son énergie dominèrent et continrent toutes les cabales ; mais après son départ, sous le faible gouvernement que nous avons fait connaître, elles éclatèrent, et l’Ormée grandit. Il est vraisemblable que Mme de Longueville, résolue à ne poser les armes qu’après la victoire et à résister jusqu’à la dernière extrémité, sentit le besoin de ne pas mettre contre soi des hommes énergiques, qui pouvaient un jour devenir nécessaires. Condé ne tarda pas à penser comme elle. De loin, et au milieu de tous les soucis qui le pressaient, de Paris, de Flandre même, il ne perdit jamais de vue Bordeaux, et sa correspondance avec Lenet, précieux monument de sa capacité administrative et de son activité infatigable, nous montre quels sages conseils il adressa d’abord à ses amis ; puis lui-même il cède par degrés à la nécessité, et il finit par passer tout à fait du côté de l’Ormée.

Il écrit de Paris à Lenet le 3 juin 1652 : « Quant à la division de Bourdeaux, j’en ai un tel déplaisir que je vous prie de vous employer pour la réunion de tous les esprits, et particulièrement pour empêcher que ceux de la petite fronde ne succombent aux poursuites qui se font contre eux, y ayant de mes meilleurs amis qui y sont intéressés, que je ne puis souffrir plus longtemps être entrepris comme ils sont par ceux de la grande et par l’Ormée. Je ne veux pas pour cela abattre ces derniers, mais je désire de leur affection qu’ils ne se portent pas aux extrémités… [41]. » Lenet, qui souhaitait un accommodement avec la cour et partageait toutes les illusions de La Rochefoucauld, aurait bien voulu ne s’appuyer à Bordeaux que sur la partie la plus éclairée et la plus élevée du parlement et de l’hôtel de ville : il cherche à prévenir Condé et à l’entraîner contre l’Ormée ; le prince s’y refuse et lui recommande de rie pas le compromettre en prenant trop hautement la défense de la petite fronde ; il l’engage à faire effort sur lui-même pour mieux vivre avec les ormistes, « Il est à propos, lui écrit-il le 9 juin, que vous ne rebutiez pas tout à fait ceux de l’Ormée, de crainte que par leurs emportemens ordinaires ils ne viennent à nous accuser d’être mazarins. » Et il faut bien que Lenet lui eût fait entendre ou qu’il eût en secret mandé à La Rochefoucauld et à Mme de Châtillon que Mme de Longueville et à sa suite le prince de Conti favorisaient l’Ormée, car dans cette même lettre du 9 juin Condé l’invite à découvrir ce qu’il y a de vrai dans ce bruit. Lenet eut donc avec Mme de Longueville et le prince de Conti une explication sérieuse sur la part qu’ils prenaient aux mouvemens de l’Ormée ; ils s’en défendirent vivement, et Lenet rapporte que Mme de Longueville versa des larmes à l’ombre seule de l’injurieux soupçon qu’elle pouvait nuire aux intérêts de son frère [42]. On tint des conférences avec les chefs de l’une et de l’autre fronde pour essayer de les porter à s’unir dans l’intérêt commun. On les invita à se conformer aux ordres de Condé. Ceux de la grande fronde répondirent qu’il était notoire que « son altesse était environnée de mazarins, et qu’elle serait bien aise quelque jour de tout ce qu’ils faisaient. » Lenet, se laissant séduire aux passions de ses amis de la petite fronde, prit d’assez fausses mesures, très peu d’accord avec les instructions de son maître. Le parlement, par un arrêt solennel, interdit les assemblées de l’Ormée. Celle-ci répondit par la demande de l’expulsion de plusieurs membres du parlement qu’elle accusa d’être mazarins, et, prenant les armes, elle se porta contre les hôtels des conseillers suspects. Ces hôtels étaient situés dans un quartier de la ville appelé le Chapeau-Rouge, entre le château Trompette et le palais du parlement [43]. La petite fronde y était très puissante ; elle repoussa la force par la force, et il y eut bien des tués de part et d’autre ; Le prince de Conti n’étant pas alors à Bordeaux, il fallut que la princesse de Condé et Mme de Longueville sortissent de l’archevêché [44], où elles demeuraient, pour descendre dans la rue, et, en se jetant dans la mêlée, arrêter l’effusion du sang [45]. Le lendemain, l’un des chefs de l’Ormée osa se présenter chez Mme de Longueville, et lui dit qu’il y avait quatre mille hommes armés pour venger la mort de leurs camarades et brûler toute la ville, à la réserve des maisons de leurs altesses. La sœur de Condé le traita d’insolent et lui ordonna de sortir. C’est de Lenet lui-même que nous tenons ce dernier et curieux détail [46] : preuve évidente que Mme de Longueville ne soutenait pas l’Ormée dans ses emportemens ; mais, après avoir montré qu’elle savait résister à propos et avec courage, elle pensait aussi qu’il valait mieux diriger l’Ormée que d’essayer en vain de la détruire, et qu’il était d’une étrange politique de tirer à la fois l’épée contre la puissance royale et contre la puissance populaire. Condé en jugea de même, et voici ce qu’il mande à Lenet le 3 juillet : « Vous croyez bien que c’est avec un extrême déplaisir que j’ai appris par votre lettre du 27 juin les derniers emportemens des bourgeois de Bourdeaux les uns contre les autres, et que c’est une des choses du monde qui me donne le plus d’inquiétude. Il faut promptement y pourvoir de façon ou d’autre, et si, par négociation et par adresse ou autrement, on ne peut obliger l’Ormée à se contenir, il vaut mieux se mettre de son côté. C’est néanmoins un parti qu’il ne faut prendre qu’à l’extrémité ; mais, dans l’état présent des choses, je n’en vois pas d’autre à suivre après que tous les moyens qui se pourront inventer pour apaiser la furie de l’Ormée auront été employés. » Le 15 juillet, il s’explique encore plus clairement. « Je persiste toujours dans la pensée de nous joindre tous à ceux de l’Ormée, puisque ce parti se trouve de beaucoup plus fort que l’autre, et que l’on n’a pu le réduire ni par adresse ni par autorité ; ce que je crois qu’il vaut mieux faire que de hasarder de perdre Bourdeaux. »

L’Ormée, se voyant ainsi ménagée, et non point seulement, comme le dit La Rochefoucauld, par Mme de Longueville et le prince de Conti, mais par Condé lui-même, s’enhardit, et songea à se constituer solidement et à former un gouvernement véritable, qui pût au besoin remplacer celui du parlement et de l’hôtel de ville. Imitant la ligue ou devançant les jacobins, elle s’érigea en une société publique qui avait ses lois, ses magistrats de différent ordre, sa force armée avec toute la hiérarchie militaire. Le lien des membres entre eux était la signature d’un petit nombre d’articles sur lesquels reposait l’Union de l’Ormée [47]. Les ormistes s’engageaient à exposer leur vie et leurs biens pour faire prévaloir le principe qu’ils avaient droit de voter dans les assemblées générales de la cité et de faire rendre compte à ceux qui maniaient les deniers publics. Ils devaient se protéger réciproquement, et dans le cas de différends choisir entre eux des arbitres, prêter de l’argent sans intérêt à ceux des leurs qui tomberaient dans le besoin, secourir les veuves et les enfans de leurs confrères morts, enfin recevoir dans la société les étrangers qui demanderaient à en faire partie et justifieraient des qualités requises. La société avait pris pour armes un ormeau avec un serpent tout autour, et cette devise : Estote prudentes sicut serpentes, et cette autre : Vox populi, vox Dei [48]. Chaque membre portait d’ordinaire une branche d’orme. Comptant plus sur l’union et sur l’audace que sur le nombre, l’Ormée n’était composée que de cinq cents membres [49], sauf à recourir en outre au bras des citoyens de bonne volonté, et ces affiliés ou auxiliaires montèrent peu à peu jusqu’à douze mille. Elle avait une juridiction spéciale qui s’appelait la chambre de l’Ormée, tribunal formidable, semblable à ces terribles comités de vigilance qui souvent s’élèvent en Amérique pour suppléer à l’impuissance de la police et de la justice ordinaire. Les sentences de ce tribunal étaient sans appel, et elles étaient exécutées sur-le-champ. L’Ormée, comme les jacobins, n’avait point de chef reconnu ; mais, là comme ailleurs, les plus capables ou les plus violens prenaient le dessus et se faisaient obéir. Les deux ormistes les plus puissans étaient un avocat appelé Villars et un ancien boucher, devenu solliciteur de procès, nommé Duretête. C’étaient deux hommes bien différens, représentant en quelque sorte les deux types du genre révolutionnaire. Avocat de bas étage, déclamateur sans conscience, démagogue au cœur de valet, Villars jouait un double jeu : insolent ou servile selon les circonstances, il offrait en secret ses services aux amis de Condé et même à ceux du roi, et en attendant il redoublait en public de violence pour nourrir et accroître sa popularité. L’ancien boucher Duretête était un personnage d’une tout autre trempe : c’était un fanatique sincère, dévoué à sa cause et ne cherchant que son triomphe, sans scrupule, il est vrai, sur les moyens. Il agissait plus qu’il ne parlait, mais son énergie et son désintéressement lui donnaient sur les siens une autorité presque absolue.

Tout ce que la fronde avait osé à Paris dans les quatre ou cinq mois qui précédèrent le retour du roi, l’Ormée, pendant ce même temps, l’entreprit et l’exécuta impunément à Bordeaux : elle s’attaqua par-dessus tout au parlement. D’abord elle tenta de dominer ses délibérations, puis elle en vint, comme nous l’avons dit, à demander l’expulsion de plusieurs des conseillers en les traitant de mazarins, ce qui était le crime à l’ordre du jour. Parmi ces conseillers proscrits pour leur attachement à la royauté, l’histoire en signale un de la famille et du nom de Montesquieu [50]. Bientôt tout ce qu’il y avait dans le parlement de gens sages, ceux même qui d’abord avaient été le plus attachés à la cause de Condé, furent contraints de se retirer devant les menaces et les insultes. Après le parlement, l’Ormée s’en prit à l’hôtel de ville. L’autorité municipale se composait à Bordeaux de six magistrats électifs, qu’on renouvelait par moitié d’année en année, et qui s’appelaient les jurats, avec un maire à leur tête. C’était une magistrature puissante et respectée ; elle lutta courageusement contre l’Ormée. Le parlement ayant condamné à mort pour quelque crime un des plus turbulens ormistes, les jurats, chargés de la police civile et criminelle, le firent mettre en prison. Une bande de ses confédérés accourut à main armée à l’hôtel de ville, demandant sa liberté sous caution. Leur demande ayant été rejetée, ils dressèrent un arrêt d’élargissement, et voulurent forcer le jurât alors présent à l’hôtel de ville de signer cet arrêt ; mais ils eurent beau lui mettre le poignard sous la gorge et menacer de le tuer, l’intrépide magistrat refusa constamment sa signature, et les factieux, auxquels le courage impose toujours, se contentèrent de délivrer leur camarade, moitié par ruse, moitié par force. Une autre fois, un serrurier ayant tenu des propos contre l’Ormée, le tribunal de la société le condamna à l’emprisonnement ; à défaut d’autre prison, on le mena dans celle de l’hôtel de ville, et on le jeta dans la basse-fosse des criminels. Les jurats n’osèrent l’élargir, mais, par pitié pour ce malheureux, ils lui donnèrent un moins mauvais logement. Le lendemain, Duretête vint demander au procureur-syndic qui avait été assez hardi pour entreprendre sur leur juridiction ; et, se rassemblant dans la chambre du conseil, lui et ceux qui le suivaient, au nombre de trente, ils firent comparaître le pauvre serrurier, le jugèrent de nouveau, lui prononcèrent sa sentence et l’obligèrent à demander pardon à l’Ormée. Enfin, craignant pour leurs assemblées le voisinage du fort du Hâ, ils le démolirent, et Condé les en félicita. « Pour lé regard du château du Hâ, écrit-il à Lenet le 8 septembre 1652, témoignez à ces messieurs de l’Ormée que je suis bien aise de la résolution qu’ils ont prise de le raser, et que c’est une chose que je désirois depuis longtemps pour leur satisfaction. »

On conçoit combien une pareille domination était insupportable à toute la bonne bourgeoisie de Bordeaux, et quand le 21 octobre 1652 le roi rentra dans Paris avec une amnistie générale pour les princes et leurs partisans, à la condition qu’ils poseraient les armes trois jours après sa publication, renonceraient aux traités qu’ils pouvaient avoir conclus avec l’étranger, et feraient sortir les Espagnols des places où ils les avaient introduits, tous les honnêtes gens furent d’avis d’accepter avec empressement une telle amnistie. Le parlement, ou du moins la grande majorité de ses membres, se crut parfaitement libre envers Condé : on l’avait défendu contre les persécutions de Mazarin ; mais Mazarin était présentement hors du royaume ; Condé n’en avait plus rien à craindre ; le roi lui tendait la main ; comment penser à le soutenir contre le roi ? Le parlement voulait donc enregistrer la déclaration royale. C’en était fait de Condé sans l’Ormée. Ce fut l’Ormée qui signifia au parlement qu’il eût à ne point enregistrer la déclaration jusqu’à ce qu’on eût appris si elle était agréable à M. le Prince. Celui-ci ne manqua pas de prétendre que la sortie de Mazarin du royaume était une pure feinte, qu’en réalité il gouvernait toujours, que ses créatures composaient le cabinet, et qu’avant peu on le verrait reparaître à la tête des affaires, qu’ainsi rien n’était changé, et qu’au lieu de se rendre, il fallait redoubler d’efforts pour délivrer le roi prisonnier, selon les anciennes résolutions. Dès ce moment, la situation s’éclaircit ; il n’y eut plus dans Bordeaux que deux partis : l’un pour le roi, l’autre pour Condé, pour la paix ou pour la guerre ; le premier beaucoup plus nombreux, répandu partout, mais sans lien, sans action commune ; le second, bien moins nombreux, mais énergique, audacieux, étroitement uni et fortement organisé.

Ici vont se renouveler toutes les mesures déplorables dans lesquelles la fronde à Paris avait en vain cherché son salut, et qui en Guienne aussi ne pouvaient qu’amener une ruine plus honteuse. Après le combat de Saint-Antoine, nous avons vu Condé, avec le duc d’Orléans et Beaufort [51], s’adressant aux plus tristes passions, faisant venir de nouveau les hordes barbares du. duc de Lorraine, et mettant tout son espoir dans l’Espagne. De même à Bordeaux, depuis la fin d’octobre 1652, il donna l’ordre de s’appuyer ouvertement sur l’Ormée, à l’aide de la catholique Espagne, il tâcha de gagner l’Angleterre calviniste ; lui, prince du sang, il descendit jusqu’à caresser le fantôme de la république, pourvu que ce fantôme lui donnât des régimens et des vaisseaux ; il ne rougit pas de rechercher l’appui du régicide Cromwell et de faire appel au fanatisme des huguenots, se jouant ainsi de la religion, de la monarchie et de la France, et cela dans l’incertaine espérance de gagner un peu de temps et de prolonger à Bordeaux l’agonie de la fronde, tandis que lui, à la campagne prochaine, à la tête d’une armée espagnole, se ferait jour jusqu’à Paris. Insistons un moment ici pour faire mieux sentir le vice radical de la fronde. Il n’y avait point de milieu : il ne fallait pas tirer l’épée contre le roi, ou il fallait en arriver par degrés à toutes les extrémités où se précipitait Condé. Grâce à une heureuse inconséquence et à l’intelligente ambition de son frère, Turenne s’arrêta à moitié chemin. Condé et sa sœur ont été jusqu’au bout de la route fatale. Ne craignons pas de montrer l’étendue de leur égarement, pour justifier un jour l’étendue de leur repentir.

Condé avait l’esprit trop juste et trop ferme pour n’avoir pas reconnu que devant la toute-puissance nationale de la royauté la fronde n’avait d’autre appui solide que l’étranger, et il se donna entièrement à l’Espagne ; mais, sachant mieux que personne combien il était difficile à l’Espagne d’entretenir à la fois deux grandes armées, l’une dans le cœur de la France, l’autre en Guienne, il lui demanda de l’aider à obtenir de l’Angleterre les secours dont il avait besoin. L’Espagne était alors en effet en très bonne intelligence avec la Grande-Bretagne, tandis que la France excitait au-delà de la Manche une malveillance et une inquiétude profondes, parce qu’elle avait donné asile à la veuve de Charles Ier et à ses enfans, reconnu le prince de Galles comme roi d’Angleterre, et admis dans ses armées le duc d’York, qui s’instruisait sous Turenne dans cet art de la guerre qui aurait pu sauver le trône de Charles et qui pouvait le rétablir. Tout ennemi du gouvernement français était donc fort bien venu à Londres et auprès de Cromwell, à plus forte raison un personnage tel que Condé, qui si souvent avait tenu la victoire entre ses mains. D’ailleurs il y avait toujours eu de fréquentes relations de commerce entre la Guienne et l’Angleterre, et, grâce à la Gironde, la distance n’était pas grande de Londres à Bordeaux. Aussi avait-il été facile à l’Espagne d’intéresser l’Angleterre à l’entreprise de Condé. Le prince s’était empressé d’envoyer à Londres deux agens, le marquis de Cugnac et M. de Barrière avec un M. de Saint-Thomas, particulièrement chargé de lui recruter des soldats en Irlande, dont la population catholique et royaliste n’était pas fort précieuse à la nouvelle république protestante. Cette permission fut aisément accordée à Condé, comme l’Espagne l’avait déjà obtenue pour elle-même. Ces régimens irlandais, arrivés successivement en Guienne au milieu et vers la fin de l’année 1652, furent d’un très grand secours à Marsin et à Balthazar [52]. Mais lorsque les agens du prince allèrent plus loin, et demandèrent la liberté du commerce, qui aurait tant profité à Bordeaux à cause de ses vins, déjà fort recherchés en Angleterre, et de plus une flotte avec des troupes de débarquement, ils trouvèrent devant eux la politique anglaise, fort peu chevaleresque, qui, avant de s’engager, exigea tout d’abord de sérieux avantages, un port et une place de sûreté [53]. À ce puissant mobile de l’intérêt national se joignait ici un autre mobile encore, qui le secondait merveilleusement, l’esprit de secte républicaine et calviniste. Des ministres de l’Évangile, cette ordinaire et habile avant-garde de l’Angleterre, étaient venus à Bordeaux, s’étaient fait affilier à l’Ormée, comme les statuts de la société le permettaient ; là, rencontrant un assez grand nombre de protestans, ils les avaient échauffés, et ils disaient hautement que l’Angleterre serait bien autrement disposée à secourir la Guienne, si elle avait l’espoir d’y trouver, comme autrefois à La Rochelle, des alliés politiques et religieux. Ce langage et ces desseins épouvantèrent Lenet, et il s’empressa de les dénoncer à Condé. Celui-ci ne s’en émut guère. Déjà refoulé par Turenne dans la Flandre espagnole, il cherchait partout des forces pour la campagne qui allait s’ouvrir, sans s’inquiéter de quel côté elles lui viendraient. Il n’avait assurément pas le moindre goût pour la république, mais il n’en avait pas peur. Il savait très bien que ces bouffées républicaines n’étaient pas contagieuses en France, et il ne voyait dans la petite agitation qui effrayait tant Lenet qu’un moyen d’empêcher Bordeaux d’accepter l’amnistie, et une amorce à l’Angleterre pour en tirer une flotte et les régimens qu’il lui demandait. Aussi répond-il à Lenet avec le plus grand sang-froid, de Stenay, le 10 mars 1653 [54] : « Je n’ai rien à vous dire sur les divisions de Bourdeaux que ce que je vous ai déjà mandé, qu’il faut toujours appuyer le parti qui sera le plus fort ; et pour vous dire mes sentimens sur cette cabale des huguenots que vous me mandez devoir aller droit à la république, je crois que ce n’est pas la plus mauvaise de toutes, et mon sentiment est qu’il vaut mieux la soutenir, sans pourtant la rendre la maîtresse, que de l’abattre, car il est certain qu’elle ne pourra jamais venir à ses fins, et, conservant toujours cette pensée de république, elle empêchera les autres d’accepter l’amnistie et de demander la paix. »

En conséquence, tandis qu’il dépêchait le comte de Fiesque en Espagne pour se plaindre des irrésolutions et des procédés équivoques du baron de Vateville, et réclamer la complète exécution des traités, Condé n’hésita pas à autoriser une démarche extraordinaire à laquelle se porta Bordeaux sous l’impulsion de l’Ormée. La ville envoya en son nom et au nom des princes trois députés en Angleterre avec plein pouvoir de conclure « tous traités, associations et alliances avec messieurs du parlement de la république d’Angleterre, afin d’obtenir d’eux des secours nécessaires d’hommes, de vaisseaux et d’argent pour la manutention de Bordeaux, de la province de Guienne, et rétablissement de leurs anciens privilèges, à telles conditions qu’ils jugeront à propos. » A ce plein pouvoir était jointe une instruction étendue et détaillée que Lenet nous a conservée [55], et qui jette la plus triste clarté sur cet épisode de la fronde, où se peint son funeste génie, et où l’on voit à découvert l’abîme où l’ambition de quelques grands seigneurs menaçait de précipiter la patrie. Il est dit formellement dans cette instruction qu’en retour des secours demandés, on assurera aux Anglais un port dans la rivière de Bordeaux pour la retraite et sûreté de leurs vaisseaux, comme Castillon, Royan, Talmont, ou Paulhac ou Arcachon, s’ils veulent, qu’ils pourront fortifier à leurs frais, ainsi que les Espagnols ont fait à Bourg. Ils pourront encore faire une descente à La Rochelle et s’en emparer. Ils pourront même assiéger et prendre Blaye. « Et, dit l’instruction, comme le principal mobile des affaires d’état est l’intérêt, et que celui de l’Angleterre est de faire naître des affaires dans la France qui puissent l’occuper par une guerre intestine, lorsqu’en temps de paix elle voudrait agir pour le rétablissement du roi d’Angleterre, ils proposeront sans doute si Bordeaux ne voudroit point prendre une forme de gouvernement toute nouvelle et se servir de cette occasion pour mettre ceux de la religion dans leurs intérêts et affermir l’un par l’autre leur liberté commune. » Dans ce cas, les envoyés devront répondre qu’il a jusqu’ici été impossible de porter les protestans à cette entreprise, quoiqu’ils soient fort mécontens, de crainte que le roi de France ne les accable, et qu’il faut préalablement qu’ils voient une flotte et une armée anglaises dans la Gironde : « alors ils crieroient hautement liberté. » Cette instruction avec le plein pouvoir qu’elle accompagne est datée d’avril 1653 et signée par le prince de Conti, par Marsin, par Lenet, qualifié de « plénipotentiaire de son altesse sérénissime monseigneur le Prince, » par Laperrière, maire de la ville de Bordeaux, le chevalier de Thodias, premier jurat, et dix-huit bourgeois. Les trois envoyés étaient un conseiller au parlement nommé Trancas et deux bourgeois, Blarut et Dezert. Ils devaient s’entendre avec le marquis de Cugnac et avec Barrière, auquel on donne le titre de « résident de son altesse sérénissime monseigneur le Prince auprès de la république d’Angleterre. » Il n’y a point à s’y méprendre, c’était là un acte évident de forfaiture envers la couronne de France, le crime d’état le plus certain, le mieux caractérisé. Et tout cela se faisait avec l’agrément et sous l’autorité d’un prince du sang ! « Je suis bien aise, écrit Condé à Lenet [56], de l’acte qui s’est passé pour appeler le secours de l’Angleterre, n’y ayant rien qu’il ne faille mettre en usage pour sauver Bordeaux. » Et il annonce qu’il envoie M. de Mazerolles en Angleterre pour hâter le secours qu’on destinait à la Guienne et obtenir immédiatement, en y mettant le prix nécessaire, huit frégates armées et équipées, dont la moindre était de vingt-quatre pièces de canon.

Ainsi allait se renouveler à Bordeaux l’insurrection de La Rochelle en 1627 et 1628. Là aussi, la religion n’avait été qu’un prétexte et un masque à l’ambition de l’aristocratie : la maison de Condé s’appelait alors la maison de Rohan. En 1627, les protestans n’étaient pas plus persécutés en Saintonge qu’ils ne l’étaient dans le midi en 1652. Jamais on ne leur avait contesté le libre exercice de leur religion ; la seule chose que Richelieu ne voulait ni ne devait supporter, c’est que La Rochelle, avec les îles de Ré et d’Oleron, jouît d’une indépendance incompatible avec la légitime autorité de l’état, et qu’il y eût sur les côtes de France une forteresse, un port, une flotte où le roi ne commandait pas. Mais en revanche les Rohan y dominaient, et au premier grief qu’il leur plaisait d’élever, ils invoquaient la protection de l’Angleterre, sans se faire faute, au besoin, de recourir à celle de l’Espagne. Ils avaient sous eux un maire fanatique, et quelques ministres, pleins de leur importance et brûlant de jouer un rôle, qui soulevaient le peuple par leurs déclamations et lui imposaient les plus durs sacrifices, en abusant de son ignorance. Les Rohan aussi bégayèrent le nom de république pour se soutenir contre le roi, et la catholique Espagne, comme la calviniste Angleterre, unies dans le même intérêt, l’abaissement de la France, auraient fort volontiers reconnu une république calviniste à La Rochelle, pour que la France fût diminuée de cette grande cité et de sa forte marine. Et c’était le vainqueur, de Rocroi et de Lens, celui qui avait sauvé la monarchie en 1648 et 1649, qui allait reprendre à Bordeaux le rôle honteux et usé de Soubise, recommencer une entreprise qui, vingt ans auparavant, avait échoué devant la fermeté de Richelieu, et qui n’avait plus la moindre chance de succès depuis qu’un gouvernement équitable avait assoupi les haines religieuses, et en protégeant les populations protestantes ôté sur elles toute prise aux ambitieux projets de quelques chefs mécontens ! Condé en avait fait l’expérience dans cette guerre de Guienne. C’étaient les habitans mêmes de La Rochelle, les descendans de Guiton et des anciens et ardens défenseurs de la foi protestante, qui avaient ouvert les portes de la ville au général de l’armée royale. En gagnant le vieux maréchal de La Force, Condé avait pu croire qu’il acquérait en sa personne tous les protestans du midi ; mais d’abord l’influence de l’illustre maison était bien diminuée, puis à la mort du vieux maréchal Mazarin s’empressa de traiter avec son fils, et lui offrit le bâton de son père, pour bien établir qu’il ne s’agissait pas ici de religion, et que les protestans seraient tout aussi bien traités que les catholiques, s’ils servaient loyalement. En Saintonge, l’héritier des La Trémoille, le prince de Tarente, ne put pas même sauver Taillebourg, et n’apporta d’autre force à Condé que celle d’une épée vaillante et fidèle. Lui-même, à l’affaire de Miradoux, poursuivant la cavalerie de Saint-Luc vers Lectoure et Montauban, avait envoyé à cette dernière ville un trompette qui, après avoir rappelé aux habitans les services que les premiers Condé avaient rendus aux protestans de France, annonça que le prince désirait avec passion leur faire du bien, à eux et à tous ceux de leur religion, qu’il les protégerait toujours, et aurait soin de maintenir leurs privilèges et leurs libertés, s’ils voulaient embrasser son parti. Ces offres furent rejetées d’un commun consentement, et les milices de Montauban allèrent elles-mêmes reprendre la petite ville de Moissac et la remettre sous l’autorité légitime. Mazarin ne manqua pas de remercier le consistoire et les protestans de Montauban de cette marque éclatante de fidélité ; il les en récompensa en leur permettant de relever les fortifications de leur ville, autrefois détruites par Richelieu, et, pour gagner de plus en plus la confiance de tous les sujets du roi qui appartenaient à la religion réformée, il fit paraître, le 21 mai 1652, une déclaration admirable qui confirmait tous les anciens édits de pacification [57]. La levée de boucliers des protestans de Guienne n’eut donc pas grand écho dans le midi, excepté peut-être dans quelque coin des Cévennes, et la petite cabale huguenote et républicaine sortie des bas-fonds de l’Ormée, fomentée et soutenue par les agens de l’Angleterre, ne servit à Bordeaux qu’à augmenter le désordre, à inquiéter les consciences, à irriter l’autorité ecclésiastique, et à faire des principaux couvens autant de foyers de conspirations sans cesse renaissantes en faveur de la royauté.

Nous qui savons aujourd’hui, sur de nombreux et irrécusables témoignages, à quel point l’intelligente administration de Richelieu et de Mazarin avait adouci et apaisé le sentiment protestant, nous avons peine à comprendre que l’Angleterre ait pu fonder aucune grande espérance sur les dispositions des calvinistes français, et nous inclinons trop à croire qu’elle n’a pas pris fort au sérieux les négociations commencées par Cugnac et Barrière, et poursuivies par les députés de la ville de Bordeaux. On a même prétendu que Cromwell s’était constamment joué de Condé et de ses agens. Cette opinion, assez naturelle aujourd’hui, est dans le passé sans fondement, et elle est entièrement démentie par les faits. L’Angleterre, qui de notre temps même ne connaît pas très bien la France, l’ignorait tout à fait au XVIIe siècle. Sous le gouvernement du long parlement, la passion calviniste et républicaine était plus écoutée à Londres que la politique, et Cromwell lui-même ne vit clair qu’assez tard dans les forces respectives des protestans et des catholiques, de Condé et de Mazarin, de la fronde et de la royauté. Il est indubitable qu’en 1651, 1652 et 1653, tant que l’Angleterre craignit que la France ne prît en main la cause des Stuarts, elle chercha par tous les moyens à occuper chez elle sa redoutable voisine. C’était pour elle, après tout, un avantage immense de se faire un bon établissement dans la Gironde ou sur les côtes de Saintonge. De là les secours effectifs de régimens irlandais envoyés à Bordeaux en 1652 ; Cromwell ménageait alors si peu le gouvernement français qu’il se permit à son égard un des attentats les plus inouis dont fasse mention l’histoire moderne. Lorsqu’au mois de septembre de cette même année, le grand-amiral de France, le duc de Vendôme, sortit de Brest pour aller par mer secourir Dunkerque, assiégée par une armée espagnole et défendue par le comte d’Estrades, Cromwell envoya une flotte anglaise, sous le commandement de l’amiral Blake, barrer le chemin à la flotte française, et même la faire prisonnière au mépris du droit des gens et sans qu’il y eût aucune hostilité déclarée. En vain le duc de Vendôme s’éleva avec force contre une telle violation de la foi publique et réclama les vaisseaux qu’on lui avait pris ; Cromwell maintint cet acte inique et insolent sous les plus frivoles prétextes [58]. Son vrai motif était l’intérêt anglais. Ce même motif lui fit plus tard proposer à Condé de lui donner vingt vaisseaux, que l’on fréterait sous le nom de quelque marchand moyennant 200,000 écus, afin de s’emparer de quelque port de Normandie, par exemple Quillebeuf, et d’en faire un point d’appui au soulèvement des protestans de la province. Lenet affirme que Cromwell avait envoyé en Flandre à Condé un député, et que celui-ci avait assuré que bientôt les Anglais seraient dans la rivière de Bordeaux [59]. Enfin il est certain qu’en 1653 Cromwell chargea un de ses agens diplomatiques les plus affidés, Stoop, moitié soldat, moitié ministre du saint Évangile, de faire une tournée en France, non pas seulement, comme le dit Burnet [60], pour sonder les dispositions des populations protestantes, mais pour s’entendre avec leurs chefs et les pousser à la révolte en leur prodiguant toute sorte de promesses. Cela est si vrai que Stoop vint trouver en Flandre le prince de Tarente, un des plus intimes amis de Condé, et lui offrit au nom de Cromwell tout ce qui pouvait dépendre de lui, s’il voulait se mettre à la tête des protestans de France lorsque le temps serait venu d’agir pour la cause commune. Le récit du véridique et loyal La Trémoille ne peut laisser à cet égard aucune incertitude [61].

Tout cela n’empêchait pas Cromwell de négocier aussi avec Mazarin, car il ne se proposait et n’avait à cœur qu’un seul grand objet, faire les affaires de l’Angleterre et les siennes propres par une voie ou par une autre. Il eût préféré sans doute, comme ardent calviniste, le triomphe des protestans de France sous des chefs tels que La Trémoille et Condé ; mais peu à peu il reconnut qu’en général les protestans étaient tranquilles et satisfaits, et que tous les efforts des calvinistes républicains d’Angleterre n’avaient réussi qu’à former à grand’peine à Bordeaux un parti violent, mais peu nombreux et incapable de rien de considérable. Cependant il ne laissait pas de faire servir cette ombre d’insurrection à effrayer Mazarin et à l’amener à son but, et il y réussit. Mazarin lui donna peu à peu toute assurance que la France, bien qu’en continuant de donner asile à la sœur et aux neveux de Louis XIII, n’entreprendrait rien pour le rétablissement des Stuarts, et il tint fidèlement sa parole pendant toute la vie de Cromwell. Pour lui inspirer une entière confiance, il alla même jusqu’à faire quitter la France au prince de Galles, auquel on avait reconnu jusque-là le titre de roi d’Angleterre, et de son côté, dès le milieu de l’année 1654, Cromwell dénoua d’abord, puis rompit tout à fait avec Condé, les frondeurs et les protestans. Spectacle admirable de deux grands hommes d’état, qui tous deux sacrifient les passions et les préjugés de leur parti à l’intérêt véritable de leur cause : Cromwell résistant à la tentation d’établir de petites républiques calvinistes en France, afin de faire reconnaître et de préserver de tout danger la grande république dont les destinées lui étaient confiées ; Mazarin faisant tout le contraire de ce que fera un jour Louis XIV, ne se piquant pas de trop de chevalerie envers un prince malheureux, traitant avec une république et avec un usurpateur pour mieux servir son roi, pour ne laisser aucun ferment de discordé en France, y voir partout renaître l’ordre, la paix, la soumission à l’autorité légitime, et n’avoir plus devant soi d’autre ennemi que l’Espagne affaiblie et dégénérée.


VICTOR COUSIN.


  1. Voyez, dans la Revue des Deux Mondes, les livraisons du 1er et du 15 mars 1859, la Fin de la Fronde à Paris.
  2. Voyez la Revue du 1er mars 1859, p. 206.
  3. Priolo, de Rébus Gallicis, lib. VI, p. 63 et 64 de l’édition in-4° de 1665.
  4. Cette remontrance est dans l’Histoire de la ville de Bordeaux, par dom Devienne, Bordeaux, in-4°, 1771, p. 439.
  5. Mémoires de Lenet, édit. de M. A. Champollion, p. 527, dans la collection Michaud.
  6. Devienne, Histoire, etc., p. 446.
  7. Lenet, Mémoires, p. 527.
  8. C’est la duchesse de Nemours, l’ennemie déclarée de Mme de Longueville, qui rapporte cette scène fort vraisemblable et ces paroles un peu suspectes. — Mémoires, édit. d’Amsterdam, 1738, p. 134.
  9. Voyez les Mémoires, trop peu connus et appréciés, d’Henri Charles de La Trémoille, prince de Tarente, Liège, in-8°, 1767.
  10. Lenet, p. 529, donne la lettre même du duc de Guise à Condé du château de Ségovie, le 11 de novembre 1651, avec une instruction pour le sieur de Taillade, allant de ma part trouver M. le Prince. Le style de ces deux pièces est un opprobre à la conduite que tint bientôt après le duc de Guise. Voyez ce que nous avons dit de ce personnage dans la Jeunesse de Madame de Longueville, ch. III, page 225, etc.
  11. Déclaration de monseigneur le duc de Guise, faicte à Bordeaux, le 3e du mois courant, sur la jonction de ses intérêts avec ceux de messieurs les princes. À Paris, jouxte la copie imprimée à Bordeaux, chez Guillaume de la Court, imprimeur du Roi et de monseigneur le Prince, 1652.
  12. Il ne faut pas confondre ce comte de Guitaut avec le comte du même nom de la maison de Comminges, capitaine des gardes de la reine Anne, et qui arrêta Condé au Louvre le 19 janvier 1650. L’ami de Condé appartenait à une autre branche de la même famille originaire d’un petit lieu des Pyrénées appelé Pechpeirou.
  13. Voyez la livraison du 1er mars, p. 192.
  14. Mémoires de La Rochefoucauld et du colonel Balthazar.
  15. La Rochefoucauld, collection Petitot, t. LII, p. 103.
  16. Histoire de la guerre de Guyenne, Cologne, 1694, petit in-12. Nous nous servons de l’excellente édition qu’en vient de donner M. Moreau en 1858, in-12, p. 295.
  17. La Rochefoucauld, p. 107, et Mémoires de Montglat, collection Petitot, t. L, p. 311.
  18. La Rochefoucauld, ibid., p. 104 et 105, Tarente, p. 76.
  19. Tarente, p. 94, Balthazar, p. 310-311.
  20. La Rochefoucauld, p. 119.
  21. Il y a ici dans les deux récits de La Rochefoucauld et de Balthazar des différences de détail sans importance ; mais La Rochefoucauld était à l’affaire, tandis que Balthazar était sur un autre point du théâtre de la guerre.
  22. Tel est le dire de La Rochefoucauld, qui doit être cru, puisqu’il sut parfaitement tout ce qui se passa à Miradoux, où il ne quitta pas un moment Condé. Le prince de Tarente, qui n’était pas là, prétend (p. 95) que les deux régimens offraient de ne servir de deux ans contre le parti des princes, pourvu qu’ils ne fussent pas prisonniers de guerre. Balthazar, qui était ailleurs comme Tarente, dit (p. 315) que Condé s’opiniâtra au siège de Miradoux, « ne le voulant pas prendre à composition. »
  23. La Rochefoucauld relève judicieusement ces fautes de d’Harcourt et plusieurs autres, et il est ici probablement l’écho de ce qu’il a entendu dire à Condé. — La Rochefoucauld, ibid., p. 107-108, etc.
  24. La Rochefoucauld, ibid., p. 129.
  25. Lenet, p. 540.
  26. Sur le prince de Conti, voyez la Jeunesse de Madame de Longueville, ch. IV.
  27. Nous avons eu la bonne fortune de retrouver deux lettres de Mme de Longueville à La Rochefoucauld, datées de Stenay, et on les verra dans un des chapitres de l’ouvrage que nous préparons : Madame de Longueville pendant la Fronde.
  28. Bussi est le seul contemporain qui s’explique à cet égard avec la clarté cynique de l’Histoire amoureuse des Gaules ; mais qui peut prendre cette satire à la lettre ? Elle ne prouve qu’une chose, la triste publicité qu’avait reçue l’imprudence de Mme de Longueville des Mémoires de Là Rochefoucauld. Avant ces Mémoires, pas un mot nulle part sur ce point obscur ; depuis, Bussi s’est complu à répéter La Rochefoucauld, et Mme de Longueville est ainsi tombée dans la chronique scandaleuse.
  29. Voyez la Revue du 1er mars dernier, p. 199.
  30. Sur le président Viole, voyez Retz, t. Ier, p. 145 de l’édition d’Amsterdam, 1735.
  31. Les papiers de Lenet sont conservés à la Bibliothèque impériale, et forment une longue suite de volumes précieux : c’est le fonds le plus riche à consulter pour l’histoire de la fronde et pour celle de Condé.— T. XXXV, p. 165, Mme de Châtillon écrit de Paris à Lenet, le 13 août 1652, après que toutes les négociations avaient échoué : « Tous les malheurs auraient été levés par un bon accord, de manière que tout le monde auroit été content, et que vous y auriez trouvé votre avantage, car je vous assure que je ne me suis mêlée de rien où l’on n’ait pas songé à vous. » — Vers le même temps : « Je ne vous dirai point de nouvelles des affaires en général, mais seulement de ce qui vous regarde, à quoi je prends la même part comme si c’étoit pour moi-même. J’ai eu bien de la peine à obtenir ce que je désirois ; mais enfin on me l’a accordé. Si nous sommes assez heureux pour faire la paix, vous aurez satisfaction ; mais je ne vous puis encore rien dire de certain, la chose se doit bientôt conclure ou rompre. »
  32. Voyez la Société française au dix-septième siècle, ch. VII, p. 352 et 361.
  33. Balthazar, qui, en véritable officier de fortune, vante ses exploits pour les mettre à. plus haut prix, et se plaît à rabaisser ceux des autres, particulièrement ceux de son général Marsin, dont il est jaloux, donne un récit très détaillé du combat de Montançais ; Mémoires, p. 333-338. Voyez aussi la Défaite des troupes du comte d’Harcourt, que MM. de Montausier et Folleville commandoient, par celles de M. le Prince sous la conduite du sieur Balthazar, avec les noms des morts, blessés, prisonniers, in-4° huit pages.
  34. C’était un gentilhomme protestant qui avait été en 1650 un des généraux de l’armée bordelaise. Il rentra plus tard au service du roi, et fut tué en 1672 au passage du Rhin.
  35. Mémoires de Montglat, p. 395.
  36. Balthazar, p. 342.
  37. Œuvres de Saint-Évremond, édition d’Amsterdam, 1739, t. III, p. 1 : Conversation avec le duc de Candale.
  38. La Rochefoucauld, ibid., p. 130, et surtout p. 132.
  39. Voyez quelque ancienne carte de Bordeaux, par exemple celle de Duval, chez Borey, qui est précisément de l’année 1653 ; mais c’est un simple trait. La petite carte de Defer contient plus d’indications. Celle de Lattre de 1733 et celle de M. de Tourny de 1754 présentent parfaitement l’ancien Bordeaux avec tous ses accroissemens.
  40. Dans plusieurs pamphlets bordelais du temps, ce lieu est appelé l’Ormaie, dans d’autres l’Ormière, et ce dernier nom est celui dont se sert constamment le journal qui paraissait alors à Bordeaux, le Courrier Bourdelois. Souvent aussi on dit l’Ormée, et c’est ainsi que disent Condé, La Rochefoucauld, Lenet, Montglat, dom Devienne, etc. Ce dernier nom a prévalu.
  41. Lenet, p. 547.
  42. Lenet, p. 549.
  43. Il reste encore aujourd’hui une trace de ce quartier dans la rue du Fossé du Chapeau-Rouge.
  44. L’archevêché actuel, alors entouré do magnifiques jardins, ouvrage du cardinal Sourdis.
  45. Voyez deux pamphlets du temps, l’un, pour l’Ormée, Extrait de tout ce qui s’est fait et passé à Bourdeaux depuis le 29 juin touchant le parti des princes et celui des mazarins, sept pages in-4° ; l’autre contre l’Ormée, Journal de tout ce gui s’est fait et passé en la ville de Bourdeaux depuis le 24 juin jusqu’à présent entre les bourgeois et les ormistes, où il y a eu rude combat entre eux, etc., six pages in-4°. Voyez aussi le quinzième Courrier bourdelois, p. 5 ; le seizième Courrier bourdelois, p. 3 ; le dix-septième Courrier bourdelois, p. 5 et 6.
  46. Lenet, p. 550.
  47. Articles de l’Union de l’Ormée en la ville de Bourdeaux, quatre pages in-4° ; pièce très rare, Dom Devienne en donne la substance, page 447.
  48. Voyez deux pamphlets ormistes, le Manifeste bourdelois, in-4°, huit pages ; la généreuse Résolution des Gascons, in-4°.
  49. Dom Devienne, p. 447.
  50. Dom Devienne, p. 451.
  51. Revue du 1er mars, p. 207, etc.
  52. Lenet, p. 559 ; Lettre de Lenet à Condé du 8 août 1652 : « Les Irlandois sont arrivés cette nuit devant Poyac (sic, mais probablement Paulhac, dont il sera bientôt question) sur quatre vaisseaux. » — Ibid., p. 570. Don Louis de Haro à Lenet, septembre 1652 : « Il auroit été bien inutile d’envoyer à M. de Vatoville les Irlandois qui débarquèrent à Saint-Sébastien ; mais depuis vous en aurez reçu un corps de mille et cinq cents, et l’on continuera de vous envoyer le reste. » — Ibid., p. 584. Saint-Thomas à Lenet, 11 novembre 1652 : « Ce matin on m’a offert mille Irlandois à très bon compte. »
  53. Lenet, p. 584. M. de Saint-Thomas à Lenet, 13 novembre 1652 : « On a dessein ici de vous protéger à quelque prix que ce soit ; mais ils veulent un traité, et un port pour sûreté de leurs vaisseaux et dépenses, et vous donneront un secours capable de prendre La Rochelle. En attendant, ils fourniront à vos dépens mille Irlandois, si vous en avez besoin. » — Le même au même, 2 décembre 1652 : « Pour la dépense qu’il faut faire pour lever les Irlandois qu’ils vous offrent, je confesse qu’elle est grande, quoique ce ne soit que 12 livres par homme rendu au vaisseau, outre que si la liberté pour les vins s’accorde, comme je l’espère et comme celui que je vous envoie vous en portera la résolution, tant s’en faut qu’il vous en coûte do l’argent, que, chargeant deux vaisseaux de vins, ils vous ramèneront mille hommes… Quelques-uns du conseil d’état m’ont dit que le traité particulier que le parlement voudroit faire avec vous est plutôt pour faire une diversion par votre moyen, au cas qu’on leur déclarât la guerre en France, que pour dessein qu’ils aient de la commencer. Ils m’ont dit que lorsqu’ils auront traité avec vous, on ne vous envoiera pas moins de douze mille hommes et des vaisseaux suffisamment pour les mener et pour entreprendre sur La Rochelle ou tel autre lieu que vous jugerez le plus à propos. »
  54. Lenet, p. 599.
  55. Lenet, p. 602-605.
  56. Lenet, ibid., p. 609.
  57. Il est étrange que ce fait important ne se trouve nulle part ailleurs que dans l’Histoire de Condé par Coste ; mais la déclaration royale certifie le fait qui lui a donné naissance. Elle est si belle et si peu connue, que nous en détacherons quelques parties. «… Le feu roi, ayant reconnu qu’une des choses les plus nécessaires pour conserver la paix en ce royaume consistoit à maintenir ses sujets de la religion prétendue réformée en la jouissance pleine et entière des édits faits en leur faveur et à les faire jouir de l’exercice libre de leur religion, avoit un soin très particulier d’empêcher par tous moyens convenables, qu’ils ne fussent troublés en la jouissance des libertés, prérogatives et privilèges à eux accordés par lesdits édits… Nous avons voulu faire le semblable, ayant, pour les mêmes motifs et considérations, par notre déclaration du 8 juillet 1643, voulu et ordonné que nosdits sujets de la religion prétendue réformée jouissent de toutes les concessions, privilèges et avantages, spécialement de l’exercice libre et entier de leurdite religion, suivant les édits, déclarations et règlemens faits en leur faveur sur ce sujet. Et d’autant que nosdits sujets de la religion prétendue réformée nous ont donné des preuves certaines de leur affection et fidélité, notamment dans les occasions présentes dont nous demeurons très satisfaits, savoir faisons que nous, pour ces causes et sur la très humble supplication qui nous en a été faite de la part de nosdits sujets faisant profession de ladite religion prétendue réformée, et après avoir fait mettre cette affaire en délibération en notre présence et en notre conseil, nous, de l’avis d’icelui et de notre certaine science et autorité royale, avons dit, déclaré et ordonné, disons, déclarons et ordonnons, voulons et nous plaît que nosdits sujets de la religion prétendue réformée soient maintenus et gardés, comme de fait nous les maintenons et gardons, en la pleine et entière jouissance de l’édit de Nantes, autres édits, déclarations, arrêts, règlemens, arrêts et brevets expédiés en leur faveur, registres ai parlement et chambres de l’édit, notamment en l’exercice libre et public de ladite religion en tous les lieux où a été accordé par iceux, nonobstant toutes lettres et arrêts tant de notre conseil que des cours souveraines ou autres jugemens à ce contraires, voulant que les contrevenans à nosdits édits soient punis et châtiés comme perturbateurs du repos public. »
  58. Mémoires de Montglat, collection Petitot, t. L, p. 381 : « En septembre 1652, le duc de Vendôme, grand-amiral de France, alla secourir Dunkerque avec ses vaisseaux ; il avoit doublé la pointe de Bretagne et avoit fort avancé dans la Manche d’Angleterre, lorsque Cromwell, protecteur de ce royaume-là, fut sollicité par l’ambassadeur d’Espagne, qui étoit près de lui, de s’opposer à ce secours, en le piquant d’honneur sur ce que la France n’avoit point d’ambassadeur à sa cour, et ne vouloit point reconnoître la république qu’il avoit fondée, outre que le roi d’Angleterre, son ennemi capital, quoique son maître, et le duc d’York, son frère, étoient réfugiés à Paris et protégés par le roi de France. Ces raisons obligèrent Cromwell de faire sortir sa flotte en mer, laquelle, sans aucune guerre déclarée, s’opposa au passage de l’armée navale de France, et même prit beaucoup de vaisseaux. Cet obstacle imprévu contraignit le duc de Vendôme de se retirer à Brest et d’Estrades de rendre Dunkerque aux Espagnols, n’espérant plus de secours. »
  59. Lenet, p. 612.
  60. Burnet est instruit, judicieux, très modéré dans les affaires de son pays ; mais il n’a pas la moindre idée de celles de France. Il ne sait rien que par Stoop, espion hardi et intelligent, mais sans foi. C’est d’après les récits de Stoop que Burnet assure que Condé offrit à Cromwell de se faire protestant, et autres sottises de ce genre qu’il est inutile de réfuter. Voyez Histoire de mon temps, dans la collection des Mémoires relatifs à la révolution d’Angleterre, par M. Guizot, t. Ier, p. 150 et suiv.
  61. Mémoires du prince de Tarente, p. 169-171 : « Un ministre protestant nommé Stouppe vint faire des propositions de la part de Cromwell, qui l’avoit envoyé en France pour assurer nos églises réformées de sa protection, si elles vouloient s’unir pour demander à la cour le rétablissement de leurs privilèges. Le cardinal Mazarin, qui en fut averti, mit des gens en campagne pour arrêter Stouppe. Il avoit déjà parcouru le Languedoc et les Cévennes, lorsqu’il apprit qu’on le cherchoit. Il s’évada, mais il n’eut pas le temps de sauver ses papiers, qui furent saisis. Il me vint trouver à Spa, et, ne pouvant me montrer sa commission, qui avoit été prise, il m’assura eulement de bouche qu’il avoit charge du protecteur de me promettre tout ce qui pouvoit dépendre de lui, si je voulois me mettre à la tête des protestans de France lorsqu’il seroit temps d’agir pour les intérêts de la cause commune, etc. La conclusion fut que je demeurerois en Hollande jusqu’à ce que le protecteur se fût déclaré contre la France ou contre l’Espagne, que, si c’étoit contre la France, je prendrois avec lui des mesures plus certaines dont M. le Prince pourrait se prévaloir. »