Lausanne à travers les âges/Texte entier

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Collectif
Librairie Rouge (pp. -228).



LAUSANNE À TRAVERS LES ÂGES





LAUSANNE 1906 — IMPRIMERIE GEORGES BRIDEL & Cie


LAUSANNE
À TRAVERS
LES ÂGES


par
M. le syndic van MUYDEN,
M. SCHNETZLER, membre de la Municipalité,
MM. CHAVANNES, de MONTMOLLIN et CHASTELLAIN, ingénieurs,
M. BUTTET, gérant des eaux
et M. FAILLETTAZ, secrétaire de la Société industrielle et commerciale.


PUBLIÉ PAR LA MUNICIPALITÉ DE LAUSANNE



LAUSANNE
Librairie rouge, rue Haldimand, 4
1906

PRÉFACE



Le Conseil communal a renvoyé, en 1901, à la Municipalité une proposition de M. le professeur Pelet, demandant la publication d’ « Une courte notice historique et statistique sur le développement de Lausanne et de ses services communaux. » Nous avions promis alors de donner à ce vœu la suite qu’il comportait, puis, il faut l’avouer, nous avons perdu la question de vue, des objets d’un caractère plus urgent ayant absorbé notre temps.

Récemment, notre attention fut attirée à nouveau sur l’opportunité d’une publication de cette nature. M. A. Bonzon, secrétaire du service administratif du Département fédéral des chemins de fer, nous a fait remarquer qu’il conviendrait à tous égards que, lors des fêtes d’inauguration du tunnel du Simplon, notre ville remette aux invités de la Confédération une plaquette, destinée à faire connaître le passé de Lausanne, les ressources qu’elle offre, le développement qu’elle a pris ces dernières années. Tel est le but du présent ouvrage, qui renseignera aussi nombre de Lausannois sur le mécanisme de nos institutions.

Dans un rapide coup d’œil historique nous avons cherché à faire revivre le Lausanne des temps anciens. Les savants travaux de feu Ernest Chavannes et D. Martignier, ainsi que de notre archiviste cantonal M. Aymon de Crousaz, complétés par de nouvelles recherches dans nos archives communales et par des renseignements puisés dans diverses monographies, citées en note, sont les sources où nous avons puisé. Nous avons aussi eu recours aux avis éclairés de MM. Benjamin Dumur, ancien président du tribunal de Lausanne, Georges Favey, juge fédéral, du peintre Ch. Vuillermet, et de M. Maxime Reymond, journaliste, qui ont bien voulu nous documenter et relire nos épreuves.

Pour cet aperçu aussi bien que pour les notices relatives à la statistique, aux monuments de Lausanne, aux musées et collections, aux établissements hospitaliers et à la vie lausannoise nous devons des remerciements tout particuliers à MM. Hæmmerli, sous-secrétaire communal, Notz, archiviste communal, Yaux, chef de la comptabilité communale, André Kohler, Henri Vuilleumier, Henri Blanc, Wilczek et Ch. Burnier, professeurs, Émile Bonjour, conservateur du Musée des Beaux-Arts, Albert Bonnard, rédacteur à la Gazette, et Arnold Bonard, rédacteur au Nouvelliste, qui nous ont grandement aidés dans nos recherches. Notre travail nous a été facilité aussi par notre imprimeur M. G.-A. Bridel, qui aime et connaît si bien son Vieux Lausanne et nous a procuré de très utiles renseignements.

Pour les autres notices nous avons eu recours à des spécialistes. Notre collègue M. l’avocat André Schnetzler, membre de la Municipalité et directeur des écoles, a bien voulu se charger du chapitre de l’instruction publique. M. Ed. Chavannes, ingénieur en chef de la direction des travaux, a retracé en quelques pages les métamorphoses qu’a subies Lausanne au cours du dix-neuvième siècle et la genèse du plan d’extension. M. Ed. Chastellain, ingénieur en chef du service du gaz, a raconté les humbles origines de cette usine et le développement qu’elle a pris depuis son rachat par la Commune. M. André de Montmollin, ingénieur en chef des services électriques, a décrit l’usine centrale et le réseau de distribution électrique dont il est l’auteur ; il a rappelé le rôle qu’a eu M. le professeur Palaz dans la création du barrage du Rhône à Evionnaz, de l’usine de Saint-Maurice, et du transport d’énergie électrique de cette ville jusqu’à Lausanne, travaux considérables dont MM. les ingénieurs Louis Chavannes er Ed. Chastellain ont surveillé la construction. M. Ed. Buttet, gérant des eaux, a exposé les péripéties par lesquelles a passé ce que l’on a appelé longtemps « la question des eaux ».

Il y a là quatre problèmes vitaux qui se posaient, il y a douze ans, à Lausanne, et qui ont été résolus heureusement. On peut le dire aujourd’hui sans pour cela méconnaître le bien fondé de telle ou telle critique ; des entreprises aussi importantes en soulèveront toujours, car c’est généralement lorsqu’une œuvre est achevée qu’on peut la juger et se rendre compte de ses imperfections.

Pour la question du commerce et de l’industrie, nous nous sommes adressés à M. Eugène Faillettaz, secrétaire de la Société industrielle et commerciale. Il a eu l’obligeance de nous donner un tableau de l’activité lausannoise dans ces domaines. Nous espérons que cette activité deviendra, de plus en plus féconde, une fois nos relations avec l’Italie facilitées par l’ouverture du Simplon et celles avec la France, améliorées par le percement du Mont-d’Or.

Nous avons orné notre texte d’environ quatre-vingts autotypies, graphiques et plans. Un certain nombre de clichés (vingt-quatre) ont été obligeamment mis à notre disposition par la rédaction de la Patrie suisse, par les maisons Georges Bridel & Cie, Victor Attinger, Ch. Viret-Genton, Corbaz & Cie, F. Rouge & Cie et par l’Eglise évangélique allemande de Lausanne ; les autres ont été confectionnés d’après des photographies que M. Paul Vionnet a faites sur notre demande. Nos remerciements encore à cet aimable et dévoué collaborateur, ainsi qu’à M. Théodore Cornaz, qui a dessiné les armoiries des cinq quartiers de Lausanne.


Lausanne, décembre 1905.
B. van MUYDEN, syndic.


Inscription romaine trouvée à Vidy en 1735.


APERÇU HISTORIQUE



I


Lousonna.


LA ville de Lausanne tire son origine de l’ancienne Lousonna ou Losonium qui était située dans la plaine de Vidy près de l’embouchure du Fion, vers le pont de la Maladière. La bifurcation des chemins tendant de Vevey à Besançon d’une part, et de Genève à Avenches de l’autre, doit, suivant toute vraisemblance, avoir été la cause déterminante de la formation d’une ville en cet endroit. Le ruisseau du Flon était appelé autrefois « Laus » ou « Lous », ce qui signifie eau ; il donna probablement son nom à la localité, qui était loin d’avoir alors l’importance de l’ancienne Nyon et de l’ancienne Avenches.

On ignore absolument l’histoire de l’antique Lousonna. La ville est mentionnée cependant dans l’itinéraire d’Antonin. D’après les vestiges que l’on a découverts en creusant le sol, l’agglomération principale était au pied de la colline du Bois-de-Vaux ; elle recouvrait un espace d’une trentaine d’hectares, et se trouvait entourée de villas qui rayonnaient du côté de Cour, de Contigny et de Malley. Une inscription, remontant au deuxième siècle de l’ère chrétienne, trouvée le 7 avril 1735 [1] dans la propriété du bourgmestre de Seigneux, entre la route de Chavannes et celle de Morges, près de la chapelle des lépreux, témoigne des sentiments de piété du président de la municipalité de l’époque. Elle a été placée dans la salle des pas-perdus de l’Hôtel de ville. C’est un vœu adressé au Soleil, au Génie protecteur de la ville et à la Lune, par Publius Clodius Primus, de la tribu Cornelia, pour la conservation des empereurs Marc-Aurèle et Lucius Verus. Ce Clodius y prend le titre de curateur des habitants de Lausanne et de « sévir augustal ». Il semble avoir agi au nom de l’Helvétie entière en érigeant ce monument.


II


La formation de la ville nouvelle.

Les circonstances qui amenèrent le transfert de l’ancienne Lausanne des bords du lac sur les collines où elle s’étage aujourd’hui nous sont inconnues ; sa ruine fut sans doute amenée par une invasion des hordes barbares qui désolaient l’empire romain au cinquième siècle. Ce fut apparemment pour pouvoir mieux se défendre contre les agressions auxquelles ils étaient exposés, que les Lausannois construisirent la nouvelle ville sur les hauteurs escarpées qui dominent les ravins du Lion et de la Louve. Quoi qu’il en soit, il faut croire que la cité naissante avait assez promptement pris une certaine importance et éclipsé Avenches puisque entre 585 et 594 l’évêque Marius [2] y établissait le siège de son diocèse ; c’est à ce prélat que paraît devoir remonter la construction de l’église de Saint-Thyrse.

Après la destruction de Lousonna, les Helvéto-Romains se fixèrent sur le contrefort avancé de la forêt de Sauvabelin. À ce moment même, le christianisme se propageait dans nos contrées. La ville nouvelle, gagnée à la foi nouvelle, devint le centre religieux du pays, la Cité épiscopale. Autour de la Cathédrale, se multiplièrent les monastères : Saint-Thyrse ou Saint-Maire, au nord ; Saint-Etienne et Saint-Paul au sud. Ce dernier était couvent de femmes. Ces trois maisons durèrent peu : au dixième siècle, elles étaient sécularisées, et leurs chapelles transformées en églises paroissiales.

Vis-à-vis, séparée par le Lion, s’élevait une seconde colline, qui, d’après


La cathédrale vue de la route de la Solitude.



M. Dumur, reçut le nom de bourg à cause des populations burgondes qui s’y seraient fixées, populations qui, au début du dixième siècle, étaient desservies par la chapelle Saint-Pierre. Enfin, à l’ouest, au delà de la Louve, un troisième quartier se groupait autour de l’église Saint-Laurent et semble avoir constitué un à part.

La cathédrale vue de la place de la Riponne.

La ville de Lausanne est donc formée de trois groupements distincts. Les nécessités de l’industrie amenèrent les Lausannois à occuper le fond des vallons de la Laus et de la Louve pour utiliser ces cours d’eau. Du bas du Calvaire à Chauderon, des moulins s’égrenèrent. Tout auprès furent installées les boucheries, les corroyeries. Non loin de là, au Pont, furent les premières halles. Ces bas quartiers se développèrent d’autant plus rapidement qu’ils étaient situés sur la grande route de Genève à Avenches : celle-ci arrivait à Vidy, remontait la vallée du Fion, passait devant l’hôpital Saint-Jean, qui était essentiellement une hôtellerie pour les passants, continuait par l’étroite rue du Petit-Saint-Jean et la rue du Pré. À la porte Saint-Martin, la route se bifurquait, par le chemin du Calvaire, vers Berne, par la Cheneau de Bourg et Etraz, vers Vevey. En deçà, au Pont, un premier embranchement montait par les Degrés du Marché et la rue des Merciers vers la Cathédrale.

La ville se développe. Le confluent marécageux du Flon et de la Louve, assaini, devient le quartier de la Palud, qui sera bientôt le cœur de Lausanne et où s’élève aujourd’hui l’Hôtel de Ville. Puis la ville brise les entraves de son mur d’enceinte. Des faubourgs se créent ; à l’est, ceux de Martheray et d’Etraz, à l’ouest, celui de l’aile de Saint-Laurent. La fondation des couvents de la Madelaine et de Saint-François provoque de nouvelles agglomérations. L’enceinte de la ville est à plusieurs reprises élargie.

Chœur de la cathédrale.

À l’intérieur même de la vieille Cité, de nouvelles constructions s’élèvent, l’hôpital de Notre-Dame en 1282, le Château épiscopal de Saint-Maire en 1398, le Château de Menthon. Au quinzième siècle, la ville a atteint à peu près le développement qu’elle gardera jusqu’au dix-huitième siècle.

On peut encore se représenter l’aspect qu’elle offrait autrefois. Des rues étroites et mal pavées. Des maisons en bois et à un étage seulement jusqu’au quatorzième siècle ; même après les grands incendies de 1219 et 1235, lorsqu’on construit en pierre, les maisons restent petites et peu aérées, mais chacune a son jardin et ses dépendances. Devant la porte, un seau en cuir prêt à être rempli d’eau en cas d’incendie [3].

L’évêché de Lausanne, fondé par l’évêque Marius, était destiné à devenir un des plus riches de l’Helvétie. Ses prélats avaient un droit de préséance sur les autres évêques suffragants de la métropole de Besançon. Le diocèse était limité au sud-ouest par l’Aubonne, au sud-est par l’Eau-Froide, qui se jette dans le lac près de Villeneuve ; il comprenait les vallées de la Sarine, de l’Aar et le versant oriental du Jura, jusqu’au nord de Soleure. Des milliers de pèlerins accouraient chaque année pour faire leurs dévotions à l’église de Notre-Dame qui était en grande vénération dans tout le pays[4]. L’évêque et le chapitre possédaient des biens considérables ; aussi voit-on figurer parmi les prélats les cadets des plus grandes familles du pays, des Grandson, des Champvent, des Cossonay, des Prangins et même des maisons souveraines de Faucigny, de Savoie, de Lenzbourg, de Fribourg et de Neuchâtel.

Intérieur de la cathédrale. Croisée du transept.

Ce qui contribua surtout au développement de cette puissance temporelle, ce fut la donation du comté de Vaud, faite en 1011, par le dernier roi de la Bourgogne Transjurane, Rodolphe III, dit le Fainéant, à l’évêque Henri de Lenzbourg. Dès l’an 1125, les évêques de Lausanne sont qualifiés de princes d’Empire, ce qui leur confère les droits régaliens, tels que celui de battre monnaie, d’établir des péages, d’exercer la police des routes, des cours d’eau, des forêts, des marchés, etc. Ils faisaient profession de tenir cette souveraineté de la Vierge elle-même dont ils étaient les administrateurs « Tota civitas Lausannensis, tam civitas quam burgum est dos et allodium beate Marie Virginis », est-il dit dans l’acte où les Lausannois reconnaissent les droits de l’évêque.

Le chapitre de Notre-Dame, composé de trente chanoines recrutés parmi les


Intérieur de la cathédrale. Grande nef.



plus nobles familles du pays romand, avait ses biens particuliers, entièrement indépendants de la mense épiscopale. Il nommait l’évêque sauf ratification papale, il avait la collation d’un certain nombre d’églises, ce qui lui valait des revenus considérables.

Intérieur de la cathédrale. Déambulatoire.

Les dignitaires du Chapitre étaient le prévôt, le trésorier, le chantre et le sacristain.


III


Organisation municipale sous les évêques.


Pendant les siècles d’anarchie du moyen âge, les évêques et les maisons religieuses confiaient la défense de leurs intérêts et le maintien de l’ordre public à des seigneurs laïques (avoués, advocati), qui recevaient en échange certains avantages (tiers du produit des amendes).

Cathédrale et Évéché vus du Grand-Pont.

Les évêques de Lausanne confièrent ces fonctions successivement aux comtes du Genevois, aux sires de Gerenstein, aux ducs de Zæhringen, aux comtes de Kibourg, aux sires de Faucigny. La charge se transmettait par voie d’hérédité et quelquefois par voie d’achat. Ce fut de cette dernière manière que les sires de Faucigny l’acquirent des comtes de Kibourg ; les comtes de Savoie, qui en héritèrent ensuite, réussirent à transformer cette avouerie en un vicariat (1260), ce qui eut pour effet de leur donner la moitié de la juridiction de la ville de Lausanne. Ce ne fut plus, dès lors, qu’une série de luttes continuelles qui durèrent presque jusqu’à la conquête bernoise.

Le pouvoir des évêques était restreint par les nombreux privilèges et franchises, que leurs sujets avaient obtenus. Le plus ancien document sur la constitution civile de Lausanne est la reconnaissance du prévôt Ardutius qui date approximativement de l’an 1144. Il y est parlé du « Plaît général » ; c’était une assemblée des Etats, savoir : des députés de la noblesse, du clergé et des bourgeois ; corps à la fois législatif et judiciaire, dont le concours était nécessaire à l’évêque pour faire des lois, décréter des bans ou battre monnaie. Il se réunissait chaque année les trois premiers jours du mois de mai, dans une auberge de la rue de Bourg, sous la présidence de l’avoué épiscopal. Ces réunions étaient précédées d’une messe dite dans l’église de Saint-Pierre.

L’assemblée était composée, en 1518, de 11 chanoines, au nom du chapitre ; de 6 chapelains au nom du clergé de l’Eglise de Lausanne, de 7 nobles citoyens et bourgeois de Lausanne, de 6 nobles députés de Lavaux, des deux syndics ou gouverneurs de la communauté de Lausanne, de 11 conseillers de la ville et de 47 députés des autres terres dépendant de l’évêché. Le coutumier de Lausanne de 1368, résultat des délibérations de ces États, a pris le nom de l’assemblée qui lui donna le jour ; il est connu sous le nom de « Plait général », sa forme définitive date de l’année 1618, époque où il a été remanié ; il a régi Lausanne et les terres épiscopales jusqu’à la mise en vigueur du code civil vaudois, en 1821.

À côté de cette haute assemblée, il y avait la grande cour séculière, présidée par le bailli épiscopal, et composée de délégués des trois ordres, mais de Lausanne seulement. C’était une sorte de Conseil d’Etat, qui siégeait dans le palais épiscopal et auquel incombait le soin de faire des règlements pour la ville, conjointement avec l’évêque, de juger les causes criminelles et de statuer en appel sur les causes civiles.

Les juges inférieurs étaient : le « sénéchal[5] », qui avait le commandement des troupes ; le « saultier » qui présidait à la haute justice et aux exécutions capitales, il avait sous ses ordres le carnacier ou bourreau ; la « mayorie », qui tenait chaque jour audience au Pont, tandis que le saultier avait les siennes à la Palud ; enfin le « métral », qui avait la surveillance des foires et marchés, des poids et mesures.

On pouvait appeler des arrêts de la grande cour séculière soit à la cour des appellations de l’évêque, soit à la cour de Billens, suivant que l’évêque ou les princes de Savoie l’emportaient dans les luttes d’influence qu’ils soutinrent pour le gouvernement temporel des terres de l’évêché. Le nom de « cour de Billens » vient probablement, suivant M. Ernest Chavannes, d’un François de Billens, lieutenant du bailli de Vaud, qui la présidait vers la fin du quinzième siècle. Elle siégeait hors des murs, dans le quartier actuel de la Caroline[6]. Les conseils de Lausanne en nommaient les six assesseurs.

Cathédrale. Porche des Apôtres.



En tant que souverain, l’évêque pouvait être impliqué dans des guerres. Dans ce cas, tous les hommes du domaine épiscopal avaient l’obligation de suivre ce que l’on appelait la « chevauchée de l’évêque. » Son armée comprenait quinze compagnies ou bannières, commandées par autant de bannerets ; chacune avait ses armoiries particulières. La ville de Lausanne était divisée en cinq quartiers correspondant à autant de bannières, à savoir :

Château Saint-Maire.

1° La bannière de Bourg : de gueules, au chef d’argent, chargée de deux clefs de sable, posées en sautoir. Avec elle marchaient les gens de Chailly, Belmont, Pully, Echissier et Epalinges.

2° La bannière de la Cité : parti d’argent et de gueules à deux châteaux ou tours joints ensemble. Avec elle marchaient les gens de la Barre, du Mont, de Cugy, de Morrens et de Bretigny.

3° La bannière de la Palud : de gueules au chef d’argent, à l’aigle éployée de sable. Avec elle marchaient les gens de Jouxtens, de Mézery, de Prilly et de Romanel.

4° La bannière du Pont : de gueules au chef d’argent avec un pont de sable. Avec elle marchaient les hommes de Cour, d’Ouchy, de Rive, de Saint-Sulpice et de Chavannes.

5° La bannière de Saint-Laurent : de gueules au chef d’argent avec un gril de sable. Avec elle marchaient les gens de Renens et de Crissier. La cité et la ville inférieure (celle-ci formée de Bourg, Saint-Laurent, la Palud et le Pont) formaient primitivement deux communautés distinctes : la première, administrée par l’évêque ; la seconde gouvernée par deux prieurs () ; le conseil de la ville basse se réunissait au couvent des dominicains de la Madeleine ; l’assemblée des bourgeois, sur la place de la Palud et, en cas de mauvais temps, sous la Halle.

Château. Chambre de l’évêque.

Au commencement du quinzième siècle, un grand incendie ravagea les quartiers du Pont et de la Palud. À la suite de cette catastrophe, des mesures furent prises par l’évêque Guillaume de Menthonay et la grande Cour séculière pour en éviter le retour. Une série de prescriptions, dans le genre de celles qui figurent dans nos lois modernes sur la police des constructions, furent ordonnées, puis complétées ultérieurement, dans le statut du 15 juillet 1453, à teneur duquel « tous les murs des quatre côtés de toutes les maisons doivent être maçonnés à chaux et à sable jusqu’au toit. Les toits doivent être couverts de tuiles et non d’andelles. »

Après le mémorable incendie de 1405, la grande Cour séculière décida de construire des Halles sur les places du Pont et de la Palud. Il ne fut suivi à cette décision que quelques années après, entre 1409 et 1415. Ces édifices furent dans la suite transformés. La façade renaissance de la Halle du Pont remontait à la fin du seizième siècle, et celle de la Halle de la Palud à la fin du dix-septième siècle. La Halle du Pont, qui avait du cachet, a été démolie lors de la création de la rue Centrale, en 1870 ; elle servait de marché aux fromages et de marché aux poissons ; la Commune la vendit au milieu du dix-huitième siècle. Une hôtellerie occupait les étages supérieurs ; elle portait en dernier lieu le nom d’Albergo del Ponte. Il y avait autrefois d’autres Halles ou marchés couverts, M. Ch. Vuillermet[7] signale la Halle de la Condamine, au bas de la rue de Bourg, qui existait en 1342 ; une Halle à Ouchy, mentionnée dans un acte de 1355 ; la Halle de Saint-Laurent mentionnée dans un acte de 1402 ; la Halle de Martheray mentionnée dans un acte de 1439. Chaque bannière avait ainsi son marché. Ces vieilles halles ont successivement disparu ; il ne reste plus que celle de la Palud, sous l’Hôtel de Ville, qui a été transformée en remise pour les pompes. La Grenette de la Riponne (dont les jours sont comptés), construite en 1838-39, et le petit marché aux poissons de la place du Flon ont remplacé les anciennes Halles.

Sous les évêques, de nombreux moulins s’étaient établis le long du cours du Flon et de la Louve. Or, tandis que aujourd’hui, d’après la législation en vigueur, les cours d’eau font partie du domaine public et sont inaliénables, en sorte que l’État ne donne aux usiniers que des concessions à bien plaire, pour une durée de temps limité et moyennant redevance, les évêques avaient accordé aux usiniers établis sur les rives du Flon et de la Louve des concessions, soit abergements, qui constituaient, conformément au Plaît général, de vraies servitudes. Ces droits des usiniers furent ensuite confirmés par LL. EE. de Berne suivant décision du Sénat du 17 juin 1793, conformément au dispositif de la grande Largition qui avait réservé le maintien de ces droits à l’exclusion de tout autre. C’est pour ces motifs que, lors de l’inscription des droits réels, l’État de Vaud, par acte notarié F. Pasquier et E. Moret, passé en date du 9 mars 1896, a reconnu les droits concédés par les évêques concernant treize barrages, dont trois étaient propriétés de la Commune de Lausanne. Un acte analogue, passé en mains des mêmes notaires, en date du 18 mars 1897, établit les droits d’irrigation, acquis de la même manière par six propriétaires, au nombre desquels figure la Bourse communale, pour ses prés de Vidy. Cette survivance partielle d’une législation depuis longtemps abrogée est un phénomène curieux. Les évêques ont été déchus de leur principauté, mais les droits qu’ils avaient accordés subsistent dans toute leur étendue.


IV


Proclamation de la Trève-Dieu. — Consécration de la cathédrale en 1275. — Concile de Lausanne. — Séjour de Charles le Téméraire.

Lausanne a une histoire terne et effacée. Son développement fut lent ; ses bourgeois n’avaient pas le sens diplomatique qui distinguait les Bernois, les Zurichois, les Lucernois et les gens des Waldstetten. Tandis que nos Confédérés de la Suisse allemande jouent un rôle sur la grande scène politique et qu’ils exercent une action, parfois décisive, les événements qui se passent au delà de leurs frontières, les Lausannois, comme les Vaudois, demeurent simples spectateurs des grandes luttes du moyen âge. Il faut dire, pour expliquer leur passivité, que, tandis que les Confédérés avaient à se défendre contre les empiétements de la maison de Habsbourg, les communes vaudoises vivaient heureuses, sous la domination paternelle de leurs évêques et sous celle du comte Thomas Ier et de ses successeurs.

Porte Saint Maire, démolie en 1890.

Dès le douzième et le treizième siècle elles jouissaient d’une large autonomie. On a vu plus haut que les franchises de Lausanne remontent à l’année 1144. La charte de Villeneuve lui fut accordée en 1214 par le comte Thomas Ier ; celles de Vevey et d’Aubonne datent de 1236 ; celle de Payerne (dont l’origine doit probablement remonter aussi au comte Thomas Ier), de 1283 ; celle de Moudon, de 1286 ; celle de Grandson, de 1293, etc. Dans ces chartes des notions élémentaires de droit civil se trouvent mêlées aux questions de droit public. Ces franchises sont ainsi contemporaines du mouvement qui aboutit, dans la Suisse allemande, au pacte de 1291 ; quelques-unes sont même antérieures à la charte de Schwytz, donnée par Frédéric II en 1240.

Quelques événements capitaux, qu’il convient de rappeler, se passèrent sous les yeux des Lausannois.

Ce fut, en 1036 (ou 1037), la proclamation de la Trêve-Dieu. En ces temps difficiles, les exactions, le pillage, la guerre régnaient à l’état permanent. L’auteur de la chronique du couvent de Romainmôtier, parlant des méfaits d’Adalbert de Grandson et de ses vassaux, s’écrie avec un accent de désespoir : « Il est impossible de dire tout le mal qu’ils nous ont fait ! »

L’Église, dont on dit souvent tant de mal, — il sera bien permis de relever le fait à son actif, — l’gÉlise voulut mettre fin à cet état de choses. Suivant l’exemple des prélats du Midi de la France, les archevêques de Besançon, de laTarentaise, de Vienne en Dauphiné, les évêques de Bâle, Belley, Genève, Saint-Jean-de-Maurienne, Aoste et Sion, répondant à la convocation de Hugues de Lausanne, se réunissent au pied de la colline de Montriond, non loin d’Ouchy ; là, en présence de la noblesse et du peuple assemblés, ils proclament solennellement la Trêve-Dieu. Sous peine d’excommunication, il fut dès lors défendu de faire la guerre du mercredi soir au lundi matin et durant la semaine sainte. Cette mesure, qui assurait une sécurité relative, fut accueillie par le peuple aux cris de : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! Paix ! Paix ! »

En 1275, sans être achevée, la cathédrale était reconstruite. Ce splendide édifice atteste à la fois la piété des fidèles et l’art merveilleux auquel étaient parvenus les architectes et les sculpteurs du Moyen âge. Rien dans les conceptions les plus idéalistes des temps modernes n’atteint, même de loin, la merveilleuse beauté des sanctuaires gothiques. Le Moyen âge était une époque de contrastes : si l’on peut lui reprocher les criantes injustices dont il s’est rendu coupable, il faut reconnaître aussi que ce fut le temps des élans généreux, et que cette période, si souvent décriée, avait sa grandeur.

Le 20 octobre 1275, le pape Grégoire X fit la dédicace de la cathédrale de Lausanne, en présence de Rodolphe de Habsbourg, de 7 cardinaux, de 20 archevêques, de 17 évêques et d’une nombreuse suite de princes, de comtes et d’abbés. Lausanne vit, à cette occasion, une foule immense d’étrangers accourus de toutes les parties de la chrétienté. Le jour suivant, Rodolphe de Habsbourg, qui n’était encore que roi des Romains, prêta serment de fidélité à l’Eglise ; il reçut du saint-père l’imposition des mains et prit la qualité d’empereur. C’est ainsi que se termina, à Lausanne, un conflit séculaire entre l’empire et la papauté, et que fut scellée, entre la maison d’Autriche et la curie romaine, cette alliance qui devait être, pendant des siècles, l’un des pivots de la politique européenne. Ce fut l’occasion de fêtes splendides.

Peu après celles-ci, les Lausannois, de connivence avec le comte Philippe de Savoie, se révoltent contre leur évêque — Guillaume de Champvent — qui fut obligé de quitter la ville avec ses partisans (1282). Ce prélat parvint cependant, avec l’aide des gens de Lavaux, à rentrer en possession de Lausanne. La paix fut rétablie, grâce à la médiation de l’empereur Rodolphe. Quelques années plus tard, la lutte éclata de nouveau entre Louis de Savoie, baron de Vaud, et l’évêque (1295-1300) : nombre de Lausannois embrassèrent la cause de la Savoie.

Sous l’épiscopat de Georges de Saluces, en 1449, les Pères du Concile de Bâle, réunis à Lausanne, prirent acte de l’abdication de l’antipape Félix V, qu’ils avaient élu neuf ans auparavant, en opposition au pape Eugène IV, et reconnurent le pape Nicolas V, que le conclave de Rome avait élu à la mort d’Eugène IV en 1447. On sait qu’avant de porter la tiare, Félix V avait été comte de Savoie, sous le nom d’Amédée VIII, puis élevé à la dignité ducale en 1416 par l’empereur Sigismond. Après la mort de sa femme, qu’il aimait tendrement, il remit les rênes du gouvernement à son fils Louis, et se retira, avec quelques chevaliers, au couvent de Ripaille. C’est dans cette retraite que les Pères du Concile de Bâle étaient venus le chercher. Son désistement du trône pontifical mit fin au grand schisme d’occident ; il obtint en compensation le chapeau de cardinal et l’administration de plusieurs évêchés (Genève, Lausanne, Sion). Ce fut lui qui créa l’ordre de Saint-Maurice. Lausanne lui doit la reconstruction de l’église de Saint-François.

Tour de l’Ale.

Après la bataille de Grandson, le 2 mars 1476, le duc de Bourgogne réunit une nombreuse armée, qui avait établi son camp sur les plaines du Loup. Il habitait un pavillon construit à la hâte, près du couvent des dames de Bellevaux. Il y demeura deux mois. Après avoir pendant la journée vaqué aux soins de son armée, il descendait à Lausanne pour entendre les vêpres à la Cathédrale, puis rendait visite à la duchesse Yolande de Savoie, et remontait le soir dans son camp. Le séjour de cette princesse et de sa cour avait attiré à Lausanne un grand nombre de seigneurs, qui, joints aux ambassadeurs de l’Autriche, du duc de Milan, de l’électeur Palatin et du roi de Naples, accrédités soit auprès du duc de Bourgogne, soit auprès de la régente donnaient à la vieille cité épiscopale une animation extraordinaire ; les diplomates logeaient à l’auberge du Lion[8] ou dans les autres hôtelleries de la rue de Bourg. Le 29 avril, le duc étant malade, alla habiter le château de Menthon près de la Cathédrale. L’évêque de Lausanne était alors le cardinal Julien de la Rovère, qui devait porter la tiare et s’illustrer sous le nom de Jules II ; il n’avait pas encore pris possession de son diocèse. Comme il s’y rendait, raconte Comines, le roi Louis XI le fit arrêter à son passage à Lyon, et le retint dans une captivité plus ou moins déguisée, afin de l’empêcher d’arriver à temps pour prévenir une nouvelle rencontre entre le duc de Bourgogne et les Suisses.


V


Réunion de la Cité et de la ville inférieure en une seule communauté (1481). — Alliance avec Berne et Fribourg (1525).


Lors des guerres de Bourgogne, Lausanne fut pillée par les troupes du comte de Gruyère, puis par les Confédérés. Ces désastres ayant mis en relief l’impuissance du prince-évêque, les bourgeois s’entendirent. La Ville et la Cité se réunirent pour ne former plus qu’une seule communauté. L’administration en fut dévolue à un conseil ayant à sa tête deux gouverneurs ou prieurs, nommés par les bourgeois avec l’assentiment du chapitre de Notre-Dame. C’est le 6 juillet 1481 que s’opéra cette jonction entre la Cité et la Ville inférieure. Comme celle-ci avait déjà, depuis longtemps, ainsi que cela est dit plus haut, deux magistrats et un conseil, cela revient à dire que la ville inférieure s’annexa la ville haute avec certaines réserves en faveur des chanoines.

Lausanne avait alors comme syndic Maître Jean Bagnyon, licencié ès décrets et Pierre Ravier. Le premier, dit M. E. Chavannes, paraît avoir été un homme fort distingué. Ses connaissances juridiques furent souvent mises à contribution par les Lausannois lors de leurs disputes avec l’évêque Benoît de Montferrand ; il eut une grande part à la rédaction de l’acte d’union des deux villes. C’était un lettré, auteur d’un roman intitulé : Fier à bras le géant, qui fut imprimé à Genève en 1478 et qui fut réimprimé plusieurs fois soit à Genève, soit à Lyon. Ce livre est un récit en prose de la vie de Charlemagne, il eut un grand succès à Lyon et à Paris. Le but de l’auteur était d’exalter la foi chrétienne en la personne du grand empereur. Jean Bagnyon se fixa à Genève en 1487[9].

Les droits des bourgeois avaient été naguère consacrés, dans une certaine mesure, par l’empereur Sigismond de Luxembourg et par Frédéric III d’Autriche. Nos archives communales possèdent, en effet, une lettre de l’empereur Sigismond du 24 mai 1434, par laquelle ce souverain :

« ratifie, renouvelle, autorise et approuve, de nouveau, concède et confirme aux citoyens, bourgeois et habitants de la ville de Lausanne, des villes et bourgs de la juridiction et de la terre de l’Église de Lausanne, les privilèges, chartes, droits, libertés, grâces, immunités et concessions à eux accordés par les empereurs et rois nos prédécesseurs, voulant qu’elles aient perpétuelle force et vigueur et qu’ils en jouissent paisiblement. Il approuve de même, d’autorité impériale, toutes leurs libertés, franchises, coutumes et usances, tant celles coutenues dans leur Plaît général, dans lequel il se trouve compris quelques droits municipaux dès longtemps approuvés et observés, que autres écrits et non écrits qui ont été honorablement introduits[10]. »


Le 6 février 1469, l’empereur Frédéric III confirma les lettres patentes de l’empereur Sigismond et du comte Amédée VI de Savoie. Ces dernières assujettissaient au comte de Savoie les appellations qui, en dernier ressort, doivent se porter au tribunal de l’empereur et non ailleurs ; elles sont du 2 juillet 1356. L’empereur confirma les foires concédées à la ville de Lausanne par l’évêque Georges de Saluces ; il commit l’archevêque de Besançon et le duc de Savcie pour « conservateurs » des privilèges desdits de Lausanne. Salvo tamen jure imperii et Ecclesiœ Lausannœ. Enfin, « il prend les dits de Lausanne et terre de dite « église de Lausanne » sous sa protection impériale, mandant à tous de les maintenir dans leurs droits et privilèges, avec défense de les y troubler, sous peine de son indignation et de celle de l’empire, et enfin sous peine de cent marcs d’or pour chaque contravention. »

S’appuyant sur ces diplômes, les bourgeois de Lausanne réclament le titre et les privilèges des villes impériales. Dès 1483, pour affirmer leurs droits, ils nomment un hérault portant les armes de la ville, surmontées de l’aigle impériale à deux têtes avec l’écusson des Habsbourg[11]. En 1494, l’assemblée des bourgeois est remplacée par un Rière conseil élu par les bannières, composé primitivement de soixante membres, plus tard de quatre-vingt-dix-sept et enfin de deux cents. Faisant encore un pas de plus, les Lausannois concluent, en 1525, des alliances avec les villes de Berne et de Fribourg et remplacent, en 1529, les deux prieurs par un bourgmestre, à l’instar des villes de la Suisse allemande. Pour commémorer l’alliance, plus fragile que le verre, qu’elles venaient de conclure, les


Fac-similé de la lettre de Charles-Quint adressée aux Conseils de Lausanne le 5 juillet 1536.



villes de Berne et de Fribourg firent don à la ville de Lausanne des beaux vitraux, attribués au peintre Hans Funck (1470-1529)[12], qui ornent aujourd’hui encore la salle de la municipalité de Lausanne, et font l’admiration des archéologues ; ils représentent les armes de Berne, de Fribourg et de Lausanne avec l’aigle à deux têtes ; ils montrent que la qualité de ville impériale était reconnue à Lausanne par ses alliées. L’évêque voulut protester contre cette alliance, mais un arbitrage confié aux villes de Berne et de Soleure donna raison aux bourgeois (1533).

Si les lettres des empereurs Sigismond et Frédéric III peuvent laisser subsister des doutes sur la prétention de la ville de Lausanne à être considérée comme cité impériale[13], ces doutes tombent en présence des termes de la lettre adressée, le 5 juillet 1536, par Charles-Quint, aux Lausannois pour les adjurer de demeurer fidèles à la foi catholique. Voici cette lettre, dans la traduction qu’à bien voulu nous en faire M. le professeur André Kohler.


Aux honorables, nos chers et fidèles sujets du Saint-Empire, les bourgmestre, conseillers et communauté de notre ville impériale de Lausanne, à tous et un chacun.

Charles, par la grâce divine empereur des Romains, Auguste, etc.

Honorables, fidèles et chers sujets,

Nous avons appris que dans cette ( = votre) cité que nous nommons nôtre et impériale, où parmi les autres édifices ecclésiastiques, il existe une église cathédrale dotée par nos prédécesseurs et placée sous notre protection, il se fait des innovations à l’égard de la religion et de notre foi et qu’entre autres on a ordonné une certaine dispute qui doit se faire bientôt là sur le même objet. Toutes ces choses nous sont d’autant plus odieuses que nous voyons qu’elles sont entreprises à l’encontre de nos édits impériaux par lesquels nous avons voulu que toutes innovations cessassent et fussent suspendues jusqu’au futur concile déjà décrété par nos soins et par notre intercession auprès de la béatitude du Souverain Pontife et devant commencer au prochain mois de mai. Conséquemment nous vous requérons sérieusement et vous ordonnons d’empêcher la dite dispute ordonnée (comme il est dit plus haut) et toutes les autres innovations relatives à notre foi et à notre religion, — les annulant sur le champ, de rétablir tout ce qui a été changé dans son état premier, et de remettre la cause au futur concile qui doit avoir lieu (comme il est dit plus haut), sans vous permettre de faire le contraire en quelque manière que ce soit et sans permettre qu’on le fasse, enfin nous vous ordonnons de vous comporter de telle sorte (litt. : de vous montrer si obéissants), que nous soyons entièrement persuadés de votre respect pour nous et de votre soumission au Saint-Empire. Donné à Savigliano[14], le cinquième jour de juillet de l’an du Seigneur MDXXXVI, le XVIe de notre règne[15].

CAROLUS.
Par ordre exprès de sa majesté impériale et catholique,
Obernburger.


Lausanne à vol d’oiseau au XVIIe siècle d’après Matthieu Mérian



Le Concile, annoncé par l’empereur comme devant commencer ses délibérations au mois de mai 1537, ne se réunit que neuf ans plus tard, en 1545, à Trente : il devait siéger, avec plus d’une interruption, pendant dix-huit ans.

Traduction certifiée conforme à l’original. André Kohler, maître au Collège cantonal à Lausanne.


VI


Mœurs lausannoises sous les évêques.

Avant de parler de l’introduction de la Réforme, disons encore quelques mots des mœurs sous le régime des évêques. La ville, qui comptait six ou sept mille habitants, tout au plus, possédait, au quinzième siècle, outre la cathédrale de Notre-Dame, cinq églises paroissiales : Saint-Maire, Saint-Paul, Saint-Pierre, Saint-Etienne, Saint-Laurent ; le prieuré de Saint-Maire ; le couvent de Saint-François, avec sa belle église, où se tint le concile de Lausanne, et son cloître, où habita l’anti-pape Félix V ; enfin le couvent des Dominicains de la Madeleine, dont l’église était très fréquentée, au grand chagrin du Chapitre. Celui-ci, en effet, se plaignait, à l’évêque de ce que les offices de la cathédrale étaient délaissés ; un accord survint, par lequel les Dominicains s’engagèrent à n’ouvrir leur église au public qu’après l’heure de la messe.

Mais le grand nombre des lieux de culte ne développe pas nécessairement la piété ; en dépit de tous ces moyens d’édification, les mœurs de l’ancienne Lausanne étaient fort relâchées. Saint Bernard de Clairvaux, qui y était venu sous l’épiscopat de Gui de Merlen (1134 à 1143) déplorait avec amertume les désordres dont il y fut témoin.

Un siècle plus tard, l’évêque saint Boniface, après un épiscopat de neuf ans, signale les mêmes débordements. Renonçant à un siège qui lui cause tant de tourments, il demande au pape de le relever de son mandat. En quittant Lausanne, qu’il compare à Babylone, il écrit une lettre à son clergé, dans laquelle il se désole de n’avoir pu guérir cette ville et déclare qu’il n’y a rien en elle de sain depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête (1239). Durant les siècles suivants, les mœurs ne s’améliorèrent pas. En 1398, les Etats de Lausanne prirent des mesures de police très sévères ; pour lutter contre la débauche, ils lui assignèrent un quartier en dehors duquel elle était prohibée ; les femmes qui s’y vouaient, pour ne pas être confondues avec les femmes respectables, étaient tenues de porter comme signe distinctif des galons blancs sur leurs manches.

Le mal était si profondément invétéré que les Bernois, dont l’énergie était grande, eurent beaucoup de peine à ramener les Lausannois à des mœurs honnêtes. « En 1541, il se voyait à Lausanne, dit l’historien Ruchat, une abbaye[16], c’est-à-dire une société de jeunes gens qui s’assemblaient et faisaient leurs exercices militaires deux fois par semaine, avec toutes sortes d’insolences ; c’était un véritable carnaval. Ils couraient tout nus, ou masqués dans la ville représentant le dieu Bacchus. Ils chantaient des chansons impudiques, dansaient en pleine rue, buvaient et « ivrognaient » par les rues, et, à la fin de leurs divertissements, brûlaient au milieu de la rue avec une infinité d’extravagances le tonneau qu’ils avaient vidé. Ils protégeaient ouvertement les filles de mauvaise vie et maltraitaient les ministres lorsqu’ils parlaient contre eux. »

Ces mœurs, quoique un peu atténuées, étaient encore celles des « escholiers » de l’ancienne Académie, que tançait vainement le réformateur Viret.

Escaliers du Marché, partie supérieure.

La ville de Lausanne n’était pas riche. Ses revenus ne provenaient que des tributs levés sur les Juifs et les Lombards[17] ; ils ascendaient, en 1507, à 454 livres, ce qui, si l’on tient compte de la dépréciation de l’argent (en prenant comme terme de comparaison la valeur du froment), représenterait aujourd’hui 4 400 francs. Les dépenses étaient la même année de 433 livres, soit 4 193 francs. A la fin du même siècle, en 1582, les revenus de Lausanne étaient de 14 723 florins, soit 47 877 francs, et les dépenses de 13 591 florins, soit 44 165 francs. Lorsque les revenus ordinaires de la ville ne suffisaient pas, en cas de réparation à faire aux fortifications, de levée de troupes ou autre dépense extraordinaire, les Conseils décrétaient des impôts spéciaux, appelés giètes : c’étaient des contributions de tant par feu. Quelques indications puisées dans les Manuaux par Ernest Chavannes permettront de se faire une idée du prix de la vie au commencement du seizième siècle. En 1505, une livre de bœuf se vendait 6 deniers (= 26 centimes en valeur actuelle), une livre de mouton 6 deniers, une livre de porc 6 deniers, 12 perdrix 60 sols (= 32 francs). En 1526, une livre de bœuf 5 deniers (= 19 centimes), une livre de mouton 6 deniers (= 24 centimes). Le goût des plaisirs était très vif ; les bourgeois profitaient de toutes les occasions pour banqueter et se réjouir. Les repas de noce se faisaient dans les hôtelleries ; il était d’usage que les amis des époux et même de simples relations puissent s’y rendre et participer au banquet en offrant des étrennes aux époux. Quand se mariait quelque personnage influent, il se trouvait des centaines de personnes à sa noce ; les ménétriers étaient appelés, et la nuit se passait en danses jusqu’au matin.

La ville étant la propriété de l’Eglise de Lausanne, la Commune n’avait que peu de biens propres ; mais les nombreux actes de vente et testaments des quatorzième et quinzième siècles qui nous ont été laissés, nous représentent une population aisée, se vouant essentiellement au commerce. Auprès de la cathédrale, à portée des pèlerins, se trouvent les ateliers des orfèvres, des scriptores ou fabricants de manuscrits et enlumineurs, des marchands d’objets pieux. Plus loin les merciers, qui formaient une confrérie (corporation) importante, vouée à saint Jacques, et qui embrassait les commerces de drap et de cuir. Un acte de 1337 montre qu’on faisait en particulier un trafic étendu de draps coloriés de France. Les bouchers, les serruriers avaient aussi leurs confréries, toutes au vocable d’un saint ; celle des serruriers était vouée à saint Eloi.

Escaliers du Marché, partie inférieure.

La rue de Bourg avait le monopole des auberges. Un testament de 1385 signale la corporation des journaliers. Ces associations étaient au fond semblables aux abbayes de métiers de Berne et de Bâle. Si elles n’ont pas survécu, comme celles-ci, c’est que les baillis de Lausanne tenaient peu au maintien de corporations plus ou moins autonomes et les ont laissé s’éteindre.

A côté de ces associations de métiers, il y avait les associations pieuses. Chaque paroisse avait sa société de charité ou confrérie du Saint-Esprit. La confrérie de Notre-Dame, fondée dans un but exclusivement religieux, s’étendait à toute la ville. D’autres avaient un but militaire. Les membres de la confrérie des arbalétriers devaient s’exercer à l’arbalète au moins une fois par mois. Si l’un d’eux se trouvait en danger à moins de cinq lieues" de Lausanne, ses confrères devaient aller le chercher à leurs frais, en uniforme, avec arbalète et carquois garni de douze carreaux. La confrérie élisait ses prieurs ou présidents, qui réglaient les conflits surgissant entre sociétaires. Chaque année, le jour de l’Assomption, les arbalétriers, couverts d’une cotte et d’un capuchon de couleur, suivaient en procession leurs prieurs et allaient porter à la Cathédrale une grande torche de cire. Au décès de chaque confrère ou de sa femme, les arbalétriers devaient assister à la cérémonie funèbre, une chandelle de cire à la main, et verser un denier pour la messe de requiem[18].

Les chanoines étaient une gent batailleuse ; ils se recrutaient généralement parmi les jeunes nobles du pays, très friands des grasses prébendes du Chapitre [19]. Mais l’habit ne fait pas le moine ; les cadets de famille étaient plus préoccupés de se procurer une existence agréable que d’avancer le règne de Dieu. Or donc, un dimanche, le 18 mai 1533, une vive dispute s’éleva au jeu de paume, entre un banneret de la ville et Barthélémy de Prez, chanoine et curé de Saint-Paul, fils du seigneur de Corcelles-le-Jorat. Ce chanoine était un homme violent ; il aimait mieux manier les armes que chanter messe ; deux ans plus tard, il marchait au secours de Genève, à la tête d’une compagnie de Lavaux. Un différend étant survenu entre deux joueurs, le chanoine donna un démenti au banneret et en vint immédiatement aux voies de fait. Le capitaine de la jeunesse, Ferrand Loys, prit fait et cause pour le banneret et demanda une réparation à son agresseur, qui la refusa. Aussitôt le bouillant capitaine fait sonner le tocsin, assemble sa troupe et annonce l’intention de mettre au pillage la maison du chanoine. Celui-ci, prévenu, appelle des amis à la garde de sa cure menacée ; l’attaque fut vive, la défense opiniâtre ; il y eut des tués et des blessés ; à la fin la jeunesse victorieuse prit la cure d’assaut et la pilla impitoyablement [20].

Il faudrait se garder de généraliser : les chroniques et les mémoires, comme les manuaux, relatent de préférence les événements qui sortent de l’ordinaire, et l’on doit penser qu’à côté de ces chanoines viveurs, il y avait des prêtres qui prenaient au sérieux le mandat sacré dont ils étaient revêtus et qui donnaient au peuple l’exemple de la piété. Il est évident cependant que le besoin d’une réforme se faisait sentir ; la curie romaine le comprit bien, et pour mettre un terme aux abus dont on se plaignait, le Concile de Trente (1545-1558) prit, mais un peu tard, une série de mesures énergiques qui produisirent d’heureux résultats.

Si les mœurs des vieux Lausannois laissaient à désirer, les épreuves d’autre part ne leur avaient pas manqué. Trois incendies, coup sur coup, en 1219, 1235 et 1240 consumèrent une grande partie de la ville ; la cathédrale eut beaucoup à en souffrir ; lors du premier, 1374 maisons furent détruites. Dans le second, 80 personnes périrent, toutes les églises, à l’exception de Saint-Laurent, furent brûlées, et avec elles une foule de documents précieux pour notre histoire. Le troisième de ces grands incendies fut allumé dans la lutte qui eut lieu entre les partisans de Jean de Cossonay et ceux de Philippe de Savoie, tous deux prétendants à l’évêché de Lausanne. Un autre incendie général détruisit la Cité et endommagea la cathédrale en 1320, un autre en 1377 ou 1378.

La peste visita la ville en 1439, 1521, 1527, 1528, 1530, 1531, 1532, 1542, 1551, 1564, 1565 et 1613. Des mesures de police furent prises pour combattre le fléau. Les pestiférés étaient internés dans des maisons préparées pour les recevoir, et soignés par des infirmiers, que l’on appelait « marrons » ou aussi « corbeaux. » Ceux-ci étaient des hommes qui avaient été atteints de la peste, puis guéris, et que l’on considérait comme étant à l’abri de la contagion. On leur faisait prêter serment à leur entrée en fonctions ; ils devaient être gens de bien et savoir lire pour pouvoir faire la lecture des prières aux malades.

Entrée de la rue du Pré

En 1494, le Conseil décréta la construction d’un hôpital pour les pestiférés, au lieu dit au Praz du Marchier, sur le territoire de Saint-Laurent. Le bâtiment, élevé en partie au moyen de quêtes, fut inauguré l’année suivante et dédié aux saints Roch, Sébastien et Antoine. C’était une infirmerie plus que modeste, comprenant 4 chambres et 5 bois de lit [21]

Il y avait aussi à l’usage des lépreux, des établissements spéciaux. Le plus ancien avait été créé au treizième siècle dans le domaine actuel du Désert. En 1300, cette maladière contenait 14 lépreux. Il y avait, à la même époque, des recluses à la Vuachère et à Vidy, avec des chapelles dédiées à saint Nicolas et à saint Lazare. En 1461, une nouvelle léproserie fut construite à Vidy ; celle du Désert fut abandonnée. En 1630, il y avait encore deux lépreux à Vidy [22]

Si les Conseils de Lausanne et le clergé s’étaient efforcés de conjurer les dangers de la peste et de la lèpre, ils s’étaient aussi préoccupés de créer des moyens d’instruction. Les comptes de la ville nous apprennent qu’il y avait à Lausanne, dès 1381, des écoles. Les régents étaient nommés par le Conseil de la ville basse ; il recevait un petit subside de la bourse communale. L’écolage fut fixé, en 1467, à 8 sols par an pour les plus jeunes écoliers et à 12 sols pour les plus âgés. Les instituteurs sont qualifiés tantôt de recteurs, de maîtres, ou même de maîtres ès arts, tantôt de régents. Ces écoles se trouvaient à la place de la Palud et à la rue de Saint-Jean.

De son côté, l’évêque Guillaume de Challant fonda, en 1419, un institut dit « des Innocents, » où étaient élevés des jeunes garçons, au nombre de six, qui devaient être de naissance légitime, âgés d’au moins huit ans, bien conformés, d’une figure agréable et avoir des dispositions pour le chant. Cet établissement avait sans doute pour but de former des jeunes gens en vue du sacerdoce. Le Chapitre entretenait aussi des écoles, qui paraissent avoir pris fin avec l’établissement de la Réforme, et avoir été remplacées par le Collège, que fondèrent LL. EE.

Tel était, esquissé à grands traits, l’aspect que présentait Lausanne avant l’annexion bernoise : c’était une ville joyeuse, frivole et sans énergie, qui devait être facile à conquérir.


VII

Conquête bernoise (1536).


En 1530, les Bernois, joints aux Fribourgeois et aux Soleurois, envahirent le pays de Vaud pour secourir Genève, que menaçait le duc de Savoie, et que harcelaient sans cesse les « Chevaliers de la Cuiller [23] ». Les Suisses brûlèrent sur leur passage un grand nombre de châteaux. Cette campagne se termina par la paix de Saint-Julien : le duc Charles III s’engagea par ce traité à respecter les droits de Genève et à payer une indemnité de guerre, pour la garantie de laquelle il donna en hypothèque le Pays de Vaud (19 octobre 1530). Lorsque le Deux-Cents de Genève eut décidé, le 29 novembre 1535, d’abolir la messe, cette ville se trouva de nouveau menacée par le duc de Savoie. Berne se rendit compte que, si elle n’intervenait pas en sa faveur, le roi François Ier, qui déjà se posait en protecteur de Genève, prendrait sa cause en mains. Après s’être assuré de l’appui de leurs bailliages, Leurs Excellences expédièrent au duc le 16 janvier 1536, un hérault d’armes porteur d’une déclaration de guerre dans toutes les formes, fondée sur l’inexécution des clauses du traité de Saint-Julien, et sur le fait que leurs alliés de Genève continuaient à être molestés, et leurs biens pillés. En même temps, le Conseil de Berne sollicitait du Conseil de Lausanne son appui contre le duc de Savoie.

L’évêque de Lausanne se réfugia à Glérolles, et invoqua le secours des gens de Lavaux. À Lausanne même, l’opinion était divisée : la jeunesse demanda à s’enrôler pour rejoindre l’armée bernoise ; les Conseils, irrésolus, cherchaient à gagner du temps.

Le 22 janvier 1536, six mille hommes, sous le commandement du trésorier Jean-François Nægueli, sortent de Berne. Leur marche à travers le Pays de Vaud se fit sans coup férir : en favorisant la propagation de la Réforme à Aigle, à Payerne, à Avenches, à Orbe, à Grandson, etc., les Bernois avaient préparé la voie à leur conquête. Laissant Lausanne, Morges et Nyon de côté, Nægueli se dirige sur Genève, où il entre le 2 février ; il y reste jusqu’au milieu du mois, puis rentre à Berne. Les Français, les Valaisans et les Fribourgeois avaient, de leur côté, occupé une partie des provinces que la maison de Savoie possédait au nord des Alpes. Après quelque résistance, Yverdon se rendit ; Chillon, où commandait Antoine de Beaufort, demeura seul fidèle à ses maîtres.

Restaient Lausanne et les terres de l’évêché. Confiants dans l’alliance avec Berne, les bourgeois de Lausanne se berçaient de l’espoir de pouvoir, comme les Genevois, se débarrasser de leur évêque et acquérir une indépendance complète ; mais Leurs Excellences ne l’entendaient pas ainsi. Après un séjour de trois semaines à Berne, Nægueli se met de nouveau en marche, avec une colonne de 1500 hommes, et met le siège devant Chillon, qui se rendit le 28 mars 1536.

Abside et clocher de l’église de Saint-François.

Chillon pris, le général bernois marche sur Lausanne ; le 31 mars, il franchit la Veveyse, qui formait la limite des terres épiscopales. Le prince-évêque, Sébastien de Montfalcon, s’enfuit à Fribourg. Le même jour, l’armée bernoise fit une entrée solennelle dans la ville « impériale » de Lausanne. Les magistrats reçurent « leurs bons alliés » avec de grands honneurs. Le lendemain, 1er avril, dit l’historien Verdeil, les illusions qui égaraient les Lausannois s’évanouirent a jamais : Nægueli prit possession du château Saint-Maire, fit enlever l’écusson de la maison de Montfalcon et les insignes de la puissance épiscopale, et arbora à leur place le drapeau aux couleurs rouge et noire avec l’effigie de l’ours. Il prononça la déchéance de l’évêque, et proclama la ville de Berne souveraine de tous les droits temporels reconnus aux évêques du diocèse de Lausanne. Cette violation du traité de combourgeoisie de 1525, faite au mépris de leurs prérogatives impériales, plongea le Conseil et les bourgeois dans la consternation. Ceux qu’ils avaient accueillis en amis, à qui ils avaient loyalement fourni du secours lors du siège d’Yverdon, leur parlaient en maîtres. Ils protestèrent, mais en vain.

Lausanne, dit l’historien Verdeil, par ses irrésolutions, par sa faiblesse, avait perdu tout droit d’être écoutée ; elle devait désormais obéir à la bourgeoisie de Berne. Les députés de Zurich, Bâle, Schaffhouse, Saint-Gall et Genève, venus à Lausanne pour s’interposer entre Berne, le duc de Savoie et l’évêque, protestèrent contre les procédés de LL. EE. Nægueli allégua qu’il n’avait pas de pouvoirs pour traiter, que des commissaires arriveraient bientôt de Berne, qu’en attendant il avait reçu l’ordre de se mettre en lieu et place de l’évêque pour tout ce qui concernait le temporel, et que, quant au spirituel, il s’engageait à protéger également les deux cultes.

Les Réformés, — car il y en avait déjà à Lausanne avant l’arrivée des Bernois, — s’empressèrent de demander au Deux-Cents de Lausanne qu’il leur soit permis de faire profession ouverte de leur religion. Le 4 avril, après maintes récriminations sur les excès des Réformés, le Deux-Cents décida de mettre à leur disposition l’église des Dominicains de la Madeleine.


VIII


Dispute de Lausanne.


La conséquence de la conquête bernoise fut l’établissement définitif de la Réforme. Tandis que Farel parcourait le Chablais, Viret prêchait dans le Pays de Vaud. Charles-Quint et François Ier guerroyaient alors au sud des Alpes. A la faveur de ces rivalités princières, les Bernois organisent leur conquête et font servir la Réforme à leurs vues ambitieuses. Les Vaudois, peu portés aux nouveautés, mais d’un caractère malléable, acceptèrent de bonne grâce les conceptions théologiques qui leur furent enseignées.

Pour accréditer la nouvelle foi, les Bernois annoncèrent l’intention d’organiser, suivant l’usage du temps, une dispute religieuse et publique dans la cathédrale de Lausanne. Charles-Quint, promptement informé de leur projet, envoya aux Bourgmestre, Conseils et bourgeois, avant que l’édit fût publié, la lettre, dont nous avons donné plus haut le texte, afin de les engager à s’opposer à cette dispute. Les Conseils, se sentant appuyés par l’empereur, résolurent :

1° De continuer à vivre en bons catholiques, en attendant la convocation du concile général annoncé ;

2° De refuser de devenir les sujets d’une ville étrangère et de rejeter le mode de vivre que Berne voulait lui imposer, sans même l’avoir proposé aux trois États de Lausanne.

Les plus grands honneurs furent rendus à Berne aux députés lausannois chargés de présenter ces résolutions, mais on ne leur donna aucune réponse précise : la question devait faire l’objet d’un message spécial, qui ne tarderait pas à être porté à la connaissance de Messieurs de Lausanne. En effet, le 16 juillet, parut un édit fixant au 1er octobre la dispute de religion.

La cathédrale fut choisie pour ce colloque, qui attira une foule nombreuse. La dispute dura six jours. Tout avait été organisé de manière à impressionner les auditeurs. Les autels, les images et les statues avaient été voilés. Les commissaires bernois : J.-J. de Watteville, Diesbach, Schleif, Hubelmann et le bailli de Lausanne, J. Nægueli, assistèrent aux débats. La présidence fut confiée d’une part, à deux Bernois, Nicolas de Watteville et Cyro, et d’autre part à deux Lausannois, le chanoine Fabri et le docteur en droit conseiller Gérard Grand. Quatre notaires, dont Jacques Bergier[24]. tenaient le protocole de la dispute.

Vieux bâtiments académiques.

Les tenants pour les catholiques étaient le jacobin Monbouson, Drogy, vicaire à Morges, Milliard, maître d’école à Vevey, Berrilly, vicaire à Préverenges, Jean Michod, doyen de Vevey, Ferrand Loys, capitaine de la jeunesse, et le médecin Blancherose. Un des coreligionnaires de ce dernier, le banneret Pierreileur, nous en a fait un piquant portrait. « Entre tous les opposants qui fort se présenta, dit-il, ce fut un médecin nommé Blancherose, homme tenant de la lune et fort fantastique, lequel en ses disputes mêlait la médecine avec la théologie et faisait incontinent à rire. »

Ensuite d’ordres de l’évêque aucun des membres du clergé de Lausanne ne se présenta pour tenir tête aux partisans de la Réforme. Les chanoines se bornèrent à entrer en corps dans la cathédrale. L’un d’eux lut une protestation, puis ils se retirèrent. La nouvelle foi au contraire fut brillamment représentée ; elle avait pour porte-voix Viret, Farel, Caroli et Calvin.

Le tournoi se termina par le triomphe des réformateurs. Ferrand Loys, l’opposant laïque, et quelques prêtres passèrent à la Réforme. Cet exemple fut suivi par plusieurs personnes. Les zélateurs de la nouvelle foi brisèrent les autels, les images et les crucifix de la cathédrale, croyant donner par là la mesure de leurs récentes convictions.

Le 24 décembre 1536, LL. EE. promulguèrent un Édit de Réforme. Les sacrements furents réduits à deux, les images supprimées, ainsi que la messe, les pèlerinages et toutes les cérémonies de l’ancien culte. Les ecclésiastiques furent autorisés à se marier ; le jeu et la danse prohibés ; le nombre des jours fériés réduit.

Une partie des biens d’Église fut affectée à l’entretien des pasteurs, des maîtres d’école et des indigents, ainsi qu’à des pensions en faveur des ecclésiastiques, chanoines et prêtres titulaires de prébendes. Une autre partie importante servit à faire des largesses aux communes. La petite « Largition », du Ier novembre 1536, et la grande Largition du 18 avril 1548, diminuèrent les répugnances que les Lausannois avaient pour le nouveau régime. L’administration communale, pauvre sous les évêques, vit sa position notablement améliorée par l’abandon que les Bernois lui firent des belles forêts de Sauvabelin et du Jorat, ainsi que des biens du prieuré de Saint-Sulpice, des couvents de Sainte-Catherine et de Bellevaux et du monastère de Montheron, avec des vignes du Dézaley d’En-Bas[25]. LL. EE. ne s’oublièrent pas dans cette répartition : elles gardèrent pour elles une importante partie des domaines de l’Église et emportèrent à Berne le magnifique trésor de la cathédrale, qui se composait de statues en or et en argent, de châsses, de reliquaires, de crucifix, ciboires, calices, encensoirs, manteaux, chandeliers, lampes, bassins, pierres précieuses, étoffes, tapis, broderies, missels et manuscrits d’une valeur incalculable[26]. Pour se faire une idée de l’importance de ces richesses, il faut se souvenir qu’avant la Réforme, le clergé possédait à peu près le tiers de la propriété immobilière du pays. On a évalué le revenu de l’évêque à soixante mille écus d’or et celui de chacun des chanoines à quatre mille.


IX

Fondation de l’Académie. — Organisation des pouvoirs publics.


Une académie fut fondée à Lausanne en 1537 en vue de former des pasteurs. En 1540, un collège y fut adjoint. D’écoles populaires il n’était pas question alors : un siècle encore devait s’écouler avant qu’elles fussent organisées d’une manière générale et régulière, et encore quelles écoles[27] ! Viret, Conrad Gessner, Théodore de Bèze, Mathurin Cordier, Hotman et Henri Estienne jetèrent quelque éclat sur ces institutions où se pressaient des étudiants venus en foule de France.

L’Académie de Lausanne est la plus ancienne école de théologie de langue française. Elle fut une pépinière de jeunes pasteurs, dont plusieurs eurent à souffrir pour leur foi ; quelques-uns même furent martyrisés. En 1552, cinq jeunes gens qui venaient d’y terminer leurs études, Martial Alba (de Montauban), Pierre Escrivain (de Boulogne), Bernard Seguin (de la Reôle), Charles Faure (de Blanzac), et Pierre Navihères (de Limoges), quittaient Lausanne avec l’intention de se vouer à l’évangélisation. Ils furent arrêtés à Lyon sous l’inculpation d’hérésie ; malgré tous les efforts faits auprès de l’archevêque de Lyon, le cardinal de Tournon, et du roi Henri II, par leurs coreligionnaires de France et de Suisse, ils furent brûlés vifs le 16 mai 1552.

Si les Lausannois avaient des raisons de se plaindre des atteintes portées par leurs alliés à leur autonomie, il faut reconnaître, d’autre part, que l’austère régime bernois eut d’heureux effets sur leurs mœurs, et que des deux « Largitions » date une ère de prospérité pour les finances municipales.

Sous la domination bernoise, l’organisation des pouvoirs publics ne différa pas beaucoup de ce qu’elle avait été sous les évêques : la magistrature se composait :

1° Du Conseil des Deux-Cents.
2° Du Conseil des Soixante.
3° Du Petit conseil.
4° De la Chambre économique.
5° De la Chambre des orphelins.
6° De la Chambre des pauvres.
7° De la Chambre des auditeurs des comptes.
8° De la Chambre des fabriques.
9° De la Chambre des déviances.
10° De la Chambre des vins.
11° De la Chambre des bois.

Les organes exécutifs étaient le Bourgmestre, le Boursier, qui était le suppléant du bourgmestre, les cinq Bannerets, le Contrôleur Général, le Secrétaire, le Haut Forestier, le Grand Sautier et le Métral.

L’ordre judiciaire était également très nombreux. Il y avait, en commençant par le haut de l’échelle :

1° La Cour ballivale.
2° La Cour féodale.
3° La Cour d’examen des criminels.
4° La Justice du jadis Chapitre.
5° La Justice inférieure de la ville.
6° La Chambre des vingt-quatre.
7° La Chambre des soixante.
8° La Cour criminelle.
9° La Cour des fiefs.
10° Les deux Consistoires ou tribunaux des mœurs.

Les propriétaires de la rue de Bourg siégeaient dans la Cour d’examen des criminels et dans la Cour criminelle.

Enfin, sous le nom de « Suprême chambre des appellations romandes », un tribunal suprême fut établi à Berne.

Les Lausannois se rallièrent très franchement au régime qui leur était imposé. Ils donnèrent la preuve de leur loyalisme en 1588, en déjouant le complot ourdi par le Bourgmestre Isbrand d’Aux pour rétablir à Lausanne la domination savoyarde et le catholicisme (17 décembre) ; en 1653, en aidant LL. EE. à réprimer la révolte des paysans de l’Emmenthal et de la Haute-Argovie ; en 1712, en contribuant pour une large part au triomphe des armes bernoises dans la campagne de Villmergen ; en 1723, en faisant arrêter le major Davel.

LL. EE. s’entendaient à ménager l’amour-propre de leurs sujets : c’est ainsi que chaque Bailli, à son entrée en charge, jurait, comme autrefois les évêques, de maintenir, garder et observer les droits, franchises et coutumes, tant écrits que non écrits, des nobles, citoyens et bourgeois de la commune de Lausanne. Ce serment se prêtait solennellement, devant la porte Saint-Etienne, qui naguère marquait la limite entre la cité épiscopale et la ville, en présence des autorités de la ville et de la suite du bailli, puis la chaîne tendue au travers de la porte était enlevée, et le cortège montait au Château, où étaient rangées les autorités baillivales en costume à la livrée de LL. EE., qui remettaient au Bailli les clefs de sa résidence, après un compliment d’honneur présenté par l’Académie en corps.

Le lendemain, nouvelle cérémonie, cette fois à la cathédrale, où le Bailli était présenté aux autorités par le Trésorier du pays de Vaud et recevait les serments des magistrats du bailliage.


X

Marasme économique. — Arrivée des réfugiés français.


Si LL. EE. savaient entourer de certains égards leurs sujets et entretenaient les populations dans le sentiment du respect dû à la morale et aux autorités, elles ne favorisaient point le développement du commerce et de l’industrie ; elles y apportaient même, parfois, des entraves, en sorte que, privée des pèlerinages qui amenaient naguère des foules à Notre-Dame, la ville de Lausanne végétait. Les biens ruraux que ses habitants possédaient dans le voisinage constituèrent longtemps leur principale ressource.

Vers la fin du dix-septième siècle, l’arrivée des réfugiés français, que la révocation de l’édit de Nantes obligea à chercher une nouvelle patrie, opéra de grands changements dans les mœurs de la plupart des villes de la Suisse romande, notamment à Lausanne. « On comptait parmi les réfugiés, dit l’historien Verdeil, plusieurs familles nobles, qui apportèrent cette urbanité française, cette élégance de mœurs, qui pendant le dix-huitième siècle, distinguèrent la population lausannoise ; des savants, des ministres, des orateurs, des littérateurs, suscitèrent le goût de l’étude. L’un d’eux, le jurisconsulte Barbeyrac, devint professeur à l’Académie, et donna un nouveau lustre à cette institution. Des protestants d’une autre classe contribuèrent à développer l’industrie dans les villes où ils se fixèrent. Ce furent des Français qui créèrent des chapelleries, des imprimeries, des poteries, des fabriques d’indienne, de cotonne, de bas, des tanneries ; d’autres ouvrirent des boutiques et rendirent la prospérité à Lausanne. Jusqu’à l’arrivée des protestants français, le commerce intérieur dans le pays de Vaud ne se faisait, en général, qu’au moyen de colporteurs ; presque toutes les marchandises provenaient de Bâle, de Zurich ou de Genève. L’activité des réfugiés changea ce système, excita une grande émulation dans toutes les branches du commerce et même dans l’agriculture, qui reçut de nombreux perfectionnements, grâce à l’esprit d’initiative des paysans français. »

Hôtel de ville. Façade reconstruite en 1674.

Après la révocation de l’édit de Nantes, plus de soixante mille protestants français vinrent dans le pays de Vaud ; 4500 environ s’y fixèrent, dont 1500 à Lausanne ; les autres se dirigèrent sur le Wurtemberg, le Palatinat, la Hesse, le Brandebourg, etc. Pour suffire aux besoins matériels de ces malheureux, on créa, à Lausanne, sous la présidence du pasteur Barbeyrac, une direction des pauvres français réfugiés, connue plus tard sous le nom de bourse française, et dont nous reparlerons plus loin. Cette institution fut confirmée par privilège de LL. EE. de Berne en date du 16 janvier 1688. Ses statuts, ses délibérations et ses registres sont encore aux archives communales.

Les écoles de théologie de Saumur, de Montauban, de Sedan, et Nîmes ayant été supprimées, Lausanne, en raison de son Académie, devint une des métropoles du protestantisme français. Au moyen de dons collectés en Angleterre et en Suisse, grâce à la généreuse initiative du primat d’Angleterre Wake, archevêque de Cantorbéry, et du professeur de théologie Alphonse Turrettini de Genève, on y créa un séminaire français, dont le prédicateur du Désert, Antoine Court, vint en 1729 prendre la direction. Cet établissement dépendait financièrement d’un comité genevois, tandis que la direction morale était confiée à un comité lausannois où nous voyons figurer le banneret Loys de Cheseaux, le major de Montrond, les professeurs G. de Polier, Leresche, de Bons, Durand, Levade, les pasteurs Polier de Bottens, Bugnion-de Saussure, E.-L. et César Chavannes, Samuel Secretan, Yerrey, le boursier Seigneux, le banneret Seigneux de Correvon, Polier de Loys (plus tard préfet national), le baron de Montolieu, etc. Antoine Court et son comité exerçaient une sorte d’épiscopat sur les Eglises de France ; ils entretenaient avec elles une correspondance suivie, apaisaient leurs différends, et, service inestimable en ces temps troublés, tenaient registre des baptêmes et des mariages célébrés au Désert.

Le nombre des élèves du séminaire varia de 12 à 30. L’enseignement qu’ils recevaient était distinct de celui de l’Académie ; il était plus élémentaire. Leurs études terminées, ces jeunes gens allaient ensuite exercer le ministère en France au péril de leur vie : le dernier des martyrs du Désert fut François Rochette, qui périt sur l’échafaud à Toulouse, en 1762, à l’âge de 26 ans, en même temps que les trois frères Grenier, gentilshommes verriers, qui avaient généreusement tenté de venir en aide à leur pasteur et ami.

La réunion de Genève à la France et la création de l’école de théologie de Montauban ôtèrent au séminaire français de Lausanne sa raison d’être ; aussi prit-il fin en 1812 ; les fonds, qui avaient longtemps assurés son existence, furent consacrés à l’entretien des étudiants français de la Faculté de théologie de Genève.

Le Sénat de Berne se considérait comme le protecteur attitré des protestants persécutés. Il avait pris en mains au dix-septième siècle, de concert avec le roi d’Angleterre et les États généraux des Pays-Bas, la cause des Vaudois du Piémont ; il montra également les meilleures dispositions pour le séminaire français. L’existence, dans un siècle d’autorité et de privilèges, d’une école libre, ne relevant que de l’initiative privée, méritait d’être mise en évidence[28].

Les réfugiés français conservaient pour la plupart leur situation d’étrangers, un tiers seulement (513) acquirent la bourgeoisie de Lausanne ; d’autres retournèrent plus tard en France ; d’autres furent incorporés à la bourgeoisie de Lausanne en 1860.



XI

Promesses faites par LL. EE. — Mesures de rigueur prises à l’égard du Clergé. — Manifeste du major Davel.


Au moment du danger, à l’époque de la guerre des paysans, LL. EE., dont l’autorité était très ébranlée, avaient, comme il a été dit plus haut, demandé la levée des contingents vaudois.

En 1653, le Bourgmestre de Lausanne, Jean-Pierre Polier, convoqua, à Lausanne, les députés de la noblesse et des villes. Cette reconstitution des anciens Etats de Vaud[29], qui ne s’étaient plus réunis depuis 1622, fit concevoir aux Vaudois des espérances qui les déterminèrent à fournir les secours demandés. L’assemblée fut orageuse ; plusieurs députés firent ressortir ce qu’il y avait d’anormal à prêter main forte contre les communes allemandes qui luttaient pour le maintien de leurs franchises. Le Bailli de Lausanne promit, au nom de LL. EE., que les charges seraient allégées, les privilèges des villes augmentés, et le droit d’assemblée reconnu au pays de Vaud. Sur la foi de ces engagements, cinq mille Vaudois franchirent l’Aar et tirèrent, naïvement, leurs seigneurs et maîtres de la fâcheuse situation où ils s’étaient mis. Une fois le péril passé, les promesses furent oubliées.

LL. EE. étaient très rigides en matière de doctrine. Elles exigèrent en 1679, des professeurs de l’Académie et des pasteurs l’adhésion à un formulaire théologique qui souleva une très vive opposition. Elles usèrent de rigueurs excessives à l’égard du clergé, dont plusieurs membres firent preuve d’un courage et d’un esprit d’indépendance qui fait le plus grand honneur au corps pastoral vaudois. Les Bernois administraient avec soin leurs forêts et leurs domaines, mais ils se préoccupaient très peu du bien-être de leurs administrés : les écoles étaient négligées, les routes laissaient beaucoup à désirer, et, de plus, elles étaient très peu sûres, en sorte que les villes du pays n’avaient guère de relations les unes avec les autres : leur isolement rentrait dans le plan de la politique bernoise. On n’osait pas traverser le Jorat sans être accompagné d’une forte escorte ; les malandrins de tout pays se cachaient dans les forêts et guettaient les voyageurs ; ils tuaient pour un profit minime. En 1550 Félix Platter, en 1696 l’historien Abraham Ruchat avaient failli devenir leurs victimes. En 1702 et 1703, vingt-trois de ces brigands furent roués vifs à Vidy. Pour ramener à de meilleurs sentiments la population de cette contrée, LL. EE. appelèrent au poste de pasteur de Savigny un homme éminent, Jean-Pierre de Loys, et lui adjoignirent quatre régents de choix ; grâce à leurs efforts dévoués, l’instruction et, avec elle, la civilisation et l’aisance pénétrèrent dans les hameaux reculés du Jorat.


Gargouilles à l’Hôtel de ville (1698).
Ce fut dans ces circonstances qu’un héros se leva au milieu du peuple vaudois et chercha à le tirer de son apathie. Sans les consulter au préalable, le major Davel revendiqua, au nom de ses compatriotes, une indépendance dont ceux-ci ne semblaient pas sentir le prix. Après s’être distingué sur maint champ de bataille, et en dernier lieu dans la campagne de Villmergen, il se crut investi d’une mission de la Providence. À l’âge de soixante-trois ans, après avoir longtemps médité son projet, après s’y être préparé par la prière et par le jeûne, il convoque, sous le prétexte d’une revue, les trois compagnies de son bataillon, pour le 31 mars, sur la place d’armes de Cully. De là, il marche sur Lausanne, il entre dans la ville enseignes déployées, au son des fifres et des tambours, se rend à l’hôtel de ville et demande une audience au Deux-Cents, lit un manifeste, qui était une critique serrée et pleine de jugement, du régime bernois, et expose son plan pour arriver à l’émancipation du pays de Vaud. Pris à l’improviste, les membres du Conseil donnent des quartiers à sa troupe et réussissent à l’en isoler. Le 1er avril 1723, Davel est arrêté et dénoncé à LL. EE. La cour criminelle, où siégeaient les propriétaires de la rue de Bourg, appelée à le juger, le condamna à mort ; il périt sur l’échafaud de Vidy le 24 avril 1723. Un monument, érigé en 1898, marque la place où il fut exécuté. Un autre monument, plus important, lui a été élevé également, en 1898, sur la place du Château. Davel mourut en héros. Avant de livrer sa tête au bourreau, il adressa une touchante exhortation à la foule assemblée sur le lieu de son supplice. La révolution tentée par Davel était prématurée ; le peuple n’y était pas préparé. Pour juger équitablement les magistrats qui refusèrent de le suivre, il faut se replacer dans leur milieu. On a reproché à Davel d’avoir manqué à son serment d’officier. On peut répondre à cela que les premiers coupables étaient LL. EE., qui avaient manqué aux promesses faites, à réitérées fois, au peuple vaudois.

Porte des anciennes archives de l'Hôtel de ville.

Quoique manquée, la tentative de Davel produisit d’heureux effets. L’avoyer Christophe Steiger[30] reconnut le bien-fondé des critiques adressées par le major Davel au gouvernement bernois ; LL. EE. en tinrent compte dans une certaine mesure. Des remontrances furent adressées à certains baillis ; le gouvernement renonça à exiger des ecclésiastiques l’adhésion au formulaire théologique dont il a été question plus haut.


XII

La société lausannoise. — Séjours de Voltaire et de Gibbon. — Le Dr Tissot.


Le pays de Vaud n’offrait que peu d’occasions aux citadins de se faire des situations : toutes les fonctions importantes et rémunératrices étaient réservées aux bourgeois de Berne ; le commerce et l’industrie étaient nuls ; l’agriculture, dans le marasme.

Poële de la salle du Conseil communal (1749)

Deux genres de carrière seulement étaient ouverts aux Vaudois désireux de demeurer au pays : l’état ecclésiastique et l’enseignement. Ceux qui avaient de l’ambition s’expatriaient, les uns pour se lancer dans des entreprises financières, où plusieurs ont fait fortune ; les autres, pour conquérir des grades dans les armées étrangères. Tels furent, pour ne parler que des généraux : David de Saussure, David de Crousaz, Georges de Polier, Samuel et Victor de Constant, David Grenier en Hollande, Albert de Treytorrens en Suède, E.-F.-L. de Loys de Middes, J.-F. de Polier, et David de Constant en France, David de Crousaz en Sardaigne, F.-N. de Crousaz, Fr.-Fr. de Treytorrens au service d’Espagne et Paul-Ph. de Polier au service de la compagnie anglaise des Indes orientales, Warnéry en Pologne et bien d’autres.

Ces officiers venaient, le plus souvent, prendre leur retraite à Lausanne ; ils y formaient une société d’élite avec les intellectuels du temps : le philosophe J.-P. de Crousaz, les historiens Ruchat et Loys de Bochat, l’orientaliste Georges-Pierre Polier de Bottens, le physicien Loys de Cheseaux, le professeur Alexandre-César Chavannes, les jurisconsultes Clavel de Brenles et Samuel Porta, etc. Sans être devenue opulente, Lausanne s’était enrichie ; l’atmosphère s’était modifiée : vers le milieu du siècle, elle était devenue une ville savante et policée : Voltaire faisait jouer Zaïre à Mon Repos, par Mme de Constant d’Hermenches et la marquise de Langalerie, devant le doyen Polier, le grand Haller et le Dr Tissot. Sa présence et celle de Gibbon contribuèrent à éveiller les esprits et valurent à notre cité un renom de frivolité qui en fit un lieu de villégiature aimée des étrangers. Beaucoup de jeunes gens, attirés par les mœurs aimables de la société de Lausanne, venaient d’Angleterre ou d’Allemagne y faire leur éducation. Des gens de tout âge et de tout pays y accouraient pour recevoir les soins éclairés du Dr Tissot[31], l’auteur de l’Avis au peuple sur sa santé, qui s’acquit une réputation européenne par ses cures et ses écrits. Cet homme éminent, né en 1728, mort en 1797, fut consulté par le roi de Pologne, par l’électeur de Hanovre, par le duc de Choiseul et le Sénat de Venise ; ils lui offrirent de brillantes positions ; il les refusa ; il accepta cependant de Joseph II une chaire à l’université de Pavie, en 1781 ; mais il la quitta, après deux ans de professorat. A son départ de Pavie, une table de marbre avec une inscription rappelant son enseignement fut placée dans une des salles de l’université.

En 1779, l’empereur Joseph II, âgé de vingt-huit ans, fit un grand voyage en Europe sous le nom de comte de Falkenstein ; il vit à Paris M. Necker, et à Genève, Horace-Bénédict de Saussure ; il s’arrêta à Lausanne, le 25 juillet. D’après une relation manuscrite, due à la plume de César de Saussure, il descendit à l’hôtel du Lion d’or[32], tenu alors par le sieur Traxel ; il fit demander le Dr Tissot, qui fut frappé des connaissances étendues du jeune monarque. M. le Bailli voulut lui présenter ses hommages, mais il se fit excuser disant qu’il ne recevait pas de visite ; il s’était imposé la même consigne à Genève et ailleurs. Après un tour de ville, il fut conduit par son hôte sur la terrasse de la générale de Constant pour voir la vue ; là se trouvait réuni le monde élégant de Lausanne, M. de Cazenove, M. de Polier, M. de Crousaz, etc. ; il eut un mot aimable pour chacun et se retira à huit heures du soir, laissant tous les Lausannois qui avaient eu l’honneur de l’approcher sous le charme de son affabilité. Avec l’indiscrétion qu’ont parfois les mères quand est en jeu l’intérêt de leur progéniture, Mme Blaquières lui tint ce petit discours : « J’espère, M. le comte, que vous pardonnerez à la tendresse d’une mère la liberté que je prends de vous recommander mon fils cadet. Depuis quelque temps, il a l’honneur d’être au service de S. M. impériale ; comme je sais que vous êtes très bien en cour, je vous supplie de bien vouloir prendre sous votre haute protection mon fils, moyennant qu’il s’en rende digne par une bonne conduite. » L’empereur s’informa du régiment et de la compagnie où servait le jeune officier, Mme Blaquières s’empressa de lui remettre l’adresse de son fils, l’empereur lui dit : « Mais, madame, faites mieux ; écrivez ce soir à votre fils ; envoyez-moi votre lettre à mon auberge et je la lui ferai tenir. »

Le lendemain matin, à cinq heures, il prenait la route de Moudon. Ses équipages se composaient de deux chevaux de selle et de trois berlines à six chevaux fournis par le voiturier Lacombe de Genève. Il vit à Berne le grand Haller qui, étant malade, le reçut en bonnet de nuit et en robe de chambre, à moitié couché sur une bergère.

Vers la fin du dix-huitième siècle, la société de Lausanne était plus animée que jamais. Dans les salons de M. Deyverdun, de Mme de Charrière de Bavois et de Mme Huber on rencontrait l’abbé Raynal, le spirituel chevalier de Boufflers, M. et Mme Necker et leur fille Mme de Staël, le prince Henri de Prusse, Mme de Montolieu née Polier, auteur des Châteaux suisses, Mme de Charrière de Colombier, née van Tuyll, auteur de Calixte, le prince Galitzin, le futur doyen Bridel, le jurisconsulte de Seigneux, Benjamin Constant, Frédéric-César de la Harpe, Joseph de Maistre, le marquis de Sâles, l’énigmatique baronne d’Holca, qui restaura, en 1792, la paroisse catholique de Lausanne[33]. C’était une vraie école de tolérance : sous l’égide protestante, le catholique le plus dévôt s’y rencontrait avec le voltairien le plus endurci.

La tourmente révolutionnaire mit fin pour un temps à ces mondanités. De 1790 à 1797, plus d’un millier d’émigrés français et savoyards fuyant la Révolution et la Terreur se réfugient à Lausanne, où se trouvent, à un moment donné, un archevêque, deux évêques, cent soixante prêtres ou religieux, un prince, sept ducs et duchesses, deux cents comtes et gentilshommes, vingt officiers, cent magistrats, deux cents négociants et artisans réfugiés. Et l’on vit un jour, à l’hôtel de ville, trois duchesses mangeant à la gamelle.

Mentionnons, à titre de curiosité, que, de 1766 à 1796, les fonctions de bourgmestre furent remplies par un ancien officier au service de France, Antoine de Polier-Saint-Germain, qui fit construire, pour son compte, sur la place de Saint-François, à côté de l’église, la belle maison qui appartenait en dernier lieu à M. Aug. Grenier, et que l’on a démolie, en 1896, pour construire le nouvel hôtel des postes. Ce magistrat avait soixante et un ans au moment de son élection ; il demeura en charge jusqu’à l’âge de quatre-vingt-onze ans ? il faut croire que ses administrés et le Deux-Cents ne lui rendaient pas la vie trop dure. Il devait être fort bien en cour à Berne, car, en 1793, le sénat de la république lui décerna, en récompense de ses longs et utiles services, la chaîne et la médaille d’or d’Hettlingen, distinction fort rare. Il est l’auteur d’un traité de morale intitulé : Du gouvernement des mœurs dont la 3me édition parut chez Lemaire à Bruxelles en 1784.


XIII

Banquet des Jordils. — Les patriotes demandent la réunion des États de Vaud. — Révolution du 24 janvier 1798.


En 1791 des velléités d’indépendance se font jour. Le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille, les patriotes vaudois, sous prétexte d’un tir à l’arc, organisent un banquet patriotique sous les marronniers des Jordils, propriété du banquier Dapples. La fête fut suivie d’un feu d’artifice auquel assistaient, dit-on, près de trois mille personnes. Des discours véhéments y furent prononcés ; des acclamations et des cris de joie célébrèrent le triomphe de la liberté en France. A cette manifestation d’un caractère révolutionnaire, qui se _ continua, le lendemain, à Rolle, participaient des hommes appartenant à toutes les classes de la société : des propriétaires de biens nobles, d’anciens militaires, des fonctionnaires, des avocats, des médecins, des banquiers, des ecclésiastiques, des commerçants et des artisans. Pendant la fête, des conciliabules furent tenus, à la Razude, entre les délégués des diverses villes.

Très inquiètes sur les suites que de pareilles assemblées pourraient avoir, LL. EE. firent occuper militairement Lausanne par six mille hommes de troupes allemandes et soixante canons, qui rendirent ainsi la visite qu’en 1653 les Vaudois avaient faite aux habitants de la Haute-Argovie. Ces troupes se concentrèrent dans la vallée de la Broie sous le commandement du général d’Erlach, puis descendirent les pentes du Jorat en annonçant leur présence par de sinistres décharges d’artillerie. Une haute cour, composée de MM. Fischer, Haller, Frisching et Tscharner, procéda à une enquête ; elle manda à sa barre les principaux personnages qui avaient joué un rôle dans les banquets de Lausanne et de Rolle. Quelques-uns de ceux-ci, pressentant les rigueurs qui allaient suivre, prirent la fuite : tel fut le cas d’Amédée de la Harpe, seigneur d’Yens et des Uttins, qui parvint en France au grade de général et mourut au passage du Pô, dans un combat nocturne, le 8 mai 1796 ; de l’avocat J.-J. Cart, qui fut plus tard membre du Conseil législatif helvétique, membre de la Consulta suisse à Paris et président du tribunal d’appel du canton de Vaud ; du libraire Boinod, qui parvint en France au grade de général de division. Moins prudents, parce qu’ils se croyaient moins compromis, le secrétaire baillival Rosset et le capitaine Muller, seigneur de la Mothe, restèrent au pays ; ils furent arrêtés et envoyés à Chillon.

Il s’agissait d’humilier les Vaudois. Les députés des villes reçurent l’ordre de comparaître devant les représentants de LL. EE. Ils durent s’assembler au Champ-de-l’Air et se rendre au château de Lausanne, tête nue, entre une double rangée de soldats ; pendant qu’ils défilaient, les canons bernois annonçaient aux échos d’alentour que LL. EE. étaient encore maîtresses des rives du



Hors-texte


Vitraux de l’Hôtel de ville (Salle de la Municipalité).

Ces vitraux, ainsi que ceux du cloître de Wettingen, ont été attribués soit à H. Grebel, soit à Hans Punk ; c'est cette dernière opinion qui prévaut aujourd’hui et à la laquelle se rattache M. P. Ganz, dans le Dictionnaire des artistes suisses. Suivant une tradition généralement admise, les vitraux aux armes de Berne et de Fribourg auraient été donnés par ces villes à celle de Lausanne à l’occasion du traité de combourgeoisie de 1525. — Les manuaux de Lausanne sont très sobres de renseignements à cet égard. Voici ce qu’on lit dans les comptes de 1527-1528 : « Le dimanche avant la fête de Sainte-Catherine (1528) les syndics et gouverneurs de la ville de Lausanne ont livré 33 sols à Glaude Martyn pour avoir porté à Berne certaines lettres à un verrier qui fait les vitraux qui doivent être posés aux fenêtres de la maison de ville de la Palud. » M. P. Ganz nous a dit que le nom de H. Funk revient souvent dans les comptes de la ville de Berne à cette époque.


Armoiries de la ville de Berne
Armoiries de la ville de Lausanne
Armoiries de la ville de Fribourg
Réunion de la Cité avec la ville inférieure en 1431


Bannerets de la Cité et du Pont.
Banneret aux couleurs de la ville.
Banneret de la Palud
Bannerets de Saint-Laurent et du Pont





Léman. Amédée de la Harpe (cousin germain de Frédéric-César de la Harpe) fut condamné à mort par contumace, et ses biens confisqués ; Rosset, condamné à vingt-cinq ans de prison ; le capitaine Muller de la Mothe, également à vingt-cinq ans, dont il fit effectivement une partie au château d’Aarbourg ; Samuel Demartines, seigneur de Saint-Georges, membre du Deux-Cents de Lausanne, à six ans de forteresse ; l’avocat Antoine Miéville, qui, quelques années plus tard, devait fonder la Galette de Lausanne, à cinq ans de prison, qu’il fit à l’hôpital de l’Isle à Berne ; J.-H. Joseph, membre du Deux-Cents et Grand Voyer de Lausanne, à la même peine ; le libraire Victor Durand, à quatre années d’arrêts domestiques ; Ch.-S.-J. Dapples, banquier et membre du Soixante, à deux ans d’arrêts domestiques, etc. D’autres patriotes subirent des arrêts domestiques, furent censurés ou privés de leurs emplois et durent payer leur part aux frais de procédure.

Les noms de ces patriotes méritent d’être rappelés : un monument leur sera prochainement élevé, par décision du conseil communal, avec le concours d’une souscription publique, près de l’église d’Ouchy. On voit qu’en ces temps difficiles, faire de l’opposition au gouvernement, c’était exposer sa vie, sa liberté, ses biens, sa position et l’avenir de sa famille.

Cette répression extra énergique fut suivie, pour Lausanne, d’un temps de calme plat, pendant lequel on vit affluer les émigrés, dont quelques-uns ont été mentionnés plus haut. Leur séjour fut une source de prospérité. Voici ce qu’en date du 29 juillet 1797, écrivait à ce sujet le pasteur Frédéric Bugnion-de Saussure à son neveu César de Constant, alors étudiant à Leipzig :

« Lausanne est devenue une ville de commerce. Tous les jours s’élèvent de nouvelles maisons. Ce n’est plus qu’agent de change, papier sur la place, argent au 8 %, transit de marchandises, comptoirs, bureaux, magasins, mouvement de gens qui rêvent en marchant, tenant en main un billet au porteur ou quelque lettre de change. Pour peu que cela continue, on pourra dire de nous comme de l’ancienne Genève : on y calcule et jamais on y rit. Les de Villars font des affaires immenses, les Finguerlin de Lyon viennent s’établir dans la maison de Mézery, l’ancien comptoir de Porta-Roussillon Cie, Rolland de Marseille, de Ville de Bordeaux, de Bons et de Montagny, Bourt-Hollock, Dupleix-La Brosse et, que sais-je, tant d’autres dont je ne connais ni les noms, ni les figures, trottent, écrivent et se démènent du matin au soir. On assure que Lausanne fait actuellement autant que Bâle. »

Mais aux sentiments de douce quiétude, dont cette correspondance laisse l’impression, succédèrent des préoccupations d’une nature plus grave. Au commencement de décembre, le bruit court qu’une révolution se prépare. Le 2 janvier 1798 on apprend que le Directoire français s’apprête à intervenir. Aussitôt se forme sous la présidence du capitaine de Bons, un club de pétitionnaires, qui prend le nom de Comité de réunion et siège en permanence ; il a sa chancellerie, son imprimerie, ses courriers à pied et à cheval, qui parcourent le pays en tous sens pour distribuer l’arrêté du Directoire. Des comités analogues se constituent à Vevey, sous l’impulsion de J.-D.-A. Perdonnet, et dans d’autres localités. Les patriotes demandent, par voie de pétition, à LL. EE., la convocation à bref délai, des Etats de Vaud. Le 8 janvier, le Deux-Cents de Lausanne, sur la proposition de Maurice Glayre, décide de transmettre la pétition à Berne ; les autres villes font de même. La Révolution prend ainsi une allure régulière, grâce à la modération des patriotes et à l’appui intelligent que lui donnent les autorités locales.

Place et fontaine de la Palud, 1585. (Voir p. 57 la colonne de la fontaine.)

Malheureusement, la République de Berne, toute imbue encore des glorieux souvenirs de son passé, croit pouvoir tenir tète à ses sujets. Elle envoie une commission pour s’enquérir de l’état des esprits et exhorter les patriotes à rentrer dans la voie de l’obéissance. Pour montrer à la France que les Vaudois sont satisfaits de leur sort, LL. EE. appellent les milices et les conseils des villes à prêter serment de fidélité. La cérémonie fut fixée au 10 janvier ; les conseillers et les soldats, après quelques hésitations, prêtent le serment demandé, mais dans des conditions démontrant à tous que l’opposition gagnait du terrain.

Dans le sentiment de son impuissance, Berne invoque l’appui des Confédérés. La diète, réunie à Aarau, envoie au pays de Vaud deux délégués : J.-C. Wyss et de Reding-Biberegg. Accompagnés de leur secrétaire Hirzel, ils arrivent à Lausanne le 15 janvier. Ils se rendirent promptement compte de la situation. Le 17 janvier, le bourgmestre de Saussure, le banneret Bergier, le juge Ph. Secretan et Maurice Glayre leur remettent un mémoire démontrant que la réunion d’une assemblée des villes et communes est le seul moyen de sauver le pays d’une invasion. Dans une lettre du même jour, les commissaires fédéraux engagent LL. EE. à accorder la convocation demandée. Le colonel de Weiss, bailli de Moudon, n’en est pas moins nommé haut commandant du pays de Vaud. Il annonce au Comité de réunion qu’il rend ses membres responsables de toute entreprise armée (17 janvier). Le 18 janvier, les députés de Morges, Vevey, Nyon, Payerne, Aubonne, Cossonay se réunissent aux patriotes de Lausanne pour former le Comité central des villes, puis l’Assemblée des villes et communes du pays de Vaud.

N’ayant aucun moyen de faire prévaloir leurs vues, les représentants de la Diète quittent Lausanne. En dépit des avis des Confédérés, du bailli de Nyon Ch.-V. de Bonstetten et des magistrats de Lausanne, LL. EE. s’obstinent à traiter les Vaudois en rebelles. Un mandement, annonçant qu’elles se refusent à examiner toute demande collective et offrant l’amnistie à ceux qui reconnaîtraient leurs torts, est lu dans les chaires le 21 janvier. Le 22 janvier, le Deux-Cents de Berne refuse définitivement, à une majorité de dix voix, la convocation des États de Vaud. Décidées à recourir à la force pour réprimer ce qu’elles considéraient comme des agissements coupables, LL. EE. mettent sur pied leurs contingents allemands, dont les têtes de colonnes sont bientôt signalées à Avenches.

Comme le remarque Maurice Glayre, dans une lettre[34] qu’il écrivait à son ami Zschokke, on voit souvent les révolutions dégénérer de leurs principes en raison des résistances qu’elles éprouvent ; les obstacles et les dangers poussent aux résolutions extrêmes : l’homme se croit tout permis lorsqu’il a tout à craindre. L’ambition des modérés : Glayre, Pidou, Muret, Monod, Secretan, de Saussure, Bergier, se bornait à la convocation des États de Vaud ; ils étaient opposés à une intervention armée de la France. Si la plupart d’entr’eux s’étaient refusés à la prestation du serment du 10 janvier, c’était surtout à cause de la manière dont il était prescrit.

L’obstination de LL. EE. donna beau jeu au parti avancé, que dirigeaient Fréderic-César de la Harpe et son ami Vincent Perdonnet. Convaincus à l’avance que Berne ne ferait pas droit aux revendications des Vaudois, la Harpe considérait la rupture comme fatale. Selon lui, il ne pouvait être question de devoirs pour un peuple dont on méconnaissait les droits. Sincèrement ami de son pays, il n’entendait point le rattacher à la France[35] ; il voulait que le pays de Vaud fût uni directement à la Suisse, qu’il fît partie intégrante[36] d’une Suisse régénérée, non d’une Suisse profondément déchue comme l’était celle du dix-septième et du dix-huitième siècle.

Le général français Ménard commandait une division de l’armée d’Italie, qui, après avoir traversé la Savoie, occupait le pays de Gex. Le 22 janvier, une délégation du Comité des villes s’adresse à lui pour s’assurer éventuellement de son appui. En réponse à cette demande, Ménard lance, de Fernex, une proclamation annonçant qu’il a reçu du Directoire l’ordre d’employer tous les moyens en son pouvoir pour assurer au peuple vaudois la liberté et l’entier exercice de ses droits.

Cette proclamation, apportée par Georges Rouge et Hédelhoffer, arriva à Lausanne dans la soirée du 23 janvier ; la même nuit, le Comité de réunion, qui siégeait en permanence au Cercle des Jeunes négociants, place de la Palud n° 21, reçut, de Paris, un grand nombre d’exemplaires d’un volume intitulé : Instructions pour l'assemblée représentative lémanique, signé : F.-C. de la Harpe et Perdonnet. Le 24 janvier, au matin, quand le jour parut, on vit flotter, à l’une des fenêtres du cercle, un drapeau vert portant ces mots brodés en blanc : République lémanique, liberté, égalité. Des cris de : « Vive la République lémanique ! » se font entendre dans les rues ; des arbres de liberté s’élèvent sur les places publiques ; on s’accoste en s’appelant citoyen ! On se donne l’accolade, on se félicite.

Dans la matinée, les délégués de presque toutes les villes et d’un grand nombre de communes se réunissent, et « considérant la nature et l’urgence des circonstances, décident, à l’unanimité, » qu’ils doivent nécessairement se constituer en Représentation provisoire du pays de Vaud, dont ils proclament l’indépendance.

Les armoiries de Berne sont enlevées des édifices publics, comme l’avait été, en 1536, l’écusson de l’évêque Sébastien de Montfalcon. Les milices se réunissent sur Montbenon, acclament le citoyen de Bons comme commandant, et nomment leurs officiers. Le soir, cortège en ville avec musique et flambeaux. Le bailli d’Erlach fait ses préparatifs de départ ; toute à la joie d’être libre, la population ne songe point à l’inquiéter, et lui prodigue même des marques de considération. La journée du 24 se passa sans qu’aucun affront eût été infligé aux représentants et aux amis du régime déchu.

Pendant la nuit du 25 au 26 janvier, l’Assemblée provisoire, sous la présidence de Maurice Glayre, prit une série de résolutions, remarquables par leur sagesse : elle congédie les baillis ; elle enjoint aux receveurs de continuer la gestion des intérêts rentrant dans leur office ; elle prend sous sa protection les propriétés privées des Bernois, et ordonne de respecter leurs personnes ; elle déclare les domaines de l’Etat de Berne propriété nationale ; elle ordonne aux pasteurs de retrancher de leurs prières publiques la mention de « LL. EE. nos souverains seigneurs » et de la remplacer par cette phrase : « Nous te prions en particulier pour notre chère Patrie et pour ceux qui la régissent, la défendent et la protègent. »

« C’est un spectacle vraiment beau, dit le bailli de Nyon, Bonstetten, que cette révolution qui commence si noblement et avec tant de calme. » La révolution vaudoise s’était, en effet, opérée pacifiquement, avec l’appui moral de la France, mais sans violence, sans qu’une goutte de sang eût été versée, sans qu’un soldat français eût mis le pied sur le sol vaudois.

Loin d’abdiquer cependant, Berne s’armait et s’apprêtait à faire rentrer par la force ses anciens sujets dans l’obéissance. Sur ces entrefaites se produisit, dans la nuit du 25 au 26 janvier, un événement fatal, qui motiva l’entrée des Français en Suisse. Le 25, le général Ménard avait envoyé son adjudant Autier auprès du général de Weiss, à Yverdon, pour le sommer de cesser ses préparatifs militaires. Ce parlementaire, accompagné des citoyens J.-D.-A. Perdonnet et de Trey, voyageait de nuit en berline, escorté par deux hussards français et deux dragons vaudois. Arrivé près de Thierrens, le postillon fut interpellé par une patrouille, que les paysans du village avaient organisée pour leur propre sûreté. Comme la berline et l’escorte s’étaient arrêtées, sans se donner la peine de s’expliquer, une voix cria de l’intérieur : « Hussards, avancez. » Ceux-ci se conformèrent à l’ordre reçu. Le grenadier vaudois ayant croisé la baïonnette, l’un des hussards lui fendit le nez d’un coup de sabre. Quoique blessé, le grenadier riposte par un coup de fusil qui étend le hussard raide mort. Une bagarre s’ensuit, dans laquelle l’autre hussard est également tué et un dragon blessé. L’Assemblée provisoire fit immédiatement ouvrir une enquête. Cette malheureuse affaire fut considérée, à tort, par le général Ménard comme un guet-apens. Il ne veut rien entendre et ne tient aucun compte des sentiments du peuple vaudois. L’incident de Thierrens lui fournit le prétexte qu’il cherche : le 27 janvier, il donne l’ordre à ses troupes d’entrer dans le Pays de Vaud. Il lance une proclamation des plus violentes. « Un attentat inouï vient d’être commis envers l’armée française, dit-il ; des satellites de l’oligarchie, des scélérats ont osé violer les droits les plus sacrés ; dans le sein même de la paix, ils n’ont pas su respecter les lois de la guerre ; ils ont attenté à la personne du citoyen Autier, mon envoyé auprès de l’homme qui se disait le général en chef des troupes du Pays de Vaud ; ils ont fait plus : les monstres ont assassiné les deux hussards qui lui servaient d’escorte. La Grande Nation ne transige jamais avec le crime, etc. »

D’autre part, Ménard informait l’Assemblée provisoire que, depuis trois mois (10 décades), ses soldats n’avaient pas touché de solde ; il demandait aux Vaudois, par voie d’emprunt forcé, une somme de sept cent mille francs, en offrant, comme garantie, la loyauté française. Dans la même lettre du 8 pluviôse an VI, il prescrivait les rations de pain, de viande, de vin, d’eau-de-vie, de foin et d’avoine que les Vaudois auraient à fournir pour l’entretien de l’armée française aux diverses étapes qu’il se proposait de faire ; il réquisitionnait, en outre, des munitions et des chevaux.

La cathédrale et l’École industrielle cantonale (ancien Hôpital, 1766).

Cette invasion était certainement préméditée, car le 25 janvier Ménard avait fait préparer, sur tout le littoral du lac, des barques pour le transport de ses troupes ; et le 26, avant que fût connu l’incident de Thierrens, il avait écrit au général Müller, commandant de la VIe division à Besançon et au général Gautier, à Porrentruy, que son entrée sur le territoire suisse aurait lieu le 28.

Comme on a souvent reproché aux Vaudois d’avoir attiré les Français en Suisse, il importe de bien marquer le rôle joué par les magistrats lausannois et les délégués des communes vaudoises, au début de ce qu’on peut appeler en Suisse « l’année terrible. »

Nous n’apprécierons pas la conduite du Directoire. Un grand historien français, Henri Martin, l’a fait très loyalement en ces termes : « Le besoin d’argent


Lausanne vu de Montbenon. D’après une aquarelle du XVIIIe siècle, appartenant à M. Eug. Aunant.



contribua à décider le Directoire à commettre, en dehors de nos frontières, des actes violents qui devaient lui en procurer. Il résolut de renverser les gouvernements aristocratiques des Cantons suisses et de mettre la main sur leurs caisses[37] »

Les événements qui suivirent sont bien connus. Deux corps d’armée français, l’un venant de Lausanne, l’autre de Soleure, se dirigent sur Berne et s’en rendent maîtres, le 5 mars, après les combats de la Neueneck, de Laupen, de Fraubrunnen, du Grauholz et du Breitenfeld, où les Bernois combattirent avec leur vaillance accoutumée. Un gouvernement provisoire prit possession du pouvoir.

Les extorsions de Ménard produisirent un très fâcheux effet dans le pays de Vaud. Les Français n’en furent pas moins bien reçus à Lausanne, car l’on ne rendait pas la nation française responsable de la conduite de ses chefs. L’enthousiasme était général. D’une correspondance privée[38], nous extrayons les passages suivants, qui donnent bien la note de la situation : « La révolution a fait un bien énorme au citoyen Wolf (c’est ainsi qu’il se fait appeler) ; avant cela, il marchait avec peine, courbé, un bâton le soutenant ; on le croyait presque mourant ; le flambeau de la liberté paraissant, voilà mon homme qui se redresse, jette son bâton, endosse l’uniforme, se ceint d’un grand sabre, se coiffe d’un chapeau à la mortdiable et court au château congédier le bailli suivi d’une trentaine de soldats ; il est resté vingt-quatre heures de suite à son poste ; on l’a fait lieutenant, puis capitaine, il est parti avec sa compagnie du côté d’Yverdon. Sa femme lui a envoyé un exprès pour lui annoncer la mort de son père ; l’amour de la gloire l’a retenu, quoique la paix soit faite. La révolution a fait aussi du bien à la santé de ta mère ; cela lui a fouetté le sang ; étant occupée de choses majeures, elle a moins senti ses petits maux. Elle a eu chez elle des soldats et des dragons, dont elle fut très contente ; elle leur cause la moitié de la journée ; elle a pris avec eux l’habitude d’un peu jurer ; nous espérons que cela lui passera. » Mais la révolution eut, au point de vue économique, des conséquences néfastes. Nous lisons dans le même recueil de lettres, à la date du 29 janvier : « Notre charmante révolution a fait en aller tous les étrangers ; ils n’aiment pas la liberté ; ils la fuient pour aller chercher le despotisme, qu’ils aiment beaucoup mieux. Des quinze banquiers que nous avions à Lausanne, il n’en reste plus que quatre ou cinq. Tous les autres sont partis. Le commerce est anéanti. Le numéraire disparaît, et l’on ne pense plus qu’aux objets de première nécessité. » Au surplus, le séjour de près d’un mois que les troupes françaises firent à Lausanne y laissa généralement de bons souvenirs. Les patriotes donnèrent aux officiers un bal à l’hôtel de ville, et l’état-major à son tour en donna deux dans la maison Steiner (Beau-Séjour), où habitait le général Brune.


XIV


Organisation municipale au dix-neuvième siècle.

La victoire des Français eut pour conséquences la suppression de la Diète des treize cantons et l’établissement du régime unitaire. Un directoire avec un Sénat et un Grand Conseil constituaient le Gouvernement helvétique.

Cour de l'ancienne maison de Polier (rue du Bourg, n° 26).

La République Lémanique n’eut qu’une durée éphémère. Le Pays de Vaud devint une simple préfecture de la République Helvétique une et indivisible. M. de Polier-Vernand[39] fut nommé préfet national. Il était assisté d’une Chambre administrative composée de cinq membres, qui entra en fonctions le 30 mars 1798 ; elle fut solennellement installée, le lendemain, à la cathédrale, où un sermon de circonstance fut prononcé par le pasteur Frédéric Bugnion. Les citoyens Maurice Glayre, Henri Monod, J. D. A. Perdonnet, Louis Auberjonois et Elie Bergier furent les premiers membres de cette Chambre. Ces magistrats organisèrent avec sagesse toutes les institutions que comportait le nouveau régime, en évitant de blesser, par des mesures vexatoires, les amis de l’ancien ordre de choses. L’administration communale, qui avait à sa tête le bourgmestre Victor-Benjamin de Saussure, resta en fonctions jusqu’à l’entrée en vigueur de la loi helvétique[40] du 15 février 1799 sur l’organisation des municipalités. Cette loi prescrivait, d’une part, l’établissement de municipalités ayant à leur tête des présidents, pour l’administration de la police, de la voirie, des écoles, et de l’autre, des chambres de régie, chargées du soin des biens communaux et de l’assistance des bourgeois. La municipalité de Lausanne fut composée de onze membres. Son président fut Jean-Antoine Oboussier, qui eut pour successeurs, en mai 1800 Duval de la Poterie et en juin 1801 Marc-Antoine Cazenove d’Ariens, ancien colonel au service de France, fils de Mme Blaquières, dont il a été fait mention plus haut (page 49), et petit-fils de l’historien Rapin-Thoyras. La régie eut pour président Victor Secretan.

Ce système, qui a subsisté dans d’autres cantons, ne dura que quatre ans à Lausanne. La loi cantonale du 18 juin 1803, rendue en vertu de l’Acte de médiation, supprima les chambres de régie. Le président de la municipalité reçut le titre de syndic ; le nombre des municipaux fut porté à dix-neuf ; ils étaient choisis par l’assemblée générale de commune entre les citoyens âgés de trente ans et propriétaires ou usufruitiers d’un immeuble de la valeur de 500 francs ou d’une créance hypothécaire de même valeur. Les élections se faisaient, par série, de deux en deux ans. Le premier syndic de Lausanne fut Samuel-Jacques Hollard ; il conserva ses fonctions jusqu’en 1815. Il fut remplacé par Charles Secretan-Bournet auquel succéda, en 1842, Edouard Dapples.

En 1803, l’organisation de la municipalité comportait quatre dicastères, à savoir : la section de police, la section économique, celle des pauvres et celle des forêts. Les écoles, qui jouaient un moins grand rôle qu’aujourd’hui, allaient avec la police. Les principaux fonctionnaires communaux étaient : le Boursier, le Receveur, le Haut Forestier, le Maisonneur de ville, le Secrétaire de la municipalité, le Secrétaire de la section économique, l’Inspecteur des chemins, l’Inspecteur de police, le Commandant de la garde de jour et de nuit et de la garde bourgeoise. Quelques-uns de ces emplois pouvaient être remplis par des municipaux (boursier, haut forestier, secrétaire de la section économique, inspecteur des chemins, receveur des pauvres, maisonneur). Le service de la municipalité était fait par trois « sergents » (huissiers).

En 1813, le nombre des quartiers, qui était de huit, fut porté à seize. La municipalité créa une place de secrétaire du bureau de police. En 1816 fut créé le poste d’inspecteur des boucheries.

La constitution cantonale du 4 août 1814 ayant prévu l’établissement de conseils communaux, la loi du 2 juin 1815 les créa ; elle mit dans leur compétence la nomination des municipalités. Le nombre des membres de la municipalité de Lausanne resta fixé à dix-neuf, nommés pour douze ans ; tous les quatre ans, un tiers de ses membres était soumis à réélection. Le premier conseil communal fut installé le 20 décembre 1815 ; il eut sa première séance le 9 mars 1816. Le conseil fut présidé jusqu’en 1882 par le syndic ; il se composait de cent membres dont les trois quarts devaient être bourgeois de Lausanne.

Maison de Constant (rue de Bourg, no 25).

La loi de 1832 réduisit à six ans la durée du mandat des municipaux ; tous les deux ans, un tiers du corps était soumis à réélection. La loi du 18 décembre 1895 limita à quatre ans la durée du mandat des conseillers, nommés par série de deux en deux ans ; les deux tiers devaient être des bourgeois. Le nombre des municipaux fut réduit à neuf, élus pour six ans ; le renouvellement se faisait partiellement de deux en deux ans. Les deux tiers devaient être bourgeois. Le travail fut réparti en trois sections : i° section de police, qui avait les écoles dans ses attributions ; 2° section des travaux ; 3° section des finances, qui comprenait aussi les domaines. Chacune de ces sections était composée de trois membres, qui délibéraient en commun sur les affaires de leur ressort et faisaient ensuite rapport à la municipalité.

En vertu de la loi du 26 mai 1862, la moitié des membres du conseil communal devaient être bourgeois. Le 13 juin 1873, le nombre des membres de la municipalité fut réduit à sept. Le système des sections avait le désavantage de faire traîner les affaires, qui étaient soumises à deux délibérations successives. De plus, il donnait une importance prépondérante aux principaux employés de l’administration : le président de la commission des écoles, l’inspecteur de police et ceux des forêts, des boucheries, des travaux, des bâtiments, des vignes, des pauvres, par le fait qu’ils correspondaient directement avec le public et avec les maîtres d’état, étaient plus au courant des affaires que les municipaux. Pour parer à ces inconvénients, le Conseil communal décida, le 26 décembre 1881, de ne maintenir que la section de police, de supprimer les autres et de les remplacer par cinq directions, à savoir : la police, les finances, les domaines, les travaux et les écoles. Le nombre des municipaux fut réduit à cinq et chacun d’eux placé à la tête d’une direction, dont il dirige le travail et au nom de laquelle il signe pour toutes les affaires qui ne sont pas réservées à l’administration générale.

La création des services industriels, dont il sera question plus loin, est venue augmenter considérablement la tâche de la municipalité. Les services du gaz, des eaux et de l’électricité sont actuellement placés sous le contrôle de la direction des travaux. Il est probable que, sous peu, ils en seront détachés. Les différents dicastères de l’administration communale occupent un personnel de plus en plus nombreux et qui comprend, actuellement, 748 employés de l’un ou l’autre sexe, savoir :

Administration générale : 10 employés (dont un secrétaire, un sous-secrétaire, un archiviste, deux huissiers).

Direction de police : 30 employés (dont un chef du service administratif, un chef du bureau des étrangers), plus le corps de police, placé sous les ordres d’un officier, et composé de 18 sous-officiers, 53 agents et 2 gardes-champêtres. Finances : 29 employés (dont le boursier, le chef de comptabilité et l’inspecteur des pauvres).

Domaines : 37 employés (dont l’inspecteur des forêts, l’inspecteur des boucheries, l’architecte, et non compris les vignerons).

Travaux : 21 employés (dont deux ingénieurs chefs de service et deux ingénieurs adjoints), et 169 ouvriers.

Écoles : 15 employés (dont deux contrôleurs, un secrétaire, un médecin, neuf concierges), 59 instituteurs et 136 institutrices.

Services industriels, administration générale : 19 employés (dont deux ingénieurs, un caissier, un chef de comptabilité) et 1 ouvrier. — Service du gaz : 24 employés, 63 ouvriers. — Service des eaux : 5 employés, 15 ouvriers. — Service électrique : 14 employés, 29 ouvriers.

Ce qui fait pour l’ensemble des services 204 employés
277 ouvriers


plus le corps de police, officier, sous-officiers, agents, gardes-champêtres et commissaires de police ruraux . 79 hommes.

Corps enseignant   59 instituteurs
136 institutrices
Soit un total de 755 personnes


émargeant au budget communal pour une somme de 1 500 000 francs, chiffre rond.

Dans cette énumération ne sont pas compris les pompiers dont le service est intermittent.

Le personnel enseignant est au bénéfice d’une caisse de retraite cantonale fondée en 1816. Une caisse de retraite a été créée, en 1897, en faveur de la police, et, en 1905, une caisse en faveur du personnel administratif et des ouvriers.


XV


Organisation du Corps de police.

La police est l’un des services auxquels le public attache le plus d’importance, parce qu’il lui doit la sécurité dont il jouit. Quoique le règlement municipal n’en fasse pas une obligation, cette direction, en fait, a toujours été attribuée, ainsi que celle du greffe, au syndic.

D’après le règlement municipal du 15 mars 1784, il y avait à Lausanne 1° une garde de jour composée de 3 sergents et de 8 factionnaires, et 2° une garde de nuit composée de 24 « guets ». Ces deux corps étaient placés sous les ordres d’un commandant choisi parmi les membres du Soixante et du Deux-Cents.

De nombreuses transformations ont été apportées au corps de police durant le cours du siècle dernier.

A teneur du règlement du 16 mai 1836, son effectif était de : 1 commandant ; 4 sergents ; 15 gardes de jour ; 28 gardes de nuit ou aides.

Sous le règlement du 26 juillet 1839, il comportait : 1 commandant ; 1 sergent-major ; 12 sergents de ville ; 38 gardes de ville ; 2 gardes-champêtres.

Le commandant portait le même uniforme que les sergents, avec une marque distinctive consistant en une broderie en or au col et une broderie également en or sur les parements de son habit, et comme coiffure un chapeau à trois coins. Le sergent-major et les sergents portaient des uniformes bleu foncé, avec les galons de leur grade, et un shako ; ils étaient armés d’un sabre supporté par un ceinturon noir. Les gardes de ville faisaient le service en capote grise et en casquette couverte de toile cirée ; ils étaient armés d’un sabre supporté par un baudrier noir.

Le règlement du 10 mai 1852 supprima le commandant et les gardes de ville ; le nombre des sergents de ville resta fixé à douze. Il faut croire que ces réductions de personnel présentèrent des inconvénients, car en 1858 l’effectif du corps fut renforcé ; il se composait alors de : 1 inspecteur de police ; 5 commissaires de police urbains ; 17 agents ; 6 commissaires de police ruraux ; 22 gardes-champêtres.

Il y avait alors cinq postes de police : la Palud, Saint-Pierre, Saint-François, Saint-Laurent et la Cité.

L’uniforme militaire fut remplacé par un costume civil, consistant en une redingote en drap marengo, une casquette plate, des gants noirs. Une canne plombée remplaçait le sabre.

Avec leur tenue civile, les agents prirent un air débraillé ; la redingote aux pans flottants donnait prise à leurs adversaires, lorsqu’ils avaient des arrestations à faire. Après quelques années d’expérience, on en revint à la tunique et à la coiffure militaires ; et les cannes furent remplacées, en 1891, par des yatagans.

Le nombre des postes a été porté graduellement à dix, par la création de ceux d’Ouchy, de la Pontaise, de la rue du Pré, du Boulevard de Grancy et de la route d’Echallens. Des brigadiers ont été, en 1877, adjoints aux commissaires. L’effectif total du corps de police était alors de 38 hommes, plus les commissaires forains et les gardes-champêtres. En 1897, fonction d’inspecteur de police, a été dédoublée. Un chef de service a été chargé du travail de bureau et un officier de police placé à la tête du corps de police, qui après une série d’augmentations successives, comprend aujourd’hui : 1 officier ; 1 sergent-major ; 1 sergent-fourrier ; 5 sergents ; 11 brigadiers ; 53 agents de police : soit un effectif de 72 hommes, auxquels viennent s’ajouter 5 commissaires de police ruraux et 2 gardes-champêtres permanents. Etant donné l’accroissement de la ville, on devra sous peu augmenter l’effectif du corps de police.

La section de police, appelée à statuer sur les contraventions relevées par les agents, était composée, jadis, du syndic et de deux municipaux à tour de rôle ; depuis 1897, elle est présidée, à tour de rôle, par le syndic ou par l’un des membres de la municipalité, assisté de l’officier de police et du fourrier, qui fait les fonctions de greffier.


XVI


Organisation du Corps des pompiers.

En 1790, les autorités municipales édictèrent des « règlements pour les cas d’incendie dans la ville de Lausanne et les environs», qui furent imprimés et « rendus publics par ordre du magistrat. » Cette ordonnance donnait à chacun sa consigne : Le sonneur de la « Grande église » — c’était ainsi que l’on appelait alors la Cathédrale — qui sera en fonctions devra, tous les quarts d’heure faire le tour du clocher ; s’il aperçoit du feu, il doit sonner, mais s’il n’y a que de la fumée, il prévient monsieur le président du Conseil ; au son de la cloche les membres du Conseil doivent se rendre à l’hôtel de ville à l’exception des magistrats de la bannière où le feu se sera manifesté et de monsieur le maisonneur ; les conseillers demeureront assemblés aussi longtemps que le danger subsistera.

Les articles suivants fixent les attributions de la chambre de fabrique, des magistrats du quartier, du maisonneur (architecte de la ville), de monsieur le major de ville et de la garde qui se composait de 270 hommes à savoir : 5 officiers, 25 sergents et 240 factionnaires, soit une escouade de 54 gardes par bannière. Le procureur fiscal[41] devait prendre ses dispositions pour l’arrestation des filous. Le maisonneur forain devait monter à cheval et parcourir dans toute leur longueur les canalisations des eaux de la Cité et de Penau pour s’assurer qu’il ne se perd pas d’eau ; les fonteniers de Bourg et de la Cité visitent les réservoirs. Les bourgeois et habitants qui ne sont pas chargés de quelque fonction spéciale dans la présente ordonnance, s’empressent d’être en secours, chacun selon ses forces, de se ranger promptement en file, de suivre les directions des personnes préposées pour les former et de suivre exactement tout ce qui leur sera prescrit.

La Grotte, ancienne maison Deyverdun, que l’historien Gibbon habita de 1783 à 1793 (démolie en 1896).

Les maçons, charpentiers et couvreurs, excepté ceux qui sont désignés pour le service des pompes, seront tenus de se rendre sur le lieu du sinistre, munis de leurs outils, échelles, cordes, etc. ; les boulangers, les fourniers, tonneliers et vignerons au premier son de cloche, apportent leurs « brentes. » Quinze directeurs de files, tous membres du Soixante ou du Deux-Cents, à raison de trois par bannière, doivent, sous la direction du maisonneur, organiser les chaînes destinées au transport de l’eau des fontaines aux pompes.

Les pompes au nombre de 12 (7 grandes et 5 portatives) étaient remisées dans les quartiers suivants : 1° sous les arcades de l’hôtel de ville ; 2° sous le couvert de l’église de Saint-François ; 3° à l’Hôpital ; 4° sous les halles au hameau d’Ouchy ; 5° sous la tour de la porte de Saint-Laurent ; 6° à l’Évêché. Les autres engins à savoir les brochets, les échelles, la hotte [42], etc., étaient répartis dans les différents quartiers. À chaque pompe étaient attachés un ou deux intendants, qui avaient un rôle des hommes appelés à la mettre en œuvre, (pour la pompe n° 1, 2 serruriers, 1 fondeur, 1 charpentier, 1 maçon, 16 manœuvres). Il y avait également des intendants pour les engins de sauvetage. À la première alerte, les sonneurs des églises de Saint-François et de Saint-Laurent, et le châtelain de l’évêché devaient se mettre en mesure de recevoir les meubles et les effets qui leur seraient confiés par la garde du feu ; le concierge de l’hôtel de ville devait ouvrir la salle du conseil et l’éclairer, si le feu se manifestait pendant la nuit ; le hérault de la ville devait se rendre en manteau, au lieu de l’incendie pour se mettre aux ordres du maisonneur ; et les trois huissiers les plus anciens, à la salle du Conseil à l’hôtel de ville ; les trois autres huissiers devaient, également en manteau, se rendre au lieu du sinistre pour demeurer aux ordres du maisonneur. Le piqueur du maisonneur devait, après l’incendie, recueillir les engins de sauvetage, en avoir soin, et faire le compte de ceux qui auraient été perdus ou détériorés. En prévision du cas où le feu éclatait hors de ville, des voituriers étaient désignés à l’avance pour conduire au premier coup de cloche, les pompes nos 5 et 7 sur le lieu du sinistre.

Cette ordonnance, qui fait honneur aux magistrats lausannois, fut rendue au temps où M. Antoine de Polier-Saint-Germain était bourgmestre.

L’organisation du service du feu a été modifiée en 1824 et 1843. En 1865 fut créé le corps des pompiers et en 1868 celui du sauvetage ; leur organisation a été remaniée en 1881 ; c’est à ce moment-là que le bataillon des pompiers a été réparti en quatre compagnies ; en 1901 une section d’électriciens a été ajoutée à la première compagnie. L’effectif du corps est actuellement le suivant :

État-major : 1 commandant, 2 adjudants, 1 quartier-maître.

Première compagnie, préposée au sauvetage : 4 officiers, 14 sous-officiers, 36 sauveteurs et 10 électriciens.

Seconde compagnie, préposée au maniement des hydrants : 5 officiers, 21 sous-officiers, 108 hydrantiers.

Troisième compagnie, préposée au maniement des pompes : 3 officiers, 18 sous-officiers, 60 sapeurs.

Quatrième compagnie, préposée au service de garde : 3 officiers, 10 sous-officiers, 38 hommes.

Un adjudant sous-officier, 1 caporal clairon et 12 clairons sont également attachés au bataillon.

Il y a en outre 7 sections foraines, à savoir celles de Chailly, La Sallaz, Vers-chez-les-Blanc, Montblesson, Chalet-à-Gobet, Montherond et Vernand, avec un effectif de 6 officiers, 14 sous-officiers et 142 hommes.

Le corps tout entier se compose ainsi de 26 officiers, 77 sous-officiers, 406 hommes.

Total : 510 hommes.

Cette organisation ne correspond plus aux besoins de la ville, qui ne sont plus ce qu’ils étaient il y a vingt-cinq ans. Un nouveau règlement de service du feu va être prochainement présenté au Conseil communal. À teneur de ce projet, l’effectif du bataillon sera accru, mais sa répartition sera complètement modifiée. Chaque compagnie, composée d’hydrantiers, de pompiers, de sauveteurs et d’électriciens, sera préposée à la défense d’une zone déterminée, en sorte qu’à moins de sinistre prenant des proportions exceptionnelles, il ne sera nécessaire dans chaque cas d’incendie d’alarmer qu’une partie du corps.

De plus, un certain nombre d’agents de police recevront les instructions nécessaires pour pouvoir, sitôt que le feu éclate quelque part, porter les premiers secours et servir d’avant-garde au corps des pompiers. Il serait obvié ainsi à l’inconvénient résultant de l’absence d’un poste permanent de pompiers.


XVI


Relations de la ville avec l’État et la Confédération.

Comme capitale du canton de Vaud, Lausanne est le siège du Grand Conseil, du Conseil d’Etat et du Tribunal cantonal.

Ancienne maison du Bourgmestre A. de Polier sur la place de Saint-François (démolie en 1896).

Comme chef-lieu de district, elle est la résidence d’un préfet. Un receveur et un conservateur des droits réels, un inspecteur forestier, un voyer, un officier d’état civil, complètent le personnel de l’administration cantonale. Au point de vue judiciaire, Lausanne est le siège du parquet, du tribunal cantonal, du juge d’instruction, d’un tribunal civil de district, d’un tribunal criminel, d’un tribunal de police, d’un tribunal de prud’hommes, d’un juge informateur, d’un juge de paix et d’une justice de paix (Chambre des tutelles), d’un office de faillites et deux offices de poursuites.

Depuis le 1er janvier 1875, le Tribunal fédéral, instance judiciaire suprême de la Confédération, a son siège à Lausanne. Un Palais de justice a été élevé, à son usage, par la ville [43], sur la place de Montbenon et inauguré en 1886.

La Haute Cour fédérale est composée de 19 membres, répartis en trois sections : la première s’occupe des procès civils ; la seconde, des conflits de droit public ; la troisième, des recours touchant l’application de la loi sur la poursuite pour dettes et la faillite. Ces trois chambres sont permanentes. Dans certaines occasions, pour l’application du code pénal fédéral[44] et des autres lois fédérales, les juges se constituent en chambre d’accusation, en chambre criminelle, en cour pénale et en cour de cassation.

En faisant de Lausanne, en quelque sorte, la capitale judiciaire de la Suisse, nos Confédérés nous ont fait un grand honneur. Leur but a été d’accentuer le principe de la séparation des pouvoirs et de mettre en contact plus intime la Suisse romande et la Suisse allemande

Lausanne est, en outre, le siège du IIe arrondissement des postes fédérales, du Ier arrondissement des télégraphes, du Ve arrondissement des douanes et du Ier arrondissement des chemins de fer fédéraux. La Confédération a créé, en 1897, une Station d’essais et de contrôle des semences agricoles et un Établissement de chimie agricole, pour l’examen des engrais : l’un et l’autre sont installés à Mont-Calme sur Lausanne.

Il exista longtemps un fossé entre Lausanne et le reste du canton. Ce fossé résultait du fait que, jusqu’en 1536, ils vivaient sous deux dominations différentes et de ce que sous le régime bernois, LL. EE., partant du principe « diviser pour régner », s’étaient appliqués à faire le moins possible de Lausanne une capitale. Le pays fut fractionné en circonscriptions ecclésiastiques et militaires dont on ne sortait pas ; c’est ainsi que lorsqu’un jeune pasteur avait commencé sa carrière dans la classe de Vevey, il ne pouvait, dans la suite, se présenter pour un poste de la classe d’Yverdon. La cour d’appel, où se portaient les recours des cours baillivales, était non à Lausanne ou à Moudon, mais à Berne. Les occasions que les Vaudois auraient pu avoir de se rencontrer étaient soigneusement évitées. Or l’absence de relations entre gens que la nature des choses appellerait à se voir, engendre de l’indifférence et des préventions qui dégénèrent souvent en hostilité. Après la chute du gouvernement bernois, une fois Lausanne devenue capitale, les autorités appelées à y résider ne s’y affectionnèrent que très graduellement ; il a fallu près de quatre-vingt-dix ans pour opérer, entre la ville et la campagne, un rapprochement bien nécessaire à leur commune prospérité.

Les évolutions de la politique cantonale n’ont eu que peu d’influence sur les affaires communales. Les changements de régime qui se sont produits en 1830, 1845, 1861 et 1865, n’ont pas eu de contre-coup sur la composition des conseils de la ville de Lausanne. Un événement significatif à cet égard, ce fut la mise sous régie de la commune de Lausanne, en 1856. Cette mesure, d’une rigueur inouïe, était basée sur le fait que le syndic Victor Gaudard et les municipaux Ph. Delisle et F. Gonin, agissant au nom de la Municipalité, avaient passé une convention éventuelle avec Julien Schaller, délégué de l’État de Fribourg, en vue de la construction d’une voie ferrée, reliant Lausanne à la Suisse allemande en passant par Oron, Romont et Fribourg, et promis un subside de 600 000 francs, dont on espérait couvrir une partie par des souscriptions privées.

Forêt de Sauvabelin.

Cette convention, passée en date des 26 et 27 juin 1856, fut ratifiée par le Conseil communal le 30 du même mois, sur le rapport du conseiller Emile de Crousaz. Au mois de septembre, les Chambres fédérales accordèrent définitivement la concession aux promoteurs de la ligne dite d’Oron. Le Conseil d’État, considérant d’une part que les autorités lausannoises étaient sorties de leur compétence, et d’autre part qu’une subvention de 600 000 francs (destinée à mettre Lausanne en rapport avec le centre de la Suisse), était une dépense qui « compromettait gravement les intérêts de Lausanne, » décida que la convention passée entre la Municipalité de Lausanne et l’État de Fribourg, en date des 26 et 27 juin 1856 et ratifiée par le Conseil communal, était annulée et la Municipalité suspendue provisoirement de toutes ses fonctions. Pendant la durée de cette mise sous régie, le Conseil communal continua à siéger ; la Municipalité fut remplacée par une commission nommée par le Conseil d’État et composée de MM. Pidou député, G. Jaccard député, Félix Boucherie boursier, Samson Boiceau, Ferdinand Lecomte, Samuel Eberlé et Mercanton avocat.

MM. Pidou et Boiceau ne voulurent pas se charger de ce mandat.

Cet abus de pouvoir souleva une indignation générale ; il devait contribuer, quelques années plus tard, à la chute du régime de 1845. Le chemin de fer d’Oron-Fribourg ne s’en construisit pas moins ; il fut inauguré par de splendides fêtes, le 4 septembre 1862. Par une délibération du 27 mai 1859, le Conseil communal, sur la proposition de la Municipalité, décida de souscrire 1 200 actions de 500 francs du chemin de fer de Lausanne à Fribourg et frontière bernoise : cette fois-ci, le gouvernement n’y fit pas opposition.

Le Conseil d’État lui-même n’avait pas tardé, du reste, à se rendre compte qu’il avait fait fausse route. La mise sous régie, ordonnée par arrêté du 29 octobre 1856, fut rapportée par arrêté du 28 décembre 1856. Les élections de 1857 appelèrent à la présidence de la Municipalité l’ancien syndic Dapples[45] qui était l’un des promoteurs de la construction de la ligne Lausanne-Romont-Fribourg-Berne.

Depuis ce conflit, les rapports entre le gouvernement et la ville de Lausanne ont été en s’améliorant d’année en année. Plusieurs faits témoignent de ce rapprochement : mentionnons les sacrifices auxquels le canton a consenti pour la restauration de la cathédrale ; la création, à Lausanne, en 1874, d’une école cantonale d’agriculture, qui a contribué à faire tomber bien des préventions que les campagnards entretenaient à l’égard des citadins ; le bon vouloir que le Grand Conseil a montré en 1876 en proposant aux autorités fédérales Lausanne comme place d’armes pour les écoles d’infanterie de la première division ; enfin et surtout la transformation de l’Académie en Université. On sait que la ville, ensuite de convention passée avec l’État en date du 3 août 1888, a pris à sa charge la construction d’un bâtiment universitaire. Le coût de ce bel édifice s’est élevé, y compris le prix du terrain, à la somme de 4 460 000 francs dont les 4/5 ont été supportés par la dotation de Rumine[46] et le solde par la Bourse communale.

On peut différer d’opinion sur l’emplacement qui a été choisi pour la construction du Palais de Rumine, mais l’on ne saurait contester que la création de l’Université a donné au développement de la ville de Lausanne un élan merveilleux qui réagit heureusement sur l’ensemble du canton. Le Conseil d’État, et spécialement M. Eugène Ruffy, comme chef du département de l’instruction publique, ont fait preuve, en cette circonstance, d’une remarquable perspicacité. Le Grand Conseil, de son côté, a montré une réelle largeur de vues. Au nom des autorités communales et au nom de la population de Lausanne, nous nous faisons un devoir de leur exprimer ici notre gratitude.

Le rapprochement que nous signalons, entre Lausanne et le canton de Vaud, s’est encore accentué lors des belles fêtes du 24 janvier 1898, du 14 avril et des 4, 5 et 6 juillet 1903, par lesquelles le canton de Vaud, unanime, a célébré le centenaire de son indépendance politique. Les représentations du Peuple vaudois, d’Henri Warnéry, données au théâtre de Lausanne, par des amateurs lausannois, aux mois d’avril et de mai 1903, ont permis d’apprécier comme il le méritait le talent de ce poète fin et délicat, trop tôt enlevé à son pays et à ses amis. Ce spectacle a fait passer sous les yeux d’un nombreux public (14 000 spectateurs en dix-huit représentations) les diverses étapes de la révolution vaudoise. Les inoubliables journées du Festival vaudois ont été l’occasion de commémorer les bienfaits dont notre patrie a été comblée, de constater les progrès accomplis de 1803 à 1903. Des représentations populaires, où plus de 20 000 personnes se pressaient sur la place de Beaulieu, ont mis en valeur les mérites du compositeur vaudois Jaques-Dalcroze. L’ordre, la dignité et la gaîté qui ont régné pendant toute la durée de la fête ont fait honneur aux comités qui l’ont organisée et aux populations accourues pour contempler ce spectacle[47].


XVII


Construction du chemin de fer de Jougne-Saint-Maurice (1853-1905). Percement du Simplon.

Ainsi qu’il a été dit au début de cet aperçu historique, l’antique Lousonna devait son origine au fait que, dans les plaines de Vidy, se croisaient deux voies romaines importantes, dont l’une reliait le midi de la Gaule avec le cœur de la Germanie et l’autre la Gaule cisalpine avec le centre des Gaules[48]. Ce carrefour, créé par la nature, devait être aussi le principe générateur du réseau des chemins de fer romands.

Lorsque l’invention de la vapeur vint transformer les conditions du commerce, cette position exceptionnelle de Lausanne devait être pour elle le point de départ d’un développement nouveau : la création des chemins de fer a fait plus que tripler la population de Lausanne. On pourra remarquer, sur un graphique que nous publions plus loin, que l’ouverture de chaque ligne, a marqué un accroissement dans le nombre de ses habitants, en sorte que l’ancienne bourgeoisie se trouve noyée par les afflux venus du dehors.

C’est en 1837 que l’idée d’un chemin de fer reliant le lac Léman à celui de Neuchâtel fut émise pour la première fois, en opposition au canal d’Entreroches, commencé au dix-septième siècle, puis abandonné, et que M. de Molin-Huber en 1825 et M. Perdonnet en 1837 avaient songé à parachever. Une association fut fondée en 1838 à Lausanne, sous la présidence de Vincent Perdonnet[49], pour subvenir aux frais des études qu’il s’agissait d’entreprendre, et dont fut chargé l’ingénieur W. Fraisse. Un premier rapport fut publié par ce comité en 1844. Il provoqua une proposition émanant de capitalistes anglais, qui demandaient une concession pour la construction d’un chemin de fer de Constance à Genève passant par Zurich, Zoug, Lucerne, Berne, Fribourg et Lausanne. Deux ans plus tard, en 1846, le comité lausannois, dont le Dr Verdeil avait pris la présidence, publiait un nouveau mémoire sur la question générale des chemins de fer dans le canton de Vaud.

Mais la Suisse passait alors par une crise politique qui n’était pas favorable à la création d’un réseau de chemins de fer. Sous le régime du pacte de 1815, chaque canton étant maître d’accorder ou de refuser des concessions sur son territoire ; l’opposition de l’un des États confédérés pouvait faire obstacle à l’établissement d’un réseau, si celui-ci empruntait le territoire de plus d’un canton. Les seuls chemins de fer construits en Suisse avant l’adoption de la constitution fédérale, sont celui de Bâle à Saint-Louis, inauguré le 15 juin 1844, qui mit en communication Bâle avec Strasbourg, et celui de Zurich à Baden, dont la concession fut accordée en 1845, et qui fut livré à l’exploitation en 1847.

Une fois la Suisse reconstituée, une des premières préoccupations de l’assemblée fédérale fut de doter la Confédération d’un réseau rationnel. Dès l’automne 1848 une étude technique de la question fut demandée à deux spécialistes anglais, Robert Stephenson, le célèbre ingénieur, (fils de Georges Stephenson, l’inventeur de la locomotive), et Henri Swinburn, ainsi qu’une étude financière au conseiller d’État Geigy de Bâle et à Ziegler de Winterthour. Les résultats de leurs études conduisirent le Conseil fédéral à présenter aux chambres une loi sur l’expropriation, qui fut adoptée par elles le 1er mai 1850. L’idée de faire construire les chemins de fer par la Confédération fut étudiée, mais écartée en 1852. Chaque canton demeura libre d’accorder des concessions sur son propre territoire. Le tracé préconisé par Stephenson et Swinburn partait de Genève, passait par Morges, Yverdon, Estavayer, Morat, Lyss, et longeait l’Aar pour se diriger sur Constance ; il laissait de côté Lausanne, Fribourg et Berne.

En 1852, un ingénieur thurgovien, Sulzberger, mettant à profit les études du comité lausannois, que présidait l’historien Verdeil, offrit au Grand Conseil vaudois de se charger de l’exécution du chemin de fer de Morges et Lausanne à Yverdon. Une concession lui fut accordée par décret du 8 juin 1852. La concession fut transférée à un groupe de financiers anglais, qui avec le concours des maisons de banque de Genève et de Lausanne fondèrent la compagnie de l’Ouest suisse [50]. Ce premier tronçon fut inauguré, pour la partie de Bussigny à Yverdon : le 7 mai 1855 ; pour celle de Morges-Renens-Bussigny, le 1er juillet 1855 ; pour celle de Lausanne à Renens et de Morges à Bussigny, le 5 mai 1856.

Cascade du Flon (forêt de Sauvabelin).(Cliché Armand Morel).

Les idées avaient marché depuis 1838 et 1846 : on comprenait que les chemins de fer devaient avoir leur vie propre, qu’ils n’étaient pas seulement destinés à relier les lacs et les cours d’eau. Des échanges de vues eurent lieu entre les représentants des cantons de Vaud, de Genève, de Berne et de Fribourg, qui adoptèrent à Berne, le 2 décembre 1852, une convention en vue de l’établissement d’un chemin de fer entre Genève et Berne passant par Morges, Yverdon, Estavayer, Payerne, Morat et Laupen. Ce tracé s’écartait de celui qu’avait conseillé l’ingénieur Stephenson, pour tenir compte des intérêts de la ville de Berne.

La compagnie de l’Ouest suisse s’empressa de solliciter la concession nécessaire à l’exécution de ce programme. Genève la refusa, et préféra donner le tronçon de Genève à Versoix (11 km.) à la compagnie Lyon-Genève [51], qui, en échange, la tint quitte de la somme de 1  500  000 francs, qu’elle s’était engagée précédemment a lui payer pour la construction de la gare de Genève. C’était céder son droit d’aînesse pour un plat de lentilles. Le canton de Fribourg demanda de nouvelles études, en vue de faire passer la ligne près de la ville de Fribourg ; il en fit une condition de la concession qui lui était demandée. La ville de Lausanne, qui avait été précédemment évincée, souscrivit, ainsi qu’on l’a vu plus haut, douze cents actions de la compagnie de Lausanne-Oron-Fribourg-Berne.

D’autre part, la concession d’une ligne de Lausanne à Saint-Maurice ayant été demandée au Grand Conseil vaudois, celui-ci l’accorda, le 10 juin 1853, à la compagnie de l’Ouest ; mais il y mit pour condition la création du chemin de fer de Jougne à Saint-Maurice par Lausanne, premier jalon de la ligne Paris-Vallorbe-Lausanne-Simplon-Milan.

Ce dernier point présente un intérêt particulier aujourd’hui : il montre que la nécessité de créer des relations directes entre Lausanne et Paris, entre Lausanne et Milan était déjà à l’ordre du jour il y a cinquante-deux ans. Tandis que les Genevois préconisaient une communication avec l’Italie par la vallée de l’Arve, comportant le percement du Mont-Blanc, et qu’ils se rattachaient plus tard, après beaucoup de tergiversations, au Simplon, dont leurs amis de Paris voudraient les détourner de nouveau, aujourd’hui, pour en revenir au percement du Mont-Blanc, les Vaudois sont toujours demeurés invariablement fidèles au programme adopté en principe, il y a cinquante-deux ans (en 1853).

Ce programme a reçu son exécution : 1° par la construction de la ligne de Jougne, pour laquelle les Vaudois ont fait d’importants sacrifices et qui a été ouverte à l’exploitation le 1er juillet 1870 jusqu’à Vallorbe, et en 1875 de Vallorbe à Pontarlier ; 2° par le percement du Simplon, pour lequel le canton de Vaud et la ville de Lausanne ont fait également d’importants sacrifices, et qui va s’ouvrir à l’exploitation.

Il ne reste plus maintenant, pour achever cette grande œuvre, qu’à améliorer la ligne de Jougne par le percement du Mont-d’Or.

Dans une brochure qu’il publiait en 1863, l’ingénieur W. Fraisse s’exprimait en ces termes [52] : « La ligne de Jougne à Saint-Maurice, déjà entrevue dans des rapports antérieurs [53], est d’une importance capitale pour le canton de Vaud. Si l’on jette les yeux sur la carte de l’Europe, on voit que la ligne droite qui conduit de Paris au Simplon et à Milan traverse le Jura près de Pontarlier et de Jougne et passe vers Lausanne. Il est donc certain que, dans ce cas, c’est cette ligne qui deviendra, à son tour, la grande artère qui alimentera la ligne du Simplon. »

Genève, qui venait de se relier à Paris par Ambérieu et Mâcon, aurait voulu, lisons-nous dans la brochure de W. Fraisse, ne voir aucune autre entrée s’ouvrir au commerce de la France avec la Suisse occidentale et pouvoir ainsi monopoliser, à son profit, le mouvement commercial. Au point de vue de l’entrée des marchandises, la ligne de Jougne était beaucoup plus à craindre encore pour Genève que celle des Verrières, car elle abrégeait bien davantage le trajet de la France sur tout le bassin du Léman.

La ligne de Jougne une fois construite, Genève ne serait plus l’entrepôt obligé du commerce entre la France et la Suisse française. Il n’en fallait pas davantage, ajoutait W. Fraisse, pour qu’elle soit vue de mauvais œil à Genève. Cette disposition d’esprit n’a pas manqué de se produire ; les journaux de l’époque le prouvent clairement.

Le quartier de Bourg vu de la Banque cantonale.

Depuis lors, près de deux générations se sont succédé, et les dispositions d’esprit de nos voisins sont demeurées les mêmes. Les Genevois d’aujourd’hui s’opposent aux améliorations dont la ligne de Jougne est susceptible, comme leurs pères ou leurs grands-pères s’opposaient, il y a cinquante ans, à la création de cette ligne ! On y reconnaît le même dessein, qui est d’écarter toute concurrence et de monopoliser à leur profit le commerce de la France avec la Suisse occidentale et l’Italie, au lieu de partager l’aubaine, en bons confédérés, avec leurs voisins de Vaud et de Neuchâtel.

Lorsque, après entente en due forme avec la Compagnie du Paris-Lyon[54], la Compagnie du Jura-Simplon a sollicité des Chambres fédérales l’octroi de la concession nécessaire pour l’aménagement de la gare de Vallorbe et le percement du Mont-d’Or, les députés de Genève n’ont pas osé combattre ouvertement cette demande. Dans la séance du Conseil national du 8 décembre 1902, l’un des membres du Conseil d’État de Genève, M. Henri Fazy, a dit, textuellement : « Le gouvernement de Genève ne fait pas opposition à la concession du Frasne-Vallorbe, pourvu que la Faucille soit assurée d’un traitement aussi favorable. »

Cette assurance fut donnée aux Genevois par M. Comtesse, qui au nom du Conseil fédéral, fit la déclaration suivante : « Nous avons la ferme intention de traiter les divers projets de lignes d’accès au Simplon avec le même esprit d’équité, en leur accordant aux uns et aux autres le même appui ; mais nous ne pourrons le faire que lorsque ces projets se présenteront, accompagnés d’études techniques et de justifications financières suffisantes, et avec la réserve, en outre, qu’ils présenteront aussi les garanties nécessaires pour la sauvegarde des intérêts suisses. » Un autre conseiller national de Genève, M. Gustave Ador, fit un éloquent plaidoyer en faveur du percement de la Faucille, qu’il termina par ces mots : « Genève ne veut se substituer à personne, mais s’asseoir à la table commune et bénéficier des bienfaits du Simplon. » Et, comme un député de la Suisse allemande, M. Bûcher, de Lucerne, proposait le renvoi de la discussion, l’un des porte-parole de la députation genevoise, M. Fazy, parlant au nom de ses collègues dit : « La députation de Genève s’abstiendra de voter sur la proposition de M. Bücher, parce qu’elle voudrait écarter tout ce qui pourrait être considéré comme une opposition au Frasne-Vallorbe[55]. »

Lorsqu’on en vint aux voix, le 9 décembre 1902, quelques députés du centre de la Suisse (groupe de Gothardistes), qui avaient soulevé des objections au cours de la discussion, se rallièrent aux propositions du Conseil fédéral, qui furent votées à l’unanimité, moins une, des voix des membres présents. Cette unique voix discordante était celle d’un Bernois (M, Dürrenmatt).

L’attitude officielle de la députation genevoise avait été tout à fait correcte et avait produit une excellente impression. Il ressortait de la discussion, notamment des discours des deux rapporteurs du Conseil national, MM. Hirter, de Berne, et Gaudard, de Vevey, que la concession accordée par les autorités fédérales pour la ligne de Frasne-Vallorbe ne constituait pas un privilège et ne faisait pas obstacle à l’octroi dans les mêmes conditions d’une concession analogue que pourraient demander les Genevois pour relier leur ville plus directement à Paris.

On pouvait s’attendre à ce que le comité de la Faucille, qui s’était formé à Genève, chercherait à atteindre son but en respectant les décisions de l’Assemblée fédérale.

Malheureusement tel ne fut pas le cas : le comité genevois mit au contraire tout en œuvre pour obtenir du Paris-Lyon qu’il renonçât à demander aux autorités françaises la concession du Frasne ou de La Joux-Vallorbe, ainsi qu’il s’y était engagé envers le Jura-Simplon par la convention soumise aux Chambres fédérales par message du 9 octobre 1902. Sans se laisser déconcerter par les seaux d’eau froide que M. Noblemaire versait sur leur projet, MM. Ador et Turrettini ont déployé une ardeur inconcevable pour essayer de substituer le percement de la Faucille à celui du Mont-d’Or.

Vue générale d’Ouchy.

Le 21 novembre 1905, un député français, M. Plichon, faisant allusion à cette agitation extraordinaire, s’exprimait en ces termes : « La campagne a été menée avec un art de réclame que j’admire, la ville de Genève a merveilleusement défendu ses intérêts, et je m’incline devant la campagne qu’elle a menée ; mais les Chambres de commerce et surtout les Conseils généraux étaient, j’ose le dire, souvent mal éclairés. » Un autre député, M. Janet, a dit : « La Faucille doit être considérée simplement comme une ligne franco-genevoise, et elle est déjà suffisamment intéressante à ce titre. Il n’y a aucune incompatibilité, comme beaucoup de personnes le croient, entre l’exécution d’une traversée au sud du Jura et l’amélioration de la ligne d’accès existante Dijon-Pontarlier-Vallorbe-Lausanne. » Ces discours et d’autres, prononcés à la Chambre française, dans la même séance, notamment par MM. Baudin et Dumont, ont démontré que la solution de la question ne pouvait résulter que d’un accord entre le Conseil fédéral et le Gouvernement français, et que le comité de la Faucille avait fait fausse route.

Le Conseil d’État de Genève a paru, enfin, se rendre compte qu’il devait renoncer à entraver le percement du Mont-d’Or. Dans sa déclaration du 25 novembre, il dit : « n’être jamais entré officiellement en rapport avec un gouvernement étranger en traitant directement de questions réservées au Conseil fédéral. » Ce mot « officiellement » est à lui seul tout un poème. En effet, trois ans auparavant le président du Conseil d’État de Genève, M. Didier, s’étant rendu à Paris, avait demandé audience à l’un des membres du Cabinet français pour l’entretenir de la question de la Faucille et l’informer que le gouvernement de Genève était disposé à accorder une subvention de vingt millions à la Compagnie de Paris-Lyon-Méditerranée pour le percement de la Faucille. Cette manière d’agir ayant été critiquée dans la presse, il fut répondu qu’il y avait en M. Didier deux hommes, d’une part le Conseiller d’État, qui était hors de cause en l’espèce, et, de l’autre, le délégué du comité de la Faucille, et que c’était ce dernier qui avait été à Paris solliciter audience. Cette distinction paraît bien subtile ; il est évident que c’est en raison du crédit que lui donnait sa position de président du Conseil d’État de la République de Genève que M. Didier avait été choisi pour cette mission, d’un caractère quasi diplomatique.

Le Conseil d’État de Genève ne désavoua, du reste, point les manoeuvres du comité de la Faucille, tendant à substituer le percement de ce tunnel à celui du tunnel du Mont-d’Or et il est difficile de concilier l’attitude de ce comité avec les déclarations solennelles faites à Berne, le 8 décembre 1902, par MM. Henri Fazy et Gustave Ador.

Que penser des procédés de ces hommes d’affaires qui, utilisant le crédit que leur donne les mandats officiels dont ils ont été ou sont encore revêtus, vont jusqu’à contrecarrer les instructions positives données par le Conseil fédéral au ministre plénipotentiaire accrédité par la Confédération Suisse auprès du gouvernement de la République française ? Ils rappellent les temps néfastes de l’ancienne Suisse, où certains cantons s’appuyaient sur les puissances étrangères pour faire échec aux résolutions de la Diète[56]

Il est à remarquer que les Lausannois ne font point du tout opposition au percement de la Faucille. Ils n’ont point entrepris de campagne contre l’établissement de cette ligne ; ils ne sont pas jaloux des avantages que le commerce genevois pourra retirer du percement de la Faucille, et ne songent pas davantage à s’opposer au percement du Lœtschberg ou du Wildstrubel ; ils se bornent à demander l’amélioration de voies existantes pour lesquelles le canton de Vaud et la ville de Lausanne ont fait de grands sacrifices. Ils ont été reconnaissants de ce que les Chambres fédérales sont entrées dans leurs vues et souhaitent que leurs voisins de Genève obtiennent à leur tour le percement de la Faucille et les Bernois le rattachement du réseau de l’Oberland à celui du Valais.

Hôtel des Postes (1901).

Lorsque le Mont-d’Or et la Faucille seront tous les deux percés, les voyageurs â destination de l’Italie choisiront librement entre les 39 1/2 km. de souterrains qui relieront Lons-le-Saunier à Genève, et le tunnel de 6 1/2 km. du Mont-d’Or. Pour le transport des marchandises, il se fera également un triage, celles à destination de Genève et environs prendront la voie de la Faucille ; celles à destination de Lausanne et environs prendront la voie de Vallorbe.

Quant aux marchandises venant de Dijon et d’au delà, à destination du Valais ou de l’Italie, force leur sera de les faire passer par Vallorbe, alors même que le Mont-d’Or ne serait pas percé, car elles doivent prendre la voie la plus courte, le trajet de Paris-Milan :

Par Lons-le-Saunier-Genève est de   859 kilomètres.
Par Pontarlier-Vallorbe 836     »
Par Frasne-Vallorbe 819     »

Cela fait de Paris à Milan une différence de 23 kilomètres en faveur de la voie actuelle de Pontarlier, et de 40 km. en faveur de la future ligne de Frasne-Vallorbe, comparée avec Lons-le-Saunier-Genève.

À ce sujet, M. René Pinon, dans un récent article intitulé « le Simplon et la Faucille [57] » fait observer que : « les marchandises ne choisiront pas leur itinéraire ; les chemins de fer le choisiront pour elles et l’établissent, — c’est une règle invariable entre compagnies de chemin de fer, — par la distance réelle la plus courte. Or la Faucille n’y peut prétendre en aucune manière. »

Ainsi, quoi qu’il arrive, le grand courant commercial entre Paris et Milan, comme le prévoyait déjà l’ingénieur Fraisse, il y a un demi-siècle, doit s’établir par la ligne de Jougne ; Vallorbe doit devenir la principale gare internationale de la région du Jura.

Dans ces conditions, nous pouvons être pleinement rassurés ; c’est en vain que l’on cherche à détourner de sa voie naturelle le trafic entre la France et l’Italie. Le passé nous est un garant de l’avenir : une fois le Simplon ouvert à l’exploitation [58], la correction du Frasne ou du La Joux-Vallorbe [59] s’imposera infailliblement. Il en sera de l’opposition au percement du Mont-d’Or comme de l’opposition à la ligne de Jougne, il y a cinquante ans, comme de l’opposition au Simplon ensuite. Nous avons pleine confiance dans les autorités fédérales : elles veilleront à ce que leurs décisions ne deviennent pas lettre morte. Nous pouvons, du reste, être sans crainte à cet égard, car, dans deux notes verbales, le Conseil fédéral a affirmé son intention bien arrêtée de ne point aborder l’examen d’autres projets avant que le percement du Mont-d’Or soit assuré. La campagne du comité genevois (que nous ne confondons pas avec les Genevois pris dans leur ensemble) n’aura eu pour effet que de retarder l’accomplissement de cette œuvre.

Banque cantonale vaudoise (1903).

C’est en vain que le Conseil d’Etat de Genève, dans sa déclaration du 25 novembre, conteste la priorité du percement du Mont-d’Or sur celui de la Faucille. Cette priorité éclate de toutes manières[60]. Elle résulte du fait que la ligne de Jougne, avec les améliorations qu’elle comporte, se trouvait déjà, il y a cinquante ans, sur le programme du réseau des chemins de fer de la Suisse Occidentale, programme qui a été suivi avec une remarquable persévérance. Elle résulte encore du fait qu’un accord est déjà intervenu, en 1902, entre la Compagnie du Paris-Lyon-Méditerranée et la Compagnie du Jura-Simplon pour le percement du Mont-d’Or et que ces compagnies se sont trouvées d’emblée en état de faire face aux dépenses que représente cette entreprise. Le projet de la Faucille, au contraire, est de date beaucoup plus récente ; le dépôt des plans financiers et techniques plusieurs fois annoncé n’a pas encore été effectué et paraît présenter des difficultés qui n’ont pu être surmontées.

La récente déclaration du Conseil d’État de Genève manque de clarté ; elle ne dit pas si l’idée du gouvernement genevois est de substituer la Faucille au Mont-d’Or et de s’opposer à toute amélioration de la ligne directe de Dijon à Lausanne, ou s’il estime, comme nous, qu’il serait plus naturel de se placer sur le terrain de la libre concurrence, en ce sens que soit Lausanne, soit Genève doivent tendre à se rattacher le plus directement possible à Paris. De trois choses l’une : ou bien la déclaration du Conseil d’État de Genève du 25 novembre 1905 est une sorte de désaveu des procédés du comité de la Faucille qui a créé une agitation en France pour substituer l’un des passages du Jura à l’autre ; — ou bien le Conseil d’État de Genève se sert des membres du comité de la Faucille comme intermédiaires, comme « personnes interposées, » et alors il se met en contradiction avec ses protestations de « respectueux » observateurs « des compétences fédérales » ; — ou bien encore cette déclaration ne veut rien dire du tout et trahit l’embarras où se sont trouvés ses rédacteurs.

En réclamant la priorité pour le percement du Mont-d’Or, nous ne faisons que d’user de notre droit ; nous laissons le champ libre aux Genevois pour le percement de la Faucille.

B. van MUYDEN, syndic.



Tombeaux d’évêques dans la Cathédrale.


Dates de l’ouverture des différentes lignes de chemins de fer du réseau romand et des tramways lausannois.


Tronçons :
Bussigny-Yverdon 7 mai l855
Morges - Renens - Renens-Bussigny 1er juillet 1855.
Lausanne-Renens - Morges-Bussigny 5 mai 1856.
Villeneuve-Bex 10 juin 1857.
Morges-Coppet 14 avril 1858.
Coppet-Genève 1er août 1858.
Bouveret-Martigny 14 juillet 1859.
Yverdon-Neuchâtel 7 novembre 1859.
Martigny-Sion 10 mai 1860.
Bex-Saint-Maurice 1er novembre 1860.
Lausanne-Villeneuve 2 avril 1861.
Lausanne-Fribourg 4 septembre 1862.
Romont-Bulle 1er juillet 1868.
Sion-Sierre 15 octobre 1868.
Cossonay-Vallorbe 1er juillet 1870.
Fusion du Lausanne-Fribourg, de l’Ouest suisse, etc.,
pour former la Compagnie Suisse Occidentale
1er janvier 1872.
Lausanne-Echallens 31 octobre 1873.
Vallorbe-Frontière Suisse 1er juillet 1875.
Palézieux-Morat 25 août 1876.
Morat-Lyss 12 juin 1876.
Fribourg-Payerne 25 août 1876.
Payerne-Yverdon 1er février 1877.
Lausanne-Ouchy 16 mars 1877.
Sierre-Louèche 1er juin 1877.
Louèche-Brigue ler juillet 1878.
Fusion de la Suisse Occidentale
avec la Compagnie du Simplon
pour former la Suisse Occidentale-Simplon
Ier juillet 1881.
Fusion des chemins de fer Suisse Occidentale-Simplon
et Jura - Berne-Lucerne
pour former la Compagnie du Jura-Simplon
1er janvier 1890.


Tramways lausannois. Tronçons :
Gare et Tour de ville 1er septembre 1896.
Saint-François-Chailly 7 septembre 1896.
Saint-François-Pontaise 25 septembre 1896.
Ours-Hôpital, Chailly-Rosiaz 30 décembre 1898.
Gare L.-E.-Prilly 11 février 1899.
Calvaire-La Sallaz 15 mai 1902.
Saint-François-Ouchy, Montoie, Renens-Gare 24 septembre 1903.
Lausanne-Signal 18 octobre 1899.


Chemins de fer du Jorat. Tronçons :
La Sallaz-Chalet-à-Gobet 15 mai 1902.
Chalet-à-Gobet-Moudon 8 novembre 1902.


Rachat du Jura-Simplon par les Chemins de fer fédéraux 1er mai 1903.


Stalle de la Cathédrale (1509).




Armoiries des cinq anciens quartiers de Lausanne.


STATISTIQUE ET SERVICES PUBLICS



I


Mouvement de la population.

D’APRÈS les recensements officiels, la population de Lausanne, y compris la banlieue, était, en 1709, de 7 432 habitants, en 1803, de 9 965, et à fin 1905, elle atteint les 54 000. Nous donnons plus loin, en note, un tableau indiquant, dès 1850, et de cinq en cinq ans, l’accroissement de la population, et nous mettons en regard l’indication des recettes et des dépenses de la Bourse communale.

On voit par ce tableau que, depuis un demi-siècle, l’augmentation du nombre des bourgeois a été très faible, tandis que la progression du nombre des Vaudois a été assez forte, celle des confédérés et des étrangers très rapide.

Sur 100 personnes qu’on rencontrait, il y a cinquante ans, dans les rues de Lausanne, il y avait approximativement : 15 ou 16 bourgeois, 63 Vaudois, 14 ou 15 confédérés et 7 étrangers.

Aujourd’hui il y a 5 bourgeois, 45 Vaudois, 30 confédérés et 20 étrangers.

La population au 31 janvier 1905 se subdivise comme suit : population urbaine, 48 301 habitants ; population rurale, 2 669.

La population rurale se répartit de la manière suivante :

Chailly, 1 171 habitants ; Vennes, 693 ; Râpes, 528 ; Montherond, 132 ; Vernand, 145.

La population étrangère à la Suisse (10 625 habitants au 31 janvier 1905) se décompose comme suit :

Italiens 4 076
Allemands 2 187
Français 2 002
Anglais 818
Russes 600
Autrichiens   239
Américains 204
Hollandais 106
Espagnols 53
Belges 51
Bulgares 49
Turcs 49
Suédois 34
Danois 34
Roumains 23
Grecs 18
Norvégiens 17
Arméniens 5
Égyptiens 5
Serbes 6
Portugais 4
Divers 45

Le développement, très lent, du nombre des bourgeois de Lausanne est un fait qu’on remarque dans beaucoup d’autres villes ; on ne saurait en conclure qu’ils soient beaucoup moins prolifiques que les autres classes de la population. Il faut remarquer qu’aux 2827 bourgeois, qui habitaient Lausanne au mois de juillet 1905 viennent s’en ajouter plus de 3000 qui résident soit dans d’autres localités suisses, soit à l’étranger. Chaque année, un déchet se produit, par le fait d’expatriations ; mais, d’autre part, il y a eu des admissions qui, ces dernières années, ont été en augmentant : depuis le commencement du dix-neuvième siècle jusqu’à 1905, deux cent cinquante-trois chefs de famille, représentant, avec les femmes et les enfants, un total de 857 personnes, ont été admises à la bourgeoisie. A côté de ces admissions individuelles, il faut mentionner l’admission en bloc, en 1860, de la corporation française. Cette corporation comprenait 136 familles et 82 personnes isolées, au total 615 personnes ; elle possédait une fortune d’environ 250 000 francs dont 100 000 francs ont été versés à la Bourse communale, le reste à la Bourse des pauvres. A la même époque, 15 familles représentant 44 personnes, qualifiées « d’habitants perpétuels », ont été admises collectivement.


ANNÉES HABITANTS* RECETTES DÉPENSES
BOURGEOIS VAUDOIS CONFÉ
DÉRÉS
ÉTRAN
GERS
TOTAL Francs Francs
1850 2 498 9 897 2 279 1 070 15 744 202 635 211 132
1855 2 386 10 432 2 815 1441 17 074 288 934 315 256
1860 2 597 11 028 3 544 1 640 18 818 407 074 418 930
1865 2 589 11 962 4 335 2 137 21 023 508 129 497 500
1870 2 585 12 724 5 146 2 545 23 000 635 267 776 124
1875 2 599 13 977 6 445 4 414 27 435 969 716 1 089 045
1880 2 575 15 106 7 106 3 871 28 658 1 099 188 1 010 639
1885 2 551 15 556 7 853 4 406 30 366 1 195 869 1 176 883
1890 2 473 16 525 8 977 4 944 32 919 1 535 882 1 598 823
1895 2 574 17 991 10 671 6 071 37 307 1 771 689 1 873 865
1900 2 748 21 092 12 597 9 067 45 486 2 739 399 2 808 255
1905 2 815 23 041 14 489 10 625 50 970 4 111 098** 3 997 594**
1905
31 déc.
2 826 23 676 15 321 11 754 53 577***

.* Les chiffres indiqués sont ceux de la population au mois de janvier de chacune des années.

.** Les recettes et dépenses que nous avons mises en regard du recensement de janvier 1905, sont celles de l’année 1904.

.*** Plus 928 personnes logeant dans les hôtels, ce qui donne un total général de plus de 54 000 habitants.


La « bourgeoisie d’honneur » a été conférée : I° en 1816 au comte Capo d’Istria, originaire de Corfou, qui, comme ambassadeur de l’empereur de Russie auprès de la Diète helvétique et comme délégué russe au congrès de Vienne, en 1814, avait pris en mains la cause du canton de Vaud ; 2° en 1843 à William Haldimand, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre et ancien membre du Parlement britannique, de nationalité anglaise, originaire d’Yverdon, en témoignage des utiles fondations dont il s’était plu à doter Lausanne (buanderie, asile des aveugles, église d’Ouchy, etc.) ; 3° en 1862 à Mme Catherine de Rumine, née princesse Schakowskoï, d’origine russe, ainsi qu’à son fils Gabriel ; cette femme au cœur généreux s’était établie à Lausanne vers 1840 et s’était attirée la reconnaissance publique par ses libéralités ; 40 et 5°, en 1903, à l’occasion du premier centenaire de l’indépendance vaudoise, à MM. les docteurs Marc Dufour et César Roux, qui, le premier comme oculiste, le second comme chirurgien, se sont acquis une célébrité européenne et ont contribué par leurs talents à faire de Lausanne un séjour particulièrement recherché des étrangers.

Les origines du droit de bourgeoisie, dit Ernest Chavannes dans ses notes sur les manuaux[61], sont assez obscures. Au moyen âge, comme c’était le cas dans beaucoup d’autres villes, tout homme ayant demeuré « an et jour » à Lausanne était réputé bourgeois, mais cette qualité n’était pas héréditaire. Il en était encore ainsi en 1516, comme cela résulte d’une lettre du conseil de la ville de Lausanne à celui de la ville d’Evian. Mais des abus s’étaient évidemment produits ; avec ce système les malfaiteurs affluaient à Lausanne comme en un lieu d’asile. Il fallut y mettre ordre. Des restrictions furent apportées au système des admissions à la bourgeoisie : on ne considéra, semble-t-il, comme bourgeois que les habitants possédant une maison ; et ceux-ci devaient payer une certaine somme pour être admis à la bourgeoisie. La distinction entre bourgeois et habitants n’apparaît pas distinctement. Il n’était pas nécessaire d’être bourgeois pour revêtir des charges publiques. C’est ainsi que le jurisconsulte Gérard Grand, et l’hôte de l’auberge du Lion, Etienne Grand, qui, comme syndics, eurent une grande part aux négociations relatives au traité de combourgeoisie avec Berne, ne sont jamais qualifiés de bourgeois ; Nicod Bergier, qui avait été attaché à la cour du prince-évêque comme chirurgien et qui figure comme membre du rière Conseil en 1536, ne fut reçu bourgeois qu’en 1545. La taxe variait alors entre 5 florins et 20 écus d’or (soit de 12 francs à 400 francs si l’on tient compte de la valeur de l’argent).

A cette époque, on procéda à un recensement des différents quartiers de la ville ; 264 personnes, dont 58 propriétaires, furent admis à la bourgeoisie. Ceux qui ne payèrent pas la taxe furent assuffertés, c’est-à-dire qu’ils reçurent des permis de séjour, mais sans droit de bourgeoisie.

En 1568, alors que commencent à arriver de nombreux réfugiés quittant leur pays pour cause de religion, LL. EE. de Berne engagent les « nobles, honorables, prudents, très chers et féaux Bourgmestre et Conseils de la ville de Lausanne à recevoir bénignement et à traiter humainement les gens de biens et jouissant d’une bonne réputation. » Avec le temps, le prix d’admission à la bourgeoisie s’éleva graduellement. En 1621, il est porté à 400 florins, avec obligation de posséder dans la juridiction 1500 florins en fonds clairs et liquides. La qualité de bourgeois devient héréditaire ; les nouveaux bourgeois et leurs enfants déjà nés ne peuvent prétendre à aucune charge, sinon à celle de membre des seigneurs Deux-Cents, et seulement trois ans après leur réception. En 1668, le Conseil décida qu’il ne serait plus reçu de nouveaux bourgeois aussi longtemps que le nombre des chefs de familles n’aurait pas été ramené à 300. C’était là une mesure dans les idées de l’époque et dont on trouve l’équivalent, peu d’années après, à Berne, à Fribourg et dans beaucoup d’autres villes : elle souleva une vive opposition à Lausanne, et valut à ses Conseils une verte mercuriale du seigneur Bailli Bernard Tscharner. La décision fut annulée ; mais la taxe d’admission à la bourgeoisie fut alors portée à 1000 florins. On la voit s’élever graduellement, en 1720, à 2000 florins ; en 1740, à 2500 florins pour le chef de famille, plus 250 florins pour chaque enfant non marié ; en 1749, à 3000 florins ; en 1768, à 4000 florins ; en 1779, à 5000 florins plus 500 florins par fils.

Au commencement du dix-neuvième siècle, le prix d’admission à la bourgeoisie était de 1400 francs de Suisse (2030 francs actuels). Il a été ensuite ramené à des proportions plus modestes : depuis 1882 il est de 1000 francs pour le chef de famille, plus 200 francs par enfant non marié et de la moitié de cette somme pour les personnes nées à Lausanne ou y habitant depuis cinq ans. On est assez sévère pour ces admissions : on n’admet généralement que des gens domiciliés à Lausanne, de bonnes mœurs et ayant des moyens d’existence assurés ; on ne reçoit pas les déserteurs et autres gens ne pouvant produire des papiers en règle de leurs pays d’origine. Une récente loi fédérale (du 25 juin 1903) oblige les bourgeoisies à réintégrer dans leur giron les veuves, femmes divorcées et leurs enfants qui ont perdu leur bourgeoisie par leur mariage, ainsi que leurs enfants mineurs.

Le rôle des bourgeois était jadis fort sommaire : M. le syndic Cuénoud, qui a voué un soin tout spécial à cette question, a fait établir, en 1885, trois registres de bourgeoisie ; sur le registre A figurent les familles éteintes, mais dont la plupart sont encore représentées par une descendance féminine ; sur le registre B, les familles reçues à la bourgeoisie ou constituées avant le 1er janvier 1876 ; sur le registre C, les familles reçues ou constituées postérieurement à cette date.

Les admissions à la bourgeoisie prononcées depuis 1850 à 1905, considérées au point de vue de l’origine, se décomposent comme suit :

Vaudois 5
Confédérés 20
Allemands 84
Français 52
Alsaciens 10
Russes 5
Polonais 2
Belges 2
Danois 2
Autrichiens 1
Hollandais 1
Espagnols 1
Enfants trouvés   2
Heimatloses 1




Beaucoup de ces nouveaux bourgeois étaient nés dans le pays ; plusieurs avaient pour mères des Vaudoises, et, ne connaissant pas la langue de leur pays d’origine, ne se souciaient pas d’aller y faire le service militaire.

Jadis, les bourgeois avaient certains avantages matériels dont ne jouissaient pas les habitants : ainsi que cela a encore lieu dans certaines communes rurales, du pied du Jura ou du Pays d’Enhaut, ils recevaient, chaque année, une provision de bois. Ces distributions ont pris fin depuis longtemps à Lausanne, mais la qualité de bourgeois a cependant encore son prix : en cas de revers de fortune les Lausannois, leurs femmes et leurs enfants sont généreusement secourus[62].

Le montant des secours accordés par la Bourse des pauvres en 1904 s’est élevé à 73 428 fr. 20, qui se décompose comme suit :

1° secours fixes
à 80 familles assistées régulièrement
à 34 hommes placés dans des asiles ou chez des particuliers.
à 31 femmes » » » »
à 51 enfants » » » »
Fr. 47 131 40
2° secours casuels à 247 familles, pour pain,
loyer, vêtements, maladie, apprentissage, etc.
Fr. 22 357 40
3° Secours aux pauvres passants Fr. 3 949 40

Les étrangers, comme on l’a vu plus haut, sont de plus en plus nombreux à Lausanne. C’est un phénomène qu’on remarque également à Zurich, à Bâle et Genève, et même dans des proportions beaucoup plus marquées encore. Les trois nationalités les plus fortement représentées sont les Italiens, les Allemands et les Français, qui généralement viennent à Lausanne pour y gagner leur vie, les uns dans l’enseignement, d’autres dans le commerce ou comme artisans, tandis que les Anglais, les Américains, les Hollandais viennent y dépenser leurs revenus et y sont attirés soit par le climat, soit par les ressources qu’offre Lausanne pour l’éducation de leurs enfants. Il y a proportionnellement plus de Français à Lausanne que de Suisses à Paris ; en effet, 2000 Français à Lausanne représentent à peu près le 4 % de la population, tandis que 40 000 Suisses à Paris ne représentent que le 1,6 %.


II


Recettes et dépenses de l’administration communale. Fondations diverses.

Comme on l’a vu par le tableau donné plus haut, le ménage communal, quoique tenu avec une rigoureuse économie, coûte plus cher d’année en année ; l’équilibre ne se maintient qu’avec de constantes aggravations d’impôts. Chaque année, la commission de gestion suggère à la municipalité un certain nombre d’améliorations des services publics, presque toujours coûteuses ; chaque année également, la commission du budget s’efforce, mais en vain, de restreindre les dépenses : la municipalité se trouve ainsi placée entre l’enclume et le marteau.

Le résumé des dépenses et des recettes de l’année 1904 donnera un aperçu des ressources de la ville de Lausanne et des principales dépenses auxquelles est appelée à faire face l’administration communale :


Exercice de 1904.

Pour la Bourse communale les comptes de 1904 accusent :

aux recettes Fr. 4 111 098 93
et aux dépenses Fr. 3 997 594 49
laissant un excédent des recettes de Fr. 113 504 44


Les principaux éléments des recettes sont les suivants :

Impôt communal :
Droit de mutation Fr 457 174 40
Impôt foncier . » 454 077 46
Impôt mobilier . » 600 936 83
Impôt sur les loyers . » 140 674 20 Fr. 199 387 45
Impôt sur les personnes et les sociétés . » 252 811 20
Impôts divers (luxe, patentes, etc.) . » 85 713 36
Produits des domaines, bâtiments,
vignes et forêts
Fr. 609 171 56
Intérêts actifs . » 801 073 40
Services publics et recettes diverses . » 709 466 52
Fr. 4 111 098 93


Les principales rubriques des dépenses sont :

Intérêt de la dette Fr. 1 464 887 11
Amortissement de la dette  » 199 000 — Fr. 1 663 887 11
Impôts payés à l’État  » 46 772 57
Instruction publique  » 735 988 77
Corps de police Fr. 173 426 60
Police de santé des hommes  » 17 549 35
Service des inhumations  » 26 976 90 Fr. 335 998 39
Service du feu  » 14 869 40
Eclairage public  » 103 176 14
Balayage des rues  » 117 259 35
Ebouage et arrosage  » 51 879 90
Entretien des voies publiques  » 267 640 87 Fr. 633 822 97
Entretien des promenades publiques
(fleurs, etc.)
 » 45 601 80
Etablissements nouveaux
(avenue Recordon, avenues de Rosemont,
construction de chemins au nord de Chailly,
etc., etc.)
 » 151 441 05
Contribution en faveur du théâtre,
y compris le gaz et les pompiers
 » 25 525 80
Subvention à l’Orchestre symphonique  » 10 000 Fr. 38 425 80
Subventions aux Sociétés
de musique instrumentale
 » 2 900
Entretien des bâtiments,
cultures des domaines, des forêts,
frais d’administration,
Bureaux de police, Contrôle des étrangers,
frais de perception des impôts, etc..
Fr. 542 698 88
Fr. 3 997 594 49

En sus du budget courant, ensuite de décisions prises par le Conseil communal et dont la plupart remontent aux années précédentes, il a été prélevé, en 1904, sur le compte de l’emprunt, au fur et à mesure de l’avancement des travaux, une somme de 2 062 379 fr. 8r, se décomposant comme suit :

Pont Chauderon-Montbenon Fr. 1 033 694 85
Dotation aux Services industriels  » 395 939 12
Construction des nouvelles Prisons de district  » 104 800 95
Subside pour la Policlinique universitaire  » 200 000 —
Construction de Maisons ouvrières  » 84 942 75
Divers (construction d’avenues et de chemins,
bâtiments d’écoles enfantines)
 » 243 002 14
Fr. 2 062 379 81


Ces travaux, qui contribueront au développement de la ville de Lausanne et dont profiteront les générations successives, sont portés ainsi sur une série d’années et amortis avec les emprunts eux-mêmes. On a vu, plus haut, figurer, en effet, au compte des dépenses annuelles, une somme de 199 000 francs pour les amortissements.


Bilan de la commune de Lausanne au 31 décembre 1904.


ACTIF
Capitaux Fr. 3 426 887 —
Dotation des Services industriels  » 17 252 346 61
Immeubles productifs (forêts, domaines,
bâtiments, vignes, Place d’armes, etc.)
 » 7 865 508 —
Fonds de réserve et fonds spéciaux  » 1 122 977 58
Fr. 29 667 719 19


PASSIF
Dettes et fondations  » 40 152 782 64
Différence. Fr. 10 485 063 45


Cette différence se trouve compensée :

1° Par la création d’avenues, de quais, de ponts, promenades publiques et par les subventions à la Policlinique, à l’École de commerce, au Simplon, etc.

2° Par les sacrifices que la ville s’est imposés pour la construction du Tribunal fédéral, soit 1 132 000 francs.

3° Par les immeubles improductifs, Hôtel de ville, bâtiments scolaires, temples, etc., qui représentent une somme de 6 522 000 francs[63].

Le découvert de 2 831 000 francs, qui subsisterait, — si l’on tenait compte dans le bilan des immeubles improductifs et de la somme affectée à la construction du Palais fédéral de justice, -— est, du reste, plus apparent que réel ; car les immeubles productifs, notamment les forêts, sont taxés fort en dessous de leur valeur réelle. Au prix d’inventaire, en effet, les 1550 hectares de forêts rapportent net du 12 %.

En dehors de la Bourse communale, la Municipalité est appelée à gérer une série de caisses et de fondations, dont les principales sont :

1° La Bourse des pauvres, qui possède une fortune de 1 925 000 fr. et qui distribue, annuellement, aux bourgeois nécessiteux, une somme d’environ 75 000 francs.

2° Les Bains et buanderie Haldimand, dont le fonds s’élève à 223 000 fr.

3° Les Fondations d’Antoine Bugnion et de Mme Effinger de Willdegg, née de Charrière, en faveur de malades à envoyer aux bains, des anciennes domestiques et des pauvres bourgeois et habitants de Lausanne, capital. Fr. 112 000

4° La Fondation Pradès, en faveur d’orphelines, capital . Fr. 62 000

5° La Fondation J.-J. Faure, en faveur d’instituteurs et d’institutrices nécessiteux, capital fr. 138 000
et de plusieurs autres de moindre importance.

En outre, la Municipalité administre la Caisse de retraite du corps de police de la ville, dont le capital s’élève à 140 000 fr., et la Caisse de retraite en faveur des employés et ouvriers de la commune, qui vient d’être créée.

6° Mentionnons encore la Dotation de Rumine, qui a été constituée par Gabriel de Rumine, décédé à Bucarest le 18 juin 1871.

Par testament homologué en date du 5 juillet 1871, Gabriel de Rumine a légué à la ville de Lausanne une somme de 1 500 000 francs aux conditions suivantes :

« Je donne et lègue à la ville de Lausanne, canton de Vaud, Suisse, la somme de 1 500 000 francs, que je prierais de placer dans de bonnes conditions pour que cette somme, étant doublée, soit employée à la construction d’un édifice qui sera jugé, quinze ans après ma mort, d’utilité publique par une commission de dix membres, choisis de moitié parmi les professeurs de l’Académie, de moitié parmi les magistrats de la ville. »

Ensuite d’entente intervenue le 3 août 1888, entre l’État de Vaud et la commune de Lausanne, il a été convenu que les fonds provenant de ce legs seraient affectés à la construction de bâtiments universitaires.

Commencés en 1898, ceux-ci sont aujourd’hui près d’être terminés ; ils seront inaugurés au printemps de 1906.

Les fonds provenant de ce legs s’élevaient, au 31 décembre 1904, à 4 280 000 francs. Ils seront entièrement consacrés à ces constructions et à l’aménagement de leurs abords. La ville de Lausanne aura encore à payer, pour solder les comptes de construction du palais de Rumine, une somme d’environ 700 000 francs.

Les Services industriels font l’objet d’une comptabilité à part : ils sont crédités de l’intérêt de la dotation que la commune leur a faite et qui s’élève aujourd’hui à 17 1/2 millions, et, d’autre part, crédités des fournitures qu’ils font aux diverses branches de l’administration. Dans leur ensemble, ces services produisent un excédant de recettes sur les dépenses, qui est versé à la caisse communale.

Le Service du gaz, qui est le plus ancien, donne des bénéfices ; celui de l’électricité est en équilibre ; en fait, il produit déjà des bénéfices, mais ceux-ci sont consacrés à amortir les déficits des premiers exercices. Cette année déjà, la perte des débuts sera complètement amortie ; le Service des eaux est en déficit. Cela avait été prévu : dans un domaine qui tient d’aussi près à l’hygiène et à la santé publique, il est admissible que la communauté s’impose quelques sacrifices ; on peut s’attendre, du reste, à ce que ceux-ci diminuent d’importance d’année en année.


III


Trafic et mouvement sur les grandes routes et les voies ferrées (1835-1904).

D’après une statistique dressée par l’ingénieur W. Fraisse, alors voyer du district de Lausanne, le mouvement des chars et voitures aux abords de la ville en 1835 était le suivant :


ROUTE CHARS DE
ROULAGE*
CHARS
D’APPRO
VOITURES
Samedi
5 décembre
Mardi
8 décembre
Samedi
5 décembre
Mardi
8 décembre
Samedi
5 décembre
Mardi
8 décembre
De Lausanne
à Faoug
24 23 331 70 65 38
» Coppet 8 13 155 60 43 42
» St-Maurice 6 5 185 108 110 94
» Jougne 2 13 330 59 17 17
» Ouchy 1 51 79 4 7
» Yverdon 4 1 602 51 28 24
55 55 1654 427 267 222


* Ces chars de roulage, dits chars d’Anjou, étaient attelés de six à huit chevaux ; pour les montées, — dès la Maladière au Chalet-à-Gobet, par exemple, — on doublait les attelages. La charge de ces camions peut être estimée à cinq tonnes, soit la moitié de la charge d’un wagon de marchandises.


Pour se faire une idée de la physionomie de Lausanne à cette époque-là, il faut se représenter que le Grand Pont n’existait pas, que la route de Derrière-Bourg et celle de la Caroline n’avaient pas encore été construites. La poste, alors cantonale, se trouvait dans un bâtiment que le gouvernement a fait construire

en 1806 sur la partie de la place Saint-François, où stationnent aujourd’hui les fiacres, en face de l’entrée occidentale du temple ; cet immeuble été démoli en février 1903. C’était là que les voyageurs montaient en voiture. Les diligences à destination de Paris et d’Yverdon commençaient par descendre la rue de Pépinet, en faisant grincer leurs sabots, puis elles montaient péniblement la rue du Grand-Saint-Jean, prenaient la rue de Saint-Laurent et sortaient de la ville par le faubourg de l’Ale ; à l’extrémité de celui-ci, la diligence d’Yverdon prenait, à droite, la route du Maupas, qui aboutissait aux plaines du Loup ; la diligence de Paris prenait, à gauche, le chemin de Chauderon, longeait au nord le cimetière de Saint-Laurent[64], et s’engageait sur la route d’Orbe, qui passait alors sous Valency. La diligence à destination de Genève passait par Montbenon. Celle du Simplon montait la rue de Bourg, descendait le faubourg d’Etraz, prenait le chemin des Mousquines et aboutissait par une pente rapide au pont de la Perraudettaz. La diligence de Berne montait la rue de Bourg, contournait l’hôtel du Faucon et montait lentement le faubourg de Martheray, pour aboutir à l'auberge de l’Ours.

En dépit de tous les cahots qu’il fallait subir pour entrer à Lausanne, pour y demeurer ou en sortir, c’était une brillante époque ; c’était le temps où Vinet, Monnard, Juste Olivier, Sainte-Beuve, Mickiéwicz enseignaient à notre Académie. Depuis lors, des vallons ont été comblés, des tunnels et des tranchées ont racourci les distances ; les communications ont été facilitées ; des fiacres ont remplacé les antiques chaises à porteur, dans lesquelles les élégantes se rendaient au bal. Les gens huppés se faisaient volontiers accompagner, le soir, d’un valet ou d’une servante portant un falot ; car les rues étaient peu éclairées et le service de la voirie laissait à désirer. Tout cela est changé aujourd’hui, mais notre ville y a un peu perdu de son aspect pittoresque.

Actuellement, huit voies ferrées se rencontrent à Lausanne (Genève, Paris, Yverdon, Echallens, le Jorat, Payerne, Berne et Milan). La gare des chemins, de fer fédéraux, en 1904, a délivré 188 445 billets simple course ; elle occupe, à cet égard, le troisième rang en Suisse ; elle vient immédiatement après Zurich et Bâle ; 794 586 billets double course, 300 575 départs s’effectuent au moyen d’abonnements. Le mouvement des voyageurs a donc été, en 1904, de 1 283 606, ce qui représente une moyenne journalière de 3500 voyageurs, chiffre rond.

Le nombre des trains de voyageurs qui arrivent à la gare fédérale ou en partent est de 147.

Le mouvement des bagages est de 4 567 tonnes.
Celui des animaux vivants de 8 780 têtes.
Les marchandises expédiées représentent   40 357 tonnes.
Les marchandises arrivées » 287742 tonnes.

Au point de vue du tonnage des marchandises, Lausanne occupe en Suisse le cinquième rang (le premier rang étant tenu par Bâle, le second par Genève le troisième par Zurich, le quatrième par Berne et le sixième par Saint-Gall).

Dans ces calculs n’est pas compris le trafic des chemins de fer d’Echallens et du Jorat.

Nous avons été curieux de rechercher ce que pouvait être encore la circulation sur les grandes routes après l’établissement des chemins de fer. Ce pointage, fait en septembre 1905 par des agents de police, a donné les résultats suivants :

ROUTES GROS CHARS CHARS D’APPRO VOITURES AUTO
MOBILES
TRAMWAYS
Mardi
19 sept.
Samedi
23 sept.
Mardi
19 sept.
Samedi
23 sept.
Mardi
19 sept.
Samedi
23 sept.
Mardi
19 sept.
Samedi
23 sept.
Berne et Chailly 317 412 159 419 175 184 7 13 198
Genève 372 220 96 397 54 27 13 18 164
Saint-Maurice 140 118 56 127 96 53 5 28 120
Payerne, Orbe 26 46 52 126 62 37 4 10 116
Moudon 36 88 46 249 52 54 4 5 10
Avenue Bergières 5 9 40 68 20 7
Le Mont
(Bellevaus)
18 45 40 299 65
Pontaise 17 7 49 66 20 6
Ouchy (Cbamblandes) 26 20 23 50 36 5 12 62
La Maladière 196 186 65 81 17 9 5 182
Ouchy 153 207 72 5 134
Gare des marchand. 146 172 182
1452 1530 626 1982 669 557 53 96 1091


On voit par ce tableau que le gros roulage a beaucoup augmenté : mais au lieu de chars d’Anjou transportant des denrées, ce sont des véhicules plus petits, chargés de matériaux de construction que l’on rencontre sur nos routes. Le nombre des chars dits d’approvisionnement, fruits, pommes de terre, etc., s’est aussi accru, ce qui s’explique par l’extension de la ville. La circulation des voitures, équipages privés et fiacres a augmenté avec l’accroissement de la population ; les petites calèches à un cheval ont remplacé les berlines de voyage d’autrefois. Pour les automobiles, la différence entre les deux jours s’explique par le fait que le mardi 19 septembre il pleuvait, tandis que le samedi 23 il faisait beau.

Les étrangers descendus, dans les hôtels de Lausanne en 1905 représentent une moyenne de 920 voyageurs par jour. Les lits occupés ont été en effet au nombre de 335 905 en 1905 (chiffre de 41 448 supérieur à celui de l’année 1904). Ce chiffre se décompose comme suit : janvier 20 551, février 19 452, mars 24 433, avril 26 238, mai 29 024, juin 29 252, juillet 27 853, août 41 180, septembre 37479, octobre 32 242, novembre 25 717, décembre 22 484.


IV


Enquête sur les logements et construction de maisons ouvrières.

En juin 1893, ensuite d’une motion, le Conseil communal de Lausanne décida une enquête sur les conditions du logement.

Cette enquête se fit en 1894 sous la direction de M. l’architecte Melley. Elle porta sur le nombre des ménages de chaque maison, sur le nombre des locaux habités et des personnes qui les habitent, sur les conditions de salubrité et d’hygiène et le prix des loyers. Elle visait tout spécialement les habitations ouvrières.

Les conclusions en furent consignées par M. l’avocat Schnetzler dans un rapport publié en 1896[65], dont voici les constatations essentielles :

La population lausannoise admit facilement l’enquête et les dépenses en résultant (environ 25 000 francs).

L’enquête a démontré 1° la pénurie des habitations en dessous de 400 francs, la construction ne se portant pas sur des logements de ce genre ; 2° l’insalubrité d’un certain nombre de logements (moyenne cependant inférieure à celle de beaucoup de villes suisses), par le fait de l’humidité, d’un système défectueux des eaux de latrine et de ménage, mauvaises odeurs, etc.

Elle fit constater, dans les quartiers populaires, où les loyers au-dessous de 400 francs sont les plus nombreux, que le cube d’air pour les chambres à coucher était inférieur à 28 mètres par personne, sans descendre toutefois au-dessous de 15 mètres cubes d’air en moyenne. Le groupe de quartiers qui a le cube d’air le plus faible présente un excédent de 8,2 des décès sur les naissances. Les groupes de quartiers où les cubes d’air sont les plus forts présentent une mortalité infantile très faible.

L’enquête de 1894 a servi de base à des mesures législatives prises par les autorités cantonales et communales, au point de vue de la salubrité des habitations (loi cantonale, du 12 mai 1898 sur la police des constructions et des habitations ; règlement sur la police des constructions dans la commune de Lausanne, du 29 août 1902).

Au moyen de ces dispositions légales, qui ont armé l’autorité communale, il a été possible d’obtenir des propriétaires cupides ou négligents qu’ils respectent la santé de leurs locataires.

La troisième étape dans l’œuvre de l’amélioration du logement devait être la construction d’habitations salubres et à bon marché à l’usage de la population ouvrière. En 1898, les autorités communales ont acquis, dans ce but, 1192 ares de terrain à Bellevaux, pour le prix de 255 000 francs, et, en 1899, elles ont décidé, à titre d’essai, la construction, par la ville de Lausanne, d’habitations à bon marché. Quatre maisons avec un total de 24 appartements de 3 et 4 pièces ont été construites à Bellevaux. Elles ont coûté 160 000 francs environ comme construction, ce qui, en y comprenant le prix du terrain, fait ressortir le prix, en capital de chaque appartement, approximativement à 8000 francs l’un dans l’autre. Les appartements sont loués aux prix de 300 et 400 francs.

En 1860, une Société de construction a été créée en vue de fournir des logements à la classe ouvrière par un comité composé de MM. X. Gottofrey, ancien juge cantonal, Ernest Dapples, ingénieur, Ch. Carrard, banquier, H. Bippert, juge cantonal, et Sigismond Charrière de Sévery, député. Cette Société, qui existe toujours, travaille avec un capital-actions de 318 000 francs et possède 8 maisons situées aux rues du Vallon et du Nord, représentant une valeur cadastrale de 420 000 francs, et contenant 74 appartements (dans les prix de 180 à 260 francs) et 24 ateliers, d’une valeur locative de 19 600 francs.

En 1875 une Association, qui a pris le nom de Société de la rue du Jura, et ayant à sa tête un comité composé de MM. Jules Tarin, menuisier, J. Piot, notaire, L. Gruffel, L. Peitrequin, cafetier, et D. Jordan, négociant, a construit avec un capital de 92 000 francs quatre bâtiments comprenant ensemble 53 appartements, 6 ateliers, 1 magasin et 1 café. Le prix des appartements varie entre 226 et 500 francs. La Maison ouvrière, société coopérative immobilière, fondée en 1905, a réuni un capital de 50 000 francs, et obtenu de la Commune la cession de terrains payables en parts de sociétaires. Elle combine ainsi dans un but social les efforts de l’initiative privée et ceux des autorités communales, organe de la collectivité.


V


Abattoirs et clos d’équarrissage.

Des abattoirs établis dans de bonnes conditions contribuent à la salubrité d’une ville. Ceux de Lausanne étaient naguère au centre d’un quartier populeux, à l’entrée de la rue du Pré. Ils ont été transférés, en 1887, au-dessus de la ville, sur la nouvelle route du Mont, dans un terrain spacieux et bien aéré. On peut regretter aujourd’hui qu’ils n’aient pas été placés, comme plusieurs le demandèrent alors, dans la direction de Renens afin de pouvoir être facilement reliés au chemin de fer par une voie de garage. Une quarantaine de bouchers se répartissent 40 loges d’abatage ; 34 charcutiers occupent une grande halle, où ils font leur travail en commun ; les tripiers ont quatre ateliers, où ils pratiquent séparément leur métier.

Un frigorifique divisé en 38 loges a été établi en 1893 pour permettre de conserver la viande. L’air froid y est produit au moyen d’une machine, système Raoul Pictet, actionnée par l’électricité. Le sang découlant des loges est soigneusement recueilli et transformé, par des procédés chimiques, en une poudrette qui, mélangée à d’autres ingrédients, constitue un excellent engrais.

Le bétail abattu, en 1904, a compris 3894 pièces de gros bétail, 9732 veaux, 6097 moutons, 7029 porcs. En outre, dans les circonscriptions foraines ont été abattus 37 boeufs ou vaches, 4 veaux, 2 moutons et 518 porcs. Ces données ne comprennent pas toute la consommation lausannoise : il faut encore y ajouter l’importation qui se fait du canton de Vaud et de la Suisse allemande, sous la forme de viande fraîche, et qui s’est élevé en 1904 à 3490 quintaux métriques.

Le clos d’équarrissage, placé depuis très longtemps à Sevelin, sous l’ancienne route de Morges, était autrefois un charnier infect. Le maître des basses œuvres tirait parti des bêtes abattues, en utilisant le cuir, la corne et faisait bouillir les parties saines pour engraisser ses porcs. Ce qui restait, après cette dissection, était enfoui dans le sol qui, à la longue, fut complètement saturé. Pour parer à ces inconvénients, on établit, en 1897, un appareil système Podevils, de Munich, où les cadavres d’animaux sont cuits au bain-marie. Les parties graisseuses sont extraites pour être utilisées dans l’industrie ; les chairs, désinfectées, peuvent servir soit à la nourriture des poules ou des porcs, soit à la fabrication des engrais. Le produit de cette manutention couvre les frais qu’elle occasionne, et l’hygiène y trouve son avantage.


VI


Prix des denrées essentielles à l’existence.

M. Zuppinger, directeur de la police de la ville de Saint-Gall, a publié, dans le numéro de janvier 1905, du Journal de statistique de la Suisse, un tableau synoptique du prix des denrées alimentaires, bétail vivant, fourrages, bois de chauffage, dans les trente principales communes de la Suisse. Laissant de côté ce qui concerne la viande de veau, de mouton et de porc, le poisson, le gibier, les liqueurs, les pommes de terre, les œufs, le fromage, le beurre, les fourrages et les bois de sapin, nous détacherons de cette statistique quelques indications relatives aux prix de la viande de bœuf, du pain blanc, du lait et du bois de hêtre, ces quatre denrées essentielles pouvant être considérées comme un indice du prix de la vie.

Lausanne se trouve au point de vue du prix de la vie dans les zones moyennes de la Suisse.

Le prix moyen du demi-kilo de bœuf était au mois de janvier 1905 de p5 centimes à Saint-Gall et à Saint-Imier ; 90 à Lausanne, Berne, Coire, Fribourg, Lucerne, Neuchâtel, Zurich, Schaffhouse, Sion, et six autres communes ; 85 à Bâle, Bienne, La Chaux-de-Fonds, Le Locle, Glaris, Soleure ; 82 4/2 à Zoug ; 70 à Genève[66].

Le prix moyen du demi-kilo de pain blanc était à la même époque de 22 1/2 centimes à Coire ; 22 à Claris, Hérisau ; 21 1/2 à Zurich ; 21 à Sarnen, Schwytz et Saint-Gall ; 20 à Aarau, Altorf, Appenzell, Berne, Soleure et Winterthour ; 19 à Sion ; 18 à Lausanne, Frauenfeld ; 17 1/2 à Fribourg et Schaffhouse ; 17 à Bâle ; 16 1/2 à Genève ; 16 à Neuchâtel, Saint-Imier, Liestal, Le Locle, La Chaux-de-Fonds ; 15 1/2 à Lucerne ; 15 à Lugano et Bienne. Le prix moyen du litre de lait non écrémé est de 20 centimes à Lausanne, Berne, Genève, Zurich, Saint-Gall, Neuchâtel, Sion et dans dix autres communes ; 19 1/2 à Bâle ; 19 à Frauenfeld ; 18 à Appenzell, Soleure et Zoug ; 17 à Altorf, Fribourg, Lucerne, Sarnen et Schwytz.

Le prix moyen du moule (4 stères) de bois de hêtre non coupé est de 112 fr. à Appenzell ; 88 fr. à Saint-Gall ; 80 fr. à Hérisau ; 78 fr. à Genève ; 72 d/2 fr. à Lausanne ; 70 1/2 fr. à Berne ; 70 fr. à Winterthour ; 68 fr. à Zurich et La Chaux-de-Fonds ; 66 fr. à Fribourg ; 64 fr. à Frauenfeld, Schaffhouse et Aarau ; 60 fr. à Glaris, Lucerne, Soleure et Saint-Imier ; 58 fr. à Bienne ; 55 fr. à Coire ; 54 fr. à Zoug ; 52 fr. au Locle et à Sarnen ; 48 fr. à Liestal. Ces prix, comme on le voit, sont très divergents. On ne s’explique guère comment, dans des villes si peu distantes les unes des autres et placées dans des conditions économiques assez semblables, le prix des denrées de première nécessité puisse présenter de pareils écarts. Nous donnons ces chiffres sous toutes réserves ; mais nous croyons qu’ils peuvent être utiles à connaître, pour montrer aux commerçants de quels côtés ils doivent diriger leurs efforts.

B. van MUYDEN.


Pendule de la salle du Conseil communal (1670), portant cette inscription, un avis aux membres du CC. : Concordia res parvae crescunt. Discordia vero male dilabuntur.


Bas-relief de la porte de Saint-Laurent, démolie en 1820.


DÉVELOPPEMENT DE LAUSANNE
AU COURS DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE


I


Voirie.

DANS le dernier demi-siècle le développement de notre ville, sans être américain, est cependant remarquable. De 1850 à 1905, pendant que la population passait de 16 000 à 54 000 habitants, se sont exécutés d’importants travaux publics. Nous remonterons encore de quelques années au delà, soit jusqu’en 1836, pour rappeler un fait des plus importants, parmi ceux qui ont contribué à l’embellissement et à l’agrandissement de Lausanne : le 10 décembre, le Grand Conseil décrétait la construction de la route d’enceinte de la ville ; cette construction comprenait le Grand Pont et le tunnel de la Barre. Le premier de ces ouvrages supprimait l’obligation de franchir le Flon vingt-cinq mètres au-dessous du niveau de la place Saint-François, tandis que le second permettait de passer sous le col de la Barre à quinze mètres de profondeur. La création de la place Centrale et la prolongation du terre-plein sur le Flon ont enterré pour toujours l’étage inférieur du Grand Pont, composé de six arches, au-dessus desquelles se dressait un second étage de dix-neuf arches, le seul qui soit encore visible. Le Grand Pont, ou Pont Pichard, fut construit de 1839 à 1844, le tunnel de la Barre de 1851 à 1855.

La route d’enceinte comportait encore différents travaux importants, sous le Valentin, à la Caroline, surtout la percée de la rue Haldimand qui, réalisée la dernière, n’a été achevée qu’en 1861.

Nous devons rendre ici un hommage aux vues élevées de l’ingénieur cantonal Pichard (1790-1841) qui avait conçu le plan de ces travaux si fertiles pour Lausanne. Encore à l’heure actuelle, c’est grâce à ses tracés que nous avons pu donner un développement rationnel au réseau des tramways.

Pichard avait déjà prévu la construction d’un pont reliant le quartier de la Caroline à celui de la Mercerie et sa jonction avec la place de la Riponne. Un legs généreux de 500 000 francs, du banquier Ch. Bessières, permettra de réaliser ce projet, qui figure au programme des travaux à commencer en 1906. Ce pont portera le nom de « Pont Charles Bessières. »

La création de la place de la Riponne et celle de la halle aux blés et du Musée Arlaud furent les conséquences du décret du Grand Conseil instituant le chemin de ceinture. Ce décret est du 19 décembre 1836. Il prévoyait aussi la correction des routes de Berne, de Jougne et d’Ouchy, et leurs raccordements au chemin de ceinture.

Les travaux de correction des routes de grande communication aux environs immédiats de la ville de Lausanne ont été entrepris dans l’ordre que voici :

Route de Lausanne à Saint-Maurice 1830
» » à Jougne 1845
» » au Mont par le Pavement 1853
» » à Morges 1855
» » à Yverdon 1860
» » à Berne, construction de trottoirs   1867
» » au Mont par Bellevaux 1878

La promenade de Derrière-Bourg a été créée en l’année 1823. La route qui la longeait au nord, se continuait sans changement de niveau, par le chemin de Derrière-Etraz ; un embranchement étroit et fort en pente la raccordait à la rue de Martheray. Des vestiges de l’ancien tracé existent encore vers l’atelier de menuiserie Moulin et le pressoir de la maison Auberjonois. La route actuelle de Derrière-Bourg a été construite en 1850.

Après l’essor donné à la ville par l’initiative de l’ingénieur Pichard, le développement de Lausanne reçut une nouvelle impulsion, la plus importante, par la construction des chemins de fer. Le 5 mai 1856, Lausanne était relié à la ville d’Yverdon, peu après à celle de Genève, puis à celle de Saint-Maurice et, le 4 septembre 1862, à la ligne Fribourg-Berne.

L’avenue du Théâtre et la partie supérieure de l’avenue de la Gare furent construites par la ville, avec participation de l’État, en 1866 et 1867 ; mais ce ne fut que sept ans plus tard que fut achevée la partie inférieure de l’avenue de la Gare. La rue Centrale fut créée peu après (de 1870 à 1873) sur l’emplacement de l’ancien marché au fromage et aux poissons. Cette percée entraîna la démolition des anciennes halles du Pont, un joli bâtiment de style renaissance.

En 1877 commencent, au-dessus de la ville, les travaux de canalisation du Flon qui permirent la création de la rue de la Porte Saint-Martin ; la rue du Pré s’est trouvée ainsi reliée au Tunnel. Cette voie et son embranchement sur la place au nord de la Cathédrale ne furent achevés qu’en 1886. Ces travaux de voirie transformèrent la vallée du Flon, ils donnèrent un débouché à la rue du Pré, qui se terminait en cul de sac dans la direction du nord, et provoquèrent ainsi des projets de redressement de cette rue qui n’ont pas encore abouti. Sous les anciennes casernes, aujourd’hui démolies, on voyait naguère des pentes abruptes d’un aspect pittoresque.

Le service du télégraphe a fait son apparition à Lausanne en 1852, celui des téléphones en 1882.

A la même époque, la ville entreprit de rénover les chaussées inégales et rabotteuses de la plupart de nos rues. Plusieurs artères étaient encore pourvues de l’antique galet roulé. Ces galets furent, successivement, remplacés, de manière qu’en 1896 toutes les rues étaient munies de pavés plats en grès, sauf cependant celles dont la forte déclivité avait engagé l’administration à se servir de galets dits mouchés, présentant plus de joints et par conséquent moins de chances de glissement que les pavés proprement équarris. Nous avons encore des pavés de galets mouchés dans les rues Saint-Laurent et Grand-Saint-Jean.

Pendant ce temps, la ville s’assainissait. Le Flon fut voûté en amont et en aval. Le canal de la Louve prolongé, fut singulièrement amélioré par la construction d’un radier. Les abattoirs, autrefois cause d’infection permanente dans le centre de la ville, furent démolis, et de nouveaux abattoirs, élevés à la Borde. Le centre de la ville vit ses conditions hygiéniques et sa sécurité améliorées : la démolition de la maison Jordan, à l’entrée de la rue du Pré, et des ateliers Maurel, sous la cathédrale, donnèrent de l’air et de la lumière. La ville et sa banlieue s’assainissaient aussi par l’amélioration du système d’évacuation des égouts. Les anciennes coulisses suintantes étaient remplacées par des tuyaux étanches en ciment ; toutes les gueules d’introduction des eaux de surface furent munies de sacs à coupe-vent.

Le Tribunal fédéral ayant été installé, en 1886, sur Montbenon, cette place fut transformée en un jardin magnifique, rehaussé encore par son vieux cadre. Plusieurs artères furent créées. Leur nombre est allé en augmentant pour ainsi dire chaque année. Les abords de la cathédrale furent dégagés. La place Centrale fut gagnée sur le lit du Flon. L’avenue de Rumine, prolongée, rejoignit, en 1889, celle du Léman. La rue du Midi fut soudée à celle de Beau-Séjour élargie.

En 1888 commença l’élargissement de la rue du Grand-Chêne, côté nord, travail qui fut continué par la construction du palais Mercier. En 1893, était




exécuté l’élargissement des trottoirs du Grand Pont. En 1890, l’Etat fit démolir la porte Saint-Maire et abaisser de deux mètres la place du Château, diminuant d’autant le dos d’âne qu’il fallait franchir pour aller de la Barre à la cathédrale. L’avenue Charles Secrétan est construite. Le chemin de la Pontaise et celui du Valentin sont élargis en vue du passage de la voie des tramways.

En 1894, la ville achète le beau domaine de Montriond le Crêt, ancienne propriété de notre concitoyen Auguste Verdeil (1795-1856), qui y composa son Histoire du canton de Vaud. La partie supérieure de la propriété a été consacrée à un jardin public, d’où l’on jouit, au midi, d’une vue embrassant les Alpes, le lac et les coteaux verdoyants qui s’échelonnent jusqu’au Jura et, au nord, d’un panorama étendu de la ville.

L’ancien casino, construit en 1825, est démoli en 1892 ; les bâtiments situés au midi de l’église Saint-François disparaissent en 1896, l’avenue du Théâtre prolongée débouche sur la place Saint-François, derrière le chevet de l’église. En face de celle-ci la Confédération a construit un bel hôtel pour les postes, et à côté de lui s’est élevé le somptueux palais de la Banque cantonale.

Il est curieux de constater que c’est, le 14 avril 1903, que tombait sous la pioche des démolisseurs le bâtiment des postes construit par le gouvernement vaudois un siècle auparavant, à l’origine de l’indépendance du canton.

En 1896 la rue de la Madeleine est élargie.

Le Ier septembre 1896 le premier réseau de tramways, construit par la Société des tramways lausannois avec l’aide financière de la commune, est ouvert à la circulation. Son développement était de 11 kilomètres. Il comprenait le « tour de ville » et les lignes de la gare centrale, de la Pontaise, de Chailly, de la gare d’Echallens et de Lutry. En 1899 se fit l’ouverture des tronçons desservant l’hôpital cantonal, la Rosiaz et Prilly. En 1902, la ligne de l’hôpital est prolongée jusqu’à la Sallaz. En 1903, la Société des tramways lausannois livrait à la circulation les lignes d’Ouchy, de Montoie et de Renens. La longueur totale du réseau en exploitation est aujourd’hui de 23 kil. 3. Les dépenses de construction s’élevaient au 31 décembre 1904 à 2998000 francs. Le nombre des voyageurs transportés dans cette même année a été de 4817 387. La ligne du Mont, Cugy, Montherond, longue de 9 kil. 4, sera construite en 1906.

A Ouchy on procède dès 1896 aux premiers travaux pour la construction du quai d’orient, achevé en 1901. Cet ouvrage, presque entièrement pris sur le lac, sur un kilomètre de longueur et vingt-neuf mètres de largeur, présente aux promeneurs les agréments réunis d’un climat relativement doux, d’une vue unique et de plantations d’arbustes et de fleurs dirigées par un habile jardinier.

Le Port d’Ouchy n’avait pas été oublié : en 1881 déjà, sur l’initiative de l’ancien syndic Dapples, un terre-plein, planté en jardin, avait été créé sur l’espace compris entre la jetée bernoise et la digue située plus à l’occident. En 1888 a été construit le port d’occident, destiné à abriter ainsi que les bateaux de la Compagnie générale de navigation les barques qui nous amènent de Meillerie les pierres de construction. A ce moment, le quai marchand fut reporté au droit de ce nouveau port ; et l’espace qu’il occupait converti en jardin. Les débarcadères des bateaux à vapeur sont reliés à la station du Lausanne-Ouchy par une belle allée de platanes.

Pour terminer ce qui concerne Ouchy, ajoutons que l’entrée nord de ce hameau, qui était étroite et sinueuse, vient d’être transformée en une rue de quinze mètres de largeur, bordée de beaux bâtiments que le bureau des travaux étudie la construction d’un nouveau quai qui desservira le littoral à l’occident. La construction de voies importantes entre Ouchy et la ville fut décidée en 1897 l’avenue F.-C. de la Harpe, l’avenue Fraisse, la prolongation de l’avenue du Simplon, voies qui ont été récemment livrées à la circulation. L’avenue des Epinettes et la route cantonale, parallèle au lac, ont été élargies.

Si nous rentrons en ville, il nous reste à signaler la transformation des quartiers de Bel-Air et de Mauborget qui a eu lieu en 1897. La rue Mauborget, autrefois étroite et bordée de masures, fait aujourd’hui figure, et la place de Bel-Air est entourée de constructions de style qui en font une entrée de ville très convenable.

C’est aussi dans cette année 1897 que l’administration communale consentit à faire un sacrifice sensible pour maintenir l’intégrité de la vue dont on jouit du Grand Pont dans la direction de la cathédrale, en rachetant un immeuble sur lequel on prétendait élever des constructions qui auraient formé un écran déplorable. C’est encore en 1897 que la ville vota un crédit de 3 515 000 francs pour la construction de l’édifice de Rumine, d’après les plans de l’architecte André.

Le nouveau siècle a déjà vu construire l’avenue Louis Ruchonnet, le pont de Chauderon, qui y fait suite, les avenues Juste Olivier et Docteur Tissot. Il a vu installer de toutes pièces un nouveau rouage administratif, celui des services industriels, qui fait, ici, l’objet d’une notice spéciale.

Il reste encore beaucoup à faire : tandis que s’abattait toute la besogne que nous venons d’énumérer s’enfantait laborieusement, et bien tardivement, le plan d’extension de la ville. D’après ce plan, il y aurait encore à démolir pour reconstruire les rues du Pré, du Valentin, de Saint-Roch, des Cèdres, des Echelettes, et bien d’autres, trop étroites ; il y a des percées à opérer ; il y a de nouvelles voies à créer sur tout le périmètre urbain, où les spéculateurs construisent, parfois, plus rapidement que ne le justifie l’augmentation de la population.

Enfin, à peine avons-nous achevé le pont de Chauderon, destiné à relier directement les quartiers occidentaux à la gare centrale, que nous passons à la construction du pont Charles Bessières, élément essentiel de cette diagonale Riponne-Caroline, dont l’utilité avait été reconnue, avant 1840, par l’ingénieur Pichard. Quand les bâtiments universitaires de la Cité auront été parachevés, il conviendra de les relier aussi à ceux de l’Ecole de médecine par un troisième pont nouveau, partant de la terrasse au nord de la cathédrale. Les institutions de l’État, logées dans la Cité, y gagneront aussi.

Du reste, nous ne sommes point dans une période ordinaire. Nous constatons de tous côtés un accroissement intense de l’activité industrielle ; les transactions immobilières se multiplient ; nous sommes à l’étroit dans nos gares. Il y a une cause majeure à cet état exceptionnel : l’ouverture du Simplon.

Ed. CHAVANNES, ingénieur.


II


Service du gaz.

La ville de Lausanne fut éclairée pour la première fois par le gaz le 31 décembre 1846. Une quinzaine de falots à l’huile constituaient jusqu’alors tout l’éclairage public.

Une concession de vingt-quatre ans, soit du 1er janvier 1847 au 31 décembre 1870, avait été accordée par la Municipalité à M. Frédéric Loba, chimiste, originaire de Rolle, qui fit ses premiers essais dans une modeste usine, élevée sur la place de la Riponne et renfermant une seule cornue.

Cette concession fixait les prix de vente à 4 centimes par bec et par heure pour l’éclairage public et à 6 centimes par bec et par heure pour l’éclairage particulier. Au compteur, le gaz se payait 34 centimes le mètre cube pour l’usage public et 50 centimes pour l’usage privé. Le pouvoir éclairant que devait avoir le gaz n’était pas fixé d’une façon scientifique ; le gaz devait simplement être aussi bon que celui fabriqué à Genève.

L’essai fait à la Riponne ayant été jugé concluant, la Société installa, en 1848, à Ouchy, sur l’emplacement actuel, une usine qui possédait deux fours à cinq cornues et deux gazomètres de 350 mètres cubes de capacité chacun. Les cornues étaient en fer et duraient de quatorze jours à six semaines au maximum.

On distillait uniquement des charbons vaudois, c’est-à-dire du lignite de Belmont ; celui-ci présentait le grave défaut de contenir beaucoup de soufre ; malgré une épuration à la chaux, très coûteuse, le gaz ne parvenait pas à s’en débarrasser complètement, en sorte qu’il oxydait les métaux chez M. Francillon et altérait la couleur des étoffes chez M. Bonnard. Ce défaut porta un coup funeste à l’usine d’Ouchy ; la consommation du gaz alla en diminuant, et la nouvelle industrie périclita.

Ce ne fut qu’en 1856, après la construction d’une partie de la voie ferrée de Lyon à Genève, qu’il devint possible d’employer des charbons du bassin de la Loire, amenés par wagon jusqu’à Seyssel, puis par char de Seyssel à Genève, et enfin par bateau de Genève à Ouchy.

La Société se reconstitua. Elle améliora graduellement son usine, au fur et à mesure du développement des voies ferrées qui permirent de faire venir les charbons de Saint-Etienne. Dès lors, la consommation du gaz continua à croître, pour atteindre, en 1895, dernière année de concession de la Société lausannoise d’éclairage et de chauffage par le gaz, une émission de 1 774 020 mètres cubes. Racheté par la commune de Lausanne et exploité par elle dès le Ier janvier 1896, le Service du gaz a produit, en 1904, 3 904 750 mètres cubes, soit plus du double de la production de 1895.

L’usine a été successivement agrandie et transformée sur l’emplacement de l’usine de 1848. Ce terrain devenant insuffisant pour permettre l’extension que l’usine sera appelée à prendre dans l’avenir, son transfert a été étudié ; des terrains ont été achetés dans ce but, entre Lausanne et Renens, à des prix avantageux. Le choix de cette localité a été déterminé par la possibilité d’établir une voie de raccordement entre l’usine et les chemins de fer fédéraux, ce qui eut été difficile, à Lausanne, vu sa configuration topographique. On se trouve ainsi dans une période d’attente, où il est indiqué de ne pas augmenter le capital engagé dans l’usine, mais, au contraire, d’amortir celui-ci autant que faire se peut.

Le charbon provient, pour les trois quarts environ du tonnage annuel, des bassins houillers français (Loire et Blanzy), et pour le quart seulement de l’Allemagne (Saar). La consommation totale annuelle est d’environ 12 000 tonnes. Les wagons amenés par les C. F. F. à la gare centrale sont montés à celle du Flon par l’un des funiculaires de la compagnie du Lausanne-Ouchy et, de là, redescendus par l’autre funiculaire au bord du lac, où un tracteur électrique les conduit jusqu’en face de l’usine. Un élévateur hydraulique transporte ensuite ces mêmes wagons dans la cour de l’usine, où ils sont déchargés, à la main, dans les magasins.

Repris dans ces derniers, le charbon est amené devant les fours par des wagonnets Decauville, en passant sur une balance, où leur contenu est soigneusement pesé. Les fours du système de Lachomette, avec gazogènes, sont au nombre de seize, tous à huit cornues horizontales.

Depuis deux ans environ, on utilise, pour quelques-uns de ces fours, une machine à charger Eitle, qui donne toute satisfaction. A celle-ci il a été adjoint un petit moteur électrique d’un cheval pour l’élévation de la cuiller, qui représentait un travail trop fatigant pour le personnel. Un ventilateur, mû par un moteur électrique d’un cheval également et monté sur un chariot spécial, sert à activer et à faciliter la décarburation des cornues, qui s’exécute aujourd’hui, en ne perdant qu’une seule charge, au lieu des vingt-quatre heures qui étaient nécessaires jusqu’alors pour cette opération.

Par suite de l’emploi des charbons français, le nombre des charges de cornue est de quatre par vingt-quatre heures, en sorte que la durée de distillation est de six heures. A sa sortie des barillets, le gaz est amené, par la conduite générale de fabrication, à un long cylindre en tôle de 34 mètres de longueur et de 0m80 de diamètre, placé contre la paroi intérieure de la salle des fours. Il parcourt cet appareil avec une faible vitesse et se refroidit ainsi graduellement avant d’atteindre les deux jeux de réfrigérants placés à l’air libre et composés chacun d’un réfrigérant à air et d’un « Reutter » avec circulation d’eau et arrosage à l’intérieur par l’eau ammoniacale.

Deux extracteurs, dont un de réserve, avec « Umlaufregler » aspirent le gaz et le refoulent à travers la série des appareils jusque dans les gazomètres. La force motrice nécessaire à ces extracteurs et à la transmission générale, qui entraîne les laveurs, les pompes, etc., est fournie à volonté par un moteur électrique ou par un moteur à gaz.

Le gaz fabriqué se divise, après l’extraction, en deux courants qui traversent chacun un groupe de condensateurs Drory, avec chambre de lavage et chambre de choc, puis un «Scrubber» à grilles en bois, arrosées d’eau ammoniacale. Ces deux courants de gaz se réunissent ensuite pour passer dans le laveur combiné à naphtaline et à ammoniaque, sur l’effet duquel il est donné plus loin quelques renseignements, puis se redivisent, pour traverser deux groupes d’épurateurs comprenant chacun trois caisses en série.

De là, le gaz est conduit aux compteurs de fabrication, à la sortie desquels il reçoit le benzol vaporisé, pour améliorer son pouvoir éclairant ; il gagne enfin l’un des trois gazomètres, d’une capacité de 1000, 2400 et 4000 mètres cubes. Ces gazomètres suffisent encore grâce à une surveillance attentive, quand même, l’émission journalière maximum atteint, au 31 décembre, environ 16 000 mètres cubes.

La capacité des gazomètres est donc égale au 46 % seulement de l’émission maximum. Cette situation, qui peut paraître anormale, se justifie par l’opportunité de ne pas installer un nouveau gazomètre sur l’emplacement actuel de l’usine, vu son transfert projeté. Quand il sera réellement indispensable le nouveau gazomètre sera, de préférence, construit à Renens.

A Lausanne, l’émission journalière maximum tend d’ailleurs à diminuer, malgré l’augmentation de la vente annuelle du gaz, par suite de l’emploi toujours plus fréquent de celui-ci pour la cuisine, qui se produit essentiellement en dehors de la saison d’hiver et par suite de la réduction de l’éclairage au gaz, due à la concurrence de la lumière électrique.

Le rapport de l’émission journalière minima à l’émission journalière maxima a été, en 1904, de 1 : 2,01, en prenant pour l’émission minima celle d’un jour de semaine.

Le laveur combiné, du type rotatif Standard, dont nous avons parlé plus haut, se compose de deux chambres contenant de l’huile d’anthracène et de six compartiments pour l’enlèvement de l’ammoniaque, par lavage à l’eau claire.

L’effet obtenu par ce laveur à naphtaline sur le gaz et les obstructions dues à ce désagréable parasite a été des plus heureux.

Le laveur consomme actuellement 3,5 kg. d’huile d’anthracène par 1000 m3 de gaz qui le traverse.

L’usine d’Ouchy est encore dotée :

a) D’un casse-coke, système Eitle, mû par un moteur électrique de 5 chevaux ;

b) D’un cabestan électrique de 5 chevaux pour la traction et la manutention des wagons sur les voies ;

c) D’une pompe à goudron fournie par la maison Giroud à Olten et entraînée par un moteur électrique de 2 chevaux.

L’usine possède aussi un réfectoire général pour tout le personnel, avec une armoire pour chaque ouvrier et une installation de chauffage à vapeur, pour tenir au chaud les repas ; un second réfectoire, attenant à la salle des fours, est réservé aux chauffeurs seulement ; enfin un local de douches, avec six cabines, est utilisé journellement par les ouvriers avant leur sortie de l’usine.

La concentration des eaux ammoniacales se fait au moyen d’un appareil Feldmann, capable de traiter 10 mètres cubes d’eau faible par vingt-quatre heures.

Un local, situé au nord de l’usine, partiellement enterré et formant bassin étanche, contient le réservoir à benzol et tous les liquides combustibles.

Le contrôle de la qualité du gaz est fait au moyen d’un photomètre, avec lampe Hefner, et d’un calorimètre Junker.

Le réseau de distribution, qui a une longueur totale de 69 kilomètres, ne présente d’exceptionnel que sa division en zones étagées, nécessitée par la configuration topographique de la ville, qui s’étend depuis le lac, à la cote 375, jusqu’au signal de Sauvabelin, coté 640 mètres.

La différence entre ces deux points extrêmes du réseau est ainsi de 265 m. A raison de 0 mm 8 par mètre cette différence de niveau représenterait une augmentation de pression de 212 millimètres, qu’il a été absolument nécessaire de couper par une subdivision de la ville en zones, commandées chacune par des régulateurs.

La zone inférieure comprend la partie de la ville, sise jusqu’au niveau de la gare des C. F. F. Elle est desservie par les deux conduites maîtresses, qui quittent l’usine, et commandée par les deux régulateurs, placés à l’usine d’Ouchy. Une petite zone comprenant seulement Ouchy est desservie directement par les gazomètres.

La zone moyenne, englobant la plus grande partie de Lausanne, est réglée par deux régulateurs placés à l’entrée de la ville ancienne.

Enfin trois zones, dites supérieures, sont commandées par des régulateurs de district placés sur les conduites alimentant les quartiers les plus élevés.

Le prix du mètre cube de gaz est de 20 centimes pour le gaz industriel et de chauffage et de 25 centimes pour le gaz d’éclairage.

Au moment du rachat de la Société du gaz par la commune de Lausanne, la valeur de l’entreprise fut fixée à 614 438 fr. 83. Aujourd’hui, cette valeur s’est sensiblement augmentée par suite des nombreuses améliorations apportées à l’usine et à l’extension du réseau de distribution ; elle figure, à l’actif du bilan établi au 31 décembre 1904, pour une somme de 1 934 351 fr. 20.

La réserve pour amortissements au 31 décembre 1904 est de 502 153 francs.

Les recettes pour 1904 se sont élevées à   Fr. 1 290 650 08
Les dépenses pour la même année à Fr. 1 029 310 74
Différence, soit bénéfice net Fr.    261 339 34
qui a été réparti comme suit :
A la Bourse communale Fr.    131 339 34
A la réserve pour amortissement Fr.    130 000 —


Ed. CHASTELLAIN, ingénieur.


III


Service de l’électricité.

Lausanne revendique l’honneur d’avoir été la première ville d’Europe qui possède une station électrique éclairant des abonnés au moyen de lampes à incandescence.

En 1882 se fondait la Société suisse d’électricité, qui fit installer des dynamos Edison alimentées par turbines mues par l’eau du lac de Bret. Le courant était canalisé en partie par fils aériens passant sur les toits des maisons, en partie par câbles sous plomb fixés le long des murs et sur les corniches. Malgré les difficultés inhérentes à une exploitation de nature toute nouvelle, cette Société parvint à se créer une clientèle et à pourvoir à l’alimentation d’environ 2000 lampes à incandescence.

En 1894 se fonda la Société des tramways lausannois, qui établit un réseau urbain complet exploité à l’électricité. Le courant était fourni par trois moteurs à gaz mixte Crossley, d’une puissance de 140 chevaux chacun et par une batterie d’accumulateurs. Cette usine, placée à Couvaloup, construite et exploitée par la Société des tramways, fut en son temps citée comme modèle et contribua pour une bonne part à mettre momentanément à la mode l’emploi de moteurs à gaz de grande puissance pour produire de l’électricité.

Les autorités communales cherchèrent dès 1894 à doter la ville d’une quantité d’énergie électrique suffisante pour les besoins actuels et futurs et étudièrent les diverses solutions possibles. Elles s’arrêtèrent, en décembre 1898, à l’achat d’une concession hydraulique à Saint-Maurice, en Valais, utilisant les rapides du Rhône et permettant d’obtenir une chute de 36m45 à 38m75 suivant la saison. Le débit du fleuve varie, en cet endroit, entre 18 et 975 mètres cubes par seconde, le premier de ces chiffres n’ayant été observé que pendant deux jours en dix ans et la moyenne des débits minima étant de 32,5 mètres cubes.

Les calculs pour la production de l’énergie ont été basés sur un débit de 40 mètres cubes, produisant environ 15 000 chevaux sur l’arbre des turbines, puissance disponible pendant plus de neuf mois par an. Le canal de dérivation fut donc exécuté pour le débit ci-dessus, tandis qu’on se borna à installer cinq groupes hydro-électriques de 1000 chevaux chacun, de nouveaux groupes devant être ajoutés aux premiers lorsque le besoin s’en ferait sentir. L’énergie électrique est produite en courant continu à intensité constante et transportée sous cette forme par câbles aériens portés sur des poteaux de bois jusqu’à Lausanne (distance 56 kilomètres).

La production de 5000 chevaux correspond à une tension de 22 000 volts au départ de Saint-Maurice.

Sur le terrain de Pierre-de-Plan, et dominant la ville de toute la hauteur de sa cheminée, fut établie une seconde usine destinée à transformer et à régler l’énergie amenée par la ligne de Saint-Maurice, pour l’adapter aux divers usages auxquels elle peut être destinée. Dans le même bâtiment, et en connexion intime avec les appareils de transformation, ont été établies trois machines à vapeur Sulzer de 400 chevaux chacune pour servir de réserve à l’installation de Saint-Maurice. L’exploitation commença le 1er août 1901 au moyen de la vapeur seule, l’usine de Saint-Maurice n’ayant été terminée qu’en mai 1902.

Barrage de Saint-Maurice

Le courant électrique est livré aux abonnés sous trois formes différentes : les moteurs puissants, destinés à la grosse industrie (dont actuellement un exemplaire d’une puissance de 400 chevaux actionne une fabrique de ciment des environs de la ville) reçoivent du courant continu à intensité constante, tel qu’il est produit à Saint-Maurice. Les moteurs de moyenne et de faible puissance, au nombre d’environ 280, représentant un total de 1080 chevaux, sont desservis par le courant triphasé sortant de l’usine de Pierre-de-Plan à une tension de 3000 volts, abaissée à 125 et 220 volts par les transformateurs placés, pour la plupart, dans les tourelles réparties sur toute la région à desservir. Ces mêmes transformateurs alimentent 40 800 lampes à incandescence, 200 lampes à arc et 130 appareils divers, représentant une puissance totale de 2860 chevaux.

Enfin la ville a racheté l’usine génératrice à gaz mixte de la Société des tramways lausannois, en a vendu les machines et a assumé la livraison de courant continu nécessaire à cette Société, qui emploie au maximum 1200 et en moyenne 500 chevaux. Dans ce but, une batterie d’accumulateurs pouvant fournir 1000 chevaux pendant une heure a été ajoutée au matériel de l’usine de Pierre-de-Plan. La Compagnie du chemin de fer funiculaire de Lausanne au Signal utilise 60 chevaux prélevés aussi sous forme de courant continu.

L’éclairage public utilise l’électricité dans 96 lampes à arc et dans 130 lampes à incandescence englobés dans les totaux ci-dessus, qui comprennent aussi les fournitures de Lausanne aux communes suburbaines, avec lesquelles des contrats ont été passés.

De son côté, la ville de Saint-Maurice reçoit son électricité par les soins de la ville de Lausanne, mais elle la tire directement de l’usine hydro-électrique.

Les réseaux de conducteurs nécessaires à la distribution du courant transformé dans l’usine de Pierre-de-Plan comprenaient, au 31 décembre 1904, 85 kilomètres de câble triphasé, enterré sous les chaussées, dont 34 kilomètres alimentent 47 postes de transformateurs à une tension de 3000 volts et dont 51 kilomètres amènent aux abonnés le courant transformé à 125 et 220 volts.

Intérieur de l’usine électrique de Pierre-de-Plan.

En outre 4140 mètres de câble spécial amènent aux tramways le courant continu qu’ils emploient.

La banlieue est desservie par 38 kilomètres de lignes aériennes alimentant 29 postes de transformateurs, et par 18 1/2 kilomètres distribuant le courant aux abonnés. Dans ce dernier chiffre ne sont pas comprises les conduites de distribution situées en dehors du territoire lausannois. Les communes suburbaines reçoivent le courant de l’usine de Pierre-de-Plan, elles le revendent à leurs ressortissants et prennent à leur charge la pose et l’entretien des conduites sur leurs territoires.

La création de cet important service a exigé une avance de 9 302 700 francs, comprenant tant le capital de premier établissement que le montant des subventions payées aux premiers abonnés, dans le but de créer rapidement une clientèle suffisante pour l’énergie considérable mise d’un seul coup sur le marché. Ces subventions, payées à raison de 12 francs par lampe installée, à condition que l’abonné fasse un contrat de trois ans et que chaque lampe consomme pour 15 francs d’électricité par an, ont absorbé la somme de 218 300 francs. De plus, les prises d’abonnés sur le réseau ont été faites aux frais de la ville, qui a dépensé de ce chef 220 000 francs.

Cette manière de procéder a eu, comme résultat, une augmentation très rapide du nombre des abonnés, ainsi que le montre le tableau ci-dessous :


Nombre d’abonnés. Augmentation.
Au 31 décembre 1901     702
Au 31 » 1902 1210 508
Au 31 » 1903 1977 767
Au 31 » 1904 3459 1482
Au 31 août 1905 4025 (566) pour 8 mois.

Les tarifs de vente de courant ont été jusqu’ici à peu près équivalents à ceux des autres villes suisses, avec cette différence pourtant que la place faite aux abonnements à forfait a été beaucoup plus large. Le Conseil communal a récemment supprimé les abonnements à forfait, et il a adopté un tarif au compteur avec prix variant de 5 à 50 centimes (5, 10, 27 % et 50) le kilowat, l’administration fixant les applications du tarif ci-dessus suivant les saisons, l’heure ou la durée de l’emploi. L’agrandissement de l’usine de Saint-Maurice sera prochainement entrepris pour en doubler la capacité productrice et pour pouvoir faire jouir un public plus nombreux encore des agréments de l’électricité.

Le résultat des quatre premières années d’exploitation permet de bien augurer de l’avenir.

Si, en 1901, le déficit a été de 35 200 francs, non compris les intérêts courus du capital de premier établissement, et si, en 1902, il s’est élevé à 209300 francs, intérêt du capital y compris, l’année 1903 a ouvert l’ère des bénéfices par 77 650 francs et 1904 les a vus monter à 114 950 francs. Il restait donc, au 1er janvier 1905, 52 000 francs de déficit à amortir, les intérêts pendant la construction et pendant la première année d’exploitation ayant été considérés comme une avance de la caisse communale. L’excédent des bénéfices de 1905 pourra donc constituer le premier versement pour l’amortissement du capital engagé.

Les crédits votés en janvier 1899 pour l’achat de la concession de Saint-Maurice, pour la construction de l’usine hydro-électrique et pour la ligne électrique entre Saint-Maurice et Lausanne, travaux confiés à forfait à une société constituée dans ce but, ont été de 4 013 800 francs. La dépense effective, arrêtée à la réception définitive des travaux, a dépassé de 71 800 francs la somme ci-dessus.

Par contre, l’usine de Pierre-de-Plan et le réseau souterrain ont été devisés à 3 150 000 francs, montant du crédit accordé. Il reste actuellement 274 300 francs disponibles.

Les extensions du réseau ont été l’objet de diverses votations du Conseil, pour la somme totale de 462 800 francs, somme sur laquelle le Service dispose encore de 161 100 francs, les travaux n’étant pas tous terminés.

Le rachat de l’usine des tramways et les installations nécessaires pour remplacer cette usine, comme il a été dit plus haut, ont été prévus pour 931 600 francs. Cette dépense est restée en dessous des prévisions de 31 200 francs.

Divers moteurs destinés à être loués aux abonnés ont été acquis. La somme totale accordée pour ce genre d’opérations a été de 125 000 francs ; le disponible à ce jour se monte à 32 750 francs.

Si l’on ajoute encore 714 200 francs pour divers crédits, parmi lesquels se trouvent les subventions aux abonnés dont nous avons parlé ci-dessus, l’installation d’un sixième groupe hydro-électrique et divers travaux complémentaires à faire à l’usine de Saint-Maurice, le disponible étant actuellement de 110 450 francs, on arrive à une somme de 9 397 400 francs représentant le total des crédits accordés pour le Service de l’électricité.

A cette somme viennent s’adjoindre, enfin : 431 800 francs, représentant l’acquisition de compteurs, divers frais d’étude, les intérêts en cours de construction et les déficits d’exploitation de 1901 et 1902, de sorte que le capital total pouvant être mis en œuvre dans le Service de l’électricité se monte à 9 829 200 francs. Sur cette somme sont encore disponibles 526 500 francs.

D’autre part, divers remboursements ont été effectués, de sorte que la dette réelle du Service atteint 9 019 850 francs au 15 août 1905.

A. de MONTMOLLIN, ingénieur.


IV


Service des eaux.

La ville de Lausanne est à ce jour alimentée :

A. — En eau potable, principalement par son service communal des eaux et, en outre, par deux sociétés privées ou associations de propriétaires : la Société des eaux de Pierre-Ozaire et la Société des eaux de Moille-ès-Donnes.

B. — En eau industrielle, par la Société des eaux du lac de Bret.

Jusqu’en 1874, la ville de Lausanne, qui comptait alors 28 000 habitants, était alimentée en eau potable et industrielle par trois groupes de sources appartenant à la commune de Lausanne, captées dans les collines du Jorat. Le volume d’eau fourni par ces sources était évalué à 1386 litres-minute environ ; l’exploitation se faisant en régie par la ville. Ce volume joint à 225 litres-minute d’eaux de sources distribués dans la partie occidentale de la ville par une entreprise privée (Société des eaux de Moille-ès-Donnes) équivalait, en 1874, pour une population de 28 000 habitants, à un module d’alimentation de 82 litres par tête et par vingt-quatre heures. Dans ce chiffre n’était pas compris le débit des sources particulières ou des puits desservant des propriétés privées aux abords de la ville.

Lausanne étant en voie de développement, il y avait lieu de prendre sans tarder des mesures en vue de remédier à l’insuffisance du volume d’eau disponible en temps de sécheresse. Après des études et de laborieuses discussions, — qui durèrent plusieurs années, — sur les différentes offres faites, à ce sujet, de divers côtés, les autorités communales confièrent à l’initiative privée le soin de pourvoir la ville d’une large alimentation d’eau et trois sociétés se constituèrent dans ce but, savoir :

I. — La Société des eaux de Pierre-Ovaire (concession communale du 15 mai 1874), qui distribue depuis l’année 1875, dans la partie orientale et méridionale de la ville, des eaux de sources, jaugeant actuellement 450 litres-minute environ, captées près de Savigny, à des altitudes variant entre 860 et 800 mètres.

II. — La Compagnie du chemin de fer Lausanne-Ouchy et des eaux de Bret (concession communale du 18 juillet 1872), qui amène à Lausanne depuis le commencement de l’année 1876 les eaux du lac de Bret. La capacité de ce réservoir naturel a été augmentée par la construction d’un barrage en maçonnerie qui a permis d’en relever le niveau d’environ 2m50.

Ces eaux proviennent soit du ruisseau du Grenet, qui a été dérivé dans le lac, soit d’autres sources, soit de la pluie qui tombe sur le lac et ses bords. La quantité totale annuelle en est estimée à 7 560 000 mètres cubes environ.

Le lac de Bret, dont la surface moyenne est de 27 hectares, fonctionne ainsi comme un immense réservoir d’alimentation ; en cas de sécheresse prolongée, il peut subir une dénivellation pouvant aller jusqu’à 10 mètres, limite inférieure de la prise d’eau. Il est actuellement question de relever le niveau du déversoir du lac, pour augmenter la réserve d’eau.

On évalue à 10 000 litres-minute le débit dont peut disposer la Compagnie des eaux du lac de Bret en faveur des services lausannois. A teneur de la concession accordée à la Compagnie Lausanne-Ouchy et Eaux de Bret, cette eau doit être utilisée à Lausanne uniquement comme eau motrice, industrielle et agricole, à l’exclusion des usages alimentaires et ménagers.

III. — La Société des eaux de Lausanne, enfin, qui alimentait d’eau de source la ville de Lausanne depuis le 15 août 1877.


Par convention du 5 janvier 1876 la ville avait aliéné en faveur de la Société des eaux son servie de distribution d’eau, ses canalisations et réservoirs, à charge par celle-ci de compléter l’alimentation d’eau en amenant à Lausanne la source du Pont-de-Pierre (3500 litres-minute), captée au pied des Alpes, au-dessus de Montreux, cote 650, à 30 kilomètres environ de Lausanne. Ces eaux ajoutées aux eaux des sources de la commune, augmentées en 1889 par l’adduction des eaux de Saint-Hippolyte près Montherond (300 litres-minute), formaient jusqu’en 1901 la principale distribution d’eau potable.

La Société des eaux n’a jamais donné de dividendes à ses actionnaires ; obligée, faute d’eau, de rationner presque chaque été ses abonnés, elle était devenue très impopulaire. Elle n’en a pas encore bien mérité de la population en assurant un service, très onéreux, dont la ville n’aurait pu se charger en 1876 sans qu’il en résultât de grands frais pour les contribuables. L’amenée des eaux du Pont-de-Pierre, a réagi heureusement sur l’état sanitaire de Lausanne, le fait a été établi en son temps par un rapport présenté par M. le Dr de Cérenville au Congrès d’hygiène à Genève en 1882.

Par suite du développement toujours plus rapide de la ville, la commune de Lausanne, désireuse de reprendre en mains la distribution des eaux potables, a racheté, en 1901, l’entreprise de la Société des eaux de Lausanne au prix de 1 967 405 fr. 70. En prévision de ce rachat et dans le but d’assurer à la population une large alimentation d’eau potable dans l’avenir, la commune de Lausanne avait déjà acquis, en 1899, pour le prix de 2 millions, 10 000 litres-minute (13 000 en été et 7000 en hiver) d’eau provenant de sources captées dans le Pays-d’Enhaut (Alpes vaudoises), à des altitudes variant entre 1100 et 1400 mètres et à 54 kilomètres environ de Lausanne. Cette eau lui est livrée à Sonzier, sur Montreux, à la cote 705.

Les travaux d’adduction de ces eaux, dès Sonzier à Lausanne, par une canalisation entièrement métallique de 500 millimètres de diamètre et de 29 kilomètres de longueur environ, ont été achevés à la fin de l’année 1901. Ils ont coûté 2 755 000 francs, y compris la construction du réservoir de Montalègre et les travaux d’amélioration et d’extension du réseau de distribution.


Volume d’eau disponible pour l’alimentation. — Le tableau qui suit résume la situation actuelle de Lausanne au point de vue de son alimentation d’eau.

Litres
par minute
Mètres cubes
par 24 heures
I. Eaux potables.
Service communal des Eaux.
1. Anciennes sources (du Mont, de Saint-Hippolyte,
du Chalet-à-Gobet, des Cases
et des Monts de Pully, etc.)
1 500 2 160
2. Source du Pont-de-Pierre 3 500 5 040
3. Eaux du Pays-d’Enhaut (13 000 en été
et 7 000 en hiver)
10 000 14 400
Société des eaux de Moille-es-Donnes 225 314
Société des eaux de Pierre-Ozaire 450 648
Total 15 675 22 562
II. Eaux motrices et d’industrie.
Compagnie du Chemin de fer Lausanne-Ouchy
et des eaux de Bret
[67]
10 000 14 406
Total général 25 675 36 962


Soit sur une population de 54 000 âmes :
Eaux potables 418 litres par tête et par 24 heures.
Eaux industrielles 267 » » » »
Total. 685 litres par tête et par 24 heures.


Consommation d’eau en 1904. — La consommation d’eau totale en 1904 se décompose comme suit :

Eaux potables.
a) Service communal des Eaux : Mètres cubes
Service public : Fontaines 654 534
Vespasiennes 111 440
Etablissements communaux 503 926
Arrosage public (chiffre donné sous réserve) 21 077
Droits concédés par la Ville 23 465
1 314 442
Service privé : Concessionnaires 1 667 388
Total 2 981 830
(Maximum par mois : 292 931 m3.)[68]. —
(Minimum par mois : 204 001 m3.)
b) 1. Société des eaux de Pierre-Ozaire 236 520
2. Société des eaux de Moille-es-Donnes 129 260
Consommation d’eau potable en 1904 3 347 610
c) Service d’eau motrice et industrielle :
Compagnie des eaux de Bret[69]
4 271 904
La consommation d’eau totale en 1904 a été de 7 619 514

Conduites d’adduction d’eau. — Les diverses conduites d’amenée d’eau à Lausanne ont un développement total de 126 kilomètres, dont 112 pour les eaux potables et 14 pour les eaux industrielles. Dans ce chiffre de 112 km., les conduites d’adduction dépendant du service communal des eaux entrent pour une longueur totale de 97 km. Celles des Sources du Jorat, en tuyaux de 200 à 60 mm., ont une longueur de 36 km. et n’offrent aucune particularité spéciale. Celles des eaux du Pont-de-Pierre, d’une longueur totale de 30 km., sont en partie en tuyaux de ciment de 480 mm. de vide avec écoulement libre et en partie en tuyaux de fonte de 325 à 500 mm, avec des pressions allant jusqu’à 160 mètres. La longueur de la conduite en ciment est de 16 1/2 km., celle en fonte de 14 1/2 km. A plusieurs reprises, la conduite traverse la montagne en galeries (soit sur 1557 mètres), dont l’une a 950 mètres de longueur et une autre 400 mètres. Sur son parcours se trouvent échelonnées quelques vannes d’arrêt avec conduites de trop-plein. La conduite part de la source du Pont-de-Pierre à la cote 655 ; elle arrive à Lausanne à la cote 592, soit une différence de niveau de 63 mètres sur 3o km de longueur, d’où une pente moyenne générale de 2, 1 mm. par mètre. Cette conduite peut débiter 5ooo litres-minute, dont 35oo proviennent de la source du Pont de Pierre et le reste, soit 15oo litres, de l’eau du Pays-d’Enhaut.

La conduite des eaux du Pays-d’Enhaut est entièrement en tuyaux de fonte de 500 mm. de diamètre intérieur avec joints au plomb. Elle part de Sonzier à la cote 705 et arrive à Lausanne à la cote 592. Sa longueur totale est de 29 km. environ, et la pente de la ligne de charge est de 3, 65 mm. par mètre correspondant à un débit de 11 5oo litres-minute et à une vitesse moyenne de om98 à la seconde. Par suite de la configuration mouvementée du sol, ainsi que de considérations d’ordre économique, le tracé de la conduite parcourt un chemin des plus hardis et des plus accidentés que l’on puisse imaginer ; allant au plus court il descend et remonte les terrains escarpés, en suivant de préférence leur ligne de plus grande pente, et se compose d’une suite de siphons, dont le plus profond atteint, dans le ravin de la Veveyse, une pression de 19 1/2 atmosphères.

Partant de Sonzier sur Montreux, la conduite passe au-dessus des villages de Brent, Blonay, Saint-Légier, traverse celui de Jongny et passe en arrière de Chardonne pour longer ensuite les coteaux de Lavaux à la limite supérieure des vignes. De Belmont, la conduite descend le vallon escarpé de la Paudèze et celui de la Vuachère, pour aboutir à la croisée de Béthusy, aux portes de Lausanne.

De là, une chambre de bifurcation avec vannes envoie une partie des eaux au nouveau réservoir de Montalègre et l’autre à celui du Calvaire. La canalisation est dotée, entre Sonzier et Lausanne, de six chambres de jauge, y compris les bassins de jauge de Sonzier et du réservoir du Calvaire. Ces ouvrages, tous situés aux points hauts du tracé, soit au niveau même de la ligne de charge, sont munis entre autres d’une vanne d’arrêt et d’un trop-plein, ils permettent de jauger les eaux en cours de route, d’en contrôler le volume et d’établir ainsi le bilan des déperditions qui pourraient se produire sur la conduite.

Tracé de la canalisation des eaux du pays d'Enhaut jusqu'à Lausanne.

De même que les chambres de jauge, cinq chambres de vannes sont placées aux points élevés et munies de trop-plein dépassant quelque peu le niveau de la ligne de charge.

Ces deux catégories de chambres permettent aux eaux de déborder exceptionnellement, aussitôt que s’opère la fermeture d’une vanne sur la conduite en aval. A côté de ces ouvrages, citons encore quelques galeries (longueur totale 477 mètres), dont la plus importante mesure 218 mètres, plusieurs passerelles sur les ruisseaux (longueur totale 245 mètres) dont la plus longue mesure 40 m. 80 ; quatorze chambres de vannes sans trop-plein, les ventouses automatiques, les robinets d’air et les vannes et conduites de décharge. En résumé, l’eau peut être jaugée six fois sur son parcours, arrêtée en vingt-cinq points différents par des vannes et évacuée en totalité par onze conduites de trop- plein et trente-quatre vannes de décharge ou de purge.

Les eaux de la Société de Pierre-Ozaire sont amenées à Lausanne (cote 560) par une conduite de 10 km. de longueur (y compris la dérivation des sources des Loziardes) en tuyaux de fonte de 220 à 65 mm.

La Société des eaux de Moille-ès-Donnes amène ses eaux par une conduite de 5 1/2 km. environ à la cote 563.

Enfin la Compagnie du Lausanne-Ouchy et des Eaux de Bret amène ses eaux à Lausanne (cote 615) par une conduite d’adduction en ciment de grande section, coupée par des siphons en fonte sur quatre points de son parcours ; sa longueur est de 14 162 mètres.


Réservoirs. — Le service communal des eaux dispose actuellement de six réservoirs d’eau potable. Le plus élevé, situé à Vers-chez-les-Blanc, est à la cote 880 sur mer. Il contient 100 mètres cubes. Celui de Montblesson est à la cote 708 ; il a une contenance de 500 mètres cubes, qui sera portée, plus tard, à 1000 mètres ; celui de Sauvabelin (cote 660) a également 500 mètres de capacité ; celui de Bellevaux (cote 613) a 400 mètres ; celui du Calvaire (cote 592) contient 4000 mètres cubes et celui de Montalègre (cote 555), 4000 mètres cubes également. Ces réservoirs desservent la partie du territoire communal, comprise entre la cote 880 et le lac (375), soit une différence de niveau de 505 mètres. Les quatre réservoirs supérieurs de Vers-chez-les-Blanc, Montblesson, Sauvabelin et Bellevaux reçoivent les eaux du Jorat et desservent quatre zones situées entre 590 et 880 sur mer. Ils sont reliés entre eux par deux conduites sous pression, munies, à leur extrémité aval, à l’entrée des réservoirs de Sauvabelin et de Bellevaux d’une vanne à flotteur. Le réservoir de Montblesson est muni d’un trop-plein rejoignant le réservoir du Calvaire ; il en est de même du réservoir de Bellevaux. De cette manière, il ne se perd pas d’eau de trop-plein. Les réservoirs du Calvaire et de Montalègre sont alimentés principalement par les eaux du Pont-de-Pierre et du Pays-d’Enhaut. Leurs zones s’étendent entre 440 et 592 sur mer.

Le réservoir de Montalègre a sa prise d’eau sur la conduite d’amenée des eaux du Pays-d’Enhaut. L’arrivée de l’eau se règle par une vanne-flotteur ; il est ainsi alimenté directement par cette conduite et, en cas de fort tirage, il fait appel à l’eau du réservoir du Calvaire. La dernière zone, enfin, s’étend entre la cote 440 et le lac ; l’eau de cette zone peut provenir à volonté du réservoir du Calvaire ou de celui de Montalègre, au moyen d’un jeu de vannes et d’une vanne-flotteur placée dans une chambre de rupture de pression à l’est de l’Église de Saint-François.

La Société des eaux de Pierre-Ozaire possède un réservoir de 200 mètres cubes de capacité situé à une altitude de 560 mètres (coteau de Bellevue).

La Société des eaux de Moille-ès-Donnes amène ses eaux dans une cuve de distribution et un petit réservoir de 20 mètres cubes à la Pontaise (cote 570).

Enfin la Compagnie du chemin de fer Lausanne-Ouchy et des eaux de Bret, possède deux réservoirs d’une contenance totale de 20 000 mètres cubes, situés aussi en amont du réseau de distribution à la cote 615 et à une hauteur de 120 mètres au-dessus du niveau moyen de la ville. Ils desservent sans rompre charge les eaux industrielles et motrices jusqu’à la cote 375 mètres. La conduite supporte donc à son point le plus bas, à Ouchy, une pression de 24 atmosphères.

La contenance totale des réservoirs actuels est ainsi de 29 300 mètres soit 9300 mètres cubes pour les eaux potables et 20 000 mètres cubes pour les eaux industrielles.


Cout des différentes adductions. — Le montant des dépenses faites au 31 décembre 1904 par la Ville de Lausanne pour le service communal des Eaux atteint un chiffre de 6415 590 fr. ; celui des crédits votés à cette date, pour travaux en cours d’exécution, est de 795 340 fr., ce qui fait au total une somme de 7 210 930 francs.

La Société des Eaux de Moille-ès-Donnes a dépensé une somme de 100 000 fr. pour l’adduction de ses eaux, et la Société de Pierre-Ozaire 435 000 fr. à la même date.

De son côté, la Compagnie des eaux de Bret a dépensé pour l’ensemble de son service d’eau une somme de 4 300 000 fr.

La totalité des dépenses faites pour l’alimentation d’eau de la ville de Lausanne monte ainsi à la somme de douze millions environ.


Recettes et dépenses. — Les recettes faites en 1904 par le Service communal des eaux se sont élevées à 383 988 fr. 50. Les frais d’administration, d’entretien et de rente du capital engagé ont ascendé à 465 693 fr. 18, en sorte que les comptes de ce service en 1904 ont bouclé par un déficit de 81 704 fr. 68. Ce déficit va en diminuant d’année en année, on prévoit qu’il sera de cinquante-quatre mille francs environ en 1906.

La Compagnie du Lausanne-Ouchy et eaux de Bret a fait à Lausanne seulement, non compris l’eau fournie au chemin de fer, une recette de 169 170 fr. 65.

La Société des eaux de Pierre-Ozaire et la Société des eaux de Moille-ès-Dotmes ont vendu leur eau à titre perpétuel. Elles alimentent environ 300 maisons.

Réseaux de distribution. — Les divers réseaux de distribution des eaux de Lausanne avaient au 31 décembre 1904, une longueur totale de 104 1/2 kilomètres, savoir 71 1/2 km. pour les eaux potables et 33 km. pour les eaux industrielles et motrices.

Sur le chiffre de 71 1/2 km., le réseau de distribution du service communal des eaux, entre pour 62 1/2. Cette distribution est constante et se fait par réseau maillé. Le calibre des tuyaux varie de 5oo à 80 mm. Il y a toutefois encore à ce moment, environ 6 km. de tuyaux d’un calibre inférieur à 75 mm. Le réseau de la Société des eaux de Pierre-Ozaire a 7 km. et celui de la Société de Moille-ès-Donnes 2 km. Enfin la Compagnie des eaux de Bret possède, sur le territoire de Lausanne, un réseau de 33 km. de développement. Les tuyaux sont de calibres variant entre 800 mm. et 60.


Fontaines. Vespasiennes. Bouches a eau. — Il y a actuellement en service 105 fontaines et 24 vespasiennes.

Les hydrants soit bouches à eau, sont au nombre de 562 dont 344 sur le réseau communal et 218 sur les conduites des eaux de Bret. L’espacement de ces bouches est de 75 mètres ; elles servent aussi à l’arrosage des voies publiques.

Il est à relever que les Lausannois auraient pu utiliser l’eau du lac Léman, situé à 2 km. seulement du centre de la ville et à 125 mètres environ en contrebas de ce centre ; mais ils ont donné la préférence aux eaux de source, comme étant plus sapides, et se sont imposé de très grands sacrifices pour se procurer des eaux de première qualité.

De l’exposé qui précède, il résulte que Lausanne, avec ses 54 000 âmes, possède, pour son alimentation d’eau potable et industrielle, une quantité d’eau correspondant à 685 litres par habitant.

En admettant une dépense journalière de 200 litres par habitant, on voit que Lausanne, sans se procurer de nouvelles eaux, peut plus que tripler le chiffre de sa population actuelle[70]

Ed. BUTTET,
gérant du service des eaux.


Grand sceau de la ville (1525). Il a servi pour la première fois lors du traité de combourgeoisie conclu avec les villes de Berne et de Fribourg.


Cathédrale. — Partie supérieure du grand portail des Montfalcon.


LES MONUMENTS ET LES PROMENADES


LAUSANNE, dit-on, est avec Edimbourg, Salzbourg et Nuremberg, l’une des villes les plus pittoresques de l’Europe. Quand on l’aperçoit de loin, du bateau à vapeur, en plein lac, ou du haut de l’un de ses édifices publics, elle apparaît étagée sur ses trois collines et comme enchâssée dans la verdure. Son expansion a cependant forcément nui à son pittoresque. Dès la seconde moitié du dix-huitième siècle, les vieux remparts qui l’entouraient commencèrent à disparaître ; les portes de Pépinet, de Chaucrau, de la Madelaine, de Saint-Pierre et du faubourg de Martheray furent démolies. La transformation se continua au dix-neuvième siècle ; la rupture architecturale et archéologique avec le passé s’accentua. En 1805, on démolit la porte de Saint-François (Grand-Chêne), en 1820, celle de Saint-Laurent, en 1829, celle de Rive ou d’Ouchy et en 1854 celle de Couvaloup ; les tours de Pépinet et du Grand-Saint-Jean disparaissaient également. Enfin, en 1890, tomba la porte Saint-Maire.

Cette dernière, placée entre le château et l’ancienne caserne n° 1, appartenait à l’État ; elle n’avait, en elle-même, rien d’esthétique ; elle se recommandait seulement comme témoin du passé et en raison du fait qu’elle contenait une cellule où le major Davel passa la nuit qui précéda son supplice. Sa démolition a été, à bon droit, regrettée. Mieux avisé, l’Etat, en vendant, en 1885, l’ancienne douane d’Ouchy, a stipulé que sa tour serait conservée. Ce donjon est le dernier reste d’un château construit au douzième siècle par l’évêque Landry.Il y a une vingtaine d’années qu’ont disparu les vestiges du mur d’enceinte qu’on voyait encore à la rue Neuve et à la rue Enning. Il n’est pas toujours aisé, pour des autorités communales, de concilier le respect dû aux vieux monuments avec les ressources financières dont elles disposent et le développement normal d’une agglomération urbaine ; souvent elles sont attaquées très vivement par des gens simplistes, et qui, dans une question complexe, ne savent voir qu’une seule face.

Il y a dix ans que les édiles lausannois, appuyés par un groupe d’amis du vieux Lausanne, ont, avec succès, défendu la tour de l’Ale[71], dont la destruction était demandée par les habitants du quartier. Un comité se constitua pour sa restauration ; il y consacra une somme de 8000 francs environ. Sur la proposition de la Municipalité, le Conseil communal a acheté en 1896 l’immeuble Viret-Genton, aux Escaliers-du-Marché, pour sauvegarder la vue dont on jouit de la terrasse de la cathédrale. Plus anciennement, des arrangements ont été pris,lors de la construction de la villa des Magnolias, pour conserver la vue de la terrasse du Faucon. Le souci de l’embellissement de la ville a engagé ses autorités, à conserver, dans la mesure du possible, les vieux arbres et surtout à en planter de nouveaux. Il suffit de se reporter à vingt-cinq ans en arrière pour se rendre compte des progrès accomplis en ce qui concerne l’aménagement des avenues et des promenades publiques. Les fleurs qui décorent le quai d’Ouchy, les promenades de Derrière-Bourg, de Montbenon[72], de la Caroline, du Crêt de Montriond, les fontaines publiques et l’Hôtel de ville sont une innovation, un peu coûteuse, il est vrai, mais fort goûtée.

Le plus ancien et le plus beau monument public de Lausanne est incontestablement la Cathédrale. A ce superbe édifice se rattachent bien des souvenirs. Au moyen âge, de nombreux pèlerins se pressaient en foule dans ses parvis pour rendre hommage à Notre-Dame de Lausanne. Ce fut sous ses antiques voûtes qu’eut lieu en 1536 la dispute de religion dont il a été question plus haut. Lorsque après la révolution du 24 janvier s’établit le régime helvétique, l’installation de la chambre administrative vaudoise fut précédée, le 30 mars 1798, d’un culte solennel à la cathédrale présidé par le pasteur Frédéric Bugnion-de Saussure ; ce fut là que les nouveaux magistrats prêtèrent serment. Depuis lors, soit depuis plus de cent ans, il a toujours été procédé de même à chaque renouvellement des autorités cantonales. L’inauguration de l’Université de Lausanne, en 1891, fut, pareillement, précédée d’une solennité religieuse à la cathédrale. En 1898 et 1903, lors des fêtes commémoratives de l’indépendance vaudoise, des services d’actions de grâces ont été aussi célébrés à la cathédrale, qui se trouve ainsi liée à toutes les grandes manifestations de notre vie nationale. La cathédrale se voit à plusieurs lieues à la ronde ; son clocher et sa flèche qui se profilent sur le ciel sont chers au cœur des Vaudois, et c’est sans hésitation que le Grand Conseil, mû par un sentiment de piété nationale, fait les sacrifices nécessaires à sa conservation.

Les premiers fondements de l’édifice paraissent devoir remonter aux environs de l’an mille, sous l’épiscopat d’Henri de Lenzbourg, qui, dit le Cartulaire de Lausanne, fut enseveli dans l’église qu’il avait lui-même fondée. Trois incendies, en 1219, 1235 et 1240, détruisirent presque entièrement ce premier édifice. L’évêque Jean de Cossonay organisa des quêtes dans les pays voisins, et, grâce aux indulgences accordées, par le pape Innocent IV, aux fidèles qui participèrent par leurs dons à la reconstruction du sanctuaire, une nouvelle cathédrale put être inaugurée, ainsi qu’il a été dit plus haut, en 1275. Peu avant la Réforme, Aymon de Montfalcon exécuta d’importants travaux dans la partie occidentale de l’église. C’est de cette époque que date le grand portail en style flamboyant qu’on a restauré ces dernières années. Les plus belles parties de la cathédrale sont la rose, le porche des apôtres, la grande nef, le déambulatoire et l’abside. « La lumière qui, de la rose, se répand dans cette partie de l’église (le chœur), dit l’historien Vulliemin[73], s’y brise en mille reflets et en mille arcs-en-ciel, rayonnements divers, brillantes apparitions, messagers d’un monde supérieur. La verrière qui transforme les rayons du jour et leur prête ses vives couleurs est tout un poème ; on y voit retracée l’œuvre du Créateur : le soleil sous la figure d’un jeune homme, conduisant un char ; la lune, sous l’image d’une femme, couronnée d’argent ; les saisons, les douze mois de l’année et les signes du zodiaque ; puis les fleuves du paradis, les vents personnifiés et tous les êtres fantastiques dont l’imagination des âges de l’enfance de l’humanité a peuplé des contrées merveilleuses ; ce sont des cynocéphales, des blemmyes ; c’est un pigmée combattant un géant ; enfin se montre le Sauveur que Jean-Baptiste désigne comme tel à l’assemblée. »

Ce chef-d’œuvre, dont M. le professeur Rahn[74] a fait ressortir la très grande valeur artistique et archéologique, n’est malheureusement pas visible en ce moment : la maçonnerie menaçait ruine ; il a fallu enlever les vitraux, les réparer ; [75] mais nous avons l’espoir de les voir avant longtemps remis en place.

La cathédrale renferme plusieurs tombeaux intéressants, le plus remarquable est le mausolée d’Othon de Grandson. On a longtemps cru que ce monument élégant, qui s’harmonise si bien avec son entourage, renfermait les restes d’Othon III, le premier poète du pays romand. C’était un seigneur riche, puissant et valeureux, considéré comme une sorte de héros national : il joua un rôle important à la cour de Savoie, où ses succès excitaient l’envie. Accusé d’avoir, de concert avec Bonne de Bourbon, fait empoisonner le comte Amédée VII par le médecin Grandville, en 1391, il fut blanchi de cette accusation par une enquête, ordonnée sur sa demande, par le roi de France Charles VI, à laquelle participèrent les ducs de Berry, de Bourgogne, d’Orléans et de Bourbon. Des soupçons n’en continuèrent pas moins à courir. Gérard d’Estavayer, qui était jaloux de la renommée d’Othon, le provoqua en combat judiciaire, et le malheureux sire de Grandson, qui avait déjà plus de soixante ans, succomba, le 7 août 1397, à Bourg en Bresse, dans ce duel inégal avec le jeune champion de la noblesse vaudoise.

Notre regretté collègue de la Société d’histoire de la Suisse romande, le professeur Henri Carrard, a consacré à ce sujet une étude intéressante[76], où il conclut qu’il se pourrait bien qu’Othon III ne fût pas étranger à l’empoisonnement dont fut victime le Comte Rouge. M. Arthur Piaget, professeur à Neuchâtel, dans sa charmante monographie [77] sur les complaintes, les virelais et les ballades du doyen de nos poètes, sans trancher la question, semble plutôt croire à son innocence ; il se rattache à l’idée que l’empoisonnement d’Amédée VII pourrait être le résultat, non d’un crime, mais plutôt de l’ignorance du médecin qui traitait ce prince.

Quoi qu’il en soit, il est prouvé que ce n’est pas à la mémoire d’Othon III que fut élevé le monument de la cathédrale, mais bien à celle d’Othon Ier, le frère de son bisaïeul. Othon Ier était l’un des bienfaiteurs de Notre-Dame de Lausanne, et, par son testament, du 4 avril 1328, il demanda à y être inhumé. Ce fut lui qui fonda la chartreuse de la Lance.

En dépit des réparations[78] partielles, exécutées au cours du dix-huitième siècle par l’architecte de la Grange, sur l’ordre du gouvernement bernois, l’état de l’église laissait beaucoup à désirer, et d’importants travaux s’imposaient. Le contrôleur Rodolphe de Crousaz de Mézery en signala la nécessité en 1766 à LL. EE. Celles-ci déléguèrent le directeur des travaux de la république, de Sinner, à l’effet de voir «s’il ne serait pas plus avantageux pour le Trésor de faire démolir cet antique édifice et de construire à sa place une église plus petite, mais suffisante pour la paroisse de la Cité. » M. de Sinner eut l’esprit de démontrer que les frais de la démolition proposée et de la reconstruction d’un nouveau temple s’élèveraient au moins au double de ceux que comportait la réparation de l’édifice.

En 1825, le feu du ciel détruisit la flèche de la cathédrale. Le gouvernement vaudois la fit reconstruire par l’architecte Perregaux. Mais, cette restauration fut mal comprise : la nouvelle flèche, à base octogonale comme celle du treizième siècle, portait à faux sur la voûte du dôme.

Statue du major Davel, par Maurice Reymond (1898).

Des fissures se produisirent, et l’on constata, en 1860, qu’une restauration générale de la cathédrale s’imposait. L’inspecteur des bâtiments d’Etat Braillard et l’architecte Maget furent chargés d’indiquer les parties de l’édifice dont la réparation était la plus urgente. Plusieurs experts et architectes furent, dans la suite, appelés à s’en occuper, à savoir Blavignac, Stadler, Chessex, Achille de la Harpe, Boisot, Joël, Gustave Bridel, Assinare, enfin et surtout Viollet-le-Duc, qui s’était signalé en France par d’importants travaux du même genre. C’est à lui que revient l’honneur, et aussi la responsabilité, des transformations que la cathédrale a subies depuis 1873. Après sa mort, survenue en 1879, les travaux furent suivis par Henri Assinare, qui eut pour successeur M. Jules Simon, avec la collaboration du sculpteur David Lugeon et de son fils M. Raphaël Lugeon, de M. Paul Nicati, architecte, et de M. Næf, archéologue cantonal. L’ensemble des travaux de restauration de la cathédrale, depuis 1869 jusqu’en 1904, a absorbé une somme de 1 045 000 francs dont 825 000 ont été supportés par l’Etat de Vaud et 220 000 par l’association qui s’est créée en 1869 pour seconder l’Etat dans sa tâche. L’initiative privée et l’amour du peuple vaudois pour la cathédrale se sont encore manifestés, en 1866, par la pose des vitraux, qu’un comité, ayant à sa tête Rodolphe Blanchet, fit placer aux cinq fenêtres du bas-côté méridional, et plus récemment, par l’établissement d’un orgue, inauguré en 1903. Ce bel instrument construit par la maison Kuhn, de Mænnedorf près Zurich, a coûté soixante mille francs.

En face de la cathédrale était, autrefois, le palais épiscopal, il n’en resté plus que le donjon, construit par Jean de Cossonay après le grand incendie de 1235, et le corps de logis attenant au donjon, construit au commencement du quinzième siècle, sous l’épiscopat de Guillaume de Challant, où se trouvait la cuisine des évêques. Il est question de restaurer ces parties de l’édifice pour y mettre le musée, en voie de formation, du Vieux-Lausanne. Le reste du bâtiment, connu sous le nom d’Évêché, est moderne, et a été construit partie au dix-huitième siècle, partie au dix-neuvième siècle, pour divers usages et principalement pour servir de prison préventive. La prison de district vient d’être transférée dans un bâtiment construit sur le plateau de la Pontaise.

A côté de l'évêché est une terrasse, ombragée de vieux marronniers, créée en 1707. C’est là que le major Davel fit stationner sa troupe, en arrivant à Lausanne le 31 mars 1723.

Il faut croire que l’ancien Évêché, que flanquaient naguère deux tours massives[79], était, déjà au quatorzième siècle, une résidence peu enviable, car l’évêque Guillaume de Menthonay entreprit, en 1397, la construction d’une habitation plus confortable sur le point culminant de la cité. Ce nouveau palais ne fut achevé qu’en 1425, sous l’épiscopat de Guillaume de Challant ; implanté sur un terrain dépendant du prieuré de Saint-Maire, il fut longtemps appelé Château Saint-Maire. C’est une vaste tour carrée, ou donjon, bâtie en pierres de taille ; les murs ont jusqu’à trois mètres d’épaisseur à la base, la partie supérieure est construite en briques rouges et garnie de mâchicoulis. Après avoir, pendant un siècle, servi aux évêques, il devint, en 1536, la demeure des baillis, puis, après la chute du régime bernois, il fut aménagé pour y recevoir le gouvernement vaudois. Le Conseil d’Etat y tient ses séances ; les Départements dé justice et police et des finances, ainsi que la Chancellerie, y ont leurs bureaux. Une seule pièce a conservé son caractère primitif ; c’est la chambre de l’évêque, salle carrée avec un plafond à caissons et une cheminée ancienne portant la devise des Montfalcon : Si qua fata sinant.

A côté du château est une esplanade, aménagée au dix-neuvième siècle, d’où l’on peut contempler la moitié du canton de Vaud. A l’extrémité de cette terrasse a été construite, en 1803, la salle du Grand Conseil, et un bâtiment fort simple, où siège le Tribunal cantonal ; c’était là qu’étaient, jadis, la maison du chapitre et les écuries de l’évêque.

Devant le château a été érigé, en 1898, au moyen d’une souscription nationale, la statue en bronze du major Davel, par Maurice Reymond. Le héros national est représenté écoutant les voix qui l’appellent à délivrer son pays du joug qui pèse sur lui. Dans un bas-relief de marbre apparaît la gracieuse figure de la belle inconnue qui, dans sa jeunesse, lui avait révélé qu’il aurait un jour une grande mission à accomplir.

Sur le socle du monument ont été gravées ces inscriptions :

Au major Davel, le peuple Vaudois.
« Ce que je fais n’est pas l’œuvre d’un jour. »
« Ma mort sera utile à mon pays. »

Statue d’Alexandre Vinet (1900), professeur de théologie et de littérature française à l’Académie de Lausanne, né à Ouchy le 17 juin 1797, mort à Clarens le 4 mai 1847.

Sur la rue conduisant du château à la cathédrale, se trouve l’ancienne Académie ; c’est un édifice d’un style sévère, un peu monacal, que surmonte un élégant beffroi ; il fut construit par les Bernois et inauguré en 1587.

Pour se rendre de la Cité dans la ville basse, on peut passer par les Escaliers-du-Marché, qui sont l’un des coins les plus caractéristiques de Lausanne. On peut aussi descendre la rue Saint-Etienne, qui aboutit à la rue de la Mercerie en face de l’ancien hôpital cantonal, aujourd’hui transformé en École industrielle. Cet édifice, d’un style imposant, fut construit par la ville en 1766, sur les plans du contrôleur Rodolphe de Crousaz de Mézery ; il occupe l’emplacement d’un hôpital plus ancien, dont l’origine remonte au treizième siècle.

A côté de l’École industrielle est l’église allemande, élevée sur la terrasse où se trouvait jadis un arsenal, et plus anciennement l’église Saint-Etienne. En descendant la Mercerie, on arrive à la place de la Palud, l’ancien Forum lausannois, que décore la jolie fontaine de la Justice, construite en 1585, et l’Hôtel de ville, siège des autorités communales. Les parties les plus anciennes de cet édifice remontent au milieu du quinzième siècle. Les comptes de la ville nous apprennent qu’en 1458 l’un des syndics, le sieur Arthaud Loys passe Un marché à forfait avec le maître maçon Jacques, de Bressonnaz, qui s’engage à en construire les murs à raison de 4 livres 4 sols la toise, y compris les carrons pour les voûtes et la pierre de taille pour les portes et les fenêtres. Au-dessous de la maison de ville étaient les halles pour la vente du blé. En 1674, notre petit palais municipal subit de grandes transformations : on l’exhaussa d’un étage[80], et c’est de ce temps que date la belle façade renaissance qui donne sur la place de la Palud, avec son joli beffroi qui paraît inspiré par celui de l’Académie. Ces deux clochers ont ceci de particulier que leurs échauguettes, au lieu d’être placées aux angles, comme cela se fait généralement, sont implantées sur le milieu des faces du beffroi. La transformation de l’hôtel de ville fut dirigée par Abraham de Crousaz, major et maisonneur de la ville. Sur la porte de la salle des pas-perdus, se trouve un tableau allégorique de forme ovale, portant la date de 1684, dont le sujet et la sentence « Nihil silentio utilius » étaient un garde-à-vous destiné à rappeler aux membres trop loquaces du Conseil des Deux-Cents et de celui des Soixante, le serment qu’ils avaient prêté à leur entrée en charge de ne rien divulguer de leurs délibérations.

Tout près de la Palud est le quartier de Saint-Laurent. Il existait déjà, en l’an mille, sur cette place, une église. Elle fut démolie après la Réformation et ne fut remplacée par un temple moderne qu’en 1715 ; la dédicace en fut faite en 1719 par le doyen Bergier. Les maîtres d’état qui avaient construit cet édifice avaient montré peu de conscience dans l’exécution de leurs travaux, et, à teneur d’une décision du Conseil, les constructeurs Pierre Barraud et Pierre Bibelot « vu leur mauvaise foi, et pour engager les maîtres à mieux remplir leurs devoirs, furent condamnés à huit jours de prison à pain et à eau, et à toutes les réparations qu’on a été obligé de faire pour mettre le temple en sûreté. »

La façade de ce temple fut reconstruite en 1763 dans le goût de l’époque, sur les plans du contrôleur Rodolphe de Crousaz de Mézery. Remarquons, à ce propos, que le nom de la famille de Crousaz, comme ceux des familles de Loys et de Polier, se trouve intimement lié à l’histoire de la ville de Lausanne.

Si nous continuons notre promenade à travers la ville, nous passons le Grand-Pont, et nous arrivons sur la place de Saint-François. Là se trouve un temple qui, avec son clocher élancé, sa gracieuse abside, ses modernes arcades et ses jolis porches est bien digne de fixer notre attention. Et dire qu’un membre du Conseil, un Confédéré, à tendances très modernes il est vrai, a émis l’idée qu’il fallait le démolir ! Mais le Conseil communal a compris ce que la place de Saint-François, aujourd’hui si animée, eût perdu, une fois dépouillée de son motif central, et il a voté sans broncher des crédits considérables[81] pour la restauration de notre vieux temple. Ces travaux ont été dirigés successivement par MM. les architectes G. Rouge, Ch. Melley, Th. van Muyden, Mauerhofer et van Dorseer. La décoration intérieure sera prochainement complétée par des vitraux qui ont été commandés à M. Clément Heaton, peintre-verrier anglais, établi à Neuchâtel. »

En face de l’église de Saint-François se sont élevés, récemment, deux imposants édifices, d’une architecture élégante, mais dont malheureusement la masse écrase les maisons avoisinantes ; c’est, d’une part, le bâtiment des postes, douanes, télégraphes et téléphones de l’arrondissement de Lausanne, construit par MM. les architectes Jost, Bezencenet et Girardet, et inauguré en 1902 ; c’est, d’autre part, la Banque cantonale vaudoise, construite par M. l’architecte Francis Isoz, et inaugurée en 1903.

Statue de Guillaume Tell, par Mercié.

A trois cents mètres de la Banque est le théâtre, construit en 1871 par feu l’architecte Jules Verrey, pour le compte d’une société par actions, dont M. Ferdinand de Loys fut le promoteur. En revenant sur nos pas et en prenant la rue du Grand-Chêne, nous arrivons sur la belle promenade de Montbenon. Là, entouré d’arbres séculaires, au milieu de corbeilles de fleurs, en face du panorama du Léman, s’élève le Palais de justice fédéral, où siège la cour suprême de la Confédération suisse. Il a été construit de 1882 à 1886 par M. l’architecte Recordon. Devant la porte principale est une statue de Guillaume Tell par Mercié, destinée dans la pensée du généreux donateur, M. Osiris, à rappeler le souvenir de l’accueil que les Français ont reçu en Suisse en février 1871.

A l’extrémité orientale de la place de Montbenon se remarque une statue de marbre, due au ciseau de M. Maurice Reymond, élevée en 1900 par la société d’étudiants de Belles-Lettres, à l’un de ses premiers membres, le littérateur et moraliste Alexandre Vinet, le défenseur de la liberté religieuse, l’une des gloires les plus pures de notre patrie vaudoise. Sur le socle ont été gravées ces deux inscriptions empruntées à ses œuvres et qui caractérisent les tendances d’esprit de cet éminent penseur :

« Le christianisme est dans le monde l’immortelle semence de la liberté. »
« Je veux l’homme maître de lui, afin qu’il soit mieux le serviteur de tous. »

Mentionnons aussi l’église catholique qui remonte à l’année 1835, l’église d’Ouchy édifiée aux frais de M. Haldimand en 1840, restaurée et agrandie en 1901 sous la direction de M. l’architecte Bonjour ; l’église anglaise construite par MM. les architectes Wirz et Ed. van Muyden, en 1878 ; l’église presbytérienne écossaise (avenue de Rumine) dont les plans sont de Viollet-le-Duc, et qui date de 1877 ; l’église libre des Terreaux à laquelle ont collaboré en 1889 MM. les architectes Th. van Muyden et Henri Verrey ; l’église de Chailly bâtie en igo3 par MM. les architectes H. Verrey et Heydel ; l’église évangélique allemande, qui s’achève en ce moment, par les soins de M. Mauerhofer, d’après les plans de M. Laroche de Bâle. Enfin, quoiqu’elle n’ait aucun caractère architectural, l’église de Montherond mérite d’être vue en raison de son site pittoresque. Reste d’une ancienne abbaye de l’Ordre de Citeaux, élevée au bord du Talent, dans un vallon solitaire au milieu des bois, elle est un but de promenade aimé des Lausannois ; c’est pour eux l’occasion de parcourir les vastes et sombres forêts du Jorat. Montherond est situé sur le territoire de Lausanne, mais dépend, au point de vue ecclésiastique, de la paroisse de Morrens.

Notons, en passant, que le major Davel naquit à la cure de Morrens, où son père était pasteur. On lit, sur la chaire de l’église de Montherond, cette inscription : « J. F. Davel, 1669 », qui rappelle le moment où cette chaire fut faite et le nom du pasteur en charge, et à côté les initiales « A. B. D. » suivies de la date « 1718 ». Ce sont les initiales de l’infortuné major. On suppose qu’il les aurait gravées, lui-même, à côté du nom de son père, lors d’une visite qu’il aurait faite à ce temple. Le promeneur qui s’est rendu à Montherond par la route de Berne et les forêts du Chalet-à-Gobet peut redescendre sur Lausanne en passant par la fontaine des Meules, les bois de Penau et la forêt de Sauvabelin. Cette dernière, dit-on, doit son nom au dieu Belin, que les Celtes adoraient en ces hauts-lieux, sous les mystérieuses voûtes des chênes et des hêtres. A l’extrémité de ce bois deux fois sacré, — car il appartint, dans la suite, aux évêques, — est le Signal de Lausanne, d’où le regard s’étend au loin. Le spectateur a, à sa gauche, les Alpes vaudoises et valaisannes, au midi, la dent d’Oche, les montagnes de Savoie et le lac Léman, à droite, le Jura. La dent d’Oche a ceci de particulier qu’elle émerge de la plaine et que sur ses flancs s’étagent toutes les végétations, depuis là vigne et le châtaigner jusqu’aux pâturages que couronnent des rocs dénudés. Le spectateur qui contemple, pour la première fois, le panorama du Signal préférera peut-être la vue des Alpes, mais l’homme, sur le retour de l’âge, affectionnera davantage la vue du Jura, dont la ligne harmonieuse, pleine de poésie, donne l’idée de l’infini. Lausanne abonde, du reste, en promenades variées : à l’est, la routé des monts de Lavaux, dont les aspects variés rappellent ceux du boulevard de la Corniche sur la côte d’Azur ; à l’ouest, les routes de Chavannes et d’Echallens, qui conduisent aux bois d’Ecublens et de Vernand.

Le lac Léman avec ses aspects variés et ses lointains horizons, sera toujours le principal attrait de Lausanne ; pour le mieux savourer les autorités communales ont, avec le concours de l’Etat et des propriétaires bordiers, construit le quai d’Ouchy, et elles ont acheté et transformé en parc la propriété de Montriond-le-Crêt, d’où l’on jouit d’une vue très étendue sur le lac. Les jardins de Montrioud ainsi que les pelouses qui bordent le quai d’Ouchy sont ornés de plantations et de massifs de fleurs entretenus avec soin. Tout récemment les conseils de la ville ont décidé la création d’une nouvelle promenade à l’extrémité de l’avenue de Rumine clans un des plus beaux sites de Lausanne ; elles ont consacré à cet établissement un don que M. J.-J. Mercier-de Molin a fait en souvenir de son père.

Pour terminer cette énumération, deux mots sur le palais de Rumine. Ce majestueux édifice, conçu dans le style florentin, s’élève sur la place de la Riponne. Il contient une aula, une salle pour le sénat universitaire, une salle pour les sociétés savantes, cinq auditoires, des laboratoires pour les élèves en géologie, en botanique et en zoologie, la bibliothèque cantonale, le médaillier, le musée d’archéologie, le musée des beaux-arts et le musée industriel. Il a été construit, de 1898 à 1905, par MM. les architectes Melley, Bezencenet, Girardet et Isoz, d’après les plans de Gaspard André, architecte français, originaire du canton de Vaud, mort à Lyon en 1897.

B. van MUYDEN.


Le Grand Pont.


Palais de Rumine (1905).


INSTRUCTION PUBLIQUE


SI Lausanne ne peut prétendre être ville de grande industrie, du moins a-t-elle mérité, depuis des siècles, le titre de ville intellectuelle, et dès longtemps des générations d’étrangers sont-elles venues s’instruire dans ses murs. Le goût et les dons de l’enseignement sont héréditaires à Lausanne ; aussi voit-on prospérer, côte à côte, et les établissements d’instruction privée, ceux de l’État et ceux de la Commune.

Il n’est pas téméraire d’affirmer que la jeunesse studieuse lausannoise forme près du cinquième de la population totale de notre cité.


I


Établissements cantonaux.

Université. — L’Université de Lausanne est l’épanouissement de l’antique Académie fondée en 1537 par les Bernois sous le nom de Schola Lausannensis[82]. Parmi ses premiers professeurs, relevons les noms de Conrad Gessner, chargé de l’enseignement du grec, Pierre Viret le réformateur vaudois, Théodore de Bèze. Elle fut longtemps une sorte de séminaire destiné à former des pasteurs pour la nouvelle Église réformée[83] Des cours élémentaires de mathématiques y furent introduits au seizième et au dix-septième siècle. Le droit n’est enseigné qu’à partir du dix-huitième siècle, par Barbeyrac et Loys de Bochat. Dès la création du canton de Vaud (1803), l’Académie se développe. L’enseignement se donnait jadis en latin ; cet usage n’a complètement disparu qu’en 1835. L’Académie est réorganisée en 1837 et perd alors son caractère ecclésiastique. De 1830 à 1846, l’Académie traversa une phase brillante. Il suffit de citer les noms de Charles Monnard, J.-J. Porchat, André Gindroz, François Pidou, Alexandre Vinet, Juste Olivier, du philosophe Charles Secrétan, du poète polonais Mickiéwicz et de l’économiste Mélégari, un futur ministre d’Italie, qui appartenaient à cette période. Sainte-Beuve a donné dans ces auditoires ses célèbres leçons sur Port-Royal. Son souvenir est rappelé par une plaque commémorative fixée, en 1904, à l’occasion du centenaire de sa naissance, Sur le vieux bâtiment de la Cité.

De 1846 à 1869, l’Académie de Lausanne est arrêtée dans son développement. C’est à ce moment, cependant, que se fonde l’ « École spéciale pour l’industrie, les travaux publics et les constructions civiles », créée sous les auspices d’une association particulière.

La loi de 1869 sur l’instruction supérieure, — œuvre de Louis Ruchonnet, — marque un progrès considérable. La faculté des lettres et des sciences fait place à un gymnase et à deux facultés distinctes, celle des lettres et celle des sciences. Le nombre des chaires de professeurs est fixé à vingt et une. Le nombre des étudiants et externes, qui n’était que de 72 en 1847 s’éleva à 238 en 1868. En 1873, fondation de l’École de pharmacie, logée depuis 1891 avec les laboratoires de physique dans un superbe bâtiment à la Cité. En 1888, sont posées les bases de la future Faculté de médecine, dont la constitution définitive permit la transformation de l’Académie en Université. La construction de l’édifice de Rumine, achevé en 1905, — dû à la munificence d’un ancien étudiant de l’Académie de Lausanne, Gabriel de Rumine, — facilita, dans une large mesure, la transformation de l’ancienne Académie en Université.

A teneur de la loi du 10 mai 1890, l’Université compte cinq facultés : théologie, droit, médecine, lettres, sciences, ainsi qu’une École de pharmacie et une École d’ingénieurs. Lors de sa fondation, notre Université possédait soixante-deux professeurs. En 1905, elle en compte 79 tant ordinaires qu’extraordinaires, sans parler de 13 professeurs honoraires, 24 privat-docent et 1 lecteur, soit un corps enseignant de 104 membres, dont 8 pour la Faculté de théologie, 9 pour celle de droit, 20 pour celle des lettres, 21 pour celle des sciences, 29 pour celle de médecine et 19 pour l’Ecole d’ingénieurs. Il y a, en outre, 19 assistants ; 15 cliniques sont attachées à l’Université. Le chiffre des étudiants et auditeurs était de 321 en 1890-1891, il est actuellement (semestre d’hiver 1905-1906) de , 1188 (soit 976 étudiants et 212 auditeurs). Les Vaudois y sont au nombre de 216, les Confédérés de 160, les étrangers de 812[84].

L’Université confère les grades et diplômes suivants : licence et doctorat en théologie, licence et doctorat en droit, doctorat en médecine, licence ès lettres (classiques ou modernes), doctorat ès lettres, licence ès sciences (mathématiques, physiques, naturelles ou pharmaceutiques), doctorat ès sciences, diplômes d’ingénieurs (constructeur, mécanicien, chimiste ou électricien).

Mentionnons l’existence d’un comité de patronage, destiné à faciliter le séjour des étudiants à Lausanne ; l’institution des cours de vacances d’été, qui rend de grands services ; une salle de lecture et une caisse d’assurance qui couvre les frais de maladie. Cette caisse est très appréciée par les étudiants, et possède un fonds de réserve qui s’élevait à la fin de l’année 1903-1904 à environ 6000 fr. — Divers établissements sont en rapports avec l’Université ; ce sont : l’Ecole de dessin, l’Ecole d’escrime, le Manège, le Rowing-club (société de canotage), etc.

En 1890 s’est fondée une Société académique vaudoise, qui a pour but de contribuer à la prospérité de l’Université, de créer des liens entre ses anciens étudiants, de grouper les amis des études supérieures dans le canton, d’attirer les sympathies du public et de provoquer des libéralités ; elle comptait 229 membres en 1904 ; sa fortune est actuellement de 49 173 fr. 36.


Gymnase classique. — Cet établissement décerne le grade de bachelier ès lettres et le certificat de maturité pour les élèves qui se destinent aux études médicales. Il complète l’enseignement du Collège cantonal et des collèges communaux du canton et prépare les élèves aux études supérieures. Il est divisé en deux classes. La durée des études dans chaque classe est d’une année. Le Gymnase compte 11 professeurs. En 1904-1905, le Gymnase était fréquenté par 73 élèves dont 71 réguliers et 2 auditeurs (48 Vaudois ; 17 Confédérés ; 8 étrangers).


Le Collège cantonal, dont les origines remontent au seizième siècle, et où enseigna alors l’humaniste Mathurin Cordier, offre aux jeunes gens, dès l’âge de dix à seize ans, l’instruction classique, élémentaire et intermédiaire. Les branches d’études sont les suivantes : français, latin, grec, allemand, mathématiques, arithmétique et comptabilité, histoire, instruction civique, morale, géographie, sciences naturelles, leçons de choses, histoire sainte, dessin, écriture, chant, gymnastique natation.

École de Pharmacie (1891)

Cet établissement occupe aujourd’hui les anciens bâtiments des écoles de charité à la rue du Valentin. Dix-huit maîtres y enseignent dans six classes. En 1904-1905, le Collège cantonal compte 292 élèves, en augmentation de 21 sur l’année précédente (190 Vaudois, 56 Confédérés, 46 étrangers). Le Collège cantonal possède une bibliothèque, une caisse d’épargne, un orchestre. On parle souvent du surmenage de notre époque. A ce sujet, relevons que la tabelle des heures prévoyait, en 1807, pour la première classe 31 heures, tandis que l’horaire de 1905 en prévoit 34. On le voit, la différence n’est pas considérable.


L’École industrielle cantonale et gymnase scientifique a pour but de préparer d’une manière générale les élèves aux carrières industrielles et scientifiques. Sa fondation date de l’année 1837, époque à laquelle elle portait le nom d’ « École moyenne de Lausanne. » De 1849 à 1869, ce fut un établissement communal. Sa réorganisation date de 1892. L’École industrielle et le Gymnase comprennent 14 classes. L’enseignement du Gymnase scientifique dure deux ans et demi. Ce dernier établissement est essentiellement une préparation aux études techniques supérieures. Le personnel enseignant comprend 28 maîtres et professeurs. En 1904-1905, l’établissement comptait 485 élèves, dont 145 au Gymnase scientifique et 340 à l’École industrielle.


L’Ecole cantonale de commerce reçoit des élèves de quinze ans et au-dessus. Dès 1892 elle vit de sa propre vie ; elle existait dès 1869 comme section de l’École industrielle cantonale. En 1899 elle a été installée dans le bâtiment précédemment occupé par le Collège Galliard. L’École cantonale de commerce prépare les élèves à la carrière commerciale et, provisoirement jusqu’à l’ouverture du technicum cantonal, à la carrière administrative. Elle est divisée en trois sections : 1° École de commerce (3 années d’étude). 2° les cours d’administration (postes, télégraphes, téléphones et douanes : 2 années). 3° École de chemins de fer (2 années d’étude). Nombre des élèves en 1904-1905 : 173 dont 68 étrangers. L’enseignement est donné par 21 professeurs. Un cours de vacances a lieu chaque été.


Le Corps des cadets. — Le Corps des cadets, destiné à initier les élèves à l’instruction militaire, fut fondé en 1818 ; à cette époque, il était formé des trois premières classes du Collège académique. Les cadets devaient être instruits au tir à l’arc et au fusil. En 1837, le Collège académique fut supprimé et remplacé par le Collège cantonal. Deux ans plus tard, le 4 octobre 1839, le corps des cadets fut reconstitué. En 1841, un règlement, dans les détails duquel nous ne pouvons pas entrer, apporta quelques modifications sans importance. Le 3o septembre 1863, le Conseil d’État compléta l’œuvre de 1818 en imposant aux écoles moyennes (actuellement École industrielle, École de commerce et Écoles secondaires) les exercices militaires obligatoires. Les corps de cadets furent toujours armés et instruits en tenant compte des progrès de la balistique et, dans un cadre très restreint, de la tactique. En 1897, le corps cantonal des cadets fut supprimé. Actuellement les anciens élèves des établissements secondaires, organisés en association, ont demandé le rétablissement du corps des cadets. A ce jour, aucune décision n’a encore été prise par les autorités.


Les Écoles normales forment des élèves des deux sexes qui se destinent à l’enseignement primaire dans le canton de Vaud. C’est le 28 mai 1806 que le Grand Conseil vota la création d’un Institut pour les régents ; il devait recevoir 12 élèves ; ce nombre pouvait être porté à 18. Ce n’est qu’en 1833 que cette décision de principe déploya ses effets. En 1904-1905, les Écoles normales comptaient 269 élèves. L’augmentation du traitement des régents a dû exercer son influence sur ce résultat. Cet établissement, installé depuis dans un fort beau bâtiment qui domine la ville, comprend, outre les Écoles normales proprement dites, des cours spéciaux pour les maîtresses d’ouvrages et pour les maîtresses de classes enfantines (École normale frœbélienne) et une école d’application qui, en 1904-1905, comptait 113 élèves. Cette école d’application a été fondée, en 1835, sous le nom d’École modèle. De vastes ateliers de travaux manuels ont été installés. Le personnel enseignant comprend 1 directeur et 19 maîtres et maîtresses. Un Musée scolaire dont les collections sont fort complètes et très intéressantes est attaché à l’établissement.


L’Ecole cantonale d’agriculture a été fondée en 1870 sur l’initiative de Louis Ruchonnet, chef du département de l’Instruction publique et des cultes. Les cours commencèrent, en 1870, sous la direction de M. Borgeaud, ancien élève de l’Institut national agronomique de Versailles. En 1871, les cours comptaient 20 élèves (54 en 1904). Les élèves doivent être âgés de seize ans au minimum. L’École fournit pendant deux semestres d’hiver à des élèves un enseignement pratique sur toutes les branches dont la connaissance est utile à l’agriculture. En attirant à Lausanne, chaque année, une cinquantaine de fils d’agriculteurs, l’établissement a contribué, pour sa part, à l’union si féconde et si utile de l’élément campagnard et de l’élément citadin dans notre canton. Le personnel enseignant est formé de 21 professeurs dont plusieurs appartiennent à l’Université. Outre les cours théoriques, les élèves reçoivent des leçons pratiques de vannerie, de greffage de la vigne et des arbres. Sont annexés à l’École une bibliothèque et un musée agricoles avec une collection spéciale de zootechnie.


La Station centrale d’essais viticoles créée en 1886, au Champ-de-l’Air, côte à côte avec l’École cantonale d’agriculture. La Station viticole de Lausanne étend son action au delà des limites du canton ; ses relations avec nos voisins, de Genève et du Valais notamment, sont fréquentes. Elle comprend deux services distincts : l’un de physiologie destiné à l’étude des maladies de la vigne, de la culture de celle-ci et surtout à la reconstitution du vignoble par le greffage des plants américains, que nous impose la marche envahissante du phylloxéra ; l’autre de chimie, destiné à l’étude des produits employés contre les maladies de la vigne, des engrais, et surtout des vins et de la vinification. De vastes laboratoires sont affectés à ce service. Elle a pour organe la Chronique agricole du canton de Vaud, fondée en 1888, qui publie les travaux des savants qui lui sont attachés.

A l’Institut agricole du Champ-de-l’Air se rattache une Station météorologique, qui publie chaque année ses observations météorologiques faites avec le plus grand soin. Il y a trente-deux ans que ce travail se poursuit d’une manière continue à Lausanne, permettant de fixer avec exactitude le climat de notre ville.


Établissements fédéraux de Mont-Calme. — Pour venir en aide à l’agriculture et à la viticulture, la Confédération, outre les subsides qu’elle accorde aux institutions cantonales, a créé à Berne, à Zurich, et à Lausanne, trois groupes d’établissements fédéraux d’essais et analyses agricoles. Le groupe « Lausanne » destiné à toute la Suisse romande, comprend un Établissement de chimie agricole et un Établissement de contrôle et essais de semences . Installés provisoirement dans un même bâtiment à Mont-Calme, ces laboratoires, malgré les modestes ressources dont ils disposent, ont déjà rendu de grands services à l’agriculture romande. La Station de Mont-Calme sert comme champ d’essai et comme salle de travail. L’extension de cet institut est à l’étude. La question est d’une haute importance pour la viticulture de la Suisse romande et ne tardera pas non plus à recevoir une solution.


II

Établissements communaux.

La Direction des écoles constitue l’un des dicastères de l’administration communale. L’inspection et la surveillance des écoles appartiennent à la Commission scolaire composée de cinq membres, dont deux sont désignés par le Conseil d’État et deux par la Municipalité. Elle a pour président le directeur des écoles, qui est un des membres de la Municipalité. Font partie du personnel de la Direction des écoles les contrôleurs au nombre de deux, l’inspectrice des écoles enfantines, le médecin des écoles, les secrétaires et un huissier.

La Commune de Lausanne possède une école supérieure de jeunes filles, des écoles primaires, des écoles enfantines, une école ménagère professionnelle et une classe pour enfants retardés ; elle s’impose pour les entretenir de lourds sacrifices. Les dépenses pour l’instruction publique ont figuré dans les comptes de 1894 pour 735 900 francs. Le budget de 1906 prévoit une dépense de 820 000 francs ; on peut s’attendre à ce que dans cinq ans le million soit atteint.

La Commune a consacré plus de quatre millions de francs à la construction de ses bâtiments scolaires ; les plus importants sont ceux de Villamont-dessous (École supérieure), de Saint-Roch, Villamont-dessus, Beaulieu, Ouchy, la Barre, Prélaz (en construction), la Solitude, les Jumelles (écoles primaires et enfantines). Ces édifices sont conçus d’après les derniers perfectionnements de l’hygiène scolaire. La moyenne du cube d’air par élève y varie de 5.33 m3 à 6.50 m3. L’installation des water-closets et des lavabos a spécialement préoccupé l’attention des autorités scolaires. Des douches scolaires existent dans les collèges de Saint-Roch et de la Barre. Elles vont être installées au collège de Villamont.

Deux pavillons scolaires à deux classes ont été construits, dans l’espace de six semaines environ, à Bellevaux et en Prélaz (quartier occidental de la ville). Ces locaux scolaires, à la fois démontables et confortables, rendent de grands services. Ils ont permis de satisfaire à des besoins urgents ; l’essai paraît avoir réussi. Sans doute, ces constructions ne remplaceront jamais les collèges proprement dits ; elles doivent être considérées un peu comme des locaux d’occasion. Leur coût s’est élevé à 30 000 francs pour quatre classes.

Notons encore, au point de vue sanitaire, que les autorités se proposent de créer une « commission d’hygiène scolaire » qui s’occuperait tout spécialement des conditions de salubrité des installations scolaires, des instructions à donner au personnel enseignant, aux concierges et aux élèves, de manière à rendre plus efficace l’intervention du médecin des écoles.


École supérieure communale des jeunes filles et gymnase. — Cet établissement a été fondé en 1849. Le Gymnase date de 1891. Le bâtiment de Villamont-dessous, où cette École est installée, a été inauguré en 1888. C’est un des plus beaux édifices scolaires du pays.

Les débuts de l’École supérieure furent modestes. En 1849, elle comptait 7 professeurs et maîtresses et 41 élèves. En 1851, le directeur demande l’autorisation de faire insérer dans un ou deux journaux de la Suisse allemande un simple avis signalant l’ouverture de l’École.

Policlinique universitaire (1904).

La commission scolaire n’entre pas dans ses vues : elle se borne à autoriser l’un de ses membres, qui avait l’occasion de se rendre dans le canton de Saint-Gall, à distribuer à bon escient quelques programmes de l’établissement. La réclame était alors à l’état embryonnaire !

La réorganisation de 1891 fut capitale : l’École comprend aujourd’hui un gymnase de trois années d’études (15 à 18 ans et au-dessus) et une division inférieure (10 à 15 ans), dont le programme est celui de l’enseignement secondaire vaudois.

Après examens, le Gymnase délivre aux élèves étrangères qui ont suivi le cours un certificat d’aptitude à l’enseignement du français. Les élèves sortant de la troisième année du Gymnase reçoivent, après examens, un certificat de capacité donnant droit à l’immatriculation, comme étudiantes régulières, dans les facultés des lettres, de droit et des sciences à l’Université de Lausanne.

Le personnel enseignant comprend un directeur, 13 maîtresses, 17 maîtres. Les dépenses prévues au budget de 1906 pour cet établissement ascendent à 95 450 francs. L’École supérieure en 1855 : 50 élèves ; en 1865 : 126 ; en 1875 : 244 ; en 1885 : 274 ; en 1894 : 374 ; au 1er janvier 1906 : 520 (y compris le Gymnase).


Écoles primaires. — A teneur des Constitutions fédérale et cantonale, l’instruction primaire est obligatoire et, dans les écoles publiques, gratuite ; elle doit être suffisante et placée exclusivement sous la direction de l’autorité civile. La gratuité est la conséquence logique du principe de l’obligation. Sans distinction de nationalité, d’origine ou de confession, tout enfant est astreint à la fréquentation de l’école dès l’âge de sept à quinze ans révolus.


Sous le régime bernois, l’Ecole était intimement liée à l’Eglise dont elle formait en quelque sorte une succursale. La situation des régents n’était guère enviable. Le matériel était pitoyable, les salles d’écoles trop étroites, mal aérées, mal éclairées et souvent humides. Le chauffage était à la charge des parents ; les enfants apportaient chacun sa bûche de bois à l’école. Elèves du vingtième siècle qui vous instruisez dans des palais confortables et hygiéniques, appréciez-vous à sa juste valeur le privilège dont vous jouissez ?

Grâce à l’influence des réfugiés huguenots, de classe bourgeoise aisée et cultivée, l’instruction populaire prit un nouvel essor.

Au milieu du dix-huitième siècle, la Commune de Lausanne possède sept écoles publiques, plus les Ecoles de charité fondées en 1726 par l’initiative privée et qui donnaient l’instruction à 150 enfants de la ville, outre les orphelins pensionnaires de l’établissement. A la fin du dix-huitième siècle, la fréquentation de l’école devient obligatoire sous peine d’amende. Le programme des objets d’enseignement est augmenté. La loi vaudoise du 28 mai 1806 remplace le Conseil d’éducation par un Conseil académique. L’inspection et la direction générale dés écoles appartient aux pasteurs, auxquels on adjoint une délégation de la municipalité. Aucune classe ne doit recevoir plus de 60 enfants (la loi actuelle fixe ce maximum à 50 et la Commune de Lausanne l’a réduit à 40). En 1816, les écoles de la ville étaient au nombre de 15. En 1809, le traitement des régents des écoles de garçons est fixé à 390 francs (anciens), celui des régentes à 212 francs.

En 1819, la Municipalité fixe une finance d’écolage variant d’après les charges de famille.

Sous la loi de 1834, le Conseil académique fait place au Conseil de l’Instruction publique, composé de cinq membres et présidé par un Conseiller d’Etat. Aux objets enseignés précédemment vinrent s’ajouter la composition, les sciences naturelles élémentaires, l’histoire de la Suisse et du canton de Vaud, la géographie, l’instruction civique, la tenue des comptes, le dessin linéaire.

Les absences sont toujours un obstacle à la bonne marche de l’instruction ; aussi font-elles l’objet d’un contrôle sévère. La commission d’inspection des écoles de Lausanne, qui devint la commission scolaire actuelle, est réorganisée. En 1834, le nombre des écoles de Lausanne est de 12. En 1837, 700 enfants fréquentent les écoles publiques. Les locaux scolaires sont améliorés. Le nombre des heures de leçons de la deuxième classe des filles est, en 1838, de 33. Aujourd’hui, la même classe a un nombre identique de leçons par semaine.

Survint la révolution de 1845. La loi de 1846 ne consacre aucun principe nouveau en matière d’instruction primaire. La constitution de 1862 proclame à nouveau le principe de la liberté de l’enseignement. Le principe de l’obligation de l’instruction primaire est nettement posé. La loi de 1865 réalisa un sensible progrès. Les traitements des régents sont augmentés. (Minimum 800 francs pour les régents, 500 francs pour les régentes.)

École de commerce, ancien Collège Galliard (1877).

L’enseignement de la gymnastique est introduit dans les écoles primaires. La ville de Lausanne possède aujourd'hui neuf salles de gymnastique bien aménagées et spacieuses. Des leçons de natation sont données dans la vaste piscine des bains Haldimand : 400 élèves profitent de cet utile enseignement.

En 1875, l’enseignement de l’allemand fut introduit dans les classes primaires. Mentionnons encore l’institution des classes du soir pour les jeunes gens et jeunes filles occupés pendant la journée dans des maisons de commerce ou placés en apprentissage.

Le premier bâtiment scolaire important, édifié en 1874 sur les plans de M. Georges Rouge, à Lausanne, est le Collège de Saint-Roch, qui a coûté 5ooooo francs environ et a été complètement restauré en 1905. C’est un édifice qui fait honneur à la ville.

En 1882, la Commune de Lausanne modifie l’organisation du service des écoles. Cette branche importante de l’administration communale devient l’une des cinq directions de la Municipalité.

La loi de 1889 développa le principe de la gratuité absolue de l’enseignement primaire. Les fournitures scolaires sont remises gratuitement aux élèves.

Les cours complémentaires, destinés aux élèves sortis de l’école, ont été institués par la loi de 1883. Ils commencèrent avec 350 élèves. En 1903, ils ont été suivis par 539 élèves. Des cours de travaux manuels (cartonnage, travaux à l’établi) ont été institués en 1888 ; 273 élèves les ont suivis en 1905. Depuis 1897 fonctionnent des classes gardiennes destinées à surveiller les élèves abandonnés en dehors des heures de classe. Au début 200 enfants s’étaient fait inscrire. En 1905, cet effectif est de 371 élèves répartis en 13 classes.

L’augmentation considérable de la population scolaire exige chaque année la création de 5 à 7 nouvelles classes primaires. En cinquante ans, nos écoles ont quintuplé. Au printemps 1905, Lausanne possédait 118 classes primaires fréquentées par 4669 élèves (4433 en 1903). Au 1er janvier 1906, elles comptaient 4949 élèves (2196 garçons et 2296 filles dans les classes urbaines ; 239 garçons et 218 filles dans les classes foraines.) Le nombre total des classes était de 123. Le nombre des instituteurs et institutrices est actuellement de 138 (50 maîtres et 88 maîtresses). En 1905, il y avait 133 instituteurs et institutrices (88 maîtres et 85 maîtresses).

Voici l’état comparatif du nombre des classes, de la population scolaire et des effectifs moyens en regard de la population totale depuis 1875 à 1905.


ANNÉES NOMBRE DE CLASSES ÉLÈVES MOYENNE PAR CLASSE POPULATION DOMICILIÉE  %
1875 32 1675 50 28 253 5,9
1880 44 2115 48 28 754 7,4
1885 60 2809 47 30 152 9,3
1890 72 3218 46 33 422 9,6
1895 77 3347 43 38 117 8,8
1900 101 3865 38 46 443 8,3
1901 102 4037 40 47 780 8,4
1902 107 4175 39 48 835 8,5
1903 114 4433 39 50 094 8,8
1904 118 4669 40 51 303 9,1


Au point de vue des dépenses de la Commune de Lausanne pour l’instruction primaire, nous publions le tableau graphique ci-annexé indiquant pendant les cinquante dernières années le nombre des classes, la dépense annuelle par élève et par habitant. On constatera que, pour l’augmentation de la population totale, le rapport est de 1 à 3 tandis que, pour l’augmentation des dépenses, ce rapport est de 1 à 15, et que la dépense, qui était de 1 fr. 63 par habitant en 1855, a atteint 9 fr. 24 en 1904.

En ville, le traitement des régents varie de 2400 à 3000 francs, avec augmentation de 150 francs tous les 5 ans, somme à laquelle vient s’ajouter un subside cantonal, qui porte le traitement à 3600 francs. Il faut encore tenir compte du supplément provenant, pour quelques-uns, des leçons qu’ils donnent comme maîtres de travaux manuels et de cours complémentaires, supplément qui fait ascender le traitement de ceux-ci jusqu’à 4000 francs. Pour les régentes, de 1600 à 2000 francs, avec augmentation de 100 francs tous les 5 ans.

L’État alloue aux régents une pension de retraite de 900 francs après 30 ans de service dans le canton et de 720 francs aux régentes dans les mêmes conditions.

Outre les classes urbaines, la Commune de Lausanne possède encore 12 classes foraines : Cour, Chailly, Vennes, Vers-chez-les-Blanc, Montblesson, Gojonnex, Montherond, Plaines-du-Loup qui offrent l’instruction primaire dans de coquets bâtiments agrémentant le paysage charmant de la campagne lausannoise.





Classe spéciale primaire pour élèves retardés. — Cette classe, fondée en 1896, rend des services signalés. Les résultats obtenus sont très encourageants, grâce au dévouement sans bornes de la maîtresse chargée de cet enseignement. Des progrès rapides ont été constatés ; plusieurs enfants ont pu être réintégrés dans les classes d’élèves normaux.

Fête des enfants à Montbenon en 1905. (Devant le théâtre de guignols.)

Durant l’année scolaire 1904-1905, 18 enfants ont fréquenté cette classe spéciale, qui a pour but d’éviter le mélange d’enfants normaux et anormaux, sous le même régime scolaire. Ces derniers arrêtent les progrès des premiers tout en faisant d’inutiles efforts pour soulever leur rocher de Sisyphe.


Les Ecoles enfantines ont été créées en 1895. Méthode froebélienne. Elles reçoivent les enfants de 5 à 7 ans. L’instruction y est gratuite mais non obligatoire. Trois bâtiments récemment construits, et dont celui des Jumelles surtout doit être cité comme un modèle, abritent 9 classes. Les autres classes sont disséminées dans les différents quartiers de la ville. Au Ier janvier 1906, ces écoles comptaient 1038 élèves soit 546 garçons et 492 filles répartis en 36 classes. (Budget 1906 : 99 600 francs.) Les traitements des maîtresses froebéliennes sont de 1200 à 1600 francs avec augmentation de 100 francs tous les 3 ans. Une caisse de retraite communale a été créée, qui assure au corps enseignant des écoles enfantines le 35  % du traitement après 25 ans de services dans la commune. Nous publions ci-joint un graphique indiquant la marche progressive de cette institution. En 7 ans, le nombre des classes a triplé et au delà. L’augmentation des dépenses est dans le rapport de 1 à 5.


Les autorités scolaires et communales étudient actuellement deux questions importantes et intéressantes : celle de la création d’Écoles primaires supérieures et celle de l’institution de caisses d’épargne ou de mutualités scolaires.


Fêtes scolaires. — Chaque année, au mois de juillet, a lieu la fête des promotions de nos établissements publics secondaires et primaires, qui revêt le caractère d’une fête de famille agrémentée de chants et d’allocutions. En été la « Fête du Bois » attire une foule joyeuse. Des jeux et des distractions de tous genres attirent toute la population lausannoise sous les beaux ombrages de la forêt de Sauvabelin. En 1905 a eu lieu la première Fête des écoles enfantines, dont la réussite a été complète. La promenade de Montbenon avait été transformée en un délicieux parterre, où les rondes et les danses alternaient avec les captivantes représentations de deux théâtres de guignols. Le cortège des « tout petits » présentait le plus ravissant coup d’œil. Nous sommes loin du temps — c’était en 1849 — où la ville de Lausanne affectait 400 francs à sa fête scolaire. Aujourd’hui, 5000 francs suffisent à peine à couvrir la dépense de nos réjouissances scolaires, au nombre desquelles il faut encore placer les courses scolaires qui, au retour de la belle saison, conduisent notre gent écolière dans les contrées les plus intéressantes de notre beau pays.


Fondations.Fondation J.-J. Peytregnet, en faveur des élèves pauvres des Ecoles primaires. (Chaussures, médicaments, aliments, etc.) Fondation F. Joël, docteur, en faveur de 4 élèves (2 garçons et 2 filles) sortant, avec les meilleures notes de conduite et de travail, des premières classes primaires. Fonds Bippert en vue de faciliter l’apprentissage d’un élève garçon et d’une élève fille sortant des écoles primaires.


III


Enseignement professionnel.

La ville de Lausanne possède, depuis 1898, une Ecole ménagère et professionnelle pour jeunes filles, divisée en deux sections :

Ire section, élèves de 14 ans. Enseignement faisant suite à celui de l’école primaire. En plus, économie domestique, travaux à l’aiguille, cuisine, repassage et blanchissage. Deux classes de 30 élèves chacune. Une année d’étude.

2e section, élèves de 15 ans. Une classe de lingerie. 20 élèves. 40 heures de travail manuel par semaine. 3 classes de Coupe et confection de vêtements pour dames. 20 élèves par classes. 40 heures hebdomadaires de leçons pratiques.

Dans la 2e section, le cycle d’études est de 2 ans. A la fin de la première année, les jeunes filles obtiennent un certificat, et, au bout de 2 ans, un diplôme, qui leur permet de se placer comme jeunes ouvrières (assujetties) lingères ou couturières. Cette école est subventionnée par l’Etat de Vaud et la Confédération.


Cours de perfectionnement pour lingères et couturières, organisés par l’Etat de Vaud. La ville de Lausanne s’y intéresse par certaines prestations (locaux, etc.). Ces cours ont pour but de compléter l’apprentissage de lingère ou de couturière. Les amateurs y trouvent aussi leur profit. — Durée du cours 6 semaines. Institution très goûtée.


Cours professionnels de sociétés. — Toujours dans le but de faciliter et perfectionner l’apprentissage, certaines sociétés et quelques corps de métiers organisent des cours professionnels, qui ont lieu pendant le semestre d’hiver, en général le soir. La Confédération et le Canton leur fournissent des subsides assez importants. De son côté, la ville de Lausanne leur prête des locaux, fournit l’éclairage et le chauffage et les subsides en espèces indiqués plus loin. La plus importante de ces associations est la Société industrielle et commerciale, qui a institué des cours de dessin appliqué à toutes les professions ainsi que les cours manuels suivants :

Pour femmes : coupe et confection de vêtements pour dames, lingerie, modes, broderie, vêtements pour garçons, raccommodage, repassage, cuisine, etc.

Pour jeunes gens : cours pour plâtriers-peintres, typographes, etc., soit pour presque toutes les professions qui n’ont pas elles-mêmes organisé de cours spéciaux.

La Société industrielle et commerciale reçoit, pendant l’hiver 1905-1906, 83o élèves des deux sexes, répartis en 55 classes. Un subside de 5900 francs lui est octroyé pour l’année 1906. Ces cours ont été inaugurés l’année même de la fondation de la société (1859) ; ils se donnent en partie le jour, en partie le soir et durent pendant 25 semaines d’octobre à avril. Les cours de la Société industrielle et commerciale ont servi de types à des cours similaires dans les différentes parties du canton. Le budget des dépenses atteint environ 22 000 francs par an.

Société des jeunes commerçants. — Cours de langues, sténographie, dessin, comptabilité, etc., enfin enseignement de tout ce dont a besoin un bon employé de commerce. Elèves des deux sexes pendant l’hiver 1904-1905, 400 environ, répartis en 27 classes. Subside versé par la ville : 775 francs.

Les corps de métiers qui ont organisé des cours pour leurs apprentis sont les suivants : Tapissiers. Leçons de dessin et de garniture pour les apprentis et ouvriers des deux sexes. Subside : 600 francs. — Tailleurs. Leçons de coupe pour élèves des deux sexes de langues allemande et française. Subside : 250 francs. — Ferblantiers. Nombreuses leçons de dessin linéaire et leçons pratiques. Outillage très complet. Subside : 400 francs. — Charpentiers. Dessin, épures, construction de modèles à échelle réduite. Subside : 500 francs. — Relieurs. Subside : 100 francs pour un cours spécial de dorure. — Serruriers. Nombreux travaux pratiques. Dessin. Subside : 400 francs. — Ébénistes. La majorité des heures de leçons portent sur le dessin d’après la bosse. Subside : 250 francs. — Maréchaux-charrons. Dessin. Travaux à l’établi et à la forge. Construction des pièces principales de la voiture que l’apprenti ou l’ouvrier font rarement chez le patron. — Maçons suisses. Dessin, lecture de plans. Tend à former de bons contremaîtres maçons. Subside : 200 francs. — Confiseurs pâtissiers. Cours spécial de décor. Organisé par les patrons. Subside : 175 francs. — Coiffeurs. Cours de postiches et de coiffure. Subside : 150 francs. — Horticulteurs vaudois. Cours institués par les patrons : greffe, taille, dessin, plans. Cette association est la première qui ait organisé des cours pratiques pour ouvriers et apprentis, à Lausanne. Subside annuel 350 francs. — Société lausannoise de sténographie. Enseigne le système Duployé à ses élèves des deux sexes. A la fin des cours, il y a des concours de vitesse aboutissant à un diplôme. Subside 100 francs. — Menuisiers. Nombreux dessins. Cours pratiques. Construction de meubles et modèles utilisables. Subside 5oo francs. L’apprentissage se termine par un examen, à la suite duquel les élèves qui l’ont suivi avec succès reçoivent un diplôme.

La contribution de la ville de Lausanne à ces cours sera pour l’hiver 1905-1906, tant en espèces qu’en loyers, éclairage et chauffage, de 55 000 francs environ, y compris l’administration du Musée industriel.

L’Union des femmes fondée en 1896 organise chaque hiver, au moyen de ses seules ressources, des cours du soir portant sur les branches suivantes : allemand, anglais, italien, français, littérature, bureau commercial, droit commercial, sténographie, dactylographie. — Pour ces cours il a été reçu, en automne 1905, 180 inscriptions.


IV


Œuvres relevant de l’initiative privée en rapport avec les établissements d’instruction publique

Cuisines scolaires. —- Cette institution a pour but d’offrir le repas de midi aux élèves de nos écoles qui ne peuvent, pour des raisons valables, recevoir ce repas à la maison. En outre, les Cuisines scolaires fournissent une collation de l’après-midi aux classes gardiennes. Durant cet exercice les réfectoires installés dans les collèges de Beaulieu, Saint-Roch, Villamont, la Barre et Ouchy ont été ouverts pendant 80 jours. Il a été servi 37 169 dîners, 464 en moyenne par jour.


Les Colonies de vacances ont été instituées en 1884. Le nombre des enfants admis est de 183 (95 filles et 88 garçons) répartis en trois colonies, à Baulmes, Vers-chez-les-Blanc et à Ropraz. Les dépenses se sont élevées à 11 109 fr. 95 en 1904.


La Clef des champs est une institution qui vient de se fonder dans le but de compléter l’œuvre des Colonies de vacances en offrant, tout spécialement à des jeunes filles anémiques et délicates ayant dépassé l’âge de 14 ans, un séjour de campagne utile à leur santé.


V


Établissements privés.

Faculté de théologie de l’Église libre. — Au lendemain de la démission des pasteurs, en novembre 1845, qui avait entraîné celles de plusieurs des professeurs de l’Académie, des « cours libres » furent organisés où professèrent entre autres Vinet, S. Chappuis, Ch.Secrétan, J.-J. Herzog[85].

Faculté de théologie de l’Église libre (1864).

Mais ce ne fut qu’en juin 1847 que fut décidée la création d’une Faculté de théologie dépendant de l’Église libre. L’enseignement y est réparti entre cinq professeurs. Le cycle des études est de 4 ans. Le nombre des étudiants s’est élevé de 15 au début jusqu’à 35-40. Budget annuel, 24 000 francs environ, fournis par des dons et par une allocation de la Caisse centrale de l’Église libre vaudoise. En juillet 1905, la Faculté avait accordé le diplôme à 246 licenciés. Au nombre des professeurs qui ont enseigné dans cette école mentionnons Samuel Chappuis, Louis Vulliemin, Samson Berdez, Rodolphe Clément, J.-F. Astié, C.-O. Viguet, Frédéric Rambert, Lucien Gautier, Jules Bovon, Henri Lecoultre, A.-L. Herminjard, Auguste Bernus.


Le Collège Galliard, qui a cessé d’exister en 1898, avait été fondé en 1847 par Jean-Louis Galliard, ministre et ancien directeur du Collège cantonal [86]. Dans les années 1870 et suivantes, cet établissement atteignit et dépassa le chiffre de 150 élèves. C’est en 1877 que le Collège Galliard s’installa dans le bâtiment de la place Chauderon, actuellement occupé par l’École cantonale de commerce. — Dès 1875, l’entreprise fut constituée sous la forme d’une société anonyme. Jusqu’en 1898, le Collège Galliard a formé 1976 élèves. Institution due à l’initiative privée, ce collège a été pour les établissements officiels, dans une période de crise, un moyen de féconde émulation.


L’École Vinet (École supérieure et gymnase de jeunes filles) a été fondée en 1839 sous les auspices du grand penseur dont elle porte le nom. Ce fut la première école supérieure de jeunes filles de la Suisse romande. Placée sous le patronage de la municipalité, elle se composait de 2 classes et comptait une cinquantaine d’élèves. En 1848, elle devint complètement indépendante ; le comité qui se chargea de son administration en confia la direction à M. Adam Vulliet. Elle fut réorganisée en 1884 sur un plan nouveau comportant 4 classes de l’École proprement dite et un gymnase de 2 classes. En 1898, l’École s’installa dans le vaste bâtiment qu’elle occupe actuellement à la rue du Midi. Dès lors s’ouvrirent successivement 3 nouvelles classes inférieures destinées aux élèves de 8 à 11 ans. Le personnel enseignant se compose d’une quarantaine de professeurs et maîtresses de classes. Pendant le dernier exercice scolaire (semestre d’été 1905), les cours de l’École et du Gymnase ont été suivis par 460 élèves, sans compter les inscriptions aux cours-conférences.


Sous le nom d’École d'art appliqué, Mlle Nora Gross a fondé à Lausanne, en 1903, un institut qui a pour but de relever le niveau des arts manuels exercés par les femmes. Le dessin, l’aquarelle et la composition décorative forment la base de cet enseignement. Au point de vue pratique, il est complété par des cours de broderie, de reliure, de cuir repoussé, de céramique, etc. Les jeunes filles se destinant au métier de brodeuse peuvent y faire un apprentissage complet, et appuyé sur l’étude du dessin, de toutes les branches concernant leur profession. Tout en conservant un caractère privé, l’École d’art appliqué est encouragée par l’État de Vaud, qui lui a fourni des locaux dans le bâtiment des Écoles normales, et assuré un subside, auquel viennent s’ajouter des subsides fédéraux et communaux.


Écoles des Terreaux. — Ces écoles ont été fondées par l’Église évangélique libre de Lausanne. La classe des filles en 1852 et celle des garçons en 1854. Jusqu’en 1895, le chiffre des élèves s’éleva à 100 environ. Le budget était alors de 7000 à 7500 francs, dont 3000 à 3500 francs fournis par les écolages (3 fr. 50 par mois), le surplus provenant d’un subside régulier de l’Église libre, de dons et de legs. Peu à peu, la gratuité des fournitures scolaires dans les écoles de la ville, ainsi que les progrès de celles-ci au point de vue pédagogique, ont fait baisser le chiffre des élèves. En 1904, l’école des filles fut supprimée. La classe des garçons a été maintenue. Elle subsiste avec 30 à 35 élèves.


Écoles catholiques. — Les écoles de la paroisse catholique de Lausanne existent depuis près de 90 ans. La première classe fut ouverte le 4 novembre 1816, dans la maison Coste, rue Mercerie, avec 10 élèves garçons. Le Petit Conseil s’en occupa dans sa séance du 14 juin 1817. Il entendit un énergique appel du landamman Pidou, en faveur de la liberté d’enseignement et reconnut l’école en l’astreignant seulement à une inspection officielle. Plus tard, en septembre 1840, la commission scolaire de la ville de Lausanne proposa de donner un caractère officiel à l’école catholique, mais le projet n’aboutit pas.

A l’école de garçons s’était peu après ajoutée une école de filles. En 1829, chacune de ces deux écoles avait 40 élèves. La paroisse catholique acquit la maison Benvenuta, au Chemin Neuf, où les classes se continuèrent jusqu’en 1852. A ce moment, elles furent transférées dans des locaux situés près de l’église catholique. Aujourd’hui, il y a deux bâtiments distincts : l’un pour les écoles primaires de garçons (reconstruit en 1905 à la suite d’un incendie), l’autre pour les écoles de filles, auxquels ont été annexés un pensionnat externat et une école enfantine. La forte immigration de Français et d’Italiens à Lausanne depuis 15 ans a fait multiplier les classes. En 1889, l’école des garçons comptait deux classes avec 100 élèves. En 1905, il y a 7 classes et 250 élèves. L’école primaire de filles a de son côté 7 classes aussi et 255 élèves, l’école enfantine 160 et le pensionnat externat de jeunes filles 105. L’écolage est gratuit. Les bâtiments d’école, les traitements du personnel enseignant et le matériel scolaire sont à la charge exclusive de l’administration de la paroisse catholique.


L'École de morale laïque dite École libre a été fondée en 1904 sous les auspices de la Société de la Libre-Pensée. Elle se tient le dimanche matin à la Maison du Peuple, elle est ouverte aux enfants de 5 à 15 ans, et compte une quarantaine d’élèves. Le programme de l’enseignement comporte l’histoire des peuples, de leur civilisation, de leurs religions, de leur activité sociale, l’hygiène du corps et de la société, l’antialcoolisme, etc.


Orphelinat de Lausanne. (Anciennes Ecoles de charité.)

Les Écoles de charité, fondées en 1726, furent reconnues comme personne morale en 1864. A l’origine, elles comprenaient des écoliers externes et un institut d’orphelins. En 1871, l’instruction primaire étant devenue gratuite et obligatoire, les écoles externes furent supprimées et toutes les ressources de l’établissement consacrées à l’Institut des orphelins, qui prit le nom d’Orphelinat. Cette institution a pour but « de donner à des jeunes gens nés d’époux vaudois et protestants, pauvres et orphelins de père et de mère, ou de père ou de mère seulement, une éducation chrétienne et une instruction conforme aux prescriptions des lois sur les études publiques ». Pour être admis à l’Orphelinat, il faut être âgé de 7 à 12 ans, posséder une instruction suffisamment développée et une bonne santé. L’orphelin parvenu au terme d’un noviciat de trois mois est admis à séjourner à l’Orphelinat jusqu’à l’âge de 16 ans ou à sa première communion. L’effectif de l’Orphelinat a été ces dernières années d’une trentaine d’élèves.


Institut pour jeunes aveugles. — L’Institut pour jeunes aveugles ouvert en 1845 avec 10 enfants a donné jusqu’ici, à plus de 400 enfants aveugles l’instruction et l’éducation spéciales qui leur sont nécessaires. Les enfants y sont admis dès l’âge de 7 ans et y restent jusqu’à 18 ans. Ils sont logés, nourris, instruits, vêtus pour le prix de 250 francs par an. De 7 à 16 ans, l’enfant aveugle apprend à lire, à écrire, à calculer ; on lui enseigne la géographie, l’histoire, la grammaire et l’orthographe, la musique (solfège, chant, harmonie, piano et orgue) ; on lui donne des notions élémentaires de physique, de zoologie, de cosmographie et géométrie. Le programme scolaire est à peu près celui des écoles primaires du canton de Vaud.

Une grande importance est donnée à l’enseignement des travaux manuels (confection d’ouvrages tricotés, brosses, tissés, cannage de chaises, etc. A partir de 16 ans, l’aveugle commence à l’atelier son apprentissage professionnel, soit de vannerie, soit de brosserie. L’école possède une bibliothèque de livres manuscrits en écriture Braille et une imprimerie, de laquelle sortent les divers manuels nécessaires à l’enseignement. L’école d’aveugles de Lausanne a une vieille et solide réputation, qu’elle tient à conserver en se maintenant au niveau des grandes institutions européennes.


Écoles particulières. — Au printemps 1904, on comptait 29 écoles particulières. On peut estimer à un millier environ le nombre des enfants que reçoivent leur instruction à domicile ou dans les écoles privées, de ce nombre 800 approximativement soumis à l’instruction primaire ont été appelés à subir un examen établissant qu’ils recevaient dans des écoles particulières ou à domicile une instruction suffisante. Il existe une école frœbélienne fondée en 1891.


Pensionnats. — Il est difficile de se représenter la bonne ville de Lausanne sans les longues théories de jeunes pensionnaires sillonnant deux à deux ses rues et ses places. C’est là un des aspects de la vie de notre cité. L’industrie des pensionnats est des plus prospères. Tel institut abrite une soixantaine de jeunes filles ou de jeunes gens de tous pays, dans des constructions somptueuses.

En 1905, Lausanne comptait 13 pensionnats de garçons et 61 de filles, en augmentation de 6 sur l’année précédente. Deux pensionnats sont destinés aux élèves de confession israélite. Ces instituts comptaient en 1905, 971 élèves (198 garçons et 773 filles).

Citons encore un chiffre : 102 professeurs de musique exercent leur artistique profession dans la ville de Lausanne.


Conservatoire de Lausanne, Institut de musique. — Cet établissement, sans aucune attache officielle, a été fondé, en 1861, par M. Georges-Adolphe Koëlla, violoniste virtuose, d’origine zuricoise, fixé à Lausanne depuis 1850. Pour lui donner l’appui nécessaire, on constitua une société anonyme dont le capital fut formé au moyen de parts de 5 francs, non remboursables et ne donnant droit à aucun dividende, souscrites par des amis désintéressés de la musique. On réunit ainsi une somme d’environ 3000 francs qui, augmentée par les économies successives, permit de faire des placements et d’acheter un immeuble. Ce dernier, le Péristyle (Derrière-Bourg), a été vendu dernièrement ; le Conservatoire est actuellement logé dans le bâtiment de Mon-Port (rue du Midi). L’avoir de la Société s’élève à environ 128 000 francs. L’enseignement comprend la théorie de la musique, l’harmonie, le chant, le piano, le violon, le violoncelle, la flûte. Le nombre des élèves, de 53 au début, s’est élevé successivement jusqu’à 250 pour subir ensuite des oscillations. Actuellement il est d’environ 170. Les cours de piano sont les plus fréquentés. G.-A. Koëlla (1822-1905), le fondateur du Conservatoire, en est resté le directeur pendant 44 ans, soit jusqu’au printemps de 1905, époque à laquelle il a donné sa démission en raison de son âge. Il est décédé peu de mois après. M. Emile-R. Blanchet, pianiste virtuose et compositeur a été appelé à lui succéder. La Société est administrée par un Comité de sept membres, dont les fonctions sont entièrement gratuites.


École hôtelière. — Ecole fondée en 1893, à l’hôtel d’Angleterre à Ouchy avec 27 élèves. L’enseignement comprend les langues nationales et étrangères, la comptabilité d’hôtel, l’arithmétique, la calligraphie, la géographie, les voyages, la connaissance des marchandises, en un mot tous les détails importants concernant la création, l’ameublement et la tenue d’un hôtel moderne, plus l’instruction complète du service pratique et les mœurs et coutumes en usage.

Depuis ses débuts très modestes, l’institution a pris un développement réjouissant ; nombreux sont les élèves sortis de l’école qui occupent aujourd’hui des positions très en vue dans l’industrie hôtelière. En 1904, la société a fait l’acquisition de la villa des Figuiers, grand immeuble avec spacieux jardin, situé à Cour sous Lausanne.

Dès le Ier mai 1905, l’école reçoit des pensionnaires à l’année et se fait un devoir de les placer, à la fin des cours, dans de bons hôtels de la Suisse et de l’étranger qui lui adressent des demandes.


École ménagère rurale. — Fondée en 1905, à Chailly sur Lausanne. Internat. Reçoit les jeunes filles qui veulent apprendre la tenue du ménage, la cuisine, le blanchissage et le repassage, la culture du jardin potager, l’aviculture. Reçoit des pensionnaires en séjour.

Il est à prévoir que la Confédération, l’État de Vaud et la Commune de Lausanne accorderont des subsides à cet intéressant établissement.

* * *

Telles sont, présentées dans leurs grandes lignes, les ressources pédagogique de notre cité vaudoise. Ces ressources se développent chaque jour, s’enrichissent de tout progrès, de toute lumière nouvelle, faisant de Lausanne un foyer dont le rayonnement s’étend infiniment au delà de notre petite patrie.

André SCHNETZLER.


Peinture allégorique décorant l’entrée des pas-perdus de l’Hôtel de ville (1684).


BIBLIOTHÈQUES
MUSÉES ET COLLECTIONS DIVERSES


I


Bibliothèque cantonale et universitaire.

C ’EST à la fondation de l’Académie que remontent les origines de la Bibliothèque cantonale. Ses débuts furent très modestes : elle ne possédait alors que des rituaires et quelques ouvrages ecclésiastiques ou scolastiques, provenant de l’Évêché et des maisons religieuses du pays. Au dix-septième siècle, elle s’enrichit de quelques ouvrages classiques, de traités de philosophie, de physique et d’histoire naturelle, d’histoire générale et de jurisprudence. Elle était alors installée dans le bâtiment du Collège, qu’elle vient seulement de quitter, il y a quelques mois, pour occuper, dans le Palais de Rumine, une place d’honneur.

Au dix-huitième siècle, le gouvernement de Berne lui accorda quelques subsides ; elle s’enrichit des dons du bourgmestre Seigneux, du professeur Ruchat, du physicien Loys de Cheseaux, du prince de Waldeck, du prince de Mecklembourg, du comte de Caylus, du comte de Lippe, de l’historien Gibbon. Trois bibliothèques particulières, réunies à la Bibliothèque académique en 1738, 1779 et 1783, accrurent sensiblement son importance ; ce sont celles du professeur espagnol Don Hyacinthe de Quiros, qui enseigna à l’Académie l’histoire ecclésiastique ; celle du professeur de droit Loys de Bochat et celle du pasteur Moret. Un peu plus tard, le 6 juin 1791, c’est la Bibliothèque dite de l’hôpital, qui, à la mort d’Antoine Bugnion surnommé l’Anglais [87], l’un de ses fondateurs, est réunie à la Bibliothèque académique.

La loi de 1806 sur l’instruction publique fit de la Bibliothèque académique la Bibliothèque cantonale, titre auquel fut ajouté, en 1894, celui d’universitaire. Au cours du dix-neuvième siècle, l’institution qui nous occupe s’est singulièrement développée. Elle avait quelques milliers de volumes au début du siècle ; elle en compte aujourd’hui plus de deux cent mille. Cette extension est due, en partie, aux donations du général Frédéric-César de la Harpe (18 000 volumes), du professeur Struve (1300 volumes), du professeur F. Pidou (4000 volumes), du conseiller fédéral Henri Druey, du professeur Arduini, du conseiller fédéral L. Ruchonnet, du professeur Alphonse Rivier[88], de Sylvius Chavannes, inspecteur des collèges communaux, du professeur Nicolas, du Dr Gondoux, etc. etc. La Société vaudoise des sciences naturelles a cédé, en 1890, sa bibliothèque à l’État de Vaud ; la même année, l’ancienne « Société de lecture », connue sous le nom de Bibliothèque bleue, qui venait de se dissoudre, fit remise de ses collections (12 000 volumes), à la Bibliothèque cantonale ; et la même année encore, l’Institut de droit international passait une convention avec l’État de Vaud, à teneur de laquelle la Bibliothèque cantonale a reçu en dépôt ses collections en voie de formation. Nous aurions encore à énumérer bien des dons et des achats plus ou moins importants[89].

Entre autres raretés exposées dans les vitrines du Palais de Rumine, mentionnons une Bible manuscrite, du douzième ou treizième siècle, qui offre un grand intérêt, et dont on ignore l’origine ; un manuscrit du Roman de la Rose, du quatorzième siècle, donné en 1835 par M. Couvreu ; un autre manuscrit du quatorzième siècle intitulé : Le mireour du monde trouvé, en i835. à la Sarraz, par le pasteur Félix Chavannes ; le Plinius (c. Secundus). Naturalis historiae libri. Impress. per Nicolaum Jenson Gallicum. Venetiis 1472, ayant appartenu au célèbre bibliophile Grolier, etc., etc.

Jusqu’en 1845, le bibliothécaire en chef fut toujours un professeur de l’Académie. Ces fonctions ont été remplies par Ch. Monnard, Gilliéron, Rodieux, et Dufournet. Depuis 1845, les directeurs de la Bibliothèque consacrent tout leur temps à ces importantes fonctions ; Jean Rickly, William Reymond, le colonel Lecomte, Ch.-Ph. Dumont, le colonel Constant Borgeaud se sont succédé dans cette charge, actuellement occupée par M. Louis Dupraz, qui a pour adjoint

M. H. Bersier.

II

Bibliothèque de la Faculté de théologie de l’Eglise libre.

L’origine de cette bibliothèque se confond avec celle de la Faculté de théologie de l’Eglise libre, et remonte à l’année 1847. Elle a eu pour point de départ un don de 85 ouvrages fait par la veuve et le fils d’Alexandre Vinet. A ce premier noyau vinrent bientôt se joindre d’autres volumes donnés par le professeur J.-J. Herzog, qui avait enseigné l’histoire de l’Eglise à l’Académie avant 1846. Pendant les premières années, le développement de cette collection fut lent, mais à partir de 1864, époque où l’école dont elle était l’annexe a été établie au chemin des Cèdres, dans un bâtiment approprié à sa destination, son accroissement prit une marche réjouissante. En 1870, elle s’enrichit de la bibliothèque du professeur Samuel Chappuis ; en 1873, de celle du pasteur Louis Burnier. D’autres dons importants, faits par les héritiers du théosophe Pétillet, du professeur L. Vulliemin, du professeur Rod. Clément, du pasteur Miéville, du pasteur R. Chatelanat, du professeur J.-J. Faure, d’Ernest Chavannes, des dons directs du professeur Auguste Bernus, des achats faits au décès d’Aimé Herminjard [90] 4, etc., etc. ont porté successivement le nombre des ouvrages de cette bibliothèque à 41 000. Le bibliophile Ernest Chavannes a consacré plusieurs années, à titre bénévole, à leur classement. Auguste Bernus (né en 1845, mort en 1904), en fut l’âme ; comme étudiant d’abord, comme professeur plus tard, il s’en occupa avec un zèle, itne entente et un dévouement à toute épreuve ; il l’a enrichie, nous assure M. Langie, l’un des bibliothécaires actuels, de plus de 10000 volumes.

Parmi les documents et ouvrages rares que possède cette collection, mentionnons les manuscrits de Vinet, réunis par Eugène Rambert et Ch. Secrétan, et sa correspondance avec Henri Lutteroth ; une traduction de la Bible de Lefèbre d’Etaples ; un exemplaire du « Commentaire du livre des Psaumes » par Calvin ayant appartenu au grand réformateur de Genève, et annoté de sa main en vue de la seconde édition ; enfin une collection d’ouvrages imprimés à Lausanne et à Morges au seizième siècle (Plutarque, Aubert, Th. de Bèze, Chandieu, etc.)

III

Bibliothèques diverses.

Plusieurs sociétés ont des bibliothèques plus ou moins importantes : tel est le cas de la Société de médecine, du Club alpin, de la Société d’histoire de la Suisse romande, du Cercle littéraire (plus de 10000 volumes), du Cercle de Beau-Séjour, du Cercle de l’Arc.


IV


Musée des Beaux-Arts.

Le Musée de peinture a pour origine une association qui se constitua en 1811 en vue d’acheter les œuvres de l’aquarelliste Louis Ducroz [91], qui venait de mourir peu auparavant à Lausanne.

Ecoles normales (1900).

Ces tableaux, qui représentaient des paysages italiens, furent cédés, en 1816, au gouvernement et devinrent le noyau d’une collection nationale. Après avoir été logés provisoirement ailleurs, ils furent déposés en 1818 au Musée cantonal des sciences naturelles. — Quelques dons particuliers et quelques achats, faits par l’Etat, vinrent l’enrichir peu à peu. En 1834, le peintre Arlaud[92], qui déjà dirigeait à Lausanne une école de dessin, offrit au gouvernement de mettre une somme de 34 000 francs anciens (51 000 francs actuels) à sa disposition pour la construction d’un bâtiment destiné à recevoir une école cantonale de dessin et un Musée des Beaux-Arts. Il avait alors près de soixante-deux ans. Il demandait en échange que le gouvernement lui fît, sa vie durant, une rente équivalant au 4 1/2 % du montant de sa donation.

Cette offre généreuse fut acceptée avec reconnaissance ; une entente intervint avec la Commune, qui fournit un terrain au sud de la place de la Riponne. Il fut convenu que la ville construirait les étages inférieurs de l’édifice jusqu’au niveau de la place pour y installer des classes d’école et que les étages supérieurs seraient bâtis par l’État. Ainsi fut fait. Le Grand Conseil vota dans ce but un crédit de 16 500 francs anciens (24750 francs actuels) ; l’architecte Wenger fut chargé de l’élaboration des plans et de la direction des travaux.

Le Musée des Beaux-Arts garda de son fondateur le nom de Musée Arlaud ; MM. Arlaud, de Haller-Audraz et Ch. Lardy s’occupèrent de son organisation. Il fut inauguré le Ier janvier 1841. Les principaux donateurs, après Arlaud, furent la générale de la Harpe, MM. Vincent Perdonnet, Rivier (de Jouxtens), Audéoud (de Genève), Fernand de Loys, Emile de Crousaz, R. Piccard, Monod-Forel, la famille Bocion, la famille Saint-Ours, la Société vaudoise des Beaux-Arts, et plus récemment Mme Emile David et M. J.-J. Mercier-de Molin. La Confédération a déposé au Musée des œuvres importantes, entre autres la Fuite de Charles le Téméraire d’Eugène Burnand.

Le bâtiment construit en 1840 n’a pas tardé à devenir insuffisant pour les collections qu’il était appelé à recevoir ;-aussi, quand vint à se poser la question de l’emploi des capitaux de la fondation de Rumine, la ville et l’Etat tombèrent d’accord pour réserver, dans l’édifice à construire, des salles pour le Musée des Beaux-Arts.

Le transfert est accompli et il n’est pas douteux que les tableaux, dont on jouissait mal au Musée Arlaud, à cause de l’exiguïté des locaux et de leur éclairage défectueux sont plus en valeur dans les belles salles qui leur ont été affectées. Avec raison, les divers conservateurs, qui se sont occupés de l’administration du Musée Arlaud, se sont appliqués à acheter principalement des œuvres de peintres vaudois, sans pour cela négliger les œuvres des artistes d’autres cantons suisses.

Pour accuser cette note vaudoise, une des salles du nouveau musée sera plus spécialement consacrée à Gleyre, dont plusieurs toiles importantes sont à Lausanne. Mentionnons des œuvres de jeunesse : La Nubienne et la Diane ; deux tableaux Historiques : Le Major Davel et les Romains passant sous le joug ; les esquisses du Déluge, d’Adam et d’Eve, de la Séparation des apôtres et d’Hercule aux pieds d’Omphale, les portraits de W. Haldimand, du Général Jomini et de Victor Ruffy. Une autre salle sera consacrée à l’école contemporaine ; on installera aussi à part les œuvres d’Emile David, qui a rendu avec tant de grâce le charme pénétrant de la campagne romaine. La veuve d’Emile David décédée eh 1904 a, peu avant sa mort, fait don au Musée de plusieurs tableaux de son mari, ainsi que d’une somme de 40 000 francs, destinée à acquérir d’autres œuvres de cet éminent artiste.

Le Musée de Lausanne possède quelques bonnes toiles anciennes ; mentionnons surtout des portraits de Largillière et de Rigaud. Les peintres suisses y sont largement représentés par Diday, Calame, Koller, Anker, Baud-Bovy, Gos, Karl Girardet, Jeanneret, Ravel, Breslau, Rœderstein, Giron, Simon Durand, Hodler et Welti, etc. ; le canton de Vaüd par J.-S.-L. Piot, Benjamin Vautier, Piccard, Léon Morel Fatio, Alfred van Muyden, E. David, Fr. Bocion, Alfred Chavannes, Eugène Burnand, Julien Renevier, Ch. Vuillermet, Th. Bischoff, Ernest Bieler, E. S. Grasset, Alex. Steinlen, Fernand Gaulis, Frédéric Rouge, etc.

Le premier conservateur du Musée Arlaud a été le peintre Piot (1849-1858) ; il a eu pour successeurs Godefroy de Blonay (1858-1868) et de la Cressonnière (1868-1886), puis M. E. Ruffy, chef du département de l’instruction publique (1886-1894), enfin M. Emile Bonjour (de 1894 a ce jour)[93] .


V

Musée d’histoire naturelle.

Le Musée d’histoire naturelle fut fondé en 1817, sur l’initiative du professeur Daniel-Alexandre Chavannes. L’inauguration des modestes salles qui lui furent offertes, à l’étage supérieur de l’ancien bâtiment académique, eut lieu en 1818, à l’occasion de

École supérieure de jeunes filles (1886).

la troisième session de la Société helvétique des sciences naturelles. Ces collections, en s’accroissant, ont dû être en partie déplacées ; elles ont été momentanément disséminées : tandis que celles d’anthropologie et de zoologie demeuraient au-dessus des salles occupées récemment encore par la Bibliothèque cantonale dans les anciens bâtiments académiques, les autres collections ont été provisoirement déposées dans le bâtiment du Département de l’Instruction publique, en face de la cathédrale. Heureusement, ces collections seront bientôt réunies au Palais de Rumine. A côté des salles consacrées à chaque collection, se trouvent des auditoires pour l’enseignement de la branche à laquelle elles se rattachent, ainsi que des laboratoires, où les étudiants pourront travailler sous la direction de leurs professeurs. Ces locaux ont été ouverts à la rentrée des cours universitaires, en octobre 1905. Le Musée géologique, confondu à l’origine avec le Musée d’histoire naturelle, et disséminé dans les salles de celui-ci, en est maintenant entièrement distinct, et s’est considérablement développé, sous la direction du professeur E. Renevier, qui y a réuni successivement toutes ses collections, et donné récemment sa bibliothèque géologique. Dans son état actuel, logé dans le bâtiment du Département de l’Instruction publique, il ne date guère que de 1874 et comprend quatre divisions principales : a) Salle de Stratigraphie générale ; b) Salle de Géologie régionale (bassin du Léman et environs) ; c) Salle de Minéralogie et d) Salle de Paléontologie. D’anciennes collections Struve, Charles Lardy, Régnier, Roguin, de Charpentier, Renevier, Ph. de la Harpe, Ch.-T. Gaudin, Campiche, Vionnet, Sylvius Chavannes, Ch. Paris, sont venues successivement

se fondre dans le Musée géologique. A remarquer plus spécialement : a) Les vertébrés de la molasse vaudoise ; b) Les plantes de la molasse ; c) Les fossiles crétaciques du Jura ; d) Les fossiles des Alpes vaudoises ; e) Une collection d’ammonites et beaucoup de fac-similés de types originaux destinés à l’enseignement. Trois grands cadres, contenant des palmiers fossiles du Vicentin, qui n’avaient pu être exposés jusqu’ici, à cause de leur dimension, formeront un beau panneau dans la galerie de paléontologie du Palais de Rumine.

L’habile préparateur du Musée géologique, M. Henri Lador, a beaucoup contribué à son aménagement.

Les plus anciennes collections que possède le Musée de botanique sont l’herbier Schleicher et celui du général de la Harpe, ainsi que des collections de plantes du Mexique du Brésil et de Porto-Rico, qui figurent dans un inventaire de 1844. Citons aussi l’herbier peint par Rosalie de Constant, qu’elle légua à sa mort, survenue en 1834 [94] Ce Musée s’est surtout développé depuis sa réorganisation en 1873, et son transfert dans le bâtiment du Département de l’Instruction publique à la rue Saint-Etienne ; le professeur J.-B. Schnetzler [95], qui occupait la chaire de botanique à l’Académie, en était le conservateur et lui consacra tous ses soins. C’est sous sa direction que les herbiers Leresche, de Charpentier, Muret, J. Gaudin, Favrat, et bien d’autres encore qu’il serait trop long d’énumérer, ont pris place dans le musée ; ils ont porté le nombre des fascicules à deux mille et celui des espèces à cent mille. J.-B. Schnetzler eut comme successeurs dans la charge de conservateur du Musée : Louis Favrat, puis M. le professeur Wilczek. De vastes galeries sont réservées au Palais de Rumine pour les collections de géologie, de botanique et de zoologie. Le Musée zoologique comprend une collection consacrée à la faune locale, qui s’enrichit de jour en jour, grâce à la collaboration du Département de l’Agriculture (Service des forêts, chasse et pêche), et à celle de plusieurs amateurs dévoués. A signaler, dans la classe des mammifères, de beaux exemplaires de bouquetins, tués en Suisse, d’où cette espèce a aujourd’hui complètement disparu, et deux lynx tués dans le pays. La classe des oiseaux renferme, entre autres, un superbe exemplaire du læmmergeier (vautour des agneaux) capturé en Valais, espèce qui paraît être éteinte en Suisse. On y trouve aussi les espèces suivantes, toutes fort rares en Suisse et capturées, soit dans le canton de Vaud, soit dans les cantons voisins : le vautour griffon, le busard blafard, le guêpier, le rollier, le syrrhapte, l’outarde, le flamant rose, l’oie hyperborée, les canards casarka, histrion et de Miclon, le guillemot, le pingouin macroptère, le pélican blanc. A signaler aussi plusieurs collections d’insectes offertes par des amis du Musée. A côté de ces séries spéciales à la Suisse, le Musée possède une collection générale consacrée aux faunes exotiques. Parmi les exemplaires de la classe des mammifères, mentionnons un gorille mâle, un couple d’orang- outangs, tués à Bornéo en 1899 par M. W. Morton, de Lausanne, et plusieurs sujets brésiliens, dons de MM. G. Perdonnet et Aug. Chavannes. La division ornithologique est une des plus riches du Musée, elle comprend la collection d’oiseaux de la faune paléarctique, formée à Cortaillod par le capitaine Vouga et achetée par souscription publique, qui compte près de 1200 oiseaux d’Europe et plusieurs pièces de grand intérêt, entre autres le grand pingouin (Alca impennis ) et son œuf. A citer aussi une collection de reptiles et de batraciens, rapportés du Brésil par le professeur Aug. Chavannes et M. G. Perdonnet, il y a une soixantaine d’années, et augmentée récemment d’une collection constituée à Bornéo et à Ceylan par M. W. Morton. A mentionner encore la belle collection de mollusques terrestres et fluviatiles de Charpentier. Nous ne pouvons nommer ici tous les donateurs du Musée ; rappelons cependant le nom du Dr Jean Larguier des Bancels, qui en fut pendant de longues années le conservateur et qui a été remplacé en 1904 par M. Henri Blanc, professeur.

La collection ethnographique en voie de formation, comprend quelques armes, ustensiles, vêtements, provenant des diverses parties du monde, notamment des stations missionnaires du Sud de l’Afrique. La collection d’anatomie comparée, de création récente, renferme, plusieurs squelettes, et un très grand nombre de préparations concernant l’anatomie des invertébrés et des vertébrés. La plupart de ces préparations ont été exécutées et montées au laboratoire de zoologie et d’anatomie comparée de l’Université très bien installé au Palais de Rumine.


VI


Musée d’archéologie.

Le Musée archéologique, propriété de l’Etat de Vaud, fut constitué régulièrement en 1852. Cependant, avant cette date, bon nombre d’antiquités recueillies dans le pays avaient trouvé un abri provisoire au milieu des collections de peinture conservées au Musée Arlaud. Dans un rapport présenté en 1843 à la Société des sciences naturelles par Daniel-Alexandre Chavannes et imprimé dans le Journal de la Société vaudoise d’Utilité publique, sont mentionnées des statuettes romaines, une très belle lampe provenant de Nyon, des plaques de ceinturon damasquinées, différents objets trouvés à Herculanum et à Pompéi, un plat en étain du ciseleur Briot, etc. Ce fonds primitif s’est accru de la collection Levade, se composant de pièces intéressantes de l’antiquité latine et a été transporté dans les bâtiments académiques de la Cité. Ces collections ont été classées par Frédéric Troyon qui prit, en i852, la direction du Musée archéologique. On sait que ce savant s’est acquis une réputation européenne, par ses beaux travaux sur les antiquités lacustres, et sur les tombes burgondes de Bel-Air près Cheseaux. Il mourut le 3o octobre 1866 et légua au Musée archéologique cantonal, dont il avait été le premier conservateur, sa collection particulière, qui comprenait un grand nombre d’échanges faits avec les pays les plus lointains.

Arnold Morel Fatio, qui avait pris, à la mort de Rodolphe Blanchet, en 1864, la direction du cabinet des médailles, remplaça, en 1866, Troyon ; il conserva ces fonctions jusqu’à son décès, survenu en 1887. Savant numismate, Morel Fatio enrichit considérablement le médailler ; il publia de savantes monographies, notamment sur les monnaies des évêques de Lausanne. Il fit de nombreux dons au Musée et développa les séries antiques par l’acquisition d’une partie des collections E. Muret (terres cuites de Cilicie et de la Grande-Grèce, vases grecs et campaniens), Noël des Vergers (vases étrusques), Cesnola et Piéridès (antiquités cypriotes), Salzmann (vases de l’île de Rhodes). Les séries burgondes et gallo-romaines du Musée cantonal sont fort importantes. Le médailler comprend plus de vingt mille numéros.

A Morel Fatio succéda le professeur Henri Carrard. Après la mort de celui-ci, en 1889, il y eut un intérim sans direction proprement dite. A partir de 1892, Adrien Colomb s’occupa des antiquités lacustres, et en 1894 M. Aloys de Molin fut nommé conservateur du médailler et du Musée archéologique. Il a pour assistant M. Julien Gruaz. En janvier 1901, M. A. Schenk, professeur de sciences naturelles, a remplacé, pour les antiquités préhistoriques, M. Colomb, décédé. Il y a joint une subdivision anthropologique se composant de crânes et d’ossements appartenant aux principales races d’hommes. La partie la plus riche du Musée préhistorique est formée par les collections lacustres du lac de Neuchâtel [96] (résultat des fouilles de Troyon, Morel Fatio, Guibert et d’Ivernois) et du lac Léman (collection Forel).


VII


Collection historiographique.

Un homme profondément attaché à notre passé, qui est en même temps un photographe très habile, M. Paul Vionnet, ancien pasteur, s’est donné pour tâche de conserver les portraits de tous les hommes ayant joué un rôle dans notre pays. Il y a joint des reproductions d’une série de monuments, de documents, d’arbres généalogiques, de tableaux, d’armoiries et autres objets appartenant à des particuliers et qui pourraient se perdre ou se disperser et dont, grâce à ses soins diligents, le souvenir sera conservé à la postérité.

Cette collection précieuse et curieuse, vraie œuvre de bénédictin, dont la formation a été encouragée par de modiques subsides du Département de l’Instruction publique, est provisoirement installée dans une maison voisine de l’Université.


VIII


Musée agricole.

Pour rendre plus fructueux l’enseignement qui se donne à l’Ecole d’agriculture de Lausanne, le directeur de cet établissement, M. le Dr S. Biéler, a constitué, au Champ-de-l’Air, sur la route de Berne, un Musée qui a pris, depuis une dizaine d’années, une grande extension.

École d’agriculture du Champ-de-l’Air.

On y trouve tout ce qui a trait à la science agricole, à la sylviculture, à l’arboriculture, à la viticulture : ainsi des modèles de machines agricoles anciennes et récentes, appareils de laiterie, de pêcherie, produits agricoles, collections de zoologie, de zootechnie, d’anatomie comparée, etc.

Ce qui constitue la partie la plus saillante de ce Musée c’est la collection ethnographique de races d’animaux domestiques, spécialement de l’espèce bovine ; la collection de crânes de bovidés présente un intérêt tout particulier.


IX


Musée industriel et Musée d’hygiène industrielle.

Le Musée industriel, fondé en 1862 par Mme de Rumine, relève de l’administration communale. Il a pour origine une collection d’objets réunis par le naturaliste Ch. T. Gaudin, précepteur des jeunes de Rumine. Petit à petit, cette collection s’est enrichie de modèles divers destinés à l’enseignement de la mécanique. D’après une récente décision, cette collection sera séparée en deux : ce qui concerne l’art rétrospectif sera placé au Palais de Rumine, dans une salle adjacente à celles de l’archéologie ; ce qui concerne la mécanique moderne et les progrès de l’industrie restera dans le local de la rue Chaucrau et trouvera sa place dans les annexes de l’Ecole d’ingénieurs, lorsque de nouveaux bâtiments lui seront affectés.

Ce Musée possède, entre autres curiosités, deux plats de Bernard Palissy. Il y a aussi, à Lausanne, une collection relative à l’hygiène industrielle qui appartient à la Confédération, et qui a été placée provisoirement dans le bâtiment d’école d’Ouchy. C’est un musée en voie de formation, qui devra aussi trouver sa place dans les nouveaux bâtiments de l’Ecole d’ingénieurs.


X


Musée du Vieux-Lausanne.

En 1898, la municipalité, ensuite d’un vœu exprimé par M. le peintre Ch. Vuillermet, a créé une Commission dite du Vieux-Lausanne, qui s’est donné pour tâche de recueillir les tableaux, portraits, gravures, lithographies, photographies, meubles, bibelots, costumes, pièces d’orfèvrerie, armes, ustensiles de toutes sortes, livres, documents, parchemins, etc., permettant de reconstituer les mœurs du temps passé, ainsi que d’encourager les fouilles propres à nous renseigner sur notre histoire locale, et de préserver les monuments dignes d’être protégés contre les injures du temps et la destruction à laquelle les expose le développement de la ville.

Pour intéresser un plus grand nombre de personnes à cette œuvre, la municipalité a décidé d’adresser un appel au public ; et c’est ainsi qu’a été fondée, le 6 février 1902, l’Association du Vieux-Lausanne. Sous la présidence du syndic en charge, un comité a été composé de MM. B. Dumur, P. Vionnet, P. Vulliet, P.-E. Dutoit, Dr Larguier (†), Ch. Vuillermet, Ch. Melley, Ch.-A. Bugnion, Arnold Bonard, J. Mellet, H. Bergier, A. Kohler, Eug. Delessert. M. A. Hæmmerli a été chargé des fonctions de secrétaire.

Afin de se faire connaître, l’association a organisé, au mois de juin 1902, une petite exposition à laquelle les propriétaires d’objets de provenance lausannoise ont été invités à participer, et qu’ont visitée plus de huit mille personnes. Cette exposition a très bien réussi ; elle a fourni, aux petits et aux grands, aux profanes comme aux lettrés et aux érudits, une occasion de s’instruire et de passer quelques heures agréables qui leur ont laissé un excellent souvenir. L’association compte aujourd’hui deux cent cinquante membres. Les sommes affectées par l’association à des travaux (fouilles) et à des achats de diverses sortes s’élèvent approximativement à 13 000 francs. Des présents en nature, qui ont afflué de divers côtés, ont doublé ce chiffre. Un don de 5ooo francs de M. J.-J. Mercier a été mis à part en vue de la confection du mobilier du musée qui deviendra nécessaire lorsque lui auront été accordés les locaux qu’il attend de la munificence de la ville. On parle de lui attribuer des salles dans le vieil Évêché qui pourrait s’approprier très bien à cette nouvelle destination ; le donjon, construit au treizième siècle par Jean de Cossonay, et l’ancienne cuisine des évêques, construite par Guillaume de Challant au quinzième siècle, réparés et meublés avec goût feraient revivre, d’une manière très heureuse les mœurs du vieux Lausanne.

La collection du Vieux-Lausanne, provisoirement déposée au bâtiment d’école d’Ouchy, compte environ 2500 numéros, dont (chiffres ronds) : 650 photographies, 250 gravures, 250 vues peintes ou coloriées, 40 portraits à l’huile ou à l’aquarelle, 50 cartes et plans, 150 insignes de magistrats, costumes, armes, objets d’église, etc., 150 monnaies, 250 meubles, assortiments de verrerie, poterie, vaisselle, etc., 50 pierres provenant d’anciens édifices démolis, 400 documents, parchemins, livres, etc.

Ce n’est évidemment là qu’un modeste commencement, mais nul doute que, quand cette collection sera exposée dans des salles accessibles au public, les dons s’accroîtront en nombre et en importance.

B. van MUYDEN


Abbaye de Montherond.
Cliché Jullien frères, Genève
Le quai d’Ouchy (1901).


CLIMAT. SERVICES HOSPITALIERS


I


Le climat de Lausanne.

LE climat de Lausanne est doux, la température moyenne est de 9°00 à l’altitude de l’observatoire du Champ-de-l’Air, situé à 553 mètres, cette température est de 9°53 au niveau moyen de la ville, soit celui de la place Saint-François. — Par le fait de sa situation en amphithéâtre, la ville a un climat qui varie d’un quartier à l’autre, au niveau du lac, à Ouchy, la température s’élève à 10°0. — La température moyenne de janvier, le mois le plus froid, est de 0°, celle de juillet, mois le plus chaud, de 19°. — Les mois d’avril et d’octobre ont très sensiblement la température moyenne de l’année.

On compte dans le courant de l’année 79 jours froids, c’est-à-dire des journées dans lesquelles il a gelé, et 15 jours très froids, c’est-à-dire de non dégel. Les extrêmes absolus de la température observés pendant trente ans ont été de + 35° en 1878 et — 17°5 en 1891.

L’insolation, c’est-à-dire le nombre des heures de soleil, est relativement forte à Lausanne, elle s’élève, d’après dix ans d’observations, à 1912 heures par an, ce qui représente le 47 % du maximum théorique possible qui serait de 4034 heures si le ciel était toujours clair. Cette insolation est de 43 % du maximum à Zurich et à Bâle, et de 42 °/0 à Berne, elle s’élève à 59 % à Lugano. Voici, à titre de comparaison, la température moyenne de quelques villes suisses ; elle résulte du calcul de la moyenne des lectures faites dans les observatoires à 7 heures du matin, 1 heure après-midi et 9 heures du soir.


Altitude
mètres.  
Température
moyenne.
Lugano 275 11°1
Clarens (Montreux) 380 10°1
Ouchy 380 10.1
Bâle 278 9.6
Genève 405 9.5
Lausanne, place St-François 500 9.3
Lausanne, Champ-de-l’Air 553 9.0
Neuchâtel 488 8.9
Zurich 493 8.7
Lucerne 453 8.6
Coire 610 8.6
Berne 572 7.8
Fribourg 640 7.4


La quantité d’eau qui tombe à Lausanne est de 1000 mm., la chute de pluie varie dans les villes suisses entre de grandes limites à cause de l’effet des montagnes. A Sierre, la station la plus sèche, il tombe 565 mm. d’eau par an, à à Lugano, 1715 mm.[97]

En somme, le climat de Lausanne est très sain ; aussi cette ville devient-elle de plus en plus une villégiature recherchée des étrangers. Beaucoup de jeunes gens de l’un et l’autre sexe y sont attirés par les écoles publiques et privées. Beaucoup d’adultes y viennent pour se faire soigner par les médecins lausannois, qui, de tous temps, ont joui d’une grande réputation.


II


Les médecins lausannois.

Au seizième siècle, Lausanne a eu l’avantage de posséder un chirurgien très expert en la personne de Pierre Franco, originaire de Provence, qui s’établit à Lausanne en 1541. Au dix-septième siècle, Guillaume Fabrice, de Hilden près Dusseldorf (né en i56o, *f* en 1634), vint s’établir à Lausanne ; c’était un opérateur très habile, qui contribua à la prospérité de notre ville en y attirant un grand nombre de personnes atteintes de maladies d’yeux. Il a publié en français un traité sur les Tumeurs contre nature, où il décrit quatre-vingt-onze opérations qu’il a faites, tant en Allemagne qu’en Suisse ; il a soin de donner dans chaque cas les noms, prénoms et lieux d’origine des personnes opérées, et l’on voit, par ce registre, que l’on venait de très loin pour se faire soigner par lui. Le même volume contient une série d’observations sur les plaies, ulcères, fistules, gangrènes, brûlures, fractures, luxations, sur les opérations de chirurgie en général, et se termine par un traité sur la gangrène, dédié à M. Jean-Antoine Sarasin, conseiller et médecin du Roy de France et de Navarre, daté du 5 avril 1597. Quelques années après sa mort, ses œuvres furent réimprimées en latin, à Lyon en 1641, et à Francfort en 1646. G. Fabrice avait été sollicité de venir à Lausanne par un autre praticien de marque, le chirurgien Jean Griffon, originaire de San Minato en Toscane, né vers 1544, qui s’était lui aussi fait une réputation dans l’art de guérir. Griffon s’établit à Genève en 1584 et se retira au Pays de Vaud en 1592. Guillaume Fabrice avait épousé une Genevoise Marie Colinet, qui était une habile accoucheuse. Ce fut elle qui la première eut l’idée d’extraire de l’œil des paillettes de fer au moyen d’un aimant.

Parmi les médecins qui ont marqué à Lausanne au dix-septième siècle, M. le Dr J. Morax[98] mentionne encore Abel Roux, qui s’établit à Neuchâtel en 1600 et se fixa en 1602 à Lausanne, dont il était originaire ; Jean-Pierre Dapples, né en 1616, qui cumulait la profession de médecin avec une chaire de grec et de morale à l’Académie, fils de médecin, il eut six descendants ou neveux qui exercèrent la médecine ; J. Constant de Rebecque (né en 1635 — † en 1731), médecin et pharmacien, auteur entre autres d’un « Essai de la pharmacopée de Suisse [99] ». Ph. R. Vicat (né en 1720 † en 1783), membre correspondant de l’Académie royale de Gœttingue, pratiqua la médecine à Payerne et à Lausanne et se fit connaître au dehors par ses écrits. Nous avons vu, plus haut, dans notre aperçu historique, la grande vogue qu’avait, au dix-huitième siècle, le Dr Tissot (né en 1728, † en 1797) ; il réussit à se faire une clientèle tout à fait exceptionnelle, et retint à Lausanne de nombreux étrangers de marque. Les services qu’il rendit au pays lui valurent le titre de professeur de médecine de l’Académie de Lausanne, titre honorifique, car il n’y avait pas alors, dans notre ville, de faculté de médecine.

La même marque de haute estime fut donnée, en 1841, au Dr Mathias Mayor (né en 1775, † en 1847), qui pratiqua avec éclat l’art de la chirurgie à Lausanne dès l’année 1803. Il rendit de grands services comme chef du service de chirurgie à l’Hôpital cantonal, comme membre du Conseil de santé, et comme professeur d’obstétrique à l’Ecole des sages-femmes. Il s’efforça de simplifier les procédés de la chirurgie. On lui doit plusieurs découvertes importantes, qui, vulgarisées par ses écrits, lui ont valu une grande réputation en Europe et en Amérique.

Après la mort de Mathias Mayor, l’attraction que Lausanne exerçait au point de vue médical subsista, en se modifiant. Un oculiste de talent, le Dr Frédéric Recordon (né en 1811, † en 1889), s’y établit en 1840 ; bientôt de tous côtés affluèrent les patients qui venaient chercher auprès de lui le soulagement de leurs maux. A mentionner encore, le Dr Louis Rouge, chirurgien de mérite (né en 1833, † en 1895).

École de la Barre (1902)

Depuis lors, les médecins de mérite sont devenus de plus en plus nombreux à Lausanne ; des spécialités très différentes sont représentées dans notre Faculté : à côté d’oculistes et de chirurgiens, dont les noms sont connus bien au delà de nos frontières, il y a des gynécologues et des spécialistes pour les maladies d’estomac, pour les maladies internes, pour les maux d’oreilles, etc., que l’on vient consulter de l’étranger, surtout de France[100]. Nous ne donnons pas leurs noms, parce que nous ne saurions où arrêter l’énumération. Plusieurs d’entre eux ont des cliniques fort achalandées.

En 1772, le Dr J. Dapples, en 1784, le Dr François Verdeil (père de l’historien), se plaignent de la malpropreté des rues et de l’absence de latrines dans bien des maisons. Dès lors, de grands progrès ont été accomplis, et Lausanne peut être considérée comme l’une des villes les plus propres et les plus salubres de la Suisse. La mortalité qui, pour la période de 1809 à 1897, a été de 17, 3 °/oo a Bâle, de 17, 5 °/oo a Zurich, de 19, 5 °/oo a Genève, de 20, 8 °/oo a Berne et de 25, 6, à Fribourg, est de 18, 1 °/oo à Lausanne. Cette mortalité relativement faible est due soit au corps médical distingué que possède Lausanne, soit au zèle de la Commission municipale de salubrité, qui procède à de fréquentes inspections et exige des propriétaires une série de mesures hygiéniques propres à assurer la santé publique. Les excellentes eaux de sources acquises par la ville, et pour lesquelles elle s’est imposé de lourds sacrifices, ont aussi contribué à ces résultats. Il est peu de villes qui disposent, relativement à leur population, d’une aussi grande abondance d’eau de bonne qualité (voir, plus haut, page 117, la notice sur le Service des eaux).


III

Institutions philanthropiques.

En sa qualité de capitale du canton de Vaud, Lausanne est le siège de plusieurs établissements hospitaliers cantonaux ; mais l’officialité n’a point été seule à se préoccuper de la nécessité de venir en aide aux faibles et aux malheureux : l’initiative privée a secondé, et souvent précédé, l’action de l’Etat dans le domaine de la solidarité. Il ne nous est pas possible de présenter ici un tableau complet des efforts faits pour la solution des problèmes sociaux ; nous devons nous borner à quelques indications sommaires. Constatons que la plaie de la mendicité, qui déshonore tant de grandes et de petites villes, dans les pays qui nous entourent, n’existe pour ainsi dire pas à Lausanne. Cela tient en partie à l’aisance générale qui y règne, et à l’éducation donnée à la jeunesse, en partie à la fermeté de la police, et en partie aussi au zèle déployé par nos institutions charitables, ainsi qu’au discernement avec lequel elles remplissent leur mandat.

Ainsi qu’on l’a vu plus haut, les conseils de Lausanne avaient fait édifier, en 1766, au haut de la Mercerie un bel hôpital. Cette construction faite à l’instigation du Dr Tissot, occupait la place d’un ancien établissement analogue, dédié naguère à la Vierge Marie, qui existait déjà sous l’épiscopat de Guillaume de Champvent. Les services hospitaliers rentrant dans les attributions cantonales, l’Etat acheta de la ville, le 12 août 1806, son hôpital, et y installa les malades, les aliénés, les détenus, et les établissements de discipline pour jeunes gens et pour jeunes filles. On ne tarda pas à s’apercevoir des inconvénients résultant de la réunion, sous un même toit, de tant de misères physiques et morales, et en 1810, un hospice spécial pour aliénés fut aménagé dans le bâtiment du Champ-de-l’Air, sur la route de Berne. Quelques années après, un Pénitencier, qui passa longtemps pour un modèle du genre, fut construit sur la route de Chailly ; il fut inauguré en 1827. En 1847, une Colonie disciplinaire pour garçons fut créée aux Croisettes, et en 1869 une semblable pour jeunes filles fut établie à Moudon.

L’hospice du Champ-de-l’Air fut bientôt insuffisant pour le nombre des malades qu’il était appelé à recevoir ; il était du reste déplorablement installé. Des établissements beaucoup mieux compris, dus à l’initiative privée, avaient été créés à Préfargier et à Nyon. Le gouvernement vaudois ne voulut pas rester en arrière ; il acheta de M. Duvergier de Haurannes le beau domaine de Cery, situé à 4 kilomètres de Lausanne ; il y fit construire un Asile d’aliénés pouvant recevoir 500 malades, répondant à toutes les exigences de la thérapeutique moderne, qui fut inauguré en 1873.

En dépit des éliminations que l’on vient d’indiquer, l’hôpital de la Mercerie présentait de graves inconvénients, dont le principal était de se trouver au centre de la ville, dans un quartier bruyant et d’un accès difficile. Les malades qui l’occupaient furent provisoirement transférés au Champ-de-l’Air en 1873 et définitivement en 1883 dans des bâtiments construits ad hoc un peu au-dessus du Champ-de-l’Air. Le nouvel hôpital, qui fait l’admiration des visiteurs, comprend plusieurs corps de logis ayant chacun leur destination, il peut recevoir 470 malades. C’est dans son enceinte que se trouvent l’auditoire et le laboratoire d’anatomie pathologique de l’École de médecine. A l’hôpital cantonal est adjointe une École de sages-femmes.

Hôpital cantonal (1883)
.

Le soin des malades est intimement lié à l’enseignement de l’art de guérir. Le Dispensaire, créé en 1893, sur la place Pépinet a été transformé en policlinique pour servir à la fois au soulagement des malades indigents et aux cours de thérapeutique ; un beau bâtiment, à la construction duquel la ville de Lausanne a contribué par un subside de 200 000 francs, vient d’être élevé à son usage sur la route de la Solitude. Cet immeuble contient aussi des locaux pour les services cantonaux de bactériologie et de contrôle des denrées et des boissons.

L’initiative privée s’est manifestée par la création de l’Hospice de l’enfance, fondé en 1861 par Mme Steinlen-Germond (fille du fondateur de l’institution de diaconesses de Saint-Loup). Grâce à la générosité de M. Charles Dapples, ancien pasteur, de son frère le syndic Dapples, et d’autres bienfaiteurs, il a été construit à son usage, sur la route d’Echallens, une maison hospitalière pourvue de 3o lits. A quelques pas de là a été créée, une œuvre non moins utile, c’est l’Hospice orthopédique, fondé en 1876 par le Dr ’Henri Martin, qui l’a dirigé près de trente ans avec une modestie et un dévouement à toute épreuve.

Dans le même quartier encore s’élève l’ Asile des aveugles, fondé en 1844 par Mme Elisabeth de Cerjat et William Haldimand. Cet utile établissement est connu au delà des frontières de la Suisse. Il comprenait primitivement deux sections seulement : 1° l’Institut pédagogique, qui eut pour directeur pendant 42 ans Henri Hirzel, figure très originale, très primesautière, qui fut l’âme de cette belle œuvre [101] ; à Henri Hirzel ont succédé Théodore Secretan et M. Maurice Constançon ; 2° l’Hôpital ophtalmique, qui eut pour chef pendant près de 3o ans le Dr F. Recordon, auquel succéda le Dr Marc Dufour. Deux autres sections furent ajoutées à l’asile, à savoir : l’Atelier pour aveugles adultes, créé en 1857 et l’Asile Recordon créé en 1895 pour recevoir les femmes aveugles adultes. L’Asile des aveugles possède un matériel d’imprimerie, avec lequel il a imprimé les Saintes-Écritures et divers manuels d’école ; il possède aussi une bibliothèque de plus de 300 ouvrages transcrits à la main en écriture Braille.

Tout récemment a été construit, sur la route d’Ouchy, l’hôpital de la Trinité, qui est tenu par des religieuses trinitaires. Cet établissement est surtout fréquenté par une clientèle française se recrutant généralement dans les classes aisées ; il reçoit aussi des indigents. A la différence des œuvres qui précèdent, c’est de l’étranger qu’il reçoit ses ressources.

Mentionnons encore Eben Héer, asile destiné aux enfants pauvres souffrant de maladies chroniques et incurables, ainsi qu’à des femmes paralysées ; L’Asile Boissonnet, fondé en 1873, par Mme Boissonnet, en souvenir de son fils tué en Valais par une avalanche ; cet établissement, situé à Vennes, est destiné à recevoir des valétudinaires des deux sexes ; L’Asile des vieillards, fondé en 1887, possède, à Chailly, un bel immeuble, où sont reçus des invalides de l’un et l’autre sexe. Trois autres établissements encore s’occupent des personnes auxquelles leur santé ne permet plus de gagner leur vie : c’est, d’une part, la Société pour le soulagement des incurables, fondée en 1827, qui relève de l’initiative privée ; c’est, d’autre part, l’Établissement cantonal des incurables et vieillards infirmes, institué par décret du Grand Conseil du 5 juin 1850 ; c’est, enfin, la Chambre lausannoise des pauvres habitants, dont la création remonte au dix-huitième siècle. Ces trois institutions placent leurs protégés en pension ou leur donnent des secours réguliers à domicile.

Citons aussi la Société pour réprimer les abus de la mendicité, fondée en 1853 ; le Bureau central de bienfaisance fondé en 1854, et la Buanderie Haldimand, dont J.-J. Lochmann [102] a été l’âme pendant de longues années.

Ce dernier établissement, qui rend de très grands services à la population ouvrière, était primitivement, en 1854, sur l’emplacement occupé par le Palais de Rumine, et il a été transféré à la rue de l’Industrie en 1893. Il comprend un lavoir, des chambres de bains, des douches et une piscine longue de 15 mètres, large de 9 mètres, d’une profondeur variant de 1 mètre à 2m60, contenant 200 000 litres d’eau maintenue à 270 et renouvelée fréquemment. Les élèves des écoles publiques et de quelques pensionnats y prennent chaque hiver des leçons de natation. Près de la buanderie l’administration communale a établi une étuve à désinfecter où l’on nettoie la literie et les effets des personnes ayant eu des maladies contagieuses. Ce service est fait d’office, par une équipe, munie de deux fourgons, l’un pour chercher les objets à désinfecter, l’autre pour les reporter à domicile ; il est gratuit pour ceux qui ne sont pas en mesure de le payer.

Le traitement des malades exige une préparation spéciale ; c’est dans ce but qu’a été établie, il y a une soixantaine d’années, l’Institution des diaconesses de Saint-Loup, qui fournit l’hôpital cantonal et plusieurs autres cliniques d’infirmières capables. Les sœurs de Saint-Loup restent attachées à la maison mère qui les envoie où elle le juge utile, et les reçoit quand elles tombent malades ou que l’âge ou les infirmités ne leur permettent plus de continuer leur travail. Cette institution rend de très utiles services, mais beaucoup de femmes ne se plient pas aux règles qu’elle a fixées ; c’est pour répondre à ce besoin d’indépendance qu’a été créée en 1859, par M. et Mme de Gasparin, l’École de garde-malades, de Lausanne. Les élèves de cette institution, dont le siège est à « la Source », chemin Vinet, une fois leur internat terminé, travaillent chacune sous leur responsabilité. Il y a en outre à Lausanne sous le nom de Béthanie une maison de diaconesses dépendant de l’Eglise méthodiste allemande.

L’enfance malheureuse devait naturellement solliciter l’attention des personnes s’intéressant à leur prochain. C’est ce sentiment bien naturel qui a déterminé, en 1726, la création des Écoles de charité due à l’initiative de l’orientaliste Georges-P. Polier de Bottens (1675-1759) le père du bourgmestre dont il a été question plus haut ; elles ont longtemps joué le rôle d’un séminaire de régents, jusqu’au moment où, en 1834, fut créée l’École normale cantonale. En 1871, les Écoles de charité se transformèrent en Orphelinat. En 1831, Th. Rivier, alors préfet de Lausanne, le ministre Jayet, le pasteur Monneron, le banquier van der Muelen et quelques autres personnes se rattachant au réveil religieux, fondèrent le Comité de Lausanne pour l’éducation de l’enfance abandonnée ; plus de 400 enfants ont été élevés par ses soins. La société de la Solidarité, créée dans le même but en 1882, s’est donné, en outre, pour tâche, de travailler à la solution des questions humanitaires. L’Institution cantonale en faveur de l’enfance malheureuse et abandonnée, établie par la loi du 14 août 1888, poursuit un but analogue. Elle place généralement à la campagne, dans des familles respectables les enfants qui, ensuite d’un prononcé du tribunal ou de la justice de paix, ont été soustraits à l’autorité de leurs parents.

Nous n’en finirions pas si nous voulions exposer tout ce qui se fait à Lausanne par les Diaconies, les Amies des pauvres, les Comités de relèvement, les Ouvroirs, la Crèche, la Caisse d’épargne et autres œuvres analogues. Ce que nous avons dit suffit à montrer les sentiments de bienveillance qui y règnent. Dans les institutions de l’initiative privée, les statuts prévoient généralement que les malheureux doivent être secourus sans distinction de religion ou de nationalité.

A côté des sociétés qui s’occupent de venir en aide à la vieillesse ou à l’enfance malheureuse, il faut citer aussi les sociétés de secours mutuels, qui ont ceci de remarquable, c’est qu’elles ne font pas appel à la générosité, mais bien à la prévoyance, elles tiennent, à ce point de vue, de la caisse d’épargne et de l’assurance. Les individus qui bénéficient des avantages qu’elles procurent sont les membres mêmes de ces sociétés, ces avantages consistent soit dans le paiement des frais médicaux et pharmaceutiques, soit dans le paiement d’indemnité journalière en cas de maladie. La plus ancienne de ces associations est la Société industrielle de secours mutuels, fondée en 1803, qui compte environ 300 membres. La plus importante est la Société vaudoise de secours mutuels, fondée en 1866, qui compte environ 7000 membres dans le canton, dont approximativement 500 à Lausanne. Mentionnons aussi des sociétés d’un caractère mixte, comme la Fraternité, qui adresse à la famille de ses sociétaires une somme de 1000 francs au décès de son chef, et la Paternelle dont le but est de pensionner les enfants mineurs de ses membres décédés.

B. van MUYDEN.


Entrée de l’Asile des aveugles.


Palais du Tribunal fédéral (1886).


COMMERCE ET INDUSTRIE


I


Banques.

On ne peut se représenter une ville sans commerce et sans industrie, car la vie sociale est faite de relations d’affaires.

A l’époque romaine, grâce aux voies qui sillonnaient l’empire, Lausanne devait être le centre d’un commerce de transit. Au moyen âge, les jambons de Westphalie, déjà fort appréciés des gourmets, les fourrures du Nord et les draps flamands, destinés aux marchés de la péninsule italique, traversaient notre ville. Sous le régime épiscopal, les marchés et les foires de Lausanne eurent une certaine importance ; mais à aucun moment elle ne s’est trouvée dans les circonstances voulues pour devenir un grand centre industriel. Ce n’est guère que depuis l’établissement des chemins de fer, c’est-à-dire depuis cinquante ans, que son commerce, tout en restant essentiellement local, a pris essor et qu’un certain nombre d’industries s’y sont créées. Lausanne possède plusieurs banques. Citons en premier lieu la Banque cantonale vaudoise, Société anonyme au capital de 12 millions de francs. Institué par décret du Grand Conseil du 19 décembre 1845, cet établissement a pris un développement considérable. Il possède 22 agences et le mouvement général de ses opérations s’est élevé en 1904 à 1 milliard 642 millions de francs. Le Crédit foncier, Société anonyme, a été fondé primitivement avec un capital de 3 millions, sous le nom de Caisse hypothécaire d’amortissement, par le décret du Grand Conseil du 1er décembre 1858 ; son capital fut porté à 12 millions par décret du 15 août 1874, il portait alors le nom de Caisse hypothécaire cantonale qu’il échangea contre celui de Crédit foncier, suivant décret du 12 février 1901 ; son capital fut enfin porté à 3o millions. Son directeur, comme celui de la Banque cantonale, est nommé par le Conseil d’Etat sur une triple présentation du Conseil de l’établissement. La Banque fédérale, (Société anonyme) au capital de 25 millions de francs et dont le siège est à Zurich, a, à Lausanne, une succursale ayant un large mouvement d’affaires. L’Union vaudoise de crédit, fondée en 1864, dans le but d’affranchir du cautionnement l’industrie et le commerce vaudois, comptait 1743 sociétaires à fin décembre 1904. Cet établissement possède 12 agences dans le canton. Le mouvement général de ses affaires a été en 1904 de 218 millions de francs. La Banque d’escompte et de dépôt, fondée en 1890, au capital de 2  : 500  000 francs, est en pleine voie de prospérité. Le mouvement général de ses comptes s’est élevé en 1904 à 560 millions de francs. La Société générale alsacienne de banque, dont le siège est à Strasbourg, a, à Lausanne, une succursale qui travaille surtout avec la clientèle étrangère et s’occupe de toutes les opérations de change. La Caisse populaire d’épargne et de crédit, au capital de 500  000 francs, a été fondée en 1865 sous le nom de Caisse d’épargne des ouvriers et dans le même but que l’Union vaudoise du crédit. Lausanne possède, en outre, quinze banques privées[103].

Nous avons à Lausanne une Bourse qui se réunit chaque jour, mais qui ne traite que des affaires au comptant. Il est évident que, sous cette forme, notre marché ne saurait prendre l’ampleur de ceux de Zurich, de Bâle ou de Genève ; mais cette réunion quotidienne de nos financiers sert au moins à fixer les cours des actions de la Banque cantonale vaudoise, du Crédit foncier vaudois et de diverses valeurs locales (hôtels, chemins de fer, fabriques de chocolat, etc.).


II


Industrie du bâtiment, industrie hôtelière, pensionnats.

L’industrie la plus prospère que nous ayons à Lausanne et qui fournit aux banques précitées un élément important d’activité est sans contredit celle du bâtiment. Depuis quelques années, les transactions immobilières sont, en effet, de plus en plus nombreuses à Lausanne.

École enfantine de la Solitude (1899)

On compte sur l’ouverture de la ligne internationale du Simplon pour amener dans notre ville de nouveaux éléments de prospérité. Stimulé par la spéculation, le marché des terrains suit une très rapide progression. Les permis de construction accordés en 1903 ont été au nombre de 178, en 1904 de 286, en 1905 de 262. On comprendra que, dans ces conditions, la main-d’œuvre soit recherchée. Des milliers d’ouvriers étrangers, surtout des Italiens, affluent de tous côtés.

Tous les métiers bénéficient de cette activité. En premier lieu l’entrepreneur de maçonnerie, puis le charpentier, le gypsier, le serrurier, le menuisier, le ferblantier, le couvreur, le vitrier, etc. On compte à Lausanne environ 500 maîtres d’état. — La ville est aujourd’hui doté d’un plan d’extension bien compris. De nouveaux quartiers, sillonnés de larges avenues plantées d’arbres se sont créés, des oasis de verdure ont été ménagés çà et là pour le plus grand plaisir des yeux et le plus grand bien des poumons.

L’industrie hôtelière progresse d’une façon réjouissante. En 1905, le nombre des journées des étrangers logés dans les hôtels et pensions s’est élevé à 335 mille contre 296 mille en 1904. — Cette augmentation que l’on constate depuis quelques années montre que Lausanne tend à devenir de plus en plus une station d’étrangers et à justifier les espérances que l’on fonde sur son avenir. Les étrangers choisissent de plus en plus notre ville comme station intermédiaire entre le Nord, le Midi et la montagne.

Lausanne possède une trentaine d’hôtels de premier et second rang et une vingtaine d’hôtels de troisième rang, y compris ceux qui sont en construction et qui s’ouvriront en 1906. A côté de ses pensions d’étrangers, elle a ses maisons d’éducation. C’est la ville où fleurit ce que l’on est convenu d’appeler « l’industrie des pensionnats ». Il en a déjà été question plus haut, dans la notice de M. Schnetzler, relative à l’instruction publique.

Lausanne n’a pas de grandes usines, et partant, peu de ces cheminées de de fabrique qui dans certaines villes répandent de la fumée sur toute une contrée. N’ayant pas à sa portée immédiate des forces naturelles, elle est moins privilégiée que d’autres villes sous le rapport de la production industrielle. Cependant la ville s’est imposée dernièrement de lourds sacrifices pour offrir au public l’énergie électrique dans de bonnes conditions, et se trouve en mesure, maintenant, de la livrer à des prix relativement peu élevés. Ainsi encouragées et stimulées, les affaires prennent un élan qui va s’accentuant chaque année.


III


Imprimerie, lithographie, librairie, etc.

Imprimerie. — Le premier imprimeur lausannois connu fut Jean Belot, dont il ne nous reste qu’un missel, achevé en 1493. Le séjour de Belot à Lausanne ne semble pas du reste s’être prolongé au delà du temps consacré à ce missel. Dans la seconde moitié du seizième siècle Lausanne compta en revanche plusieurs imprimeurs : Jean Rivery, Jean Chiquelle et surtout les frères Jean et François Lepreux dont les nombreuses et belles impressions attestent la grande activité[104]. La profession typographique ne prospéra guère au dix-septième siècle, tandis qu’au dix-huitième elle reprit un nouvel essor. — Aujourd’hui, il y a à Lausanne vingt-cinq imprimeries, occupant environ 400 employés et ouvriers ; soixante-dix journaux et publications périodiques, dont cinq quotidiens, s’y impriment. Nombre d’ouvrages importants édités à Lausanne ont contribué à maintenir à nos principales imprimeries le bon renom qu’elles se sont acquis pour l’excellente exécution de leurs travaux.

La place de Lausanne est une des plus importantes de la Suisse au point de vue librairie et édition.

La Lithographie est représentée par huit maisons occupant en moyenne 80 employés ou ouvriers. Trois autres s’occupent d’arts graphiques. C’est là une industrie relativement récente, appelée à prendre un grand essor. La tendance actuelle étant de parler aux yeux autant qu’à l’esprit, l’usage du cliché, représentant l’image à fixer dans la mémoire, s’est généralisé de plus en plus. La phototypie a trouvé son application dans la fabrication des cartes illustrées, dont la consommation augmente chaque année à Lausanne.

La reliure occupe une centaine de personnes réparties dans 27 ateliers. Quelques relieurs se spécialisent dans la réglure et la confection des registres pour le commerce et l’industrie.


IV


Denrées alimentaires.

Le commerce qui tient le premier rang à Lausanne est, sans aucun doute, celui des produits alimentaires. Située au centre d’un canton essentiellement agricole et viticole, où l’on vient s’y approvisionner de

plusieurs kilomètres à la ronde, Lausanne a plusieurs maisons de denrées coloniales très importantes. Leur rôle, il est vrai, se borne au transit et à la transmission des produits au consommateur, ce commerce n’en est pas moins prospère.

École Vinet (1898)

Les fabriques de chocolat ont pris, ces dernières années, dans la Suisse romande une extension considérable.A vrai dire, la fabrique Kohler s’est transportée de Lausanne à Echandens et la fabrique Ribet à Renens. Mais elles conservent de si nombreuses attaches avec Lausanne qu’on peut les considérer encore comme des industries lausannoises. Un contrat de fusion passé entre la fabrique Kohler et la fabrique Peter à Orbe a formé la Société générale suisse de chocolats.

La boucherie est représentée par une cinquantaine de maisons et la boulangerie par quatre-vingts maisons environ.

La boucherie lausannoise est tributaire de l’étranger pour une partie de ses produits. On abat annuellement à Lausanne 26 000 pièces de gros et de petit bétail, dont 11 000 environ importées d’Italie et de France.

Deux brasseries produisent annuellement 40 000 hectolitres de bière. Les étés chauds que nous avons eu, ces deux dernières années, leur ont été favorables. Les fabriques de biscuits et la confiserie occupent un nombreux personnel. Leurs produits sont très appréciés, et leur clientèle augmente chaque année. — La quantité de lait qui se consomme journellement à Lausanne est évaluée à 25 000 litres ; les villages environnants le lui fournissent en suffisance.


V


Confection du vêtement.

La confection du vêtement est florissante. La confection pour dames et messieurs, à elle seule, est représentée par une quarantaine de maisons. Lausanne occupe une centaine de tailleurs et marchands tailleurs, environ 400 couturières et plus de 100 lingères.

Trois fabriques de passementerie et une fabrique de rubans comptent une trentaine d’ouvriers.


VI


Ameublement, horlogerie, etc.

Les maisons d'ameublement sont au nombre d’une vingtaine. Quelques-unes d’entre elles ont pris une grande extension et ont des succursales au dehors. Le commerce des fers et métaux est important et sa réputation déjà ancienne. Une fonderie de fer travaille avec succès depuis longtemps. Lausanne n’a pas de fabriques d’horlogerie et de bijouterie, mais elle a quelques beaux magasins vendant ces articles.

Citons encore les ateliers de serrurerie artistique, les maisons d’appareillage, (chauffage, éclairage, etc.), ainsi que les fabriques d’articles de voyage, de brosses, de cordages, de ficelles, les fabriques de lames métalliques pour volets, d’instruments de musique, les fabriques de chapeaux, de parapluies, les tanneries. — Ces dernières ont connu des jours prospères, il y a un certain nombre d’années. Lausanne a pourtant encore une tannerie importante, dont les produits sont appréciés bien au delà des frontières de notre pays.


VII


Entrepôt fédéral.

Lausanne possède depuis 1886 un Entrepôt fédéral, situé dans la vallée du Flon, et très apprécié des commerçants ; il facilite beaucoup le transit avec la zone[105].

Les bâtiments en sont construits de façon à faciliter la main-d’œuvre : les wagons arrivent à quai, ce qui évite des frais assez considérables de camionnage. Trois ascenseurs en desservent les différents étages pour la répartition des marchandises dans les différents locaux ; deux de ces ascenseurs desservent les caves et l’autre les étages supérieurs. De vastes locaux y sont mis à la disposition du commerce : 34 magasins au rez-de-chaussée, autant à l’étage d’une superficie moyenne de 44 m2 ; des combles très spacieux pour céréales ; une grande cour de 460 m2 environ ; deux étages en sous-sol répartis en 42 caves d’une superficie moyenne de 39 m2 plus une vaste cave centrale de 444 m2 et sous cette cave centrale, une deuxième grande cave de 286 m2. Dans ces caves ont été installés des foudres en bois et des vases en ciment verré à l’usage des négociants en vin qui écoulent leur marchandise à l’étranger.

Une page de la Bible manuscrite du XIIe ou XIIIe siècle déposée à la Bibliothèque cantonale et universitaire.


L’Entrepôt est soumis aux dispositions des lois, arrêtés, règlements et instructions de la Confédération suisse en matière de douane et de contraventions. La cour et les locaux sont considérés comme pays étranger en matière de douane. L’entrepôt lui-même est assimilé aux entrepôts situés à la frontière. Les marchandises venant de l’étranger ou d’un autre entrepôt suisse y sont admises sans paiement préalable des droits de douane. Lorsqu’elles y arrivent, le bureau de l’Entrepôt procède à leur égard comme bureau d’exportation. Les marchandises de production suisse et les marchandises étrangères pour lesquelles les droits ont déjà été payés peuvent aussi y être admises à la condition, entre autres, qu’il n’en résulte pas de complication pour le service, ni manque de place pour les autres marchandises, qu’elles soient soumises aux formalités prescrites par la direction du Vme arrondissement des douanes, tant à l’entrée qu’à la sortie et pendant leur séjour à l’Entrepôt, et qu’elles soient logées dans des locaux distincts de ceux affectés aux autres marchandises et désignés d’un commun accord par les administrations intéressées. Sont toutefois exclues les marchandises sujettes à l’inflammation spontanée ou à faire explosion, celles dont la proximité peut nuire aux autres marchandises entreposées et celles qui par leur nature sont sujettes à entrer promptement en fermentation ou en putréfaction. Les alcools, eaux-de-vie et autres boissons spiritueuses ne sont pas compris dans cette exclusion. Le mouvement des marchandises à l’Entrepôt fédéral a été en 1905 de 6193 tonnes pour les arrivages et de 6128 tonnes à la sortie.

A proximité immédiate de l’Entrepôt fédéral, se trouvent les Entrepôts de la Compagnie de Lausanne-Ouchy, construits également avec tous les perfectionnements modernes.

Au moyen d’un ascenseur, les wagons chargés de marchandises, amenés par la Compagnie de Lausanne-Ouchy de la gare fédérale dans la vallée du Flon, sont ensuite élevés au niveau de la place Bel-Air. De là les marchandises peuvent être transportées sans efforts dans divers quartiers de la ville.


VIII


Société industrielle et commerciale. — Chambre de Commerce.

Pour sauvegarder les intérêts du commerce et de l’industrie a été fondée à Lausanne, au mois d’avril 1859, une association qui a pris pour titre : Société industrielle et commerciale du Canton de Vaud et dont le but était défini comme suit dans ses premiers statuts :

« La Société a pour but de s’occuper des intérêts généraux du commerce et de l’industrie du pays, et particulièrement de la législation, des institutions, des garanties et de la protection du commerce et de l’industrie ; elle provoque les mesures et améliorations jugées utiles, au besoin elle prend l’initiative de ces mesures. »

Le désir de voir le commerce et l’industrie se développer dans notre pays trouva immédiatement de nombreux partisans qui vinrent se joindre aux initiateurs et collaborer avec eux à la réussite de leur entreprise. La Société industrielle et commerciale prit rapidement une grande extension, étudia toutes les questions économiques, fit de nombreux rapports, élabora plusieurs projets de loi, fonda plusieurs institutions, entre autres : l’Union vaudoise du crédit, la Caisse d’épargne et de crédit pour les ouvriers, la Société des jeunes commerçants, la Société d’assurance mutuelle vaudoise contre les accidents ; elle créa, en 1898, l’Union vaudoise du commerce et de l’industrie. Cette Union permit de grouper d’autres sociétés similaires existant dans le canton. Elle compte aujourd’hui onze sections. L’Union a, à sa tête, une Chambre de Commerce, dont le siège est à Lausanne, avec un secrétariat permanent analogue à ceux qui fonctionnent depuis plusieurs années à Zurich, Bâle, Genève, etc. Cette institution a permis de créer un lien solide entre les sociétés industrielles et commerciales du canton, de coordonner leur action et de réaliser, en un mot, le vieil adage : « L’union fait la force. »

La Société des jeunes commerçants a été fondée en 1873. Dans l’esprit de ses fondateurs, elle était destinée à stimuler l’activité des jeunes employés de commerce et d’administration. Elle n’a jamais dévié de cette ligne de conduite ; aussi a-t-elle pris un très grand développement : elle compte aujourd’hui plus de 800 sociétaires. Elle a pour but le développement intellectuel de ses membres dans toutes les branches de la carrière commerciale et l’étude de questions concernant la situation de l’employé et de l’apprenti de commerce ; elle organise des cours commerciaux qui réunissent un grand nombre d’élèves.

Citons encore au nombre des sociétés s’occupant des intérêts généraux du commerce : l’Association des commerçants lausannois, fondée en 1891, qui a pour but de faire respecter la bonne foi commerciale et de lutter contre la concurrence déloyale. Cette Société déploie une grande activité, qui s’est manifestée dernièrement, par la création d’un service d’escompte pour favoriser la vente au comptant. Elle groupe déjà plus de 280 maisons et 8000 consommateurs. L’avenir est plein de promesses. Lausanne, sans doute, ne deviendra jamais une cité industrielle, c’est plutôt vers le commerce que doivent tendre ses efforts ; on peut déjà entrevoir, à cet égard, des perspectives encourageantes. Au premier plan nous plaçons la question de l’établissement d’une gare aux marchandises dans la vallée du Flon. L’autorité municipale travaille activement à résoudre ce problème.

Une gare aux marchandises dans la vallée du Flon, c’est-à-dire presque au centre de la ville, sera pour les négociants un élément nouveau et important de prospérité. Une ligne, à traction électrique probablement, reliera la vallée du Flon à la gare de Renens. Les commerçants et industriels trouveront tout le long de cette voie des emplacements peu coûteux pour l’installation de leurs dépôts et magasins. De plus, l’emplacement sera suffisamment vaste pour que Lausanne n’ait plus rien à envier, sous ce rapport, à Genève, Bâle ou Lucerne.

Il a fallu la perspective de l’ouverture du tunnel du Simplon pour donner à Lausanne cette impulsion qui se manifeste dans tous les domaines. On peut prévoir, en effet, que le commerce de transit va se développer beaucoup, non seulement avec l’Italie, mais aussi avec la France et les pays du Nord. Elle s’y prépare, afin d’être en mesure de faire face à toutes les exigences et de bénéficier des voies nouvelles qui vont s’ouvrir devant elle.

C’est dans ce but que le Conseil communal unanime, sur la proposition de la municipalité, a décidé le 30 janvier 1906 de demander au gouvernement de faire des démarches en vue de la création à Lausanne d’une succursale de la Banque nationale suisse ; et le Grand Conseil vaudois, dans son ordre du jour du 22 février, a décidé de les appuyer. L’enquête ouverte à ce sujet a démontré les sentiments de solidarité qui existent entre Lausanne et les autres communes du canton.

Eug FAILLETTAZ
Secrétaire de la Société industrielle et commerciale.


Place de Saint-François.


Fontaine de la place de Saint-François (1862).


LA VIE A LAUSANNE


I

Paroisses nationales, libre, allemandes, anglaises, catholique, etc.

LA vie à Lausanne est animée, si on la compare à celle d’autres villes de même grandeur : cela provient de ce que, de cité épiscopale, elle est devenue la capitale d’un petit Etat autonome de 300 000 habitants, de ce qu’elle possède une Université et enfin du fait que, placée au centre de l’Europe, sur l’intersection de deux grandes voies de communication, elle est en contacts fréquents avec la France, l’Allemagne et l’Italie. Les étrangers y arrivent facilement ; ils y sont retenus par sa belle situation et par la douceur des mœurs ; de là des échanges d’idées, qui maintiennent un certain mouvement dans les esprits. Le Lausannois est du reste cultivé ; il est friand de conférences littéraires, scientifiques ou artistiques ; chaque hiver de nombreux professeurs, critiques ou savants, se font entendre ; mais malheur à l’étranger mal informé qui vient raconter à notre public des choses qu’il sait déjà ; s’il tente de réchauffer des bons mots connus, il aura beau noyer ses saillies dans des flots de rhétorique et de compliments flatteurs, il ne fera pas ses frais.

Le Lausannois est en général tolérant et conciliant ; il n’est pas sujet à ces emballements ou à ces accès de prosélytisme, qui, ailleurs, provoquent des discussions irritantes. Cette tolérance est surtout manifeste dans le domaine religieux. La piété réelle y est entourée de considération. Les gens même qui n’ont pas l’habitude de fréquenter les cultes, se plaisent généralement à reconnaître que les efforts du clergé officiel ou indépendant n’ont pas été vains, et qu’ils ont pour résultat évident d’élever le niveau de la moralité publique et privée. Il y a à Lausanne de nombreux cultes correspondant à des conceptions religieuses différentes ; leurs adhérents vivent en bonne harmonie.

Les personnes qui envisagent la religion sous son côté social et qui sont désireuses de la voir atteindre les masses préfèrent l’Eglise nationale, « l’Église de nos pères, » comme l’on entend dire parfois, qui est issue de la Réforme et qui a été longtemps, pour les Vaudois, un centre de ralliement. Le territoire de la commune de Lausanne fait partie de cinq paroisses différentes à savoir : 1° La paroisse de Lausanne proprement dite, avec quatre temples (la Cathédrale, qui appartient à l’État ; Saint-François, Saint-Laurent et Ouchy) ; elle est divisée en sept sections, ayant chacune à sa tête un pasteur[106] , 2° celle de Chailly, 3° celle des Croisettes, 4° celle de Morrens, à laquelle se rattache le hameau de Montherond, 5° celle de Cheseaux, dont font partie les Vernands. Les temples de Chailly, des Croisettes et de Montherond, comme ceux de la ville, sont propriétés communales. Les membres de l’Église nationale s’intéressent, financièrement, dans une large mesure, à l’œuvre de la Société des Missions de Bâle.

Les pasteurs les plus en vue de l’Église de Lausanne ont été, au seizième siècle : Pierre Viret, Jacques Valier, Jacques Langlois, Jean Bœuf, Pierre Boquin, Nicolas Séguier, Guillaume Dubuc ; au dix-septième siècle : Marc de Saussure, Charles Deschamps, Pierre Collinet, Jacques Combe, Elie Molart ; au dix-huitième siècle : Gabriel Bergier, Louis-César de Saussure (qui assista Davel à ses derniers moments et fut déposé pour avoir tenu, en cette circonstance, un langage trop indépendant), Benjamin Rosset de Rochefort, Antoine-Noé de Polier, J.-Pierre Leresche, Daniel Pavillard, chez qui le jeune Gibbon fut mis en pension par son père, Samuel Secretan, Jean-Frédéric Bugnion, J.-Frédéric Pichard ; au dix-neuvième siècle : Louis Curtat, Philippe-Louis Bridel, Louis Manuel, Charles Scholl, Louis Fabre, Guillaume Monod, Félix Chavannes, N. Poulain, F. Girard, Saison Vuilleumier, Alfred Porret, Alexis de Loës [107].

Les personnes qui envisagent la religion au point de vue individuel se rattacheront de préférence à l’Église libre, qui s’est constituée en 1847, à la suite de la démission que donnèrent collectivement plus de 150 pasteurs de l’Église nationale (novembre 1845). Cette démission eut pour cause déterminante le fait que le gouvernement avait enjoint aux pasteurs de lire en chaire une proclamation exhortant le peuple à adopter la nouvelle constitution, mission qu’ils estimaient ne pas rentrer dans leurs attributions. Une partie du clergé vaudois avait été préparé à l’idée de l’indépendance de l’Église par les écrits de Vinet. L’Église libre de Lausanne a quatre lieux de culte (chapelles des Terreaux, de Martheray, de la Pontaise et de Villard) ; elle a quatre pasteurs en titre et un pasteur auxiliaire ; elle fait partie de l’Église libre vaudoise. Son influence s’étend au dehors par l’envoi de missionnaires au sud de l’Afrique ; elle s’est unie dans ce but aux Églises libres de Genève et de Neuchâtel pour fonder la Mission romande.

Église catholique (1835).

L’Église libre de Lausanne a eu, entre autres, à sa tête pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle les pasteurs Ph.-L. Bridel, Paul Monneron, Charles Scholl, Frédéric Espérandieu, Louis Bridel, Louis Germond, Alexis Reymond, Auguste Bonnard, Rodolphe Dupraz, Paul Chatelanat, Philippe Bridel et Alfred Schrœder.

Il existe à Lausanne des Écoles du dimanche, dont les unes se rattachent à l’Église nationale ou à l’Église libre, et dont d’autres n’ont pas de caractère ecclésiastique ; elles sont suivies par 5400 enfants.

Les Suisses allemands et les Allemands, assez nombreux à Lausanne, ont trois Eglises se rattachant à la confession réformée. Celle de la Mercerie[108] dont l’origine remonte à l’année 1614 et dont le pasteur émarge au budget de l’État, celle de l’avenue de Villamont, dont les adhérents se sont séparés de l’établissement officiel pour des motifs de doctrine, en 1885 ; enfin l’Eglise méthodiste allemande, fondée en 1856, dont les cultes ont lieu à la chapelle du Valentin.

Il y a également deux services religieux de langue anglaise, dont l’un dépend de l’Église anglicane et se célèbre à l’église du Christ, inaugurée en 1878 avenue d’Ouchy[109], et l’autre se rattache à l’Église libre d’Écosse et se célèbre dans la chapelle de l’avenue de Rumine.

Sous le régime bernois, il n’y avait pas de paroisse catholique ; vers la fin du dix-huitième siècle, cependant, une communauté catholique comptant environ 200 membres s’était formée ; les cultes avaient lieu au domicile privé de la baronne d’Olcah, puis dans une maison de la rue Madeleine ; l’abbé Vivian en était le chapelain. Tolérée seulement par le bailli bernois, la paroisse catholique romaine s’affirma sous le régime helvétique, qui proclama l’égalité des cultes.

Église anglaise (1878).

Sous l’Acte de Médiation, le gouvernement promit de faciliter l’exercice du culte en lui fournissant un local approprié à cet usage. En 1814, l’église Saint-Étienne (aujourd’hui temple de la Mercerie), fut concédée aux catholiques ; ils partageaient cette chapelle avec la congrégation allemande et avec la congrégation anglaise, ce qui fut une source de difficultés. En 1829, la paroisse catholique voulut avoir une église en propre ; la construction en fut commencée au Chemin-Neuf, mais il se produisit un glissement de terrain, et l’édifice qui n’était pas encore achevé dut être abandonné. Une nouvelle église fut construite, par l’architecte Perregaux, à la rue qui depuis a reçu le nom de Valentin ; elle fut consacrée à Notre-Dame de l’Assomption en 1835 en présence du Conseiller d’État Druey.

Le culte romain n’émarge pas au budget de l’État ; le seul subside qu’il reçoive est une indemnité de quelques centaines de francs, qui est remise à M. le Curé de Lausanne en sa qualité de chapelain des prisons et de l’hôpital ; par ce motif sa nomination est soumise à l’approbation du Conseil d’Etat. Le Curé de Lausanne a généralement deux vicaires ; leur traitement est supporté par les fidèles.

Monseigneur Deruaz, actuellement évêque du diocèse de Lausanne-Genève, avec résidence à Fribourg, a été longtemps Curé de Lausanne, il a eu pour successeur l’abbé Métrai, et pour prédécesseurs les abbés Balbès, Aeby, Zbinden, Monney, Dey, Reidhaar et Favre.

La population catholique de notre ville est approximativement de 10 000 âmes, dont 4000 Suisses. Une chapelle a été construite, en 1879, à la Croix d’Ouchy, par Mme la princesse Sayn-Wittgenstein-Sayn ; elle est dédiée au Sacré-Cœur et à Saint-Louis de Gonzague ; son recteur se rattache au clergé romain de Lausanne.

Il y a encore à Lausanne un culte protestant en langue italienne dans la chapelle du Valentin, une chapelle irvingienne sur la route de la Solitude, enfin une Synagogue, installée dans une aile de l’immeuble Mercier à la rue du Grand-Chêne. Pour être complet, il faudrait mentionner les darbystes, les adventistes, les salutistes, etc.

Une action morale s’exerce aussi sur notre peuple par les sociétés de tempérance et par la Mission intérieure, œuvre relevant d’un comité mixte (Eglise nationale et Eglise libre), dont les principaux cultes ont lieu à la Salle Centrale, place du Pont.

Église écossaise (1877)

Les sociétés de tempérance sont au nombre de cinq, à savoir :

1° La Croix bleue, fondée en 1878, qui a pour but de travailler, avec le secours de la religion, au relèvement des victimes de l’intempérance. Cette association comptait au Ier septembre dernier 835 membres à Lausanne (dans l’ensemble du canton 4262) ; elle exige de ses adhérents l’abstinence complète de toute boisson fermentée ; les engagements sont pris pour une durée de temps déterminée. Elle n’a aucun caractère politique ou ecclésiastique.

L’Avenir poursuit le même but que la Croix Bleue et emploie les mêmes moyens, mais se rattache à l’Église nationale vaudoise.

Bons Templiers. — Les membres de l’Ordre des Bons Templiers, fondé en 1896, s’engagent pour toute leur vie à ne prendre aucune boisson alcoolique, à ne pas en fabriquer, ni en vendre. Ils sont à Lausanne au nombre de 70 plus 40 enfants.

Ces trois sociétés ont pour but le relèvement des buveurs.

L’Espoir s’adresse à la jeunesse. Cette association reçoit des engagements à terme ; elle est placée sous une direction religieuse ; elle [compte 102 sections et 1915 adhérents dans le canton, dont 35o adhérents à Lausanne. Sa devise est : « Prévenir vaut mieux que guérir. »

La Ligue antialcoolique, fondée en 1895, reçoit des engagements illimités mais toujours révocables. Elle se place en dehors de toute conception religieuse.

Ces deux dernières sociétés ont un but préventif et ne s’occupent pas de relèvement.


II


Les sociétés savantes, sociétés de musique, sociétés d’étudiants, etc.

Plusieurs sociétés savantes ont leur siège à Lausanne. Les principales sont : la Société vaudoise des sciences naturelles, la Société vaudoise de médecine, la Société d’histoire de la Suisse romande, la Société vaudoise de théologie, la Société vaudoise d’histoire et d’archéologie. Ces associations se recrutent principalement dans le monde des professeurs et des professions libérales. Elles fournissent à leurs membres l’occasion de se rencontrer et de discuter les problèmes qui les préoccupent. Dans chaque société, il y a quelques membres actifs, qui sont généralement à la brèche, et un grand nombre d’auditeurs, qui, par leurs cotisations, facilitent d’utiles publications et répandent au dehors les informations qu’ils ont reçues de leurs collègues. Ces sociétés élèvent le niveau intellectuel et moral d’une ville en sortant leurs membres du terre à terre de l’existence et de la poursuite des intérêts matériels, et en leur apprenant à envisager les questions d’une manière plus objective. En 1890 a été fondée la Société académique pour créer un lien entre le public et l’Université.

Les problèmes sociaux sont étudiés par la Société vaudoise d’Utilité publique, fondée en 1826 par Frédéric-César de la Harpe, Ch. Monnard, F. Pidou, D.-A. Chavannes, L. Vulliemin, A. Gindroz, le doyen Bridel et le Dr Levade. C’est à son initiative que l’on doit la création de la Société d’histoire de la Suisse romande, de la Colonie agricole de Serix, de la Société de bienfaisance de Lausanne, de la Société pour la répression de la mendicité, les Asiles pour jeunes filles du Châtelard et de Begnins, la Société pour la protection des animaux, l’Etablissement des sourds-muets, la Caisse d’épargne et de prévoyance, les premières écoles enfantines, les bains Haldimand, le Comité de patronage des détenus libérés, etc.

Les arts plastiques sont représentés à Lausanne par la Société des Beaux-Arts, qui organise des expositions, et par la Société vaudoise des ingénieurs et des architectes, qui discute les problèmes à l’ordre du jour, sur lesquels le public demande à être éclairé. C’est ici le lieu de rappeler le grand développement qu’a pris la photographie ; non seulement des professionnels, mais aussi de très nombreux amateurs[110] s’adonnent à cet art ; plusieurs d’entr’eux ont rendu des services à la science. Ils ont pour organe une société, le Photo-Club, et deux périodiques. Les sociétés de musique sont très nombreuses et en progrès : les Suisses romands qui paraissaient jadis réfractaires à ce genre d’art sont entrés résolument dans la lice aujourd’hui, et c’est avec un vif plaisir que l’on a vu tout récemment les chanteurs vaudois remporter de brillants succès et figurer au premier rang au concours fédéral de Zurich. Ces sociétés sont nombreuses ; bornons-nous à citer : le Frohsinn, l’Union chorale, l’Orphéon, le Chœur d’hommes, le Chœur mixte lausannois, fondé pour l’exécution avec orchestre des grandes œuvres des maîtres, les sociétés de Chant sacré, l’Union instrumentale, l’Harmonie lausannoise, l’Orchestre symphonique, le Corps de musique de la ville, la Chorale des pompiers, la Castillane, la Choralia, etc.

Chapelle des Terreaux (1890).

Les grandes exécutions musicales représentent des efforts énormes, des sacrifices de temps considérables et une discipline très sévère. Les sociétés qui les entreprennent méritent d’être encouragées ; quelques-unes reçoivent-elles des subsides communaux.

Les jeunes gens qui s’enrôlent sous leurs bannières y trouvent l’occasion de développer les meilleurs côtés de leur nature ; le temps consacré à l’art est autant d’arraché aux dissipations qui assaillent la jeunesse. C’est en proposant à un peuple des buts supérieurs, bien plus que par des mesures coercitives, que l’on fait progresser la moralité publique.

Lausanne, étant avant tout une ville d’études et d’éducation, doit faire des sacrifices pour développer l’art musical ; il y a un intérêt vital à ce qu’elle possède un Orchestre symphonique capable de donner des concerts classiques. La construction d’une « Tonhalle » depuis longtemps demandée, est indispensable si l’on veut que les virtuoses de marque s’arrêtent à Lausanne. Il faut, pour cela, une grande salle qui soit autre chose qu’une salle de spectacles et indépendante du théâtre, les soirées musicales ne pouvant pas être subordonnées aux représentations dramatiques. On peut espérer que ce rêve, depuis longtemps caressé, sera bientôt réalisé. On entrevoit, en effet, la construction prochaine, sur le prolongement de la terrasse de Montbenon, d’un Casino avec une petite salle de concerts, une salle pour banquets et bals, et un vaste hall. Les petits chevaux et autres divertissements malsains n’y seront pas admis. Cet établissement pourra servir pour des b

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