Le Grand Frédéric avant l’avènement/03

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Le Grand Frédéric avant l’avènement
Revue des Deux Mondes3e période, tome 111 (p. 36-77).
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III. LA VEILLEE DU REGNE. [1]


I. Correspondance de Frédéric, dans les Œuvres de Frédéric le Grand, éditées par J.-D.-E. Preuss. — II. Œuvres poétiques de Frédéric, ibid. — III. Œuvres historiques, ibid. — IV. Œuvres philosophiques, ibid. — V. Zeller, Friedrich der Grosse als Philosoph.


I

Le temps de la jeunesse de Frédéric était un heureux temps pour l’esprit. La curiosité des intelligences ne se choisissait pas d’objets particuliers : les savans étaient aussi des lettrés, et les lettrés, des savans, et tous étaient des philosophes, c’est-à-dire des chercheurs de la raison des choses. Les mystères, vivement attaqués et pressés, semblaient céder sur tous les points ; la science mesurait le ciel et la terre ; le télescope se perfectionnait ; Fahrenheit et Réaumur venaient de graduer le thermomètre ; Walt allait construire la machine à vapeur, et la machine à frotter d’Otto de Guéricke devenait la machine électrique. Aucun être, aucun phénomène n’était réputé indigne de l’observation, car on savait ce que rapporte à l’intelligence de l’homme et à sa puissance de regarder la vapeur qui soulève le couvercle d’une marmite et d’étudier les jeux de la lumière ou les organes des animaux humbles et des plantes dédaignées. Rien ne paraissait inaccessible à l’observation et à l’expérience conduites par la méthode et raisonnées par la raison. Aussi la théologie déclinait, et, avec elle, la métaphysique, même celle que Descartes avait établie sur la certitude de l’être démontrée par le fait de la pensée. L’esprit ne descendait plus des principes aux réalités, mais des réalités, constatées par lui, il s’élevait d’un vol rapide aux principes. La science, qui n’était pas encombrée du détail immense des phénomènes, ni requise pour les usages de la vie, avait la légèreté de l’éther. Et l’homme était en même temps que la nature un objet d’étude pour l’homme. Il se ressaisissait sur les idées admises et les traditions les plus vénérables, sur la politique et sur les religions ; il cherchait Dieu par-delà les églises, lui-même par-delà l’histoire, dans les temps inconnus où ses fraîches épaules n’étaient encore façonnées à aucun joug.

La joie des découvertes provoquait au mépris du passé. Le contraste était si vif entre les idées et les espérances d’une part, et, de l’autre, les institutions et les mœurs que celles-ci semblaient ridicules ; aussi la lutte était-elle gaie et l’esprit en fut l’arme principale. La certitude d’entrer dans un monde nouveau et de voir de belles choses auxquelles succéderaient des choses plus belles encore indéfiniment, animait l’ironie d’une sorte d’allégresse. Nous avons beaucoup abusé des mots obscurantisme et lumière, et, tous les jours, nous entendons célébrer les lumières par des aveugles, mais l’éveil du XVIIIe siècle était bien une aurore ; son espérance semblait sortir de la nuit, et, même quand il s’inquiétait et se troublait en sentant la persistance et la résistance du mystère, il jouissait encore de l’orgueil de voir s’élargir devant lui la nature, l’homme, et, comme dira Diderot, Dieu lui-même.

L’esprit du siècle avait pénétré Frédéric par l’éducation qu’il avait reçue de ses premiers maîtres et par ces voies inaperçues que suivent jusqu’au berceau des nouveau-nés les grandes influences intellectuelles et morales. Il a l’universelle curiosité et l’activité alerte de l’intelligence : « Je voltige de la métaphysique à la physique, de la morale à la logique, de l’histoire de la musique à la poésie. » Il connaît les grands géomètres et leurs systèmes pour l’explication du monde ; il compare les théories de Descartes et de Newton, discute la question du plein et du vide, et les hypothèses sur la découverte du feu. Il prescrit des expériences et en fait lui-même ; il a, dans une des tours de Rheinsberg, un observatoire et un cabinet de physique, où il étudie le mouvement dans le vide sous la cloche de la machine pneumatique. Mais c’est une des marques particulières de cette intelligence qu’en se répandant sur toutes choses, elle ne perd jamais de vue certains objets, et qu’elle s’étend sans se disperser. Jamais homme ne fut aussi maître de lui que ce jeune homme et ne régla sa liberté par des lois plus précises : « Je fais tout ce que je puis pour acquérir les connaissances qui me sont nécessaires pour m’acquitter dignement de toutes les choses qui peuvent être de mon ressort. » Il a « son but où il fait tendre toutes les choses extérieures. » Or, à ce but ne conduisaient ni les mathématiques, ni la physique. Il n’est pas né mathématicien, — il avoue que les calculs infinis l’épouvantent et passent ses forces, — et il ne fait pas effort pour le devenir : la géométrie, dit-il, sèche trop l’esprit. Que Clairaut, Maupertuis et La Condamine parcourent donc l’univers afin de trouver une ligne ; que d’autres aillent troubler les glaçons de la Nouvelle-Zélande et les déserts de l’Ethiopie pour y rechercher des nouvelles de la figure du monde : il aimerait mieux, lui, aller tout simplement à Cirey, auprès de Voltaire, faire « sa quête de vérités. » Un moment, il a voulu se mettre à la physique, sur l’invitation de Mme du Châtelet, qui l’a prié de donner à cette science une place « dans son immensité. » Il promet à la divine Emilie de lire les Mémoires de l’Académie des sciences, la Physique de Muschenbrock, la 'Philosophie de la nature de Newton, l’hiver prochain. L’hiver venu, il écrit un livre politique, la Réfutation du Prince de Machiavel. Il entend demeurer sur la planète où il sait qu’il aura fort à faire un jour. Il n’aurait pu supporter en lui la totale ignorance des mathématiques et de la physique, il s’en serait senti déshonoré ; mais il lui suffit de savoir les principes, la méthode et la direction générale de ces sciences et ce qu’elles peuvent apprendre sur l’origine du monde et de la vie. Il est avant tout curieux de l’homme et des choses humaines, et, pour ne point parler encore de la politique, qu’il n’oublie pas un moment, il donne la plus grande part de son esprit aux lettres et à la philosophie.


II

Frédéric demandait d’abord aux lettres d’être agréables. Philosophe, il ne recule pas devant l’austérité des problèmes ; homme de lettres, il estime comme Voltaire que l’austérité est une maladie et qu’il vaut mieux avoir la fièvre que de penser tristement. Il lit avec délices les petits poèmes de Voltaire, comme le Mondain et l’Epître sur le plaisir, parce qu’ils respirent la joie. Il veut que l’écrivain mêle aux matières même sérieuses de l’enjouement, de petites digressions et du sel : « Je ne sais rien de pire que l’ennui, et je crois qu’on instruit mal le lecteur lorsqu’on le fait bâiller. » Il est un amant des grâces en littérature et désespère des lettres allemandes qui ne savent pas se familiariser avec ces divinités. Il goûte l’élégance, la finesse, les tours arrondis, les épithètes nouvelles et justes, et les métaphores heureuses, comme celle-ci, par laquelle Voltaire désigne les serviteurs du sérail :

Que le fer a privés des sources de la vie.

Il se récrie à cet endroit : « Belle et noble périphrase ! » C’est qu’il tient aussi pour la noblesse du style ; le vulgaire lui répugne ; le rampant le dégoûte, et il n’admet pas même les mots familiers. Quand il a trouvé dans un des Discours sur l’homme de Voltaire un chien qui meurt en léchant les mains de son maître : « Ce chien n’est-il pas un peu trop bas ? » demande-t-il. La noblesse est une des beautés de la Henriade qu’il admire le plus : « L’auteur s’élève jusqu’au sublime et ne s’abaisse qu’avec grâce et dignité. » Il lui fallait donc dans les lettres, comme dans sa compagnie et sa maison, de l’esprit, des couleurs gaies et un air noble.

Il aimait aussi le bel ordre et l’art de lier toutes les parties d’un sujet pour l’amener et conduire à ses fins. La Henriade lui parait très supérieure à l’Iliade et à l’Odyssée, parce qu’elle est mieux liée. Il est l’homme de la règle, — ce mot revient à tout moment sous sa plume, — rien ne lui plaît que la raison :

…… de la divine poésie
Au poids du la raison je pèse les beautés…

Il se dit et il est en effet le disciple docile de « l’exact et sévère Boileau, » qu’il sait par cœur. S’il fait des énumérations de grands hommes, il y met Boileau, une fois avec Voltaire et Newton, parmi les génies qui survivraient à l’anéantissement de la plus grande partie du monde ; une autre fois avec Colbert et Luxembourg parmi les gloires du règne de Louis XIV. Il est, je crois bien, le seul qui ait ajouté au nom du législateur du Parnasse l’épithète de « divin, » qui est un peu forte. Afin que nul n’ignorât les règles et les lois, il les voudrait voir rédigées, promulguées et appliquées par un corps constitué. Berlin a bien son académie : le premier roi de Prusse, ce pompeux Frédéric Ier, l’a fondée sur l’assurance que lui donnèrent les astronomes qu’ils découvriraient quantité d’étoiles et qu’il en serait indubitablement le parrain, mais cette académie est en décadence. D’ailleurs, elle prétend avoir une compétence universelle ; c’est une académie pour la langue qu’il faudrait à la Prusse, ou plutôt à l’Allemagne entière, et comme l’infinité de souverains entre lesquels ce malheureux pays est partagé ne consentira jamais à se soumettre aux décisions d’une académie, par laquelle serait fixé l’usage des mots, Frédéric déclare qu’il n’y aura jamais de bons livres en Allemagne.

Il n’y avait donc pas de Français de France qui fût plus français ni plus classique que le prince royal de Prusse. L’horizon de son esprit est tout français. Parmi les anciens, il a notre prédilection pour les Latins, qu’il ne connaît du reste que par nos traductions. Il lit, dans nos traductions encore, les auteurs modernes et parle avec plaisir de quelques écrivains anglais ou italiens, mais il ne connaît ni Shakspeare, ni Dante : ces génies sont trop éloignés de son point de vue. Dans sa philosophie de l’histoire intellectuelle, il va des anciens à nous tout droit : « Nous avons cette obligation aux Français d’avoir fait revivre les sciences. Après que des guerres cruelles, l’établissement du christianisme et les fréquentes invasions de barbares eurent porté un coup mortel aux arts réfugiés de Grèce en Italie, quelques siècles d’ignorance s’écoulèrent quand enfin le flambeau se ralluma chez vous. » Aujourd’hui, les philosophes de l’histoire en Allemagne n’admettent plus que trois phases de la civilisation : Griechenthum, Römerthum, Germanenthum. C’est pour eux une vérité démontrée qu’après que le monde ancien a été épuisé, les Germains, l’inondant de leur sève, ont renouvelé la vie politique, sociale et religieuse. Nous, ils nous mettent de côté, ou plutôt à côté, comme des dérivés. Ils interprètent avec injustice et malveillance notre façon d’être, qui est en effet de n’être ni tout un, ni tout autre, de tenir à la fois de l’un et de l’autre, et de composer avec des élémens divers, conciliés par notre nature propre, un génie libre, clair et actif, dont le monde entier a ressenti l’action ; mais ils ont raison d’estimer très haut le Germanenthum, et Frédéric, lui aussi, était malveillant et injuste envers l’Allemagne, lui qui oubliait le moyen âge, et la Renaissance et la Réforme allemandes ; mais en cela il nous appartient encore, et son ignorance est du classique le plus pur.

Frédéric a souvent répété qu’il faut mêler utile dulci, et il prétendait que les lettres fussent utiles en même temps et autant qu’agréables. Il est bien de son temps où les intelligences sentent qu’il y a quelque chose à faire, qu’il faut faire. Il aime l’agrément dans la poésie, mais non pas la poésie d’agrément, et n’a que du mépris pour « les fredonneurs d’idylles ennuyeuses, d’églogues faites sur le même moule et de stances insipides. » Il ne cherche pas non plus dans la poésie une émotion de sensibilité : l’éternel soupirant des tragédies le fatigue et l’agace ; pas plus sur la scène que dans la vie, il n’aime l’amour. Il voudrait y substituer des sentimens plus calmes, qui sont presque de la raison, et, comme la tragédie de Mérope a démontré que l’amour maternel est aussi propre à émouvoir que l’amour, il veut essayer dans une tragédie dont Nisus et Euryale seront les héros, si l’amitié n’est pas capable, elle aussi, de réussir au théâtre. Au reste, le poète ne doit point, à son avis, se proposer uniquement d’émouvoir. Son office est d’instruire, et s’il a bien cadencé des pensées métaphysiques « dans une ode qui ne contienne que des vérités très évidentes ; » s’il a enseigné l’histoire, comme Voltaire dans son César ; surtout s’il a démontré, comme Voltaire encore dans Alzire, que le christianisme mal entendu et guidé par un faux zèle rend plus barbare que le paganisme même, il a bien employé son temps. Le meilleur des poèmes est celui qui renferme « un cours de morale où l’on apprend à parler et agir ; » et la Henriade est le chef-d’œuvre du genre ; car les caractères y sont présentés de manière à faire haïr le vice et aimer la vertu ; les récits sont accompagnés de réflexions « excellentes, qui ne peuvent que former l’esprit de la jeunesse. » Le poète y fait le procès aux guerres de religion ; il tance les factieux et recommande aux peuples l’obéissance et la fidélité envers leurs rois :

Et qui meurt pour son roi meurt toujours avec gloire…

Ce vers, Frédéric le cite seul, pour le mettre en belle lumière dans la préface de l’édition qu’il prépare de la Henriade, et il laisse un peu trop voir par cette citation et par toute la théorie qu’il donne au même endroit de la fonction des lettres, ces « auxiliaires des lois, » que, s’il aime les muses pour elles-mêmes, il attend d’elles quelques services. Ce jeune homme ne s’égare pas dans les vallons sacrés ; il s’y promène en compagnie du prince royal de Prusse.

Parce qu’il était homme de lettres dans l’âme, mais aussi parce qu’il était prince et voulait employer la puissance des lettres, Frédéric résolut de devenir un écrivain. Pour cela, il s’est donné beaucoup de peine. Il a fallu d’abord qu’il apprît notre langue. Il est vrai qu’il la parlait depuis qu’il parlait ; sa gouvernante, son précepteur et presque tous ses maîtres étaient nos compatriotes ; avec la reine sa mère et avec sa sœur Wilhelmine, il causait et correspondait en français ; il ne se servait de l’allemand qu’avec le roi et les domestiques ; mais les réfugiés ses maîtres avaient emporté en exil un français d’une certaine date et d’un certain esprit, et l’imperceptible et perpétuel mouvement d’une langue vivante et vive comme la nôtre s’était arrêté en eux. Les Français de France discernaient tout de suite le Français réfugié, qui se reconnaît dans les premiers écrits de Frédéric. Puis, comme le prince était réputé savoir notre langue, on ne la lui avait pas enseignée expressément ; pour la même raison, on ne lui avait pas enseigné la sienne ; il ne savait donc aucune grammaire, et, le seul instinct ne suffisant pas à lui faire pénétrer les génies des deux langues, il mêlait son français de germanismes et son allemand de gallicismes. D’ailleurs, il tenait de sa nation, comme il disait, quelques petits défauts, la longueur, la lenteur et l’habitude de peser sur une matière ; et son esprit n’était pas de chez nous : sa plaisanterie insistait trop quelquefois, ou même elle avait besoin d’être commentée. Un jour il glisse dans une lettre un jeu de mots si compliqué que son correspondant s’excuse de n’avoir pas bien entendu le passage. Le prince le lui explique et regrette de n’avoir pu marquer l’endroit où il fallait sourire.

Ce fut une des occupations de Frédéric à Rheinsberg que d’apprendre notre langue, notre style et notre esprit, et il choisit pour précepteur, ce qui était un vrai luxe de roi, Voltaire. Il doit à Voltaire un certain dégrossissement, et j’oserai dire, à condition d’expliquer le mot tout de suite, de déniaisement. Il avait gardé une candeur que je ne sais trop comment appeler, juvénile, germanique ou provinciale, qui l’induisait à des naïvetés un peu lourdes, par exemple, à un respect superstitieux de l’antiquité. Un jour, il a rencontré dans un conte de Voltaire l’épithète de « chimérique » appliquée à l’histoire romaine ; il y a lu aussi que les premiers étendards des Romains étaient de foin. Il est à la fois étonné et choqué ; le foin lui paraît bien vulgaire, et l’épithète de chimérique bien aventurée, quand il s’agit d’une histoire avérée, dit-il, par le témoignage de tant d’auteurs, de tant de monumens respectables de l’antiquité, et d’une infinité de médailles. Voltaire répond à ce « colonel du plus beau régiment de l’Europe, » qui a peine à consentir que de si grands vainqueurs n’aient pas toujours eu des aigles d’or à la tête de leur armée, que tout a un commencement, et il prouve par textes authentiques que ses bottes de foin sont bien constatées. Puis il énumère les miracles de l’histoire romaine : la louve nourricière de Romulus, le pivert, la tête d’homme toute fraîche qui fit bâtir le Capitole, Nævius qui coupe des pierres avec un rasoir, la vestale qui tire un vaisseau avec sa ceinture, et les boucliers tombés du ciel, etc. u Allons, monseigneur, il faut mettre tout cela dans la salle d’Odin avec notre sainte ampoule, la chemise de la Vierge, le sacré prépuce et les livres de nos moines ! » Mais Frédéric ne renonce pas si vite à ses illusions sur la primitive histoire romaine ; il est, dit-il, engagé à la défendre par un certain motif.

Sur quoi, le voilà qui raconte, en l’agrémentant de nouveaux détails, la fable que nous connaissons déjà de la fondation de Rheinsberg. Il y a quelques années, dit-il, on a trouvé au Vatican un manuscrit qui « fait foi » que Remus, pour se dérober à la jalouse fureur de son frère, s’est réfugié dans le pays de l’Elbe, qu’il y a bâti au bord d’un lac une ville à laquelle il a donné son nom, et s’est fait ensevelir dans une île au milieu du lac. Le pape s’est empressé d’envoyer deux moines pour découvrir la retraite de Remus. Les bons pères ont jugé que ce ne pouvait être que Remusberg, bien qu’ils n’aient pu retrouver les cendres du héros, soit parce que ces restes n’ont pas été soigneusement conservés, soit parce que le temps, qui détruit tout, les a confondus avec la terre. Ce qu’il y a de plus piquant dans la longue lettre très étudiée de Frédéric, c’est la précaution qu’il prend de ne point paraître trop naïf. « On ne m’accuse pas trop de crédulité, dit-il, et, si je pèche, ce n’est point par superstition. » Il énumère donc ses preuves, dont les principales sont la découverte récente faite dans son jardin d’une urne et de monnaies romaines et le souvenir gardé dans le pays de deux pierres sur lesquelles on reconnaissait encore, il y a cent ans, « quelque chose, » qui avait été la représentation de l’histoire des vautours. « J’espère, monsieur, dit-il en terminant, que vous me saurez gré de l’anecdote que je viens de vous apprendre, et que, en sa faveur, vous excuserez l’intérêt que je prends à tout ce qui peut regarder l’histoire d’un des fondateurs de Rome, dont je crois conserver la cendre. »

Il est aisé de se figurer les mines qu’échangèrent à Cirey Voltaire et la divine Emilie, en lisant ce mémoire d’un archéologue de province. Voltaire répond que Remus ne mérite pas l’honneur d’avoir ouvert l’asile de Frédéric, et que, si cet aimable lieu a été fondé par des exilés de Rome, c’est par Scipion qui y a porté le courage, par Cicéron qui y a conduit l’éloquence, et par Ovide qui y a fait briller l’art d’aimer et de plaire. Quant aux antiquaires à capuchons soi-disant envoyés par le pape, il leur conseille de faire de ce Remus un saint, plutôt que le fondateur du palais de Frédéric : « Mais apparemment que Remus aurait été aussi étonné de se voir en paradis qu’en Prusse. » Et Voltaire se met à parler d’autre chose. Frédéric se le tient pour dit, et consent à mettre l’anecdote de Remus à côté de l’histoire de la sainte ampoule et des opérations magiques de Merlin… Ceci est une des occasions, la plus frappante, où le bon sens rapide de Voltaire redresse la gaucherie de Frédéric. Comme l’élève a l’intelligence prompte, il se fait vite aux façons du maître : il s’allège de tous ses restes de respect, et, de plus en plus, de mieux en mieux, il prend le ton voltairien.

Écrire comme Voltaire, c’est l’ambition qu’il avoue avec des précautions de modestie. Il prie le maître lui-même de vouloir bien l’y aider. Il a auprès de lui un correcteur en titre, Jordan :

Jordan, mon critique et copiste,
Vous qui poursuivez à la piste
Mes fautes en digne limier,
De grâce, daignez corriger,
Raturer, effacer, transcrire…

Mais Jordan ne lui suffit pas, et, dans presque toutes ses lettres à Voltaire, il demande des corrections et des avis. Voltaire aimerait mieux ne donner que des complimens ; très habilement il loue avec effusion les sentimens de l’écrivain, qui sont très louables, en effet ; mais Frédéric, en remerciant d’une approbation dont il s’était flatté à l’avance, réclame la critique du style, et prie l’habile philosophe et le grand poète de vouloir bien s’abaisser à faire le grammairien rigide. Voltaire s’exécute de temps à autre ; il glisse des critiques dans de grands éloges, non sans se moquer de son pédantisme. A propos de l’épître adressée par le prince à son frère de Prusse, il se récrie d’admiration sur un certain encor qu’il y a trouvé :

O vous en qui mon cœur tendre et plein de retour
Chérit encor le sang qui lui donna le jour…

« Mais, s’il plaît à Votre Altesse, ajoute-t-il, n’écrivez plus opinion avec un g et daignez rendre à ce mot les quatre syllabes dont il est composé. Toute la grandeur du génie ne peut rien sur les syllabes. Avec ces petites attentions, vous serez de l’Académie française quand il vous plaira, et, principauté à part, vous lui ferez bien de l’honneur. » Plutôt que des critiques, il donne à Frédéric des indications et d’une main si légère ! Tels complimens sur une pièce de vers octosyllabiques où respirent la facilité du génie, l’aisance, les grâces, et qui a dû coûter au prince moins que ses autres ouvrages, — car elle ne sent pas le travail d’un homme trop occupé de la poésie, — sous-entendent des réserves sur d’autres pièces, arrivées par le même courrier et dont il ne parle point. Il a des façons charmantes d’avertir Frédéric d’élaguer son style et de le resserrer : « Cet or en filière, devenu plus compact, en aura plus de poids et de brillant. » Rien de plus facile, d’ailleurs, une petite lime de deux liards suffira ! Il donne au prince quelques conseils précis sur l’emploi du vocabulaire et du tour poétiques, et sur l’utilité de s’exercer à mettre ses pensées en vers quand on veut parler une langue avec plus d’énergie, l’essence des vers étant de dire plus et mieux que la prose ; mais il passe le plus vite qu’il peut sur cette besogne. Au fond, il voudrait qu’il fût entendu une fois pour toutes que Frédéric écrit fort bien le français pour un Allemand et qu’on n’en parlât plus. Ce n’est pas l’écrivain qui l’intéresse, c’est le prince, au lieu que Frédéric prétend traiter d’écrivain à écrivain, d’homme de lettres à homme de lettres. Ici transparaît un malentendu entre les deux personnages, qui éclatera un jour.

Les leçons que Voltaire lui ménageait, Frédéric se mit à les chercher dans les écrits de Voltaire. Quand il avait reçu un ouvrage du maître, il le lisait en compagnie de Keyserlingk et de Jordan, et l’apprenait par cœur, comme les rois d’Israël, dit-il, apprenaient les paroles de Moïse. Il réfléchissait longuement sur ses attentives lectures ; il comparait une nouvelle édition de la Henriade avec la précédente, parce que les remarques sur les passages modifiés lui paraissaient être l’exercice le plus instructif et le plus capable de former le goût. A force de s’appliquer, il trouvait des critiques et qui étaient justes, tantôt sur une œuvre entière, comme Mérope ou Mahomet, tantôt sur une expression, sur un mot. Et quand Voltaire, après avoir admiré que Frédéric ait jugé Mérope comme s’il avait passé sa vie à fréquenter nos théâtres, lui annonce qu’il a corrigé sur ses avis, tout malade qu’il soit, le quatrième et le cinquième acte ; quand il reconnaît que Frédéric a exactement relevé des fautes dans une épître copiée par Mme du Châtelet elle-même ; quand il consent à remplacer dans un poème « écraser des étincelles, » qui a paru au prince une expression impropre, par « étouffer des étincelles, » c’était pour l’écolier de Rheinsberg une joie de bataille gagnée.

Par tout ce travail, par des exercices répétés, par des thèmes qu’il reprend jusqu’à trois fois, Frédéric a formé en lui un écrivain, qu’un historien de la littérature allemande range parmi les grands écrivains de l’Allemagne, en exprimant le regret qu’il ait écrit en français. Certes il a encore de l’inexpérience et de l’inhabileté ; il ne devine pas « certaines manières que l’usage introduit dans notre langue ; » il ne sait pas transformer le style de prose en style poétique selon la recette que Voltaire lui donna un jour : « Je dirai en prose : il y a dans le monde un prince vertueux et qui déteste l’envie et le fanatisme ; et je dirai envers :

O Minerve ! O divine Astrée,
Par vous sa jeunesse inspirée
Suivit les arts et les vertus.
Linois au cœur faux, à l’œil louche
Et le fanatisme farouche
Sous ses pieds tombent abattus…

Mais que Frédéric ait manié maladroitement ces tours-là, nous le lui pardonnons, et même de grand cœur. Malheureusement, il est, par endroits, détestable. Il lui arrive d’écrire avec la préméditation d’avoir de l’esprit à la façon de La Fontaine ou de Voltaire, et alors il manque ses pastiches. Tel conte de lui, comme la Bulle du pape, veut être galant, qui n’est que grossier, et tel autre, comme le Faux pronostic, qui prétend être drôle, est insipide. Ou bien il se propose, comme dans la Réfutation du Prince de Machiavel, d’atteindre à la plus haute éloquence, et il tombe dans le pathos. Mais cela revient à dire que, s’il veut sortir de son naturel et forcer son talent, il se fourvoie. Là, au contraire, où il est lui-même, et où il exprime sincèrement des idées à lui, il a les plus heureuses rencontres. N’est-ce pas une jolie définition de l’âme que celle-ci :

Cet être que j’ignore et qui réside en moi,
Immortel en théologie,
Incertain en philosophie,
Ce fantôme spirituel,
Ce je ne sais quel sens, cet intellectuel…

Et ne voyons-nous pas glisser et s’évanouir dans l’inconnu notre âme incertaine :

Telle qu’une vapeur légère
Son existence passagère
Se perd dans l’ombre du trépas…

Quand il interpelle le malheureux qui ne sait pas remplir par l’étude « le vide de l’âme : »

Étranger à toi-même, au dehors répandu…

ou quand il met dans la faculté de penser la valeur de la vie :

Un siècle entier n’est rien, beaucoup penser c’est vivre… il trouve de ces vers qui, tout de suite, se logent dans la mémoire pour y demeurer, et l’on admire qu’ils aient été écrits par ce jeune homme qui commençait ainsi naguère une pièce à Mme de Wreech :
Permettez-moi, madame, en vous offrant ces lignes
Que je vous fasse part de cette vérité ;
Depuis que je vous vois j’ai été agité,
Vous êtes un objet qui en êtes bien digne…

pour la terminer par ce quatrain :

Mais j’en ai écrit trop et la passion m’emporte,
Je crois vous ennuyer, vous priant à la fin
De croire que ce cœur de vous rempli et plein
Y persévérera toujours de même sorte…

La prose a marché du même progrès que les vers. Dans ses premières lettres à Voltaire, il construisait des phrases à la tudesque : « Les grands hommes modernes vous auront un jour l’obligation et à vous uniquement, en cas que la dispute, à qui, d’eux ou des anciens, la préférence est due, vienne à renaître, que vous fassiez pencher la dispute de leur côté. » De lettre en lettre, avec des rechutes de plus en plus rares, il se dépouille de son germanisme, et on le voit revêtir notre forme, où il se trouve presque, puis tout à fait à l’aise. Son vocabulaire se nuance et se précise ; il acquiert enfin ce qu’il appelle l’art de bien définir. Dans les Considérations sur l’état présent de l’Europe, ce vif pamphlet contre la politique de la France, et dans le dialogue où il défend contre la fureur des théologiens et le pédantisme des philosophes « l’innocence des erreurs de l’esprit, » des pages courent, à phrases vives et légères, où personne ne soupçonnerait la main de l’étranger.

Est-il permis de dire que, si Frédéric n’avait pas fait cet effort pour apprendre notre langue et la parler en écrivain, il y aurait peut-être quelque chose de changé dans son histoire ? Sans doute, la culture intellectuelle n’a pu modifier en lui la puissance d’agir, ni même y ajouter quoi que ce soit, car l’intelligence ne produit pas la volonté ; ne voit-on pas d’activés et lucides intelligences accouplées à des volontés obscures et inertes ? Mais s’il faut compter, comme il semble, parmi les moyens préparatoires de l’action, la langue où elle se délibère, ce ne peut avoir été chose indifférente que Frédéric ait préféré notre langue à la sienne. De celle-ci, on croirait qu’il avait peur. Il ne voulait même pas lire en allemand les œuvres de Wolf, au moment où il étudiait avec passion ce philosophe dont la doctrine occupait tout son esprit ; il le faisait traduire en français. Le traducteur, qui peinait sur son travail, insinue timidement au prince qu’il ferait peut-être bien de lire l’œuvre dans l’original : « Oserai-je, Monseigneur, vous faire part d’une découverte que j’ai faite dans mon petit travail ? J’ai cru m’apercevoir que la langue allemande est plus propre aux raisonnemens métaphysiques que la langue française. » Frédéric répond qu’il a eu la curiosité de regarder le texte allemand, et qu’il n’a pas trouvé que l’original ait rien perdu en passant par les mains du traducteur. Lire dans sa langue, il appelle cela de la curiosité ! Et pourtant le traducteur avait raison cent fois. Les Allemands, laborieux et profonds, comme disait Frédéric, ont pénétré fort avant dans les questions obscures, et leur langue a trouvé des mots que nous n’avons point pour exprimer les nuances de l’insaisissable ; mais l’insaisissable n’est pas du domaine de l’action. La phrase allemande suit languissamment l’idée dans son évolution ; elle tourne et retourne en incidentes autour des objections comme un flot autour de récifs, point pressée, pas même soucieuse d’arriver. La langue allemande est une langue de recherches et de doute. Elle est le reflet de la nature et de l’histoire de l’Allemagne, du pays aux fleuves lents et parallèles, aux frontières qui flottent, et dont la constitution politique semblait être la solution d’un problème ainsi posé : étant donnée une nation douée de forces abondantes, trouver les moyens les plus propres à stériliser ces forces. Notre phrase va du sujet au verbe, du verbe au complément, du point de départ au but. A l’homme qui délibère une action, elle fournit un délibéré rapide à solution prompte.


III

Lorsqu’il parle des occupations de Rheinsberg, Frédéric les distingue en deux classes : les agréables, comme la culture des lettres et des arts, et les « solides, » celles qui préparent « aux devoirs essentiels, » et il donne toujours à celles-ci la préférence. En quoi, il est parfaitement sincère, car sa vie d’homme de lettres est chose légère et presque futile, en comparaison de sa vie morale, qui fut intense et profonde.

Au moment où il arrive à Rheinsberg, il vient, à ce qu’il me semble, d’arrêter ses comptes avec la religion. Il a proposé au pasteur Achard, un des très rares ministres de l’évangile auquel il témoignait quelque estime, les textes de deux sermons à prêcher devant lui : « Ces paroles nous ont été données de Dieu, » et « La croix de Jésus est en horreur chez les Juifs et ridicule aux païens ; » le premier, afin que le théologien lui explique la possibilité et les caractères de la révélation, le second afin qu’il lui démontre, « si l’on ose ainsi parler, la raison qui a déterminé le conseil de Dieu à choisir ce genre de rédemption préférablement à tout autre. » A ces questions, Frédéric avait répondu par avance ; la foi n’avait jamais été son fort, comme il dit au pasteur, et, certainement, il l’avait déjà perdue ; mais je ne crois pas qu’il ait voulu seulement se procurer le plaisir d’entendre une discussion ou un développement d’éloquence. Il se mettait alors, — c’était au printemps de 1736, — à raisonner sérieusement sa vie et à prendre des partis ; avant de se résoudre au sujet de la religion, il s’est posé le problème une dernière fois, et il l’a bien posé. Nous le verrons bientôt procéder en toute chose avec cette méthode, c’est-à-dire discerner le point à démontrer, y attacher son esprit, entendre le pour et le contre, juger et décider. Je ne sais pas au reste si le pasteur Achard a prononcé les deux sermons ; mais Frédéric, à ce moment-là, se déclara à plusieurs reprises et en termes très vifs contre la rédemption, contre la révélation, contre les prophètes et l’évangile. Et ce fut une chose réglée : son parti est pris et jamais il n’en démordra.

La religion, il ne la rejette pas seulement, il la méprise et il la hait. Dès les années de Rheinsberg, il donne un large cours à ses sentimens. Il y met des nuances, il est vrai, selon qu’il parle de telle ou telle confession chrétienne. Il a des paroles d’estime pour le protestantisme qu’il appelle de temps en temps notre religion, ou même notre sainte religion, et, parmi les sectes protestantes, il préfère le calvinisme : affaire d’éducation peut-être, et prédilection de philosophe pour la foi qui demande les moindres sacrifices à la raison ; affaire de politique aussi : une des forces de la Prusse était de représenter le protestantisme envers et contre l’Autriche, et le prince royal n’était pas homme à se priver d’aucune des forces de la Prusse. Mais ces considérations ne prévalurent pas sur la fermeté de son irréligion totale. Voltaire paraissait croire que les ministres protestans valent mieux que les prêtres catholiques ; Frédéric proteste : « Ils se ressemblent tous ! » Voltaire disait encore que l’engeance des dévots n’existe qu’en pays catholique ; il avait exprimé cette opinion dans une lettre où il marquait non sans justesse un contraste entre les mœurs des rois réformés du Nord et celles des rois catholiques du Midi ; Frédéric lui accorde que les rois du Nord ont de grandes obligations envers Luther et Calvin, « pauvres gens d’ailleurs, » qui les ont affranchis du joug de la cour romaine et ont augmenté leurs revenus par la sécularisation des biens ecclésiastiques ; mais, dit-il, nous avons nos bigots, nous aussi, et notre secte de béats, et jamais il n’a parlé d’un moine ou d’un jésuite avec plus d’aigreur que d’un certain

…… pieux cafard, cagot et triple saint,
Vieux vétéran, maquignon de Calvin…

A toutes les églises, il reproche le crime de la persécution de l’esprit. C’est l’église catholique qui allume à Madrid

….. ces bûchers solennels
Où, pour l’amour de Dieu, on brûle les mortels…

Par elle

L’esprit libre français, l’éloquence hardie
Sous le joug monacal languit abâtardie.

C’est elle qui endort l’Autriche dont le César, au moment même où Frédéric écrit ces vers,

…… fugitif en Hongrie,
Fuit le dieu des combats en invoquant Marie…

Mais ces églises protestantes, qui jadis portaient au ciel la plainte de leur foi opprimée, valent-elles mieux que la catholique ? Elles ont des docteurs furieux qui embrouillent leurs disputes et les enflent de mots barbares ; elles cachent sous la sainte humilité le fiel, l’ambition et l’orgueil ; et enfin elles n’ont cessé d’être persécutées que pour devenir persécutrices.

Ainsi la liberté, si naturelle à l’homme,
Est maudite à Genève et condamnée à Rome ;
Ainsi l’homme à penser du ciel autorisé
De l’église est puni parce qu’il a pensé.

Frédéric s’échauffe si fort en sa colère qu’il en oublie les mœurs du style noble et compare l’Europe, asservie par tous ces sacerdoces, où l’âme en vain,

esclave rétrécie,
Cherche encor le ressort de son libre génie,

à une cage de serins.

Il y a, dans sa haine, comme une progression continue. Frédéric ne veut plus même que l’on prononce le nom de l’homme-Dieu ; à Voltaire, qui s’est permis un jour cette licence poétique, il la reproche comme une capucinade : « On peut parler de fables, mais seulement comme de fables. « Il raille les prophéties d’Ésaï, de Daniel, et « de tous ces vieux juifs dont les rêves ont fait tant de bruit dans le monde. » Il va dans ses injustices jusqu’à prétendre que l’établissement du christianisme a été une cause de barbarie, comme l’invasion des Goths. Sur toute foi, tout culte, tout clergé, il lève la main pour prononcer une malédiction solennelle : « Que nos descendans ignorent à jamais les puériles sottises de la foi, du culte et des cérémonies des prêtres et des religieuses. »

C’est presque déjà le cri : « Écrasons l’infâme ! » Et l’on se demande si ce jeune prince, qui méconnaît à ce point la légitimité du sentiment religieux et sa force, sur laquelle repose la puissance des églises, ne se prépare pas des périls. Mais ce jeune homme n’est jamais emporté au fond, alors même qu’il semble l’être. Sous le feu de ces polémiques de sa jeunesse, comme sous le feu de nos batteries devant Philipsbourg, il est calme, et sa main tranquille tient la bride de sa monture : il ne s’emballera pas contre l’infâme. De la dignité du sentiment religieux, il n’acquerra jamais le sens ; il ne reconnaîtra jamais à la religion d’autre raison d’être que la superstition des foulés et la supercherie des prêtres, mais, de la puissance des églises, il a une idée juste et très précise. L’histoire lui enseigne qu’il ne faut pas « se mêler de la foi des peuples, » et que des princes se sont mal trouvés d’avoir favorisé une secte aux dépens d’une autre, et que des querelles de partis, qui n’eussent été que de passagères étincelles, sont devenues, parce que des rois les ont fomentées, des embrasemens. L’histoire lui montre encore « que les peuples tolèrent d’un front tondu ce qu’ils ne souffriraient pas d’un front couronné de lauriers, » que personne, lorsque vient à souffler l’esprit de fanatisme, ne demeure neutre, et qu’enfin « la fidélité du vulgaire ne tient pas contre les forces de la religion. » La sévère opinion qu’il a de l’humanité lui fait croire qu’elle ne se corrigera jamais de cette erreur. Le vœu qu’il exprimait tout à l’heure, il sait que l’avenir ne l’accomplira point. Ses descendans ne pourront pas se passer des puériles sottises de la foi, car ils seront, eux aussi, des hommes infirmes et « idiots. » Conclusion : « La religion est une ancienne machine qui ne s’usera jamais. » Le sage aura donc soin de ne pas mettre les doigts dans cet engrenage.

Ici s’annonce une des originalités du règne futur et une rareté dans l’histoire. Roi sans être chrétien, libre penseur, mais qui ne persécutera point, Frédéric se ménage une liberté d’agir qu’aucun de ses prédécesseurs n’a connue. Ceux-ci s’étaient approchés de cette liberté peu à peu. L’électeur Joachim avait accru son autorité le jour où il était passé du catholicisme au luthéranisme, car un prince catholique, si puissant qu’il soit d’ailleurs, n’est pas le maître chez lui. C’était le plus grand prince du monde qu’un roi de France, mais il n’était pas en son pouvoir de déplacer une lettre du catéchisme ni de changer un détail du culte, ni un pli des vêtemens liturgiques, au lieu que l’ordre de succession au trône, cette loi fondamentale de la monarchie, fut mis en doute quand l’héritier se trouva être un protestant. Joachim, en se convertissant à la réforme, rédigea le catéchisme de son église, et il régla le rituel des cérémonies et le costume des prêtres comme il l’entendit, car il était le maître chez lui ; il y était clos ; de son église de Berlin, ecclesia mea berolinensis, il était le summus episcopus, l’évêque suprême, le pape en un mot, et il invita « très gracieusement » ceux qui ne se plairaient pas dans cette église à s’en aller ailleurs. Mais, si les électeurs de Brandebourg étaient demeurés luthériens, l’église nouvelle les aurait vite entravés, car, dès qu’elle eut fixé son orthodoxie, elle devint aussi intolérante que l’ancienne église ; elle surveilla et comprima la vie intellectuelle ; elle mit la main sur l’État et le gouverna. L’esprit était moins libre dans la Saxe luthérienne que dans les pays catholiques du moyen âge, et les ministres y étaient des théologiens, la politique y était confessionnelle ; en l’électeur de Saxe se vérifiait cette vérité énoncée par Voltaire que quiconque tient d’une main le sceptre et de l’autre l’encensoir a les mains très occupées. Aussi ce fut un événement dans l’histoire de la monarchie prussienne, que la conversion au calvinisme de Jean-Sigismond, successeur de Joachim. Ce Jean-Sigismond, dont les sujets demeurèrent en majorité luthériens, respecta leur croyance, mais leur imposa le respect de la sienne. Comme il n’avait plus le droit de prier et d’adorer au nom de tous, il laissa tomber l’encensoir public, et il eut dès lors, pour tenir le sceptre, ses deux mains. Pourtant ce n’était pas encore là le plus haut degré de la liberté. Le père du grand Frédéric est assez libre pour composer à son usage un dogme partie luthérien, partie calviniste, mais il est un protestant dévot, et presque fanatique ; il insulte le catholicisme ; il proscrit un philosophe et traite l’harmonie préétablie en crime d’État ; il méprise la science et l’humilie ; il est l’ennemi violent de l’esprit naissant du monde moderne. Quelques règnes encore comme celui-là, il n’y aurait pas eu de Prusse, ou du moins il n’y aurait pas eu la redoutable Prusse que nous connaissons. Arrive un prince qui n’est pas seulement au-dessus, qui est en dehors des églises, et de qui la liberté sera pleine. Ni dans son gouvernement, ni dans sa politique, il ne sera un moment gêné par la religion. Il regardera toutes les sectes du haut de sa philosophique impartialité f où il y a de la pitié et encore plus de dédain pour les infirmités humaines. Envers tous les infirmes, il pratiquera la tolérance. La Prusse était avant lui une terre d’asile pour les protestans : elle s’ouvrira désormais aux philosophes, aux catholiques aussi, et l’on verra un jour cette merveille, les jésuites bannis de toutes les monarchies catholiques, abolis par le pape, et accueillis par le roi de Prusse. Chez moi, dira Frédéric, on fait son salut comme on l’entend ; et déjà il a écrit à Rheinsberg une théorie de la liberté philosophique, où il comprend la liberté religieuse. Il sait, par son expérience, qu’il est noble de chercher la vérité, et presque impossible d’en découvrir aucune qui soit certaine, car « les vérités sont placées si loin de notre vue qu’elles prennent, de leur éloignement même, un air équivoque. » Il ne se croit pas le droit d’en vouloir à ceux qui, dans la poursuite de la vérité, se sont heurtés à l’erreur et sont tombés. Il reconnaît même qu’il est des erreurs douces, charitables, comme celle qui montre à l’agonisant des torrens de volupté dont les délices sont capables de rendre aimable la mort elle-même. Et il conclut que les erreurs, quelles qu’elles soient, sont innocentes quand elles sont sincères : « Ayons du support pour l’erreur. Pourquoi troublerions-nous la douceur des liens qui nous unissent pour l’amour d’une opinion sur laquelle nous manquons nous-mêmes de conviction ? Laissons à l’imagination de chacun la liberté de composer le roman de ses idées. »

C’est une bonne préface pour un règne, ce traité charmant et d’un joli titre, De l’innocence des erreurs de l’esprit. Dès Rheinsberg, Frédéric entrevoit la puissance et la gloire intellectuelle naissant de cette liberté ; car il rêvait cette gloire par l’Allemagne : lui qui, si quelque nouveau savant s’annonçait dans sa nation, se réjouissait de voir « ces roses pousser parmi les ronces, et ces bluettes de génie se faire jour à travers les cendres. » Et c’est sur sa Prusse surtout qu’il comptait pour « amener les sciences dans nos climats reculés. » Il remarque que la noblesse de ce pays a plus d’envie de s’instruire, plus de vivacité et de génie que le reste de la noblesse allemande, qui vit dans les bois où elle devient aussi féroce que les animaux qu’elle poursuit. Il trouve à Berlin des étincelles de tous les arts, — étincelles presque toutes parties de notre foyer, — et il écrit un jour à Voltaire : « Il ne faudrait qu’un souffle heureux pour rendre la vie à ces sciences qui rendirent Athènes et Rome plus fameuses que leurs guerres et les conquêtes. » On dirait qu’il prévoit l’avenir de la ville, obscure encore, que pas longtemps après lui on appellera la ville de l’intelligence. On dirait presque qu’il prédit la grande école de Berlin, cette puissance étrange, ce lieu de liberté philosophique dans un pays de discipline, de liberté envers et contre tous, Dieu compris, le roi excepté. Si bien que, lorsqu’il méditait à Rheinsberg sur la religion, Frédéric travaillait et très utilement pour le roi de Prusse.


IV

Comme il procédait avec un ordre admirable, Frédéric, au sortir de la crise religieuse, entra dans une crise métaphysique. Depuis son adolescence, bien avant d’avoir renoncé à toute foi, il philosophait ; il avait seize ans quand il signait une lettre à sa sœur : Frédéric le philosophe. Ce goût croissant avec l’âge devint une passion ; le jeune philosophe regardait avec pitié la plupart des nommes vivre « sans même penser à ce que c’est que les causes cachées et les premiers principes des choses. » Quand il allait de Neu-Ruppin à Berlin pour les fêtes de la cour, il achevait les nuits de bal au coin de son feu à s’entretenir des plus hautes questions avec Suhm, le ministre de Saxe, qu’il appelait Diaphane, parce que le pauvre Suhm, âme délicate de penseur souffreteux, n’avait presque point de corps. Les obscurités mêmes des problèmes tentaient l’esprit de Frédéric : « Je ne puis m’empêcher, disait-il, de m’approcher des mystères qui m’intéressent beaucoup, et qui m’attirent par les difficultés qu’ils me présentent. »

Il croyait alors en Dieu fermement pour la double raison que le monde ne peut avoir été organisé que par une sagesse suprême et que l’esprit de l’homme ne peut procéder que de l’esprit de Dieu. Il croyait, avec l’école de Leibniz, que ce Dieu a choisi entre tous les mondes imaginables le meilleur et qu’il a donné à chaque partie la nature, la place, le développement et la destinée propres à concourir à la perfection de l’ensemble. Comme il attribuait à Dieu tout ce qu’il y a de noble et d’élevé dans l’homme en le portant à la plus haute puissance, il lui reconnaissait une infinie bonté, et il célébrait les bienfaits de la Providence. Il était donc optimiste alors, ou, du moins, il croyait l’être, mais déjà il s’écartait des doctrines de Leibniz en un point capital : il répugnait à croire à la spiritualité de notre âme et à son immortalité. Il admirait ironiquement ceux qui professaient cette croyance : « Je remarque par ce que vous m’écrivez que vous êtes charmé d’avoir une âme immortelle, » mais il n’avait pas « l’idée de ce que c’est que penser sans organes, » et notre prétention de survivre à notre matière lui semblait un pur effet de notre vanité.

Telles étaient les premières idées, ou plutôt les instincts de Frédéric en philosophie. Il entreprit de les examiner, de les critiquer et de les compléter, à ce même moment de l’année 1736 où il adressait au pasteur Achard ses questions sur les sources et les preuves de la foi. Et c’est cette coïncidence qui me fait croire qu’à ce moment-là il procédait méthodiquement à l’inventaire de ses croyances et de ses opinions avec la volonté de se décider. Arrivé à Rheinsberg, il se mit à faire sa philosophie en lisant les livres de Wolf, le plus célèbre disciple de Leibniz, qui donnait à la doctrine du maître une forme scientifique imposante et inaugurait en Allemagne, comme dira Kant, l’école de la profondeur. Suhm, qui traduisait en français la Métaphysique de Wolf, l’envoyait morceau par morceau au prince, qui se jetait dessus à l’arrivée de la poste. Ce fut une besogne très rude que d’étudier ces propositions abstraites, qui « connectaient les unes avec les autres comme les anneaux d’une chaîne. » Frédéric eut d’abord beaucoup de peine à les comprendre. Il les lisait et les relisait plusieurs fois par jour pour se les inculquer plus profondément. Il craignait de perdre le fil s’il s’interrompait un seul jour et de ne plus le retrouver : quand il était obligé de voyager, le manuscrit de Wolf était du voyage. Après quelques mois de ce travail, il vit ou crut voir clair dans les obscurités.

Toute la sagesse lui parut alors contenue dans trois principes, le principe de la raison suffisante, le principe de contradiction et le principe de l’être simple. Il admirait comment le principe de la raison suffisante, — à savoir que rien n’existe sans une cause qui fasse que cela soit d’une façon et non d’une autre, — et le principe de contradiction, — à savoir que, de deux propositions contradictoires, l’une est vraie et l’autre est fausse, — suffisent à conduire l’esprit à la recherche de toutes les vérités. Mais la question de la nature de l’âme serait demeurée indécise sans l’intervention de l’être simple, c’est-à-dire de ce je ne sais quoi où s’arrête la divisibilité de la matière, et qui est invisible, et dont il faut bien pourtant admettre l’existence, car, s’il n’y avait pas d’êtres simples, comment y aurait-il des êtres composés ? L’être simple est à l’être composé ce que l’unité est au nombre : il ne peut pas y avoir plus d’êtres composés sans l’être simple que de nombre sans l’unité. Tout cela paraissait très beau à Frédéric. Il choisissait les expressions les plus fortes pour marquer sa reconnaissance envers Wolf qui, après avoir étudié la nature comme personne, rend raison des choses inintelligibles. Il disait qu’à chaque proposition nouvelle, une écaille lui tombait des yeux. Devant des manifestations si hautes de l’esprit, il se sentait tout humble : « De pareilles lectures instruisent et humilient. Je ne me sens jamais plus petit qu’après avoir lu la proposition de l’être simple. » C’était celle qu’il préférait en effet, parce qu’il en espérait l’immortalité de son âme : « Je commence à voir l’aurore d’un jour qui ne brille pas encore tout à fait à mes yeux ; je vois qu’il est dans la possibilité des êtres que j’aie une âme. »

A-t-il jamais été aussi confiant qu’il paraissait l’être en l’efficacité de la doctrine de Wolf à lui révéler le mot des mystères ? Des réserves, comme celle qu’il vient de marquer à propos de l’immortalité de l’âme, et l’aveu qu’il répète, au cours de cette période métaphysique, de notre impuissance à nous élever jusqu’aux premiers principes montrent la persistance d’un doute préalable. Né sceptique et critique, il avait la volonté, mais il semble bien qu’il n’a jamais eu la pleine espérance de trouver l’explication des choses. Il a fait tout son grand effort pour l’acquit de sa conscience ; il y a mis de la bonne volonté et de la bonne foi, car il était sincère envers lui-même. Bref, il a voulu savoir si l’on peut savoir. Après quoi, ayant réuni tous ces élémens d’une croyance philosophique, il les a discutés avec ses amis, et, pour en éprouver la valeur, il les a fait passer par le creuset de Voltaire.

Dès la première lettre qu’il adresse à Voltaire, il lui parle de Wolf, qu’il appelle le plus célèbre philosophe de nos jours, sans craindre que Voltaire n’ait jamais entendu parler d’un si grand homme, ou ne s’étonne de n’être pas lui-même ce plus célèbre philosophe. Un curieux dialogue s’engage alors entre Rheinsberg et Cirey. Voltaire ne se presse point de prendre parti : il ne veut pas si vite contredire ni désenchanter ce fils de roi dont l’amitié est douce à son amour-propre. Il commence par dire qu’il regarde les idées de M. Wolf comme des choses qui honorent l’esprit humain, et qu’un homme qui raisonne si bien ne pourra jamais rien faire de mauvais, mais déjà il exprime ses sentimens sur la métaphysique, qui ne sait que faire briller des éclairs, et sur notre misère à nous, pauvres souris, qui habitons un bâtiment immense, et tâchons de conserver notre vie, de peupler nos trous, et de fuir les animaux destructeurs, mais qui ne savons ni quel est l’architecte, ni pourquoi l’architecte a bâti. Cependant les cahiers de la traduction de la Métaphysique arrivaient l’un après l’autre à Cirey. Les questions de Frédéric deviennent pressantes et précises. C’est la proposition de l’être simple qu’il recommande surtout à Voltaire, avec les définitions, qui la font comprendre, de l’espace, de la limite, de l’étendue et de la figure. Pendant plusieurs mois, Voltaire fait attendre « les doutes » sur l’être simple que sollicitait Frédéric. Il avoue enfin que ce fameux être donne lieu à bien des difficultés : comment se figurer qu’un être composé ne soit pas divisible à l’infini, quand cette divisibilité est démontrée par la géométrie ? Sans doute, il est impossible qu’il n’y ait pas des premiers principes, dont les choses sont formées ; sans cela la forme des choses et les générations ne pourraient exister. Il y a donc des corps indivisés, qui resteront tels tant que durera la nature des choses, mais qui ne sont pas pour cela indivisibles, ni simples, ni sans étendue, car alors ils ne seraient pas des corps, et la matière ne serait pas composée de matière, ce qui serait un peu étrange. Tout cela est obscur, irrémédiablement obscur : « La métaphysique, à mon gré, contient deux choses : la première, celle que tous les hommes de bon sens savent ; la seconde, celle qu’ils ne sauront jamais. » Au reste, Voltaire ne refuse pas encore de se laisser convaincre ; comme il n’a pas reçu toute la Métaphysique, il veut bien espérer que la dernière partie lui donnera des ailes pour s’élever jusqu’à l’être simple, mais sa misérable pesanteur le rabaisse toujours vers l’être étendu : « Quand est-ce que j’aurai des ailes pour aller rendre mes respects à l’être le moins simple et le plus universel qu’il y ait au monde, à votre altesse royale ? »

La dernière partie est arrivée enfin. Frédéric recommande une dernière fois à Voltaire l’être simple ; il lui explique tout le travail prodigieux par lequel Wolf est parvenu à en trouver la définition ; il l’adjure d’examiner et de réfléchir : « Un petit moment de réflexion vous fera trouver ces propositions si vraies que vous ne pourrez leur refuser votre approbation. Je ne vous demande qu’un coup d’œil, monsieur ; il suffira pour vous élever non-seulement à l’être simple, mais au plus haut degré de connaissance auquel un homme puisse parvenir. » Mais le coup d’œil ne suffit pas à Voltaire. Il remercie le prince de lui avoir envoyé les derniers cahiers, car c’est là un de ces bienfaits que les autres rois, ces pauvres hommes qui ne sont que rois, sont incapables de répandre, mais il a beau faire, il n’entend goutte à l’être simple. Pour croire à cet être indivisible, il faut admettre avec Wolf, d’abord que l’espace n’existe pas par lui-même et qu’il n’est que le vide entre les parties des êtres, et ensuite que l’étendue n’existe point par elle-même et qu’elle n’est que la continuité des êtres. Ah ! si l’on accepte ces définitions, la proposition de Wolf est irréfutable. Comme l’être simple n’a point de pores, il ne contient pas d’espace ; comme il n’est pas continu, il n’a pas d’étendue, mais la pauvre âme de Voltaire ne peut se résoudre à tant de condescendance ! Il lui semble être transporté dans un climat dont il ne peut respirer l’air, sur un terrain où il ne peut poser le pied, au milieu de gens dont il ne comprend pas la langue. Après cette déclaration catégorique, il donne à entendre au prince qu’il aime mieux parler d’autre chose.

De l’être simple, Frédéric ne reparla plus jamais à Voltaire. Il avait plaidé de son mieux, le plus longtemps possible, la cause de Wolf et de la métaphysique, et certainement, à la fin, il se montrait beaucoup plus convaincu qu’il n’était en réalité de la bonté de la cause ; déjà il confessait à d’autres ses doutes et parlait de la métaphysique du ton dont en parlait Voltaire. Dans sa correspondance avec Suhm, qui est alors à Pétersbourg, il est encore question de philosophie et de Wolf, mais avec quelle irrévérence ! Le bon Diaphane négociait péniblement un emprunt pour le prince, qui lui promettait un pot de vin dans l’affaire et lui recommandait de procéder « avec la sagesse et la méthode de Wolf. » Lorsque la désillusion de Frédéric fut complète et qu’avec la métaphysique il eut arrêté ses comptes comme avec la religion, il exprima l’amertume de sa déception. Il est aussi dur pour les faiseurs de systèmes que pour les fondateurs de religions. Voulez-vous faire un système ? dit-il. Donnez-nous de votre mérite une haute idée d’où naîtra le sentiment de votre infaillibilité ; commencez par croire aveuglément ce que vous voulez prouver ; cherchez des raisons pour y donner un air de vraisemblance ; annoncez votre philosophie comme la découverte la plus rare et la plus utile au genre humain, alors même que cette découverte ne consiste qu’en la composition d’un nouveau mot plus barbare qu’aucun de ceux qui ont paru, et que votre système disparaîtra, si vous le dépouillez de l’appareil des termes, comme un décor tombe, emportant avec lui les prestiges de l’illusion. Voilà ce que c’est que faire une philosophie, mais, étudier la philosophie, voici ce que c’est : se former une notion vague de certaines vérités, prononcer des sons que l’on appelle des termes scientifiques, croire qu’on les comprend, quand ils n’offrent à l’esprit que des images confuses et embrouillées, et méditer profondément sur des effets dont les causes demeurent inconnues ou cachées.

En cette satire où tous les mots sont choisis pour porter et portent en effet, où je regrette seulement l’accusation de mauvaise foi quand il n’aurait fallu parler que de l’inconsciente duperie consentie par nous pour nous donner l’illusion de quelque certitude enfin obtenue ; en cette diatribe où la vanité de cette illusion, la jonglerie de nos à-peu-près, le mensonge inavoué, le mensonge du fond, sont découverts et jetés à la lumière, on sent comme le dépit d’un amant trompé. Si peu qu’il ait espéré, Frédéric avait espéré de la métaphysique. En la maudissant, il l’aimait encore ; ce métaphysicien tombé se souvenait des cieux où il avait « remué les bras et cru voler. » La démonstration qu’il s’est faite de l’impuissance de sa raison et de la raison ne supprime pas « ce fonds insatiable de curiosité qui est en nous. » Il ne se résigne pas à ne pas savoir, à ne pas comprendre, à flotter dans l’incertitude du vide : « Je cherche un objet où fixer mon esprit. Si vous en savez, je vous prie de m’en indiquer un qui soit exempt de toute contradiction. »

A présent donc, c’est le scepticisme : scepticisme en métaphysique, scepticisme même en physique, même en mathématiques. Les savans et les philosophes qui affirment, Newton, Leibniz, Wolf, sont remplacés dans le conseil intellectuel du prince par Voltaire et par Locke, « le libérateur des préjugés, » et par Bayle, « le sceptique prudent, le critique profond, le dialecticien invincible, qui a examiné tous les rêves des anciens et des modernes, et, comme le Bellérophon de la fable, réduit à néant les chimères nées du cerveau des philosophes. »

Cependant quelques opinions ont survécu à la crise, mais modifiées par elle. Frédéric croit en Dieu toujours, mais il avoue que l’existence de Dieu n’est pas démontrable et que les mots par lesquels nous exprimons ses attributs ne sont pas intelligibles. Il se perd dans le mystère des relations initiales de Dieu et de l’univers et ne peut les définir, parce qu’il ne sait ce que c’est qu’être éternel et n’entend pas ce mot quand il le prononce. Il semblait qu’il dût être amené par la logique de ses opinions à nier la personnalité de Dieu et à la confondre dans l’univers, car, après que se fut évanoui son fantôme d’être simple, il était revenu à la croyance que ce que nous appelons notre âme n’est que notre matière qui pense ; dès lors, pourquoi n’admettait-il pas que Dieu est la pensée de l’univers ! Parce qu’il était trop un intellectuel pour ne pas croire à l’Intelligence existant par elle-même, et parce que ce génie de l’organisation et du commandement, qu’il sentait en lui, il les voulait retrouver dans un Être organisateur et gouverneur du monde. Mais cette intelligence distincte de l’organisme universel, Frédéric n’en avait l’idée que par son intelligence à lui, qu’il croyait être la résultante de son organisme. Il y avait donc une contradiction entre son idée de l’âme et son idée de Dieu ; il la sentait, et je crois bien que, par momens, la croyance en Dieu s’obscurcissait en lui et qu’alors il doutait, comme il fera plus tard, quand il dira : « Je ne connais pas s’il y a un Dieu, » ou quand il proposera aux hommes cette prière : « O Dieu, s’il y en a un, aie pitié de mon âme, si j’en ai une ! » Mais douter en cette matière, il ne le voulait pas ; il voulait croire en Dieu : « J’aime mieux m’abîmer dans son immensité que de renoncer à sa connaissance et à toute l’idée intellectuelle que je puis me former de lui. » Et voilà au moins un acte de foi de Frédéric.

A lire certaines phrases de lui et des poèmes sur le thème classique des bontés de Dieu, on dirait qu’il croit encore à la Providence et qu’il est demeuré optimiste, mais l’optimisme superficiel de son premier âge lui venait de la métaphysique de Leibniz. Quand il l’eut reniée et quand il eut renoncé à la recherche des premiers principes pour observer les hommes et la vie, alors ses souffrances, ses migraines, ses fièvres, ses coliques, ses tristesses, le spectacle des misères et plus encore celui des sottises humaines accablèrent son optimisme de leurs argumens redoutables et détruisirent sa foi en la Providence. Il se faisait, lui, une haute idée du gouvernement des hommes, qui lui paraissait l’emploi naturel des plus belles intelligences, et ce n’eût pas été trop à son avis que les esprits des Locke et des Voltaire pour régir le monde. Et que voit-il ? Les hommes de mérite méprisés, les faquins illustrés, et des empires gouvernés par des niais ! Il se demande alors « si la Providence est bien tout ce qu’on en dit. » Il doute qu’on « puisse donner une raison de cette bizarrerie des destins, » et il lui paraît que « tout se fait à peu près à l’aventure. »

Le hasard va-t-il donc se substituer dans son Credo à la Providence ? Le hasard semble s’y insinuer en effet, sa majesté le Hasard, ou notre saint-père le Hasard, comme il dira plus tard ; mais l’idée d’un ordre dans les choses convenait trop à son esprit et y était trop chez elle pour y tolérer l’idée contraire de l’aventure. Sans doute, dit-il, nous nous servons des mots hasard, fortune, et ce que nous appelons des coups de fortune survient pour déconcerter les plus sages, mais « fortune et hasard sont des mots vides de sens,.. des noms vagues donnés à des causes inconnues. » Du hasard, mais il n’y en a pas même dans les jeux dits de hasard ! Si les dés, par exemple, ont porté douze plutôt que sept, cela vient de la manière dont on les a fait entrer dans le cornet, des mouvemens de main plus ou moins forts, plus ou moins réitérés qui leur ont imprimé un mouvement plus vif ou plus lent. Faute de pouvoir décomposer ce phénomène, nous l’attribuons au hasard, mais ce sont ces causes qui, prises ensemble, s’appellent le hasard. Coordonnées et réunies dans la main de Dieu, toutes les causes des phénomènes, connues ou inconnues, sont les lois par lesquelles il gouverne l’univers. Mais Dieu lui-même ne peut ni par caprice, ni par bonté, arrêter ou modifier les effets des lois. Il ne peut faire qu’un triangle ait quatre angles, ni « que le passé n’ait pas été, » ni que « tout, une fois ordonné, ne se suive invinciblement. » Des individus, il n’a donc ni ne peut avoir cure ; il ne les atteint que par le cours général des choses ; il ne leur donne pas des valeurs propres ; il ne les considère que comme des moyens qui concourent à la marche de l’ensemble. Et Dieu n’a pas plus d’égard aux peuples et aux États eux-mêmes qu’aux individus. Plus tard, Frédéric exprimera avec une force singulière la hautaine indifférence de Dieu quand à Gatt, son secrétaire, il dira : « Dieu se f… de vous et de moi. »

Parlez donc à présent à ce jeune homme d’une liberté de l’homme. Voltaire se fait l’avocat de cette liberté, dont il plaide la cause par les argumens habituels de l’école, auxquels il ajoute, pour triompher d’objections dont il avoue la force, cette raison ad hominem : « Daignez, au nom de l’humanité, penser que nous avons quelque liberté, car si vous croyez que nous sommes de pures machines, de quel prix seront les grandes actions que vous ferez ! » Frédéric ne daigna pas. Il répond que chaque individu est déterminé d’une façon précise par la mécanique de son corps ; emporté, s’il a la tête facile à émouvoir ; misanthrope, s’il a l’hypocondre enflé ; amoureux, s’il a le tempérament robuste ; que nos idées nous sont données et nos résolutions inspirées par les événemens, et que les événemens ne dépendent pas de nous ; que, Dieu ayant eu un but en créant l’univers, les hommes doivent agir conformément à son dessein ; autrement il ne serait que le spectateur oisif de la nature. Puisqu’il faut faire un être passif de la créature ou du créateur, il « opte en faveur de Dieu. » Il ne s’arrête pas à l’objection que, si Dieu a déterminé toutes nos actions, il a destiné au crime les criminels ; car il suffit que Dieu ait permis le mal pour qu’il en soit l’auteur : « Remontez à l’origine du mal, vous ne pouvez l’attribuer qu’à Dieu. » Son système lui paraît donc plus suivi, mieux lié que celui de Voltaire et plus respectueux de la grandeur divine. Voltaire ne prétend-il pas concilier la prescience de Dieu avec notre liberté, en disant que Dieu prévoit nos actions libres à peu près comme un homme d’esprit prévoit le parti que prendra dans telle occasion un homme dont il connaît le caractère ; la seule différence, c’est qu’un homme prévoit à tort et à travers, et Dieu avec une sagesse infinie : « C’est le sentiment de M. Clarke, » ajoutait Voltaire, qui sentait le besoin de se faire appuyer. « Le Dieu de M. Clarke m’a fait bien rire, réplique Frédéric. C’est un Dieu, assurément, qui fréquente les cafés et qui se met à politiquer avec quelques misérables nouvellistes sur les conjonctures présentes de l’Europe. Je crois qu’il doit être bien embarrassé à présent pour deviner ce qui se fera la campagne prochaine en Hongrie, et qu’il attend avec grande impatience l’arrivée des événemens pour savoir s’il s’est trompé dans ses conjectures ou non. »

Sévère et sombre est donc la philosophie de Frédéric. D’un côté, Dieu, qui est une Idée, cause du monde et source éternelle de lois inflexibles, indifférent aux effets de ces lois sur les individus, les peuples et les empires ; de l’autre, l’homme imparfait, tourmenté par la curiosité, incapable de connaître, voyant et sentant toujours et partout sa limite, conduit par le destin et sans espoir de lendemain. Car c’en est fait, Frédéric a pris son parti de la mortalité de l’âme. On voit bien qu’il a encore quelque regret à mourir tout entier, il souhaite que

….. sa substance épurée
Survive à l’horreur du tombeau…

Mais il ne trouve à l’anéantissement de l’âme ni injustice, ni cruauté.

Grand Dieu ! Ta clémence infinie
Dans aucun sens ne se dénie ;
En me condamnant à périr
Ta bonté se fera connaître.
Est-ce un malheur de ne pas être !

Il semble cette fois que le temps dépensé par Frédéric à philosopher pour conclure à l’impuissance de l’homme et à l’esclavage de sa volonté pendant le court passage du néant au néant, à l’inutilité par conséquent de délibérer et d’agir, ait été mal employé pour le roi de Prusse.


V

Pour tirer d’affaire le roi de Prusse, quelques déclarations suffisent ; d’abord, celle-ci : « Ce qu’il y a de plus réel en nous, c’est la vie. » Voilà un point de départ dans une certitude ; mais si tout le reste est incertain et obscur, ne va-t-on pas vivre au hasard et dans les ténèbres ? Déclaration seconde : « Si les hommes ne sont pas faits pour raisonner profondément sur les matières abstraites, Dieu les a instruits autant qu’il est nécessaire pour se gouverner dans le monde. » Mais encore, pour se gouverner, faut-il être assuré qu’on est libre de manier le gouvernail. Déclaration troisième : « En politique, au lieu de raisonner si nous sommes libres ou si nous ne le sommes pas, il ne faut proprement penser qu’à perfectionner sa pénétration et nourrir sa prudence. » En quoi consiste enfin et par quoi se manifeste la vie ? Déclaration dernière : « Il ne s’agit pas qu’un homme traîne jusqu’à l’âge de Mathusalem le fil indolent et inutile de ses jours, mais, plus il aura réfléchi, plus il aura fait d’actions belles et utiles, plus il aura vécu. » Ainsi tout ce qui pourrait nuire à l’activité est éliminé ou plutôt relégué dans le domaine de la théorie. Les heures occupées à lire et à relire les propositions de Wolf n’ont donc été que des heures perdues ? Mais elles n’ont pas même été perdues : Frédéric ne savait pas perdre du temps. Au naufrage des doctrines philosophiques a survécu un esprit philosophique très large, très libre et très souple, qui sera son guide dans les affaires de la vie. Déjà, au temps où il étudiait le système de Wolf et s’efforçait d’y croire, il disait que cette « manière de raisonner peut être très utile à un politique qui sait s’en servir. » Les principes de contradiction et de la raison suffisante l’ont déçu quand il en espérait l’explication de l’inintelligible, mais il s’en servira pour raisonner sa conduite : « Ce sont les bras et les jambes de ma raison ; sans eux, elle serait estropiée, et je marcherais comme le vulgaire avec les béquilles de la superstition et de l’erreur. » Va-t-il donc transporter dans la politique la rigueur de raisonnement d’un Wolf et composer sa conduite comme un système ? Il écrit, en effet, qu’un prince « devrait se faire un plan aussi bien raisonné et lié qu’une démonstration géométrique, » et cette déclaration est inquiétante, car les géomètres sont pour les mobiles et incertaines affaires de la politique de périlleux conducteurs. Mais Frédéric est aussi le disciple du critique Bayle et de Locke, l’observateur ; et, de nature, il observe ; son grand œil clair et froid est un des yeux humains qui ont su le mieux voir les réalités. Il sera un manieur d’idées pures, mais qui tiendra compte des faits, des lieux, des temps et des hommes.

Lorsqu’il raisonne à l’avance sa conduite pour en arrêter le plan, il procède d’abord selon la méthode de l’école. Bien loin, par-delà les Hohenzollern, ses aïeux, hors du temps presque et de l’espace, dans la région inconnue des origines, il monte pour chercher la raison suffisante du principat. A ce là-bas lointain, tous les hommes étaient égaux et libres, mais ils ont été obligés de choisir un juge de leurs querelles, un législateur qui « réunît leurs intérêts en un intérêt commun, » un protecteur qui les défendît contre leurs ennemis, et ils ont institué le prince. De cette origine, il suit que le principat n’a pas de raison d’être en lui-même, qu’il est le produit d’un contrat social, et comme un fait d’utilité publique. Conséquemment, « le souverain, bien loin d’être le maître absolu de ses sujets, n’en est que le premier domestique. » Mais, pour les bien servir, il ne prendra pas leurs ordres ; pour réunir les intérêts communs, il faudra qu’il domine tous les intérêts privés : aussi le prince aura-t-il l’absolue « liberté du bien. »

Voilà de la théorie pure, dont le point de départ est arbitraire, puisque c’est la chimérique liberté, la chimérique égalité primitive des hommes. Et l’on y pourrait faire bien des objections : celle-ci, par exemple, qu’il en faudrait conclure que la seule forme légitime de gouvernement serait la monarchie absolue ; et cette autre que, la liberté du bien n’allant pas sans la liberté du mal, le monarque abusera de la monarchie s’il n’est point un être parfait. Mais Frédéric sait fort bien qu’il existe plusieurs formes de gouvernement, et il n’a contre aucune d’elles aucune sorte de préjugé. Il exprime son admiration pour la monarchie constitutionnelle d’Angleterre où le parlement sert d’arbitre entre le peuple et le roi. Bien qu’il trouve aux républiques des « défauts de constitution » qui, à son avis, les condamnent à ne pas longtemps vivre, il admire aussi « ces sortes de gouvernemens qui, par l’appui de sages lois, soutiennent la liberté des citoyens, et qui établissent une espèce d’égalité entre les membres d’une république, ce qui les rapproche de l’état naturel. » Toutes ces formes de police, et la variété des gouvernemens sont fondées en nature ; tout est varié dans l’univers, dit-il, plantes, animaux, paysages, visages humains, et « cette fécondité de la nature s’étend aux tempéramens des empires. » Il n’y a pas d’inconvénient à laisser raisonner in abstracto un homme qui voit si clair in concreto. Frédéric sait très bien aussi que le parfait monarque qu’il nous présente est un aussi rare oiseau que le phénix, et il l’appelle même un « métaphysique. » Il voit les rois de son temps s’imaginer « que Dieu a créé exprès et par une attention particulière à leur grandeur, leur félicité et leur orgueil, cette multitude de peuples dont le salut leur est commis, » et il lui semble qu’ils se donnent le mot « pour donner au public l’idée qu’on ne peut être roi sans qu’on soit une bête. » Mais cela, c’est leur affaire ; Frédéric admettrait volontiers que sa théorie ne fût que pour lui et n’obligeât que lui. Il a d’ailleurs le droit, lui seul peut-être, parmi les rois, de se mouvoir dans l’absolu. La Prusse n’a point derrière elle une de ces longues histoires glorieuses, au cours desquelles se forment des traditions qui deviennent des lois et tempèrent la puissance des monarchies. En Prusse, point de haute noblesse, point de grand clergé, point de riche tiers-ordre qui, depuis des siècles, aient combattu, prié et peiné pour le roi. Point d’états-généraux où se soient réunis, dans les grands jours, les représentai de toutes les conditions et de toutes les provinces, et où la nation ait été rassemblée aux pieds du prince. La Prusse n’est encore qu’une mosaïque de pays, séparés les uns des autres, éparpillés du Rhin à la Vistule, d’esprit, de mœurs, de passés différens ; elle n’existe que dans le roi, qui est d’hier. Noblesse, clergé, bourgeoisie, tout y est petit, sans force et sans droit ; le roi seul est grand ou le peut devenir, et ce roi peut philosopher à son aise : il opère sur table rase.

Le prince de Frédéric n’usera donc de sa liberté que pour le bien, et il s’interdira le mal par le sentiment qu’il aura de son devoir. Chaque fois que Frédéric parle du devoir, c’est en hautes et nobles formules impératives, et parce que, sur le néant de la philosophie spéculative, il a fièrement campé sa philosophie de l’action, des Allemands le disent un précurseur de Kant ; mais ils se trompent, car Frédéric a, de la vertu, une idée qui n’est pas du tout kantienne. Il croit que la « nature produit naturellement » des malfaiteurs de toute sorte qui couvrent la surface de la terre, et que la vie ne serait pas tenable si nous étions libres de suivre nos instincts. Les hommes ont donc été obligés de convenir qu’on ne volerait pas, qu’on ne tuerait pas, qu’on s’aiderait les uns les autres à se procurer le bien commun. Et de cette convention naquit la vertu. A la vérité, elle a des attraits indicibles pour les âmes bien nées, qui l’aiment pour elle-même, mais c’est l’effet d’une imagination et d’une vision flatteuse : « Le principe primitif de la vertu, c’est l’intérêt… ; les vertus n’ont lieu que par rapport à la société. » Or l’idée du devoir, chez Frédéric, est exactement corrélative à celle qu’il se fait de la vertu : le devoir, c’est de n’être point un fainéant, même illustre ; c’est d’être « utile à la société. » Et remarquons comme tout se tient, comme tout est lié dans ce système : la vertu naît, comme le principat, le même jour, à l’origine des temps, d’une nécessité sociale. Principat, devoir, vertu, — trinité indissoluble. Le prince a le devoir de pratiquer la vertu d’action, et nous voici ramenés à l’idée du premier domestique.

Par définition, un domestique fait son office lui-même. Sans doute, le prince peut se passer de sous-ordres, et Frédéric lui recommande de les bien choisir. C’est, dit-il, très difficile, car les rois ne voient jamais les gens tels qu’ils sont. Un homme qui se trouve à la messe au moment de la consécration, un courtisan en présence du souverain, se montre tout différent de ce qu’il est dans une société d’amis. Et quand on pense que Sixte-Quint a pu tromper soixante-dix cardinaux qui le devaient bien connaître, c’est un bel encouragement à la méfiance. Aussi quand un prince connaît ses ministres pour les avoir « approfondis, » il fera bien de les garder, quelques faiblesses qu’il lui faille tolérer en eux, tout comme un musicien habile aime mieux jouer d’instrumens dont il connaît le fort et le faible que de ceux dont la bonté lui est inconnue. Voilà les ministres mis en modeste place par cette comparaison avec une flûte ou un violon. C’est qu’ils ne sont rien autre, en effet, rien de plus ; ils n’ont point charge de composer, ni même de jouer les airs : c’est le prince qui compose, et, après, souffle dans ces flûtes ou fait chanter ces violons. Il « voit tout par ses yeux ; .. le poids du gouvernement pèse sur lui seul, comme le monde sur le dos d’Atlas ; il règle les affaires intérieures comme les étrangères : toutes les ordonnances, toutes les lois, tous les édits émanent de lui. »

Envers son intelligence, qui « dirige la masse entière, » le prince a de grands devoirs. Il lui doit des idées, mais c’est si rare d’avoir des idées ! « Sur cent personnes, quatre-vingt-dix-neuf n’en ont que deux ou trois, qui roulent dans leur cerveau sans s’altérer jamais ni acquérir de nouvelles formes. » Aussi sont-elles incapables de saisir les « rapports entre les choses, » et, par conséquent, de juger, de se déterminer et de se conduire. Les idées viennent de partout, mais un prince les doit chercher surtout dans l’histoire, dont la connaissance sert précisément « à multiplier les idées, à enrichir l’esprit et à fournir comme un tableau de toutes les vicissitudes de la fortune. » Après qu’il aura su lire dans les siècles écoulés, et se sera instruit de l’universelle expérience, il aura « une idée juste et exacte des choses qui arrivent dans le monde.., des faits qui arrivent de nos jours. » Et même il sera capable de « déchiffrer en quelque manière les mystères du destin par sa pénétration et par cet esprit de force et de jugement qui combine tous les rapports et lit dans les conjonctures présentes celles qui doivent suivre. » Il lui faut comme à Janus deux visages, tournés, l’un vers « le passé, qui est l’école de la sagesse ; » l’autre vers « l’avenir, qui est l’école de la prudence. »

Vicissitudes et conjonctures, vicissitudes, choses qui changent et tournent, conjonctures, choses de rencontre, tout un monde de phénomènes qui ne peuvent être prévus tous par notre imparfaite raison, voilà ce que la vie offre au prince dont le plan est aussi bien lié et raisonné qu’une démonstration géométrique. Ramener autant que possible « les conjonctures et les événemens à l’acheminement de ses desseins, » c’est tout l’art du prince. Qu’il sache d’abord où il veut aller, et le sache bien, et, puisqu’il n’est pas maître de la route et ne commando ni aux vents ni aux flots, qu’il se conforme au temps, tantôt déployant toutes ses voiles et tantôt les calant, « uniquement occupé à conduire son vaisseau dans le port désiré, indépendamment des moyens pour y parvenir. » D’un côté, incertitude et mobilité ; de l’autre, certitude et fixité ; incertitude et mobilité des flots, certitude et fixité du pilote : cela est très simple, et cela est admirable.
VI

Frédéric, en bon logicien toujours, divise en ses parties principales l’office du prince, pour les comparer entre elles et marquer les devoirs qui rassortissent à chacune. Si nous l’en croyons, la guerre et la politique sont les moins importantes : « le principal objet des princes est la justice, et, s’ils sont généraux, c’est l’accessoire. » Il se peut bien qu’il soit sincère, car il comprend dans la justice tout le gouvernement intérieur, et l’administration d’un État comme le sien, où le roi applique sans résistance ses idées de gouvernement, ainsi qu’en une sorte de lieu philosophique, séduisait un esprit d’une si belle ordonnance, et qui aimait à voir les effets sortir des causes, comme la conclusion d’un syllogisme sort de la majeure et de la mineure. Au reste, en rabaissant la guerre, Frédéric satisfaisait une rancune. Les officiers qu’il avait connus à la tabagie paternelle l’avaient prodigieusement ennuyé, et il se vengeait d’eux en raillant la pédanterie militaire qui se manifeste, dit-il, par la minutie, par la fanfaronnade et par le don-quichottisme, et qui est la pire de toutes, car elle ne se peut excuser comme celle des portefaix de la république des lettres, que leur profession empêche de se répandre dans le monde où ils se civiliseraient peut-être. Comme l’éducation militaire n’était qu’une partie de sa large éducation humaine, il méprisait les princes qu’on n’a élevés que pour être soldats, et que leurs précepteurs ont nourris « de soupes en avant-faces, de pâtés en bombes et de tartes en ouvrages à cornes. »

Il se peut bien aussi qu’il ne soit pas tout à fait sincère dans cette sorte de dédain de l’accessoire, car « le militaire, » bien qu’il en parle peu, n’était pas négligé par lui. Il étudiait l’histoire des guerres, depuis celles des Grecs et des Romains ; il approfondissait jusqu’au menu détail les règlemens et les coutumes de l’armée, et son régiment était si bien tenu que le roi un jour ne put s’empêcher de l’embrasser à grands bras après une revue, devant le front des troupes. Méfions-nous donc un peu de ce philosophe qui voudrait nous faire croire qu’il préfère à l’épée le glaive de justice. Il laisse percer l’ambition d’égaler les grands conquérans, quand il promet à Voltaire de garder ses écrits comme Alexandre gardait ceux d’Aristote ; il se trahit quand il confesse son amour de « ce fantôme qu’on appelle la gloire, cette idole des gens de guerre. » Des rêves de guerre caressent par momens son âme philosophique ; il voit alors « des campagnes, des sièges, des combats en perspective, » et son imagination, échauffée sur ces objets, lui peint des victoires, des trophées et des lauriers. Écoutez, d’ailleurs, comme il parle du devoir militaire du prince. Le prince doit présider dans son armée comme dans sa résidence. C’est lui qui fait livrer les batailles, c’est bien le moins qu’il aille sous le feu enseigner le mépris des périls et de la mort. S’il n’est pas né soldat, il prendra conseil de militaires entendus ; « sa présence auguste » empêchera la mésintelligence des généraux, et, comme tous les ordres émaneront de sa personne, le conseil et l’exécution se suivront avec une rapidité extrême. Mais un prince, s’il n’est pas né soldat, n’est qu’une moitié de prince ; le prince complet, c’est le « juge d’institution, » qui, transporté dans les batailles, en « dirige l’exécution, communique par sa présence l’esprit de valeur et d’assurance aux troupes, et montre comme la victoire est inséparable de ses desseins, et comme la fortune est enchaînée par sa présence. » On sent bien ici à l’élévation du discours et à l’émotion de l’orateur que Frédéric exprime un sentiment vif. Plus tard, il dira qu’il faut parler du militaire à un jeune prince avec autant de piété que le prêtre parle de la révélation. Cette piété est en lui déjà, et nous voilà rassurés sur le sort de l’accessoire : l’accessoire ne sera pas sacrifié.

Sur l’usage que le prince doit faire de cette force dans la politique, nous allons entendre des paroles très belles. Frédéric enseigne qu’entre un héros conquérant et un voleur de grand chemin, la seule différence est que l’un, voleur illustre, est couronné de lauriers, tandis que l’autre, faquin obscur, est pendu à une potence. Il prêche qu’il faut se contenter de son état, ne point convoiter les richesses d’autrui, ne jamais faire aux autres ce que vous ne voudriez point qu’on vous fît à vous-même, et plier la politique sous les maximes d’une « morale simple et épurée. » Ce sont les thèses philosophiques et chrétiennes qu’il soutenait contre Machiavel, ce séducteur infâme, comme il dit, ce docteur en scélératesse, ce tigre, et de qui le livre du Prince est une voirie dont la peste se communique à l’air des alentours. Car Frédéric est éloquent dans la Réfutation du Prince de Machiavel, et même il l’a écrite, nous le savons déjà, avec le dessein d’être éloquent.

Cette simple maxime de Machiavel : « La libéralité rend pauvre, et par conséquent méprisable, » l’emporte à cette apostrophe : « Quoi ! Machiavel ! les trésors d’un riche serviront d’équilibre à l’estime publique ! Un métal méprisable en soi-même, et qui n’a qu’un prix arbitraire, rendra celui qui le possède digne d’éloges ! » Il n’est pas seulement pathétique ; il est mélodramatique. Il prédit au tyran criminel, « qu’à supposer que les foudres du ciel ne l’écrasent pas à point nommé, il sera puni par sa conscience, cette voix puissante qui se fait entendre sur le trône des rois, et qu’il ne pourra pas éviter cette funeste mélancolie, qui, frappant son imagination, lui fera voir sortis de leur tombeau ces mânes sanglans que la cruauté y a fait descendre. » Voilà bien le ton d’un exercice d’école et d’un écolier emporté par la rhétorique. Malheureusement, le discours à peine imprimé, Frédéric le commentera en mettant le feu au monde par son attaque de la Silésie, et il regrettera bien alors de ne pouvoir rattraper l’opuscule, sentant que le commentaire ferait douter de la sincérité du texte.

Et pourtant, si le lecteur a cru que l’auteur de la Réfutation apporterait à la politique la candeur d’un agnelet, c’est qu’il a mal lu le livre. Ébloui par les pages éclatantes, il n’a pas vu ces lignes tranquilles où Frédéric, de l’air du monde le plus innocent et par déductions doucement ménagées, enseigne d’abord que les guerres défensives sont légitimes, et ensuite que les guerres « pour le maintien de certains droits et de certaines prétentions ne sont pas moins justes que les premières, » et enfin qu’il est des guerres offensives tout « aussi justes » encore, des « guerres de précaution que les princes font sagement d’entreprendre, » car c’est la prudence même qui « veut que l’on agisse, tandis que l’on en est le maître. » Il n’a pas pris garde, ce lecteur inattentif, qu’après avoir traité Machiavel de « sophiste de crimes, » pour avoir prétendu que le prince doit abuser les hommes par sa dissimulation, Frédéric ajoute que le monde est une partie de jeu, où se trouvent des joueurs honnêtes, mais aussi des tricheurs, et qu’un prince, pour n’être pas dupe des autres, doit apprendre « comment on triche au jeu ; » qu’après avoir soutenu contre ce « jésuite » de Machiavel que les princes doivent « observer religieusement la foi des traités et les remplir même scrupuleusement, » il écrit : « Seulement, il y a des nécessités fâcheuses où un prince ne peut s’empêcher de rompre ses traités et alliances. » Si bien que l’intransigeant moraliste de tout à l’heure permet au prince, juge des nécessités fâcheuses, de reprendre la parole qu’il a donnée ; au prince, juge de ses droits et prétentions, de « prouver par les combats la validité de ses raisons. » Le philosophe s’abaisse à redevenir un politique. De lui reprocher d’avoir vu ici encore la réalité des choses, il ne saurait être question, mais en lisant tous ces jolis raisonnemens et l’approbation qu’il donne à la maxime : « La fourberie est un défaut de style en politique quand on la pousse trop loin, » on ne peut s’empêcher de regretter que Frédéric ait commencé par se fâcher si fort contre Machiavel. Il aurait vu qu’il y avait tout de même quelques moyens de s’entendre avec lui.

A présent que le prince a reconquis par ces distinctions et réserves sa liberté d’agir, il faut lui donner quelques bonnes règles et des conseils pratiques pour l’action. Les voici :

Observer et classer les phénomènes, et, en vertu du principe de la raison suffisante, remonter aux causes, c’est-à-dire s’appliquer à connaître « les principes permanens des cours, les ressorts de la politique de chaque prince, les sources des événemens, » de façon à pouvoir juger quelle sera, dans une circonstance donnée, la conduite de tel ou tel État. — Ne pas oublier que deux États, qui se rencontrent dans la même politique, n’agiront point pourtant de la même façon, car les causes naturelles, comme les climats et les alimens, et les habitudes transmises par l’éducation, déterminent en eux le caractère selon lequel ils agissent. En toute affaire, un Français se conduit avec la vivacité d’un singe, et un Hollandais avec le flegme d’une tortue. — Ne jamais rester neutre, quand la guerre est près de vous, car vous exposez votre pays aux injures des deux parties belligérantes ; vous avez tout à perdre et rien à gagner. Ne pas croire qu’on puisse se passer d’alliés, car il est peu de princes, s’il en est, qui se puissent soutenir sans alliances ; pour être, à la fin, demeuré seul, Louis XIV a failli succomber. — Sur le point de conclure un traité, il faut bien distinguer la nature des choses qu’on veut promettre, bien éclaircir les termes, et que le grammairien pointilleux précède le politique habile. — Ne pas s’engager légèrement avec de plus puissans que soi, qui, au lieu de vous secourir, pourraient vous détruire ; imiter la sagesse du Grand-Électeur, qui ne voulut pas appeler les Russes contre les Suédois, craignant de ne plus être maître de ces ours moscovites, après qu’il les aurait déchaînés. — Une certaine prédilection pour une nation, une aversion pour une autre, des préjugés de femme, des querelles particulières, de petits intérêts, des minuties ne doivent jamais éblouir les yeux de princes qui commandent des peuples entiers. Il faut qu’ils visent au grand et sacrifient sans balancer la bagatelle aux principes. L’impartialité et un esprit débarrassé de tout préjugé est aussi nécessaire en politique qu’en justice. — Ne pas confondre faire du bruit avec acquérir de la gloire ; discerner la vraie gloire de la fausse, car il n’est pas de sentiment plus funeste pour un prince, qu’un désir excessif de fausse gloire. Charles XII ne rêvait que guerres et conquêtes à la façon d’Alexandre ; il portait sur soi, dès sa plus tendre enfance, la Vie d’Alexandre le Grand ; aussi des personnes, qui ont connu cet Alexandre du Nord, affirment que c’est Quinte-Curce qui ravagea la Pologne, et que la bataille d’Arbelles occasionna la défaite de Poltava. Enfin, il y a une façon de s’agrandir autre que la conquête ; c’est l’activité d’un prince laborieux qui fait fleurir dans ses États tous les arts et toutes les sciences, et les rend ainsi plus puissans et plus policés.

Voilà enfin la vraie morale de Frédéric, une morale qu’il mettra en action, ligne pour ligne et mot pour mot. Les déclarations sonores, les colères éclatantes, la morale épurée, les foudres du ciel, les mânes sanglans, c’était de la méchante littérature.


VII

Ces théories, réflexions et maximes, desquelles on composerait un manuel du prince et qui ne serait point banal, ne suffiraient pas à nous faire connaître le prince que sera Frédéric. Un mot achève de le révéler, un de ces mots comme on en trouve plus d’un dans les écrits de sa jeunesse, et qui font qu’on lève les yeux du livre pour méditer. Il parle un jour « des princes qui ont été hommes avant d’être rois. » Hommes avant d’être rois ! C’est, d’un trait de plume, un abîme creusé : d’un côté Frédéric, de l’autre, tant de potentats superbes, élevés en dehors des conditions d’humanité.

Le prince royal de Prusse a été un homme avant d’être roi, parce qu’il a souffert et qu’il a été humilié et opprimé, parce qu’il a craint pour sa couronne, lorsqu’il comparaissait devant des juges en qualité de colonel Fritz accusé de désertion, et pour sa vie, lorsqu’un aumônier lui parlait de la vie éternelle, à quelques pas du cadavre de son complice décapité. Il a été un homme avant d’être un roi, parce qu’il était un philosophe, et « qu’en philosophie les rois ne sont que des hommes, » et encore parce qu’il avait conscience de valoir quelque chose, si peu que ce fût, et d’être quelqu’un. Ce quelqu’un, il le cherchait, conformément au précepte : « Connais-toi toi-même, » et, pour le découvrir et le saisir, il commençait par écarter de lui tous les nuages de la flatterie. Il a étudié la flatterie avec la pénétration d’un moraliste. Celle qui donne du grand et du sublime, qui s’étale dans des préfaces ou des prologues d’opéra, ou bien accompagne un roi à la tranchée sous les traits d’un historiographe à chanter sa gloire, ne l’inquiète point : elle est trop ridicule, mais il se défie de celle qui ne fait qu’ajouter « une nuance à la vérité, » parce qu’elle est subtile, et qu’il faut un fin discernement pour la percevoir. Afin de n’être pas trompé par les autres, il ne les croit jamais sur lui-même et il est ombrageux à toute main qui le caresse. Restait à n’être pas dupé par soi-même : il soufflait sur « la fumée de grandeur dont la vanité nous berce, » et se dépouillait de « distinctions étrangères à nous-mêmes, qui ne décorent que la figure. » Et comme « les trésors et les royaumes sont choses qui restent hors des hommes, » il les mettait hors de lui, pour se trouver seul à seul avec lui-même.

Homme avant d’être roi, il le demeurera, après qu’il sera devenu roi, et c’est le trait le plus original peut-être de son caractère. Mais quel homme est-il, ou plutôt que vaut l’homme en lui ? Si c’est à lui que nous demandons la réponse, ne la croyons pas toute. Il nous dira que « la morale chrétienne est la règle de sa vie, » et, en effet, parmi les maximes que nous citions tout à l’heure, nous avons reconnu des versets de l’Évangile. Mais il est trop clair qu’il ne peut se recommander du Christ, car à aucun soufflet il n’a tendu la seconde joue, et il a fait à plusieurs des choses qu’il n’eût pas aimé qu’on lui fît à lui-même. Il nous dira qu’il a le cœur tendre, le « cœur compatissant, » et que son âme est sensible ; il a, en effet, des dehors de sensibilité, et la facilité des larmes, mais les larmoyeurs sont d’ordinaire gens qui se soulagent vite, et par les larmes même, du fardeau de la pitié, et trop aisément s’acquittent envers la douleur. Il se répand en effusions de tendresse, mais qui étaient de style en ce temps-là. Il a eu des affections vraies, pour sa mère, pour sa sœur, pour ses amis, et il a parlé aussi bien que personne des douceurs de l’amitié, mais il est peut-être un peu trop facile à un prince d’aimer ses amis. Voltaire a justement expliqué à Frédéric que ce qui rend l’amitié malaisée entre particuliers, c’est qu’ils ont toujours quelque chose à se disputer, de la gloire, des places, des femmes et la faveur des maîtres de la terre, plus recherchée encore que celle des femmes, au lieu qu’un prince qui n’a pas de rival à craindre peut aimer sans embarras et tout à son aise. Frédéric a trouvé certes de belles expressions touchantes de sa tendresse envers quelques-uns, et il faut le louer d’avoir aimé même sans mérite, mais il a pris soin de nous avertir que son amitié n’était jamais gratuite : « Nous autres princes, nous avons tous l’âme intéressée, et nous ne faisons jamais de connaissances que nous n’ayons quelques vues particulières et qui regardent directement notre profit. » La façon même dont il a composé le cercle de Rheinsberg commente cet aveu. Il avait besoin d’un architecte, d’un peintre, de musiciens, d’officiers, d’un copiste qui fût en même temps un critique et un dictionnaire vivant ; il les a réunis autour de lui, les a employés et les a aimés par surcroît. Non, il n’était pas tendre ; il a la plaisanterie acerbe des malveillans et trop de mots qui mordent, et son bel œil trop vite jette des éclats d’acier. Il garde au fond du cœur sa rancune implacable contre la princesse royale ; bien qu’il la tolère et qu’il l’honore de ses bonnes grâces de mari, il tiendra la promesse qu’il s’est faite de lui dire, le jour même où il sera le maître : « Madame, bonjour et bon chemin ! » Non, il n’était pas bon !

Frédéric nous dira encore qu’il voudrait « restaurer la candeur, » mais c’est de la restaurer chez les autres que, sans doute, il veut parler, car il continue à commettre de petites et de grandes perfidies. Avec autant de soin que les lettres de Voltaire, il collectionne malicieusement les pamphlets contre son ami, que lui procurent ses courtiers littéraires. Il prodigue à la divine Emilie tout l’encens des louanges mythologiques, et en même temps il se moque de cette femme, qui ne fait que commencer ses études et qui devrait se contenter d’instruire son fils, au lieu d’enseigner l’univers. Il écrit sur le ton de la confiance et de la confidence et de la parfaite estime à des hommes dont il se défie, qu’il méprise, et qu’il poursuivra d’épigrammes après qu’ils seront « crevés. » Sa correspondance avec son père est toujours flagorneuse et basse. Enfin il se donne des airs d’un homme pour jamais détaché des glorioles et des affaires du monde, indifférent aux commérages de la politique et qui préfère à l’éclat du trône « un beau ruisseau. » Et personne ne connaît aussi bien que lui ces commérages, personne ne suit les affaires d’un œil plus attentif, et il n’est point un rêveur de bords de ruisseau.

Enfin, il nous dira encore et surtout qu’il aime l’humanité. Oui ; mais comme c’est plus facile que d’aimer des hommes ! Et, d’ailleurs, cet amant de l’humanité nous déconcerte par des déclamations sur l’imbécillité et la méchanceté des hommes, car ce jeune prince est âprement sévère pour nous, pauvre troupeau. L’humanité de Frédéric est-elle donc hypocrisie ? Non certes. Il trouve en lui un sentiment de la dignité de l’homme ; il a le respect de l’intelligence, la passion des lumières, et cela, c’est aussi de l’humanité. Cherchant un emploi de son génie, il n’en trouve pas de plus noble, comme il n’y en a pas en effet, que de paître au mieux les brebis dont il est né le pasteur, de diminuer le fardeau de leurs misères et de leurs superstitions. Seulement, mettre son troupeau en valeur, n’est-ce point un bon calcul de berger ? L’humanité de ces princes du XVIIIe siècle n’exige d’eux aucun sacrifice, aucun renoncement à soi-même. Elle est un instrumentum regni, ou, si l’on veut, une méthode de gouvernement. Elle est intellectuelle plutôt que sensible, de tête plutôt que de cœur ; c’est une humanité très froide et qui se pratique sans qu’il soit nécessaire d’être compatissant, tendre et humain. Laissons donc ces doux adjectifs, pour dire simplement que Frédéric est un sage.

Un sage qui, d’abord, prend la vie comme elle est, et suit docilement les indications et les pentes de la nature. Le propre de l’homme étant d’agir et de penser, il partagera sa vie entre la contemplation et l’action, et il aimera l’une et l’autre, chacune à son heure : « Je mène depuis quelque temps une vie active et très active ; dans quelques semaines la contemplative aura son tour ; on peut être heureux dans l’une et dans l’autre. » La vie nous offre des biens et des maux : ne pestons pas contre les maux, qui sont « du domaine inaliénable de notre état, » et n’oublions pas de mettre en regard le compte de nos biens ; nous verrons qu’après tout nous ne sommes pas si malheureux. Tâchons de diminuer nos maux ; nous le pouvons, à condition de régler notre imagination, car une partie de nos chagrins nous vient des mensonges de cette folle, et des promesses qu’elle fait et que la vie ne tient pas. Commencez donc par « refuser l’entrée de votre âme à tout ce que vous ne pouvez atteindre de la réalité ! » Servons-nous au contraire de notre imagination pour ajouter à nos biens : « Puisque le bonheur ne consiste que dans la représentation que s’en fait notre imagination, mettez donc, s’il est possible, une idée de bonheur dans la vôtre ; faites régner une illusion flatteuse sur votre esprit. » Et, au lieu de nous morfondre dans une morosité philosophique, recherchons et appelons le plaisir : « Je voudrais ouvrir toutes les portes de l’âme par où le plaisir peut venir à nous. »

Ce jeune sage observe en toute chose la juste mesure. Il serait tenté, au fond, d’opposer à la vie l’impassibilité des stoïciens, mais c’est là une doctrine immodérée, qu’il met à côté de la quadrature du cercle et de la pierre philosophale. Il ne la rejette pas toutefois, car elle peut être d’un grand secours dans la vie, où il y a temps pour Zénon, comme pour Épicure. La sagesse pratique, Frédéric la définira plus tard ; il faut savoir être

Dans les jours fortunés, disciple d’Épicure,
Dans les jours désastreux, disciple de Zénon…

A défaut de la chimérique ataraxie, il saura bien se procurer « un certain contentement de l’esprit, une certaine tranquillité d’âme. » Pourquoi vous démener et vous tourmenter ? nous dit-il. Bien que vous vous soyez interdit de discuter si vous êtes libre ou non, vous sentez sans doute que vous êtes conduit par la vie plutôt que vous ne la conduisez. Eh bien, imaginez que vivre, c’est « lire un livre où vous êtes obligé à chaque page de suivre l’auteur qui vous mène. » Les pages se suivent, mais ne se ressemblent pas ; il en est de laides et de tristes, mais attendez et ne désespérez jamais. Au livre des siècles, vous voyez une série d’actions innombrables, qui sont obligées de se succéder sans interruption, et toujours un changement se produira après qu’une certaine quantité d’actions se sont écoulées. « Le ciel n’est pas toujours serein ; des frimas continuels ne couvrent pas la surface de nos champs ; prenons donc, mon cher Diaphane, le temps comme il vient, et pensons qu’il faut nécessairement fournir notre carrière. » Mais, si le malheur s’entête, si, après que vous avez épuisé toutes les ressources de votre prudence et de votre courage, la tempête, contre toute raison, s’acharne, qu’importe ? Ce qui dépendait de vous, vous l’avez fait. Regardez le destin s’accomplir et regardez-le de haut, car une âme d’homme est supérieure au destin :

Sois sage, sois prudent, commets le reste au sort,
Tes succès, tes revers, et ta vie et ta mort,
C’est ainsi que l’Athos, de sa cime exhaussée,
Contemple avec mépris la vague courroucée ;
Les aquilons mutins se brisent à ses pieds,
Les nuages en vain sont contre lui ligués.
L’orage rugissant, la foudre épouvantable,
Ne sauraient ébranler sa tête inaltérable ;
Entouré de dangers, il garde son repos,
Tandis qu’aux bords des mers on voit de vils roseaux,
Chancelans, incertains, dont la tige tremblante
Au souffle des zéphyrs s’agite d’épouvante.

Ce ne sont point ici des propos de poète échauffé sur un beau thème : c’est l’expression sincère de l’état d’une âme élevée par la philosophie à l’héroïsme. De même que, tout à l’heure, il n’était point de maximes de conduite politique que, l’on ne pût commenter par des actes de Frédéric, pas une de ces règles de la conduite morale ne manquera d’être appliquée par lui. Il sera tout à la fois un disciple d’Epicure et un disciple de Zénon ; il fera sa vie et il laissera faire la vie ; il se donnera la tranquillité d’âme, dans des situations où tout autre que lui aurait désespéré. Vingt fois la fortune de sa Prusse, de cette Prusse factice, qui était toute en lui, en sa raison et en son courage, menacera de sombrer dans la tempête : sa raison ne sera pas troublée, ni son courage ; son front dominera la fureur des événemens, comme la cime de l’Athos celle des aquilons. Voici un commentaire, entre mille qu’on pourrait donner, de la métaphore en vers qu’on vient de lire. En 1760, au moment le plus désespéré de la guerre de sept ans, il écrira : — « Je me sauve de là en envisageant l’univers en grand, comme le contemplant d’une planète éloignée ; alors tous les objets me paraissent infiniment petits, et je prends mes ennemis en pitié, de se donner tant de mouvement pour si peu de chose. »

En ces méditations sur la vie s’achève, à Rheinsberg, la veillée du règne, veillée laborieuse, sérieuse et d’une si étonnante harmonie, où tout concourt à former le roi et l’homme que sera Frédéric. Ce jeune prince est un amant des lettres, qui embelliront sa vie et lui donneront, dans les heures sombres, le contentement de l’esprit. Il est un écrivain, et la langue qu’il apprend à écrire est un instrument de délibération rapide, une arme légère, aiguisée pour la polémique ; c’est la langue littéraire par excellence pour qui veut que les lettres elles-mêmes agissent et bataillent. Il est un philosophe qui, d’abord, a rejeté toute foi positive, et cette irréligion, qui serait un péril si elle ignorait la puissance de la religion sur les hommes, devient en lui une force ; elle l’affranchit des autels, qui ne donnent jamais qu’à charge de revanche leur appui aux trônes. Ce philosophe a cherché quelque certitude et n’en a rencontré aucune, si ce n’est dans des négations, négation de la spiritualité de l’âme, négation de la liberté, car il croit en Dieu moins fermement, moins clairement, certes, qu’en la mortalité de l’âme matérielle et l’inéluctabilité des destins. Et comme cette vue générale des choses est triste à en mourir, ou, du moins, à penser que la vie est mauvaise et ne vaut pas la peine d’être vécue, ce fataliste et ce sceptique apparaît en même temps pessimiste. Il est tout cela, en effet. Puis, tout à coup, des ruines de la métaphysique, il retire une méthode de raisonner : des négations spéculatives il conclut à des affirmations d’activité. Il se propose comme objet de la vie l’action réfléchie, et il en fait une théorie abstraite, mais qui se prêtera et se pliera aux convenances prévues ou fortuites de la réalité. Son scepticisme sera de la prudence ; son fatalisme et son pessimisme se convertiront en confiance en soi seul, en résignation au mal, en mépris hautain de la mauvaise fortune. Par un merveilleux instinct, il a pris de toute chose ce qui lui pouvait servir, rejeté ce qui lui pouvait nuire ; ce qui serait poison pour d’autres est pour lui fortifiant breuvage.

Dans aucune des parties de cette activité intellectuelle, ni dans les lettres, ni dans la philosophie, ni dans la politique, ne s’annonce le génie ; il ne s’y trouve rien qui éblouisse ; mais une sorte particulière de génie, et très rare, résulte de cet accord même et de cet équilibre des parties. A Rheinsberg se montent pièce à pièce, chaque pièce étant à sa juste place, une machine pour penser et une machine pour agir, la première conduisant la seconde, car la pensée prépare l’action, et l’action sera de la pensée réalisée. Frédéric nous apprend que ce qu’il admire le plus chez les grands hommes, c’est « un esprit créateur qui sait multiplier les idées… et saisir des rapports entre des choses que l’homme inattentif saisit à peine, » et en même temps « la force d’esprit qui trouve des ressources en soi-même, et le jugement exquis qui fait toujours prendre le parti le plus avantageux. » Voilà bien le génie qui se forme à Rheinsberg et tout entier déjà s’y découvre, et dont le premier effet est de donner à ce jeune prince la prévision de soi-même, je veux dire l’exacte vue de son règne et de sa gloire ; car il se prévoit et il se prédit, et je ne sais s’il est d’autres lectures qui produisent un effet aussi étrange que les écrits politiques de la jeunesse de Frédéric. On lit une page toute remplie de termes abstraits : idées, principes, rapports, et l’on voit tel fait de son histoire, comme l’offensive hardie de la guerre de la succession d’Autriche, et l’on entend le canon de ce philosophe.

Génie froid, comme la raison pure, sûr de lui, maître de lui, sincère envers lui-même et d’autant plus capable de tromper les autres, libre de toute prédilection, de tout préjugé, de toute passion, impartial comme il dit, c’est-à-dire indifférent à tout ce qui n’est pas lui et l’intérêt de la Prusse ; ferme héroïquement, extrêmement hardi, mais point aventureux, ni chimérique, ni chercheur d’impossible, qui sait à la fois ce qu’il veut et ce qu’il peut, et voudra tout ce qu’il pourra, tout, mais rien de plus, incapable d’erreurs, car la raison de Frédéric n’a pas de faiblesses, et son imagination point de rêves. Génie froid, d’une froideur du nord, paré d’une grâce de jeunesse, mais qui ressemble à celles des printemps de Rheinsberg, où le vent qui vient de la Baltique et de la plaine énorme de l’est glace la nudité des statues grecques et souffle dans les sapins sa chanson mélancolique.

Cependant il n’y a pas ici que réalisme et prose. Le prince que Frédéric veut être et qu’il sera ne descend pas du ciel, il est vrai ; son autorité sort de la fange terrestre, de l’imperfection des hommes et de leur incapacité à vivre libres. Il n’est qu’un homme en philosophie, un mortel qui tout entier mourra ; Dieu n’a point pour lui d’attentions particulières ; Dieu se… moque de lui. Du roi de Bossuet à celui-ci, quelle déchéance ! Mais l’idée que Frédéric se représente d’un roi gouvernant la masse entière par des agens qui exécutent ses desseins est exactement celle qu’il s’est faite de Dieu gouvernant le monde. Après avoir rabaissé l’origine de la royauté, il exalte la fonction ; après avoir réduit la personne royale à ne valoir que juste ce qu’elle vaut par elle-même, il n’hésite pas à déclarer, ce réaliste, que « les rois gouvernent à l’exemple de Dieu. » Dès lors, quels devoirs et quelles obligations de ce mortel envers une fonction divine, et quelle grandeur enfin, s’il est égal à sa tâche ! Car, s’il ne règne point par la grâce de Dieu, il ne croira pas être un simple instrument dans la main divine : sa majesté résidera toute en lui ; sa fortune sera l’œuvre de sa sagesse. Ce sera un grand spectacle de le voir, force isolée, qui n’a pas de recours hors d’elle-même, cheminer par les chemins les plus rudes, sur des bords de précipices, sans attendre du ciel obscur et muet une lumière ni une voix.


ERNEST LAVISSE.

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1891 et du 1er avril 1892.