Le Volcan d’or/Texte entier

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Jules Verne
Bibliothèque d’éducation et de récréation, 1908 (pp. 1-TdM).

LE VOLCAN D’OR





I

UN ONCLE D’AMÉRIQUE.


Le 17 mars de l’antépénultième année du dernier siècle, le facteur faisant le service de la rue Jacques-Cartier, à Montréal, remit au numéro 29 une lettre à l’adresse de M. Summy Skim.

Cette lettre disait :

« Me Snubbin présente ses compliments à M. Summy Skim et le prie de passer sans retard à son étude pour une affaire qui l’intéresse. »

À quel propos le notaire désirait-il voir M. Summy Skim ? Comme tout le monde à Montréal, celui-ci connaissait maître Snubbin, excellent homme, conseiller sûr et prudent. Canadien de naissance, il dirigeait la meilleure étude de la ville, celle-là même qui, soixante ans auparavant, avait pour titulaire le fameux maître Nick, de son vrai nom Nicolas Sagamore, ce notaire d’origine huronne, si patriotiquement mêlé à la terrible affaire Morgaz, dont le retentissement fut considérable vers 1837[1].

M. Summy Skim fut assez surpris en recevant la lettre de Me Snubbin. Il se rendit aussitôt à l’invitation qui lui était faite ; une demi-heure plus tard, il arrivait sur la place du Marché Bon-Secours et était introduit dans le cabinet du notaire.

« Bien le bonjour, monsieur Skim, dit celui-ci en se levant. Permettez-moi de vous présenter mes devoirs…

— Et moi les miens, répondit Summy Skim en s’asseyant près de la table.

— Vous êtes le premier au rendez-vous, monsieur Skim…

— Le premier, dites-vous, maître Snubbin ?… Ne suis-je donc pas seul convoqué dans votre étude ?

— Votre cousin, M. Ben Raddle, répondit le notaire, a dû recevoir une lettre identique à la vôtre.

— Alors il ne faut pas dire : « a dû recevoir », mais « recevra », déclara Summy Skim. Ben Raddle n’est point à Montréal en ce moment.

— Va-t-il bientôt revenir ? demanda Me Snubbin.

— Dans trois ou quatre jours.

— Diable !

— La communication que vous avez à nous faire est donc pressante ?

— D’une certaine façon, oui, répondit le notaire. Enfin, je vais toujours vous mettre au courant, et vous voudrez bien faire connaître à M. Ben Raddle, dès son retour, ce que je suis chargé de vous apprendre.

Le notaire mit ses lunettes, feuilleta quelques papiers épars sur la table, prit une lettre qu’il tira de son enveloppe et, avant d’en lire le contenu, dit :

— M. Raddle et vous, monsieur Skim, êtes bien les neveux de M. Josias Lacoste ?

— En effet, ma mère et celle de Ben Raddle étaient ses sœurs ; mais, depuis leur mort, il y a sept ou huit ans, toutes relations ont été rompues avec notre oncle. Des questions d’intérêt nous avaient divisés, il avait quitté le Canada pour l’Europe… Bref ! depuis lors, il n’a jamais donné de ses nouvelles, et nous ignorons ce qu’il est devenu…

— Il est mort, déclara Me Snubbin. Je viens précisément de recevoir la nouvelle de son décès survenu le 16 février dernier.

Quoique tous rapports eussent cessé depuis longtemps entre Josias Lacoste et sa famille, cette nouvelle ne laissa pas d’émouvoir Summy Skim. Son cousin Ben Raddle et lui n’avaient plus ni père ni mère, et tous deux, fils uniques, ils en étaient réduits à cette parenté germaine que resserrait une amitié fraternelle. Summy Skim songeait que, de toute la famille, il ne restait plus maintenant que Ben Raddle et lui. À plusieurs reprises, ils avaient cherché à savoir ce qu’était devenu leur oncle, regrettant qu’il eût brisé tous liens avec eux. Ils espéraient encore le revoir dans l’avenir, et voici que la mort tranchait négativement la question.

Josias Lacoste, peu communicatif de sa nature, avait toujours été d’humeur très aventureuse. Son départ du Canada, pour aller faire fortune en courant le monde, remontait à une vingtaine d’années déjà. Célibataire, il possédait un modeste patrimoine qu’il espérait accroître en se lançant dans la spéculation. Avait-il réalisé son espoir ? Ne s’était-il pas plutôt ruiné, avec son tempérament bien connu qui le portait à risquer le tout pour le tout ? Ses neveux, seuls héritiers, recueilleraient-ils quelques bribes de son héritage ?

À vrai dire, Summy Skim n’y avait jamais pensé, et il ne semblait pas qu’il dût y penser davantage, maintenant tout à l’émotion que lui causait la disparition de leur dernier parent.

Me Snubbin, laissant son client à lui-même, attendait que celui-ci posât des questions auxquelles il était prêt à répondre.

— Maître Snubbin, demanda Summy Skim, la mort de notre oncle est du 16 février ?

— Du 16 février, monsieur Skim.

— Voilà vingt-neuf jours déjà ?..

— Vingt-neuf, en effet. Il n’a pas fallu moins de temps à cette nouvelle pour m’arriver.

— Notre oncle était donc en Europe… au fond de l’Europe, en quelque contrée lointaine ? interrogea Summy Skim.

— Nullement, répondit le notaire.

Et il tendit une lettre dont les timbres portaient l’effigie canadienne.

— C’est d’un oncle d’Amérique, tout à fait d’un oncle d’Amérique, comme disent les Européens, que M. Ben Raddle et vous êtes héritiers. Maintenant, cet oncle d’Amérique a-t-il ou n’a-t-il pas tous les caractères classiques de l’emploi ? voilà un point qui reste à élucider !

— Ainsi, dit Summy Skim, il se trouvait au Canada sans que nous en ayons eu connaissance ?

— Oui, au Canada. Mais dans la partie la plus reculée du Dominion[2], à la frontière qui sépare notre pays de l’Alaska américaine, et avec laquelle les communications sont aussi lentes que difficiles.

— Le Klondike, je suppose, maître Snubbin ?

— Oui, le Klondike, où votre oncle avait été se fixer il y a dix mois environ.

— Dix mois, répéta Summy Skim. Et, en traversant l’Amérique pour se rendre à cette région des mines, il n’a pas même eu la pensée de venir à Montréal serrer la main de ses neveux !..

— Que voulez-vous ? répondit le notaire. Sans doute, M. Josias Lacoste était pressé d’arriver au Klondike, comme tant de milliers de ses semblables… je dirai comme tant de milliers de malades en proie à cette fièvre de l’or qui a déjà fait et fera encore d’innombrables victimes ! De tous les coins du monde, c’est une ruée vers les placers. Après l’Australie, la Californie ; après la Californie, le Transvaal ; après le Transvaal, le Klondike ; après le Klondike, d’autres territoires aurifères, et il en sera ainsi jusqu’au jour du jugement… je veux dire du gisement dernier !

Me Snubbin communiqua alors à Summy Skim tous les renseignements en sa possession. C’était vers le commencement de l’année 1897 que Josias Lacoste avait pris pied à Dawson City, capitale du Klondike, avec l’équipement obligatoire de prospecteur. Depuis juillet 1896, après la découverte de l’or dans le Gold Bottom, un affluent du Hunter, l’attention avait été attirée sur ce district. L’année suivante, Josias Lacoste venait sur ces gisements, où la foule des mineurs affluait déjà, avec l’intention de consacrer à l’acquisition d’un claim le peu d’argent qui lui restait. Quelques jours après son arrivée, il devenait, en effet, propriétaire du claim 129, situé sur le Forty Miles Creek, un tributaire du Yukon, la grande artère canado-alaskienne.

Me Snubbin ajouta :

— Il ne semble pas, d’ailleurs, d’après la lettre que m’a adressée le Gouverneur du Klondike, que ce claim ait donné jusqu’ici tout le profit qu’en attendait M. Josias Lacoste. Toutefois il ne paraît pas être épuisé, et peut-être votre oncle en eût-il finalement retiré les avantages qu’il espérait, si la mort ne l’avait surpris ?

— Ce n’est donc pas la misère qui aurait tué notre oncle ? demanda Summy Skim.

— Non, répondit le notaire, la lettre ne dit point qu’il en ait été réduit là. Il a succombé au typhus, si redoutable sous ce climat et qui fait tant de victimes. Atteint des premiers germes de la maladie, M. Lacoste a quitté le claim, et c’est à Dawson City qu’il a succombé. Comme on le savait originaire de Montréal, c’est à moi que le Gouverneur a écrit, afin que je recherche la famille et que j’informe celle-ci de son décès. M. Ben Raddle et vous, monsieur Skim, êtes trop, et j’ajouterai trop honorablement, connus à Montréal pour que l’hésitation m’ait été permise, et c’est ainsi que je vous ai invités tous deux à venir prendre en mon étude connaissance des droits que vous tenez du défunt.

Des droits ! Summy Skim ébaucha un sourire de mélancolique ironie. Il songeait à ce qu’avait dû être la vie de Josias Lacoste au cours d’une exploitation si difficile et si pénible… N’y avait-il pas engagé ses dernières ressources, après avoir acheté ce claim, peut-être à un prix exorbitant, ainsi que le faisaient trop d’imprudents prospecteurs ?.. N’était-il pas même mort endetté, insolvable ?.. Ces réflexions faites, Summy Skim de dire au notaire :

— Maitre Snubbin, il est possible que notre oncle ait laissé derrière lui une situation obérée… Eh bien, — et je me porte garant de mon cousin Raddle qui ne me désavouera pas — nous soutiendrons l’honneur du nom que nos mères ont porté. S’il y a des sacrifices à faire, nous les ferons sans hésiter… Il faudra donc, et dans le plus court délai, établir par un inventaire…

— Je vous arrête là, mon cher monsieur, interrompit le notaire. Tel que je vous connais, ce sentiment ne m’étonne point de vous. Mais je ne pense pas qu’il y ait lieu de prévoir les sacrifices dont vous parlez. Bien que votre oncle soit vraisemblablement décédé sans fortune, n’oublions pas qu’il était propriétaire de ce claim de Forty Miles Creek, et cette propriété a une valeur qui peut permettre de faire face à toutes les charges de la succession, s’il en existe. Or, cette propriété est devenue la vôtre, indivise entre votre cousin Ben Raddle et vous, puisque vous êtes les seuls parents de M. Josias Lacoste au degré successible.

Me Snubbin ajouta qu’il convenait cependant d’agir avec une certaine prudence. Cette succession ne devait être acceptée que sous bénéfice d’inventaire. On ferait état de l’actif et du passif, et alors les héritiers prendraient un parti en parfaite connaissance de cause.

— Je vais m’occuper de cette affaire, monsieur Skim, conclut-il, et prendre les informations les plus sûres… Somme toute, qui sait ?.. Un claim est un claim ! même s’il n’a rien ou presque rien produit jusqu’ici… Il suffit d’un heureux coup de pioche pour faire un heureux coup de poche, comme disent les prospecteurs…

— C’est entendu, maître Snubbin, répondit Summy Skim, et, si le claim de notre oncle a quelque valeur, nous chercherons à nous en défaire aux meilleures conditions.

— Sans doute, approuva le notaire, et j’espère que vous serez d’accord là-dessus avec votre cousin.

— J’y compte bien, répliqua Summy Skim. Je ne pense pas qu’il vienne jamais à l’idée de Ben Raddle d’exploiter lui-même…

— Eh ! qui sait, monsieur Skim ? M. Ben Raddle est ingénieur. C’est un esprit aventureux, audacieux… Il peut être tenté !.. Et si, par exemple, il apprenait que le claim de votre oncle est situé sur une bonne veine…

— Je vous garantis, maître Snubbin, qu’il n’ira point y voir ! Du reste, il doit être de retour ici dans trois ou quatre jours… Nous nous consulterons à ce sujet, et nous vous prierons de prendre toutes mesures utiles, soit pour la vente du claim de Forty Miles Creek au plus offrant, soit, ce qui me paraît le plus probable, qu’il y ait lieu de faire honneur aux engagements de notre oncle Josias Lacoste. »

Grand amateur de pêche… (Page 10.)

Sur cette conclusion pessimiste, Summy Skim quitta l’étude du notaire, en ajournant sa prochaine visite à deux ou trois jours, et revint à la maison de la rue Jacques-Cartier que son cousin et lui habitaient ensemble.

Summy Skim était fils d’un père d’origine anglo-saxonne et d’une mère franco-canadienne. Sa famille remontait à l’époque de la conquête de 1759. Fixée dans le Bas Canada, district de Montréal, elle y possédait un vaste domaine de rapport, bois, terres et prairies, qui constituait la plus grande part de sa fortune.

Passionné pour la chasse… (Page 10.)

Âgé de trente-deux ans alors, d’une taille au-dessus de la moyenne, la physionomie agréable, la constitution robuste de l’homme habitué au grand air des champs, les yeux bleu foncé, la barbe blonde, Summy Skim offrait le type si personnel et si sympathique des Franco-Canadiens, qu’il tenait de sa mère. Il vivait de sa propriété, sans soucis, sans ambition, de l’existence du gentleman-farmer, au milieu de ce privilégié district du Dominion. Sa fortune, sans être considérable, lui permettait de satisfaire ses goûts peu dispendieux, et jamais il n’avait ressenti le désir ni le besoin de l’accroître. Grand amateur de pêche, il avait à sa disposition tout ce réseau hydrographique des tributaires ou sous-tributaires du Saint-Laurent, sans parler des lacs si nombreux sous les latitudes septentrionales de l’Amérique. Passionné pour la chasse, il pouvait s’y livrer en toute liberté au milieu des vastes plaines et des giboyeuses forêts qui occupent la plus grande partie de cette région du Canada.

La maison que possédaient les deux cousins, sans luxe, mais confortable, était située dans l’un des quartiers les plus tranquilles de Montréal, en dehors du centre de l’industrie et du commerce. C’est là que tous deux passaient, non sans attendre impatiemment le retour de la belle saison, ces hivers si rudes du Canada, bien que celui-ci soit sous le même parallèle que le Midi de l’Europe.

Mais des vents terribles, qui ne sont arrêtés par aucune montagne, des bourrasques chargées des froidures de la région arctique, s’y déchaînent sans entrave avec une extraordinaire violence.

Montréal, siège du Gouvernement depuis 1843, aurait pu offrir à Summy Skim l’occasion de se mêler aux affaires publiques. Très indépendant de caractère, dédaigneux du monde officiel, se mêlant peu à la haute société des fonctionnaires, il avait une sainte horreur de la politique. D’ailleurs, il se soumettait très volontiers à la souveraineté plus apparente qu’effective de la Grande-Bretagne et jamais il n’avait pris position au milieu des partis qui divisent le Dominion. C’était, en somme, un philosophe aimant à se laisser vivre, sans ambition d’aucune sorte.

À son avis, toute modification survenue dans son existence n’aurait pu amener qu’ennuis, préoccupations et diminution de bien-être.

On comprendra que ce philosophe n’eût jamais songé au mariage et qu’il continuât à n’y point songer, bien que trente-deux années eussent passé sur sa tête. Peut-être, si sa mère ne lui avait pas été enlevée — on sait combien les femmes aiment à se perpétuer dans leurs petits-enfants — peut-être eût-il fait l’effort nécessaire pour la doter d’une belle-fille. Dans ce cas, aucun doute à cet égard, la femme de Summy Skim aurait partagé ses goûts. Parmi ces nombreuses familles du Canada où les enfants dépassent souvent les deux douzaines, il aurait trouvé, soit à la ville, soit à la campagne, la jeune fille simple et saine qui lui eût convenu. Mais Mme Skim était morte cinq ans plus tôt, trois années après son mari, et, depuis ce moment, on aurait pu parier sans crainte que jamais la moindre velléité matrimoniale n’effleurerait l’esprit de son fils.

Dès les premiers adoucissements de la température de ce rude climat, lorsque le soleil, plus matinal, annonçait le retour de la belle saison, Summy Skim s’empressait de quitter la maison de la rue Jacques-Cartier. Il se rendait alors à sa ferme de Green Valley, à une vingtaine de milles dans le nord de Montréal, sur la rive gauche du Saint-Laurent. Là, il reprenait la vie de campagne, interrompue par les rigueurs d’un hiver qui glace tous les cours d’eau et couvre toutes les plaines d’un épais tapis de neige. Là, il se retrouvait au milieu de ses fermiers, braves gens, depuis un demi-siècle au service de la famille, qui ressentaient une affection sincère doublée d’un dévouement à toute épreuve pour ce maître bon, d’humeur placide, aimant à rendre service, même s’il fallait payer de sa personne. Aussi ne lui épargnaient-ils pas les démonstrations de joie à son arrivée, non plus que de regret à l’heure de son départ.

La propriété de Green Valley rapportait annuellement une trentaine de mille francs que se partageaient les deux cousins, le domaine étant resté indivis entre eux comme la maison de Montréal. On y cultivait en grand un sol très fertile en fourrages et en céréales, dont le rendement s’ajoutait à celui de ces bois magnifiques qui recouvrent encore les territoires du Dominion, principalement dans la partie orientale. La ferme comprenait un ensemble de bâtiments bien aménagés, bien entretenus, écuries, granges, étables, basses-cours, hangars, et possédait un matériel très complet, très perfectionné, répondant à tous les besoins de l’agriculture moderne. À l’entrée d’un vaste enclos, tapissé de pelouses et ombragé d’arbres, un grand pavillon, dont la simplicité n’excluait pas le confort, servait de maison de maître.

Telle était l’habitation où Summy Skim vivait le meilleur de sa vie, et où Ben Raddle venait passer quelques jours hâtifs au cours de la belle saison. Le premier, tout au moins, n’eût pas voulu l’échanger contre n’importe quel château seigneurial du plus opulent des Américains. Si modeste qu’elle fût, elle lui suffisait, et il ne rêvait ni d’agrandissements ni d’embellissements, satisfait de ceux dont la nature fait tous les frais. Là s’écoulaient ses journées remplies par les exercices cynégétiques et ses nuits toujours favorisées d’un paisible sommeil.

Contentus sua sorte, ainsi que le recommande la sagesse, Summy Skim se trouvait assez riche du revenu de ses terres qu’il faisait valoir avec autant de méthode que d’intelligence. Toutefois, s’il n’entendait pas laisser sa fortune dépérir, il ne se souciait en aucune façon de l’accroître. Pour rien au monde, il ne se fût jeté dans l’une quelconque de ces innombrables affaires qui pullulent dans la trépidante Amérique, spéculations commerciales et industrielles, chemins de fer, banques, mines, sociétés maritimes ou autres. Non ! Ce sage avait horreur de tout ce qui présente des risques ou simplement des aléas. S’astreindre à supputer de bonnes ou mauvaises chances, se sentir à la merci d’éventualités qu’on ne peut ni empêcher, ni prévoir, se réveiller le matin avec cette pensée : suis-je plus riche ou plus pauvre que la veille ?.. cela lui eût paru abominable, et il aurait préféré, ou ne jamais s’endormir, ou ne jamais se réveiller.

C’était là le très marqué contraste entre les deux cousins. Qu’ils fussent nés de deux sœurs et qu’ils eussent tous deux du sang français dans les veines, à cela nul doute. Mais, si le père de Summy Skim était de nationalité anglo-saxonne, le père de Ben Raddle était de nationalité américaine, et il existe assurément entre l’Anglais et le Yankee une différence qui s’accentue avec le temps. Jonathan et John Bull, s’ils sont parents, ne le sont plus qu’à un degré fort éloigné, et cette parenté, semble-t-il, finira par s’effacer entièrement.

Que la diversité des origines ou toute autre raison fût cause de l’opposition de leurs caractères, le certain était que les deux cousins, très unis, d’ailleurs, et résolus à ne jamais se quitter, n’avaient ni les mêmes goûts, ni le même tempérament. Ben Raddle, de moins grande taille, brun de cheveux et de barbe, de quatre ans moins âgé que Skim, ne regardait pas l’existence sous le même angle que lui. Tandis que l’un se contentait de vivre en bon propriétaire, et de surveiller ses récoltes, l’autre se passionnait pour le mouvement industriel de son époque. Il avait fait ses études d’ingénieur et déjà pris part à quelques-uns de ces travaux prodigieux dans lesquels les Américains cherchent à l’emporter par l’audace des conceptions et la hardiesse de l’exécution. En même temps, il ambitionnait la richesse. Non pas la petite aisance de nos médiocres millionnaires, mais le fleuve d’or des milliardaires américains. Les fabuleuses fortunes des Gould, des Astor, des Vanderbilt, des Rockfeller, des Carnegie, des Morgan et de tant d’autres surexcitaient son cerveau. Il rêvait de ces occasions extraordinaires, capables de faire monter en quelques jours au Capitole, comme parfois elles précipitent en quelques heures de la roche tarpéienne. Aussi, tandis que Summy Skim ne se déplaçait guère que pour ses excursions à Green Valley, Ben Raddle avait-il maintes fois couru les États-Unis, traversé l’Atlantique, visité une partie de l’Europe, sans avoir jamais pu saisir jusqu’ici l’unique cheveu de l’occasion. Il était récemment revenu d’un assez long voyage d’outre-mer, et, depuis son retour, il ne prenait pas une minute de repos, guettant sans se lasser l’énorme affaire à laquelle il pourrait apporter son concours.

Cette opposition de leurs goûts était un gros chagrin pour Summy Skim. Il redoutait sans cesse que Ben Raddle ne fût entraîné à le quitter, ou du moins à engloutir dans une entreprise aventureuse le modeste avoir qui leur assurait à tous deux l’indépendance et la liberté.

C’était là le thème d’incessantes discussions entre les deux cousins.

« Mais enfin, Ben, disait Summy, à quoi sert de se casser la tête dans ce que tu appelles si pompeusement les grandes affaires ?

— Cela sert à devenir riche, à devenir très riche, Summy, répondait Ben Raddle.

— Eh, cousin, à quoi bon être si riche ? Il n’en faut pas tant pour être heureux à Green Valley. Que ferais-tu de tant d’argent ?

— Des affaires nouvelles, et plus importantes, cousin.

— Dans le but ?..

— D’amasser encore plus d’or, que je consacrerai à des affaires plus importantes encore.

— Et ainsi de suite ?

— Et ainsi de suite.

— Jusqu’à la mort, sans doute ? suggérait ironiquement Summy Skim.

— Jusqu’à la mort, Summy, » concluait Ben Raddle sans s’émouvoir, tandis que son cousin, ne trouvant rien à répondre, levait ses bras au ciel avec découragement.


II

OÙ SUMMY SKIM S’ENGAGE MALGRÉ LUI SUR LA VOIE DES AVENTURES.


Rentré chez lui, Summy Skim prit les dispositions que lui imposait la mort de Josias Lacoste. Il s’occupa des faire part à envoyer aux amis de la famille, du deuil qu’il fallait prendre, du service religieux qu’il convenait de commander à la paroisse.

Quant au règlement des affaires personnelles de son oncle, il y aurait lieu de s’en entretenir sérieusement avec Me Snubbin quand les deux cousins se seraient mis d’accord, et lorsque le notaire aurait reçu les renseignements demandés par dépêche lui permettant de dresser l’inventaire de la succession du défunt.

Ben Raddle ne rentra à Montréal que cinq jours plus tard, dans la matinée du 22 mars, après un mois de séjour à New York, où il avait étudié pour le compte d’un puissant syndicat le gigantesque projet de jeter un pont sur l’Hudson entre la Métropole et le New Jersey.

Ben Raddle s’était attelé de tout son cœur à ce travail de nature à passionner un ingénieur. Mais il ne semblait pas que la construction du pont dût être prochainement entreprise. Si on en parlait beaucoup dans les journaux, si on l’étudiait non moins sur le papier, une année sans doute, deux peut-être s’écouleraient avant le commencement effectif des travaux. Aussi Ben Raddle s’était-il décidé à revenir.

Son absence avait paru longue à Summy Skim. Combien il regrettait de ne pouvoir convertir son cousin à ses propres idées, de ne pouvoir lui faire aimer son existence sans soucis !

Cette grande affaire de l’Hudson Bridge ajoutait encore à ses inquiétudes. Si Ben Raddle y prenait part, ne le retiendrait-elle pas longtemps, des années peut-être, à New York ? Et alors Summy Skim serait seul dans la maison commune, seul à la ferme de Green Valley !

Dès que l’ingénieur fut de retour, son cousin lui apprit la mort de leur oncle Josias, décédé à Dawson City, en laissant pour toute fortune le claim n° 129 situé au bord du Forty Miles Creek, sur le territoire du Klondike.

À ce dernier nom, très retentissant alors, l’ingénieur dressa l’oreille. Vraisemblablement, il n’accueillait pas avec la belle indifférence d’un Summy Skim la perspective d’être désormais propriétaire d’un gisement aurifère. Quelle que fût sa pensée à cet égard, d’ailleurs, il ne l’exprima pas sur le moment.

Avec son habitude d’étudier les choses à fond, il désirait réfléchir avant de se prononcer.

Vingt-quatre heures lui suffirent à peser le pour et le contre de la situation, et, dès le lendemain, au cours du déjeuner, il interpellait ex abrupto Summy Skim, qui le trouvait singulièrement absorbé :

« Dis donc, cousin, si nous parlions un peu du Klondike ?

— S’il ne s’agit que d’en parler un peu !..

— Un peu… ou beaucoup, Summy.

— À ton aise ! mon cher Ben.

— Le notaire ne t’a pas communiqué les titres de propriété de ce claim 129 ?

— Non, répondit Summy Skim, je n’ai pas pensé qu’il fût utile d’en prendre connaissance.

— Je te retrouve bien là, mon bon Summy ! s’écria Ben Raddle en riant.

— Pourquoi cela ? objecta Summy. Il n’y a pas lieu, ce me semble, de tant se tracasser pour cette affaire. C’est très simple : ou cet héritage a quelque valeur, et nous le liquiderons au mieux de nos intérêts, ou, ce qui me paraît infiniment plus probable, il n’en a aucune, et nous ne nous en occuperons même pas.

— Tu as raison, accorda Ben Raddle. Mais rien ne presse… Avec ces placers, on ne sait jamais… On les croit pauvres, épuisés… et un coup de pioche vous donne une fortune.

À ces mots, Summy Skim sentit poindre un commencement d’inquiétude.

— Eh bien, mon cher Ben, dit-il en s’échauffant, c’est précisément ce que doivent savoir les gens de la partie, ceux qui exploitent en ce moment ces fameux gisements du Klondike. Si le claim de Forty Miles Creek vaut quelque chose, nous essaierons, je le répète, de nous en défaire au prix le plus avantageux… Mais comme il est probable, n’est-ce pas ? que notre oncle Lacoste ait quitté ce monde juste au moment d’être millionnaire !..

— C’est ce qui reste à déterminer, répondit Ben Raddle. Le métier de prospecteur est fécond en surprises de ce genre. On est toujours à la veille de découvrir une heureuse veine, et, par ce mot de veine, je n’entends pas dire la chance, mais le filon aurifère où les pépites abondent. Enfin il est, tu ne le contesteras pas, de ces chercheurs d’or qui n’ont point eu à se plaindre…

— Oui, répondit Summy Skim, un sur cent, sur mille, sur cent mille plutôt, et au prix de quels soucis, de quelles fatigues, et l’on peut ajouter de quelles misères !..

— Voilà de belles phrases, Summy, dit Ben Raddle, mais rien que des phrases. Moi, ce n’est pas sur de la littérature que j’entends raisonner, mais sur des faits, rien que des faits.

Summy Skim, sentant, sans autrement s’en étonner, où son cousin voulait en venir, se raccrocha au thème familier, et l’éternelle discussion recommença une fois de plus.

— Mon cher ami, est-ce que l’héritage que nous ont laissé nos parents n’est pas suffisant ? Est-ce que notre patrimoine ne nous assure pas l’indépendance et le bien-être ?.. Si je te parle ainsi, c’est que je m’aperçois que tu donnes à cette affaire plus d’importance qu’elle n’en mérite à mon avis… Voyons, ne sommes-nous pas assez riches ?

— On ne l’est jamais assez quand on peut l’être davantage.

— À moins qu’on ne le soit trop, Ben, comme certains milliardaires, qui ont autant d’ennuis que de millions, et qui prennent plus de peine à conserver leur fortune qu’ils n’en ont eu à l’acquérir.

— Allons, allons, répondit Ben Raddle, la philosophie a beau être une belle chose, il ne faut pas en abuser. D’ailleurs, ne me fais pas dire ce que je ne dis point. Je ne m’attends pas à trouver des tonnes d’or dans le claim de notre oncle Josias. Je veux me renseigner, voilà tout.

— Nous nous renseignerons, mon cher Ben, c’est convenu, et fasse le ciel que, informations prises, nous ne nous trouvions pas en présence d’une situation embarrassée, à laquelle nous devrions faire face par respect pour notre famille… Dans ce cas, j’ai assuré Me Snubbin…

— Tu as bien fait, Summy, interrompit Ben Raddle. Mais il me paraît superflu d’envisager cette éventualité qui ne se réalisera probablement pas. S’il y avait des créanciers, ils se seraient déjà fait connaître, sois tranquille. Causons plutôt du Klondike. Tu dois bien penser que je n’en suis pas à entendre parler de ces gisements. Bien que l’exploitation en remonte à deux ans à peine, j’ai lu tout ce qu’on a publié sur les richesses de ces territoires, et je puis te dire des choses qui troubleront ta superbe indifférence. Après l’Australie, la Californie, l’Afrique du Sud, on pouvait supposer que notre globe ne contenait pas d’autres placers. Et voici que, dans cette partie du Nord-Amérique, sur les confins de l’Alaska et du Dominion, le hasard en fait découvrir de nouveaux. Il semble d’ailleurs que ces contrées septentrionales de l’Amérique soient privilégiées sous ce rapport. Non seulement il existe des mines d’or au Klondike, mais on en a trouvé dans l’Ontario, le Michipicoten, la Colombie anglaise, où de puissantes compagnies se sont constituées, telles que la War Eagle, la Standard, le Sullivan Grup, l’Alhabarca, le Ferm, le Syndicate, la Sans Poel, le Cariboo, le Deer Trail, la Georgie Reed, et tant d’autres, dont les actions sont en plus-values constantes, sans parler des mines d’argent, de cuivre, de manganèse, de fer, de charbon. En ce qui concerne plus spécialement le Klondike, songe, Summy, à l’étendue que mesure cette région aurifère, deux cent cinquante lieues de longueur, sur environ quarante de largeur, et cela rien que sur le territoire du Dominion, en négligeant les gisements de l’Alaska. N’est-ce pas là un immense champ ouvert à l’activité humaine, le plus vaste, peut-être, qui ait été reconnu à la surface de la terre ? Qui sait si les produits de cette région ne se chiffreront pas un jour, non par millions, mais par milliards !

Ben Raddle aurait pu longtemps parler sur ce sujet, Summy Skim ne l’écoutait plus. Ce dernier se contenta de dire en haussant les épaules :

— Allons, Ben, c’est trop visible, tu as la fièvre…

— Comment ?.. j’ai la fièvre ?

— Oui, la fièvre de l’or, comme tant d’autres, et c’est une fièvre qu’on ne guérit pas avec le sulfate de quinine, car elle n’est malheureusement pas intermittente.

— Rassure-toi, mon cher Summy, répondit Ben Raddle en riant, mon pouls ne bat pas plus vite que d’ordinaire. Je me reprocherais, d’ailleurs, de compromettre ta magnifique santé, en t’exposant au contact d’un fiévreux…

— Oh ! moi !.. je suis vacciné, repartit sur le même ton Summy Skim, mais je te vois avec peine, je l’avoue, te perdre dans des songes creux qui ne peuvent mener à rien de bon, et t’emballer…

— Où vois-tu cela ? interrompit Ben Raddle. Il n’est question, pour le moment, que d’étudier une affaire et d’en tirer profit si on le peut. Tu penses que notre oncle n’a guère été heureux dans ses spéculations. Il est possible, en effet, que ce claim de Forty Miles Creek lui ait rapporté plus de boue que de pépites. Mais peut-être n’avait-il pas les ressources nécessaires pour l’exploiter. Peut-être n’opérait-il pas avec méthode comme l’aurait pu faire…

— Un ingénieur, n’est-il pas vrai, Ben ?

— Sans doute, un ingénieur…

— Toi… par exemple ?

— Pourquoi pas ? répondit Ben Raddle. En tout cas, ce n’est pas de cela qu’il est actuellement question. Il s’agit de se renseigner, tout simplement. Lorsque nous saurons à quoi nous en tenir sur la valeur du claim, nous verrons ce qu’il conviendra de faire. »

La conversation en resta là. En somme, il n’y avait rien à objecter aux propositions de Ben Raddle. Il était naturel de se renseigner avant de prendre une décision. Que l’ingénieur fût un homme sérieux, intelligent, pratique, cela ne pouvait être mis en doute. Summy n’en était pas moins affligé et inquiet, en voyant avec quelle sorte d’avidité son cousin se jetait sur cette proie si inopinément offerte à son ambition. Parviendrait-il à le retenir ? Assurément, en aucun cas, Summy Skim ne se séparerait de Ben Raddle. Leurs intérêts resteraient communs, quoi qu’il pût arriver. Mais il ne se faisait pas faute de pester contre la mauvaise idée qu’avait eue l’oncle Josias d’aller chercher fortune au Klondike, où l’attendaient la misère et la mort, et il en arrivait à désirer que les renseignements demandés fussent tels qu’il n’y eût pas lieu de donner suite à cette affaire.

Dans l’après-midi, Ben Raddle se rendit à l’étude du notaire et prit connaissance des titres de propriété, qu’il trouva parfaitement en règle. Un plan à grande échelle permettait de préciser avec exactitude la situation du claim 129. On le trouvait à quarante-deux kilomètres de Fort Cudahy, bourgade fondée par la Compagnie de la baie d’Hudson, sur la rive droite du Forty Miles Creek, l’un des innombrables affluents du Yukon, ce grand fleuve qui, après avoir arrosé les territoires occidentaux du Dominion, traverse toute l’Alaska, et dont les eaux, anglaises dans son haut cours, sont devenues américaines en aval, depuis que cette vaste région a été cédée par les Russes aux États-Unis.

« Une particularité assez curieuse. » (Page 22.)

« Vous n’avez pas remarqué une particularité assez curieuse, maître Snubbin, dit Ben Raddle après avoir examiné la carte. Le Forty Miles Creek coupe, avant de se jeter dans le Yukon, le 141e méridien choisi comme ligne de démarcation entre le Dominion et l’Alaska, et ce méridien se confond avec la limite occidentale de notre claim qui est ainsi mathématiquement situé à la frontière commune des deux contrées.

— En effet, approuva le notaire.

— Vraiment, reprit Ben Raddle en poursuivant son examen, cette situation ne me paraît pas mauvaise à première vue. Il n’y a pas de raison pour que le Forty Miles Creek soit moins favorisé que la Klondike River ou son affluent la Bonanza, ou ses sous-affluents la Victoria, l’Eldorado et autres rios si productifs et si recherchés des mineurs !

Ben Raddle dévorait littéralement du regard cette merveilleuse contrée dont le réseau hydrographique roule à profusion le précieux métal, qui, au taux de Dawson City, vaut deux millions trois cent quarante-deux mille francs la tonne !

— Excusez-moi, monsieur Raddle, hasarda le notaire. Oserais-je vous demander si votre intention est d’exploiter vous-même le placer de feu Josias Lacoste

Ben Raddle eut un geste évasif.

— C’est que M. Skim… insinua Me Snubbin.

— Summy n’a pu se prononcer, déclara nettement Ben Raddle, et moi-même je réserve mon opinion jusqu’au moment où j’aurai tous les renseignements utiles… et, s’il le faut, vu par moi-même…

— Songeriez-vous donc à entreprendre ce long voyage du Klondike ? demanda Me Snubbin en hochant la tête.

— Pourquoi pas ? Quoi qu’en puisse penser Summy, l’affaire, à mon avis, vaut qu’on se dérange… Une fois à Dawson City, on serait fixé… Ne fût-ce que pour vendre ce claim, pour en évaluer la valeur, vous en conviendrez avec moi, maître Snubbin, le mieux serait de l’avoir visité.

— Est-ce bien nécessaire ? observa Me Snubbin.

— Ne serait-ce que pour trouver un acquéreur ?

Le notaire allait répondre. Il en fut empêché par l’entrée d’un employé porteur d’une dépêche.

— Si ce n’est que cela, dit-il après l’avoir ouverte, voici qui pourra vous éviter les fatigues d’un tel voyage, monsieur Raddle.

Ce disant, Me Snubbin tendit à Ben Raddle un télégramme daté de huit jours, lequel, après avoir été porté de Dawson City à Vancouver, arrivait à Montréal par les fils du Dominion.

Aux termes de ce télégramme, l’Anglo-American Transportation and Trading Co (Chicago-Dawson), syndicat américain déjà possesseur de huit claims dont l’exploitation était dirigée par le capitaine Healey, faisait, en effet, pour l’acquisition du claim 129 de Forty Miles Creek, une offre ferme de cinq mille dollars, qui seraient envoyés à Montréal dès le reçu du télégramme d’acceptation. Ben Raddle avait pris la dépêche et la lisait avec le même soin qu’il venait de mettre à étudier les titres de propriété.

— Qu’en dites-vous, monsieur Raddle ? demanda le notaire.

— Rien, répondit l’ingénieur. Le prix offert est-il suffisant ? Cinq mille dollars pour un claim du Klondike !

— Cinq mille dollars sont toujours bons à prendre.

— Moins que dix mille, maître Snubbin.

— C’est évident. Je présume toutefois que M. Skim…

— Summy sera toujours de mon avis, si je puis appuyer cet avis de bonnes raisons. Et, si je lui prouve qu’il est nécessaire d’entreprendre ce voyage, il l’entreprendra, n’en doutez pas.

— Lui ?.. s’écria Me Snubbin, l’homme le plus heureux, le plus indépendant que jamais notaire ait rencontré dans l’exercice de sa profession !

— Oui, cet heureux, cet indépendant, si je lui montre qu’il peut doubler son bonheur et son indépendance… Que risquerions-nous, après tout, puisque nous serons toujours en mesure d’accepter la somme offerte par ce syndicat ? »

PLACE JACQUES-CARTIER À MONTRÉAL. — LE JOUR DU MARCHÉ.
(Cliché Notman, Montréal.)

Ben Raddle, après avoir quitté l’étude, prit par le plus court, tout en réfléchissant au parti qu’il convenait d’adopter. Quand il arriva à la maison de la rue Jacques-Cartier, son opinion était faite. Il monta aussitôt à la chambre de son cousin.

« Eh bien, demanda celui-ci, tu as vu Me Snubbin ? Y a-t-il du nouveau ?

— Du nouveau, oui, Summy, et des nouvelles.

— Bonnes ?

— Excellentes.

— Tu as examiné les titres de propriété ?..

— Comme de juste, ils sont en règle. Nous sommes bien propriétaires du claim 129.

— Voilà qui va joliment accroître notre fortune ! observa en riant Summy Skim.

— Plus que tu ne penses, peut-être, déclara l’ingénieur d’un ton sérieux.

Et Ben Raddle tendit à son cousin la dépêche de l’Anglo-American Transportation and Trading Company.

— Mais c’est parfait, s’écria celui-ci. Il n’y a pas à hésiter. Vendons notre claim à cette obligeante société, et le plus vite possible encore !..

— Pourquoi céder au prix de cinq mille dollars ce qui peut en valoir bien davantage ?.. ajouta Ben Raddle.

— Cependant, mon cher Ben…

— Eh bien ! ton cher Ben te répond qu’on ne traite pas ainsi les affaires. Pour agir en connaissance de cause, il faut avoir vu, vu de ses propres yeux, ce qui s’appelle vu.

— Tu en es toujours là ?..

— Plus que jamais. Réfléchis donc, Summy. Si l’on nous fait cette proposition d’achat, c’est que l’on connaît la valeur du claim, c’est que cette valeur est infiniment plus considérable. Il ne manque pas d’autres placers disponibles, le long des rios ou dans les montagnes du Kiondike.

— Qu’en sais-tu ?..

— Et, poursuivit Ben Raddle sans s’occuper de l’interruption, si une société qui en possède déjà plusieurs veut acquérir le nôtre, c’est qu’elle a, non pas cinq mille raisons pour offrir cinq mille dollars, mais dix mille, mais cent mille…

— Un million, dix millions, cent milliards, continua Summy railleur. Vraiment, Ben, tu jongles avec les chiffres.

— Les chiffres, c’est la vie, mon cher, et je trouve que tu ne chiffres pas assez…

— C’est peut-être que tu chiffres trop.

— Voyons, mon cher Summy, c’est très sérieusement que je te parle. J’hésitais à partir. Depuis l’arrivée de cette dépêche, je suis décidé à porter ma réponse en personne.

— Quoi !.. tu veux partir pour le Klondike ?..

— Oui.

— Sans avoir pris de renseignements ?..

— Je me renseignerai sur place.

— Et tu vas encore me laisser seul ?..

— Non, puisque tu m’accompagneras.

— Moi ?..

— Toi.

— Jamais !..

— Si, car l’affaire nous regarde tous deux.

— Je te donnerai mes pouvoirs.

— Je les refuse, c’est ta personne que je veux.

— Un voyage de quinze cents lieues !…

— Pas du tout !.. Dix-huit cents seulement.

— Seigneur !.. Et qui durera ?..

— Ce qu’il devra durer. Il peut arriver, en effet, que nous ayons intérêt, non pas à vendre notre claim, mais à l’exploiter.

— Comment… à l’exploiter ?.. s’écria Summy Skim éperdu. Alors, c’est toute une année…

— Deux, s’il le faut.

— Deux ans !.. deux ans !.. répétait Summy Skim.

— Qu’importe !.. s’écria Ben Raddle. Lorsque chaque mois, chaque jour, chaque heure accroîtra notre fortune !..

— Non, non !.. s’exclamait Summy Skim, en se blottissant, en s’enfonçant dans son fauteuil, comme un homme résolu à ne jamais le quitter.

Mais il avait affaire à forte partie. Ben Raddle, bien certainement, ne lui ferait grâce que lorsqu’il aurait emporté son consentement de haute lutte.

— Quant à moi, Summy, conclut-il, je suis décidé à partir pour Dawson City, et je ne puis croire que tu refuses de m’accompagner. D’ailleurs, tu as été trop sédentaire jusqu’ici !.. Il faut un peu courir le monde…

— Eh !.. fit Summy Skim, j’aurais bien d’autres contrées à visiter en Amérique ou en Europe, si j’en avais le goût. Assurément, je ne commencerai pas par m’enfoncer jusqu’au cœur de cet abominable Klondike.

— Qui te paraîtra charmant, Summy, lorsque tu auras constaté par toi-même qu’il est semé de poudre d’or et pavé de pépites.

— Ben, mon cher Ben, supplia Summy Skim, tu me fais peur !.. oui, tu me fais peur !.. Tu veux t’embarquer là dans une affaire où tu ne trouveras que périls et désillusions.

— Nous le verrons bien !..

— À commencer par ce maudit claim qui n’a sans doute pas la valeur d’un carré de choux !..

— Alors pourquoi cette compagnie en offrirait-elle plusieurs milliers de dollars ?..

— Et quand je songe, Ben, qu’il faut l’aller chercher, ce claim dérisoire, dans un pays où la température tombe à 50 degrés au-dessous de zéro !..

« Quoi !.. tu veux partir ?.. » (Page 27.)

— Nous ferons du feu.

À tout, Ben Raddle trouvait la réplique. La détresse de son cousin le laissait complètement insensible.

— Mais Green Valley, Ben ?.. soupirait celui-ci.

— Bon !.. répliquait Ben Raddle, le gibier ne manque pas aux plaines, ni le poisson aux rios du Klondike. Tu chasseras, tu pêcheras dans un pays nouveau qui te réserve des surprises.

— Mais nos fermiers, nos braves fermiers qui nous attendent !.. gémissait Summy.

— Auront-ils lieu de regretter notre absence, lorsque nous serons revenus assez riches pour leur bâtir d’autres fermes et pour acheter tout le district ? »

Finalement, Summy Skim dut s’avouer vaincu… Non, il ne laisserait pas son cousin partir seul pour le Klondike… Il l’accompagnerait, ne fût-ce que pour l’en ramener plus vite…

Aussi, ce jour-là, une dépêche s’envola-t-elle sur les fils télégraphiques du Dominion, annonçant au capitaine Healey, directeur de la Transportation and Trading Company, Dawson City, Klondike, le prochain départ de MM. Ben Raddle et Summy Skim, propriétaires du claim 129.


III

EN ROUTE.


Par le Pacific Canadian railway, touristes, commerçants, émigrants, chercheurs d’or, à destination du Klondike, peuvent se transporter directement sans changer de ligne, sans quitter le Dominion, de Montréal à Vancouver. Débarqués dans cette métropole colombienne, il leur reste à choisir entre différentes routes, terrestres, fluviales ou maritimes, et à combiner les divers modes de transport possibles, bateaux, chevaux, voitures, plus le mode pédestre dans la majeure partie du parcours.

Le départ étant résolu, Summy Skim n’aurait qu’à s’en rapporter, pour tous les détails du voyage, l’acquisition du matériel, le choix des routes, à son cousin Ben Raddle. Ce serait proprement l’affaire de cet ambitieux mais intelligent ingénieur, seul promoteur de l’entreprise, à qui en reviendraient et qui en acceptait toutes les responsabilités.

En premier lieu, Ben Raddle observa très justement que le départ ne pouvait être retardé. Il importait que les héritiers de Josias Lacoste fussent rendus au Klondike au début de l’été, un été qui ne réchauffe que pendant très peu de mois cette région hyperboréenne, située à la limite du cercle polaire arctique.

En effet, lorsqu’il consulta le code des lois minières canadiennes, applicables au district du Yukon, il y lut un certain article 9 ainsi conçu :

« Tout claim retournera au domaine public, qui restera sans être creusé pendant quinze fois vingt-quatre heures, durant la belle saison (définie par commissaire), à moins d’une permission spéciale de ce dernier. »

Or, le début de la belle saison, pour peu qu’il soit précoce, se fait dans la seconde moitié de mai. Donc, à cette époque, si l’exploitation du claim 129 chômait plus de quinze jours, la propriété de Josias Lacoste reviendrait au Dominion, et, très vraisemblablement, le syndicat américain ne manquerait pas de signaler à l’Administration tout motif de déchéance de la propriété qu’il convoitait.

« Tu comprends, Summy, déclara Ben Raddle, qu’il ne faut pas nous laisser devancer.

— Je comprends tout ce que tu veux que je comprenne, mon cher ami, répondit Summy Skim.

— D’autant plus que j’ai parfaitement raison, ajouta l’ingénieur.

— Je n’en doute pas, Ben. D’ailleurs, je ne répugne en aucune façon à quitter Montréal tout de suite, si cela doit nous permettre d’y revenir plus tôt.

— Nous ne serons au Klondike que le temps nécessaire, Summy.

— C’est entendu, Ben. À quelle date le départ ?..

— Le 2 avril, répondit Ben Raddle. Dans une dizaine de jours.

Summy Skim, les bras croisés, la tête penchée, eut fort envie de s’écrier : « Quoi !.. Si tôt !.. » Mais il se tut, puisque gémir n’eût servi à rien.

Au surplus, Ben Raddle agissait sagement en fixant le 2 avril comme date extrême du départ. Son itinéraire sous les yeux, il s’embarqua dans une série d’observations, hérissées de chiffres qu’il maniait avec une incontestable compétence.

— Pour nous rendre au Klondike, dit-il, nous n’avons pas à choisir entre deux routes, puisqu’il n’y en a qu’une. Peut-être un jour ira-t-on rejoindre le Yukon en passant par Edmonton et le fort Saint-John et en suivant là Peace River, qui traverse, au nord-est de la Colombie, le district du Cassiar…

— Une contrée giboyeuse s’il en fut, ai-je entendu dire, interrompit Summy Skim, s’abandonnant à ses rêves cynégétiques. Au fait, pourquoi ne pas suivre ce chemin ?

— Parce qu’il nous faudrait, en quittant Edmonton, faire quatorze cents kilomètres par terre, à travers des régions à peu près inexplorées.

— Alors quelle direction comptes-tu adopter, Ben ?

— Celle de Vancouver, sans aucun doute. Voici des chiffres très exacts qui te fixeront sur la longueur de l’itinéraire : De Montréal à Vancouver on compte quatre mille six cent soixante-quinze kilomètres et, de Vancouver à Dawson City, deux mille quatre cent quatre-vingt-neuf.

— Soit au total, dit Summy Skim, en chiffrant l’opération : Cinq et neuf quatorze, je retiens un ; huit et huit seize, je retiens un ; sept et quatre onze, je retiens un ; cinq et deux, sept… Soit sept mille cent soixante-quatre kilomètres.

— Exactement, Summy.

— Eh bien, Ben, si nous rapportons autant de kilogrammes d’or que nous aurons fait de kilomètres !..

— Cela vaudra, au taux actuel de deux mille trois cent quarante francs le kilogramme, seize millions sept cent soixante-trois mille sept cent soixante francs.

— Pourvu, murmura Summy Skim entre ses dents, que nous rapportions seulement les sept cent soixante francs

— Tu dis, Summy ?

— Rien, mon cher Ben. Absolument rien.

— Une telle somme, reprit Ben Raddle, ne me surprendrait pas. Le géographe John Minn n’a-t-il pas déclaré que l’Alaska produirait plus d’or que la Californie, dont le rendement a été pourtant de quatre cent cinq millions, rien que dans l’année mil huit cent soixante et un ? Pourquoi le Klondike n’ajouterait-il pas sa bonne part aux vingt-cinq milliards de francs qui composent la fortune aurifère de notre globe ?

— Ça me paraît extrêmement probable, approuva Summy avec une sage prudence. Mais, Ben, il faut songer aux préparatifs… On ne s’en va pas là-bas, dans ce pays invraisemblable, en n’emportant qu’une chemise de rechange et deux paires de chaussettes.

— Ne t’inquiète de rien, Summy, je me charge de tout. Tu n’auras qu’à monter dans le train à Montréal, pour en descendre à Vancouver. Quant à nos préparatifs, ce ne seront pas ceux de l’émigrant qui, errant à l’aventure dans une contrée lointaine, est obligé d’avoir un matériel considérable. Le nôtre est tout rendu. Nous le trouverons sur le claim de l’oncle Josias. Nous n’avons à nous occuper que du transport de nos personnes…

— Eh ! c’est quelque chose ! s’écria Summy Skim. Elles valent la peine que l’on prenne certaines précautions… surtout contre le froid… brrrrr… je me sens déjà gelé jusqu’au bout des ongles.

— Allons donc ! Summy, lorsque nous arriverons à Dawson City la belle saison battra son plein.

— Mais la mauvaise reviendra.

— Sois tranquille, répondit Ben Raddle. Même l’hiver tu ne manqueras de rien. Bons vêtements, bonne nourriture. Tu reviendras plus gras qu’au départ.

— Ah ! non ! je n’en demande pas tant, protesta Summy Skim, qui avait pris le parti de se résigner. Je te préviens que, si je dois engraisser seulement de dix livres, je reste !

— Plaisante, Summy, plaisante tant que tu voudras… mais aie confiance.

— Oui…, la confiance est obligatoire. Il est donc entendu que, le 2 avril, nous nous mettrons en route en qualité d’eldoradores…

— Oui… Ce délai me suffira pour nos préparatifs.

— Alors, Ben, puisque j’ai une dizaine de jours devant moi, j’irai les passer à la campagne.

— À ta guise, approuva Ben Raddle, bien qu’il ne doive pas encore faire beau à Green Valley.

Summy Skim aurait pu répondre qu’en tout cas ce temps-là vaudrait celui du Klondike. Mais il préféra s’abstenir, et se contenta d’affirmer qu’il aurait grand plaisir à se retrouver pendant quelques jours au milieu de ses fermiers, à revoir ses champs, même blancs de neige, les belles forêts toutes chargées de givre, les rios cuirassés de glace et la masse solidifiée des embâcles du Saint-Laurent. Et puis, par les grands froids, l’occasion ne manque point au chasseur d’abattre quelque superbe pièce, poil ou plume, sans parler des fauves, ours, pumas ou autres, qui rôdent aux environs. C’était comme un adieu que Summy Skim voulait adresser à tous les hôtes de la région…

— Tu devrais m’accompagner, Ben, dit-il.

— Y penses-tu ? répondit l’ingénieur. Et qui s’occuperait des préparatifs de départ ? »

Dès le lendemain, Summy Skim prit le chemin de fer, trouva à la gare de Green Valley un « stage » bien attelé, et, dans l’après-midi, descendit à la ferme. Comme toujours, Summy Skim se montra très sensible à l’affectueux accueil qu’il y reçut. Mais, lorsque les fermiers connurent le motif d’une si précoce visite, lorsqu’ils apprirent que tout l’été se passerait sans que leur maître fût avec eux, ils ne cachèrent point le chagrin que leur causait cette nouvelle.

« Oui, mes amis, dit Summy Skim, Ben Raddle et moi nous allons au Klondike, un pays du diable, qui est à tous les diables, si loin qu’il ne faut pas moins de deux mois, rien que pour y arriver et autant pour en revenir.

— Et tout cela pour ramasser des pépites ! dit un des paysans en haussant les épaules.

— Quand on en ramasse, ajouta un vieux philosophe, qui secoua la tête d’un air peu encourageant.

— Que voulez-vous, mes amis, dit Summy Skim, c’est comme une fièvre, ou plutôt une épidémie, qui, de temps en temps, traverse le monde, et qui fait bien des victimes !

— Mais pourquoi s’en aller là-bas, not’ maître ? demanda la doyenne de la ferme.

Et alors Summy Skim d’expliquer comment son cousin et lui venaient d’hériter d’un claim après la mort de leur oncle Josias Lacoste, et pour quelles raisons Ben Raddle estimait leur présence nécessaire au Klondike.

— Oui, reprit le vieux, nous avons entendu parler de ce qui se passe à la frontière du Dominion, et surtout des misères de tant de pauvres gens qui succombent à la peine ! Enfin, monsieur Summy, il n’est point question que vous restiez dans ce pays, et, lorsque vous aurez vendu votre tas de boue, vous reviendrez…

— Croyez-le bien, mes amis ! Mais, en attendant, cinq à six mois s’écouleront, et la belle saison sera à son terme !.. C’est un été que je vais perdre !..

— Et, été perdu, hiver plus triste encore ! ajouta une vieille, qui se signa et dit :

« Dieu vous protège, not’ maître ! »

CE N’EST PAS SANS ÉMOTION QU’IL PRIT CONGÉ DE CES BRAVES GENS. (Page 36.)

Après une semaine passée à Green Valley, Summy Skim pensa qu’il était temps de rejoindre Ben Raddle. Ce ne fut pas sans émotion, une émotion partagée de tous, qu’il prit congé de ces braves gens. Et songer que, dans quelques semaines, le soleil d’avril se lèverait sur l’horizon de Green Valley, que, de toute cette neige, sortiraient les premières verdures du printemps, que, sans ce maudit voyage, il serait revenu, comme il le faisait chaque année, s’installer dans ce pavillon jusqu’au retour des premiers froids de l’hiver ! Pendant ces huit jours, il avait confusément espéré qu’une lettre de Ben Raddle arriverait à Green Valley et lui apprendrait qu’il n’y avait pas lieu de donner suite à leurs projets. Mais la lettre n’était pas venue… Rien n’était changé… Le départ s’effectuerait à la date fixée… Aussi Summy Skim dut-il se faire conduire à la gare, et, le 31 mars, dans la matinée, il était à Montréal en face de son terrible cousin.

OTTAWA, VU DE RIDEAU FALLS.
(Cliché Notman, Montréal.)

« Rien de nouveau ?… demanda-t-il en se plantant devant lui comme un point d’interrogation.

— Rien, Summy, si ce n’est que nos préparatifs sont achevés.

— Ainsi tu t’es procuré…

— Tout, sauf les vivres que nous trouverons en route, répondit Ben Raddle. Je ne me suis occupé que des vêtements. Quant aux armes, tu as les tiennes, et j’ai les miennes. Deux bons fusils dont nous avons l’habitude et l’équipement complet du chasseur. Mais, comme il n’est pas possible de renouveler là-bas sa garde-robe, voici les divers objets d’habillement que nous emportons chacun par prudence : chemises de flanelle, camisoles et caleçons en laine, jersey d’épais tricot, costume de velours à côtes, pantalons de gros drap et pantalons de toile, costume de toile bleue, veste de cuir avec fourrure en dedans et capuchon, vêtement imperméable de marin avec coiffure idem, manteau en caoutchouc, six paires de chaussettes ajustées et six paires de chaussettes d’un numéro plus grand, mitaines fourrées et gants de cuir, bottes de chasse à gros clous, mocassins à tiges, raquettes, mouchoirs, serviettes…

— Eh ! s’écria Summy Skim en levant les mains vers le ciel, veux-tu donc créer un bazar dans la capitale du Klondike ? En voilà pour dix ans !

— Non, deux ans seulement !

— Seulement, répéta Summy. « Seulement » est tout bonnement épouvantable. Voyons, Ben, il ne s’agit que d’aller à Dawson City, de céder le claim 129 et de revenir à Montréal. Il ne faut pas deux ans pour cela, que diable !

— Sans doute, Summy, si on nous donne du claim 129 ce qu’il vaut.

— Et si on ne nous le donne pas ?

— Nous aviserons, Summy ! »

Dans l’impossibilité d’obtenir une autre réponse, Summy Skim n’insista pas.

Le 2 avril, dès le matin, les deux cousins étaient à la gare où leurs bagages avaient été transportés. Cela ne formait pas un gros volume au total, et leur matériel de prospecteurs ne deviendrait véritablement un embarrassant « impedimentum » qu’après avoir été complété à Vancouver.

Si, avant de quitter Montréal, ils se fussent adressés à la Compagnie du Canadian Pacific, les voyageurs auraient pu prendre des billets de steamer pour Skagway. Mais Ben Raddle n’avait pas encore décidé quelle voie ils suivraient pour gagner Dawson City, la route maritime et fluviale qui remonte le Yukon, depuis son embouchure jusqu’à la capitale du Klondike, ou la route terrestre qui, au delà de Skagway, se déroule à travers les montagnes, les plaines et les lacs de la Colombie britannique.

Ils étaient donc enfin partis, les deux cousins, l’un entraînant l’autre, celui-ci résigné, celui-là plein de confiance, mais, au demeurant, tous deux confortablement installés dans un excellent pulmann-car. C’est bien le moins que l’on veuille avoir toutes ses aises, lorsqu’il s’agit d’un voyage de quatre mille sept cents kilomètres, dont la durée est de six jours, entre Montréal et Vancouver.

En quittant Montréal, le train traverse cette partie du Dominion qui comprend les districts si variés de l’Est et du Centre. C’est seulement après avoir dépassé la région des grands lacs qu’il entre dans une contrée moins populeuse et parfois déserte, surtout aux approches de la Colombie.

Le temps était beau, l’air vif, le ciel voilé de légères brumes. La colonne thermométrique oscillait autour de zéro. À perte de vue se développaient les plaines toutes blanches, qui, dans quelques semaines, deviendraient verdoyantes, et dont les multiples rios seraient dégagés de glace. De nombreuses troupes d’oiseaux, devançant le train, se dirigeaient vers l’Ouest à grands coups d’aile. De chaque côté de la voie, sur la couche de neige, on pouvait relever des empreintes d’animaux, jusqu’aux forêts de l’horizon. Voilà des pistes qu’il eût été aisé de suivre et qui eussent mené à quelque beau coup de fusil !

Mais il était bien question de chasse, à présent ! S’il y avait des chasseurs dans ce train en marche sur Vancouver, ce n’étaient que des chasseurs de pépites, et les chiens qui les accompagnaient n’étaient point dressés à l’arrêt des perdrix ou des lièvres, ni à la poursuite des daims ou des ours. Non, simples bêtes de trait, leur destin était de tirer les traîneaux sur la glace solidifiée des lacs et des cours d’eau, dans cette partie de la Colombie comprise entre Skagway et le district du Klondike.

OTTAWA. — POST OFFICE ET LE PALAIS DU PARLEMENT.
(Cliché Notman, Montréal.)

La fièvre de l’or n’était à vrai dire qu’à son début. Mais des nouvelles arrivaient constamment annonçant la découverte de nombreux gisements sur l’Eldorado, la Bonanza, le Hunter, le Bear, le Gold Bottom et tous les affluents de la Klondike River. On parlait de claims où le prospecteur lavait jusqu’à quinze cents francs d’or au plat. Aussi l’affluence des émigrants ne cessait-elle pas de s’accroître. Ils se jetaient sur le Klondike comme ils s’étaient jetés sur l’Australie, la Californie, le Transvaal, et les compagnies de transport commençaient à être débordées. D’ailleurs, ceux qu’emportait ce train, ce n’étaient point des représentants de sociétés ou de syndicats formés avec l’appui des grandes banques de l’Amérique ou de l’Europe. Ceux-là, pourvus d’excellent matériel, largement ravitaillés en vêtements et en vivres par des services spéciaux, peuvent n’avoir aucune crainte de l’avenir. Non ! il n’y avait là que de ces pauvres gens en proie à toutes les rigueurs de l’existence, que la misère chasse de leur pays, qui peuvent tout risquer, n’ayant rien à perdre, et dont, il faut bien l’avouer, l’espoir de quelque coup de fortune trouble la cervelle.

Cependant le train de la Transcontinental courait à toute vapeur. Summy Skimet Ben Raddle n’auraient pas pu se plaindre du manque de confort au cours de ce long voyage : un drawing-room à leur disposition pendant la journée, un bed-room pour y passer la nuit, un smoking-room où ils pouvaient fumer à leur aise comme dans les meilleurs cafés de Montréal, un dining-room où la qualité des mets et le service ne laissaient rien à désirer, un wagon-bain, s’ils voulaient se baigner en route. Mais tout cela n’empêchait pas Summy Skim de soupirer en pensant à son pavillon de Green Valley !

En quatre heures, le train eut atteint Ottawa, la capitale du Dominion, qui, du haut d’une colline, domine la contrée environnante, cité superbe dont la prétention plus ou moins justifiée est d’occuper le centre du monde.

Au delà, près de Carlton Junction, on aurait pu apercevoir sa rivale, Toronto, l’ancienne capitale aujourd’hui détrônée.

Courant alors directement vers l’Ouest, le train gagna la station de Sudbury, où la ligne se divise en deux branches, contrée enrichie par l’exploitation des mines de nickel. Ce fut la branche nord qui fut suivie pour contourner le Lac Supérieur et aboutir à Port Arthur, près de Fort William. À Heron Bay, à Schreiber et à toutes les stations du vaste lac, l’arrêt avait été assez long pour que les deux cousins pussent, s’ils l’avaient désiré, se rendre compte de l’importance de ces ports en eau douce. Puis, par Bonheur, Ignace, Eagle River, à travers une région dont les mines font la fortune, ils arrivèrent à l’importante cité de Winnipeg.

WINNIPEG, MAIN STREET.
(Cliché Notman, Montréal.)

C’est bien là qu’en d’autres circonstances une halte de quelques heures eût paru trop courte à Summy Skim, désireux de garder au moins un souvenir de son voyage. S’il n’eût pas été hypnotisé par le Klondike, sans doute eût-il volontiers consacré un jour ou deux à visiter cette cité de quarante mille habitants et les villes avoisinantes du Western Canada… Malheureusement, Summy Skim n’était pas en état de s’intéresser à ces contingences. Le train reprit donc ses voyageurs, véritables colis humains pour la plupart, qui ne voyageaient pas pour leur plaisir, mais pour arriver à destination par le plus vite et par le plus court.

C’est en vain que Ben Raddle essaya de réveiller l’attention du copropriétaire de Green Valley.

« Tu ne remarques pas, Summy, suggéra-t-il, avec quelle perfection toute cette contrée est cultivée ?..

— Ah ! fit mollement Summy Skim.

— Et quelles immenses prairies elle possède. Les buffles y fréquentent, dit-on, par milliers. Voilà une belle chasse, Summy !..

— Assurément, concéda Summy Skim sans la moindre aménité, j’aimerais mieux passer ici six mois, et même six ans, que six semaines au Klondike.

— Bah ! s’il n’y a pas de buffles aux environs de Dawson City, répliqua Ben Raddle en riant, tu te rattraperas sur les orignals. »

Regina City dépassée, le train se dirigea vers la Crow New Pass des Montagnes Rocheuses, puis vers les frontières de la Colombie britannique, après avoir stationné pendant quelques heures à Calgary City.

C’est de cette ville que se détache, vers Edmonton, où cesse la ligne ferrée, un embranchement que prennent quelquefois les émigrants pour se rendre au Klondike. En passant par Peace River et Fort Saint-John, puis par Dease, Francis et Pelly Rivers, cette route relie le nord-est de la Colombie au Yukon à travers le district de Cassiar, si célèbre au point de vue cynégétique. C’est une route de chasseurs, que Summy Skim eût certainement préférée s’il avait été là pour son plaisir. Mais, difficile et longue, elle oblige le voyageur à des ravitaillements fréquents, sur un parcours qui excède deux mille kilomètres. Il est vrai, cette contrée est particulièrement aurifère ; on peut laver dans presque tous ses cours d’eau. Malheureusement, elle est dénuée de ressources, et ne deviendra praticable que le jour où le gouvernement canadien y aura établi des relais de quinze en quinze lieues.

Pendant la traversée des Rocheuses, il fut loisible aux voyageurs d’entrevoir ces montagnes orgueilleuses éternellement coiffées de leur calotte de neige. Au milieu de ces solitudes glacées régnait le « silence of all life », que troublait seul le halètement de la locomotive.

À mesure que le train gagnait vers l’Ouest, des régions s’ouvraient devant lui, non point riches en terres fertiles, auxquelles le travail assure les beaux rendements d’un sol que la production n’a pas encore épuisé. Non !.. C’étaient des territoires de Kootaway, ces Gold Fields du Cariboo, où l’or fut rencontré et se rencontre abondamment encore, tout ce réseau hydrographique qui roule des paillettes du précieux métal. Il y avait même lieu de se demander pourquoi les prospecteurs ne fréquentaient pas plus assidûment un pays qu’il était aisé d’atteindre, au lieu d’affronter les fatigues d’un lointain voyage au Klondike, sans parler des dépenses excessives qu’il exige.

« En vérité, fit observer Summy Skim, c’est bien dans ce Cariboo que l’oncle Josias aurait dû venir tenter la fortune !.. Nous serions arrivés maintenant… Ce qu’aurait valu son exploitation, nous le saurions à l’heure présente ! Nous en aurions fait argent dans les vingt-quatre heures, et notre absence n’aurait pas duré plus d’une semaine !..

Summy Skim avait raison. Mais il était sans doute écrit sur le grand livre de sa destinée qu’il s’aventurerait jusqu’à cette terrifiante région du Klondike, et pataugerait dans les boues du Forty Miles Creek.

Et c’est pourquoi le train continuait sa route, entraînait Summy Skim toujours plus loin de Montréal et de Green Valley, l’emportait vers la frontière littorale de la Colombie, et finalement, sans qu’aucun incident eût troublé, le voyage, le déposait, le 8 avril, à côté de son cousin Ben Raddle, sur le quai de la gare de Vancouver.

VANCOUVER. — VUE GÉNÉRALE.
(Cliché Notman, Montréal.)


IV

UN FÂCHEUX VOISINAGE


La ville de Vancouver n’est point sur la grande île du même nom. Elle occupe un point de cette langue de terre qui se détache du littoral colombien. Ce n’est qu’une métropole. La capitale de la Colombie britannique, Victoria, dont la population atteint seize mille âmes, est précisément bâtie sur la côte sud-est de l’île, où se trouve également New Westminster avec ses dix mille habitants.

Vancouver est située à l’extrémité d’une rade ouverte sur le sinueux détroit de Juan-de-la-Fuca, qui se prolonge vers le Nord-Ouest. En arrière de la rade pointe le clocher d’une chapelle, entre d’épaisses frondaisons de pins et de cèdres qui suffiraient à cacher les hautes tours d’une cathédrale.

Après avoir suivi la partie méridionale de l’île, le canal en contourne les côtes orientales et septentrionales. On le voit, le port de Vancouver est facilement accessible aux navires venant du Pacifique, qu’ils descendent le littoral canadien ou qu’ils remontent le littoral des États-Unis d’Amérique.

Les fondateurs de la ville de Vancouver ont-ils trop préjugé de l’avenir ? Ce qui est certain, c’est qu’elle suffirait à une population de cent mille habitants, et une telle population circulerait encore à l’aise à travers la dernière de ses rues géométriquement tracées à angles droits. Elle a des églises, des banques, des hôtels, s’éclaire au gaz et à l’électricité, est desservie par des ponts lancés à travers l’estuaire de False Bay et possède un parc de trois cent quatre-vingts hectares aménagé sur la péninsule du nord-ouest.

En quittant la gare, Summy Skim et Ben Raddle s’étaient fait conduire à Westminster Hotel, où ils devaient demeurer jusqu’au jour de leur départ pour le Klondike.

Le difficile fut précisément de trouver à se loger dans cet hôtel encombré de voyageurs. Les trains et les paquebots versaient alors jusqu’à douze cents émigrants par vingt-quatre heures. On imaginera sans peine le profit qu’en retirait la ville, et plus spécialement cette classe de citoyens qui se sont donné la mission d’héberger les étrangers, en leur imposant des prix invraisemblables, en échange de nourritures parfois plus invraisemblables encore. Sans doute, la population flottante de Vancouver n’y séjournait jamais que le moins de temps possible, si grande était la hâte de tous ces aventuriers d’être rendus sur les territoires dont l’or les attirait comme l’aimant attire le fer. Mais encore fallait-il pouvoir partir, et bien souvent la place manquait, sur les nombreux steamers qui remontent vers le Nord, après escale aux divers ports du Mexique et des États-Unis.

Deux routes mènent de Vancouver au Klondike. L’une, à travers le Pacifique, va chercher, à Saint-Michel, sur la côte occidentale de l’Alaska, l’embouchure du Yukon, et en remonte le cours jusqu’à Dawson City. L’autre, maritime de Vancouver à Skagway, devient ensuite terrestre entre cette ville et la capitale du Klondike. Laquelle de ces deux routes allait choisir Ben Raddle ?

Dès que les deux cousins eurent pris possession de leur chambre, la première demande que posa Summy Skim fut celle-ci :

« Pour combien de temps, mon cher Ben, sommes-nous à Vancouver ?

— Pour quelques jours seulement, répondit Ben Raddle. Je ne pense pas qu’il en faille davantage pourvoir arriver le Foot Ball.

— Va pour le Foot Ball, répondit Summy. Et qu’est ce Foot Ball, je te prie ?

— Un steamer du Canadian Pacific, qui nous transportera à Skagway, et sur lequel je vais dès aujourd’hui retenir deux places.

— Ainsi, Ben, entre les différentes routes du Klondike, tu as fait ton choix ?

— Le choix était tout indiqué, Summy. Nous prendrons la route qui est le plus généralement suivie, et, en longeant le littoral colombien à l’abri des îles, nous atteindrons Skagway sans fatigue. À cette époque de l’année, le lit du Yukon est encore encombré de glaces, et il n’est pas rare que les navires périssent au milieu de la débâcle, ou que, à tout le moins, ils soient retardés jusqu’au mois de juillet. Le Foot Ball, au contraire, ne mettra pas plus d’une semaine à se rendre soit à Skagway, soit même à Dyea. Une fois débarqués, nous aurons, il est vrai, à franchir les rampes assez rudes du Chilkoot ou de la White Pass. Mais, au delà, moitié par terre, moitié par les lacs, nous atteindrons sans trop de peine le Yukon, qui nous portera à Dawson City. J’estime que nous serons à destination avant le mois de juin, c’est-à-dire au début de la bonne saison. Pour le moment, nous n’avons qu’à prendre patience, en attendant l’arrivée du Foot Ball.

— D’où vient-il, ce paquebot au nom sportif ? demanda Summy Skim.

— Précisément de Skagway, car il est affecté au service régulier entre Vancouver et cette ville. On l’attend pour le 14 de ce mois au plus tard.

— Le 14 seulement ! se récria Summy.

— Ah ! ah ! dit Ben Raddle en riant, te voilà plus pressé que moi !

— Oui certes, approuva Summy, puisque, après tout, il faut bien partir avant d’être revenu ! »

Les deux cousins n’allaient pas être très absorbés par leurs occupations pendant ce séjour à Vancouver. Leur équipement n’était pas à compléter. Il ne s’agissait pas d’acquérir le matériel nécessaire à l’exploitation d’un claim, puisqu’ils devaient trouver sur place celui de l’oncle Josias. Le confort dont ils avaient joui dans le train du Transcontinental Pacific, ils le retrouveraient à bord du Foot Ball. Ce serait à Skagway que Ben Raddle aurait plus spécialement à se préoccuper des moyens de transport jusqu’à Dawson City. Il lui faudrait alors se procurer un bateau démontable pour la navigation des lacs, un attelage de chiens pour les traîneaux, seul moyen pratique de locomotion sur les plaines glacées de l’extrême Nord, à moins, toutefois, qu’il n’estimât préférable de traiter avec un chef de portage, qui se chargerait, à forfait, de les conduire à Dawson City. Dans l’un et l’autre cas, évidemment, le voyage ne laisserait pas d’être fort coûteux. Mais ne suffirait-il pas d’une ou deux belles pépites pour rentrer et au delà dans ces débours ?

Du reste, telle était l’animation de la ville, telle était l’affluence des voyageurs, que les deux cousins, malgré leur désœuvrement, ne s’ennuyèrent pas un instant. Rien de curieux comme les arrivées des trains, qu’ils vinssent de l’est du Dominion ou des États de l’Union. Rien d’intéressant comme le débarquement de ces milliers de passagers que les steamers déposaient sans cesse à Vancouver. Que de gens, en attendant leur départ pour Skagway, erraient le long des rues, la plupart réduits à se blottir dans tous les coins du port ou sous les madriers des quais inondés de lumière électrique.

L’occupation ne manquait pas à la police au milieu de cette foule grouillante d’aventuriers sans feu ni lieu, attirés par le prodigieux mirage du Klondike. À chaque pas, on rencontrait ces agents vêtus d’un sombre uniforme couleur feuille morte, prêts à intervenir dans d’incessantes querelles qui menaçaient de finir dans le sang.

Assurément, ces constables accomplissent leur tâche souvent périlleuse, toujours difficile, avec tout le zèle et tout le courage qui sont nécessaires dans ce monde d’émigrants où se heurtent toutes les classes sociales, et plus particulièrement l’innombrable classe des déclassés. Mais comment ne leur vient-il pas à l’esprit qu’il y aurait peut-être pour eux plus de profit et moins de péril à laver les boues des affluents du Yukon ? Comment ne pensent-ils pas aux cinq constables canadiens qui, presque au début du Klondike, revinrent au pays avec deux cent mille dollars de bénéfices ? Cela fait honneur à leur force d’âme, puisqu’ils ne se laissent pas griser comme tant d’autres.

La lecture des journaux apprit à Summy Skim que, pendant l’hiver, la température tombait parfois au Klondike à 60 degrés centigrades au-dessous de zéro. D’abord, il n’en crut rien, mais, ce qui lui donna à réfléchir, ce fut de voir chez un opticien de Vancouver plusieurs thermomètres gradués jusqu’à 90 degrés au-dessous de glace. « Bah ! se disait-il vainement pour se rassurer, c’est affaire d’amour-propre… Quatre-vingt-dix degrés !.. Les Klondiciens, fiers de leurs froids exceptionnels, mettent une certaine coquetterie à les faire valoir ! » Summy Skim, néanmoins, demeurait inquiet, et finalement il se décida à franchir le seuil de la boutique, pour examiner de près ces inquiétants thermomètres.

Les divers modèles que le marchand lui présenta étaient tous gradués, non pas suivant l’échelle Fahrenheit, en usage dans le Royaume-Uni, mais selon l’échelle centigrade, plus particulièrement adoptée au Dominion, encore imbu des coutumes françaises.

Après examen, Summy Skim dut convenir qu’il ne s’était pas trompé. Ces thermomètres étaient réellement établis en prévision de températures aussi excessives.

« Ces thermomètres sont construits, avec soin ? demanda Summy Skim, pour dire quelque chose.

— Assurément, monsieur, répondit l’opticien. Je crois que vous serez satisfait.

— Pas le jour, du moins, où ils marqueront soixante degrés, déclara Summy Skim du ton le plus sérieux.

— Bon, répliqua le marchand, l’essentiel est qu’ils marquent juste.

— C’est un point de vue, monsieur. Mais, dites-moi, insinua Summy Skim, c’est par pure réclame, je présume, que ces instruments sont à votre étalage ? Je ne pense pas que, dans la pratique…

— Eh bien ?

— … la colonne d’alcool tombe jamais à soixante degrés.

— Fréquemment, monsieur, affirma le marchand avec vivacité, fréquemment et même plus bas encore.

— Plus bas !

— Pourquoi pas ? répondit l’industriel, non sans une évidente fierté. Et si monsieur désire un instrument gradué jusqu’à cent degrés…

— Merci… merci, se hâta de dire Summy Skim épouvanté. Soixante degrés me paraissent largement suffisants ! »

Et même, à quoi bon cette acquisition ? Lorsque les yeux sont brûlés sous les paupières rougies par l’âpre bise du nord, lorsque l’haleine retombe en neige, lorsque le sang à demi glacé est sur le point de s’embâcler dans les veines, lorsqu’on ne peut toucher un objet de métal sans y laisser la peau de ses doigts, lorsqu’on gèle devant les foyers les plus ardents comme si le feu lui-même avait perdu toute chaleur, il n’y a pas en vérité grand intérêt à savoir si le froid qui vous tue s’arrête à soixante ou atteint cent degrés.

MAGASIN D’ÉQUIPEMENTS DE PROSPECTEURS.

Cependant les jours s’écoulaient, et Ben Raddle ne cachait pas son impatience. Le Foot Ball avait-il donc éprouvé des retards de mer ? On savait qu’il avait quitté Skagway le 7 avril. Or, la traversée ne durait pas plus de six jours, et il aurait dû être, le 13, en vue de Vancouver.

Le paquebot, consacré au transport des émigrants et de leurs bagages, à l’exclusion de toute marchandise, ne ferait, il est vrai, qu’une très courte relâche. Vingt-quatre heures, trente-six heures tout au plus, suffiraient au nettoyage des chaudières, à l’approvisionnement en charbon et en eau douce, à l’embarquement, enfin, des quelques centaines de passagers qui avaient retenu leur place à l’avance.

Quant à ceux qui n’avaient pas eu cette précaution, il leur faudrait prendre les autres paquebots attendus après le Foot Ball. Jusque-là, les hôtels et auberges de Vancouver ne pouvant suffire à les recevoir, des familles entières coucheraient à la belle étoile. Que l’on juge par leurs misères présentes de celles que leur réservait l’avenir !

La plupart de ces pauvres gens ne devaient pas se trouver plus confortablement à bord des paquebots qui les transporteraient de Vancouver à Skagway, où commencerait pour eux l’interminable, l’épouvantable voyage qui les conduirait jusqu’à Dawson City. À bord, les cabines de l’arrière et de l’avant suffisent à peine aux passagers les plus fortunés ; l’entrepont donne asile à des familles qui s’y entassent pour ces six à sept jours de traversée pendant lesquels ils doivent pourvoir à leurs besoins. Quant au plus grand nombre, ils acceptent d’être enfermés dans la cale comme des animaux, comme des colis. Et, en vérité, cela vaut encore mieux que d’être exposé sur le pont à toutes les rigueurs atmosphériques, aux rafales glacées, aux tempêtes de neige si fréquentes en ces parages voisins du cercle polaire.

Vancouver n’était pas envahie seulement par les émigrants arrivant de toutes les parties de l’Ancien et du Nouveau Monde. Il fallait compter aussi avec les centaines de mineurs qui n’entendent point passer la mauvaise saison dans les glacières de Dawson City.

Pendant l’hiver, il est impossible de continuer l’exploitation des claims ; tous les travaux sont forcément suspendus, lorsque le sol est recouvert de dix à douze pieds de neige, lorsque, sur ces épaisses couches saisies par des froids de quarante à cinquante degrés et rendues aussi dures que du granit, se brisent le pic et la pioche.

Aussi, ceux des prospecteurs qui le peuvent, ceux que la chance a favorisés dans une certaine mesure préfèrent-ils revenir dans les principales villes de la Colombie. Ceux-là ont de l’or à dépenser, et ils le dépensent avec une prodigalité insouciante dont on ne saurait se faire une idée. Ils ont cette conviction que la fortune ne les abandonnera pas, que la saison prochaine sera fructueuse, que de nouveaux gisements seront découverts et mettront entre leurs mains des monceaux de pépites. À eux les meilleures chambres dans les hôtels et les meilleures cabines dans les paquebots.

Summy Skim l’eut promptement constaté, c’est parmi cette catégorie de mineurs que figuraient les gens les plus violents, les plus grossiers, les plus tapageurs, ceux qui se livraient à tous les excès dans les tripots, dans les casinos où, l’argent à la main, ils parlaient en maîtres.

À vrai dire, le brave Summy se préoccupait peu de cette engeance. Estimant, ce en quoi il se trompait peut-être, qu’il ne pouvait avoir jamais rien de commun avec l’un quelconque de ces peu recommandables aventuriers, il écoutait d’une oreille distraite ce que la rumeur publique lui apprenait sur leur compte, et bientôt il n’y pensait plus.

Le 14 avril, dans la matinée, Ben Raddle et lui se promenaient sur le quai, lorsque la sirène d’un steamer se fit entendre.

« Serait-ce enfin le Foot Ball ? s’écria Summy.

— Je ne le pense pas, répondit Ben Raddle. Ces sifflets viennent du sud, et c’est par le nord que le Foot Ball doit arriver. »

Il s’agissait, en effet, d’un vapeur qui ralliait le port de Vancouver en remontant le détroit de Juan-de-la-Fuca et qui, par conséquent, ne pouvait venir de Skagway.

Le moyen de devancer cet énergumène… (Page 62.)

Cependant, n’ayant rien de mieux à faire, Ben Raddle et Summy Skim se dirigèrent vers l’extrémité de la jetée, au milieu du nombreux public que l’arrivée d’un bateau attirait toujours. C’étaient d’ailleurs plusieurs centaines de passagers qui allaient débarquer, en attendant qu’il leur fût possible de prendre passage sur un des paquebots qui font le service du Nord, et le spectacle ne pouvait manquer d’être pittoresque.

Le navire qui s’avançait à coups de sifflet stridents était le Smyth, bâtiment de 2500 tonnes, qui venait de faire toutes les escales de la côte, depuis le port mexicain d’Acapulco. Spécialement affecté au service du littoral, il allait redescendre vers le Sud, après avoir déposé à Vancouver ses passagers, qui en augmenteraient encore l’encombrement.

À peine le Smyth eut-il accosté le ponton, que son chargement humain se porta d’un même mouvement vers la coupée. En un clin d’œil, ce fut une cohue, gens et choses enchevêtrés de telle sorte que personne, à vrai dire, ne semblait plus pouvoir passer.

En tous cas, tel n’était pas l’avis de l’un des passagers, qui se démenait furieusement pour être le premier à terre. Sans doute, celui-ci était un habitué et savait combien il était essentiel de s’inscrire avant les autres au bureau des départs pour le Nord. C’était un gaillard de forte taille, brutal et vigoureux, la barbe noire et drue, le teint hâlé des hommes du Sud, le regard dur, la physionomie méchante, l’abord antipathique. Un autre passager l’accompagnait, de même nationalité à en juger par son apparence, et qui ne semblait ni plus patient ni plus sociable que lui.

La hâte des autres était, probablement, aussi grande que celle de ce passager impérieux et bruyant. Mais le moyen de devancer cet énergumène, qui jouait des coudes, sans tenir aucun compte des injonctions des officiers et du capitaine, et repoussait ses voisins, en les insultant d’une voix rauque, qui accentuait la dureté de ses injures, proférées moitié en anglais, moitié en espagnol.

« By God ! s’écria Summy Skim, voilà ce qu’on peut appeler un agréable compagnon de route, et, s’il doit prendre passage à bord du Foot Ball

— Bah ! pour quelques jours de traversée seulement, Ben Raddle, nous saurons bien nous tenir ou le tenir à l’écart. »

À ce moment un curieux, qui se trouvait auprès des deux cousins, s’écria : « Eh mais ! c’est ce damné Hunter. Voilà qui nous promet du bruit dans les tripots ce soir, s’il ne quitte dès aujourd’hui Vancouver !

— Tu vois, Ben, fit Summy à son cousin, je ne m’étais pas trompé. C’est une célébrité, ce particulier-là.

— Oui, accorda Ben, il est très connu…

— Et pas à son avantage !

— Sans doute, expliqua Ben Raddle, un de ces aventuriers qui vont en Amérique passer la mauvaise saison et qui retournent au Klondike à l’époque favorable pour recommencer une nouvelle campagne. »

Hunter revenait, en effet, du Texas, son pays d’origine, et si son compagnon et lui arrivaient ce jour-là à Vancouver, c’était effectivement avec l’intention de continuer plus au Nord, à bord du premier paquebot en partance. Tous deux, métis hispano-américains, trouvaient, dans ce monde si mêlé des chercheurs d’or, le milieu qui convenait précisément à leurs instincts violents, à leurs mœurs révoltantes, à leurs passions brutales, à leur goût pour l’existence irrégulière où tout est donné au hasard.

En apprenant que le Foot Ball n’était pas arrivé et ne pourrait, selon toute vraisemblance, reprendre la mer avant trente-six ou quarante-huit heures, Hunter se fit conduire à Westminster Hôtel où les deux cousins étaient descendus six jours plus tôt. Summy se trouva nez à nez avec lui, en pénétrant dans le hall de l’hôtel.

« Décidément, c’est une gageure », bougonna Summy entre ses dents.

C’est en vain qu’il s’efforça de vaincre la désagréable impression que lui laissait sa rencontre avec ce triste personnage. Il avait beau se dire que ce Hunter et lui, noyés dans la foule immense des émigrants, avaient des milliers de chances de ne plus se retrouver face à face, quelque chose l’imposait à son esprit. C’est presque inconsciemment, comme si quelque obscur pressentiment l’y poussait, que deux heures plus tard il s’adressait au bureau de l’hôtel et tentait d’obtenir quelques éclaircissements sur le nouveau venu.

« Hunter ? lui fut-il répondu, qui ne le connaît ?

— C’est un propriétaire de claim ?

— Oui, d’un claim qu’il exploite lui-même.

— Et il est situé, ce claim ?…

— Au Klondike.

— Et plus spécialement ?

— Sur le Forty Miles Creek.

— Le Forty Miles Creek, répéta Summy surpris. C’est réellement curieux. Dommage que je ne puisse connaître le numéro de son claim. Je parierais…

— Mais, ce numéro, dit l’interlocuteur de Summy, tout le monde vous le dira à Vancouver.

— C’est ?…

— Le numéro 131.

— Mille carabines ! s’exclama Summy abasourdi. Et nous le 129 ! Nous sommes les voisins de ce délicieux gentleman. Voilà qui nous promet de l’agrément. »

Summy Skim ne savait pas si bien dire.


V

À BORD DU « FOOT BALL ».


Le Foot Ball prit la mer le 16 avril, avec quarante-huit heures de retard. Si ce steamer de douze cents tonneaux ne comptait pas plus de passagers que de tonnes, c’est que l’inspecteur de la navigation avait mis son veto.

Déjà, d’ailleurs, la ligne de flottaison, indiquée par le zéro barré peint sur la coque, se trouvait au-dessous de son niveau normal.

En vingt-quatre heures les grues du quai avaient déposé à bord les innombrables colis des émigrants, tout un lourd matériel de mine augmenté d’un imposant troupeau de bœufs, de chevaux, d’ânes et de rennes, sans parler de plusieurs centaines de chiens, appartenant à la race du Saint-Bernard ou des Esquimaux, dont seraient formés les attelages des traîneaux à travers la région des lacs.

Les passagers du Foot Ball étaient de toute nationalité, Anglais, Canadiens, Français, Norvégiens, Suédois, Allemands, Australiens, Américains du Sud et du Nord, les uns avec leur famille, les autres seuls.

Tout ce monde, grouillant à bord du navire, l’emplissait d’un pittoresque désordre.

TOUT CE MONDE, GROUILLANT À BORD DU NAVIRE… (Page 65.)

Dans les cabines, on avait augmenté le nombre des cadres, portés à trois ou quatre, au lieu de deux. L’entrepont présentait l’aspect d’un vaste dortoir, avec une série de tréteaux établis en abord, entre lesquels étaient tendus des hamacs. Quant au pont, la circulation y était fort difficile. De pauvres gens, qui n’avaient pu s’assurer une cabine, dont le prix est de trente-cinq dollars, s’y entassaient le long des tambours et des bastingages. C’est là qu’ils faisaient leur maigre cuisine, et qu’ils vaquaient, à la vue de tous, aux soins de leur toilette et de leur ménage.

Ben Raddle avait pu retenir deux places dans une des cabines de l’arrière. Elle en contenait une troisième occupée par un Norvégien, nommé Royen, qui possédait un claim sur la Bonanza, l’un des affluents du Klondike. C’était un homme paisible et doux, hardi et prudent à la fois, de cette race scandinave qui obtient le succès par l’opiniâtreté d’un lent effort. Originaire de Christiana, après avoir passé l’hiver dans sa ville natale, il retournait à Dawson City. Compagnon de voyage peu communicatif et, en somme, peu gênant.

Il était heureux pour les deux cousins qu’ils n’eussent pas à partager la cabine du Texien Hunter. D’ailleurs, l’eussent-ils voulu, ce partage eût été impossible. Hunter avait réussi à retenir, à coups de dollars, une cabine de quatre places pour son compagnon et lui. C’est en vain que plusieurs passagers avaient prié ces grossiers personnages de leur céder les deux places vacantes. Ils en avaient été pour un brutal refus.

On le voit, ce Hunter et ce Malone — ainsi se nommait l’acolyte du Texien — ne regardaient pas au prix. Ce qu’ils gagnaient à l’exploitation de leur claim, ils étaient gens à le dépenser en folles prodigalités, à le jeter par poignées sur des tables de baccarat ou de poker. Nul doute qu’ils ne fissent, au cours du voyage, de longues stations dans le salon de jeu du Foot Ball.

Sorti dès six heures du matin du port et de la baie de Vancouver, le Foot Ball prit direction à travers le canal, afin d’en gagner l’extrémité septentrionale. À partir de ce point, le plus souvent à l’abri des îles de la Reine Charlotte et du Prince de Galles, il n’aurait qu’à remonter à petite distance le long de la côte américaine.

Au cours de ces six journées de navigation, les passagers de l’arrière ne pourraient guère quitter la dunette qui leur était réservée. Pour varier leur promenade, ils ne devaient pas compter sur le pont, tout encombré des baraquements qui renfermaient les animaux, bœufs, chevaux, ânes, rennes, et sillonné en tous sens par la meute des chiens, qui circulaient en hurlant au milieu de groupes pitoyables, hommes encore jeunes mais frappés du stigmate de la misère, femmes épuisées entourées d’enfants souffreteux. Ce n’est pas pour exploiter quelque gisement à leur compte qu’ils émigraient, ceux-là, mais pour mettre leurs bras au service des syndicats dont ils se disputeraient les salaires.

« Enfin, dit Summy Skim, au moment où le paquebot sortait de la rade, tu l’as voulu, Ben. Cette fois, nous voici bien en route pour l’Eldorado. Nous faisons partie, nous aussi, de ce monde des chercheurs d’or, qui ne paraît pas être des plus recommandables.

— Il serait difficile qu’il en fût autrement, mon cher Summy, répondit Ben Raddle. Il faut le prendre tel qu’il est.

— J’aimerais bien mieux ne pas le prendre du tout, répliqua Summy. Que diable ! Ben, nous ne sommes pas de ces gens-là. Que nous ayons hérité d’un claim, soit ! Que ce claim soit truffé de pépites, j’y consens ! Ce n’est pas une raison pour nous muer en chercheurs d’or.

— C’est entendu, répondit Ben Raddle avec un imperceptible mouvement d’épaules qui ne rassura guère Summy Skim.

Et celui-ci d’insister :

— Nous allons au Klondike pour vendre le claim de notre oncle Josias, c’est bien convenu, n’est-ce pas ?.. Seigneur ! rien qu’à cette pensée que nous pourrions partager les instincts, les passions, les mœurs de cette cohue d’aventuriers !..

— Attention ! dit Ben Raddle en raillant, tu vas prêcher, Summy !

— Et pourquoi pas, Ben ? Oui, j’en ai horreur de cette exécrable soif de l’or, de cet affreux désir de richesses qui font braver tant de misères. C’est du jeu, cela. C’est la course au gros lot, à la grosse pépite… Ah ! quand je songe qu’au lieu de naviguer à bord de ce steamer, en route vers des contrées invraisemblables, je devrais être à Montréal, faisant mes préparatifs pour passer la belle saison dans les délices de Green Valley !

— Tu m’avais promis de ne pas récriminer, Summy.

— C’est fini, Ben, c’est la dernière fois. Désormais je ne pense plus qu’à…

— À gagner Dawson City ? demanda Ben Raddle, non sans quelque ironie.

— À en revenir, Ben, à en revenir, » répondit Summy Skim.

Tant que le Foot Ball avait navigué dans le canal, les passagers n’avaient pas souffert de la mer. À peine si le roulis se faisait sentir. Mais, lorsque le paquebot eut dépassé l’extrême pointe de l’île de Vancouver, il fut exposé à la houle du large.

Le temps était froid, la brise âpre. Des lames assez fortes battaient les grèves du littoral colombien. Des rafales où se mélangeaient la pluie et la neige tombaient avec violence. On imagine ce que durent souffrir les passagers du pont, pour la plupart accablés par le mal de mer. Les animaux n’étaient pas moins éprouvés. À travers les sifflements des rafales, c’était un concert de beuglements, de hennissements, de braiments dont on ne saurait se faire une idée. Le long des roufs couraient et se roulaient les chiens qu’il était impossible de renfermer ou de tenir à l’attache. Certains, devenus furieux, sautaient à la gorge des gens, cherchaient à mordre, et le maître d’équipage dut en abattre quelques-uns à coups de revolver.

Pendant ce temps, en compagnie d’une bande de joueurs, que, dès le premier jour, ils étaient parvenus à racoler, le Texien limiter et son camarade Malone vivaient autour d’une table de monte et de faro. Du salon de jeu, transformé en tripot, s’échappaient, jour et nuit, des vociférations et des provocations d’une sauvage brutalité.

Quant à Ben Raddle et à Summy Skim, inutile de dire qu’ils bravaient le mauvais temps. Observateurs déterminés, ils ne quittaient pas la dunette de toute la journée, et ne regagnaient leur cabine que la nuit venue. Ils ne se lassaient pas du spectacle que leur donnaient, et le pont grouillant d’une confuse multitude, et la dunette où se croisaient des types moins pittoresques peut-être, mais plus caractéristiques, pour la plupart représentants de la classe supérieure de cette race d’aventuriers. Dès les premières heures de la traversée, ils avaient nécessairement remarqué deux passagers, ou plus exactement deux passagères, qui tranchaient violemment sur la triste compagnie environnante. Deux jeunes femmes de vingt à vingt-deux ans, deux jeunes filles plutôt, sœurs à en juger par un certain « air de famille », l’une brune et l’autre blonde, toutes deux petites, et fort jolies au demeurant.

Elles ne se quittaient pas. On apercevait toujours la blonde à côté de la brune, qui semblait être le chef de cette association du premier degré. Ensemble, elles faisaient dès le matin une longue promenade à l’arrière, puis elles se risquaient sur le pont, circulaient au milieu de sa population misérable, et, s’arrêtant auprès des mères chargées de famille, s’ingéniaient à rendre les mille services délicats dont les femmes seules sont capables.

Bien des fois, Ben et Summy avaient assisté du haut de la dunette à ce touchant spectacle, et leur intérêt pour ces deux jeunes filles s’en était accru. La violence du cadre mettait en valeur leur réserve si digne, leur distinction si évidente, que nul parmi tous ces gens sans aveu qu’elles coudoyaient à chaque instant ne s’était avisé de leur manquer jusqu’ici de respect.

Que faisait à bord du Foot Ball ce couple jeune et charmant ? Les deux cousins se posaient cette question sans pouvoir y répondre, et, par degrés, leur sympathique intérêt se compliquait d’une grandissante curiosité.

Au surplus, on ne pouvait méconnaître que les deux jeunes filles n’eussent trouvé d’autres admirateurs parmi leurs compagnons de route. Il en était deux, à tout le moins, qui leur accordaient une particulière attention, et ces deux-là n’étaient autres que le Texien Hunter et son âme damnée Malone. Chaque fois qu’ils se décidaient à abandonner leur table de jeu pour venir sur la dunette respirer hâtivement un peu d’air, ils en donnaient une preuve nouvelle. Se poussant réciproquement du coude, échangeant des coups d’œil blessants, agrémentés d’insinuations plus ou moins offensantes proférées à haute et intelligible voix, ils tournaient autour des deux sœurs, qui ne semblaient pas, d’ailleurs, s’apercevoir de leur existence.

Souvent, Ben Raddle et Summy Skim avaient assisté à ce manège, et le désir ne leur manquait pas d’intervenir. Mais de quel droit l’eussent-ils fait ? À tout prendre, Hunter et Malone ne dépassaient pas les limites tolérables dans un pareil milieu, et les objets de leur grossière assiduité n’avaient réclamé le secours de personne.

Les deux cousins se bornaient donc à surveiller de loin leurs futurs voisins de Forty Miles Creek, mais en désirant sans cesse davantage qu’un hasard leur permît de faire connaissance avec les jeunes passagères.

L’occasion ne s’en présenta que le quatrième jour de la traversée. À l’abri de l’île de la Reine Charlotte, le Foot Ball naviguait alors dans des conditions moins dures, sur une mer que ne troublaient plus les houles du large. Du côté de la terre, se succédaient des fjords comparables à ceux de la Norvège et qui devaient évoquer maints souvenirs du pays chez le compagnon de cabine de Summy Skim et de Ben Raddle. Autour de ces fjords se dressaient de hautes falaises, boisées pour la plupart, entre lesquelles apparaissaient, sinon des villages, du moins des hameaux de pêcheurs et, souvent, quelque maisonnette isolée, dont les habitants, d’origine indienne, vivaient de la chasse et de la pêche. Au passage du Foot Ball, ils venaient vendre leurs produits qui trouvaient facilement acquéreurs.

Si, en arrière des falaises, à une distance assez reculée, des montagnes profilaient leurs crêtes neigeuses à travers le brouillard, du côté de l’île de la Reine Charlotte on n’apercevait que de longues plaines ou d’épaisses forêts toutes blanches de givre. Çà et là, se montraient aussi quelques agglomérations de cases, sur les bords d’étroites criques où les barques de pêche attendaient un vent favorable. C’est au moment où le Foot Ball atteignait l’extrémité de l’île de la Reine Charlotte que les deux cousins entrèrent en relation avec les passagères, objets de leur sympathique attention. Cela se fit de la manière la plus banale, à l’occasion d’une quête charitable entreprise par celles-ci au profit d’une malheureuse femme qui venait de mettre au monde, à bord même du paquebot, un enfant, d’ailleurs robuste et bien portant.

Suivie comme de coutume de sa blonde compagne, la jeune fille brune vint tendre la main à Ben et à Summy, au même titre qu’à tous les autres voyageurs. Après qu’ils lui eurent remis leur obole, Ben Raddle, entamant délibérément la conversation, obtint, sans plus de formalités, les éclaircissements qu’il désirait. En un instant, il sut que les deux passagères étaient, non pas sœurs mais cousines germaines, du même âge à quelques jours près, que leur nom de famille était Edgerton, et que, si la passagère blonde avait Edith comme prénom, Jane était celui de la brune.

Ces renseignements, c’est Jane qui, sans la moindre hésitation ni le moindre embarras, les lui avait donnés en quelques mots concis et nets ; après quoi elle s’était éloignée, fidèlement suivie de sa cousine, qui n’avait même pas ouvert la bouche.

La curiosité de Ben et de Summy n’était nullement satisfaite par ces brèves confidences. Le champ de leurs hypothèses se trouvait au contraire agrandi. Edgerton, ainsi se nommaient deux frères qui avaient eu leur heure de célébrité panaméricaine. Grands brasseurs d’affaires, leur fortune, érigée en quelques heures par une audacieuse spéculation sur les cotons, avait été longtemps colossale, puis le sort contraire avait, d’un seul coup, fait succéder la ruine à la richesse, et les frères Edgerton avaient disparu dans la foule anonyme, qui en a englouti et en engloutira tant d’autres. Y avait-il quelque chose de commun entre ces fabuleux milliardaires et les jeunes passagères du Foot Ball ?

Rien de plus simple que d’obtenir réponse à cette question. La glace était rompue, maintenant, et ce n’est pas aux environs du cercle polaire qu’on s’embarrasse des prescriptions du protocole mondain. Aussi, moins d’une heure après la première entrevue, Ben Raddle abordait-il Jane Edgerton et reprenait-il son enquête, en procédant par interrogations directes.

Les réponses ne se firent pas attendre. Oui, Edith et Jane Edgerton étaient bien les filles des deux « Rois du Coton », comme on avait jadis appelé leurs pères. Âgées de vingt-deux ans, dépourvues de la moindre parcelle de cet or que ceux-ci avaient remué à la pelle, elles étaient seules, sans famille, orphelines, leurs mères étant mortes depuis longtemps, et les deux frères Edgerton ayant péri, six mois plus tôt, le même jour, dans un accident de chemin de fer.

Tandis que Ben interrogeait et que Jane répondait, Edith et Summy gardaient symétriquement le silence. Plus timides, peut-être, d’allure en tous cas moins décidée, ils semblaient vraiment se faire pendant de part et d’autre des deux interlocuteurs.

« Y aurait-il indiscrétion, miss Edgerton, continua Ben Raddle poursuivant la conversation, à vous faire part de l’étonnement que nous avons éprouvé, mon cousin et moi, en vous apercevant à bord du Foot Ball, et à vous demander dans quel but vous avez entrepris ce long et pénible voyage ?

— Nullement, répondit Jane Edgerton. Un ancien médecin de mon oncle, le docteur Pilcox, nommé récemment directeur de l’hôpital de Dawson City, a offert une place d’infirmière à ma cousine Edith, qui a accepté tout de suite et s’est mise en route sans tarder.

— Pour Dawson City !

— Pour Dawson City.

Les regards des deux cousins, celui de Ben Raddle, toujours calme, celui de Summy Skim, troublé par un commencement d’étonnement, se portèrent vers la blonde Edith, qui supporta paisiblement ces regards, sans en paraître gênée le moins du monde. Ils eurent tout le loisir de dévisager la jeune fille, et, à mesure qu’ils prolongeaient leur examen, son audacieuse entreprise leur paraissait de moins en moins déraisonnable. Peu à peu, ils découvraient l’âme qui se cachait derrière ces traits délicats. Évidemment, Edith était différente de sa cousine. Elle n’en avait pas le regard audacieux, la parole nette, l’attitude catégorique. Mais un observateur attentif n’eût pas mis en doute qu’elle ne l’égalât en calme énergie et en ferme volonté. De modalité différente, ces deux natures étaient de qualité identique. Si tout, dans l’une, disait la décision et l’action, tout, dans l’autre, disait le bon ordre et la méthode. À voir ce front poli, de forme un peu carrée, ces yeux bleus au regard plein de lucide intelligence, on comprenait que toutes les idées, toutes les sensations nouvelles devaient aller automatiquement prendre leur place dans des cases spéciales bien étiquetées, d’où Edith Edgerton pouvait, en cas de besoin, les reprendre à sa guise et sans recherches, comme elle l’eût fait dans un tiroir parfaitement rangé, et que cette tête charmante possédait, en somme, toutes les qualités d’un classeur perfectionné. À n’en pas douter, elle avait au plus haut point un tempérament d’administrateur, cette blonde jeune fille, et on pouvait être assuré qu’elle rendrait les plus grands services à l’hôpital de Dawson City.

All right ! fit Ben Raddle sans manifester la moindre surprise. Et vous-même, miss Jane, comptez-vous donc vous consacrer aussi au soulagement de l’humanité souffrante ?

— Oh ! moi, répondit Jane en souriant, je suis moins favorisée qu’Edith, et totalement dépourvue de situation sociale. Rien ne me retenant dans le Sud, j’ai préféré aller avec elle chercher fortune vers le Nord, voilà tout.

— Et en quoi faisant, Seigneur ?

— Mais, monsieur, répliqua Jane tranquillement, comme tout le monde, en faisant de la prospection.

— Hein ! s’exclama Summy tout à fait abasourdi.

Et le respect de la vérité force à dire que Ben Raddle eut besoin de tout son empire sur lui-même pour ne pas imiter son cousin, et pour mettre en pratique son principe qu’un homme digne de ce nom ne doit jamais s’étonner de rien. Prospecter, cette frêle jeune fille !

En attendant, la frêle jeune fille, comme blessée par la malencontreuse exclamation de Summy Skim, s’était retournée vers lui.

— Quoi d’étonnant à cela ? interrogea-t-elle d’un air quelque peu agressif.

— Mais… miss Jane… balbutia le bon Summy mal remis de la secousse, vous n’y songez pas ?.. Une femme !..

— Et pourquoi, s’il vous plaît, monsieur, une femme ne ferait-elle pas ce que vous faites vous-même ? objecta Jane Edgerton sans s’émouvoir.

— Moi !.. protesta Summy. Mais je ne prospecte pas, moi !.. Et encore, si je suis propriétaire d’un claim, et si je vais dans ce pays diabolique, c’est bien malgré moi, je vous prie de le croire. Mon seul désir est d’en revenir au plus tôt.

— Soit ! accorda Jane, avec une nuance de dédain dans la voix. Mais vous n’êtes pas seul ici. Ce qui vous effraye, des milliers d’autres le font. Pourquoi une femme ne pourrait-elle les imiter ?

— Dame !.. balbutia de nouveau Summy. Il me semble… La force… La santé… Et ne serait-ce que le costume, que diable !..

— La santé ? répliqua Jane Edgerton. Je vous souhaite la mienne. La force ? Le joujou que j’ai dans ma poche m’en donne plus qu’à six athlètes réunis. Quant à mon costume, je ne vois pas ce qu’il a d’inférieur au vôtre. Il y a peut-être plus de femmes capables de porter les culottes, que d’hommes dignes de revêtir nos jupes ! »

Cela dit, Jane Edgerton — une déterminée féministe, à coup sûr — rompit l’entretien d’un signe de tête à l’adresse de Summy complètement dompté, échangea avec Ben Raddle un bref shake-hand, et s’éloigna, suivie de sa silencieuse cousine, qui, durant toute cette fin de conversation, n’avait cessé de sourire d’un air tranquille.

Cependant, le Foot Ball avait dépassé la pointe septentrionale de l’île de la Reine Charlotte. Il fut de nouveau exposé à la haute mer en traversant le Dixon Entrance que ferme au Nord l’île du Prince de Galles ; mais, la brise ayant halé le Nord-Est, et venant de la grande terre, les secousses du tangage et du roulis furent moins violentes.

Le nom de Prince de Galles s’applique à tout un archipel assez compliqué qui se termine au Nord en un fouillis d’îlots.

Au delà s’allonge l’île Baranof où les Russes ont fondé le fort de Nouvel Arkangel et dont la principale ville, Sitka, est devenue capitale de la province, depuis la cession de l’Alaska consentie aux États-Unis par l’Empire moscovite.

Le soir du 19 avril, le Foot Ball passa en vue de Port Simpson, dernier établissement canadien sur le littoral. Quelques heures plus tard, il entrait dans les eaux de l’État américain de l’Alaska, et le 20 avril, d’assez bonne heure, il venait faire escale au port de Wrangel, à l’embouchure de la Stikeen River.

La ville ne comptait alors qu’une quarantaine d’habitations, quelques scieries en activité, un hôtel, un casino et des maisons de jeu, qui ne chômaient guère pendant la saison.

C’est à Wrangel que débarquent les mineurs désireux de se rendre au Klondike par la route du Telegraph Creek, au lieu de suivre celle des lacs au delà de Skagway. Mais cette route ne mesure pas moins de quatre cent trente kilomètres à franchir dans les conditions les plus dures, moins coûteuses cependant. Aussi, malgré les avis qui leur furent donnés que la voie des traîneaux était encore impraticable, une cinquantaine des émigrants quittèrent-ils le bord, résolus à braver les dangers et les fatigues dans les interminables plaines de la Colombie septentrionale.

VUE DE FORT WRANGEL.

À partir de Wrangel, le chenal devient plus étroit, les détours plus capricieux. C’est à travers un véritable labyrinthe d’îlots que le Foot Ball atteignit Juneau, village en passe de devenir bourgade, puis ville, ainsi nommé par son fondateur, en 1882.

Deux ans plus tôt, ce même Juneau et son compagnon, Richard Harris, avaient découvert les gisements du Silver Bow Bassin, d’où ils rapportaient soixante mille francs d’or en pépites quelques mois après.

C’est de cette époque que date la première invasion des mineurs, attirés par le retentissement de cette découverte et l’exploitation des terrains aurifères de la région du Cassiar, qui précéda celle du Klondike. Bientôt la mine de Tread Ville, travaillée par deux cent quarante pilons, broyait jusqu’à quinze cents tonnes de quartz par vingt-quatre heures, et rapportait jusqu’à deux millions cinq cent mille francs.

Lorsque Ben Raddle eut mis Summy Skim au courant des merveilleux résultats obtenus sur ces territoires :

« Vraiment, répondit celui-ci, il est fâcheux que l’oncle Josias n’ait pas eu l’idée de passer par ici, en allant à son futur claim de Forty Miles Creek.

— Pourquoi cela, Summy ?

— Parce qu’il s’y serait probablement arrêté, et que nous pourrions aujourd’hui faire comme lui. »

Summy Skim parlait d’or. Encore, s’il n’eût été question que d’atteindre Skagway, il n’y aurait pas eu lieu de se plaindre. Mais, bien au contraire, là commenceraient les véritables difficultés, lorsqu’il s’agirait de franchir les passes du Chilkoot et de rejoindre la rive gauche du Yukon par la route des lacs.

Et cependant quelle hâte n’avaient-ils pas, tous ces passagers, de s’aventurer dans la région arrosée par la grande artère alaskienne ! S’ils songeaient à l’avenir, ce n’était pas pour prévoir des fatigues, des épreuves, des dangers, des déceptions. Pour eux, le mirage de l’or s’élevait de plus en plus à l’horizon.

Après Juneau, le paquebot remonta le canal qui, pour les navires d’un certain tonnage, se termine à Skagway, où on arriverait le lendemain, mais que les bateaux plats peuvent suivre jusqu’à la bourgade de Dyea. Vers le Nord-Ouest resplendissait le glacier de Muir, haut de deux cent quarante pieds, et dont le Pacifique reçoit incessamment les bruyantes avalanches.

Pendant cette dernière soirée qu’on allait passer à bord, il s’engagea dans la salle des jeux une formidable partie, où plusieurs de ceux qui l’avaient fréquentée au cours de la traversée devaient perdre jusqu’à leur dernier dollar. On comptait, cela va de soi, les deux Texiens Hunter et Malone au nombre de ces joueurs enragés. Les autres, d’ailleurs, ne valaient pas mieux, et il eût été malaisé de faire une différence entre ces aventuriers, qui se retrouvaient d’habitude dans les tripots de Vancouver, de Wrangel, de Skagway et de Dawson City.

Au bruit qui s’échappait du room des joueurs, on ne pouvait mettre en doute qu’il ne fût le théâtre de scènes déplorables. Des cris, des invectives grossières retentissaient ; on devait craindre que le capitaine du Foot Ball ne fût contraint d’intervenir. Les autres passagers jugèrent prudent de s’enfermer dans leurs cabines.

Il était neuf heures, lorsque Summy Skim et Ben Raddle songèrent à regagner la leur. En ouvrant la porte du grand salon qu’il leur fallait traverser, ils aperçurent, à l’extrémité opposée, Jane et Edith Edgerton qui, au même instant, se disposaient à rentrer dans leur chambre. Les deux cousins se dirigeaient vers elles pour leur souhaiter le bonsoir, quand la porte de la salle de jeu s’ouvrit soudain avec fracas et livra passage à une douzaine de joueurs, qui firent irruption dans le salon.

À leur tête était Hunter, aux trois quarts ivre et parvenu aux dernières limites de la surexcitation. Brandissant de la main gauche un portefeuille bourré de bank-notes, il hurlait un véritable chant de victoire. La tourbe des aventuriers lui faisait cortège et l’acclamait en tempête.

« Hip ! hip ! hip ! scandait Malone.

— Hurrah ! vociférait le chœur comme un seul homme.

— Hurrah ! répéta Hunter.

Puis, glissant de plus en plus à l’ivresse complète :

« Steward ! appela-t-il d’une voix tonnante, du champagne !.. Dix, vingt, cent bouteilles de champagne !.. J’ai tout ramassé, ce soir !.. Tout ! tout ! tout !

— Tout ! tout ! tout ! rugit le chœur en écho.

— Et j’invite tout le monde, passagers et équipage, du capitaine au dernier mousse !

Attirés par le bruit, un plus grand nombre de passagers emplissaient maintenant le salon.

— Hurrah !.. Bravo, Hunter ! clamèrent les aventuriers, en applaudissant à tout rompre, et des mains et des talons.

Celui-ci ne les écoutait plus. Tout à coup, il avait découvert Edith et Jane Edgerton que la foule empêchait de se retirer. Il s’était élancé, et, saisissant brutalement Jane par la taille :

— Oui, j’invite tout le monde, s’écria-t-il de nouveau, et sans vous oublier, la belle enfant…

Devant cette agression imprévue, Jane Edgerton ne perdit rien de son sang-froid. Ses deux poings, ramenés en arrière, allèrent frapper le misérable en plein visage, conformément aux règles les plus pures de la boxe. Mais que pouvaient ces faibles mains contre un homme hors de lui, dont l’alcool décuplait momentanément la force !

« Eh !.. ricana Hunter, on est méchante, la belle !.. Faudra-t-il donc…

Il n’acheva pas. Une main puissante avait saisi le bandit à la gorge. Irrésistiblement, il allait rouler à dix pas.

Un silence relatif s’était fait dans le salon. On observait les deux adversaires, l’un bien connu par sa violence, l’autre qui venait de prouver sa vigueur. Déjà, Hunter se relevait, un peu étourdi, mais le couteau hors de sa gaine, lorsqu’un nouvel incident modifia ses dispositions belliqueuses.

On descendait du pont, et le craquement des marches annonçait sans doute l’arrivée du capitaine attiré par le bruit. Hunter tendit l’oreille, puis, comprenant son impuissance, regarda cet ennemi, dont l’attaque avait été si soudaine, qu’il n’avait même pu l’apercevoir.

« Ah !.. c’est vous !.. dit-il en reconnaissant Summy Skim. Et, remettant son arme au fourreau, il ajouta d’une voix grosse de menaces :

« On se reverra, camarade !

Summy, immobile, ne semblait vraiment pas avoir entendu. Ben Raddle vint à son secours.

— Quand et où vous voudrez, dit-il, en s’avançant.

— Au Forty Miles Creek alors, messieurs les 129 ! s’écria Hunter qui s’élança hors du salon.

Summy ne bougeait toujours pas. Lui, qui, de sang-froid, n’eût pas écrasé une mouche, il restait tout éperdu de son acte de violence.

Jane Edgerton s’approcha de lui :

Thank you, sir, dit-elle du ton le plus naturel, en lui donnant à droite un solide shake-hand.

— Oh ! oui, merci, monsieur, répéta Edith d’une voix plus émue, en lui serrant l’autre main.

À ce double contact, force fut à Summy de revenir sur la terre. Mais avait-il conscience de ce qui venait de se passer ? Avec le vague sourire d’un homme qui descend de la lune :

— Bonsoir, mesdemoiselles, » dit-il avec la plus suave politesse.

Malheureusement, cette politesse fut perdue pour les deux jeunes filles, attendu qu’au moment où Summy consentait à s’apercevoir de leur existence, il y avait déjà trente secondes qu’elles avaient quitté le salon.


VI

JANE EDGERTON AND C°


Skagway, comme tous ces lieux de halte perdus au milieu d’une région où les routes manquent, où les moyens de transport font défaut, ne fut d’abord qu’un campement de chercheurs d’or. Puis, à ce pêle-mêle de huttes succéda un ensemble de cabanes plus régulièrement bâties, puis des maisons s’élevèrent sur ces terrains dont le prix montait sans cesse. Mais qui sait si, dans l’avenir, ces villes créées pour les besoins du jour ne seront pas abandonnées, si la région ne redeviendra pas déserte, lorsque les gisements d’or auront été épuisés ?

On ne peut, en effet, comparer ces territoires à ceux de l’Australie, de la Californie et du Transvaal. Là, les villages auraient pu devenir des villes, même si les placers n’avaient pas existé. Là, le sol était productif, la contrée habitable, les affaires commerciales ou industrielles étaient susceptibles de prendre une réelle importance. Après avoir livré ses trésors métalliques, la terre suffisait encore à rémunérer le travail.

Mais ici, dans cette partie du Dominion, sur la frontière de l’Alaska, presque à la limite du cercle polaire, sous ce climat glacial, il n’en est pas ainsi. Lorsque les dernières pépites auront été extraites, pourquoi vivrait-on dans une contrée sans ressource, à demi épuisée déjà par les trafiquants de fourrures ?

Il est donc fort possible que les villes si rapidement fondées dans ces régions, villes où ne manquent actuellement ni l’animation des affaires, ni le mouvement des voyageurs, disparaissent peu à peu, lorsque les mines du Klondike seront vides, et, cela, malgré les sociétés financières qui se forment pour établir des communications plus faciles, malgré même le chemin de fer qu’il est question de construire de Wrangel à Dawson City.

Au moment où y arrivait le Foot Ball, Skagway regorgeait d’émigrants, les uns amenés par les paquebots de l’océan Pacifique, les autres par les railways canadiens ou les railroads des États-Unis, tous à destination des territoires du Klondike.

Quelques voyageurs se faisaient transporter jusqu’à Dyea, bourgade située à l’extrémité du canal, non par des steamers, pour lesquels la profondeur du canal eût été insuffisante, mais sur des bateaux plats construits de manière à pouvoir franchir la distance séparant les deux cités, ce qui abrégeait d’autant la pénible route de terre.

De toutes manières, c’est à Skagway, d’ailleurs, que commence la partie pénible du voyage, après ce transport relativement facile à bord des paquebots qui font le service du littoral.

Les deux cousins avaient fait le choix d’un hôtel, car Skagway en possédait déjà plusieurs. Ils y occupaient la même chambre, pour un prix qui dépassait encore ceux de Vancouver. Aussi mettraient-ils tous leurs soins à la quitter le plus promptement possible.

Les voyageurs pullulaient dans cet hôtel, en attendant leur départ pour le Klondike. Toutes les nationalités se coudoyaient dans le dining-saloon, où, seule, la nourriture était malheureusement alaskienne. Mais avaient-ils le droit de se montrer difficiles, tous ces émigrants à qui pendant plusieurs mois tant de privations seraient imposées ?

Summy Skim et Ben Raddle ne devaient pas avoir, durant leur séjour à Skagway, l’occasion de rencontrer ces deux Texiens, avec l’un desquels Summy avait si rudement pris contact au moment de quitter le Foot Ball. Dès leur arrivée, Hunter et Malone étaient repartis pour le Klondike. Comme ils retournaient là d’où ils étaient venus six mois auparavant, leurs moyens de transport étaient assurés d’avance, et ils n’avaient eu qu’à se mettre en route, sans s’embarrasser d’un matériel qui se trouvait déjà sur leur exploitation du Forty Miles Creek.

« Ma foi, dit Summy Skim, c’est une chance de ne plus avoir ces butors pour compagnons de voyage ! et je plains ceux qui feront route avec eux… à moins qu’ils ne se valent, ce qui est fort probable dans ce joli monde des chercheurs d’or.

— Sans doute, répondit Ben Raddle, mais lesdits butors sont mieux partagés que nous. Ils ne sont pas retardés à Skagway, tandis qu’il nous faudra quelques jours…

— Eh ! nous arriverons, Ben, nous arriverons ! s’écria Summy Skim, et nous retrouverons ces deux coquins sur le claim 131. Charmant voisinage ! Délicieuse mitoyenneté ! Agréable perspective, en vérité !.. Voilà, j’espère, qui va nous exciter à vendre notre carré de cailloux au meilleur prix et à reprendre vivement le chemin du retour ! »

Si Summy Skim n’avait plus à s’inquiéter de Hunter et de Malone, il retrouva bientôt, par contre, les jeunes passagères, dont il avait si vaillamment pris la défense. Descendues au même hôtel que les deux cousins, elles croisèrent ceux-ci plusieurs fois. Au passage, on échangeait quelques paroles dont la brièveté n’excluait pas la cordialité, puis chacun retournait à ses affaires.

Il n’était pas difficile de deviner celles qui pouvaient préoccuper les deux jeunes filles, à la recherche, sans aucun doute, du moyen le plus pratique de gagner Dawson City. Mais, ce moyen, il ne semblait pas qu’elles dussent le trouver aisément. Quarante-huit heures après l’arrivée à Skagway, rien n’indiquait qu’elles eussent fait, dans cette voie, le moindre progrès, à en juger, du moins par le visage de Jane Edgerton, où, en dépit des efforts de la jeune fille pour ne rien trahir de ses impressions, se lisait un commencement d’inquiétude.

Ben Raddle et Summy Skim, dont l’intérêt pour les jeunes voyageuses croissait de jour en jour, ne pouvaient songer sans émotion, sans pitié, aux dangers et aux fatigues auxquels elles allaient être exposées. Quel appui, quel secours pourraient-elles jamais trouver, le cas échéant, au milieu de cette cohue d’émigrants, chez qui l’envie, la cupidité, la passion de l’or éteignaient tout sentiment de justice et d’honneur ?

Le soir du 23 avril, Summy Skim, n’y tenant plus, se risqua à aborder la cousine blonde, qui, à tort ou à raison, lui paraissait moins impressionnante.

« Eh bien, mademoiselle Edith, demanda-t-il, rien de neuf, depuis l’arrivée à Skagway ?

— Rien, monsieur, répondit la jeune fille.

Summy fit à ce moment la remarque soudaine que c’était en somme la première fois qu’il entendait cette voix au timbre musical.

— Sans doute, votre cousine et vous, reprit-il, étudiez les moyens de transport jusqu’à Dawson ?

— En effet, monsieur.

— Et vous n’avez rien décidé encore ?

— Non, monsieur, rien encore. »

Aimable, certes, mais peu encourageante, cette Edith Edgerton. Les intentions secourables que Summy agitait confusément en furent paralysées, et la conversation en resta là pour l’instant.

Toutefois, Summy avait son idée, et la conversation interrompue fut reprise le lendemain. Les deux jeunes filles étaient alors en pourparlers pour se joindre à une caravane dont les préparatifs de départ seraient achevés dans quelques jours. Cette caravane ne comprenait guère que des gens misérables, incultes et grossiers. Quelle compagnie pour ces voyageuses d’allures si fines, d’éducation si parfaite !

Dès qu’il les aperçut, Summy revint à la charge, encouragé, cette fois, par la présence de Ben Raddle et de Jane Edgerton.

« Eh bien, mademoiselle Edith, répéta comme la veille le brave Summy, qui n’était pas autrement inventif, rien de neuf ?

— Rien, monsieur, déclara de nouveau Edith.

— Cela peut durer longtemps comme cela, mademoiselle.

Edith fit un geste évasif. Summy reprit :

« Serait-il indiscret de vous demander quels sont vos projets pour continuer votre voyage jusqu’à Dawson ?

— Nullement, répondit Edith. Nous cherchons à former une petite caravane avec les personnes qui nous parlaient tout à l’heure.

— Bonne idée, en principe, approuva Summy. Mais, mademoiselle — pardonnez-moi de me mêler de ce qui ne me regarde pas — avez-vous mûrement réfléchi avant d’adopter ce parti ? Ces gens avec lesquels vous avez l’intention de vous associer paraissent peu recommandables, et, permettez-moi de vous le dire…

— On prend ce qu’on peut, interrompit Jane Edgerton en riant. L’état de notre fortune nous interdit les relations princières.

— Il n’est pas besoin d’être prince pour être supérieur à vos futurs compagnons. Vous serez forcées de les quitter à la première étape, j’en suis certain.

— S’il en est ainsi, nous continuerons seules notre route, répondit Jane nettement.

Summy leva les bras au ciel.

— Seules, mesdemoiselles !.. Y pensez-vous ?.. Vous périrez en route !

— Pourquoi aurions-nous à redouter plus de dangers que vous-mêmes ? objecta Jane, en reprenant son attitude autoritaire. Ce que vous pouvez faire, nous le pouvons aussi.

Décidément, elle ne désarmait pas, cette enragée féministe.

— Évidemment, évidemment, accorda Summy conciliant. Mais il y a ceci, que, ni mon cousin, ni moi, nous n’avons l’intention d’entreprendre avec nos seules forces le voyage de Dawson. Nous aurons un guide, un guide excellent, qui nous donnera le concours de son expérience et nous fournira tout le matériel voulu.

QUELLE COMPAGNIE POUR CES VOYAGEUSES ! (Page 87.)

Summy fit une pause, puis ajouta d’une voix insinuante :

« Pourquoi ne profiteriez-vous pas de ces avantages ?

— À quel titre ?..

— À titres d’invitées, bien entendu, dit Summy avec chaleur.

Jane lui tendit franchement la main.

— Ma cousine et moi, monsieur Skim, nous vous sommes bien reconnaissantes de votre offre généreuse, mais nous ne pouvons l’accepter. Nos ressources, bien que modestes, sont suffisantes, et nous sommes résolues à ne rien devoir qu’à nous-mêmes, à moins d’absolue nécessité.

Au ton tranquille de cette déclaration, on comprenait qu’elle était sans appel. Si Jane Edgerton pensait aux graves difficultés qu’elle allait affronter, ce n’était pas pour en être effrayée, mais, au contraire, pour se redresser dans l’orgueil de son effort personnel, comme un ressort bien trempé.

Elle ajouta, s’adressant à Ben Raddle :

« N’ai-je pas raison, monsieur ?

— Tout à fait, miss Jane, » déclara Ben, sans faire la moindre attention aux signes désespérés de son cousin.

Dès son arrivée à Skagway, Ben Raddle s’était, en effet, occupé d’assurer son transport jusqu’à la capitale du Klondike. Suivant les indications qui lui avaient été données à Montréal, il s’était enquis d’un certain Bill Stell dont on lui répondait, et avec lequel on lui avait conseillé de se mettre en relation.

Bill Stell était un ancien coureur des prairies, d’origine canadienne. Pendant plusieurs années, à l’entière satisfaction de ses chefs, il avait rempli la fonction de Scout ou d’éclaireur dans les troupes du Dominion et pris part aux longues luttes qu’elles eurent à soutenir contre les Indiens. On le tenait pour un homme de grand courage, de grand sang-froid et de grande énergie.

Le Scout faisait actuellement le métier de convoyeur pour les émigrants, que le retour de la belle saison appelait ou rappelait au Klondike. Ce n’était pas seulement un guide. Il était aussi chef d’un véritable personnel et propriétaire du matériel propre à ces difficiles voyages : bateaux et leurs équipages pour la traversée des lacs, traîneaux et chiens pour le traînage à la surface des plaines glacées qui s’étendent au delà des passes du Chilkoot. En même temps, il assurait à forfait la nourriture de la caravane organisée par ses soins. C’était précisément parce qu’il comptait utiliser les services de Bill Stell, que Ben Raddle, en quittant Montréal, ne s’était pas embarrassé de bagages encombrants. Il savait que le Scout lui fournirait tout ce qui serait nécessaire pour atteindre le Klondike, et il ne doutait point de s’entendre avec lui pour l’aller et le retour.

Lorsque Ben Raddle, le lendemain de son arrivée à Skagway, se rendit à la maison de Bill Stell, il lui fut répondu que celui-ci était absent. Il avait été conduire une caravane par la White Pass jusqu’à l’extrémité du lac Bennet. Mais son départ remontait à une dizaine de jours déjà. S’il n’avait pas éprouvé de retards, ou s’il n’avait pas été requis en route par d’autres voyageurs, il ne devait pas tarder à revenir.

Il en fut ainsi, en effet, et, dès la matinée du 25 avril, Ben Raddle et Summy Skim purent se mettre en rapport avec Bill Stell.

De taille moyenne, barbe grisonnante, cheveux ras, rudes et gros, regard ferme et pénétrant, le Scout était un homme de cinquante ans et paraissait avoir un corps de fer. Une parfaite honnêteté se lisait sur sa physionomie sympathique. Au cours de ses longs services dans l’armée canadienne, il avait acquis les plus rares qualités de circonspection, de vigilance, de prudence. Réfléchi, méthodique, plein de ressources, il n’eût pas été facile à tromper. En même temps, philosophe à sa manière, il prenait la vie par ses bons côtés, et, très satisfait de son sort, l’ambition ne lui était jamais venue d’imiter ceux qu’il conduisait aux territoires aurifères. L’expérience de tous les jours ne lui prouvait-elle pas, d’ailleurs, que la plupart succombaient à la peine, ou revenaient de ces dures campagnes plus misérables qu’auparavant ?

Ben Raddle fit connaître à Bill Stell son projet de partir pour Dawson City dans le plus court délai.

« Bien, monsieur, répondit le Scout. Tout à votre service. C’est mon métier de guider les voyageurs, et je suis outillé en conséquence.

— Je le sais, Scout, dit Ben Raddle, et je sais aussi que l’on peut s’en rapporter à vous.

— Vous ne comptez rester que quelques semaines à Dawson City ? demanda Bill Stell.

— C’est probable.

— Il ne s’agit pas alors d’exploiter un claim ?

— Je l’ignore. Pour le moment il n’est question que de chercher à vendre celui que nous possédons, mon cousin et moi, et qui nous est venu par héritage. Une proposition d’achat nous a déjà été faite ; mais, avant de l’accepter, nous avons voulu nous rendre compte de la valeur de notre propriété.

— C’est prudent, mon sieur Raddle. Dans ces sortes d’affaires, il n’est de ruses qu’on n’emploie pour tromper le monde. Il faut se défier…

— C’est ce qui nous a décidés à entreprendre ce voyage.

— Et, lorsque vous aurez vendu votre claim, vous reviendrez à Montréal ?

— C’est notre intention. Après nous avoir conduits à l’aller, Scout, vous aurez, sans doute, à nous conduire au retour.

— Nous pourrons nous entendre à ce sujet, répondit Bill Stell. Comme je n’ai pas l’habitude de surfaire, voici dans quelles conditions je traiterai avec vous, monsieur Raddle.

Il s’agissait, en somme, d’un voyage dont la durée serait de trente à trente-cinq jours, et pour lequel le Scout aurait à fournir chevaux ou mules, attelages de chiens, traîneaux, bateaux et tentes de campement. Il devait, en outre, pourvoir à l’entretien de sa caravane, et l’on pouvait se fier à lui pour cela, car, mieux que personne, il connaissait les exigences de ce long cheminement à travers un pays désolé.

Les deux cousins n’ayant pas de matériel de mine à transporter, le prix du voyage fut, tout compte fait, fixé à la somme de dix-huit cents francs de Skagway à Dawson City, et à une somme égale pour le retour.

Il eût été malséant de discuter les conditions avec un homme aussi consciencieux, aussi honnête que le Scout. Du reste, à cette époque, les prix de transport, rien que pour franchir les passes jusqu’à la région des lacs, étaient assez élevés, en raison des difficultés des deux routes existantes : quatre à cinq cents par livre de bagage pour traverser l’une, six à sept pour l’autre. Les prix demandés par Bill Stell étaient donc fort acceptables, et Ben Raddle les accepta sans marchander.

— C’est convenu, dit-il, et n’oubliez pas que nous désirons partir dans le plus bref délai.

— Quarante-huit heures, c’est tout ce qu’il me faut, répondit le Scout.

— Est-il nécessaire que nous allions à Dyea par bateau ? demanda Ben Raddle.

— C’est inutile. Puisque vous ne traînez pas un matériel à votre suite, il me paraît préférable de partir de Skagway.

Il restait à décider quel chemin suivrait la caravane à travers cette partie montagneuse qui précède la région des lacs, et dans laquelle s’accumulent les plus grandes difficultés. Aux questions que lui posa Ben Raddle à cet égard, Bill Stell répondit :

« Il existe deux routes, ou plutôt deux « traces », la White Pass et la passe du Chilkoot. Qu’elles prennent l’une ou l’autre, les caravanes n’ont, plus ensuite qu’à descendre vers le lac Bennet ou le lac Lindeman.

— Laquelle de ces deux routes suivrons-nous, Scout ?

— Celle du Chilkoot. De là, nous atteindrons directement la pointe du lac Lindeman, après avoir fait halte au Sheep Camp. On peut se loger et se ravitailler à cette station. Nous trouverons mon matériel au lac Lindeman où je l’ai laissé, ce qui m’évite de le ramener à Skagway par-dessus la montagne.

— Nous nous en rapportons à votre expérience, et ce que vous ferez sera bien fait, conclut Ben Raddle. En ce qui nous concerne, nous sommes prêts à partir dès que vous donnerez le signal.

— Dans deux jours, vous ai-je dit, répliqua Bill Stell. Il me faut ce temps-là pour mes préparatifs, monsieur Raddle. Nous nous mettrons en route de grand matin, et, le soir venu, nous ne serons pas loin du sommet du Chilkoot.

— À quelle hauteur est ce sommet ?

— À trois mille pieds environ, répondit le Scout. Ce n’est pas énorme. Mais la passe est étroite, sinueuse, et ce qui rend le passage difficile, c’est qu’il est encombré à cette époque par la foule des mineurs, des véhicules, des attelages, sans parler des neiges qui l’obstruent parfois.

Tout était en règle avec Bill Stell. Ben Raddle cependant ne s’en allait pas.

— Un dernier mot, Scout, demanda-t-il au guide. Pourriez-vous me dire quelle serait l’augmentation de prix, si nous étions par hasard accompagnés de deux voyageuses ?

— Cela dépend, monsieur, répondit le Scout. Beaucoup de bagages ?

— Non. Très peu.

— Dans ce cas, monsieur Raddle, il faudrait compter de cinq à sept cents francs selon la nature et le poids des colis à transporter, nourriture des voyageuses comprise.

— Merci, Scout, nous verrons, dit Ben Raddle en prenant congé.

Tandis qu’ils faisaient route pour rentrer à l’hôtel, Summy fit part à son cousin de l’étonnement que lui avait causé la dernière question posée au guide. À qui pouvait penser Ben, si ce n’est à Edith et à Jane Edgerton ?

— En effet, reconnut Ben.

— Mais tu sais bien, objecta Summy, qu’elles ont déjà carrément refusé, et même avec ton approbation.

— Il est vrai.

— Et le refus a été formulé d’un ton tel qu’il n’y a certainement pas à y revenir.

— C’est que tu n’as pas su t’y prendre, cousin, répondit Ben sans se troubler. Laisse-moi faire, et tu verras que je m’y entends mieux que toi. »

Aussitôt de retour à l’hôtel, Ben, suivi de Summy très intrigué, se mit en quête des deux jeunes filles. Les ayant découvertes dans le reading-room, il aborda Jane délibérément :

« Mademoiselle, dit-il ex abrupto, j’ai une affaire à vous proposer.

— Laquelle ? demanda Jane sans paraître surprise de cette entrée en matière.

— La voici, expliqua Ben tranquillement. Mon cousin vous a offert l’autre jour de vous joindre à nous pour gagner Dawson. Je l’ai blâmé, car votre présence et celle de votre cousine nous occasionneraient une dépense de sept cents francs environ, et un homme d’affaires comme moi pense forcément que chaque dollar doit en rapporter un ou plusieurs autres. Fort heureusement vous avez décliné cette offre.

— En effet, dit Jane. Ensuite ?

— Vous ne pouvez cependant méconnaître, mademoiselle, que vous allez courir de sérieux dangers et que l’offre de mon cousin était de nature à faciliter votre voyage.

— Je suis loin de le contester, reconnut Jane. Mais je ne vois pas…

— M’y voici, reprit Ben sans s’occuper de l’interruption. Je répète que notre concours constituerait pour vous un immense avantage. Il vous éviterait les retards qu’il vous faudra autrement subir et vous permettrait d’arriver à bonne époque sur les placers. Si vous acceptez, vos chances de succès seront notablement augmentées, et il est juste, par conséquent, que je sois intéressé dans une entreprise que j’aurai ainsi facilitée. Je vous propose donc de prendre votre transport à ma charge jusqu’à Dawson, moyennant une participation de dix pour cent dans vos bénéfices ultérieurs.

Jane ne semblait pas le moins du monde étonnée de cette singulière proposition. Quoi de plus naturel qu’une affaire ? Si elle tardait à donner sa réponse, c’est uniquement qu’elle examinait celle qui lui était proposée. Dix pour cent, c’est beaucoup ! Mais elle est bien longue et bien dure aussi, la route jusqu’à la capitale du Klondike ! Et l’audace n’exclut pas le bon sens.

— J’accepte, dit-elle, après avoir réfléchi. Si vous voulez, nous allons signer un contrat.

— J’allais vous le proposer, dit sérieusement Ben en s’asseyant à une table.

Et, surveillé du coin de l’œil par sa nouvelle associée, il écrivit gravement :

« Entre les soussignés :

» 1° Mademoiselle Jane Edgerton, prospectrice, demeurant…

— À propos, demanda-t-il en s’interrompant, votre domicile ?

— Mettez : Dawson City’s hospital.

Ben Raddle se remit à écrire :

» … Dawson City’s hospital ............ d’une part ;

» 2° Et monsieur Ben Raddle, ingénieur, demeurant à Montréal, 29, rue Jacques-Cartier ................. d’autre part ;

» Ont été arrêtées les conventions suivantes :

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Par-dessus la table, Edith et Summy échangèrent un regard. Regard joyeux pour le rayonnant Summy. Regard mouillé d’une douce émotion pour Edith qui, elle, au moins, n’était pas dupe du généreux subterfuge.


VII

LE CHILKOOT.


Bill Stell avait raison de préférer la passe du Chilkoot à la White Pass. Cette dernière, il est vrai, on peut la suivre en sortant de Skagway, tandis que la première ne commence qu’à Dyea ; mais, après la White Pass, il reste environ huit lieues à faire dans des conditions déplorables pour atteindre le lac Bennet, alors que seize kilomètres seulement séparent le lac Lindeman de la passe du Chilkoot, et ce lac conduit sans peine au lac Bennett, dont son extrémité supérieure n’est distante que de trois kilomètres.

Que la passe du Chilkoot, plus dure que la White Pass, comporte un talus presque vertical de mille pieds à gravir, cela n’était pas pour embarrasser des gens que n’encombrait aucun lourd matériel. Au delà du Chilkoot, ils trouveraient une route suffisamment entretenue qui aboutit au lac Lindeman. Cette première section du voyage à travers la barrière montagneuse du territoire n’offrirait donc pas, sinon de grandes fatigues, du moins de grandes difficultés.

Le 27 avril, à six heures du matin, Bill Stell donna le signal du départ. Edith et Jane Edgerton, Summy Skim et Ben Raddle, le Scout et les six hommes à son service quittèrent Skagway et prirent la route du Chilkoot. Deux traîneaux attelés de mules devaient suffire à cette partie du voyage qui se terminait à la pointe sud du lac Lindeman où Bill Stell avait établi son poste principal. Ce parcours ne pouvait s’effectuer en moins de trois à quatre jours dans les circonstances les plus favorables.

Un des traîneaux portait les bagages. L’autre était destiné aux deux jeunes filles, qu’un amoncellement de couvertures et de pelleteries défendait contre une bise extrêmement vive. Elles n’avaient jamais imaginé, on s’en doute, que leur voyage s’accomplirait de la sorte, et, glissant un bout de nez rose hors de ses fourrures, Edith, à plusieurs reprises, adressa à Summy Skim des remerciements que celui-ci s’obstinait à ne point entendre.

Ben Raddle et lui étaient trop heureux de pouvoir leur être utiles. Quelle agréable compagnie pour un si affreux voyage ! Bill Stell lui-même en était enchanté.

Du reste, le Scout n’avait point caché à Edith avec quelle impatience elle était attendue à Dawson City. L’hôpital était littéralement encombré, et plusieurs gardes-malades avaient été atteintes par les différentes épidémies qui décimaient la ville. La fièvre typhoïde, plus particulièrement, désolait alors la capitale du Klondike. C’est par centaines que l’on comptait les victimes, parmi ces malheureux émigrants qui arrivaient, anémiés, surmenés, épuisés, après avoir laissé tant de leurs compagnons sur la route.

« Charmant pays, décidément ! se disait Summy Skim. Nous, encore, nous ne ferons qu’y passer !.. Mais ces deux petites, qui vont braver de tels dangers, et qui ne reviendront peut-être pas !.. »

Il avait semblé inutile d’emporter des vivres pour la traversée du Chilkoot, afin de diminuer le poids à transporter sur ces rudes pentes. Le Scout connaissait, sinon des hôtels, du moins des « lodgings », auberges des plus rudimentaires, où l’on trouvait à se nourrir, et même, à la rigueur, un logement pour la nuit. À de hauts prix, il est vrai. On paye un demi-dollar un lit fait d’une simple planche, et un dollar le repas qui se compose invariablement de lard et de pain à peine levé. Un confortable si relatif ne serait heureusement inévitable que pendant fort peu de jours. La caravane de Bill Stell ne serait point réduite à ce régime lorsqu’elle franchirait la région lacustre.

Le temps était froid et la température se maintenait à 10 degrés centigrades au-dessous de zéro, avec une bise glaciale. Du moins, une fois engagés à travers la « trace », les traîneaux pourraient glisser sur la neige durcie. C’était une circonstance favorable pour les attelages. La montée était raide, en effet. Aussi mules, chiens, chevaux, bœufs, rennes, y succombent-ils en grand nombre, et la passe du Chilkoot, comme la White Pass, est-elle semée de leurs cadavres.

l’encombrement était prodigieux. (Page 100.)

En quittant Skagway, le Scout s’était dirigé vers Dyea, en suivant la rive orientale du canal. Ses traîneaux, moins chargés que tant d’autres, qui remontaient vers le massif, auraient pu aisément les devancer. Mais déjà l’encombrement était prodigieux. Au milieu des rafales qui font rage dans ces étroits défilés et soulèvent d’aveuglants tourbillons de neige, ce n’étaient que véhicules de toutes sortes, projetés en travers, voire culbutés, bêtes se refusant à marcher malgré les coups et les cris, violents efforts des uns pour se faire livrer passage, violente résistance des autres pour s’y opposer, matériel qu’il fallait décharger puis recharger, disputes et rixes au cours desquelles s’échangeaient injures et coups, et parfois même des balles de revolver. Autant d’infranchissables obstacles qui barraient la route, et force était de régler son allure sur celle du plus lent. Puis, c’étaient des attelages de chiens qui s’enchevêtraient, et que de temps mettaient les conducteurs à les dépêtrer, au milieu des hurlements de ces animaux à demi sauvages !

La distance qui sépare Skagway de la passe est courte, et, malgré les difficultés du cheminement, on peut la franchir en quelques heures. Aussi, avant midi, la caravane du Scout faisait-elle halte à Dyea.

Ce n’était encore qu’une agglomération de cabanes disposées au bout du canal. Mais quelle invraisemblable cohue ! Plus de trois mille émigrants se pressaient dans cet embryon de ville, à l’orée de la passe du Chilkoot.

Désireux de mettre à profit ce temps froid, qui facilitait le traînage, Bill Stell, avec raison, entendait quitter Dyea au plus tôt. À midi on repartit, Ben Raddle et Summy Skim à pied, les deux jeunes filles dans leur traîneau. Il eût été difficile de ne pas admirer les sites sauvages et grandioses que découvrait chaque détour du défilé, ces massifs de pins et de bouleaux couverts de givre qui se hissaient vers la crête, ces torrents que le froid n’avait pu saisir et qui bondissaient tumultueusement jusqu’au fond des abîmes dont la profondeur échappait aux regards.

Le Sheep Camp n’était distant que de quatre lieues. Quelques heures suffiraient à les franchir, bien que la passe se développât en rampes très raides et que les attelages s’arrêtassent fréquemment. Ce n’était pas sans peine que leurs conducteurs les obligeaient à se remettre en marche.

Tout en cheminant, Ben Raddle et Summy Skim causaient avec le Scout. Celui-ci, à une question qui lui fut posée, répondit :

« Je compte bien arriver au Sheep Camp vers cinq ou six heures. Nous y resterons jusqu’au matin.

— Y existe-t-il une auberge où nos deux compagnes puissent prendre quelque repos ? demanda Summy Skim.

— Il y en a, répondit Bill Stell, car le Sheep Camp est un lieu de halte pour les émigrants.

— Mais, interrogea Ben Raddle, est-on certain d’y trouver de la place ?

— C’est très douteux, affirma le Scout. D’ailleurs ces auberges sont peu engageantes. Peut-être serait-il préférable de dresser nos tentes pour passer la nuit.

— Messieurs, dit Edith qui, de son traîneau, avait entendu cette conversation, nous ne voulons pas être une cause de gêne.

— De gêne ! répondit Summy Skim. En quoi pourriez-vous nous gêner ? N’avons-nous pas deux tentes ? L’une vous sera réservée. Nous occuperons l’autre.

— Et avec nos deux petits poêles qui brûleront jusqu’au jour, ajouta Bill Stell, il n’y aura rien à craindre du froid, quoiqu’il soit vif actuellement.

— C’est parfait, approuva Jane en prenant la parole à son tour. Mais il doit être bien convenu que vous n’avez pas à nous ménager. Nous ne sommes pas des invitées. Nous sommes des associées qui ne méritons ni plus ni moins d’égards que les autres. Quand il faudra voyager de nuit, nous le ferons. Nous voulons être traitées en hommes, et nous regarderions comme une injure tout ce qui pourrait ressembler à de la galanterie.

— Soyez tranquilles, déclara Summy Skim en riant, et tenez pour certain que nous ne vous épargnerons ni ennuis, ni fatigues. Nous en inventerions, au besoin ! »

La caravane atteignit Sheep Camp vers six heures. En arrivant, les attelages étaient harassés. On se hâta de les dételer, et les gens du Scout s’occupèrent de leur nourriture.

Bill Stell avait eu raison de dire que les auberges de ce village étaient dépourvues de tout confort. Elles étaient combles, d’ailleurs. Le Scout fit donc établir les deux tentes à l’abri des arbres, un peu en dehors du Sheep Camp, de manière à ne point être troublé par l’effroyable tumulte de la foule.

Edith et Jane prirent à ce moment le premier rôle. En un clin d’œil, les couvertures et les pelleteries des traîneaux furent, par leurs soins, transformées en couches suffisamment moelleuses, et les poêles firent entendre d’agréables ronflements. Si l’on se contenta de viandes froides, du moins les boissons chaudes, thé et café, ne firent-elles point défaut. Puis les hommes allumèrent leurs pipes, et la soirée se prolongea confortablement, en dépit du thermomètre qui, à l’extérieur, était tombé à 17° au-dessous de zéro.

SUR LA PENTE DU CHILKOOT.

Que de souffrances devaient éprouver ceux des émigrants qui — par centaines — n’avaient pu trouver un abri dans le Sheep Camp ! Combien de femmes, d’enfants, déjà épuisés au début du voyage, n’en verraient pas le terme !

Le Scout fixa le départ du lendemain à la pointe du jour, afin de devancer la foule dans la passe du Chilkoot. Le temps se maintenait sec et froid, mais, en somme, dût le thermomètre baisser encore, cent fois préférable aux rafales, aux tourbillons de neige, à ces violents blizzards, si redoutés dans les hautes régions du Nord-Amérique.

CAMPEMENT PRÈS DE LA CRÊTE DU CHILKOOT.

La tente de Jane et d’Edith était abattue quand les deux cousins sortirent de la leur. Aussitôt, le café fut préparé et servi bouillant, puis la seconde tente disparut à son tour. Quelques instants plus tard, sans que la partie masculine de la caravane ait eu à s’en occuper, tout le matériel était remis sur les traîneaux, bien en ordre, et de manière que chaque objet tînt le minimum de place et pût être aisément retiré sans déranger les autres. Ben Raddle, Summy Skim, et jusqu’à Bill Stell, étaient littéralement émerveillés d’une telle virtuosité. Le premier, en voyant la méthode supérieure des « associées », commençait même à penser que le contrat signé par lui dans un but charitable pourrait bien, en fin de compte, se transformer en une excellente affaire.

Quant à Summy, il admirait béatement le manège de ses jeunes compagnes, qu’il suivait pas à pas, les mains vides, offrant avec obstination un tardif concours qu’elles refusaient en riant.

L’allure n’allait pas être plus rapide que la veille. La rampe s’accentuait à mesure que la passe gagnait vers le sommet du massif. Ce n’était pas trop de ces mules robustes pour tirer les véhicules sur un sol inégal, rocailleux, coupé d’ornières, et que le dégel eût rendu tout à fait impraticable.

Toujours la même foule grouillante et tumultueuse, toujours les mêmes obstacles qui rendent cette trace du Chilkoot si pénible. Toujours des haltes forcées et parfois longues, lorsqu’un embarras de traîneaux et d’attelages coupait la route. À plusieurs reprises le Scout et ses hommes durent en venir aux mains pour se frayer un passage.

Sur les côtés du sentier, les cadavres de mules se succédaient, plus nombreux à mesure qu’on gagnait en hauteur. Les uns après les autres, ces animaux étaient tombés, tués par le froid, la fatigue et la faim, et les attelages de chiens, emportant avec eux leurs traîneaux malgré les efforts des conducteurs, se précipitaient sur cette nourriture inespérée et s’en disputaient en hurlant les derniers débris.

Spectacle plus triste encore, il n’était pas rare d’apercevoir le corps de quelque émigrant, mort de froid et de fatigue, abandonné sous les arbres ou au fond des précipices. Un exhaussement de la couche neigeuse, d’où sortaient un pied, une main ou un bout de vêtement, indiquait seul la place de la tombe éphémère qu’emporterait le premier souffle du printemps. Invinciblement d’abord, l’œil était attiré par ces sinistres tumuli, puis, peu à peu, l’accoutumance faisait son œuvre, et l’on passait avec une indifférence grandissante.

Parfois, c’étaient des familles entières, hommes, femmes, enfants, incapables d’aller plus loin, qui gisaient sur le sol glacé, sans que personne leur vînt en aide. Inlassables, Edith et Jane, aidées de leurs compagnons, s’efforçaient de porter secours à ces malheureux, de les ranimer avec un peu d’eau-de-vie. Mais que pouvaient-elles pour cette foule de misérables ? Bientôt, il fallait abandonner ces infortunés à leur sort, et reprendre l’ascension épuisante de ce sentier de nécropole.

Toutes les cinq minutes, on était contraint de s’arrêter, soit pour laisser souffler les mules, soit à cause de l’encombrement. En quelques endroits, à des coudes brusques, le défilé devenait si étroit, que le matériel emporté par certains émigrants ne parvenait pas à le franchir. Les pièces principales des bateaux démontables excédaient la largeur du sentier. De là nécessité d’en décharger les véhicules, et de les faire haler une à une par les bêtes de trait. De là, aussi, une perte de temps considérable pour les autres attelages.

En d’autres endroits, la rampe était si rude, que l’angle d’inclinaison dépassait quarante-cinq degrés. Bien que ferrés à glace, les animaux, alors, se révoltaient ou, tout ou moins, se dérobaient. On ne pouvait les décider à attaquer la montée qu’à grand renfort de cris et de fouet, et les crocs de leurs fers laissaient de profondes empreintes sur la neige, tachée de gouttelettes de sang.

Vers cinq heures du soir, le Scout arrêta la caravane. Les mules exténuées étaient dans l’incapacité de faire un pas de plus, bien que leur charge fût faible relativement à tant d’autres. Sur la droite de la passe, s’évidait une sorte de ravin, où des arbres résineux poussaient en grand nombre. Sous leur frondaison, les tentes trouveraient un abri contre les bourrasques que devait faire redouter le relèvement de la température.

Bill Stell connaissait cette place où il avait déjà plus d’une fois passé la nuit. Le campement y fut organisé sur ses indications.

« Vous craignez quelque rafale ? lui demanda Ben Raddle.

— Oui, la nuit sera mauvaise, répondit le Scout, et nous ne saurions prendre trop de précautions contre les tempêtes de neige, qui s’engouffrent ici comme dans un entonnoir.

— Mais, fit observer Summy Skim, nous serons en sûreté, grâce à l’orientation de ce ravin.

— C’est pour cela que je l’ai choisi, » répondit Bill Stell.

L’expérience du Scout ne l’avait pas trompé. La tourmente, qui commença vers sept heures du soir et se prolongea jusqu’à cinq heures du matin, fut terrible. Elle était accompagnée de tourbillons neigeux qui n’eussent pas permis de se voir à deux mètres. On eut grand’peine à maintenir les poêles en activité, car la furie du vent refoulait les fumées à l’intérieur, et il n’était pas facile de renouveler les provisions de bois au milieu des rafales. Si les tentes résistèrent, c’est que Summy Skim et Ben Raddle veillèrent une partie de la nuit, avec la crainte perpétuelle que celle où s’abritaient les jeunes filles ne fût emportée.

C’est précisément ce qui arriva pour la plupart de celles qui avaient été dressées en dehors du ravin, et, lorsque le jour reparut, on put juger de l’importance des dégâts causés par la tempête. Attelages ayant rompu leurs entraves, dispersés en toutes directions, traîneaux culbutés, quelques-uns jusqu’au fond des précipices qui bordaient la route et dans lesquels mugissaient les torrents, familles en larmes, implorant vainement une assistance qu’il n’était au pouvoir de personne de leur donner : c’était un véritable désastre.

« Pauvres gens !.. pauvres gens !.. murmuraient les jeunes filles. Que vont-ils devenir ?

— Ce n’est pas notre affaire, déclara d’un ton bourru le Scout, cachant son émotion impuissante sous une apparente dureté, et, comme nous n’y pouvons rien, le mieux est de décamper au plus tôt. »

Sans tarder, il donna le signal du départ et la caravane attaqua de nouveau la montée.

Cependant la bourrasque s’était apaisée à l’aube. Avec cette brusquerie que le thermomètre constate en ces régions élevées, le vent avait halé le Nord-Est, et la température était retombée à 12° sous zéro. L’épaisse couche de neige qui recouvrait le sol acquit aussitôt une extrême dureté.

L’aspect de la région s’était modifié. Au delà des talus, les bois avaient fait place à de vastes plaines blanches, dont la réverbération éblouissait. Les voyageurs qui n’ont pas eu soin de se munir de lunettes bleues en sont réduits dans ce cas à saupoudrer leurs cils et leurs paupières avec du charbon de bois.

AU SOMMET DU CHILKOOT.

Sur le conseil du Scout, Ben Raddle et Summy Skim prirent cette précaution, mais ils ne purent décider Edith et Jane à les imiter.

« Comment ferez-vous, mademoiselle Jane, pour découvrir les pépites, quand vous aurez une bonne ophtalmie ? insista vainement Ben.

— Et vous, mademoiselle Edith, renchérit Summy, comment soignerez-vous alors les malades ? Ne serait-ce que pour nous, mademoiselle, car, j’en suis certain, il nous arrivera malheur dans ce pays du diable, et vous serez notre infirmière un jour ou l’autre à l’hôpital de Dawson. »

Cette éloquence fut perdue. Les deux jeunes filles préférèrent disparaître sous la retombée de leurs capuchons et renoncer à faire usage de leurs yeux, plutôt que de les barbouiller de cette manière. Ce qui prouverait, s’il en était besoin, que, même chez la féministe la plus militante, l’éternelle coquetterie ne perd jamais ses droits.

Dans la soirée du 29 avril, la caravane fit halte au sommet de la passe du Chilkoot, et le Scout y établit son campement. Le lendemain, on adopterait les mesures nécessaires pour effectuer la descente sur le revers septentrional du massif.

En cet endroit, entièrement découvert et exposé à toutes les rigueurs de la température, l’encombrement était extraordinaire. Plus de trois mille émigrants l’occupaient alors. C’est là qu’ils organisent les « caches » où ils abritent une partie de leur matériel. La descente ne s’effectuant pas, en effet, sans d’extrêmes difficultés, on ne peut procéder que par petites charges, afin d’éviter les accidents. Aussi, tous ces illuminés, auxquels le mirage du Klondike donne une énergie, une ténacité surnaturelles, après être descendus au pied de la montagne avec un premier fardeau, remontent-ils au sommet, où ils reprennent une seconde charge, puis descendent et remontent encore, et cela quinze ou vingt fois, s’il le faut, pendant d’interminables jours. C’est alors que les chiens peuvent rendre d’inappréciables services, qu’ils soient attelés à des traîneaux ou à de simples peaux de bœuf que l’on fait plus facilement glisser sur la neige durcie des pentes.

La plupart des émigrants, bravant les vents du Nord qui, battant de plein fouet ce revers du Chilkoot, allaient décupler leurs souffrances au cours de la descente, avaient fait halte à l’arête septentrionale de la passe.

De ce point, tous ces malheureux voyaient, ou croyaient voir, ouvertes devant leurs pas, les plaines du Klondike. Ils étaient à leurs pieds, ces territoires fabuleux, que leurs imaginations surchauffées transformaient en un immense champ d’or, où germaient pour eux, pour eux seuls, une richesse infinie, une puissance surhumaine ! Et toute leur âme se projetait vers le Nord mystérieux de toute la violence de leur désir, de toute la force de leur rêve merveilleux, dont la plupart seraient arrachés par un épouvantable réveil !

Bill Stell et sa caravane n’avaient point à prolonger leur séjour sur le sommet. Pour ces privilégiés, pas de cache à établir, et nul besoin de gravir de nouveau la pente, après l’avoir descendue. Lorsqu’ils auraient mis le pied sur la plaine, il ne leur resterait plus à franchir qu’une distance de quelques lieues pour atteindre la pointe du lac Lindeman.

Le campement fut établi comme d’habitude. Mais cette dernière nuit fut des plus mauvaises. Brusquement la température s’était relevée, et la tourmente se remit à souffler avec une nouvelle violence. Les tentes n’ayant plus, cette fois, l’abri d’un ravin, furent, à plusieurs reprises, arrachées de leurs piquets par la rafale, et il fallut enfin les plier, sans quoi elles eussent été emportées au milieu des tourbillons de neige. Il n’y eut d’autres ressources que de s’envelopper dans les couvertures et d’attendre philosophiquement le retour de l’aube.

« Et en vérité, pensait Summy Skim, ce ne serait pas trop de toute la philosophie de tous les philosophes anciens et modernes pour accepter les abominations d’un tel voyage, surtout lorsque rien ne vous oblige à le faire ! »

Pendant les rares accalmies, éclataient des cris de douleur et de terreur, des imprécations horribles. Aux gémissements des blessés que le vent roulait à la surface du sol, se mêlaient les aboiements, les hennissements, les beuglements des bêtes errant effarées à travers le plateau.

L’aube du 30 avril parut enfin. Bill Stell donna le signal du départ. Les chiens, remplaçant les mules, furent attelés aux traîneaux sur lesquels d’ailleurs personne ne prit place, et la descente commença.

Grâce à la prudence et à l’expérience du Scout, elle s’effectua sans accidents, sinon sans fatigues, et les deux traîneaux atteignirent heureusement la plaine, à l’issue de la passe du Chilkoot. Le temps devenait plus favorable. Le vent, moins vif, tournait à l’Est, et le thermomètre remontait. Fort heureusement, il se maintenait toutefois au-dessous de zéro, car le dégel eût rendu la marche plus difficile.

Au pied de la montagne, nombre d’émigrants étaient réunis dans un campement en attendant que leur matériel les eût rejoints. L’emplacement était vaste et l’encombrement moins considérable que sur le plateau supérieur. À l’entour s’étendaient des bois où les tentes pouvaient être dressées en toute sécurité.

Ce fut là que la caravane vint passer la nuit. Le lendemain elle se remettait en route, et, par un chemin assez facile, arrivait vers midi à la pointe méridionale du lac Lindeman.


VIII

VERS LE NORD.


L’après-midi de cette journée fut consacrée au repos. Il y avait lieu, d’ailleurs, de faire quelques préparatifs en vue de la navigation à travers les lacs, ce dont le Scout s’occupa sans tarder. En vérité, pour eux-mêmes et pour leurs compagnes de voyage, Summy Skim et Ben Raddle ne pouvaient que s’applaudir d’avoir traité avec cet homme si prudent et si entendu.

C’était à l’extrémité du lac Lindeman, dans un campement déjà encombré par un millier de voyageurs, que se trouvait le matériel de Bill Stell. Il avait là, au revers d’une colline, son installation principale. L’établissement comprenait une maisonnette en bois divisée en plusieurs chambres bien closes, à laquelle attenaient les hangars renfermant les traîneaux et autres véhicules de transport. En arrière étaient disposés des étables et des chenils pour les animaux d’attelage.

Déjà le Chilkoot commençait à être plus fréquenté que la White Pass, bien que celle-ci aboutît directement au lac Bennett en évitant la traversée du lac Lindeman. Sur ce dernier lac, soit qu’il fût solidifié par le froid, soit que ses eaux fussent dégagées des glaces, le transport du personnel et du matériel des mineurs s’effectuait dans des conditions meilleures qu’à la surface des longues plaines et à travers les épais massifs séparant la White Pass de la rive sud du lac Bennet. La station choisie par le Scout devenait donc de plus en plus importante. Aussi faisait-il de bonnes affaires, et assurément plus sûres que l’exploitation des gisements du Klondike.

Bill Stell n’était pas seul, d’ailleurs, à exercer ce profitable métier. Les concurrents ne lui manquaient pas, soit à cette station du lac Lindeman, soit à celle du lac Bennet. On peut même dire que ces entrepreneurs, d’origine canadienne ou américaine, ne suffisaient pas aux milliers d’émigrants qui affluaient à cette époque de l’année.

Il est vrai qu’un grand nombre de ces émigrants ne s’adressent ni au Scout ni à ses collègues, et cela par raison d’économie. Mais ceux-là sont alors forcés d’amener leur matériel depuis Skagway, de charger sur leurs traîneaux des bateaux démontables en bois ou en tôle, et l’on a vu quelles difficultés ils éprouvent pour traverser, avec ces lourds impedimenta, la chaîne du Chilkoot. Elles ne sont pas moins grandes par la White Pass, et, par l’un comme par l’autre chemin, une bonne partie de ce matériel reste en détresse.

Il en est cependant qui, pour éviter, soit l’embarras, soit la dépense du transport des bateaux, aiment mieux les faire construire sur place ou les construire eux-mêmes. En cette région boisée, les matériaux ne manquent pas, et déjà quelques chantiers existent, quelques scieries fonctionnent autour de la station du lac Lindeman.

À l’arrivée de la caravane, Bill Stell fut reçu par son personnel, quelques hommes qu’il employait comme pilotes pour conduire les bateaux de lac en lac jusqu’au cours du Yukon. On pouvait se fier à leur habileté ; ils connaissaient les nécessités de cette navigation difficile.

La température étant assez basse, Summy Skim, Ben Raddle et leurs compagnes furent très satisfaits de prendre logement dans la maison du Scout dont les meilleures chambres étaient à leur disposition. Bientôt ils étaient tous réunis dans la salle commune, où régnait une agréable chaleur.

« Ouf ! dit Summy Skim en s’asseyant. Le plus fort est fait !

— Hum, dit Bill Stell. Comme fatigues… oui, peut-être… et encore !.. N’empêche qu’il nous reste plusieurs centaines de lieues à parcourir pour atteindre le Klondike.

— Je le sais, mon brave Bill, répondit Summy Skim, mais je pense que cette seconde partie du voyage s’effectuera sans danger ni fatigue.

— En quoi vous avez tort, monsieur Skim, répondit le Scout.

— Cependant, nous n’aurons plus qu’à nous abandonner au courant des lacs, des rivières et des fleuves.

— Il en serait ainsi si la saison d’hiver était terminée. Malheureusement la débâcle n’est pas commencée. Lorsqu’elle se produira, notre bateau sera très exposé au milieu des glaçons en dérive, et plus d’une fois nous serons obligés à des portages pénibles…

— Décidément, s’écria Summy Skim, il reste quelque chose à faire pour que le tourisme soit confortable dans cet infect pays !

— Cela viendra, affirma Ben Raddle, puisqu’il est question d’y établir un railway. Deux mille hommes vont être incessamment employés à ce travail par l’ingénieur Hawkins.

— Bon !.. bon ! s’écria Summy Skim, j’espère bien être revenu auparavant. Ne tenons donc aucun compte de ce railway hypothétique et examinons, si vous le voulez bien, notre itinéraire, tel qu’il faut le suivre actuellement.

Faisant droit à cette requête, le Scout étala une carte assez grossière de la région.

— Voici d’abord, dit-il, le lac Lindeman qui s’étend au pied du Chilkoot et que nous aurons à traverser dans toute sa longueur.

— La traversée est longue ? demanda Summy Skim.

— Non, répondit le Scout, quand sa surface est uniformément solidifiée ou lorsqu’elle est entièrement libre de glaces.

— Et ensuite ? dit Ben Raddle.

— Ensuite nous aurons un portage d’une demi-lieue pour conduire notre bateau et nos bagages jusqu’à la station du lac Bennet. Là encore, la durée du trajet dépend de la température, et vous avez déjà vu combien elle peut varier d’un jour à l’autre.

— En effet, continua Ben Raddle, des différences de vingt à vingt-cinq degrés, selon que le vent souffle du Nord ou du Sud.

— En somme, ajouta Bill Stell, il nous faut, ou le dégel qui permet la navigation, ou un froid sec qui durcit la neige sur laquelle on peut alors faire glisser le bateau comme un traîneau.

— Enfin, dit Summy Skim, nous voici arrivés sur le lac Bennet…

— Il s’étend, expliqua le Scout, sur une douzaine de lieues. Mais il ne faut pas compter moins de trois jours pour sa traversée, en raison des relâches qui sont nécessaires.

— Au delà, dit Summy Skim en consultant la carte, il y a un portage ?

— Non, c’est le rio du Caribou, long d’une lieue, qui met le lac Bennet en communication avec le lac Tagish, lequel se développe sur sept à huit lieues et donne dans le lac Marsh d’une dimension à peu près égale. En quittant ce lac, il faut suivre les détours d’une rivière pendant une dizaine de lieues, et c’est sur son parcours qu’on rencontre les rapides de White Horse assez difficiles et parfois très dangereux à franchir. Puis on atteint le confluent de la rivière Tahkeena, à la tête du lac Labarge. C’est dans cette partie du trajet que peuvent se produire les plus grands retards, quand il s’agit de s’engager à travers les rapides de White Horse. Je me suis déjà vu arrêté toute une semaine en amont du lac Labarge.

— Et ce lac, demanda Ben Haddle, est-il navigable ?

— Parfaitement, sur ses treize lieues, répondit Bill Stell.

— En somme, observa Ben Raddle, sauf pendant quelques portages, notre bateau va nous conduire jusqu’à Dawson City ?

— Directement, monsieur Raddle, répondit Bill Stell, et, à tout prendre, c’est encore par eau que le voyage est le plus facile.

— Et, tant par la rivière Lewis que par le Yukon, demanda Ben Raddle, quelle est la distance qui sépare le lac Labarge du Klondike ?

— Cent cinquante lieues environ, en tenant compte des détours.

— Je vois, déclara Summy Skim, que nous ne sommes pas encore arrivés.

— Assurément, répondit le Scout. Lorsque nous aurons atteint la Lewis, à l’extrémité nord du lac Labarge, nous serons tout juste à mi-route.

— Eh bien ! conclut Summy Skim, en prévision de ce long voyage, prenons des forces, et, puisque nous avons l’occasion de passer une bonne nuit à la station du lac Lindeman, allons dormir. »

Ce fut, en effet, une des meilleures nuits que les deux cousins eussent passées depuis leur départ de Vancouver. Les poêles largement alimentés maintenaient une haute température dans cette maisonnette bien abritée et bien close.

Il était neuf heures, lorsque le signal du départ fut donné le lendemain 1er mai. La plupart des hommes qui avaient accompagné le Scout depuis Skagway devaient le suivre jusqu’au Klondike. Leurs services seraient très utiles pour la conduite du bateau transformé en traîneau, en attendant qu’il pût naviguer sur les lacs et descendre le cours de la Lewis et du Yukon.

Quant aux chiens, ils appartenaient à la race du pays. Ces animaux, remarquablement acclimatés, ont les pattes dépourvues de poils, ce qui les rend plus aptes à courir sur la neige sans risque de s’y entraver. Mais, de ce qu’ils étaient acclimatés, il ne faudrait pas conclure qu’ils ne fussent pas restés sauvages. En vérité, ils paraissaient l’être tout autant que des loups ou des renards. Aussi n’est-ce pas précisément en employant les caresses et les sucreries que leurs conducteurs parviennent à s’en faire obéir.

Parmi le personnel de Bill Stell se trouvait à présent un pilote auquel serait réservée la direction du bateau en cours de navigation. C’était un Indien du Klondike, nommé Neluto, employé depuis neuf ans par le Scout. Très au courant de son métier, connaissant bien les difficultés de toute sorte qu’offre la traversée des lacs, des rapides et des rivières, on pouvait se fier à son habileté. Avant d’être engagé dans le personnel du Scout, Neluto avait été au service de la Compagnie de la baie d’Hudson, et il avait longtemps guidé les chasseurs de fourrures à travers ces vastes territoires. Il connaissait parfaitement le pays, qu’il avait parcouru dans tous les sens, et même la région au delà de Dawson City jusqu’à la limite du cercle polaire.

Neluto savait assez d’anglais pour comprendre et être compris. Du reste, en dehors des choses de son métier, il ne parlait guère et, comme on dit, il fallait lui tirer les mots du gosier. Cependant, cet homme, très accoutumé au climat du Klondike, pouvait sans doute être questionné avec profit. Aussi Ben Raddle crut-il devoir lui demander ce qu’il augurait du temps et s’il croyait que la débâcle des lacs fût prochaine.

Neluto déclara que, à son avis, il n’y avait pas lieu de prévoir la fonte des neiges ni la débâcle des glaces avant une quinzaine de jours, à moins qu’il ne se produisît un brusque changement dans l’état atmosphérique, — ce qui n’est pas rare sous ces latitudes élevées.

Ben Raddle pensa ce qui lui plut de ce renseignement un peu vague. Il dut, en tout cas, renoncer à tirer autre chose d’un homme décidé à ne pas se compromettre.

Si l’avenir demeurait incertain, aucune hésitation, du moins, n’était permise pour le présent. Ce ne serait pas une navigation, mais un traînage qui allait s’effectuer à la surface du lac Lindeman. Jane et Edith pourraient néanmoins trouver place dans le bateau qui glisserait sur l’un de ses flancs et que les hommes suivraient à pied.

Le temps était calme, l’âpre bise de la journée précédente avait molli et tendait à retomber vers le Sud. Cependant le froid était vif — une douzaine de degrés sous zéro, — circonstance favorable et très propice à la marche que rendent si pénibles les tourmentes de neige.

Le lac Lindeman traversé vers onze heures, une heure suffit à franchir les deux kilomètres qui le séparent du lac Bennet, et, à midi sonnant, le Scout et sa caravane faisaient halte à la station qui s’élève à son extrémité méridionale.

À cette station du lac Bennet, l’encombrement était aussi considérable qu’au Sheep Camp de la passe du Chilkoot. Plusieurs milliers d’émigrants l’occupaient en attendant l’occasion de poursuivre leur route. De toutes parts étaient dressées des tentes, que cabanes et maisons ne tarderont pas à remplacer, si l’exode vers le Klondike continue quelques années encore.

Déjà en cet embryon de village, qui deviendra peut-être bourgade et ville, on trouvait des auberges qui pourront devenir des hôtels, des scieries et des chantiers de construction navale, disséminés sur les rives du lac, sans parler d’un poste de policemen dont les fonctions ne laissent pas d’être fort dangereuses au milieu de ces aventuriers lâchés à travers la région.

L’Indien Neluto avait sagement fait de donner à la manière normande ses prévisions du temps. Au commencement de l’après-midi, un brusque changement se produisit dans l’état atmosphérique.

Le vent passa franchement au Sud, et le thermomètre remonta à 0° centigrade. C’étaient là des symptômes auxquels on ne pouvait se méprendre. Il y avait lieu de croire que la saison froide touchait à sa fin, et que la débâcle rendrait bientôt libre la surface des cours d’eau et des lacs.

Déjà, le lac Bennet n’était plus pris sur toute son étendue.

LES RAPIDES ENTRE LES LACS LINDEMAN ET BENNET. — LE CANYON DANS LA PASSE DU CHILKOOT.

Entre les icefields ou champs de glace sinuaient des passes praticables pour un bateau à la condition d’allonger le parcours.

Vers la fin du jour, la température remonta encore ; le dégel s’accentua ; quelques glaçons commencèrent à se détacher des rives et à s’éloigner vers le Nord. Donc, à moins d’une vive reprise du froid pendant la nuit, on atteindrait l’extrémité septentrionale du lac sans trop de difficultés.

Le thermomètre ne baissa pas pendant la nuit, et, au lever du jour, le 2 mai, Bill Stell constata que la navigation pourrait s’opérer dans des conditions assez favorables. La brise, qui soufflait du Sud, permettrait, si elle persistait, d’employer la voile vent arrière.

Lorsque, dès l’aube, le Scout avait voulu embarquer dans le bateau les bagages et les provisions, il avait constaté que la besogne était faite. Dès la veille, Edith et Jane s’en étaient chargées. Sous leur direction, tout avait été arrimé avec une perfection que le Scout n’eût certainement pas atteinte. Le moindre coin était employé, et tous les colis, du plus gros au plus petit, s’alignaient en ordre merveilleux, agréables à voir, faciles à retirer.

Quand les deux cousins l’eurent rejoint sur la rive, il leur fit part de la surprise qu’il avait éprouvée.

« Oui, répondit Ben Raddle, elles sont étonnantes toutes les deux. L’activité, la perpétuelle bonne humeur de miss Jane, l’invincible et douce fermeté de miss Edith, ont quelque chose de surprenant, et je commence à craindre d’avoir réellement fait une bonne affaire,

— Quelle affaire ? demanda Bill Stell.

— Vous ne comprendriez pas… Mais dites-moi, Scout, reprit Ben Raddle, que pensez-vous du temps ? En avons-nous fini avec l’hiver ?

— Je ne voudrais pas me prononcer d’une manière absolue, répondit le Scout. Il semble pourtant bien que les lacs et les rivières ne tarderont pas à se dégager. D’ailleurs, en suivant les passes, dussions-nous allonger la route, notre bateau…

— N’aura point à quitter son élément naturel, acheva Summy Skim. C’est au mieux.

— Qu’en pense Neluto ? demanda Ben Raddle.

— Neluto pense, déclara sentencieusement l’Indien, qu’il n’y a pas à craindre que le dégel s’arrête si le thermomètre ne baisse pas.

— Fort bien ! approuva Ben Raddle en riant. Vous ne risquez pas de vous compromettre, mon garçon… Mais les glaces en dérive ne sont-elles pas à redouter ?

— Oh ! le bateau est solide, affirma Bill Stell. Il a déjà fait ses preuves en naviguant au milieu de la débâcle.

Ben se retourna vers l’Indien.

— Voyons, Neluto, insista-t-il, ne voulez-vous pas me donner plus clairement votre opinion ?

— Voici deux jours que les premières glaces se sont mises en mouvement, répondit le pilote, preuve que le haut lac doit être dégagé.

— Ah ! ah ! fit Ben d’un air satisfait, voilà enfin une opinion. Et la brise, pilote, qu’en pensez-vous ?

— Elle s’est levée deux heures avant le jour et nous est favorable.

— C’est un fait, cela, pilote. Mais, tiendra-t-elle ?

Neluto se retourna et parcourut du regard l’horizon du Sud que fermait le massif du Chilkoot. À peine si de légères brumes glissaient sur le flanc de la montagne. Après avoir tendu la main dans cette direction, le pilote répondit :

— Je crois que la brise tiendra jusqu’au soir, monsieur…

All right !

— …À moins qu’elle ne change d’ici là, acheva Neluto avec le plus grand sérieux.

— Merci, pilote, dit Ben vexé. Me voici parfaitement fixé. »

NELUTO AVAIT L’ŒIL JUSTE, LA MAIN SÛRE. (Page 135.)

Le bateau du Scout était une sorte de chaloupe, ou plutôt une barque longue de trente-cinq pieds. Un taud en occupait l’arrière, sous lequel deux ou trois personnes pouvaient s’abriter, soit la nuit, soit le jour, lors des bourrasques de neige et des rafales de pluie. Cette embarcation à fond plat, et par conséquent tirant le moins d’eau possible, était large de six pieds, ce qui lui permettait de porter une assez grande surface de toile. Taillée comme la misaine des chaloupes de pêche, la voile s’amarrait à la pointe de l’avant et se hissait à l’extrémité d’un mâtereau d’une quinzaine de pieds. En cas de mauvais temps, il était facile de dégager ce mâtereau de son emplanture et de le coucher sur les bancs.

Une telle embarcation n’eût pu tenir le plus près. Mais, avec du largue, elle gagnait encore. Quand les sinuosités des passes entre les champs de glace contraignaient le pilote à prendre vent debout, on serrait la voile et l’on bordait les avirons, qui, maniés par les bras robustes de quatre Canadiens, permettaient d’atteindre une allure plus favorable.

La surface du lac Bennet n’est pas considérable. On ne saurait le comparer à ces vastes mers intérieures du nord de l’Amérique, où les tempêtes se déchaînent avec violence. Nul doute que ne fussent suffisantes, pour une telle traversée, les provisions emportées par le Scout : viande conservée, biscuits, thé, café, un tonnelet d’eau-de-vie, plus une réserve de charbon pour le fourneau. D’ailleurs, on comptait sur la pêche, car le poisson abonde dans ces eaux, et aussi sur le gibier, perdrix ou gelinottes, qui fréquente les rives du lac.

Le pilote Neluto à la barre, derrière le taud sous lequel Edith et Jane avaient pris place, Summy Skim et Ben Raddle accotés en abord auprès de Bill Stell, les quatre hommes placés à l’avant écartant les glaçons avec leurs gaffes, le bateau, à huit heures, délaissa la rive.

La navigation était rendue assez délicate par le grand nombre d’embarcations engagées dans les passes. Afin de profiter de la débâcle et du vent favorable, plusieurs centaines de bateaux avaient quitté la station du lac Bennet. Au milieu de cette flottille, il était parfois malaisé d’éviter les abordages. Et alors, quelles vociférations, quelles injures, quelles menaces éclataient de toutes parts, sans parler des coups échangés !

Dans l’après-midi, on croisa une embarcation de la police. L’occasion d’intervenir n’était que trop souvent offerte aux hommes qui la montaient.

Le chef de cette escouade de policemen connaissait le Scout et l’interpella au passage :

« Salut, Scout !.. Toujours des émigrants qui nous arrivent de Skagway pour le Klondike…

— Oui, répondit le Canadien, plus qu’il n’en faut…

— Et plus qu’il n’en reviendra…

— C’est sûr ! À combien estime-t-on ceux qui ont traversé le lac Bennet ?

— Quinze mille environ.

— Et ce n’est pas fini !

— Loin de là.

— Sait-on si la débâcle se fait en aval ?

— On le dit. Vous pourrez donc atteindre le Yukon en naviguant.

— Oui, si le froid ne reprend pas.

— On peut l’espérer.

— Oui… Merci.

— Bon voyage ! »

Le temps étant au calme, la marche du bateau s’en ressentait. Après avoir relâché pendant deux nuits, il ne vint s’arrêter près de l’extrémité du lac Bennet que dans l’après-midi du 4 mai.

En cet endroit se détache du lac la petite rivière, ou plutôt le canal du Caribou qui, à moins d’une lieue de là, va déboucher dans le lac Tagish.

Le départ ne devant s’effectuer que le lendemain après la halte de nuit, Summy Skim voulut mettre à profit les dernières heures de jour pour aller tirer quelque gibier dans les plaines du voisinage. À peine eut-il fait connaître son intention, qu’à sa grande surprise et à sa satisfaction plus grande encore, Jane Edgerton déclara qu’elle l’accompagnerait.

En vérité, son entreprise devait paraître de moins en moins folle à ses compagnons de voyage. Elle était armée pour la vie, cette jeune fille. Si Summy Skim était un merveilleux chasseur, elle ne se montra guère moins adroite, et bientôt tous deux rapportaient le produit de leur chasse commune, soit trois couples de perdrix de savane et quatre gelinottes au plumage d’un vert pâle. Edith, pendant ce temps, avait préparé un feu de bois sec sur la rive, et le gibier, rôti devant une flamme pétillante, fut déclaré excellent.

Le lac Tagish, long de sept lieues et demie, est relié au lac Marsh par une étroite coupée, que la débâcle, lorsque la caravane y parvint le 6 mai, avait obstruée la nuit précédente sur une étendue d’une demi-lieue. Force fut donc de traîner le bateau, après avoir loué un attelage de mules. La navigation put ainsi être reprise dans la matinée du 7 mai.

Quarante-huit heures allaient être nécessaires pour traverser le lac Marsh dans toute sa longueur, bien qu’elle ne dépasse pas sept à huit lieues. Le vent avait halé le Nord, et avec les avirons on ne devait pas compter sur une marche rapide. Fort heureusement, la flottille des bateaux paraissait moins serrée que sur le lac Bennet, un certain nombre d’embarcations étant peu à peu restées en arrière, et la halte put être établie, à l’extrémité du lac, le 8 mai, avant le coucher du soleil.

« Si je ne me trompe, Scout, dit Ben Raddle après le repas du soir, nous n’avons plus qu’un lac à franchir, le dernier de la région ?

— Oui, monsieur Raddle, répondit Bill Stell, le lac Labarge. Mais, auparavant, il nous faudra suivre la Lewis River, et c’est dans cette partie du voyage que les embarras sont les plus grands. Nous avons à franchir les rapides de White Horses, où plus d’une embarcation s’est perdue corps et biens. Ces rapides constituent en effet le plus sérieux danger pour la navigation entre Skagway et Dawson City. Ils occupent trois kilomètres et demi des quatre-vingt-cinq qui séparent le lac Marsh du lac Labarge. Sur cette courte distance, la différence de niveau n’est pas inférieure à trente-deux pieds, et le cours de la rivière est encombré de récifs contre lesquels les embarcations risquent fort de se briser.

— On ne peut donc suivre les berges ? demanda Summy Skim.

— Elles sont impraticables, répondit le Scout. Mais on construit un tramway qui transportera les bateaux tout chargés en aval des rapides.

— Si l’on construit ce tramway, reprit Summy Skim, c’est qu’il n’est pas encore terminé, Scout ?

— En effet, monsieur, bien que des centaines d’ouvriers y travaillent.

— Alors, nous n’avons pas à nous en occuper. Vous verrez même, mon brave Bill, qu’il ne sera pas achevé à notre retour.

— À moins que vous ne restiez au Klondike plus longtemps que vous ne le pensez, répondit Bill Stell. On sait bien quand on va au Klondike ; on ne sait pas quand on en revient…

— Ni même si on reviendra ! » approuva Summy Skim avec conviction.

Ce fut dans l’après-midi du lendemain, 9 mai, que le bateau, en descendant la rivière, atteignit les rapides de White Horses. Il n’était pas seul à s’aventurer dans cette dangereuse passe. D’autres embarcations le suivaient, et combien de celles qui se présentaient ainsi en amont ne se retrouveraient plus en aval !..

On comprendra aisément que les pilotes affectés au service des White Horses exigent un prix élevé. Ces trois kilomètres leur rapportent cent cinquante francs par voyage. Aussi ne songent-ils guère à abandonner ce lucratif métier pour celui plus aléatoire de prospecteur.

En cet endroit la vitesse du courant est de cinq lieues à l’heure. Il ne faudrait donc qu’un temps très court pour descendre les trois kilomètres des rapides, si l’on n’était obligé à tant de détours entre les roches de basalte capricieusement semées entre les deux rives, — ou pour éviter les glaçons, écueils mouvants dont le choc fracasserait la plus solide embarcation, — que la durée du trajet en est extrêmement augmentée.

À plusieurs reprises, le bateau, appuyé sur les avirons, dut virer bout pour bout sous la menace d’un abordage, soit avec un glaçon, soit avec un canot, et l’habileté de Neluto le tira de plus d’un mauvais pas. Le dernier saut de ces rapides est le plus dangereux, et c’est là que se produisent de nombreuses catastrophes. Il importe de bien se tenir aux bancs, si l’on ne veut pas être jeté par-dessus bord. Mais Neluto avait l’œil juste, la main sûre, un imperturbable sang-froid, et, s’il ne put se garer de quelques paquets d’eau que l’on eut vite fait de rejeter à la rivière, le passage redoutable fut néanmoins franchi sans dommages.

« Et maintenant, s’écria Summy Skim, le plus fort est-il fait, Bill ?

— Ce n’est pas douteux, répondit Ben Raddle.

— En effet, messieurs, déclara le Scout. Il ne nous reste plus que le lac Labarge à traverser et la Lewis à suivre pendant cent soixante lieues environ…

— Cent soixante lieues ! répéta Summy Skim en riant, autant dire que nous sommes arrivés ! »

INSTALLATION D’UN CAMPEMENT AU BORD DE LA LEWIS RIVER.

Bill Stell, d’accord avec Neluto, décida de faire une halte de vingt-quatre heures à la station du lac Labarge, qu’on atteignit dans la soirée du 10 mai. Le vent soufflait du Nord avec violence. À peine si le bateau, même à force d’avirons, eût pu gagner le large, et le pilote tenait d’autant moins à tenter la traversée dans ces conditions, que l’abaissement de la température lui faisait craindre un embâcle qui eût emprisonné la caravane au milieu du lac solidifié.

Cette station, créée sur le même modèle et pour les mêmes besoins que celles du lac Lindeman et du lac Bennet, comprenait déjà une centaine de maisons et de cabanes. Dans l’une de ces maisons, décorée du nom d’hôtel, les voyageurs eurent la chance de trouver des chambres libres.

Le lac Labarge, long de cinquante kilomètres environ, se compose de deux parties, qui se coudent au point même où naît la rivière Lewis.

Démarré dans la matinée du 12 mai, le bateau dut employer trente-six heures à traverser cette première partie du lac. Ce fut donc dans l’après-midi du 13 mai, vers cinq heures, que le Scout et ses compagnons, après avoir essuyé force rafales, atteignirent le cours de la Lewis, qui oblique au Nord-Est en gagnant vers Fort Selkirk. Dès le lendemain, le bateau s’y engageait au milieu de la débâcle.

Vers cinq heures, le Scout donna l’ordre d’accoster la rive droite, près de laquelle il comptait passer la nuit. Jane et Summy débarquèrent. Des détonations retentirent bientôt, et quelques couples de canards et de gelinottes permirent d’économiser les conserves au souper.

Du reste, ces haltes de nuit que s’imposait Bill Stell, les autres embarcations qui descendaient le cours de la Lewis se les imposaient aussi, et nombre de feux de campement s’allumaient sur les rives.

À partir de ce jour, la question du dégel parut être entièrement résolue. Sous l’influence des vents du Sud, le thermomètre se tenait à cinq ou six degrés au-dessus de zéro. Il n’y avait donc plus à craindre que la rivière vînt à se prendre.

La nuit, aucune attaque de fauves n’était à redouter. On ne signalait pas la présence d’ours dans les environs de la Lewis, et Summy Skim, à son vif regret peut-être, n’eut pas l’occasion d’abattre l’un de ces formidables plantigrades. En revanche, il fallait se défendre contre des myriades de moustiques, et c’est à peine si l’on parvenait à éviter leurs morsures aussi douloureuses qu’agaçantes, en alimentant les feux toute la nuit.

Après avoir descendu la Lewis pendant une cinquantaine de kilomètres, le Scout et ses compagnons, dans l’après-midi du 15 mai, aperçurent le confluent de rio Hootalinqua, puis, le lendemain, celui du Big Salmon, deux tributaires de la Lewis. Il y eut lieu de remarquer combien les eaux bleues de la rivière s’altèrent au mélange de ses affluents. Le jour suivant, le bateau passait devant l’embouchure du rio Walsh, maintenant délaissé par les mineurs ; puis ce fut le Cassiar, banc de sable qui émerge aux basses eaux, sur lequel quelques prospecteurs récoltèrent en un mois pour trente mille francs d’or.

Le voyage se continuait avec des alternatives de bon et de mauvais temps. Le bateau marchait tantôt à l’aviron, tantôt à la voile, et parfois même halé à la cordelle dans les passages très sinueux.

Le 25 mai, la plus grande partie de la Lewis, qui allait bientôt devenir le Yukon, avait été descendue dans des conditions favorables, lorsque le Scout vint s’établir au camp de Turenne, qui occupe une falaise toute semée à ce moment des premières fleurs, anémones, crocus et genièvres parfumés. De nombreux émigrants y avaient dressé leurs tentes. Le bateau nécessitant quelques réparations, on y resta vingt-quatre heures, et Summy Skim put se livrer à son exercice favori.

Pendant les deux jours qui suivirent, grâce à un courant de quatre nœuds à l’heure, le bateau descendit assez rapidement la rivière. Le 28 mai, dans l’après-midi, après avoir dépassé le labyrinthe des îles Myersall, il se rapprocha de la rive gauche et vint s’amarrer au pied de Fort Selkirk.

FORT SELKIRK.

Ce fort, bâti en 1848 pour le service des agents de la baie d’Hudson, puis démoli par les Indiens en 1852, n’est plus actuellement qu’un bazar assez bien approvisionné. Entouré de huttes et de tentes d’émigrants, il commande le cours de la grande artère, qui, à partir de là, porte plus spécialement le nom de Yukon, alors grossi des eaux du Pelly, son principal tributaire de la rive droite.

À des prix excessifs, il est vrai, le Scout trouva tout ce qu’il voulut à Fort Selkirk, et, après une relâche de vingt-quatre heures, dans la matinée du 30 mai, le bateau s’abandonna de nouveau au courant. On passa, sans s’y arrêter, devant le confluent de la rivière Stewart, qui commençait à attirer les chercheurs d’or. Déjà, les claims pullulaient sur son cours de trois cents kilomètres. Puis, le bateau stationna pendant une demi-journée à Ogilvie, sur la rive droite du Yukon.

En aval, le fleuve s’élargissait de plus en plus, et les embarcations pouvaient circuler sans peine au milieu des nombreux glaçons qui dérivaient dans la direction du Nord.

Après avoir laissé en arrière les embouchures de l’Indian River et du Sixty Miles Creek qui s’ouvrent face à face à quarante-huit kilomètres de Dawson City, le Scout et ses compagnons, dans l’après-midi du 3 juin, mirent enfin le pied dans la capitale du Klondike.

À l’instant précis où les voyageurs débarquaient, Jane s’approcha de Ben Raddle et lui tendit un feuillet déchiré de son carnet, sur lequel elle venait, tout en marchant, d’écrire quelques mots.

« Permettez-moi, monsieur Raddle, dit-elle, de vous donner reçu.

Ben prit le papier et lut :

« Reçu de M. Ben Raddle un voyage confortable de Skagway à Dawson conformément aux termes de notre contrat. Dont quittance. »

Suivait la signature.

— C’est en règle, fit Ben avec flegme, en mettant le papier dans sa poche le plus sérieusement du monde.

— Permettez-moi aussi, messieurs, reprit Jane en s’adressant cette fois aux deux cousins, d’ajouter à ce reçu les remercîments d’Edith et les miens pour la sympathie que vous nous avez témoignée, et que j’espère être à même de reconnaître comme il convient.

Sans un mot de plus, Jane serra la main à Ben Raddle. Mais, quand ce fut le tour de Summy, celui-ci, sans chercher à dissimuler son émotion, retint dans les siennes la petite main qui lui était offerte.

— Voyons !.. voyons !.. mademoiselle Jane, dit Summy, la tête un peu perdue, vous allez réellement nous quitter ?

— En douteriez-vous ? répondit Jane avec surprise. Cela n’a-t-il pas toujours été convenu ?

— Oui, oui… concéda Summy. Du moins on se reverra, j’imagine ?

— Je l’espère, monsieur Skim, mais cela ne dépend pas de moi. Tout dépend désormais des hasards de la prospection.

— La prospection !.. s’écria Summy. Eh quoi ! mademoiselle Jane, toujours cette folle idée !

D’un mouvement sec Jane dégagea sa main prisonnière.

— Je ne vois pas ce que mon projet a de fou, monsieur Skim, dit-elle d’un ton piqué. Vous devriez penser que je ne suis pas venue jusqu’à Dawson pour changer subitement d’avis, à la manière d’une girouette qui tourne à tous les vents… D’autant plus que j’ai pris maintenant des engagements auxquels j’entends faire honneur, ajouta-t-elle en se tournant vers Ben Raddle.

Summy Skim avait-il la fibre du pitoyable particulièrement développée ? Le certain, c’est qu’il éprouvait, sans l’analyser autrement, un vif et profond chagrin.

« Évidemment !.. évidemment !.. » balbutia-t-il sans conviction, pendant que les deux cousines s’éloignaient d’un pas décidé vers l’hôpital de Dawson.


IX

LE KLONDIKE


C’est une vaste région, baignée par les eaux de deux océans, l’Arctique et le Pacifique, cette portion du Nord-Amérique qui s’appelle l’Alaska. On ne donne pas moins de quinze cent mille kilomètres carrés à ce territoire, que l’empereur russe, autant, dit-on, par sympathie pour l’Union que par antipathie pour la Grande-Bretagne, céda aux États-Unis qui firent, ce jour-là, un pas de plus vers la réalisation intégrale de la fameuse doctrine de Monroë : Toute l’Amérique aux Américains.

En dehors des gisements aurifères, qu’elle contient, y aura-t-il grand profit à tirer de la contrée mi-canadienne, mi-alaskienne que le Yukon arrose, contrée en partie située au delà du cercle polaire, et dont le sol n’est propre à aucune culture ? C’est peu probable.

Il ne faut pas oublier, cependant, que l’Alaska, en y comprenant les îles Baranof, Amirauté, Prince-de-Galles, qui en dépendent, ainsi que l’archipel des Aléoutiennes, possède un développement littoral immense, où nombre de ports se prêtent à la relâche des navires, depuis Sitka, capitale de l’État d’Alaska, jusqu’à Saint-Michel, placé à l’embouchure du Yukon, l’un des plus grands fleuves du monde.

Le cent quarante et unième méridien a été arbitrairement choisi comme ligne de démarcation entre l’Alaska et la Puissance du Dominion. Quant à la limite méridionale, qui dévie et se recourbe de manière à envelopper les îles riveraines, elle manque peut-être de la précision désirable.

En jetant les yeux sur une carte de l’Alaska, on remarque que le sol est plat sur sa plus grande étendue. Le système orographique ne s’accuse que dans le sud. Là, débute la chaîne des montagnes qui se continue à travers la Colombie et la Californie sous le nom de Cascade Ranger.

Ce qui frappe plus particulièrement, c’est le cours du Yukon. Après avoir arrosé le Dominion en se dirigeant vers le nord après l’avoir couvert de l’immense réseau de ses affluents, le magnifique fleuve pénètre dans l’Alaska, décrit une courbe jusqu’au Fort Yukon, puis, redescendant vers le sud-ouest, va se jeter, à Saint-Michel, dans la mer de Behring.

Le Yukon est supérieur au Père des Eaux, au Mississippi lui-même. Il ne débite pas moins de vingt-trois mille mètres cubes à la seconde, et son cours s’étend sur deux mille deux cent quatre-vingt-dix kilomètres, à travers un bassin dont la surface égale deux fois celle de la France.

Si les territoires qu’il parcourt ne sont pas susceptibles de culture, l’aire forestière y est très considérable. Ce sont particulièrement d’impénétrables bois de cèdres jaunes où le monde entier pourrait se fournir, si les forêts plus accessibles venaient à s’épuiser. Quant à la faune, elle a pour représentants l’ours noir, l’orignal, le caribou, le thébai ou brebis de montagne, le chamois à long pelage blanc, plus une riche collection de gibier de plume, gelinottes, bécassines, grives, perdrix des neiges, canards qui se multiplient par myriades.

Les eaux qui baignent l’immense périmètre des côtes ne sont pas moins riches en mammifères marins et en poissons de toute espèce. Il en est un, le harlatan, qui mérite une mention spéciale. Ce poisson est tellement imprégné d’huile que l’on peut, sans aucune préparation, l’allumer pour s’éclairer ainsi qu’on ferait d’une torche. D’où ce nom de Candle Fish que lui ont donné les Américains.

Découverte par les Russes en 1730, explorée en 1741, alors que sa population totale, en général d’origine indienne, ne dépassait pas trente-trois mille habitants, cette contrée est présentement envahie par la foule des émigrants et des prospecteurs, que les mines d’or attirent depuis quelques années au Klondike.

C’est en 1864 que l’on entendit parler pour la première fois de ces mines arctiques. À cette époque, le révérend Mac Donald trouva l’or à ramasser par cuillerées dans une petite rivière voisine du Fort Yukon.

En 1882, une troupe d’anciens mineurs de la Californie, et parmi eux les frères Boswell, s’aventurent à travers les traces du Chilkoot et exploitent régulièrement les nouveaux placers.

En 1885, des orpailleurs du Lewis-Yukon signalent les gisements du Forty Miles Creek, un peu en aval de l’emplacement futur de Dawson City, presque à l’endroit même que devait occuper plus tard le claim 129 de Josias Lacoste. Deux ans après, au moment où le gouvernement canadien procède à la délimitation de la province, ils en ont extrait six cent mille francs d’or.

En 1892, la North American Trading and Transportation Company, de Chicago, fonde la bourgade de Cudahy, au confluent du Forty Miles Creek et du Yukon. Vers la même époque, tout en surveillant le travail, treize constables, quatre sous-officiers et trois officiers ne recueillent pas moins de quinze cent mille francs dans les claims du Sixty Miles Creek, un peu en amont de Dawson City.

L’élan est donné ; les prospecteurs vont accourir de toutes parts. En 1895, ils ne sont pas moins de mille Canadiens, principalement des Français, à franchir le Chilkoot.

Mais c’est en 1896 que se répand la retentissante nouvelle. On vient de découvrir un cours d’eau d’une richesse incroyable. Ce cours d’eau, c’est l’Eldorado, un affluent de la Bonanza, laquelle est un affluent de la Klondike River, elle-même affluent du Yukon. Aussitôt s’empresse la foule des chercheurs d’or. À Dawson City, les lots qui se vendaient vingt-cinq francs en valent bientôt cent cinquante mille.

La région qui porte plus spécialement le nom de Klondike n’est qu’un district du Dominion. Le cent quarante et unième degré de longitude, qui trace déjà la ligne de démarcation entre l’Alaska devenue américaine et les possessions de la Grande-Bretagne, forme aussi la limite occidentale de ce district.

Au Nord, un affluent du Yukon, la Klondike River, marque sa frontière, et va confluer à la ville même de Dawson City qu’elle divise en deux parties inégales.

Par l’Est, il confine à cette portion du Dominion sur laquelle apparaissent les premières ramifications des Montagnes Rocheuses, et que le Mackensie traverse du Sud au Nord.

Le centre du district se relève en hautes collines, dont la principale, le Dôme, fut découverte en juin 1897. Ce sont les seuls reliefs de ce sol, généralement plat, où se développe le réseau hydrographique qui se rattache au bassin du Yukon. La plupart des tributaires du fleuve charrient l’or en paillettes, et, sur leurs rives, des centaines de claims sont déjà en exploitation. Mais le territoire aurifère par excellence est celui que baignent la Bonanza sortie des Dômes de Cormack et ses multiples affluents, l’Eldorado, la Queen, le Bulder, l’American, le Pure Gold, le Cripple, la Tail, etc.

On s’explique que, sur un territoire sillonné de creeks et de rios entièrement dégagés de glaces pendant les trois ou quatre mois de la belle saison, sur ces gisements si nombreux et d’une exploitation relativement facile, les prospecteurs se soient précipités en foule, et l’on comprend que leur nombre augmente chaque année, malgré les fatigues, la misère, les déboires du voyage.

À l’endroit même où la Klondike River se jette dans le Yukon, il n’existait, il y a quelques années, qu’un marais souvent submergé par les crues. Quelques huttes d’Indiens, des sortes d’isbas construites à la mode russe, où vivaient misérablement des familles indigènes, animaient seules cette triste solitude.

C’EST À CE CONFLUENT QU’UN CANADIEN FONDA DAWSON CITY. (Page 146.)

C’est à ce confluent des deux cours d’eau qu’un Canadien du nom de Leduc fonda un beau jour Dawson City qui, en 1898, comptait déjà plus de dix-huit mille habitants.

La ville fut tout d’abord divisée par son fondateur en lots dont celui-ci ne demandait pas plus de vingt-cinq francs, lots qui trouvent maintenant acheteurs à des prix variant entre cinquante et deux cent mille francs. Si les gisements du Klondike ne sont pas voués à un épuisement prochain, si d’autres placers sont découverts dans le bassin du grand fleuve, il peut arriver que Dawson City devienne une métropole aussi imposante que Vancouver de la Colombie britannique ou Sacramento de la Californie américaine.

Aux premiers jours qui suivirent sa naissance, la ville nouvelle fut menacée de disparaître sous l’inondation, comme il en était du marécage dont elle occupait la place. Il fallut construire des digues solides pour se garantir contre ce danger, qui n’existe, d’ailleurs, chaque année, que pendant un temps très court. Si, en effet, au moment de la débâcle du Yukon, l’abondance des eaux est telle que les plus grands ravages sont à redouter, durant l’été, par contre, le niveau des fleuves baisse à ce point que la Klondike River peut être traversée à pied sec.

Ben Raddle connaissait à fond l’histoire de ce district. Il s’était mis au courant de toutes les découvertes faites depuis quelques années. Il savait quelle avait été la progression constante du rendement des placers et quels coups de fortune s’y étaient produits. Qu’il ne fût venu au Klondike que pour prendre possession du claim de Forty Miles Creek, pour en reconnaître la valeur, pour le vendre au meilleur prix, on devait le croire, puisqu’il l’affirmait. Mais Summy Skim sentait que l’intérêt de son cousin pour les questions aurifères avait crû en même temps que diminuait son éloignement de la région minière, et, de plus en plus, il redoutait que l’on ne prît racine dans ce pays de l’or et de la misère.

À cette époque, le district ne comptait pas moins de huit mille claims, numérotés depuis l’embouchure des affluents et des sous-affluents du Yukon jusqu’à leur source. Les lots étaient de cinq cents pieds de superficie, ou de deux cent cinquante, d’après la modification apportée par la loi de 1896.

L’engouement des prospecteurs, la préférence des syndicats allaient toujours aux gisements de la Bonanza, de ses tributaires, et des collines de la rive gauche de la Klondike River.

N’est-ce pas dans ce sol privilégié que Georgy Mac Cormack vendit plusieurs claims, de vingt-quatre pieds de longueur sur quatorze de largeur, dont on retira des pépites pour une valeur de huit mille dollars, soit quarante mille francs en moins de trois mois ?..

La richesse des gisements de l’Eldorado n’est-elle pas si grande que, d’après le cadastreur Ogilvie, la moyenne de chaque plat est comprise entre vingt-cinq et trente-cinq francs ? D’où cette logique conclusion, que, si, comme tout le donne à croire, la veine est large de trente pieds, longue de cinq cents, épaisse de cinq, elle produira jusqu’à vingt millions de francs. Aussi, dès cette époque, les sociétés, les syndicats cherchaient-ils à acquérir ces claims et se les disputaient-ils aux plus hauts prix.

Il était véritablement regrettable — c’est du moins ce que devait se dire Ben Raddle, car pour Summy Skim il n’y songeait guère — que l’héritage de l’oncle Josias n’eût pas été un de ces claims de la Bonanza, au lieu d’appartenir à la région du Forty Miles Creek, de l’autre côté du Yukon. Que l’on voulût l’exploiter ou le vendre, le profit eût été plus considérable. Il est même à supposer que les offres faites aux héritiers auraient été telles qu’ils n’eussent pas entrepris le voyage du Klondike : Summy Skim serait alors en villégiature dans sa ferme de Green Valley, au lieu de patauger dans les rues de cette capitale, dont la boue renferme peut-être des parcelles du précieux métal.

Restaient, il est vrai, les propositions faites par la Trading and Transportation Company, à moins que, faute de réponse, elles ne fussent devenues caduques.

Après tout, Ben Raddle était venu pour voir, il verrait. Bien que le 129 n’eût jamais produit de pépites de trois mille francs, — la plus grosse qui fut trouvée au Klondike atteignait cette valeur — il ne devait pas être épuisé, puisque des offres d’achat avaient été faites. Les syndicats américains ou anglais ne traitent pas les yeux fermés ces sortes d’affaires. Il était donc à croire, même en admettant le pire, que les deux cousins retireraient de leur voyage au moins de quoi en couvrir les frais.

D’ailleurs, Ben Raddle le savait, on parlait déjà de nouvelles découvertes. Summy avait les oreilles rebattues du Hunter, un affluent de la Klondike River, qui s’écoule entre des montagnes hautes de quinze cents pieds, riches de gisements dont l’or était plus pur que celui de l’Eldorado ; — du Gold Bottom, où, d’après le rapport d’Ogilvie, il existerait un filon de quartz aurifère, donnant jusqu’à mille dollars par tonne ; — de cent autres rios plus merveilleux encore.

« Tu comprends, Summy, concluait Ben Raddle. En cas de déception, nous pourrons toujours nous retourner dans ce pays extraordinaire.

Summy faisait alors la sourde oreille, et revenait obstinément à ses moutons :

— Tout cela est parfait, Ben. Permets-moi, cependant, de te rappeler à la question. Très bien la Bonanza, l’Eldorado, le Bear, le Hunter, le Gold Bottom. Mais il s’agit pour nous du Forty Miles, et je n’en entends pas plus parler, de ce Forty Miles, que s’il n’existait pas.

— Il existe, sois tranquille, répondait Ben Raddle sans s’émouvoir. Tu pourras le constater bientôt de visu.

Puis, revenant à son idée favorite, il reprenait :

« Mais comment ne t’intéresses-tu pas davantage à ce prodigieux Klondike ? Les rues sont pavées d’or, ici, positivement. Et le Klondike n’est pas le seul territoire de la contrée à être sillonné par les veines aurifères. Tu n’as qu’à jeter les yeux sur une carte, et tu verras quelle incroyable quantité de régions minéralisées sont déjà signalées. Il y en a au Chilkoot, que nous avons traversé, aux monts Cassiar, et ailleurs. L’Alaska en est pleine, et leur chaîne se prolonge au delà du cercle polaire, jusqu’aux rivages de l’océan Glacial !..

Mais cet hymne enflammé n’arrivait pas à troubler la sérénité de Summy. En vain Ben Raddle faisait-il miroiter tous ces trésors devant les yeux de son cousin, celui-ci se contentait de répondre en souriant :

— Tu as raison, Ben, tu as parfaitement raison. Le bassin du Yukon est à coup sûr un pays béni des dieux. En ce qui me concerne je songe avec une véritable ivresse que nous en possédons un tout petit morceau… car, s’il était plus gros, il nous faudrait sans doute plus de temps pour en être enfin débarrassés ! »


X

LES HÉSITATIONS D’UN MÉRIDIEN.


« Une agglomération de cabanes, d’isbas, de tentes, à la surface d’un marais, une sorte de camp toujours menacé par les crues du Yukon et de la River, des rues aussi irrégulières que boueuses, des fondrières à chaque pas, non point une cité, mais quelque chose comme un vaste chenil tout au plus bon à être habité par les milliers de chiens que l’on entend aboyer toute la nuit, voilà ce que, sur la foi des légendes, vous pensiez être Dawson City, monsieur Skim ! Mais le chenil s’est transformé à vue d’œil, grâce aux incendies qui ont déblayé le terrain. Dawson est une ville, maintenant, avec des églises catholique et protestante, des banques et des hôtels. Bientôt elle aura deux théâtres, dont une salle d’opéra de plus de deux mille places, et cætera, et cætera… Et vous ne vous imaginez pas ce que sous-entendent mes « et cætera !.. »

Ainsi s’exprimait le docteur Pilcox, un Anglo-Canadien, tout rond, d’une quarantaine d’années, vigoureux, actif, débrouillard, d’une santé inébranlable, d’une constitution sur laquelle aucune maladie n’avait prise, et qui paraissait jouir d’incroyables immunités. Nommé, un an auparavant, directeur de l’hôpital de Dawson, il était venu s’installer dans cette ville si favorable à l’exercice de sa profession, puisqu’il semble que les épidémies s’y soient donné rendez-vous, sans parler de la fièvre endémique de l’or, contre laquelle il était d’ailleurs vacciné au moins autant qu’un Summy Skim.

En même temps que médecin, le docteur Pilcox était chirurgien, apothicaire, dentiste, et, comme on le savait aussi habile que dévoué, la clientèle affluait dans sa confortable maison de Front street, l’une des principales rues de Dawson City.

Bill Stell connaissait le docteur Pilcox. Il s’autorisait de ses relations pour lui recommander, d’ordinaire, les familles d’émigrants qu’il amenait de Skagway au Klondike. Cette fois encore, il s’empressa de mettre, quarante-huit heures après leur arrivée, Ben Raddle et Summy Skim en rapport avec ce personnage très haut placé dans l’estime publique. Le Klondike possédait-il un autre habitant plus au courant de ce qui se passait dans le pays ?.. Et si quelqu’un était capable de donner un bon conseil autant qu’une bonne consultation ou un bon remède, c’était bien cet excellent homme.

La première question de Summy Skim fut relative à leurs gentilles compagnes de voyage. Qu’étaient-elles devenues ?.. Le docteur Pilcox les avait-il vues ?..

« Ne m’en parlez pas ! Elle est prodigieuse, s’écria le docteur sur le mode lyrique, mais en s’exprimant au singulier, à la réelle angoisse de Summy. C’est une perle, cette petite, une vraie perle, et je suis ravi de l’avoir attirée jusqu’ici. Voilà deux jours à peine qu’elle est entrée à l’hôpital, et elle l’a déjà transformé. Ce matin, en ouvrant une armoire, j’ai été littéralement ébloui par sa magnifique ordonnance, à laquelle je n’étais, je dois l’avouer, pas habitué. Intrigué, j’en ouvre une autre, trois autres, dix autres : toutes pareilles. Il y a mieux : mes instruments sont nets et rangés à ravir, et la salle d’opération brille d’un éclat de propreté qu’elle n’avait jamais connu. Enfin, c’est à ne pas le croire, cette enfant a pris en quelques heures un ascendant invraisemblable sur le reste du personnel. Tout marche à la baguette. Les infirmiers et les infirmières sont à leur poste. Les lits, rangés avec art, ont un aspect qui réjouit l’œil. Jusqu’aux malades, Dieu me pardonne, qui semblent positivement se mieux porter !..

Ben Raddle paraissait tout heureux de ce qu’il entendait.

— Je suis charmé, docteur, dit-il, des éloges que vous décernez à votre nouvelle infirmière. Cela prouve que je ne m’étais pas trompé sur son compte, et mon opinion est que l’avenir vous réserve beaucoup d’autres agréables surprises.

Summy Skim paraissait moins joyeux. Sa figure exprimait même une véritable inquiétude.

— Pardon !.. pardon, docteur !.. interrompit-il. Vous parlez d’une jeune fille… Il y en a deux, si je ne m’abuse.

— Oui, c’est vrai, reconnut en riant le docteur Pilcox, mais, outre que je connaissais beaucoup celle qui est devenue mon infirmière, et pas du tout l’autre, c’est à peine si cette dernière m’a laissé le temps de l’apercevoir. Arrivée à l’hôpital avec sa cousine, elle en est partie dix minutes après, pour n’y revenir que vers midi, accoutrée en mineur, pic sur l’épaule et revolver à la ceinture. Hier matin, quand je me suis informé d’elle, j’ai appris qu’elle s’était mise en route presque aussitôt, sans dire un mot à personne. Et c’est par sa cousine que j’ai su qu’elle avait l’intention de prospecter comme un homme.

— Ainsi, elle est partie ?.. insista Summy.

— Radicalement, affirma le docteur, qui ajouta :

« Je crois avoir vu plus d’un type singulier au cours de ma vie, mais j’avoue n’en avoir jamais rencontré un seul de ce calibre !

— Pauvre petite ! murmura Summy. Comment avez-vous pu la laisser s’engager dans une aventure aussi insensée ?

Mais le docteur n’écoutait plus Summy Skim. Il avait entrepris Ben Raddle sur le chapitre de Dawson, et il parlait d’abondance. Le docteur Pilcox était fier de sa ville et ne s’en cachait pas.

Tout marche à la baguette… (Page 151.)

— Oui, répétait-il, elle est déjà digne du nom de capitale du Klondike que le gouvernement du Dominion lui a donné.

— Une capitale à peine bâtie, docteur, fit observer Ben Raddle.

— Si elle ne l’est pas, elle le sera sous peu, puisque le nombre de ses habitants s’accroît chaque jour.

— Elle en compte aujourd’hui ? demanda Ben.

— Près de vingt mille, monsieur.

— Dites vingt mille passants, docteur, et non vingt mille habitants. L’hiver, Dawson doit être un désert.

— Pardonnez-moi. Vingt mille habitants, qui y sont établis avec leurs familles et ne songent pas plus que moi à la quitter.

Pendant que Ben Raddle, au grand profit de son instruction, feuilletait le dictionnaire vivant qu’était le docteur Pilcox, Summy gardait un silence attristé. Sa pensée était partie avec Jane Edgerton. Il la voyait sur la longue route sauvage, seule, abandonnée, sans autre défense que son indomptable volonté… Mais, après tout, cela ne le regardait pas, et cette folle était bien libre d’aller chercher la misère et la mort, si tel était son caprice… Summy, d’un haussement d’épaules, rejeta son souci loin de lui, et intervint dans la controverse.

— Cependant, fit-il observer pour pousser l’excellent docteur, je ne vois pas en Dawson ce qui caractérise habituellement une capitale…

— Comment ! s’écria le docteur Pilcox, en se gonflant, ce qui le faisait paraître plus rond encore, mais c’est la résidence du Commissaire général des territoires du Yukon, le major James Walch, et de toute une hiérarchie de fonctionnaires telle que vous n’en trouveriez pas dans les métropoles de la Colombie ou du Dominion !

— Lesquels, Docteur ?

— Un membre de la Cour Suprême, le Juge Mac Guire ; un commissaire de l’or, M. Th. Faucett, esquire ; un commissaire des Terres de la Couronne, M. Wade, esquire ; un consul des États-Unis d’Amérique, un agent consulaire de France…

— Esquires, acheva gaiement Summy Skim. En effet, ce sont là de hauts personnages… Et pour le commerce ?

— Nous possédons déjà deux banques, répondit le docteur. The Canadian Bank of Commerce, de Toronto, que dirige M. H.-I. Wills, et The Bank of British North America.

— C’est suffisant. Quant aux églises ?..

— Dawson City en a trois, monsieur Skim, une église catholique, une église de la religion réformée et une protestante anglaise.

— Voilà qui va bien pour le salut des âmes ! Et si celui des corps est aussi parfaitement assuré !…

— Que pensez-vous, pour cela, monsieur Skim, d’un commandant en chef de la police montée, le capitaine Stearns, un Canadien d’origine française, et du capitaine Harper, à la tête du service postal, tous deux comptant une soixantaine d’hommes sous leurs ordres ?

— Je pense, docteur, répondit Summy Skim, que cette escouade de police doit être fort insuffisante, étant donnés le nombre et la qualité de la population dawsonienne.

— On l’augmentera autant qu’il sera nécessaire, assura le docteur Pilcox, et le gouvernement du Dominion ne négligera rien pour garantir la sécurité des habitants de la capitale du Klondike.

Il aurait fallu entendre le docteur prononcer ces mots : Capitale du Klondike !

Et Summy Skim de répondre :

— Tout est donc pour le mieux… Mais, d’ailleurs, je ne sais pas pourquoi je vous pose ces questions. La brièveté de mon séjour m’empêchera, je l’espère bien, d’apprécier comme il conviendrait les nombreux avantages de Dawson. Et, pourvu que la ville possède un hôtel, je serais mal venu d’en demander davantage.

Il y en avait au moins trois : Yukon Hotel, Klondike Hotel, Northern Hotel, et Summy Skim ne pouvait l’ignorer, puisque c’est dans le dernier que les deux cousins avaient leurs chambres.

Du reste, pour peu que les mineurs continuent d’affluer, les propriétaires de ces hôtels ne peuvent manquer de faire fortune.

Une chambre coûte sept dollars par jour, et les repas trois dollars chaque ; on paie le service d’un dollar quotidien ; le prix d’une coupe de barbe s’élève à un dollar, et celui d’une coupe de cheveux à un dollar et demi.

« Heureusement, fit observer Summy Skim, que j’ignore le rasoir !.. Quant aux cheveux, je m’engage à rapporter les miens intacts à Montréal ! »

Les chiffres précités montrent la cherté de la vie dans la capitale du Klondike. Qui ne s’y enrichit pas rapidement par quelque coup de chance est à peu près certain de s’y ruiner à court délai. Qu’on en juge par ces prix relevés sur les mercuriales du marché de Dawson City : un verre de lait vaut deux francs cinquante, la livre de beurre cinq francs, et il faut posséder douze francs cinquante pour pouvoir acheter une douzaine d’œufs. La livre de sel coûte un franc, et la douzaine de citrons vingt-cinq francs.

Quant aux bains, on les paie douze francs cinquante, s’ils sont ordinaires, mais le prix d’un bain russe s’élève à cent soixante francs !

Summy Skim se déclara résolu à se contenter de bains ordinaires.

QUARTIER GÉNÉRAL DE LA POLICE MONTÉE À DAWSON CITY.

À cette époque, Dawson City s’étendait sur deux kilomètres le long de la rive droite du Yukon, distante de douze cents mètres des collines les plus rapprochées. Ses quatre-vingt-huit hectares de surface étaient divisés en deux quartiers séparés par le cours de la Klondike River, qui tombe là dans le grand fleuve. On y comptait sept avenues et cinq rues se coupant à angle droit, et bordées par des trottoirs en bois. Lorsque ces rues n’étaient pas sillonnées par les traîneaux, pendant les interminables mois d’hiver, de grosses voitures, de lourds chariots à roues pleines les parcouraient à grand fracas au milieu de la foule des chiens.

Autour de Dawson City, se succèdent nombre de jardins potagers dans lesquels poussent navets, choux-raves, laitues, panais, mais en quantité insuffisante. D’où la nécessité de faire venir à grands frais des légumes du Dominion, de la Colombie ou des États-Unis. Quant à la viande de boucherie, c’étaient les bateaux frigorifiques qui l’apportaient après la débâcle en remontant le Yukon, depuis Saint-Michel jusqu’à Dawson City. Dès la première semaine de juin, ces yukoners apparaissent en aval, et les quais retentissent des sifflements de leurs sirènes.

Mais, l’hiver, le Yukon, enserré dans sa carapace de glace, est inutilisable, et Dawson est, pendant des mois et des mois, isolé du reste du monde. Il faut alors vivre de conserves et demeurer confiné chez soi, la rigueur de la température interdisant presque complètement l’exercice à l’air libre.

Aussi, le printemps revenu, les épidémies font-elles rage dans la ville. Le scorbut, la méningite, la fièvre typhoïde en déciment la population anémiée par une longue claustration.

Cette année précisément, après un hiver tout particulièrement rigoureux, les salles de l’hôpital étaient encombrées. Le personnel ne pouvait suffire au travail, et le docteur Pilcox avait mille raisons de s’applaudir de l’aide que lui apportait, dans une situation très difficile, sa nouvelle et précieuse recrue.

À quel état la fatigue, le froid, la misère avaient-ils réduit ces pauvres gens venus de si loin ! La statistique des décès s’élevait de jour en jour, et, par les rues, des attelages de chiens traînaient incessamment des corbillards conduisant tant de malheureux au cimetière, où les attendait, une tombe banale, creusée peut-être, pour ces miséreux, en plein minerai d’or !

En dépit de ce lamentable spectacle, les Dawsoniens, ou tout au moins les mineurs de passage, ne cessaient de s’abandonner à des plaisirs excessifs. Ceux qui se rendaient pour la première fois aux gisements et ceux qui y retournaient, afin d’y refaire leurs gains dévorés en quelques mois, menaient grand bruit dans les casinos et dans les salles de jeu. La foule emplissait les restaurants et les bars, pendant que des épidémies décimaient la ville. À voir ces centaines de buveurs, de joueurs, d’aventuriers de constitution solide, on n’eût pu croire que tant de misérables, des familles entières, hommes, femmes, enfants, succombassent, terrassés par la misère et la maladie.

Tout ce monde, avide de sensations violentes, d’émotions renaissantes, s’entassait dans les Folies-Bergère, les Monte-Carlo, les Dominion, les Eldorado, on ne saurait dire du soir au matin, d’abord parce que, à cette époque de l’année, aux environs du solstice, il n’y avait plus ni matin ni soir, et ensuite parce que ces lieux de plaisir ne fermaient pas un seul instant. Là fonctionnaient sans interruption poker, monte et roulette. Là, on risquait sur le tapis vert, non pas les dollars, les souverains ou les piastres, mais les pépites et la poussière d’or, au milieu du tumulte, des cris, des provocations, des agressions et quelquefois des détonations du revolver. Là se passaient des scènes abominables que la police était impuissante à réprimer, et dans lesquelles des Hunters, des Malones, ou leurs pareils, jouaient les premiers rôles.

À Dawson, les restaurants sont ouverts jour et nuit. À toute heure, on y mange des poulets à vingt dollars la pièce, des ananas à dix dollars, des œufs garantis à quinze dollars la douzaine ; on y fume des cigares de trois francs cinquante ; on y boit du vin à vingt dollars la bouteille, du whisky qui coûte aussi cher qu’une maison de campagne.

Trois ou quatre fois la semaine, les prospecteurs reviennent des claims du voisinage, et gaspillent en quelques heures dans ces restaurants ou dans les maisons de jeu tout ce que leur ont donné les boues de la Bonanza et de ses tributaires.

C’est là un spectacle triste, affligeant, où se manifestent les plus déplorables vices de la nature humaine, et le peu que, dès les premières heures, en observa Summy Skim, ne put qu’accroître son dégoût pour ce monde d’aventuriers.

Il comptait bien n’avoir pas l’occasion de l’étudier plus à fond, et, sans perdre de temps, il mit tout en œuvre pour rendre aussi courte que possible la durée de son séjour au Klondike.

Aussitôt après le déjeuner à Northern Hotel, le jour même de leur arrivée, Summy interpella son cousin :

« Avant tout, notre affaire, dit-il. Puisqu’un syndicat nous a offert d’acheter le claim 129 de Forty Miles Creek, allons voir ce syndicat.

— Quand tu voudras, » répondit Ben Raddle.

Malheureusement, aux bureaux de l’American and Transportation Trading Company, il leur fut répondu que le directeur, le capitaine Healey, était en excursion aux environs et ne reviendrait que dans quelques jours. Force fut donc aux deux héritiers de mettre un frein à leur impatience.

En attendant, ils cherchèrent à se renseigner sur la situation approximative de leur propriété. Bill Stell était, pour cela, un cicerone tout indiqué.

« Le Forty Miles Creek est-il loin de Dawson ? lui demanda Ben Raddle.

— Je ne suis jamais allé là, répondit le Scout. Mais la carte indique que ce creek se jette dans le Yukon à Fort Cudahy, au Nord-Ouest de Dawson City.

— D’après le numéro qu’il porte, fit observer Summy Skim, je ne pense pas que le claim de l’oncle Josias soit très éloigné.

— Il ne peut l’être de plus d’une trentaine de lieues, expliqua le Scout, puisque c’est à cette distance qu’est tracée la frontière entre l’Alaska et le Dominion et que le claim 129 est en territoire canadien.

— Nous partirons aussitôt que nous aurons vu le capitaine Healey, déclara Summy.

— C’est entendu, » répondit son cousin.

Mais les jours s’écoulèrent sans que le capitaine Healey reparût. C’est pour la dixième fois que Ben et Summy, dans l’après-midi du 7 juin, quittaient le Northern Hotel, et se dirigeaient vers les bureaux du syndicat de Chicago.

Il y avait foule dans le quartier. Un steamer du Yukon venait de débarquer un grand nombre d’émigrants. En attendant l’heure de se répandre sur les divers affluents du fleuve, les uns pour exploiter les gisements qui leur appartenaient, les autres pour louer leurs bras à des prix très élevés, ils fourmillaient dans la ville. De toutes les rues, Front street, où se trouvaient les principales agences, était la plus encombrée. À la foule humaine s’ajoutait la foule canine. À chaque pas, on se heurtait à ces animaux aussi peu domestiques que possible et dont les hurlements déchiraient l’oreille.

« C’est bien une cité de chiens, cette Dawson ! disait Summy Skim. Son premier magistrat devrait être un molosse, et son nom vrai est Dog City ! »

Non sans chocs, bousculades, objurgations et injures, Ben Raddle et Summy Skim parvinrent à remonter Front street jusqu’au bureau du syndicat. Le capitaine Healey n’étant pas encore de retour, ils se résignèrent à voir le sous-directeur, M. William Broll, qui s’enquit de l’objet de leur visite.

Les deux cousins déclinèrent leurs noms :

« Messieurs Summy Skim et Ben Raddle, de Montréal.

— Enchanté de vous voir, messieurs, affirma M. Broll. Enchanté, en vérité !

— Non moins enchantés, répondit poliment Summy Skim.

— Les héritiers de Josias Lacoste, propriétaires du claim 129 de Forty Miles Creek ? suggéra M. Broll.

— Précisément, déclara Ben Raddle.

— À moins, ajouta Summy, que, depuis notre départ pour cet interminable voyage, ce maudit claim n’ait disparu.

— Non, messieurs, répondit William Broll. Soyez sûrs qu’il est toujours à la place que lui assigne le cadastreur, sur la limite des deux États… sur la limite probable, du moins.

Probable ?.. Pourquoi probable ? Et que venait faire là cet adjectif inattendu ?

— Monsieur, reprit Ben Raddle, sans faire autrement attention à la restriction géographique de M. Broll, nous avons été avisés à Montréal que votre syndicat se propose d’acquérir le claim 129 de Forty Miles Creek…

— Se proposait… En effet, monsieur Raddle.

— Nous sommes donc venus, mon cohéritier et moi, afin de reconnaître la valeur de ce claim, et nous désirons savoir si les offres du syndicat tiennent toujours.

— Oui et non, répondit M. William Broll.

— Oui et non ! s’écria Summy Skim consterné.

— Oui et non ! répéta Ben Raddle. Expliquez-vous, monsieur.

— Rien de plus simple, messieurs, répondit le sous-directeur. C’est oui, si l’emplacement du claim est établi d’une façon, et non, s’il est établi d’une autre. En deux mots, je vais…

Mais, sans attendre l’explication, Summy Skim de s’écrier :

— Quelle que soit la façon, monsieur, il y a les faits. Notre oncle, Josias Lacoste, était-il propriétaire de ce claim, et ne le sommes-nous pas en son lieu et place, puisque son héritage nous est dévolu ?

Et, à l’appui de cette déclaration, Ben Raddle tira de son portefeuille les titres qui attestaient leurs droits à entrer en possession du claim 129 de Forty Miles Creek.

— Oh ! fit le sous-directeur en refusant les papiers d’un geste, ces titres de propriété sont en règle, je n’en doute nullement. La question n’est pas là, messieurs.

— Où est-elle donc ? demanda Summy que l’attitude un peu narquoise de M. Broll commençait à agacer.

— Le claim 129, répondit M. Broll, occupe sur le Forty Miles un point de la frontière, entre le Dominion qui est britannique et l’Alaska qui est américaine…

— Oui, mais du côté canadien, précisa Ben Raddle.

— Cela dépend, répliqua M. Broll. Le claim est canadien, si la limite des deux États est bien à la place qu’on lui a jusqu’ici assignée. Il est américain, dans le cas contraire. Or, comme le syndicat, qui est canadien, ne peut exploiter que des gisements d’origine canadienne, je ne puis vous donner qu’une réponse conditionnelle.

— Ainsi, demanda Ben Raddle, il y a actuellement contestation au sujet de la frontière entre les États-Unis et la Grande-Bretagne ?

— Justement, messieurs, expliqua M. Broll.

— Je croyais, dit Ben Raddle, que l’on avait choisi un méridien, le cent quarante et unième, comme ligne de séparation.

— On l’a choisi effectivement, messieurs, et avec raison.

— Eh bien, reprit Summy Skim, je ne pense pas que les méridiens changent de place, même dans le nouveau monde. Je ne vois pas le cent quarante et unième se promener de l’Est à l’Ouest la canne à la main !

— C’est entendu, approuva M. Broll en riant de la vivacité de Summy, mais peut-être n’est-il pas exactement où on l’a tracé. Depuis deux mois, des contestations sérieuses se sont élevées à ce sujet, et il serait possible que la frontière dût être reportée un peu plus à l’Est ou un peu plus à l’Ouest.

— De quelques lieues ? demanda Ben Raddle.

— Non, de quelques centaines de mètres seulement.

— Et c’est pour ça qu’on discute ! s’écria Summy Skim.

— On a raison, monsieur, répliqua le sous-directeur. Ce qui est américain doit être américain et ce qui est canadien doit être canadien.

— Quel est celui des deux États qui a réclamé ? demanda Ben Raddle.

— Tous les deux, répondit M. Broll. L’Amérique revendique vers l’Est une bande de terrain que le Dominion revendique de son côté vers l’Ouest.

— Eh ! by God ! s’écria Summy, que peuvent, après tout, nous faire ces discussions ?

— Cela fait, répondit le sous-directeur, que, si l’Amérique l’emporte, une partie des claims du Forty Miles Creek deviendra américaine.

— Et le 129 sera de ceux-là ?..

— Sans aucun doute, puisqu’il est le premier de la frontière actuelle, répondit M. Broll, et, dans ces conditions, le syndicat retirerait ses offres d’acquisition.

Cette fois la réponse était claire.

— Mais, au moins, demanda Ben Raddle, a-t-on commencé cette rectification de frontière ?

— Oui, monsieur, et la triangulation est conduite avec une activité et une précision remarquables.

Si les réclamations se faisaient pressantes de la part des deux États, pour une bande de terrain en somme assez étroite le long du cent quarante et unième degré de longitude, c’est que le terrain contesté était aurifère. Savait-on si, à travers cette longue bande, du mont Elie au Sud à l’océan Arctique au Nord, ne courait pas quelque riche veine, dont la République fédérale saurait tirer aussi bon profit que le Dominion ?

— Pour conclure, monsieur Broll, demanda Ben Raddle, si le claim 129 reste à l’Est de la frontière, le syndicat maintient ses offres ?

— Parfaitement.

— Et si, au contraire, il passe dans l’Ouest, nous devrons renoncer à traiter avec lui ?

— C’est cela même.

— Eh bien, déclara Summy Skim, nous nous adresserons à d’autres, dans ce cas. Si notre claim est transporté en terre américaine, nous l’échangerons contre des dollars au lieu de l’échanger contre des livres sterling, voilà tout. »

L’entretien prit fin sur ces mots, et les deux cousins revinrent à Northern Hotel.

Ils y retrouvèrent le Scout qui fut mis au courant de la situation.

« Dans tous les cas, leur conseilla-t-il, vous feriez sagement, messieurs, de vous rendre à Forty Miles Creek le plus tôt possible.

— C’est bien notre intention, dit Ben Raddle. Nous partirons dès demain. Et vous, Bill, qu’allez-vous faire ?

— Je vais retourner à Skagway, afin de ramener une autre caravane à Dawson City.

— Et vous serez absent ?..

— Deux mois environ.

— Nous comptons sur vous pour le retour.

— C’est entendu, messieurs, mais, de votre côté, ne perdez pas de temps, si vous voulez quitter le Klondike avant l’hiver.

— Fiez-vous à moi pour cela, Bill, affirma Summy avec chaleur, bien que, à vrai dire, nous ayons reçu dès le début une tuile de forte taille !

— Il y aura des acheteurs moins vétilleux, affirma Ben Raddle. En attendant, rendons-nous compte par nous-mêmes…

— Eh mais ! j’y pense, interrompit Summy, nous allons retrouver là-bas notre charmant voisin…

— Ce Texien Hunter, acheva Ben Raddle.

— Et M. Malone. Des gentlemen très distingués.

— Dites des gens de sac et de corde, monsieur Skim, rectifia Bill Stell. Ils sont bien connus à Skagway et à Dawson. Ce sont vos voisins, en effet, puisque le claim 131 est mitoyen du vôtre, quoique de l’autre côté de la frontière actuelle, et c’est là pour vous un bien fâcheux voisinage.

— D’autant plus, ajouta Ben Raddle, que Summy a déjà eu l’occasion de donner une sévère correction à l’un de ces messieurs. Voilà qui n’est pas fait pour faciliter nos relations futures.

Bill Stell semblait soucieux.

— Vos affaires ne sont pas les miennes, messieurs, dit-il d’un ton sérieux. Permettez-moi cependant de vous donner un conseil. Faites-vous accompagner pour aller au claim 129. Si vous voulez Neluto, je le mets à votre disposition. Et ne partez que bien armés.

— En voilà des aventures ! s’écria Summy en levant les bras au ciel. Quand je pense que, si nous étions restés tranquillement à Montréal, notre claim serait vendu à l’heure présente, puisque le marché aurait été conclu avant ces stupides contestations de frontière. Et moi, je me prélasserais à Green Valley !

— Tu ne vas pas encore récriminer, je suppose, objecta Ben Raddle. J’ai ta promesse, Summy. D’ailleurs, si tu étais resté à Montréal, tu n’aurais pas fait un voyage intéressant, passionnant, extraordinaire…

— Qui m’indiffère totalement, Ben !

— Tu ne serais pas à Dawson…

— Dont je ne demande qu’à m’éloigner, Ben !

— Tu n’aurais pas rendu service à Edith et à Jane Edgerton.

Summy serra avec vigueur la main de son cousin.

— Veux-tu que je t’apprenne une chose, Ben ? Eh bien, parole d’honneur, voilà le premier mot sensé que tu prononces depuis deux mois, » dit-il, tandis que son visage s’illuminait subitement d’un large et franc sourire.


XI

DE DAWSON CITY À LA FRONTIÈRE


Bill Stell avait donné un avis sage aux deux cousins en leur conseillant de se hâter. Ils n’avaient pas un jour à perdre pour terminer leur affaire. Les froids arctiques viennent vite sous ces hautes latitudes. Le mois de juin était commencé, et, vers la fin d’août, il arrive que les glaces encombrent de nouveau lacs et creeks, que neiges et bourrasques emplissent de nouveau l’espace. Trois mois, la belle saison ne dure pas davantage au Klondike, et même, pour les deux cousins, convenait-il d’en retrancher le temps nécessaire au retour à Skagway par la région lacustre, ou, s’ils entendaient changer leur itinéraire, à la descente du Yukon de Dawson à Saint-Michel.

Les préparatifs de Ben Raddle et de Summy Skim étaient achevés. Ils ne manqueraient de rien, même si le séjour au claim 129 se prolongeait au delà de leurs prévisions. Au surplus, il ne s’agissait, ni d’acquérir, ni d’emporter un matériel, puisque celui de Josias Lacoste se trouvait sur place, ni d’engager un personnel, puisqu’il n’était pas question d’exploiter le claim de Forty Miles Creek.

Cependant il était prudent d’avoir un guide connaissant bien le pays. Le Scout, ayant trouvé à Dawson City un autre de ses pilotes pour retourner au lac Lindeman, avait offert Neluto. Ben Raddle accepta, en remerciant vivement Bill Stell. Il eût été difficile de faire un meilleur choix. On avait vu l’Indien à l’œuvre, et l’on savait pouvoir compter sur lui de toutes les manières, à la seule condition de ne pas en exiger des renseignements trop précis.

Comme véhicule, Ben Raddle choisit la carriole, de préférence au traîneau que les chiens ont l’habitude de tirer, même lorsque glaces et neiges ont disparu. Ces animaux étaient si chers à ce moment qu’on payait jusqu’à quinze cents ou deux mille francs par tête.

Cette carriole, à deux places, pourvue d’une capote de cuir pouvant se relever ou se rabattre, assez solidement établie pour résister aux cahots et aux chocs, fut attelée d’un cheval vigoureux.

Il n’y avait pas à faire provision de fourrage, car, en cette saison, les prairies se succédaient tout le long des routes, et, dans ces conditions, un cheval parvient plus aisément à se nourrir qu’un attelage de chiens.

À la prière de Ben Raddle, Neluto examina la voiture avec le plus grand soin. Ce fut une inspection méticuleuse. Caisse, brancards, capote, ressorts, tout y passa, jusqu’au dernier boulon. Quand elle fut terminée, Neluto avait le visage satisfait.

« Eh bien ? interrogea Ben Raddle.

— Si elle ne casse pas en route, affirma l’Indien du ton de la plus profonde conviction, je pense qu’elle nous conduira jusqu’au claim 129.

— Grand merci, mon brave ! » s’écria Ben Raddle sans chercher à réprimer une formidable envie de rire.

Cependant, il parvint à obtenir du circonspect Neluto des indications utiles quant aux objets qu’il convenait d’emporter, et finalement l’ingénieur put être assuré que rien ne lui manquerait pour le voyage.

Entre temps, Summy Skim s’amusait à flâner philosophiquement dans les rues de Dawson City. Il examinait les magasins, se rendait compte du prix des objets manufacturés. Combien il s’applaudissait d’avoir fait ses acquisitions chez les marchands de Montréal !

« Sais-tu, Ben, ce que coûte une paire de souliers dans la capitale du Klondike ? dit-il à son cousin la veille du départ.

— Non, Summy.

— De cinquante à quatre-vingt-dix francs. — Et une paire de bas ?

— Pas davantage.

— Dix francs. Et des chaussettes de laine ?

— Mettons vingt francs.

— Non, vingt-cinq. — Et des bretelles ?

— On peut s’en passer, Summy.

— Et l’on fait bien, — dix-huit francs.

— Nous nous en passerons.

— Et des jarretières de femme ?

— Cela m’est égal, Summy.

— Quarante francs, et neuf cents francs la robe qui vient de chez la bonne faiseuse. Décidément, en ce pays invraisemblable, on a tout profit à rester célibataire.

— Nous le resterons, répondit Ben Raddle, à moins que tu n’aies l’intention d’épouser quelque opulente héritière…

— Elles ne manquent point, Ben, les héritières… et surtout les aventurières qui possèdent de riches claims sur la Bonanza ou l’Eldorado. Mais, parti garçon de Montréal, j’y rentrerai garçon !.. Ah ! Montréal ! Montréal !.. nous en sommes bien loin, Ben !..

— La distance qui sépare Dawson City de Montréal, répondit Ben Raddle, non sans une certaine ironie, est précisément égale à celle qui sépare Montréal de Dawson City, Summy.

— Je m’en doute, répliqua Summy Skim, mais cela ne veut pas dire qu’elle soit courte ! »

Les deux cousins ne voulurent pas quitter Dawson sans aller à l’hôpital dire adieu à Edith Edgerton. Aussitôt prévenue de leur visite, celle-ci descendit au parloir. Elle était à croquer dans son costume d’infirmière. À voir sa robe de bure grise et son tablier à bavette éclatant de blancheur qui tombaient en plis d’une parfaite régularité, ses cheveux bien lissés que séparait une raie mathématique, ses mains blanches et soignées, on n’eût pas deviné la remarquable travailleuse si lyriquement décrite par le docteur Pilcox.

« Eh bien, mademoiselle, lui demanda Ben Raddle, vous plaisez-vous dans vos nouvelles fonctions ?

— On aime toujours le métier qui vous fait vivre, répondit simplement Edith.

— Hum ! hum ! fit Ben Raddle mal convaincu… Enfin, vous êtes satisfaite. C’est l’essentiel. Quant au docteur Pilcox, il ne tarit pas d’éloges sur votre compte.

— Le docteur est trop bon, répondit la jeune infirmière. J’espère mieux faire avec le temps.

Summy intervint.

— Et votre cousine, mademoiselle, en avez-vous des nouvelles ?

— Aucune, déclara Edith.

— Ainsi donc, reprit Summy, elle a mis son projet à exécution ?

— N’était-ce pas convenu ?

— Mais qu’en espère-t-elle ? s’écria Summy avec un soudain et inexplicable emportement. Que deviendra-t-elle si elle échoue, comme cela est certain, dans son entreprise insensée ?

— Je serai toujours là pour la recueillir, répliqua tranquillement Edith. Au pis aller, ce que je gagne suffira à nous faire vivre.

— Alors, objecta Summy très excité, vous êtes donc décidées à vous fixer toutes deux au Klondike, à n’en plus sortir, à y prendre racine…

— En aucune façon, monsieur Skim, car, si Jane réussit, c’est moi qui, dans ce cas, profiterai de son effort.

— Admirable combinaison !.. Vous vous décideriez donc à quitter Dawson ?

— Pourquoi pas ? J’aime le métier qui me fait vivre, mais, du jour où je pourrai m’en passer, j’en chercherai un autre plus agréable, bien entendu. »

Tout cela était débité d’une voix posée, avec une assurance qui désarmait la contradiction. À cette conception calme et modérée de la vie, il n’y avait rien à répliquer, et Summy Skim ne répliqua rien.

Quand bien même, d’ailleurs, il aurait eu la velléité de faire entendre une dernière protestation, l’intervention du docteur Pilcox s’y fût opposée.

Dès qu’il connut le prochain départ des deux cousins, le docteur se répandit en félicitations sur l’intéressant voyage qu’ils allaient entreprendre, et, enfourchant son dada favori, se remit à vanter les beautés de son cher Klondike.

Summy Skim fit franchement la moue. Il n’aimait pas le Klondike, lui. Ah mais, non !

« Vous y viendrez, affirma le docteur. Si seulement il vous était donné de le voir pendant l’hiver !..

— J’espère bien ne pas avoir cette chance, docteur, dit Summy en esquissant une grimace.

— Qui sait ! »

Cette réponse du docteur, l’avenir dira si Summy Skim avait tort ou raison de ne pas la prendre au sérieux. Dès cinq heures du matin, le 8 de ce mois de juin, la carriole attendait devant la porte de Northern Hotel. Les provisions et le petit matériel de campement étaient en place. Le cheval piaffait entre les brancards, Neluto trônait sur le siège.

« Le chargement est complet, Neluto ?

— Complet, monsieur…

— En route alors, commanda Ben Raddle.

— …si on n’a laissé aucun paquet à l’hôtel, acheva l’Indien avec sa prudence accoutumée.

Ben Raddle étouffa un soupir résigné.

— Enfin ! espérons que nous n’oublions rien, dit-il en montant en voiture.

— Et surtout que nous devons être de retour dans deux mois à Montréal, » ajouta Summy avec l’obstination d’un leitmotiv.

La distance entre Dawson City et la frontière est de cent quarante-six kilomètres. Le claim 129 de Forty Miles Creek touchant cette frontière, trois jours allaient être nécessaires pour l’atteindre, à raison d’une douzaine de lieues par vingt-quatre heures.

Neluto organisa les étapes de manière à ne point surmener le cheval. Il y en aurait deux dans la journée : la première de six heures du matin à onze heures, suivie d’une halte de deux heures ; la seconde de une heure à six, après laquelle le campement serait disposé pour la nuit. On ne pouvait aller plus vite à travers ce pays inégal.

Chaque soir, on dresserait la tente à l’abri des arbres, si Ben Raddle et son cousin ne trouvaient pas une chambre dans quelque auberge de la route.

Les deux premières étapes se firent dans des conditions favorables. Le temps était beau. Une brise légère poussait de l’Est quelques nuages élevés, et la température se maintenait à une dizaine de degrés au-dessus de zéro. Le sol se soulevait en médiocres collines dont les plus hautes n’atteignaient pas mille pieds ; anémones, crocus, genièvres, dans toute leur floraison printanière, se multipliaient sur leurs pentes. Au creux des ravins, des arbres, épinettes, peupliers, bouleaux et pins, se groupaient en profonds massifs.

On avait dit à Summy Skim que le gibier ne ferait pas défaut sur la route, et même que les ours fréquentaient volontiers cette partie du Klondike. Ben Raddle et lui n’avaient donc pas négligé d’emporter leurs fusils de chasse. Mais ils n’eurent point l’occasion de s’en servir.

Au surplus, la contrée n’était pas déserte. On y rencontrait des mineurs employés aux claims des montagnes, dont certains produisent jusqu’à mille francs par jour et par homme.

Dans l’après-midi, la carriole atteignit Fort Reliance, bourgade très animée à cette époque. Fondé par la Compagnie de la Baie d’Hudson, pour l’exploitation des fourrures et sa défense contre les tribus indiennes, Fort Reliance, comme beaucoup d’établissements du même genre, n’a plus la destination d’autrefois. Depuis la découverte des mines d’or, la station militaire s'est transformée en entrepôt d’approvisionnement.

Les deux cousins firent à Fort Reliance la rencontre du major James Walsh, commissaire général des territoires du Yukon, en tournée d’inspection.

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, excellent administrateur, installé depuis deux ans dans le district. Le gouverneur du Dominion l’y avait envoyé à l’époque où les gisements aurifères commençaient à être assiégés par ces milliers d’émigrants dont l’exode ne semblait pas devoir prendre fin de sitôt.

La tâche était malaisée. Concessions sur lesquelles il fallait statuer, lotissement des claims, redevances à recouvrer, bon ordre à maintenir dans cette région que les Indiens ne laissaient pas envahir sans protestation et parfois sans résistance, mille difficultés surgissaient et renaissaient tous les jours.

À ces ennuis courants, s’ajoutait aujourd’hui la contestation au sujet du cent quarante et unième méridien, contestation qui rendait nécessaire un nouveau travail de triangulation. C’était précisément cette affaire qui motivait la présence du major James Walsh dans cette partie Ouest du Klondike.

« Qui a soulevé cette question, monsieur Walsh ? demanda Ben Raddle.

— Les Américains, répondit le commissaire. Ils prétendent que l’opération, faite à l’époque où l’Alaska appartenait encore à la Russie, n’a pas été conduite avec toute l’exactitude voulue. La frontière, représentée par le cent quarante et unième degré, doit, suivant eux, être reportée à l’Est, ce qui rendrait aux États-Unis la plupart des claims existants sur les affluents de la rive gauche du Yukon.

— Et par conséquent, ajouta Summy Skim, le claim 129 qui nous vient par héritage de notre oncle Josias Lacoste ?

— Évidemment, messieurs, vous serez les premiers, le cas échéant, à changer de nationalité.

— Mais, reprit Summy Skim, a-t-on des raisons de penser, monsieur Walsh, que le travail de rectification soit bientôt achevé ?

— Tout ce que je puis vous dire, déclara M. Walsh, c’est que la commission nommée ad hoc est à l’œuvre depuis plusieurs semaines. Nous espérons bien que la frontière entre les deux États sera définitivement déterminée avant l’hiver.

— Selon vous, monsieur Walsh, demanda Ben Raddle, y a-t-il lieu de croire qu’une erreur ait été commise à l’origine et que la frontière doive être finalement déplacée ?

— Non, monsieur. D’après les informations qui me sont parvenues, cette affaire semble n’être qu’une mauvaise querelle cherchée au Dominion par quelques syndicats américains.

— Nous n’en serons pas moins forcés, dit Summy Skim, de prolonger notre séjour au Klondike au delà de nos désirs. Voilà qui n’est pas gai !

— Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour activer le travail de la commission, affirma le commissaire général. Mais il faut avouer qu’il est parfois entravé par le mauvais vouloir de quelques propriétaires des claims voisins de la frontière. Celui du 131 notamment…

— Un Texien du nom de Hunter ? dit Ben Raddle.

— Précisément. Vous en avez entendu parler ?

— Dans la traversée de Vancouver à Skagway, mon cousin a été obligé d’entrer en rapport avec lui… et même un peu rudement, peut-être !

— Dans ce cas, tenez-vous sur vos gardes. C’est un individu violent et brutal. Il est doublé d’un certain Malone, de même origine, et qui ne vaut pas mieux que lui, dit-on.

— Ce Hunter, demanda Ben Raddle, est un de ceux qui ont réclamé la rectification du méridien, monsieur Walsh ?

— Oui. C’est même l’un des plus ardents.

— Quel intérêt y a-t-il ?

— Celui d’être un peu plus éloigné de la frontière, et d’échapper ainsi à la surveillance indirecte de nos agents. C’est lui qui a excité les propriétaires des gisements compris entre la rive gauche du Yukon et la frontière actuelle. Toute cette population interlope aimerait mieux dépendre de l’Alaska, beaucoup moins fortement administrée que le Dominion. Mais, je vous le répète, je doute que les Américains aient gain de cause, et ce Hunter en sera pour ses pas et démarches. Toutefois, je vous conseille de nouveau d’avoir le minimum de rapports avec votre voisin, un aventurier de la pire espèce, dont ma police a déjà dû s’occuper plus d’une fois.

— Soyez sans crainte à cet égard, monsieur le commissaire, répondit Summy Skim. Nous ne sommes pas venus au Klondike pour laver les boues du 129, mais pour le vendre. Dès que ce sera fait, nous reprendrons sans tourner la tête le chemin du Chilkoot, de Vancouver et de Montréal.

— Je vous souhaite, messieurs, un heureux voyage, répondit le commissaire, en prenant congé des deux cousins. Si je puis vous être utile, vous pouvez compter sur moi. »

Le lendemain, la carriole se remit en route. Le ciel était moins beau que la veille. Avec le vent du Nord-Ouest s’abattirent quelques violentes rafales. Mais, à l’abri de la capote, les deux cousins n’eurent pas trop à en souffrir.

NELUTO N’AURAIT PU EXIGER UNE ALLURE PLUS RAPIDE. (Page 177.)

Neluto n’aurait pu exiger de son cheval une allure rapide. Le sol devenait très cahoteux. Les ornières, vidées de la glace qui les comblait depuis de longs mois, causaient des chocs redoutables pour le véhicule et pour son attelage.

La région était forestière, toujours des pins, des bouleaux, des peupliers et des trembles. Le bois ne manquerait pas de longtemps aux mineurs, tant pour leur usage personnel que pour l’exploitation des claims. D’ailleurs, si le sol de cette partie du district renferme de l’or, il renferme aussi du charbon. À six kilomètres de Fort Cudahy, sur le Coalt Creek, puis, à treize milles de là, sur le Cliffe Creek, puis encore, à dix-neuf kilomètres plus loin, sur le Flatte Creek, on a découvert des gisements d’une houille excellente, qui ne donne pas un résidu de cendres supérieur à cinq pour cent. On en avait déjà trouvé auparavant dans le bassin du Five Fingers, et cette houille remplacera avantageusement le bois, dont les steamers de moyenne force brûlent une tonne par heure. Il peut y avoir là, pour le district, une chance de survie, lorsque les mines d’or seront épuisées.

Le soir de cette journée, à la fin de la seconde étape qui avait été très fatigante, Neluto et ses compagnons atteignirent Fort Cudahy, sur la rive gauche du Yukon. Une sorte d’auberge leur fut indiquée, sinon recommandée, par le chef du détachement de la police à cheval. Peut-être l’estimeraient-ils préférable à leur tente.

Ce renseignement obtenu, Summy Skim, voulant en obtenir un autre sur un point qui, décidément, le préoccupait, se mit en devoir d’interviewer le chef de police. Le chef de police n’aurait-il pas vu une femme passer par Fort Cudahy ces jours derniers ?

« Si j’ai vu une femme passer par ici ! s’écria le lieutenant en riant de tout son cœur. Non, monsieur, je n’ai pas vu une femme, mais bien des dizaines et des centaines. Beaucoup de mineurs traînent toute une smala avec eux, et vous devez comprendre que, dans le nombre…

— Oh ! protesta Summy, celle dont je parle est tellement particulière ! C’est une prospectrice, lieutenant, et je ne crois pas que les prospectrices se comptent à la douzaine.

— Détrompez-vous, affirma le lieutenant. Il n’en manque pas. Les femmes sont aussi enragées que les hommes dans la chasse aux pépites.

— Ah bah ! fit Summy. Dans ce cas… je comprends…

— On peut tout de même essayer, reprit le lieutenant. Si vous voulez me donner le signalement de la personne qui vous intéresse…

— C’est une toute jeune fille, expliqua Summy. Vingt-deux ans à peine. Elle est petite, très brune et très jolie.

— En effet, concéda le lieutenant, un tel signalement n’est pas ordinaire dans nos parages… Vous dites… une jeune fille… brune… petite… jolie… qui serait récemment passée par ici…

Le chef de police cherchait vainement dans ses souvenirs.

— Non, je ne vois rien, déclara-t-il enfin.

— Elle aura pris une autre route, la pauvre petite, dit Summy tristement… Merci tout de même, lieutenant. »

La nuit s’écoula tant bien que mal, et, le lendemain, 10 juin, la carriole se remit en route de grand matin.

En sortant de Fort Cudahy, le Yukon continue à remonter vers le Nord-Ouest, jusqu’au point où il coupe le cent quarante et unième méridien, tel qu’il se dessinait alors sur les cartes. Quant au Forty Miles Creek, long de quarante milles, ainsi que son nom l’indique, il oblique en amont vers le Sud-Ouest, et se dirige lui aussi du côté de la frontière, qui le divise en deux parties sensiblement égales.

Neluto comptait atteindre dans la soirée l’emplacement occupé par le claim de Josias Lacoste. Il avait fait donner ample ration au cheval, que ces deux jours de marche ne semblaient pas avoir trop fatigué. S’il fallait un coup de collier, on l’obtiendrait, et d’ailleurs le vigoureux animal aurait ensuite tout le temps de se reposer au claim 129.

À trois heures du matin, au moment où Ben Raddle et Summy Skim quittèrent l’auberge, le soleil était assez haut. Dans une dizaine de jours, ce serait le solstice, et c’est à peine s’il disparaîtrait alors quelques instants sous l’horizon.

La carriole suivait la rive droite du Forty Miles Creek, rive très sinueuse, parfois encaissée de collines que séparaient des gorges profondes.

Le pays n’était aucunement désert. De tous côtés, on travaillait dans les claims. À chaque tournant des berges, à l’ouverture des ravins, se dressaient les poteaux qui limitaient les placers, dont le numéro apparaissait en gros chiffres. Le matériel n’y était guère compliqué : de rares machines mues à bras d’hommes, moins encore actionnées par la dérivation d’un creek. La plupart des prospecteurs, aidés parfois par un petit nombre d’ouvriers, retiraient la boue de puits creusés sur le claim et travaillaient au plat ou à l’écuelle. Tout cela se fût fait presque sans bruit, si, de temps à autre, le silence n’eût été troublé par les cris de joie d’un mineur découvrant une pépite de valeur.

La première halte dura de dix heures à midi. Pendant que le cheval paissait dans une prairie voisine, Ben Raddle et Summy Skim purent fumer leur pipe, après un déjeuner de conserves et de biscuits, que terminèrent des tasses de café.

Neluto repartit un peu avant midi et poussa vivement son attelage. Quelques minutes avant sept heures, on aperçut, à faible distance, les poteaux du claim 129.

À ce moment, Summy Skim, saisissant brusquement les guides dans les mains de Neluto, se mit debout dans la carriole, qui s’arrêta.

« Là !.. » dit-il, en montrant du geste un long et profond ravin qui descendait en pente raide jusqu’au lit du creek.

Les deux compagnons suivirent du regard la direction indiquée, et, tout au bas du ravin, ils aperçurent, rendue un peu confuse par l’éloignement, une silhouette évoquant pour eux quelque chose de « déjà vu ». C’était un prospecteur, de petite taille autant qu’on en pouvait juger à cette distance, en train de laver les sables d’un puits. Un autre homme, un véritable géant, celui-là, travaillait à côté de lui. Ils étaient si absorbés par leur besogne, qu’ils ne l’avaient même pas interrompue au moment où la carriole avait fait halte sur la route.

« On dirait vraiment… murmura Summy.

— Quoi ? demanda Ben Raddle impatienté.

— Mais… Dieu me pardonne… Jane Edgerton, Ben !

Ben Raddle haussa les épaules.

— Tu vas en rêver maintenant ?.. Comment pourrais-tu reconnaître quelqu’un de si loin ?.. D’ailleurs, Jane Edgerton n’avait pas de compagnon, que je sache… Et même, qu’est-ce qui te fait croire que l’un de ces prospecteurs soit une femme ?

— Je ne sais… répondit Summy en hésitant. Il me semble…

— Pour moi, ce sont deux mineurs, le père et le fils. Aucun doute à cela. Tiens, demande plutôt à Neluto.

L’Indien plaça la main en abat-jour devant ses yeux.

— C’est une femme, affirma-t-il catégoriquement après un examen prolongé.

— Tu vois bien ! s’écria Summy triomphant.

— Ou un homme ; continua Neluto avec une égale autorité.

Summy découragé lâcha les guides, et la carriole se remit en marche. Neluto continuait le cours de ses réflexions.

— Il n’y aurait rien d’étonnant si c’était un enfant… une jeune fille, par exemple, suggéra-t-il.

La carriole avançait de nouveau rapidement. Bientôt, en ayant franchi les limites, elle s’arrêtait sur le terrain du claim 129.

— …ou peut-être bien un jeune garçon, » prononça alors Neluto, dans son souci méritoire de ne négliger aucune hypothèse.

Ni Ben Raddle, ni Summy Skim ne l’entendirent. Chacun de son côté, ils sautaient au même instant à bas de la voiture et, après deux mois et neuf jours de voyage, foulaient enfin le sol du claim 129.


XII

LES DÉBUTS D’UNE PROSPECTRICE.


À peine débarquées du bateau qui les avait amenées, les deux cousines s’étaient hâtées de se rendre à l’hôpital de Dawson. Accueillie d’une manière paternelle par le docteur Pilcox, Edith prit immédiatement son service, sans plus de gêne ni de trouble que si elle l’avait quitté de la veille.

Pendant ce temps, Jane, allant droit à son but, retirait au bureau de l’Administration un permis de chasse, pêche et mines, qui lui fut délivré en échange d’une somme de dix dollars, parcourait la ville de Dawson et se procurait rapidement l’équipement et le matériel du prospecteur. À midi, c’était chose faite. Elle revenait alors à l’hôpital, transformée de la tête aux pieds.

Ses cheveux noirs réunis au sommet de la tête et dissimulés sous un vaste chapeau de feutre, chaussée de gros souliers fortement encloués, vêtue d’une blouse et d’un pantalon en rude et solide étoffe, elle avait perdu toute apparence féminine et ressemblait à un jeune et alerte garçon.

Les deux cousines déjeunèrent ensemble. Puis, sans rien manifester de l’émotion qu’elles éprouvaient en réalité l’une et l’autre, elles s’embrassèrent comme de coutume, et, tandis qu’Edith retournait à ses malades, Jane se mit résolument en route vers l’aventure et l’inconnu.

Au cours de ses achats elle s’était renseignée, en interrogeant les uns et les autres. De la moyenne des indications recueillies il résultait qu’elle n’avait aucune chance de succès vers le Sud et vers l’Est. C’est dans ces directions que se rencontraient les régions les plus riches et, par suite, les plus courues. Elle pourrait les sillonner longtemps avant d’y trouver un coin inexploité capable de la payer de ses peines.

Vers l’Ouest, au contraire, les rios et les creeks étaient moins connus, et la concurrence y était moins âpre. Peut-être, dans cette direction, lui serait-il possible de s’assurer la possession d’un claim jusque-là négligé, sans s’éloigner outre mesure de la ville.

Jane Edgerton, s’en fiant à son heureuse étoile, quitta Dawson par l’Ouest, et, pic et bissac sur l’épaule, descendit la rive gauche du Yukon.

Où allait-elle ainsi ? En vérité, elle-même n’en savait rien. Elle marchait droit devant elle, ayant, pour tout plan, le projet bien arrêté de remonter la première rivière de quelque importance qui couperait le chemin et d’en explorer soigneusement les rives.

Vers cinq heures du soir, aucun rio ne s’étant encore rencontré qui méritât un autre nom que celui de ruisseau, Jane, un peu lasse, fit une courte halte, et entama ses provisions. Jusque-là elle n’avait aperçu âme qui vive depuis la dernière maison de la ville. Le pays autour d’elle était silencieux et semblait désert.

Son frugal repas terminé, elle allait se remettre en marche, quand une voiture venant de Dawson City déboucha sur le chemin et s’approcha rapidement. C’était une simple carriole, moins encore, une véritable charrette de paysan, recouverte d’une bâche en toile et traînée par un cheval vigoureux. Sur la banquette suspendue par des cordes au-dessus de l’essieu, un gros homme au visage rubicond et jovial s’étalait, en faisant gaiement claquer son fouet.

Une montée assez raide commençant à cet endroit, force fut à la voiture de se mettre au pas. Jane entendit, derrière elle, le cheval frapper le sol d’un sabot ralenti, et les roues grincer à une distance qui lui parut demeurer invariable.

Une voix, un peu épaisse peut-être, mais joyeuse, l’interpella tout à coup :

« Eh ! petiot, disait la voix, que fais-tu par ici ?

À ces mots, prononcés dans un anglais très intelligible, mais d’une incorrection puissamment comique pour une oreille anglo-saxonne, Jane se retourna et toisa son interlocuteur avec tranquillité.

— Et vous ? dit-elle.

La bouche du gros homme se fendit en un large sourire.

Bon Diou ! s’écria-t-il, en aggravant son accent étranger d’un violent accent marseillais, tu n’as pas froid aux yeux, mon jeune coq ! Voyez-vous ce toupet d’interroger les passants ? Serais-tu de la police, mon pitchoun ?

— Et vous ? dit encore Jane Edgerton.

— « Et vous, » répéta plaisamment le conducteur de la charrette. Tu ne sais donc dire que ça, gamin ?.. Ou bien, peut-être faudrait-il être présenté à monsieur ?..

— Pourquoi pas ? répliqua Jane souriant à demi.

— Rien de plus simple, affirma le joyeux personnage en excitant son attelage d’un léger coup de fouet. J’ai l’honneur de te présenter Marius Rouveyre, le plus important négociant de Fort Cudahy. À ton tour maintenant, pas vrai ?

— Jean Edgerton, prospecteur.

La charrette s’était arrêtée net, Marius Rouveyre ayant involontairement tiré sur les guides dans l’excès de sa surprise. Il les lâchait maintenant et se tenait les côtes, en riant à gorge déployée.

Prospecteur !.. bégayait-il au milieu de son rire. Prospecteur, pécaïré !.. Tu veux donc te faire manger par les loups ?.. Et depuis combien de temps es-tu prospecteur, comme tu dis ?

— Depuis trois heures, répondit Jane Edgerton rouge de colère. Mais voilà plus de deux mois que je suis en route pour arriver jusqu’ici, et je n’ai pas été mangée, il me semble.

— Juste ! reconnut le gros Marius en redevenant sérieux. C’est vrai qu’il est venu jusqu’ici, ce petit !.. N’empêche que tu as choisi là un fichu métier… Le pauvre !.. Tiens, ta figure me revient. Tu me plais, bien que tu te redresses un peu trop sur tes ergots… J’ai justement besoin d’un commis, et, si tu veux la place… Voilà qui vaudrait mieux que la prospection !

— Commis ?.. interrogea Jane. Commis de quoi ?

— De tout, affirma Marius Rouveyre. Je fais tous les commerces. Mon magasin, ma voiture même contiennent absolument de tout. Tu ne pourrais t’imaginer ce qu’il y a dans ces caisses-là. Fil, aiguilles, épingles, ficelle, jambons, papier à lettre, saucissons, corsets, conserves, jarretières, tabac, vêtements d’homme et de femme, casseroles, chaussures, etc. Un vrai bazar ! Dans ce carton, c’est un chapeau haut-de-forme, le seul qui existera à Fort Cudahy. Je le louerai à chaque mariage, et il me rapportera mille fois son prix. Il faudra qu’il aille à toutes les têtes par exemple !.. Dans cet autre, c’est une robe… une robe de bal… et décolletée… et de la dernière mode de Paris, mon cher !

— On vend ces choses-là ici ?

— Si je vendrai ma robe ? Misère de moi, on se l’arrachera ! Celui qui aura trouvé la première grosse pépite l’offrira à son épouse, afin qu’elle écrase les autres de son luxe dans les soirées dansantes de Fort Cudahy… Mais, ça, c’est de la fantaisie… Le sérieux est là, dans ces autres caisses… Champagne, brandy, whisky, etc. J’ai beau en faire venir, il n’y en a jamais assez… Voyons, ma proposition te convient-elle ? Quatre dollars par jour, nourri et logé ?

— Non, monsieur, répondit franchement Jane Edgerton. Je vous remercie, mais je veux suivre mon idée.

— Mauvaise idée, petiot, mauvaise idée, affirma Marius Rouveyre avec conviction. La prospection, ça me connaît. Je peux t’en parler pour l’avoir pratiquée.

— Vous avez été prospecteur ?

— Parbleu ! comme tout le monde ici. On commence toujours comme ça. Mais sur cent il y en a un qui réussit, deux qui changent leur fusil d’épaule, une dizaine qui repartent plus gueux qu’auparavant, et le reste y laisse sa peau… J’ai bien failli être de ceux-là !

— Vraiment ? fit Jane, toujours désireuse de s’instruire.

— Tel que tu me vois, mon petit, reprit Marius, je suis marin, un marin de Marseille, en France. J’avais déjà roulé ma bosse dans les cinq parties du monde, quand je me laissai embobiner par un sacripant que j’eus le malheur de rencontrer à Vancouver où j’étais en relâche. À l’entendre, il n’y avait qu’à se baisser, par ici, pour ramasser des pépites grosses comme la tête. Nous partîmes tous les deux. C’est mon pécule, naturellement, qui paya le voyage, et, naturellement toujours, je ne trouvai ici que misère. Je n’avais plus que la peau et les os, et ma bourse n’était guère plus grasse, quand le mécréant qui m’avait entraîné m’abandonna pour une nouvelle dupe. Cela me permit de réfléchir, et comme Marius n’est pas plus bête qu’un autre, il ne tarda pas à comprendre que tout ce qu’un mineur gagne au Klondike reste au Klondike, dans les tripots, dans les cabarets et dans les magasins où l’on vend cent francs ce qui coûte ailleurs cent sous. Je résolus donc de me faire cabaretier et marchand, et je m’applaudis de mon idée, conclut Marius Rouveyre en se tapotant le ventre avec satisfaction, car ma bourse et moi nous nous sommes arrondis de compagnie !

On arrivait en haut de la côte. Marius arrêta sa voiture

— Décidément, tu ne veux pas ?..

— Décidément, non, dit Jane Edgerton.

— Tu as tort, soupira Marius, qui rendit la main à son cheval.

Mais, presque aussitôt, la voiture s’arrêtait de nouveau.

— Il ne sera pas dit que je t’aurai laissé sur la route coucher à la belle étoile. Marius est assez riche pour rendre service à un petit gars comme toi. Où vas-tu ?

— Je vous l’ai dit : devant moi.

— Devant toi !.. devant toi !.. Tu peux aller longtemps devant toi. Il n’y a pas un seul creek sérieux avant Fort Cudahy. Veux-tu que je te conduise jusque-là ?

— En voiture ?

— En voiture.

— Comment donc !.. J’accepte avec reconnaissance, se hâta de répondre Jane ravie de la proposition.

— Ouste, alors !.. Monte vite !.. Et nigaud qui s’en dédit ! »

Grâce à cette aubaine inespérée, Jane vit le début de son voyage singulièrement abrégé. Le cheval avait le trot allongé. Le 4 juin, à une heure fort tardive, il est vrai, il s’arrêtait à la porte du magasin de Marius Rouveyre.

Celui-ci ne se fit pas faute alors de réitérer ses propositions d’embauchage. Ces trente-six heures passées avec son jeune compagnon avaient augmenté la sympathie qu’il avait tout de suite ressentie pour lui. Son insistance fut vaine. Jane Edgerton entendait exécuter ses projets, et elle se remit en marche dès les premières heures de la journée du 5 juin.

Un affluent du Yukon lui barra bientôt la route. Elle obliqua au Sud-Ouest, et, sans même connaître le nom de cet affluent, en remonta la rive droite.

Toute la journée elle marcha. Tantôt le chemin suivait le bord même du creek, tantôt le caprice d’une montée l’en écartait, et l’eau n’était plus visible alors qu’au bas de ravins dévalant en pente plus ou moins raide.

Jane ne manquait pas de s’engager dans ces ravins et les descendait consciencieusement jusqu’au bout. Peut-être dans l’un d’eux trouverait-elle un coin favorable négligé par ceux qui l’avaient précédée. Mais la fin du jour approcha sans que son espoir fût réalisé. Tout le sol était, ou occupé, ou jalonné de poteaux qui le transformaient en propriétés régulières. Pas un pouce de terrain qui fût res nullius. Les claims succédaient aux claims, sans autre interruption que les points inaccessibles ou manifestement stériles.

D’ailleurs, Jane ne songeait pas à s’étonner de son échec. Comment aurait-il pu en être autrement dans ce pays parcouru par une foule de mineurs et déjà mis en coupe réglée ? Ce n’était plus un désert qui l’entourait. De tous côtés on travaillait, et l’invraisemblable eût été que la moindre pépite ait pu échapper à la sagacité des innombrables chercheurs.

Il fallait aller plus loin, voilà tout. Elle irait donc plus loin, et autant qu’il serait nécessaire.

Vers le soir, un nouveau ravin s’ouvrit à droite de la route. Jane s’y engagea comme elle l’avait fait pour les précédents, et descendit vers le creek en examinant soigneusement le terrain d’alentour. D’aspect plus rude et plus sauvage que les autres, ce ravin ne gagnait la rive qu’au prix de nombreuses sinuosités. Au bout de cent pas, Jane avait perdu la route de vue et n’avait plus devant elle qu’un sentier resserré entre deux hautes murailles de roches et coupé à chaque instant par de larges et profondes crevasses.

Elle se trouvait précisément au bord de l’une de ces excavations et se préparait à la franchir, quand, à un détour du sentier, surgit, à vingt mètres d’elle, un homme dont l’aspect la fit frissonner. C’était une sorte de géant, un colosse hirsute, haut de six pieds ou approchant. La tignasse rouge qui retombait sur son front en mèches épaisses et frisées lui donnait un air bestial qu’aggravait le surplus du personnage. Nez camus, oreilles écartées, lèvres lippues, vastes mains couvertes de poils roux, gros souliers éculés au-dessus desquels flottaient les restes d’un pantalon en loques, c’était une brute sans conteste, mais à coup sûr une brute dont la force devait être prodigieuse.

En s’apercevant mutuellement, Jane Edgerton et l’homme s’étaient arrêtés sur place. Celui-ci sembla d’abord réfléchir, dans la mesure du moins où une telle occupation pouvait lui être permise. Puis il se remit en route d’un pas de bœuf, lourd et solide. À mesure qu’il s’avançait, Jane voyait plus nettement les traits de son visage, et, tandis qu’elle en discernait mieux l’aspect féroce, l’inquiétude tout de suite conçue grandissait.

En quelques secondes, l’homme parvint à la crevasse au bord de laquelle Jane s’était immobilisée comme pour s’en faire éventuellement une défense. Là, il fit halte de nouveau.

Jane saisit son revolver et l’arma. (Page 190.)

Aucun doute n’était désormais possible sur ses intentions. Le regard torve de ses yeux injectés, le rictus qui découvrait ses dents, ses poings énormes crispés pour l’attaque, tout criait la folie du meurtre. Jane saisit son revolver et l’arma.

Comme s’il eût raillé une telle arme maniée par cette main d’enfant, l’homme, de l’autre côté de la crevasse, haussa les épaules, ricana, ramassa rapidement et lança avec violence une pierre qui, d’ailleurs, manqua son but, puis se jeta à corps perdu dans la coupure, qu’il était de taille à franchir en trois bonds. Jane attendait froidement l’ennemi, afin de tirer à coup sûr.

Il n’en fut pas besoin. Dès son premier pas, le géant, glissant sur un caillou, s’était écroulé en poussant un véritable hurlement. Il ne se releva pas.

Qu’était-il arrivé ?.. Jane n’y pouvait rien comprendre. L’assaillant n’était pas mort. Sa poitrine se soulevait, en effet, par saccades et des plaintes s’échappaient de ses lèvres. En tous cas, puisqu’il était hors de combat, le mieux était de remonter le ravin, de regagner la route et de s’enfuir au plus vite.

Un gémissement plus profond arrêta Jane dans sa retraite et ramena son attention sur son adversaire terrassé. Celui-ci était méconnaissable. Les lèvres lippues s’étaient rapprochées et n’avaient plus rien de féroce ; les yeux, tout à l’heure sanglants, n’exprimaient plus qu’une intolérable douleur ; le gros poing s’était ouvert et la main se tendait maintenant en un geste de prière. L’assassin suant le meurtre s’était, comme par un coup de baguette, transformé en un pauvre diable en proie à la plus affreuse misère et devenu subitement plus faible qu’un petit enfant.

« Me laisserez-vous donc mourir ici ?.. dit-il d’une voix rugueuse en assez bon anglais.

Jane n’hésita pas. Toute la pitié de la femme s’éveilla dans son cœur. Délibérément, elle descendit dans la crevasse et s’approcha.

— Ou bien, c’est donc que vous allez me tuer vous-même ?.. gémit alors le malheureux dont les regards éperdus se fixaient sur le revolver que Jane avait gardé à la main.

Simplement, celle-ci remit son arme à la ceinture et continua d’avancer.

— Que vous est-il arrivé ?.. demanda-t-elle. Qu’avez-vous ?..

— Quelque chose de cassé, pour sûr. Ça me tient là… et là… répondit le blessé, en montrant ses reins et sa jambe droite.

— Laissez-moi faire… Je vais voir, dit Jane en s’agenouillant.

Délicatement, avec des gestes doux et précis, elle releva le bourgeron crasseux et le bas du pantalon effiloché.

— Vous n’avez rien de cassé, déclara-t-elle après examen. Ce n’est qu’un « effort » causé par un faux mouvement, lorsque vous avez glissé. Dans un quart d’heure, vous irez mieux.

Sans s’occuper du risque qu’elle-même pouvait courir en se mettant ainsi à portée des larges mains naguère si menaçantes, elle donna méthodiquement ses soins. Massages intelligents, frictions énergiques, ventouses posées à l’aide du gobelet surmontant son bidon de prospecteur, un médecin n’eût pas mieux fait. Le résultat de ce traitement ne se fit pas attendre. Pour cruels que soient un « tour de rein » et un « coup de fouet », ce sont là maux peu graves. Bientôt la respiration revint au blessé. Une demi-heure plus tard, incapable encore de se mettre debout, il était du moins assis, le dos appuyé contre un rocher, et en état de répondre aux questions.

— Qui êtes-vous ?.. Comment vous appelez-vous ? demanda Jane.

Le regard du misérable n’exprimait plus qu’un immense étonnement. Que cet enfant qu’il avait voulu tuer le sauvât maintenant, cela bouleversait toutes ses idées. C’est d’une voix timide qu’il répondit :

— Patrick Richardson, monsieur.

— Vous êtes Anglais ?.. Américain ?..

— Irlandais.

— Prospecteur ?..

— Non, monsieur. Forgeron.

— Pourquoi avez-vous quitté votre pays et votre métier ?

— Pas de travail… La misère… Pas de pain.

— Et ici, avez-vous mieux réussi ?

— Non.

— Vous n’avez pas trouvé de claim ?

— Comment en aurais-je cherché ? Je ne connais rien à tout cela.

— Qu’espériez-vous donc ?

— Louer mes bras.

— Eh bien ?

— J’ai essayé. Les claims sont au complet pour l’instant.

— Où alliez-vous quand vous m’avez rencontrée ?

— Dans l’Est, où je serai peut-être plus heureux.

— Et pourquoi vouliez-vous me tuer tout à l’heure ?

— Toujours la même chose… Je meurs de faim, dit Patrick Richardson en baissant les yeux.

— Ah !.. ah !.. fit Jane.

Après un court silence, elle tira des provisions de son bissac.

— Mangez, dit-elle.

Elle ne fut pas obéie sur-le-champ. Patrick Richardson, d’un regard de plus en plus obscurci, contemplait l’enfant qui venait ainsi à son secours. Le misérable pleurait.

« Mangez ! » répéta Jane.

Le débile colosse ne se fit pas, cette fois, répéter l’invitation. Goulûment, il se jeta sur la nourriture offerte.

Pendant qu’il dévorait, Jane observait son convive inattendu. Bien certainement, c’était un minus habens que Patrick Richardson. Ses oreilles écartées, son prognathisme presque aussi accusé que celui d’un nègre, signaient son irrémédiable infériorité intellectuelle. Mais, en dépit de sa tentative de violence, ce ne devait pas être un méchant. À n’en pas douter, Jane avait devant elle un de ces déshérités du sort, un de ces êtres de misère, épaves des grandes villes, qu’un implacable destin rejette constamment au ruisseau où ils sont nés. En dernière analyse, ses grosses lèvres exprimaient la bonté, et ses yeux bleus avaient un regard naïf plein d’une douceur étonnée. C’était peut-être la première fois qu’il trouvait un peu de compassion sur la dure route de la vie.

Quand Patrick fut restauré, Jane avait achevé ses réflexions.

« Si cela vous convient, je vous prends à mon service, dit-elle en le regardant fixement.

— Vous !..

— Oui, vous aurez dix dollars par jour ; c’est le prix du pays. Mais je ne vous payerai que plus tard, lorsque j’aurai récolté assez d’or pour pouvoir le faire. En attendant, à titre d’acompte, j’assurerai votre nourriture, et, à la première occasion, je vous habillerai d’une manière plus confortable. Ces conditions vous vont-elles ? »

Patrick saisit la main de Jane et y appuya ses lèvres. Il n’était pas besoin d’autre réponse. Ce n’était pas un serviteur que Jane allait avoir en sa personne. C’était un esclave ; c’était un chien.

« Maintenant, reprit-elle, il s’agit de dormir. Je vais tâcher de faire un lit de feuilles sur lequel vous vous étendrez. Demain, il ne sera plus question de votre accident. »

Le lendemain, en effet, après quelques nouvelles passes de massage, Patrick put se remettre en route de bon matin. Certes, la douleur lui arracha plus d’une grimace, quand un mouvement involontaire lui contractait les reins ou la jambe. Il réussit toutefois, en s’appuyant sur l’épaule de son maître, à remonter le sentier sans trop de peine et à regagner la route. Et c’était, en vérité, un bizarre spectacle que celui de ce colosse, dont l’aspect rappelait celui d’un ours de grande taille, guidé et protégé par cet adolescent qui compensait la faiblesse de ses muscles par la fermeté de son âme.

La marche rendit, par degrés, l’élasticité aux membres de Patrick, et bientôt le singulier couple adopta un train plus rapide. Un peu avant midi, on fit halte pour le déjeuner. Jane commença à concevoir quelque inquiétude, en voyant de quelle manière son compagnon faisait disparaître les provisions. Ce grand corps était un abîme qu’il serait bien onéreux de combler !

Vers le soir, un nouveau ravin s’ouvrit sur la droite de la route. Jane et Patrick s’engagèrent dans cette coupée plus large que les précédentes et la descendirent jusqu’à la rivière.

À mesure qu’il en approchait, le ravin s’agrandissait. Sa largeur ne devait pas, au bas de la pente, être inférieure à cinq cents mètres. Là, sa surface était divisée en deux étages bien distincts, le plus haut en amont, le plus bas en aval, par une énorme barrière de rochers perpendiculaire au creek et presque exactement horizontale, barrière qui, sortie du thalweg du ravin, se terminait, à la rive, en un éperon haut d’une dizaine de mètres. Jane examina l’étage inférieur où le hasard l’avait conduite.

C’est la pente régulière du sol de cette partie du ravin qui faisait la hauteur de la barrière de rochers élevée vers l’amont. Ce sol était percé de nombreux puits plus ou moins comblés par les éboulements et, de tous côtés, on apercevait les débris d’un outillage d’orpailleur. C’était manifestement l’emplacement d’un ancien claim.

Que ce claim fût abandonné, nul doute à cela. L’état des puits et du matériel le prouvait avec évidence, et, d’ailleurs, aucun piquet n’en délimitait l’étendue. Il pouvait être intéressant, cependant, le plus gros du travail étant fait, d’en reprendre l’exploitation, et Jane décida qu’elle ferait en cet endroit sa première tentative.

Dès le lendemain, les objets les plus essentiels : seaux, plats, écuelles, achetés à hauts prix dans le voisinage, Patrick attaquait sur son ordre le déblaiement d’un puits, et, moins de vingt-quatre heures après, commençait à en laver les boues, tandis qu’elle-même s’occupait des formalités nécessaires pour obtenir la pose des poteaux indicateurs et pour s’assurer la possession du claim.

Ces formalités furent accomplies en moins de trois jours, mais, au même moment qu’on jalonnait son claim auquel on attribuait le numéro 127 bis, Jane était obligée de reconnaître que, s’il contenait de l’or, ce n’était qu’à dose infinitésimale, et qu’elle n’avait aucune chance d’y faire ample récolte de pépites. Malgré le travail acharné de Patrick, ils ne pouvaient, en raison sans doute de leur inexpérience, laver à deux par vingt-quatre heures plus d’une centaine de plats, dont le rendement moyen n’excédait que de très peu un dixième de dollar. C’était bien juste de quoi payer le serviteur qu’elle avait engagé et assurer sa subsistance personnelle. Si la situation ne s’améliorait pas, elle se retrouverait aussi pauvre à la fin qu’au commencement de l’été.

Avait-elle donc eu tort de s’arrêter en cet endroit ? N’aurait-elle pas dû pousser plus loin et passer la frontière, dont, ainsi qu’elle l’avait appris lors de sa demande de concession, cinq à six cents mètres tout au plus la séparaient ?

Jane avait appris autre chose. Elle connaissait maintenant le nom de la rivière bordant le claim où elle s’essayait au dur métier de prospectrice : le Forty Miles, ce même creek sur la rive duquel était situé le claim 129, voisin du sien, et qui se trouvait sûrement là, derrière cette colline fermant le ravin au Sud-Ouest.

Fut-ce en raison d’un espoir confus, fut-ce par simple entêtement de réussir dans la chose entreprise, Jane, en tous cas, ne voulut pas s’avouer vaincue avant d’avoir lutté jusqu’au bout, et, plus que jamais, s’acharna à laver le plus grand nombre possible de ces plats qui lui donnaient un si maigre profit.

Une après-midi, le 11 juin, elle était, ainsi que Patrick, absorbée comme de coutume dans, son travail, au point d’en oublier le reste du monde, quand elle fut interpellée ex abrupto par une voix bien connue :

« Oserai-je, mademoiselle, m’informer de votre santé ?

— Monsieur Skim ! s’écria-t-elle, toute rose d’un plaisir qu’elle ne cherchait pas à cacher.

— Lui-même, dit Summy, en serrant chaleureusement la main qui lui était tendue.

— Ma santé est excellente, monsieur Skim, reprit Jane.

— Et celle de votre claim, mademoiselle ?.. Puisque aussi bien vous avez un claim, à ce que je vois.

— Je vous avouerai, monsieur Skim, que je n’en suis pas enchantée, reconnut Jane moins gaiement. C’est à peine si je recueille de dix à douze cents au plat. À peine de quoi payer mes frais.

— Triste résultat ! fit Summy Skim, qui, d’ailleurs, ne semblait pas autrement affecté d’un tel malheur. Quels sont vos projets ?

— Je ne sais, dit Jane. Aller plus loin… quitter sans doute ce mauvais claim qui m’a coûté plus qu’il ne vaut et où un malheureux hasard m’a conduite…

— Un hasard ? insista Summy. Vous ignoriez donc être notre voisine ?

— Je l’ai appris il y a quelques jours. Mais, quand je me suis arrêtée ici pour la première fois, j’ignorais que ce creek fût le Forty Miles et que votre propriété se trouvât de l’autre côté de cette colline.

— Ah bah !.. fit Summy désappointé.

Après un instant de silence, il reprit :

« Pourquoi, mademoiselle, ne profiteriez-vous pas de ce hasard, puisque hasard il y a ? Avant de vous enfoncer dans les déserts de l’Alaska, il serait bon, ce me semble, d’étudier à fond le coin que vous avez d’abord choisi. Je ne vous offre pas mon concours, car je suis trop ignorant de ces sortes de choses, mais, à cinq cents mètres d’ici, il y a mon cousin Ben Raddle, un ingénieur comme on n’en rencontre pas tous les jours, et, si vous le voulez…

— Un bon conseil est toujours le bienvenu, et j’accepterai volontiers ceux de M. Ben Haddle, dit Jane. Quand il aura examiné mon claim, il verra lui-même ce qu’on en peut espérer.

— C’est donc convenu… Mais, mademoiselle, permettez-moi une question, en attendant, si elle n’est pas trop indiscrète.

— Elle ne l’est pas, affirma Jane à l’avance.

— C’est que je ne vois pas trace de la moindre bicoque ici… Où donc dormez-vous pendant la nuit ?

— En plein air, tout simplement, répondit Jane en riant. Un lit de feuilles, un oreiller de sable. On dort merveilleusement ainsi.

Summy Skim ouvrait de grands yeux.

— En plein air ! se récria-t-il. Vous n’y songez pas, mademoiselle. C’est d’une imprudence !..

— Que non pas ! dit Jane. J’ai deux gardiens, monsieur Skim.

— Deux gardiens ?

— Voici l’un, expliqua Jane en indiquant le revolver passé à sa ceinture… et voici l’autre, ajouta-t-elle en montrant Patrick Richardson, qui, à quelque distance, considérait avec surprise le nouveau venu.

Summy ne paraissait qu’à demi rassuré.

— Ce sauvage ?.. répliqua-t-il. Certes, il est de taille à vous défendre, mais c’est égal !.. vous feriez bien mieux, le travail terminé, de franchir cette colline, et d’accepter l’hospitalité que mon cousin et moi serions si heureux de vous offrir.

Jane secoua négativement la tête.

— Vous avez tort, mademoiselle, vous avez tort, insista Summy. Croyez-moi, ce serait plus sûr… et même, si ce n’était pas plus sûr, ce serait du moins… plus…

— Plus ?..

— Plus convenable, conclut Summy Skim brûlant ses vaisseaux.

Jane Edgerton fronça les sourcils. De quoi se mêlait ce monsieur Skim ? Elle allait vertement répliquer et clouer l’indiscret conseiller par une de ses coutumières sorties sur l’égalité des sexes… Elle n’en eut pas le courage. Summy, qui n’osait plus la regarder en face, avait un air bizarre, à la fois furieux et déconfit, qui lui donna à réfléchir.

Ses lèvres esquissèrent un malicieux sourire aussitôt réprimé, puis, lui tendant la main :

— Vous avez raison, monsieur Skim, dit-elle sérieusement. J’accepte l’hospitalité que vous avez la bonté de m’offrir.

— Bravo ! applaudit Summy. Dans ce cas, soyez bonne jusqu’au bout, mademoiselle. Terminez votre journée un peu plus tôt aujourd’hui, et acceptez-la tout de suite, cette hospitalité. Vous me raconterez vos aventures en route, et dès demain Ben viendra visiter votre claim.

— Comme vous voudrez, concéda Jane, qui appela : « Patrick ! »

— Monsieur Jean ? répondit l’Irlandais.

— Assez travaillé pour aujourd’hui. Nous allons au claim 129.

— Bien, monsieur Jean.

— Ramasse les outils et passe devant.

— Oui, monsieur Jean, fit le docile Patrick, qui, chargé des écuelles, des plats, des pics et des pioches, attaqua pesamment la pente de la colline, à distance respectueuse de Jane et de Summy.

— Monsieur Jean ? interrogea Summy. Il vous prend donc pour un homme ?

— Comme vous voyez, monsieur Skim. Grâce à mon costume de mineur.

Summy considéra le vaste dos du géant, qui marchait devant lui.

— C’est une brute ! affirma-t-il avec une si profonde conviction que, sans savoir exactement pourquoi, Jane Edgerton éclata de rire.


XIII

LE CLAIM 129.


Situé sur la rive droite du Forty Miles Creek, le claim 129 était, comme il a été dit, le dernier du Klondike, et les poteaux qui en marquaient la limite occidentale indiquaient en même temps la frontière alasko-canadienne.

Au delà du claim 129, vers le Sud, entre deux collines peu élevées, s’étendait une prairie verdoyante que bordaient de chaque côté des massifs de bouleaux et de trembles.

Au nord du claim, la rivière promenait ses eaux rapides, d’un étiage alors moyen, entre des berges faiblement inclinées en amont. Mais, sur la rive gauche, une chaîne de hauteurs, venue du Nord et s’infléchissant vers l’aval, les relevait brusquement, presque en face d’une arête de collines plus basses qui, sur la rive droite, courant perpendiculairement au creek, formaient la limite orientale de la propriété de Josias Lacoste. C’est derrière ces collines, au pied de l’autre versant, que Jane Edgerton s’acharnait, depuis près d’une semaine déjà, à son opiniâtre et stérile labeur, au moment où, le 10 juin, les deux cousins arrivèrent enfin au terme de leur voyage.

En maint endroit on apercevait maisons, cabanes ou huttes de propriétaires de claims. Sur un espace de deux à trois kilomètres on pouvait compter plusieurs centaines de travailleurs.

De l’autre côté de la frontière, en territoire américain, existaient des installations semblables, et, en première ligne, la plus proche, celle du claim 131, propriété du Texien Hunter, qui l’exploitait depuis un an et venait de commencer sa seconde campagne.

Que ce Hunter eût, dans le passé, cherché querelle à Josias Lacoste, son voisin, Summy Skim et Ben Raddle, qui connaissaient le personnage, étaient fort enclins à le croire. Hunter en avait été nécessairement pour ses peines. Établie conformément aux règles en usage, la propriété du claim 129 était régulière. Déclaration de la découverte avait été faite, acceptée par l’État et enregistrée dans les délais voulus au bureau du commissaire des mines du Dominion, moyennant une somme annuelle de trente-cinq dollars. De plus, un droit régalien de dix pour cent de l’or extrait devait être perçu, sous peine d’expropriation en cas de fraude. Mais Josias Lacoste n’avait jamais encouru cette pénalité, et, jamais non plus, il n’était tombé sous le coup de la loi, d’après laquelle tout claim non exploité pendant quinze jours au cours de la belle saison fait retour au domaine public. Il n’y avait eu interruption des travaux que depuis sa mort, en attendant que ses héritiers eussent pris possession de leur héritage.

L’exploitation entreprise par Josias Lacoste avait duré dix-huit mois. Elle s’était faite, en somme, sans grand profit, les frais de premier établissement, de personnel, de transport, etc., ayant été assez élevés. En outre, une soudaine inondation du Forty Miles avait bouleversé les travaux et occasionné de grands dommages. Bref, le propriétaire du claim 129 avait à peine couvert ses dépenses, lorsque la mort vint le surprendre.

Mais quel est le prospecteur qui perd jamais l’espoir, qui ne se croit pas toujours à la veille de rencontrer une riche veine, de découvrir quelque pépite de valeur, de laver des plats de mille, deux mille, quatre mille francs ?.. Et peut-être, après tout, Josias Lacoste aurait-il finalement réussi, bien qu’il n’eût à sa disposition qu’un matériel très restreint.

Tous les renseignements relatifs à l’exploitation, les deux cousins les obtinrent de l’ancien contremaître de Josias Lacoste. Depuis le renvoi du personnel, il était resté le gardien du claim, en attendant la reprise du travail, soit pour le compte des héritiers, soit pour celui d’un acquéreur.

Ce contre-maître se nommait Lorique. Canadien d’origine française, âgé d’une quarantaine d’années, et très entendu au métier de prospecteur, il avait travaillé pendant plusieurs années aux gisements aurifères de la Californie et de la Colombie britannique, avant de venir sur le territoire du Yukon. Personne n’aurait pu fournir à Ben Raddle des données plus exactes sur l’état actuel du 129, sur les profits effectués et à en espérer, sur la valeur réelle du claim.

Tout d’abord, Lorique s’occupa de loger du mieux possible Ben Raddle et Summy Skim, qui, vraisemblablement, auraient plusieurs jours à passer au Forty Miles Creek. À un campement sous la tente, ils préférèrent une chambre des plus modestes, propre du moins, dans la maisonnette que Josias Lacoste avait fait construire pour son contre-maître et lui. Bâtie au pied des collines du Sud, au milieu d’un massif de bouleaux et de trembles, elle offrait un abri suffisant, à cette époque de l’année où les grands mauvais temps n’étaient plus à craindre.

En ce qui concerne les vivres, le contre-maître ne serait point embarrassé pour en assurer à ses nouveaux maîtres. Il existe, en effet, dans cette région comme dans tout le Klondike, des sociétés de ravitaillement. Organisées à Dawson City où elles sont approvisionnées par les yukoners du grand fleuve, elles desservent les placers, non sans y recueillir de larges bénéfices, tant en raison des prix atteints par les divers objets de consommation que du nombre des travailleurs employés dans le district.

Le lendemain de leur arrivée au Forty Miles Creek, Ben Raddle et Summy Skim, guidés par Lorique, qui leur racontait les débuts de l’exploitation, visitèrent le claim.

« M. Josias Lacoste, disait Lorique, n’employa pas d’abord son personnel, qui se composait d’une cinquantaine d’ouvriers, au forage des puits sur la rive du creek. Il se contenta de procéder à des grattages superficiels, et ce fut seulement vers la fin de la première campagne que les puits s’enfoncèrent dans la couche aurifère.

— Combien en avez-vous percé à cette époque ? demanda Ben Raddle.

— Quatorze, répondit le contre-maître. Chacun d’eux a un orifice de neuf pieds carrés, ainsi que vous pouvez le voir. Ils sont restés en l’état, et il suffirait d’y puiser pour reprendre l’exploitation.

— Mais, s’enquit à son tour Summy Skim, avant de creuser ces puits, quel profit avait donné le grattage du sol ? Le rendement couvrait-il les dépenses ?

— Assurément non, monsieur, avoua Lorique. Il en est ainsi sur presque tous les gisements, lorsqu’on se borne à laver le gravier et les galets aurifères.

— Vous travailliez seulement au plat et à l’écuelle ? interrogea Ben Raddle.

— Uniquement, messieurs, et il est rare que nous ayons rapporté des plats de trois dollars.

— Tandis que, dans les claims de la Bonanza, s’écria Summy Skim, on en fait, dit-on, de cinq ou six cents !

— Croyez bien que c’est l’exception, déclara le contre-maître, et que si la moyenne est d’une vingtaine de dollars on se tient pour satisfait. Quant à celle du 129 elle n’a jamais notablement dépassé un dollar.

— Piteux !.. piteux !.. insinua Summy entre ses dents.

Ben Raddle se hâta de rompre les chiens.

— Quelle profondeur ont vos puits ?

— De dix à quinze pieds. C’est suffisant pour atteindre la couche où se rencontre ordinairement la poudre d’or.

— Quelle est le plus souvent l’épaisseur de cette couche ?

— Environ six pieds.

— Et combien un pied cube de matière extraite donne-t-il de plats ?

— À peu près dix, et un bon ouvrier est capable d’en laver une centaine par jour.

— Ainsi vos puits n’ont pas encore servi ?{.. demanda Ben Raddle.

— Tout était prêt lorsque M. Josias Lacoste est mort. Le travail a dû être suspendu.

Si ces renseignements passionnaient Ben Raddle, il était manifeste que son cousin y prenait aussi un certain intérêt. N’étaient-ils pas de nature, en effet, à lui faire connaître aussi exactement que possible la valeur du 129 ?.. Une question précise fut, à ce sujet, posée par lui au contre-maître.

— Nous avons extrait pour une trentaine de mille francs d’or, répondit celui-ci, et les dépenses ont à peu près absorbé cette somme. Mais je ne mets pas en doute que la veine du Forty Miles ne soit bonne. Sur les claims du voisinage, lorsque les puits ont fonctionné, le rendement a toujours été considérable.

— Vous savez sans doute, Lorique, dit Ben Raddle, qu’un syndicat de Chicago nous a fait des offres d’achat ?

— Je le sais, monsieur. Ses agents sont venus visiter le placer, il y a quelque temps.

— Le syndicat nous a offert cinq mille dollars de la propriété. Est-ce suffisant, à votre avis ?

— C’est dérisoire, affirma catégoriquement Lorique. En me basant sur les résultats obtenus dans les autres claims du Forty Miles Creek, je n’estime pas la valeur du vôtre à moins de quarante mille dollars.

— C’est un beau chiffre, dit Summy Skim, et, ma foi, nous n’aurions pas à regretter notre voyage, si nous en retirions ce prix-là. Malheureusement la vente du claim sera bien difficile, tant que la question de frontière ne sera point résolue.

— Qu’importe !.. objecta le contre-maître. Que le 129 soit canadien ou alaskien, il a toujours la même valeur.

— Rien de plus juste, dit Ben Raddle. Il n’en est pas moins vrai que le syndicat a cru devoir retirer ses propositions malgré le bas prix offert.

— Lorique, demanda Summy Skim, y a-t-il lieu d’espérer que cette rectification soit prochainement terminée ?

— Je ne puis vous répondre qu’une chose, messieurs, déclara Lorique, c’est que la commission a commencé ses travaux. À quelle époque seront-ils terminés ?.. Je pense que pas un des commissaires ne pourrait le dire. Ils sont d’ailleurs aidés par l’un des géomètres le plus en renom du Klondike, un homme d’une grande expérience, M. Ogilvie, qui a relevé avec précision l’état cadastral du district.

— Qu’augure-t-on du résultat probable de l’opération ? interrogea Ben Raddle.

— Qu’il tournera à la confusion des Américains, répondit le contre-maître, et que, si la frontière n’est pas à sa vraie place, c’est qu’il faudra la reporter vers l’Ouest.

— Ce qui assurerait définitivement au 129 la nationalité canadienne, conclut Summy Skim.

Ben Raddle posa alors quelques questions au contre-maître sur les rapports de Josias Lacoste avec le propriétaire du claim 131.

— Ce Texien et son compagnon ? fit le contre-maître. Hunter et Malone ?

— Précisément.

— Ma foi, messieurs, ils ont été fort désagréables, je vous déclare tout net. Ce sont deux chenapans, ces Américains-là. À tout propos, ils nous ont cherché noise, et, dans les derniers temps, nous ne pouvions travailler que le revolver à la ceinture. À plus d’une reprise, les agents ont dû intervenir pour les mettre à la raison.

— C’est ce que nous a dit le chef de la police que nous avons rencontré à Fort Cudahy, déclara Ben Raddle.

— Je crains, ajouta Lorique, qu’il n’ait plus d’une fois encore l’occasion d’intervenir. Voyez-vous, messieurs, on n’aura la paix que le jour où ces deux coquins auront été expulsés.

— Comment pourraient-ils l’être ?

— Rien ne sera plus facile, si la frontière est reportée plus à l’Ouest. Le 131 sera alors en territoire canadien, et Hunter devra se soumettre à toutes les exigences de l’Administration.

— Et naturellement, fit observer Summy Skim, il est de ceux qui prétendent que le cent quarante et unième méridien doit être reporté vers l’Est ?

— Naturellement, répondit le contre-maître. C’est lui qui a ameuté tous les Américains de la frontière, aussi bien ceux du Forty Miles que ceux du Sixty Miles. Plus d’une fois ils ont menacé d’envahir notre territoire et de s’emparer de nos claims. C’est Hunter et Malone qui les poussaient à ces excès. Les autorités d’Ottawa ont fait parvenir leurs plaintes à Washington, mais il ne semble pas qu’on soit pressé de les examiner.

— On attend sans doute, dit Ben Raddle, que la question de frontière ait été tranchée.

— Probable, monsieur Raddle. Jusque-là, il faudra nous tenir sur nos gardes. Quand Hunter saura que les nouveaux propriétaires sont arrivés au Forty Miles Creek, il est capable de tenter quelque mauvais coup.

— Il sait qu’il trouvera à qui parler, déclara Summy Skim, car nous avons déjà eu l’honneur de lui être présentés. »

En parcourant l’étendue du claim, les deux cousins et le contremaître s’étaient arrêtés près du poteau séparant le 129 du 131. Si le 129 était désert, le 131 était au contraire en pleine activité. Le personnel de Hunter travaillait aux puits percés en amont. Après avoir été lavée, la boue, entraînée par l’eau des rigoles, allait se perdre dans le courant du Fort Miles.

Ben Raddle et Summy Skim cherchèrent vainement à reconnaître Hunter et Malone au milieu des ouvriers du 131. Ils ne les aperçurent pas. Lorique pensait, d’ailleurs, qu’ils avaient dû, après quelques jours passés sur le claim, se rendre plus à l’Ouest, dans cette partie de l’Alaska où l’on signalait de nouvelles régions aurifères.

La visite du claim achevée, les deux cousins et le contre-maître revinrent à la maisonnette où les attendait le déjeuner préparé par Neluto.

« Eh bien ! pilote, demanda gaîment Ben Raddle, le déjeuner sera-t-il bon ?

— Délicieux, monsieur Raddle !.. s’il n’est pas raté, » répliqua l’Indien corrigeant suivant sa coutume par une restriction modeste son orgueilleuse affirmation. Lorsque le déjeuner fut terminé, Summy Skim s’enquit des projets de son cousin.

« Tu connais maintenant le claim 129, lui dit-il, et tu sais quelle est sa valeur. En restant ici, je n’imagine pas que tu puisses en apprendre davantage !

— Ce n’est pas mon avis, répondit Ben Raddle. J’ai à causer longuement avec le contre-maître, à examiner les comptes de l’oncle Josias. Je ne pense pas que ce soit trop de quarante-huit heures pour cela.

— Va pour quarante-huit heures, accorda Summy Skim, à la condition que j’aie la permission de chasser dans les environs.

— Chasse, mon ami, chasse. Cela te distraira pendant les quelques jours qu’il nous faut patienter ici.

— Tiens, observa Summy Skim en souriant, voici les quarante-huit heures devenues déjà quelques jours !

— Sans doute, dit Ben Raddle… Si même j’avais pu voir travailler les ouvriers… laver des écuelles et des plats…

— Oh ! oh ! fit Summy Skim, les quelques jours me paraissent en passe de devenir quelques semaines !.. Attention ! Ben, attention !.. Nous ne sommes pas des prospecteurs, ne l’oublie pas.

— C’est entendu, Summy. Cependant, puisque nous ne pouvons pas traiter la vente de notre claim, je ne vois pas pourquoi, en attendant que la commission de rectification ait fini ses travaux, Lorique ne recommencerait pas…

— Alors, interrompit Summy Skim, nous voilà condamnés à prendre racine ici tant que ce maudit méridien n’aura pas été remis à sa place !

— Autant ici qu’ailleurs. Où irions-nous, Summy ?

— À Dawson City, Ben, par exemple.

— Y serions-nous mieux ? »

Summy Skim ne répondit pas. Sentant la colère le gagner, il prit son fusil, appela Neluto, et tous deux, quittant la maisonnette, remontèrent le ravin vers le Sud.

Summy Skim avait bien raison de se mettre en colère. Ben Raddle était, en effet, décidé à tenter l’exploitation du placer devenu sa propriété. Puisqu’une circonstance inattendue l’obligeait à prolonger son séjour au Forty Miles Creek durant quelques semaines, comment résister à la tentation d’utiliser les puits tout préparés, de vérifier leur rendement ?.. L’oncle Josias avait-il tout fait pour obtenir de bons résultats ?.. Ne s’était-il pas contenté de suivre la vieille méthode des orpailleurs, évidemment trop rudimentaire, alors qu’un ingénieur trouverait sans doute un autre procédé plus rapide et plus productif ?.. Et enfin, si, des entrailles de ce sol qui lui appartenait, il y avait à retirer des centaines de mille francs, des millions peut-être, était-il raisonnable d’y renoncer pour un prix dérisoire ?..

Oui, telles étaient les pensées de Ben Raddle. À tout prendre, il n’était pas autrement fâché que la question de frontière lui donnât un argument devant lequel force serait à Summy Skim de s’incliner, et, optimiste jusqu’au bout, il allait jusqu’à se dire que son cousin finirait par prendre goût à ce qui le passionnait lui-même.

Aussi, quand il eut examiné les comptes de l’oncle Josias, quand le contre-maître lui eut fourni tous les documents de nature à le renseigner, il demanda sans préambule :

« Si vous aviez maintenant à recruter un personnel, le pourriez-vous, Lorique ?

— Je n’en doute pas, monsieur Raddle, répondit le contremaître. Des milliers d’émigrants cherchent de l’ouvrage dans le district et n’en trouvent pas. Il en arrive tous les jours sur les gisements du Forty Miles. Je pense même que, vu l’affluence, ils ne pourraient prétendre à des salaires très élevés.

— Il ne vous faudrait qu’une cinquantaine de mineurs ?

— Tout au plus. M. Josias Lacoste n’en a jamais employé davantage.

— En combien de temps auriez-vous réuni ce personnel ? demanda Ben Raddle.

— En vingt-quatre heures.

Puis, après un instant, le contre-maître ajouta :

« Auriez-vous donc l’intention de prospecter pour votre compte, monsieur Raddle ?

— Peut-être… Du moins, tant que nous n’aurons pas cédé le 129 à son prix.

— En effet, cela vous permettrait de mieux apprécier sa valeur.

— D’ailleurs, observa Ben Raddle, que faire ici, jusqu’au jour où la question de frontière sera réglée d’une façon ou d’une autre ?

— C’est juste, approuva le contre-maître. Mais, qu’il soit américain ou canadien, le 129 n’en vaut pas moins ce qu’il vaut. Pour moi, j’ai toujours eu l’idée que les claims des affluents de gauche du Yukon ne sont point inférieurs à ceux de la rive droite. Croyez-moi, monsieur Raddle, on fera fortune aussi vite sur le Sixty Miles et le Forty Miles que sur la Bonanza ou l’Eldorado.

— J’en accepte l’augure, Lorique, » conclut Ben Haddle, très satisfait de ces réponses, qui s’accordaient avec ses propres désirs.

Restait Summy Skim. Peut-être trouverait-il tout de même la pilule trop amère. Ben Raddle concevait à cet égard plus d’inquiétude qu’il ne voulait bien se l’avouer.

Mais une heureuse chance le protégeait décidément. L’explication redoutée ne put avoir lieu. Quand Summy revint, vers cinq heures du soir, il n’était point seul. Ben le vit apparaître au sommet de la colline qui limitait le claim en aval, suivi d’un gigantesque ouvrier chargé comme une bête de somme, et ayant à son côté un compagnon d’une taille au contraire très exiguë. De loin, Summy faisait de grands gestes d’appel.

SUMMY FAISAIT DE GRANDS GESTES D’APPEL. (Page 209.)

« Eh ! arrive donc, Ben ! cria-t-il dès qu’il fut à portée de la voix. Que je te présente notre voisine !

— Miss Jane ! s’exclama Ben Raddle en reconnaissant le soi-disant compagnon de son cousin.

— Elle-même !.. claironna Summy… Et propriétaire du claim 127 bis encore !

Il est inutile de dire si la jeune Américaine reçut de l’ingénieur un cordial accueil. Celui-ci fut ensuite mis au courant des aventures de son associée, qu’il félicita avec chaleur de son sang-froid et dont il déplora sincèrement l’échec relatif. Summy en profita pour glisser sa requête.

« J’ai affirmé à notre voisine, dit-il, que tu ne lui refuserais pas un conseil. J’espère que tu ne me désavoueras pas ?

— Tu plaisantes, protesta Ben Raddle.

— Alors tu visiteras son claim ?

— Sans aucun doute.

— Tu l’examineras soigneusement ?

— Cela va sans dire.

— Et tu lui donneras ton avis autorisé ?

— Dès demain. Au besoin je ferai appel aux lumières de Lorique, qui est plus pratique que moi de ces régions.

— C’est très bien, Ben, et tu es un bon garçon. Quant à vous, mademoiselle, votre fortune est faite, déclara Summy avec conviction.

Ben Raddle estima le moment opportun pour faire part à son cousin de sa décision.

— Et la nôtre aussi, Summy, insinua-t-il sans oser le regarder en face.

— La nôtre ?

— Oui. Puisque après tout il faut attendre que la question de ce maudit méridien soit tranchée, j’ai pris le parti d’exploiter jusque-là. Dès demain Lorique recrutera du personnel.

Ben Raddle s’attendait à une explosion. Il tomba des nues en entendant son cousin dire d’un air bonasse :

— C’est une excellente idée, Ben !.. Excellente, en vérité !

Puis, délaissant aussitôt ce sujet, comme s’il eût été dénué d’importance, Summy ajouta :

« À propos, Ben, je me suis permis d’offrir l’hospitalité nocturne de notre maison à mademoiselle Jane, qui en est réduite à coucher à la belle étoile. Tu n’y vois pas d’inconvénient, je suppose ?

— En voilà une question ! fit Ben. Notre maison est à la disposition de miss Edgerton, c’est évident.

— Tout est donc pour le mieux, dit Summy. Et, dans ces conditions, je suis d’avis…

— Que ?..

— Que nous fassions faire à notre voisine le tour du propriétaire, acheva joyeusement Summy, qui, sans attendre de réponse, se mit en marche, entraînant avec lui Jane Edgerton, et suivi de Ben Raddle abasourdi du détachement de son cousin.

Cependant, celui-ci disait à sa compagne de l’air le plus sérieux du monde :

« Les placers peuvent, tout de même, avoir du bon, quelquefois. Les placers, voyez-vous, mademoiselle Jane… »

Incapable de comprendre une aussi étonnante métamorphose, Ben Raddle alluma une cigarette en haussant les épaules.


XIV

EXPLOITATION.


L’optimisme de Summy Skim ne dura que l’espace d’une nuit. En se réveillant, le lendemain, il fut aussitôt repris par ses idées ordinaires dont, sous une influence inexplicable, il s’était un instant départi. Il fut alors d’aussi mauvaise humeur que le comportait son heureux caractère, en constatant que ses craintes se trouvaient justifiées.

Ainsi, jusqu’au moment où il pourrait le vendre, Ben Raddle allait remettre le claim en activité. Qui sait même s’il consentirait jamais à s’en défaire !..

« C’était fatal, se répétait le sage Summy Skim… Ah ! oncle Josias !.. Si nous sommes devenus des mineurs, des orpailleurs, des prospecteurs, de quelque nom que l’on veuille affubler les chercheurs d’or que j’appelle moi des chercheurs de misère, c’est à vous que nous le devons… Une fois la main dans cet engrenage, le corps y passe tout entier, et le prochain hiver arrivera sans que nous ayons repris la route de Montréal !.. Un hiver au Klondike !.. avec des froids pour lesquels il a fallu fabriquer de gentils thermomètres gradués au-dessous de zéro plus que les autres ne le sont au-dessus ! Quelle perspective !.. Ah ! oncle Josias, oncle Josias !.. »

Ainsi raisonnait Summy Skim. Mais, que ce fût le naturel effet de la philosophie qu’il se flattait volontiers de pratiquer ou de toute autre cause, sa conviction n’avait plus sa verdeur d’antan. Summy Skim était-il donc en train d’évoluer, et le tranquille gentilhomme-fermier de Green Valley prenait-il goût à la vie d’aventures ?

La saison, pour les gisements du Yukon, ne faisait guère que commencer. Depuis quinze jours au plus, le dégel du sol et la débâcle des creeks les avaient rendus praticables. Si la terre, durcie par les grands froids, offrait encore quelque résistance au pic et à la pioche, on parvenait à l’entamer cependant. Il devenait assez facile d’atteindre la couche aurifère sans avoir à craindre que les parois des puits, solidifiées par l’hiver, ne vinssent à s’effondrer.

Faute d’un matériel plus perfectionné, faute de machines qu’il aurait su employer avec grand profit, Ben Raddle allait en être réduit à l’écuelle ou au plat, le pan comme on l’appelle dans l’argot des mineurs. Mais ces engins rudimentaires suffiraient à laver les boues dans la partie voisine du Forty Miles Creek.

En somme, ce sont les mines filoniennes, non les claims de rivière, qui demandent à être travaillées industriellement. Déjà, des machines à pilon pour broyer le quartz étaient établies sur les gisements montagneux du Klondike, et y fonctionnaient comme dans les autres contrées minières du Canada et de la Colombie anglaise.

Pour la réalisation de ce projet, Ben Raddle n’aurait pu trouver un concours plus précieux que celui du contre-maître Lorique. Il n’y avait qu’à laisser faire cet homme, très expérimenté, très entendu en ce genre de travaux, et très capable, d’ailleurs, d’appliquer les perfectionnements que lui proposerait l’ingénieur.

Il convenait, en tous cas, de se hâter. Une trop longue interruption dans l’exploitation du claim 129 aurait motivé des plaintes de la part de l’Administration. Très avide des taxes qu’elle prélève sur le rendement des placers, elle prononce volontiers la déchéance des concessions abandonnées pendant une période de temps relativement assez brève au cours de la bonne saison.

Le contre-maître éprouva plus de difficultés qu’il ne l’imaginait à recruter un personnel. De nouveaux gisements, signalés dans la partie du district que dominent les Dômes, avaient attiré les mineurs, car la main-d’œuvre promettait d’y être chère. Assurément, les caravanes ne cessaient d’arriver à Dawson City, la traversée des lacs et la descente du Yukon étant plus faciles depuis la débâcle. Mais les bras des travailleurs étaient réclamés de tous les côtés, à cette époque où l’emploi des machines n’était pas encore généralisé.

Tandis que Lorique s’efforçait de réunir un nombre suffisant de travailleurs, Ben Raddle s’empressa de tenir la promesse faite à Jane Edgerton. Sans plus attendre, Summy Skim et lui franchirent la colline séparant leur propriété de celle de leur jeune voisine.

La singulière division du claim en deux étages, le supérieur en amont, l’inférieur en aval, frappa tout de suite l’ingénieur. Après s’être avancé jusqu’au bord du creek et avoir soigneusement examiné la disposition des rives, il formula nettement son avis :

« Personne ne pourrait évaluer, mademoiselle, dit-il à Jane Edgerton, la valeur réelle de votre claim. Par contre, ce que je puis, en tous cas, affirmer avec certitude, c’est que vous avez fait fausse route en cherchant à en exploiter l’étage inférieur.

— Pourquoi cela ? objecta Jane. Mon choix n’était-il pas dicté par l’emplacement des puits ?

— C’est précisément la présence des puits, répliqua Ben Raddle, qui aurait dû vous en écarter. N’est-il pas évident, en effet, que si, dans une région sillonnée par autant de mineurs, ces puits ont été creusés, puis abandonnés, c’est que leur rendement a toujours été nul ? Pourquoi réussiriez-vous où les autres ont échoué ?

— C’est vrai, reconnut Jane frappée de la justesse de l’observation.

— Il y a un autre argument, poursuivit Ben Raddle. Mais, pour que vous en sentiez toute la force, il faut que vous ayez une idée nette de la manière dont s’est formée la couche aurifère que nous exploitons l’un et l’autre. Cette couche n’est autre chose qu’un dépôt abandonné par les eaux du Forty Miles Creek, à une époque très reculée où il n’était pas contenu entre ses rives actuelles. La rivière plus large recouvrait alors, comme le claim 129 et comme tous les autres claims du voisinage, l’endroit même où nous nous trouvons, et le ravin au bas duquel vous avez fondé votre exploitation formait une sorte de golfe dans lequel le courant, dévié par la colline qui sépare nos propriétés, venait s’engouffrer avec une certaine violence. Bien entendu, l’eau devait d’abord traverser l’étage supérieur, puisque celui-ci est en amont, puis, du haut de la barrière de rochers, elle tombait en cascade sur l’étage inférieur pour reprendre ensuite son cours. Cette barrière de rochers constituait forcément un obstacle contre lequel l’eau se brisait et tourbillonnait. Il est donc infiniment probable qu’avant de le franchir, elle avait abandonné en deçà de cet obstacle tous les corps lourds, et notamment les parcelles d’or, qu’elle pouvait tenir en suspension. La cuvette formée par la barrière de rochers s’est évidemment remplie peu à peu du dépôt de ces corps lourds, et un jour est arrivé où l’or aurait pu commencer à se déverser sur l’étage inférieur, mais il est à supposer que, juste à ce moment, une convulsion du sol a fait ébouler la masse de pierres qui recouvre et cache la couche sablonneuse que je prévois exister, et que le creek, rejeté vers le Nord par cet éboulement, a dû renoncer à franchir la rive telle que nous la voyons aujourd’hui.

Summy Skim ne cachait pas son admiration.

— Lumineux ! s’écria-t-il. Tu es un rude savant, Ben !

— N’allons pas si vite, répondit Ben Raddle. Après tout, ce ne sont là que des hypothèses. Je ne crois pas me tromper, cependant, en affirmant que, si le claim 127 bis contient de l’or, ce ne peut être que sous l’amoncellement des blocs qui recouvrent sa moitié supérieure.

— Allons-y voir, » conclut Jane avec sa décision accoutumée.

Les deux cousins et leur compagne remontèrent le ravin pendant environ deux cents mètres, puis, parvenus au point où la barrière de rocs sortait insensiblement du thalweg, s’engagèrent sur l’étage supérieur en revenant vers le creek. La marche était extrêmement difficile au milieu de l’éboulis de blocs parfois énormes qui le recouvrait, et il fallut près d’une heure aux excursionnistes pour arriver à la rivière.

Nulle part, malgré la plus patiente recherche, Ben Raddle ne put découvrir la moindre parcelle de sable. Ce n’était partout qu’un chaos de pierres et de rochers, dans l’intervalle desquels on discernait encore d’autres roches plus profondément encaissées.

« Il sera malaisé de prouver expérimentalement ma théorie, fit observer Ben Raddle en atteignant le bord taillé à pic comme une falaise au-dessus du courant.

— Moins que tu ne crois, peut-être, répondit Summy, qui, à quelques mètres de là, semblait avoir fait une découverte intéressante. Voici du sable, Ben.

Ben Raddle rejoignit son cousin. Un carré de sable, grand à peine comme un mouchoir de poche, apparaissait en effet entre deux roches.

— Et du sable magnifique ! s’écria Ben après un instant d’examen. C’est miracle que personne ne l’ait trouvé avant nous. Regarde sa coloration, Summy ; regardez, mademoiselle Jane. Je parie cent contre un que ce sable-là donne du cinquante dollars au plat !

Il n’y avait aucun moyen de vérifier sur place l’affirmation de l’ingénieur. Hâtivement, on remplit poches et chapeaux du précieux dépôt, et l’on refit en sens inverse le chemin parcouru.

Dès que l’on fut revenu près du creek, le sable lavé abandonna son métal, et Ben Raddle eut la satisfaction de constater que son évaluation avait été trop modeste de moitié. Le rendement ne pouvait être estimé à moins de cent dollars au plat.

— Cent dollars ! s’écrièrent Jane et Summy émerveillés.

— Au bas mot, affirma catégoriquement Ben Raddle.

— Mais alors… ma fortune est faite ! balbutia Jane tout de même un peu émue malgré son imperturbable sang-froid.

— Ne nous emballons pas, dit Ben Raddle, ne nous emballons pas… Certes, je suis d’avis que cette partie de votre claim doit contenir des pépites pour une somme colossale, mais, outre que la richesse de cette petite poche peut n’être qu’un simple accident, il y a lieu de tenir compte des frais énormes que nécessitera le déblaiement du sol. Il vous faudra du personnel, de l’outillage… La dynamite ne sera pas de trop pour vous débarrasser de cet amoncellement de rochers.

— Aujourd’hui même nous nous mettrons à l’œuvre, dit Jane avec énergie. Nous tâcherons, Patrick et moi, de déblayer un petit coin sans l’aide de personne. Ce que nous y trouverons me permettra d’embaucher le personnel et d’acheter le matériel nécessaire, de manière à activer le travail.

— C’est judicieusement penser, approuva Ben Raddle, et il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter bonne chance…

— Et à accepter, ainsi que M. Summy, mes bien vifs remercîments, ajouta Jane. Sans vous, j’allais me décider à franchir la frontière, à m’enfoncer dans l’Alaska, et nul ne saurait dire…

— Puisque je suis votre associé, interrompit Ben Raddle un peu plus froidement, il était de mon intérêt, miss Edgerton, de vous aider à trouver une meilleure solution et de diminuer dans la mesure du possible les risques courus par le capital que vous représentez.

— C’est juste, reconnut Jane d’un air satisfait.

Summy Skim interrompit le dialogue qui lui portait visiblement sur les nerfs.

— Quels damnés gens d’affaires vous faites tous les deux ! Vous êtes étonnants, ma parole !.. Moi qui ne suis pas « associé », ça ne m’empêche pas d’être rudement content ! »

Laissant Jane Edgerton commencer sa nouvelle exploitation, les deux cousins regagnèrent le claim 129, où apparaissaient déjà quelques ouvriers. Vers la fin de la journée, Lorique était parvenu à en embaucher une trentaine à des salaires très élevés qui dépassaient souvent dix dollars par jour.

Tels étaient, d’ailleurs, les prix qui avaient cours alors dans la région de la Bonanza. Nombre d’ouvriers se faisaient de soixante-quinze à quatre-vingts francs par jour, et beaucoup d’entre eux s’enrichissaient, car ils ne dépensaient pas cet argent aussi facilement qu’ils le gagnaient.

Qu’on ne s’étonne pas de cette élévation des salaires. Sur les gisements du Sookum, par exemple, un ouvrier recueillait jusqu’à cent dollars par heure. En réalité, il ne prélevait pour lui-même que la centième partie de son gain.

Il a été dit que le matériel du 129 était des plus rudimentaires : des plats et des écuelles, voilà tout. Mais, si Josias Lacoste n’avait pas cru devoir compléter cet outillage par trop primitif, ce qu’il n’avait pas fait, son neveu voulut le faire. Avec le concours du contre-maître, et en y mettant un bon prix, deux « rockers » furent ajoutés au matériel du 129.

Le rocker est tout simplement une boîte longue de trois pieds, large de deux, une sorte de bière montée sur bascule. À l’intérieur est placé un sas muni d’un carré de laine, qui retient les grains d’or en laissant passer le sable. À l’extrémité inférieure de cet appareil, auquel sa bascule permet d’imprimer des secousses régulières, une certaine quantité de mercure s’amalgame au métal, quand la finesse de celui-ci empêche qu’il soit retenu à la main.

Plutôt qu’un rocker, Ben Raddle aurait désiré établir un sluice, et, n’ayant pu s’en procurer un, il songeait à le construire. C’est un conduit en bois que sillonnent, de six pouces en six pouces, des rainures transversales. Lorsqu’on y lance un courant de boue liquide, la terre et le quartz sont entraînés, tandis que les rainures retiennent l’or en raison de son poids spécifique.

Ces deux procédés, assez efficaces, donnent de bons résultats, mais ils exigent l’installation d’une pompe pour élever l’eau jusqu’à l’extrémité supérieure du sluice ou du rocker, ce qui augmente notablement le prix de l’appareil. Lorsqu’il s’agit de claims de montagnes, on peut quelquefois utiliser des chutes naturelles, mais, à la surface des claims de rivières, il faut nécessairement recourir à un moyen mécanique qui nécessite une assez forte dépense.

L’exploitation du 129 fut donc recommencée dans des conditions meilleures.

Tout en philosophant à sa manière, Summy Skim ne se lassait pas d’observer avec quelle ardeur, quelle passion, Ben Raddle se livrait à ce travail.

« Décidément, se disait-il, Ben n’a point échappé à l’épidémie régnante, et fasse Dieu que je ne sois pas pris à mon tour ! Je crains bien que l’on n’en guérisse pas, même après fortune faite, et qu’il ne suffise pas d’avoir assez d’or !.. Non ! il faut en avoir trop, et peut-être trop n’est-il pas encore assez ! »

Les propriétaires du 129 n’en étaient pas là, à beaucoup près. Que ce gisement fût riche si l’on en voulait croire le contre-maître, soit ! En tout cas, il ne livrait pas généreusement ses richesses. Il y avait des difficultés pour atteindre la couche aurifère qui courait à travers le sol en suivant le cours du Forty Miles. Ben Raddle dut reconnaître que les puits n’avaient pas une profondeur suffisante et qu’il fallait les forer plus avant. Grosse besogne, à cette époque de l’année, où la gelée ne produisait plus la solidification des parois.

Mais, en vérité, était-il sage de se lancer dans ces travaux coûteux, et ne valait-il pas mieux les laisser aux syndicats ou aux particuliers qui se rendraient acquéreurs du claim ? Ben Raddle ne devait-il pas se borner au rendement des plats et du rocker ?

Il est vrai que les plats atteignaient à peine un quart de dollar. Au prix où l’on payait le personnel, le profit était mince, et l’on pouvait se demander si les prévisions du contre-maître reposaient sur des bases sérieuses.

Pendant le mois de juin, le temps fut assez beau. Plusieurs orages éclatèrent, très violents parfois, mais passèrent vite. Les travaux interrompus étaient aussitôt repris le long du Forty Miles Creek.

Dans les premiers jours de juillet, tout ce que les propriétaires du claim 129 purent faire, ce fut d’envoyer à Dawson une somme de trois mille dollars qui fut déposée au crédit de leur compte dans les caisses de l’American Trading and Transportation Company.

« J’en mettrais de ma poche, si elle n’était pas vide, disait Summy Skim, pour leur envoyer davantage, afin qu’ils regrettent d’avoir laissé échapper le claim 129… Mais trois mille dollars !.. Ils vont rire de nous.

— Patience, Summy, patience ! répondait Ben Raddle. Ça viendra. »

En tout cas, pour que ça vienne, comme disait l’ingénieur, il fallait agir vite. En juillet, la belle saison n’a plus que deux mois à courir. Le soleil, qui se couche à dix heures et demie, reparaît avant une heure du matin au-dessus de l’horizon. Et encore, entre son lever et son coucher, règne-t-il un crépuscule qui laisse à peine voir les constellations circumpolaires. Avec une seconde équipe remplaçant la première, les prospecteurs auraient pu continuer le travail. C’est ainsi qu’on procédait sur les placers situés au delà de la frontière, sur le territoire de l’Alaska, où les Américains déployaient une incroyable activité.

Au grand regret de Ben Raddle, il était impossible de les imiter. Lorique, malgré ses recherches, n’avait pu réunir plus de quarante travailleurs.

Sur le claim 127 bis, Jane Edgerton se heurtait à une difficulté semblable. Force lui était de se contenter d’une dizaine d’ouvriers. À n’importe quel prix, impossible d’en trouver davantage.

Tous les soirs, Summy Skim et Ben Raddle étaient tenus au courant du résultat de ses efforts. Sans se maintenir au niveau de la première expérience, la teneur du claim était encourageante. Le rendement moyen des plats s’élevait à quatre dollars et les plats de dix dollars n’étaient pas rares. Dix ouvriers habiles auraient dû suffire, dans ces conditions, pour assurer un bénéfice de plusieurs centaines de mille francs en fin de saison.

Malheureusement, les ouvriers de Jane Edgerton étaient presque tous occupés au déblaiement du terrain, et, malgré le dévouement et la force prodigieuse de Patrick, ce travail avançait lentement. Une plus grande surface de sable apparaissait cependant peu à peu, à mesure que les rochers étaient précipités à l’étage inférieur, et l’on pouvait prévoir que, vers le milieu du mois de juillet, le claim 127 bis commencerait à donner à sa propriétaire de sérieux profits.

Les perspectives étaient moins riantes sur le claim 129, en dépit de l’activité déployée par Ben Raddle.

On ne s’étonnera pas, étant donné son tempérament, qu’il voulût parfois prendre directement part à la besogne. Il ne dédaignait point de se joindre à ses ouvriers, tout en les surveillant, et, le plat à la main, de laver les boues du 129. Souvent aussi, il manœuvrait lui-même les rockers, tandis que Summy le considérait d’un air narquois. Celui-ci, du moins, gardait tout son calme, et c’est en vain que son cousin s’efforçait de lui communiquer un peu de sa passion.

« EH BIEN, SUMMY, TU N’ESSAYES PAS ? » (Page 221.)

« Eh bien, Summy, tu n’essaies pas ? disait-il.

— Non, répondait invariablement Summy Skim, je n’ai pas la vocation.

— Ce n’est pas difficile, pourtant. Un plat qu’on agite, dont on délaie le gravier, et au fond duquel restent les parcelles d’or !

— En effet, Ben. Mais, que veux-tu, ce métier ne me plaît pas. Non, quand bien même on me paierait deux dollars l’heure !

— Je suis sûr que tu aurais la main heureuse ! soupirait Ben Raddle avec une expression de regret.

Un jour, pourtant, Summy Skim se laissa fléchir. Docilement, il prit le plat, y versa de la terre qui venait d’être extraite de l’un des puits, et, après avoir transformé cette terre en vase liquide, il l’écoula peu à peu.

Pas la moindre trace de ce métal que Summy Skim ne cessait de maudire !

— Bredouille ! dit-il. Pas même de quoi me payer une pipe de tabac ! »

Summy était plus heureux à la chasse. Bien que le hasard de la poursuite l’amenât presque tous les jours — comme s’il l’eût fait exprès ! — jusqu’au claim 127 bis, où il perdait un temps précieux, en attendant que Jane Edgerton cessât le travail, il revenait en général le carnier abondamment garni. Que ce persistant succès fût dû à ses talents de chasseur, il n’y avait pas lieu d’en douter, mais l’abondance du gibier de poil et de plume dans les plaines et dans les gorges voisines y était aussi pour quelque chose. À défaut d’orignals, dont il n’avait pu réussir à apercevoir un seul échantillon, les caribous se rencontraient fréquemment dans les bois. Quant aux bécassines, aux perdrix de neige, aux canards, ils pullulaient à la surface des marécages des deux côtés du Forty Miles Creek. Summy Skim se consolait donc de son séjour prolongé au Klondike, non sans regretter la giboyeuse campagne de Green Vaylle.

Pendant la première quinzaine de juillet, le lavage donna de meilleurs résultats. Le contre-maître était enfin tombé sur la véritable couche aurifère qui devenait plus riche en se rapprochant de la frontière. Les plats et les rockers produisaient une somme importante en grains d’or. Bien qu’aucune pépite de grande valeur n’eût été recueillie, le rendement de cette quinzaine ne fut pas inférieur à trente-sept mille francs. Voilà qui justifiait les dires de Lorique et qui devait surexciter l’ambition de Ben Raddle.

Par les rumeurs circulant entre les ouvriers, on savait, sur le claim 129, qu’une amélioration identique était constatée sur le claim 131 du Texien Hunter, à mesure que l’exploitation gagnait vers l’Est. Nul doute, d’après l’enrichissement graduel de la couche aurifère dans les deux sens, qu’il n’y eût une poche, une bonanza, aux environs de la frontière, et peut-être à la frontière même.

Excités par cette perspective, les ouvriers de Hunter et de Malone et le personnel des deux Canadiens s’avançaient l’un vers l’autre. Le jour ne tarderait pas où ils se rencontreraient sur le tracé actuel de la frontière contestée par les deux États.

Les recrues des Texiens — une trentaine d’hommes — étaient tous d’origine américaine. Il eût été difficile de réunir plus déplorable troupe d’aventuriers. De mines peu rassurantes, sortes de sauvages, violents, brutaux et querelleurs, ils étaient bien dignes, en un mot, de leurs maîtres si désavantageusement connus dans la région du Klondike.

En général, d’ailleurs, une certaine différence existe entre les Américains et les Canadiens employés sur les gisements. Ceux-ci se montrent d’ordinaire plus dociles, plus tranquilles, plus disciplinés. Aussi les syndicats leur donnent-ils d’ordinaire la préférence. Les sociétés américaines, toutefois, recherchent plutôt leurs compatriotes, malgré leur violence, leur tendance à la rébellion, leur emportement dans ces rixes presque quotidiennes provoquées par les liqueurs fortes, qui font d’immenses ravages dans les régions aurifères. Il est rare qu’un jour s’écoule sans que la police ait à intervenir sur un claim ou sur un autre. Coups de poignard et coups de revolver s’échangent, et parfois il y a mort d’homme. Quant aux blessés, il faut les diriger sur l’hôpital de Dawson City, déjà encombré des malades que les épidémies permanentes y envoient sans cesse.

Pendant la troisième semaine de juillet, l’exploitation continua d’être fructueuse, sans que ni Ben Raddle, ni Lorique, ni leurs hommes eussent jamais recueilli une pépite de valeur. Mais enfin les profits étaient très supérieurs aux dépenses, et, le 20 juillet, un nouvel envoi de douze mille dollars put être fait, au crédit de MM. Summy Skim et Ben Raddle, dans les caisses de l’American Trading and Transportation Company.

Summy Skim se frottait les mains.

« C’est M. William Broll, dit-il, qui va faire une tête ! »

Il n’était pas douteux désormais, en effet, que les bénéfices de la campagne ne s’élevassent à beaucoup plus de cent mille francs. Il y aurait donc lieu de tenir haut le prix du 129, lorsque les acquéreurs se présenteraient.

Sur le claim 127 bis, les événements prenaient également une tournure favorable. Jane Edgerton, une faible partie de son terrain déblayée, arrivait enfin à la période de rendement. Déjà, plus de trois mille dollars de poudre d’or lui appartenant étaient mis en réserve dans la maisonnette des deux cousins, en attendant le prochain envoi à Dawson. Selon toute probabilité, elle aurait, en fin de saison, retiré de son claim une cinquantaine de mille francs, malgré les difficultés et les lenteurs du début.

Vers la fin de juillet, Summy Skim fit une proposition non dénuée de quelque apparence de raison :

« Je ne vois pas pourquoi, dit-il, on serait obligé de rester ici, et pourquoi mademoiselle Jane et nous, nous ne vendrions pas nos claims ?

— Parce que, répondit Ben Raddle, cette opération ne peut se faire à de bons prix avant la rectification de la frontière.

— Eh ! riposta Summy, que le diable emporte le cent quarante et unième méridien ! Une vente peut se faire par correspondance, par intermédiaire, à Montréal, dans l’étude de maître Snubbin, aussi bien qu’à Dawson City.

— Non dans des conditions aussi favorables, répliqua Ben Raddle.

— Pourquoi ? puisque nous sommes maintenant fixés, mademoiselle Jane et nous, sur la valeur de nos claims ?

— Dans un mois ou six semaine, nous le serons bien davantage, déclara l’ingénieur, et ce n’est plus quarante mille dollars qu’on nous offrira du 129, ce sera quatre-vingt mille, cent mille dollars !

— Que ferons-nous de tout cela ? s’écria Summy Skim.

— Bon usage, sois-en sûr, affirma Ben Raddle. Ne vois-tu donc pas que la couche devient de plus en plus riche à mesure qu’on avance vers l’Ouest ?

— Oui, mais, à force d’avancer, on finira par arriver au 131, fit observer Summy Skim, et, lorsque nos hommes se trouveront en contact avec ceux de ce délicieux Hunter, je ne sais trop ce qui se passera. »

En effet, il y avait lieu de redouter qu’une lutte s’engageât alors entre les deux personnels qui se rapprochaient chaque jour de la limite mitoyenne des deux placers. Déjà même des injures avaient été échangées, et de violentes menaces se faisaient parfois entendre. Lorique avait eu maille à partir avec le contremaître américain, sorte d’athlète brutal et grossier, et l’on pouvait craindre que ces injures ne dégénérassent en voies de fait, lorsque Hunter et Malone seraient de retour. Plus d’une pierre avait été lancée d’un claim à l’autre… non pas, toutefois, sans qu’on se fût assuré qu’elles étaient veuves de la moindre parcelle d’or.

Dans ces circonstances, Lorique, secondé par Ben Raddle, faisait tout ce qu’il pouvait pour retenir ses ouvriers. Au contraire, le contre-maître américain ne cessait d’exciter les siens, et ne laissait échapper aucune occasion de chercher querelle à Lorique.

La prospection donnait, d’ailleurs, de moins bons résultats en territoire américain, et, pour le moment du moins, le 131 ne valait pas le 129 ; il semblait même que l’enrichissement de la couche aurifère manifestait une tendance à se détourner vers le Sud en s’écartant de la rive du Forty Miles Creek, et l’on pouvait croire que la poche, la bonanza poursuivie serait trouvée en territoire canadien.

Le 27 juillet, les deux équipes n’étaient plus qu’à dix mètres l’une de l’autre. Quinze jours ne s’écouleraient pas avant qu’elles se fussent rejointes sur la ligne séparative. Summy Skim n’avait donc pas tort de prévoir et de craindre quelque collision.

Or, précisément à la date du 27 juillet, un incident vint aggraver singulièrement la situation.

Hunter et Malone étaient reparus sur le claim 131.


XV

LA NUIT DU 5 AU 6 AOÛT.


Le territoire du Klondike n’est pas le seul à posséder des régions aurifères. Il en existe d’autres sur la vaste étendue de l’Amérique du Nord-Ouest comprise entre l’océan Glacial et le Pacifique, et très probablement de nouveaux gisements ne tarderont pas à être découverts. La nature s’est montrée prodigue de trésors minéraux envers ces contrées auxquelles elle refuse les richesses agricoles.

Les placers qui appartiennent au territoire de l’Alaska sont plus particulièrement situés à l’intérieur de cette large courbe que le Yukon décrit entre le Klondike et Saint-Michel et dont la convexité est tangente au cercle polaire.

L’une de ces régions avoisine Circle City, bourgade établie à trois cent soixante-dix kilomètres en aval de Dawson City. C’est près de là que prend sa source Birch Creek, affluent qui se jette dans le Yukon, à peu de distance du Fort du même nom, fondé sur le cercle polaire, au point le plus septentrional de la courbe du grand fleuve.

À la fin de la dernière campagne, le bruit s’était répandu que les gisements de Circle City valaient ceux de la Bonanza. Il n’en fallait pas tant pour y attirer la foule des mineurs.

Sur la foi de ces rumeurs, Hunter et Malone, après avoir remis le 131 en exploitation, avaient pris passage sur un des steam-boats qui font les escales du Yukon, et, débarqués à Circle City, ils avaient visité la région arrosée par le Birch Creek. Sans doute ils n’avaient pas jugé profitable d’y séjourner toute la saison, puisqu’ils revenaient au claim 131.

La preuve, d’ailleurs, que le résultat de leur voyage avait dû être nul, c’est que les deux Texiens s’étaient arrêtés au Forty Miles et prenaient leurs dispositions pour y rester jusqu’à la fin de la campagne. S’ils eussent fait ample récolte de pépites et de poudre d’or sur les gisements du Birch Creek, ils auraient eu hâte de gagner Dawson City, où les maisons de jeu et les casinos leur offraient tant d’occasions de dissiper leurs gains.

« Ce n’est pas la présence de Hunter qui ramènera la tranquillité sur les claims de la frontière et plus particulièrement sur ceux du Forty Miles, dit Lorique aux deux cousins, en apprenant le retour des propriétaires du claim 131.

— Nous nous tiendrons sur nos gardes, répliqua Ben Raddle.

— Ce sera raisonnable, messieurs, déclara le contre-maître et je recommanderai la prudence à nos hommes.

— N’y aurait-il pas lieu d’informer la police du retour de ces deux coquins ? demanda Ben Raddle.

— Elle doit l’être déjà, répondit Lorique. Au surplus, nous enverrons un exprès à Fort Cudahy afin de prévenir toute agression.

— By God ! s’écria Summy Skim, avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle, vous me permettrez de vous dire que vous êtes bien pusillanimes. S’il prend fantaisie à cet individu de se livrer à ses violences habituelles, il trouvera quelqu’un pour lui répondre.

— Soit ! accorda Ben Raddle. Mais à quoi bon, Summy, te commettre avec cet homme ?

— Nous avons un vieux compte à régler, Ben.

— Il me paraît réglé, et à ton avantage, ce compte-là, objecta Ben Raddle, qui, à aucun prix, ne voulait laisser son cousin s’engager dans quelque mauvaise affaire. Que tu aies pris la défense d’une femme insultée, rien de plus naturel ; que tu aies remis ce Hunter à sa place, je l’aurais fait comme toi ; mais ici, lorsque c’est tout le personnel d’un claim qui est menacé, cela regarde la police.

— Et si elle n’y est pas ? répliqua Summy Skim, qui n’entendait pas céder.

— Si elle n’y est pas, monsieur Skim, dit le contre-maître, nous nous défendrons nous-mêmes, et nos hommes ne reculeront pas, croyez-le.

— Après tout, conclut Ben Raddle, nous ne sommes pas venus ici pour débarrasser le Forty Miles des misérables qui l’infestent, mais pour…

— Pour vendre notre claim, acheva Summy Skim, qui en revenait toujours à ses moutons, et dont la tête commençait à se monter un peu. Dites-moi, Lorique, sait-on ce que devient la commission de rectification ?

— On dit qu’elle est tout à fait dans le Sud, répondit le contremaître, au pied du mont Elie.

— C’est-à-dire trop loin pour qu’on aille la relancer ?

— Beaucoup trop loin. Et à moins de repasser par Skagway…

— Maudit pays ! s’écria Summy Skim.

— Tiens, Summy, suggéra Ben Raddle en frappant sur l’épaule de son cousin, tu as besoin de te calmer. Va en chasse, emmène Neluto qui ne demande pas mieux, et rapportez-nous ce soir quelque gibier de choix. Pendant ce temps, nous secouerons nos rockers et tâcherons de faire bonne besogne.

— Qui sait ? insinua le contre-maître. Pourquoi ne nous arriverait-il pas ce qui est arrivé en octobre 1897 au colonel Earvay à Cripple Creek ?

— Que lui est-il arrivé à votre colonel ? demanda Summy Skim.

— De trouver dans son claim, à une profondeur de sept pieds seulement, un lingot d’or valant cent mille dollars.

— Peuh ! fit Summy Skim d’un ton dédaigneux.

— Prends ton fusil, Summy, dit Ben Raddle. Va chasser jusqu’au soir, et défie-toi des ours ! »

Summy Skim n’avait rien de mieux à faire. Neluto et lui remontèrent le ravin, et, un quart d’heure plus tard, on entendait retentir leurs premiers coups de feu.

Quant à Ben Raddle, il reprit son travail, non sans avoir recommandé à ses ouvriers de mépriser les provocations qui pourraient leur venir du 131. Ce jour-là, du reste, il ne se produisit aucun incident qui fût de nature à mettre aux prises le personnel des deux claims.

En l’absence de Summy Skim qui ne se serait peut-être pas contenu, Ben Raddle eut l’occasion d’apercevoir Hunter et Malone. En attendant qu’elle fût ou non déplacée, la ligne de frontière suivait le thalweg du ravin, en descendant vers le Sud. La maisonnette qu’occupaient les deux Texiens faisait le pendant de l’habitation de Lorique, au pied du versant opposé. Aussi, de sa chambre, Ben Raddle put-il observer Hunter et son compagnon, pendant qu’ils parcouraient le claim 131. Sans paraître s’occuper de ce qui se passait chez ses voisins, mais sans chercher non plus à se cacher, il resta appuyé sur la barre de la fenêtre, au rez-de-chaussée de la maisonnette.

Hunter et Malone s’avancèrent jusqu’au poteau limite. Ils causaient avec animation. Après avoir dirigé leurs regards vers le creek et observé les exploitations de l’autre rive, ils firent quelques pas du côté du ravin. Qu’ils fussent de la plus méchante humeur, ce n’était pas douteux, le rendement du 131 étant des plus médiocres depuis le commencement de la campagne, alors que les dernières semaines avaient valu au claim mitoyen des bénéfices très importants.

Hunter et Malone continuèrent à remonter vers le ravin et s’arrêtèrent à peu près à la hauteur de l’habitation. De là, ils aperçurent Ben Raddle qui ne sembla pas leur prêter attention.

Celui-ci pourtant s’apercevait bien qu’ils le désignaient de la main, et comprenait que leurs gestes violents, leurs voix furieuses cherchaient à le provoquer. Très sagement, il n’y prit pas garde, et, lorsque les deux Texiens se furent retirés, il rejoignit Lorique qui manœuvrait le rocker.

« Vous les avez vus, monsieur Radclle ? dit alors celui-ci.

— Oui, Lorique, répondit Ben Raddle, mais leurs provocations ne me feront pas sortir de ma réserve.

— Monsieur Skim ne paraît pas d’humeur si endurante…

— Il faudra bien qu’il se calme, déclara Ben Raddle. Nous ne devons même pas avoir l’air de connaître ces gens-là. »

Les jours suivants s’écoulèrent sans incidents. Summy Skim — et son cousin l’y poussait — partait dès le matin pour la chasse avec l’Indien, et ne revenait que tard dans l’après-midi. Il était toutefois de plus en plus difficile d’empêcher les ouvriers américains et canadiens de se trouver en contact. Leurs travaux les rapprochaient chaque jour des poteaux, à la limite des deux claims. Le moment allait arriver où, pour employer une locution du contre-maître, « ils seraient pic à pic et pioche à pioche ». La moindre contestation pourrait alors engendrer une discussion, la discussion un conflit, et le conflit une rixe, qui dégénérerait bientôt en bataille. Lorsque les hommes seraient lancés les uns contre les autres, qui serait capable de les arrêter ? Hunter et Malone n’essaieraient-ils pas de provoquer des troubles dans les autres claims américains de la frontière ? Avec de tels aventuriers, tout était à craindre. La police de Fort Cudahy serait dans ce cas impuissante à rétablir l’ordre.

Pendant quarante-huit heures, les deux Texiens ne se montrèrent pas. Peut-être précisément étaient-ils en train de parcourir les placers du Forty Miles Creek situés en territoire alaskien. Si, en leur absence, il se produisit bien quelques altercations entre les ouvriers, cela n’alla pas plus loin.

Les trois jours suivants, Summy ne put, à cause du mauvais temps, se livrer à son plaisir favori. La pluie tombait parfois à torrents, et force était de rester à l’abri dans la maisonnette. Le lavage des sables devenait très difficile dans ces conditions : les puits se remplissaient jusqu’à l’orifice, et leur trop-plein s’écoulait à la surface du claim couvert d’une boue épaisse où l’on s’enfonçait jusqu’aux genoux.

On profita de ces loisirs forcés pour peser et mettre en sacs la poudre d’or recueillie. Le rendement du 129 avait un peu baissé au cours des quinze derniers jours. La prochaine expédition à Dawson ne serait cependant pas inférieure à dix mille dollars.

L’exploitation de Jane Edgerton s’améliorait au contraire peu à peu. Chaque jour donnait un profit plus grand que celui de la veille, et elle put joindre près de douze mille dollars lui appartenant aux dix mille dollars des deux cousins.

Le travail ne fut repris que le 3 août dans l’après-midi. Après une matinée pluvieuse, le ciel se rasséréna sous l’influence du vent de Sud-Est. Mais on devait s’attendre à des orages qui, à cette époque de l’année, sont terribles et occasionnent parfois de véritables désastres.

Les deux Texiens revinrent ce jour-là de leur expédition. Ils s’enfermèrent aussitôt dans leur maison et ne se montrèrent pas de toute la matinée du 4 août.

Quant à Summy Skim, il profita de l’éclaircie pour se remettre en chasse. Quelques ours venaient d’être signalés en aval, et il ne désirait rien tant que se rencontrer avec un de ces redoutables plantigrades. Il n’en serait pas à son coup d’essai d’ailleurs. Plus d’un étaient déjà tombés sous ses balles dans les forêts de Green Valley.

Au cours de cette journée, Lorique eut un heureux coup de pioche. En creusant un trou presque à la limite du claim, il découvrit une pépite dont la valeur ne devait pas être inférieure à quatre cents dollars, soit deux mille francs en monnaie française. Le contre-maître ne put contenir sa joie et, à pleins poumons, il appela ses compagnons.

Les ouvriers et Ben Raddle accoururent, et tous poussèrent des acclamations en voyant une pépite grosse comme une noix enchâssée dans un fragment de quartz.

Les ouvriers des deux places se menaçaient. (Page 234.)

Au 131, on comprit sans peine la cause de ces cris. De là, une explosion de colère jalouse, en somme justifiée, puisque, depuis quelque temps, les ouvriers américains n’avaient pu trouver un gîte rémunérateur, et que leur exploitation devenait de plus en plus onéreuse.

Une voix se fit alors entendre, la voix de Hunter :

« Il n’y en a donc que pour ces chiens des prairies du Far West ! criait-il, furieux.

C’est ainsi qu’il qualifiait les Canadiens.

Ben Raddle avait entendu l’insulte.

Faisant un effort sur lui-même, il se contenta de tourner le dos au grossier personnage, en haussant les épaules en signe de dédain.

« Hé ! fit alors le Texien, c’est pour vous que je parle, monsieur de Montréal.

Ben Raddle se contraignit à garder le silence.

« Je ne sais ce qui me retient !.. » reprit Hunter.

Il allait franchir la limite et se jeter sur Ben Raddle. Malone l’arrêta. Mais les ouvriers des deux placers, massés de part et d’autre de la frontière, se menaçaient de la voix et du geste, et il était évident que l’ouverture des hostilités ne pourrait plus être retardée bien longtemps.

Le soir, lorsque Summy Skim rentra, tout heureux d’avoir abattu un ours, non sans quelque danger, il raconta en détail son exploit cynégétique. Ben Raddle ne voulut point lui parler de l’incident de la journée, et, après souper, tous deux regagnèrent leur chambre où Summy Skim dormit le réconfortant sommeil du chasseur.

Y avait-il lieu de craindre que l’affaire n’eût des suites ? Hunter et Malone chercheraient-ils de nouveau querelle à Ben Raddle et pousseraient-ils leurs hommes contre ceux du 129 ? C’était probable, car le lendemain pics et pioches allaient se rencontrer sur la limite des deux claims.

Or précisément, au grand ennui de son cousin, Summy Skim ne partit pas pour la chasse ce jour-là. Le temps était lourd ; de gros nuages se levaient dans le Sud-Est. La journée ne se passerait pas sans orage, et mieux valait ne point se laisser surprendre loin de l’habitation.

Toute la matinée fut employée au lavage, tandis qu’une équipe, sous la direction de Lorique, poursuivait la fouille presque sur la ligne de démarcation des deux propriétés.

Jusqu’au milieu du jour il ne survint aucune complication. Quelques propos assez malsonnants, il est vrai, tenus par les Américains, amenèrent des ripostes plus ou moins vives de la part des Canadiens. Mais tout se borna à des paroles et les contre-maîtres n’eurent point à intervenir.

Par malheur, les choses ne se passèrent pas aussi bien à la reprise du travail dans l’après-midi. Hunter et Malone allaient et venaient sur leur placer, tandis que Summy Skim, en compagnie de Ben Raddle, en faisait autant sur le sien.

« Tiens, dit Summy Skim à Ben Raddle, ils sont donc de retour, ces chenapans ?.. Je ne les avais pas encore vus… Et toi, Ben ?

— Si… hier, répondit évasivement Ben Raddle. Fais comme moi. Ne t’occupe pas d’eux.

— C’est qu’ils nous regardent d’une façon qui ne me plaît guère…

— N’y fais pas attention, Summy. »

Les Texiens s’étaient rapprochés. Toutefois, s’ils étaient prodigues de regards insultants à l’adresse des deux cousins, ils ne les accompagnaient pas des invectives dont ils étaient coutumiers, ce qui permit à Summy Skim de paraître ignorer leur existence.

Cependant les ouvriers continuaient à travailler sur la limite des deux claims, défrichant le sol, recueillant les boues pour les porter aux sluices et aux rockers. Ils se touchaient pour ainsi dire, et leurs pioches, volontairement ou non, se heurtaient à chaque instant.

Toutefois, personne jusqu’alors n’y avait pris garde, lorsque, vers cinq heures, s’élevèrent de violentes clameurs. Ben et Summy sur le 129, Hunter et Malone de l’autre côté de la frontière, se précipitèrent à la rencontre les uns des autres.

Les deux équipes ne travaillaient plus, et des deux côtés on chantait victoire. La poche, la bonanza était enfin découverte. Depuis quelques instants les sables portés de part et d’autre aux appareils de lavage donnaient des rendements dépassant cent dollars, quand, au fond de l’excavation, on venait de découvrir une pépite, un véritable lingot d’une valeur d’au moins deux mille dollars, sur lequel les deux contre-maîtres, face à face, avaient mis en même temps le pied.

« Elle est à nous ! cria Hunter en arrivant tout essoufflé.

— Non ! à nous ! protesta Lorique conservant sa prise.

— À toi, failli chien ?.. Regarde plutôt le poteau. Tu verras si ton pied n’est pas chez moi.

Un coup d’œil sur la ligne déterminée par les deux piquets les plus voisins convainquit Lorique que, dans l’excès de son zèle, il avait réellement franchi la limite, et il allait en soupirant abandonner sa trouvaille, lorsque Ben Raddle intervint.

— Si vous avez passé la frontière, Lorique, dit-il d’une voix calme, c’est qu’elle a été changée pendant la nuit. Tout le monde peut voir que les piquets ne sont plus à l’alignement, et que celui-ci a été reculé de plus d’un mètre vers l’Est.

C’était vrai. La série des poteaux formait, en effet, une ligne brisée, présentant vers l’Est un angle rentrant à la hauteur des deux claims.

— Voleur ! rugit Lorique dans la figure de Hunter.

— Voleur toi-même ! répliqua celui-ci en bondissant sur le Canadien qui fut renversé par surprise.

Summy Skim se précipita au secours du contre-maître, que le Texien maintenait à terre. Ben Raddle le suivit aussitôt et saisit à la gorge Malone qui accourait. En un instant, Lorique se relevait, délivré, tandis que Hunter roulait sur le sol à son tour.

Ce fut alors une mêlée générale. Les pioches, les pics, maniés par ces mains vigoureuses, se transformaient en armes terribles. Le sang n’eût pas tardé à jaillir, et peut-être y aurait-il eu mort d’homme, si une ronde de police n’eût, précisément au même instant, paru sur cette partie du Forty Miles.

Grâce à cette cinquantaine d’hommes résolus, les troubles furent rapidement comprimés.

Ce fut Ben Raddle qui s’adressa le premier à Hunter, que la fureur empêchait de parler.

— De quel droit, lui dit-il, avez-vous voulu nous voler notre bien ?

— Ton bien ? vociféra Hunter, dans un tutoiement grossier, garde-le, ton bien !.. Tu ne l’auras pas longtemps !

— Essayez de le reprendre, menaça Summy en serrant les poings.

— Oh ! quant à toi, hurla Hunter qui écumait littéralement, nous avons un vieux compte à régler tous les deux !

— Quand il vous plaira, dit Summy Skim.

— Quand il me plaira ?.. Eh bien !..

Hunter s’interrompit tout à coup. Précédée de Patrick, Jane Edgerton, revenant du travail quotidien, arrivait comme chaque soir sur le claim 129. Intriguée, elle s’approchait à grands pas du groupe bruyant qui gesticulait sur la frontière. Hunter la reconnut sur-le-champ.

— Eh ! dit-il en ricanant, tout s’explique ! Le vaillant défenseur de femmes travaillait pour son compte !

— Misérable lâche ! s’écria Summy indigné.

— Lâche !..

— Oui, lâche ! répéta Summy Skim, qui ne se possédait plus, et trop lâche pour rendre raison à un homme.

— Tu le verras ! hurla Hunter. Je te retrouverai !

— Quand vous voudrez, répliqua Summy Skim. Dès demain.

— Oui, demain ! » dit Hunter.

Repoussés par les hommes de police, qui remirent le piquet à sa place régulière, les mineurs durent rentrer sur leurs placers respectifs. Lorique, du moins, emportait avec lui, en signe de triomphe, la précieuse pépite qui avait allumé la querelle.

« Summy, dit Ben Raddle à son cousin, dès qu’ils eurent regagné leur maisonnette, tu ne peux te battre avec ce coquin.

— Je le ferai cependant, Ben.

— Non, Summy, tu ne le feras pas.

— Je le ferai, te dis-je, et, si je parviens à lui loger une balle dans la tête, ce sera la plus belle chasse de ma vie. Une chasse à la bête puante !

Malgré tous ses efforts, Ben Raddle ne put rien obtenir. De guerre lasse, il appela Jane Edgerton à son secours.

« Mademoiselle Jane !.. dit Summy. Mais, ne serait-ce que pour elle, ce duel serait encore nécessaire. Maintenant que Hunter l’a reconnue, il ne cessera de rôder autour d’elle.

— Je n’ai pas besoin qu’on me protège, monsieur Skim, affirma Jane en raidissant sa petite taille.

— Laissez-moi tranquille, s’écria Summy exaspéré. Je suis assez grand peut-être pour savoir ce que j’ai à faire ? Et ce que j’ai à faire maintenant, c’est…

— C’est ?..

— C’est de dîner, tout simplement, » déclara Summy Skim en s’asseyant avec une telle énergie que son escabeau fut cassé net en trois morceaux.

Un désastre inattendu allait d’ailleurs rendre impossible ou du moins retarder le dénouement de cette affaire.

Le temps s’était de plus en plus alourdi pendant cette journée. Vers sept heures du soir, l’espace saturé d’électricité fut sillonné d’éclairs, et le tonnerre gronda dans le Sud-Est. L’obscurité due à l’amoncellement des nuages devint même profonde, bien que le soleil fût au-dessus de l’horizon.

Durant l’après-midi déjà, on avait constaté, sur les divers claims du Forty Miles Creek, des symptômes inquiétants : sourdes trépidations courant à travers le sol et accompagnées de grondements prolongés, jets de gaz sulfureux s’échappant parfois des puits. Assurément on pouvait craindre une manifestation des forces plutoniques.

Vers dix heures et demie, tous allaient se coucher dans la maisonnette du claim 129, lorsque de violentes secousses ébranlèrent l’habitation.

« Un tremblement de terre ! » s’écria Lorique.

Il avait à peine prononcé ces mots que la maison se renversait brusquement comme si la base lui eût soudain manqué. Ce ne fut pas sans peine que ses hôtes, heureusement sans blessures, purent se retirer des décombres.

Mais, au dehors, quel spectacle ! Le sol du claim disparaissait sous une inondation torrentielle. Une partie du creek avait débordé et s’écoulait à travers les gisements en s’y frayant un nouveau lit.

De tous côtés éclataient des cris de désespoir et de douleur. Les mineurs, surpris dans leurs cabanes, cherchaient à fuir l’inondation qui les gagnait. Des arbres arrachés ou rompus par le pied étaient entraînés avec la rapidité d’un express.

L’inondation gagnait déjà la place où gisait l’habitation abattue. En quelques secondes on eut de l’eau à mi-corps.

« Fuyons !.. » s’écria Summy Skim, qui, enlevant Jane Edgerton entre ses bras, l’entraîna sur la pente.

À ce moment, un tronc de bouleau atteignit Ben Raddle dont la jambe fut brisée au-dessous du genou. Lorique, puis Neluto, s’élancèrent à son secours et furent renversés à leur tour. Tous trois allaient périr. Patrick, heureusement, avait vu le péril. Tandis que Summy, revenant à la charge, enlevait son cousin sur ses épaules, le géant saisissait à bout de bras le contremaître et le pilote, et, ferme comme un roc au milieu des eaux déchaînées, les emportait loin des atteintes du torrent.

En un instant, tous furent hors de danger, sans autre dommage que la fracture de Ben Raddle. On put alors contempler le désastre à la lueur du ciel en feu.

La maison avait disparu, et avec elle les trésors amassés par les deux cousins et par Jane Edgerton. La colline que celle-ci franchissait chaque matin et chaque soir avait changé de forme. Contre elle se brisait en rugissant une énorme masse d’eau qui recouvrait sur une longueur de plus d’un kilomètre la rive droite du Forty Miles Creek de part et d’autre de la frontière.

Comme vingt autres propriétés du voisinage, celles des deux cousins et de Jane Edgerton étaient englouties sous plus de dix mètres d’eau furieuse. C’est en vain que les héritiers de Josias Lacoste avaient fait des milliers de kilomètres pour tirer le meilleur parti du claim 129 ; leur héritage était disparu à jamais. Il n’y avait plus de claim 129.


SECONDE PARTIE



I

UN HIVER AU KLONDIKE.



Un tremblement de terre, très localisé d’ailleurs, venait de bouleverser cette partie du Klondike, comprise entre la frontière et le Yukon, que traverse le cours moyen du Forty Miles Creek.

Le Klondike n’est pas, à vrai dire, exposé à de fréquentes secousses sismiques. Son sol contient cependant des agrégats quartzeux, des roches éruptives, indiquant que les forces plutoniques l’ont travaillé à son origine, et ces forces, endormies seulement, se réveillent parfois avec une violence peu ordinaire. Au surplus, dans toute la région des Montagnes Rocheuses, qui prennent naissance aux approches du cercle polaire arctique, se dressent plusieurs volcans dont la complète extinction n’est pas certaine.

Si l’éventualité des tremblements de terre ou des éruptions est, en général, peu à craindre dans le district, il n’en est pas ainsi des inondations dues aux crues soudaines de ses creeks.

Dawson City n’a pas été épargnée, et le pont qui réunit la ville à Klondike City, son faubourg, a été plus d’une fois emporté.

Cette fois, le territoire du Forty Miles Creek avait subi un double désastre. Le bouleversement complet du sol entraînait la destruction des claims sur une vaste étendue des deux côtés de la frontière. L’inondation était venue par surcroît, et l’eau recouvrait l’emplacement des anciens placers, où toute exploitation serait désormais impossible.

Il eût été difficile, au premier moment, d’apprécier la grandeur du dommage. Une obscurité profonde enveloppait la contrée. Si les maisonnettes, les cabanes, les huttes avaient été détruites, si la plupart des mineurs étaient maintenant sans abri, si le nombre des blessés et des morts, les uns écrasés sous les décombres, les autres noyés, était considérable, on ne l’apprendrait que le lendemain. Que toute cette population d’émigrants répandue sur les placers fût obligée d’abandonner la région, on ne le saurait qu’après avoir constaté l’importance de la catastrophe.

Ce qui paraissait, en tout cas, avoir causé un désastre irréparable, c’était le déversement d’une partie des eaux du Forty Miles Creek sur les gisements de sa rive droite. Sous la poussée des forces souterraines, le fond de son lit avait été soulevé au niveau des deux bords. Il y avait donc lieu de penser que l’inondation n’était point passagère. Dans ces conditions, comment reprendre les fouilles dans un sol recouvert par cinq à six pieds d’une eau courante dont on ne pourrait provoquer la dérivation ?

Quelle nuit de terreur et d’angoisses eurent à passer les pauvres gens frappés par cette soudaine catastrophe ! Ils n’avaient aucun abri, et l’orage dura jusqu’à cinq heures du matin. La foudre frappa à maintes reprises les bois de bouleaux et de trembles où s’étaient retirées les familles. En même temps, une pluie torrentielle mélangée de grêlons ne cessa de tomber. Si Lorique n’eût découvert, en remontant le ravin, une petite grotte dans laquelle Summy Skim et lui transportèrent Ben Raddle, le blessé n’aurait pas trouvé de refuge.

On imagine aisément à quelles idées les deux cousins devaient s’abandonner. Ainsi, c’était pour être les victimes de tels événements qu’ils avaient entrepris un si long et si pénible voyage ! Tous leurs efforts étaient perdus. Il ne restait rien de leur héritage, pas même ce que l’exploitation avait produit au cours des dernières semaines. De l’or recueilli par eux-mêmes et par leur infortunée compagne, il n’existait plus la moindre parcelle. Après la chute de la maisonnette, l’inondation avait tout balayé. Aucun objet n’avait pu être sauvé, et, à présent, l’or s’en allait en dérive dans le courant du rio.

Lorsque l’orage eut cessé, Summy Skim et le contre-maître quittèrent la grotte quelques instants, en laissant Ben Raddle aux soins de Jane Edgerton, et cherchèrent à se rendre compte de l’étendue du désastre. Comme le 129, le 127 bis et le 131 avaient disparu sous les eaux. La question de frontière était résolue du coup. Que le cent quarante et unième méridien fût reporté à l’Est ou à l’Ouest, cela n’intéressait plus les deux claims ; que le territoire fût alaskien ou canadien, peu importait. Le creek élargi coulait à sa surface.

Quant aux victimes de ce tremblement de terre, on ne connaîtrait leur nombre qu’après enquête. Assurément, des familles avaient dû être surprises, soit par les secousses du sol, soit par l’inondation, dans leurs cabanes ou dans leurs huttes, et il était à craindre que la plupart n’eussent péri sans avoir eu le temps de fuir.

Ben Raddle, Summy Skim, Lorique et Jane Edgerton n’avaient échappé que par miracle, et encore l’ingénieur ne s’en tirait-il pas sain et sauf. Il convenait de se procurer les moyens de le transporter à Dawson City dans le plus court délai.

Il va sans dire que de l’affaire Hunter-Skim il n’était plus question. Le rendez-vous du lendemain pour le duel tombait de lui-même. D’autres soins réclamaient les deux adversaires, qui ne se retrouveraient jamais, peut-être, l’un en face de l’autre.

D’ailleurs, quand les nuages furent dissipés et lorsque le soleil éclaira le théâtre du drame, ni l’un ni l’autre des deux Texiens ne fut aperçu. De la maison qu’ils occupaient à l’entrée du ravin, à travers lequel coulait désormais la dérivation du Forty Miles, il ne restait plus rien. Du matériel, dressé à la surface du claim, rockers, sluices ou pompes, il ne subsistait pas le moindre vestige. Le courant se propageait avec d’autant plus de rapidité que l’orage de la veille avait grossi les eaux, et l’élargissement de leur cours n’en abaissait pas le niveau.

Les deux Texiens et leur personnel avaient-ils pu se tirer indemnes de l’aventure, ou fallait-il les compter au nombre des victimes ? On l’ignorait, et, en vérité, Summy Skim ne songeait pas à s’en inquiéter. Sa seule préoccupation était de ramener Ben Raddle à Dawson City, où les soins ne lui manqueraient pas, d’y attendre son rétablissement, et, s’il en était temps encore, de reprendre le chemin de Skagway, de Vancouver et de Montréal. Ben Raddle et lui n’avaient plus aucun motif de prolonger leur séjour au Klondike. Le 129 ne rencontrerait plus d’acquéreurs, maintenant qu’il gisait sous une profonde masse d’eau. Le mieux serait donc de quitter le plus tôt possible cet abominable pays où, ainsi que l’avait dit bien souvent Summy Skim, non sans quelque raison, des gens sains d’esprit et de corps n’auraient jamais dû mettre le pied.

Mais un prompt retour serait-il possible ? La guérison de Ben Raddle n’exigerait-elle pas de longs jours, des semaines, des mois peut-être ?

La première quinzaine d’août allait bientôt prendre fin. La seconde ne s’achèverait pas sans que l’hiver, si précoce sous cette haute latitude, ne fermât les régions lacustres et la passe du Chilkoot. Le Yukon lui-même ne tarderait pas à devenir impraticable, et les derniers steamboats seraient partis pour le descendre jusqu’à son embouchure, avant que Ben Raddle fût en état de s’y embarquer.

C’était, dans ce cas, tout un hiver à passer à Dawson. Or, la perspective de rester ensevelis sept ou huit mois sous les neiges du Klondike, avec des froids de cinquante ou soixante degrés, n’était rien moins qu’agréable. Pour éviter une telle calamité, il convenait de rentrer à Dawson City en toute hâte, et de confier le blessé au docteur Pilcox, avec injonction de le guérir dans le plus court délai.

Fort heureusement, — car la question des transports ne laissait pas d’être épineuse, — Neluto retrouva sa carriole intacte sur l’épaulement où il l’avait remisée et que les eaux n’avaient pas atteint. Quant au cheval qui, pâturant en liberté, s’était enfui au moment du cataclysme, il put être repris et ramené à ses maîtres.

« Partons ! s’écria aussitôt Summy Skim. Partons à l’instant !

Ben Raddle lui saisit la main.

— Mon pauvre Summy, dit-il, me pardonneras-tu ? Si tu savais combien je regrette de t’avoir engagé dans cette triste affaire !..

— Il ne s’agit pas de moi, répliqua Summy Skim d’un ton bourru. Il s’agit de toi… Par exemple, sois docile, ou sinon !.. Mlle Jane va t’emmailloter la jambe du mieux possible, puis Patrick et moi nous t’étendrons dans la carriole, sur une bonne litière d’herbe sèche. J’y prendrai place avec Mlle Jane et Neluto. Lorique et Patrick nous rejoindront à Dawson City, comme ils le pourront. Nous marcherons aussi vite… non, je veux dire aussi lentement qu’il sera nécessaire, afin de t’éviter les cahots. Une fois à l’hôpital, tes maux seront finis, et le docteur Pilcox raccommodera ta jambe rien qu’en la regardant… Pourvu seulement qu’il ne la regarde pas trop longtemps et que nous puissions repartir avant la mauvaise saison !

— Mon cher Summy, dit alors Ben Raddle, il est possible que ma guérison demande plusieurs mois et je comprends quelle impatience tu dois avoir d’être de retour à Montréal… Pourquoi ne partirais-tu pas ?

— Sans toi, Ben ?.. Tu délires, je suppose. Mais, mon vieux Ben, je me ferais plutôt casser une jambe à mon tour ! »

À travers les routes encombrées de gens qui allaient chercher du travail sur d’autres placers, la carriole transportant Ben Raddle reprit le chemin de Fort Cudahy, en suivant la rive droite du Forty Miles Creek. Au bord de la rivière, fonctionnaient les claims que l’inondation n’avait pas atteints. Quelques-uns cependant, s’ils n’avaient pas été envahis par les eaux, n’étaient plus exploitables pour le moment. Bouleversés par les secousses du sol qui s’étaient propagées à une assez grande distance de la frontière, leur matériel brisé, leurs puits comblés, leurs poteaux abattus, leurs maisonnettes détruites, ils présentaient un lamentable aspect. Mais, enfin, ce n’était pas la ruine absolue et les travaux pourraient y être repris, l’année suivante.

La carriole ne marchait pas vite, les cahots de ces mauvaises routes causant de vives souffrances au blessé. Ce fut seulement le surlendemain que le véhicule s’arrêta à Fort Cudahy.

À TRAVERS LES ROUTES ENCOMBRÉES… (Page 246.)

Assurément, Summy Skim n’épargnait pas ses soins, mais la vérité force à reconnaître qu’il se montrait d’une insigne maladresse, et que Ben Raddle eût été à plaindre sans le secours de Jane Edgerton. Celle-ci inventait mille moyens de soutenir le membre brisé, découvrait pour lui des positions toujours nouvelles et toujours les meilleures, et surtout trouvait sans effort les paroles les plus propres à réconforter l’âme du malade.

Malheureusement, ni elle, ni Summy Skim n’étaient capables de réduire une fracture. Il fallait pour cela un médecin, et, pas plus qu’à Fort Cudahy, il n’en existait à Fort Reliance où l’on arriva quarante-huit heures après.

Summy Skim s’inquiétait à bon droit. La situation de son cousin n’allait-elle pas empirer avec le temps et le défaut de médication ? Ben Raddle, il est vrai, supportait sans se plaindre ses souffrances qui devaient être vives, mais c’est pour ne pas alarmer Summy qu’il se contenait ainsi, et celui-ci le comprenait aux cris de douleur qui échappaient parfois à l’ingénieur au plus fort de ses accès de fièvre.

Il fallait donc se hâter et atteindre, coûte que coûte, la capitale du Klondike. Là seulement, Ben Raddle pourrait être vraiment soigné. Aussi, quel soupir de soulagement poussa Summy Skim, quand, dans l’après-midi du 16 août, la carriole s’arrêta enfin devant l’hôpital de Dawson.

Le hasard voulut qu’à ce moment Edith Edgerton fût sur le seuil de la porte pour les besoins de son service. D’un coup d’œil, elle reconnut quel malade on lui amenait, et sans doute en éprouva-t-elle une violente émotion, car la subite pâleur de son visage put être remarquée de toutes les personnes présentes. Quelle que fût, d’ailleurs, cette émotion, elle ne la trahit par aucun autre signe extérieur, sinon qu’elle en oublia d’embrasser sa cousine. Sans prononcer une parole, elle prit rapidement les mesures les plus propres à soulager le blessé, qu’une fièvre ardente rendait à demi inconscient. Sous sa direction, celui-ci fut descendu de la carriole et transporté dans l’hôpital avec tant d’adresse qu’il ne poussa pas la moindre plainte. Dix minutes après, il était déposé dans une chambre particulière, et s’endormait entre deux draps d’une blancheur éblouissante et soigneusement bordés.

« Vous voyez, miss Edith, que j’avais raison de soutenir, en vous amenant à Dawson City, que nous avions à votre présence un intérêt personnel ! dit Summy d’un ton désolé.

— Qu’est-il donc arrivé à M. Raddle ? » interrogea Edith sans répondre directement à la remarque.

Ce fut Jane qui mit sa cousine au courant des aventures dont celle-ci voyait en somme le dénouement. Le récit durait encore quand survint le docteur Pilcox, qu’Edith avait aussitôt fait appeler.

Le tremblement de terre dont la région du Forty Miles Creek avait été le théâtre était connu depuis quelques jours à Dawson City. On savait maintenant qu’une trentaine de personnes en avaient été victimes. Mais le docteur Pilcox ne pouvait se douter que l’une d’elles fût l’ingénieur.

« Comment ! s’écria-t-il avec sa faconde habituelle, c’est monsieur Raddle !.. et avec une jambe brisée !

— Oui, docteur, lui-même, répondit Summy Skim… Et mon pauvre Ben souffre effroyablement.

— Bon !.. bon !.. Ce ne sera rien, reprit le docteur. On la lui remettra, sa jambe !.. Ce n’est pas un médecin, c’est un rebouteur qu’il lui faut. On va lui rebouter ça dans les règles !

Ben Raddle n’avait qu’une fracture simple au-dessous du genou, fracture que le docteur réduisit très habilement, puis le membre fut placé dans un appareil qui assura sa complète immobilité. Tout en agissant, le docteur parlait suivant sa coutume :

— Mon cher client, disait-il, vous pouvez vous vanter d’avoir une vraie chance ! Axiome : se briser les membres pour les avoir solides. Vous aurez des jambes de cerf ou d’orignal… une jambe de cerf plutôt, à moins que vous ne préfériez que je casse aussi l’autre !

— Merci bien ! murmura avec un pâle sourire Ben Raddle, revenu à la pleine conscience de lui-même.

— Ne vous gênez pas ! reprit le jovial docteur. À votre disposition… Non ?.. Vous ne vous décidez pas ?.. On se contentera donc d’en guérir une.

— Combien de temps exigera la guérison ? demanda Summy.

— Euh !.. Un mois… six semaines… Des os, monsieur Skim, ça ne se ressoude pas comme deux bouts de fer chauffés au rouge blanc. Il faut le temps, à défaut de la forge et du marteau.

— Le temps !.. le temps !.. maugréa Summy Skim.

— Que voulez-vous, répliqua le docteur Pilcox, c’est la nature qui opère, et, vous ne l’ignorez pas, elle n’est jamais pressée, la nature. C’est même pour cela qu’on a inventé la patience. »

Patienter, voilà ce que Summy Skim avait de mieux à faire. Patienter et se résigner à voir la mauvaise saison arriver avant que Ben Raddle fût remis sur pied ! Aussi a-t-on idée d’un pays où l’hiver commence dès la première semaine de septembre, où la neige et les glaces s’accumulent au point de rendre la contrée impraticable ? Comment, à moins d’être tout à fait valide, Ben Raddle pourrait-il, par de telles températures, affronter les fatigues du retour et franchir les passes du Chilkoot, pour aller s’embarquer à Skagway sur les steamboats de Vancouver ? Quant à ceux qui descendent le Yukon jusqu’à Saint-Michel, le dernier serait parti dans une quinzaine de jours en laissant les embâcles se former derrière lui !

Précisément, le Scout revint le 20 août à Dawson City.

Le premier soin de Bill Stell fut de s’informer si MM. Ben Raddle et Summy Skim avaient terminé l’affaire relative au claim 129, et s’ils se préparaient à reprendre la route de Montréal. Il alla, dans ce but, trouver le docteur Pilcox à l’hôpital.

Quelle fut sa surprise lorsqu’il apprit que Ben Raddle y était en traitement et ne pourrait être rétabli avant six semaines.

« Oui, Bill, lui déclara Summy Skim, voilà où nous en sommes ! Non seulement nous n’avons pas vendu le 129, mais il n’y a plus de 129 ! Et non seulement il n’y a plus de 129, mais il nous est impossible de quitter cet atroce Klondike pour un pays plus habitable !

Le Scout connut alors la catastrophe du Forty Miles et comment Ben Raddle avait été grièvement blessé dans cette circonstance.

« C’est bien là ce qu’il y a de plus déplorable, conclut Summy Skim, car enfin, nous en aurions fait notre deuil du 129. Je n’y tenais pas, moi, au 129 ! Parbleu ! Quelle sotte idée a eue l’oncle Josias d’acquérir le 129 et de mourir pour nous laisser le 129 ! »

Cent vingt-neuf !.. Avec quel mépris Summy Skim énonçait ce nombre maudit !

« Ah ! Scout, s’écria-t-il, si le pauvre Ben n’en avait pas été victime, comme au fond je l’aurais béni, ce tremblement de terre ! Il nous débarrassait d’un héritage encombrant ! Plus de claim ! Plus d’exploitation ! C’est tout bénéfice à mon sens.

— Vous allez donc être obligés, interrompit le Scout, de passer l’hiver à Dawson City ?

— Autant dire au pôle Nord, répliqua Summy Skim.

— De sorte que moi, reprit Bill Stell, qui venais vous chercher…

— Vous repartirez sans nous, Bill, » répondit Summy Skim, avec un accent de résignation qui confinait au désespoir.

C’est ce qui arriva quelques jours plus tard, après que le Scout eut pris congé des deux Canadiens, en promettant de revenir au début du printemps.

« Dans huit mois ! » avait soupiré Summy Skim.

Cependant le traitement de Ben Raddle suivait son cours régulier. Aucune complication n’était survenue. Le docteur Pilcox se déclarait on ne peut plus satisfait. La jambe de son client n’en serait que plus solide et lui en vaudrait deux à elle seule. « Cela lui en fera trois, si je compte bien, » avait-il coutume de dire.

Quant à Ben Raddle, il prenait son mal en patience. Admirablement soigné par Edith, il semblait s’accommoder le mieux du monde du régime de l’hôpital. Tout au plus eût-on pu lui reprocher de se montrer un peu trop exigeant à l’égard de sa douce garde-malade. Il fallait que celle-ci fît d’interminables stations au chevet de son blessé, et encore lui était-il interdit de le quitter quelques minutes, pour les besoins du service, sous peine de s’attirer les plus véhémentes protestations. Il est juste d’ajouter que la victime de cette tyrannie n’en paraissait pas autrement fâchée. Volontiers, elle s’oubliait en de longues causeries, quitte à réaliser, pendant le sommeil de l’ingénieur, des miracles d’activité, pour que les autres pensionnaires de l’hôpital ne souffrissent pas de la préférence qu’elle accordait à un seul.

Au cours de leurs tête-à-tête, les deux jeunes gens ne songeaient pas à ébaucher le moindre roman. Non, pendant que son cousin, chaque fois que le temps le permettait, allait à la chasse avec le fidèle Neluto, Ben Raddle se tenait au courant des marchés de Dawson City et des découvertes nouvelles dans les régions aurifères. Edith était sa gazette vivante. Elle lui lisait les journaux locaux, tels que Le Soleil du Yukon, Le Soleil de Minuit, La Pépite du Klondike, d’autres encore. De ce que le 129 n’existait plus, résultait-il qu’il ne restât plus rien à faire dans le pays ? N’y aurait-il pas quelque autre claim à acquérir, puis à exploiter ? L’ingénieur, décidément, avait pris goût à ses travaux du Forty Miles Creek.

S’il se gardait bien de parler de ces vagues projets à Summy Skim qui, cette fois, n’aurait pu contenir sa trop juste indignation, il se rattrapait quand Edith était seule auprès de lui. Celle-ci n’avait pas été abattue par la ruine de sa cousine, et sa foi dans l’avenir n’en était pas ébranlée. Elle discutait avec l’ingénieur les mérites de telle ou telle partie du district. Ils élaboraient ensemble des plans d’avenir le plus sérieusement du monde. On le voit, si la fièvre causée par la blessure ne dévorait plus le corps de Ben Raddle, la fièvre de l’or n’avait pas quitté son âme, et, de celle-là, il ne semblait pas près de guérir. Cette fièvre morale, ce n’était pas, d’ailleurs, le désir de posséder le précieux métal qui la lui donnait, mais bien la passion de la découverte et l’ivresse supérieure de rendre réalisables les rêves audacieux qu’enfantait son cerveau.

Comment son imagination n’eût-elle pas été surexcitée par les nouvelles des claims montagneux de la Bonanza, de l’Eldorado et du Little Skookum ?

Ici, on lavait jusqu’à cent dollars par ouvrier et par heure ! Là, on retirait huit mille dollars d’un trou long de vingt-quatre pieds, large de quatorze ! Un syndicat de Londres venait d’acheter deux claims sur le Bear et le Dominion au prix de dix-sept cent cinquante mille francs ! Le placer n° 26, sur l’Eldorado, était à céder pour deux millions, et les ouvriers y recueillaient chacun et chaque jour jusqu’à soixante mille francs ! Au Dôme, sur la ligne de partage des eaux entre la Klondike River et l’Indian River, M. Ogilvie ne prévoyait-il pas, avec sa haute compétence, une extraction totale dépassant cent cinquante millions de francs ?

Et cependant, en dépit de ce mirage, Ben Raddle eût été sage, peut-être, de ne pas oublier ce que le pasteur de Dawson City répétait à un Français, M. Amès Semiré, l’un des voyageurs qui ont le mieux étudié ces régions aurifères :

« Avant de partir, il convient que vous vous assuriez la possession d’un lit à mon hôpital. Si la fièvre de l’or vous atteint, vous aussi, au cours de votre excursion, vous ne le regretterez pas. Pour peu que vous trouviez quelques parcelles d’or — et il y en a partout, dans le pays — vous vous surmènerez inévitablement. Dans ce cas vous attraperez sûrement le scorbut ou autre chose. Or, pour deux cent cinquante francs par an, je cède des abonnements qui vous donnent droit à une couchette et aux soins gratuits du médecin. Tout le monde me prend des tickets. Voici le vôtre »

Des soins, l’expérience actuelle montrait à Ben Raddle qu’il n’en manquerait pas à l’hôpital de Dawson. Mais son irrésistible besoin d’aventures n’allait-il pas l’entraîner loin de Dawson City, dans ces régions inexplorées où l’on découvrait de nouveaux gisements ?

Entre temps, Summy Skim s’était informé, près de la police, des Texiens Hunter et Malone. Avaient-ils été revus depuis la catastrophe du Forty Miles Creek ?

La réponse avait été négative. Ni l’un ni l’autre n’étaient revenus à Dawson City où leurs excès eussent, comme d’habitude, signalé leur présence. On les aurait rencontrés dans les casinos, dans les maisons de jeu, en tous ces lieux de plaisir où ils tenaient le premier rang. Il se pouvait donc qu’ils eussent péri dans le tremblement de terre du Forty Miles Creek, entraînés par l’inondation qui en avait été la conséquence. Toutefois, comme aucun des Américains qui travaillaient sur le claim 131 n’avait été retrouvé, et comme il n’était pas admissible que tous eussent été victimes du désastre, il était possible que Hunter et Malone fussent repartis avec leur personnel pour les gisements de Circle City et de Birch Creek, où ils avaient commencé leur campagne.

Au début d’octobre, Ben Raddle put quitter son lit. Le docteur Pilcox ne laissait pas d’être fier de cette guérison, à laquelle les soins d’Edith avaient contribué autant que les siens.

Si l’ingénieur était sur pied, il lui fallait toutefois s’imposer encore certains ménagements, et il n’aurait pu supporter le voyage de Dawson City à Skagway. D’ailleurs, il était trop tard. Les premières neiges de l’hiver tombaient, abondantes, les cours d’eau commençaient à geler, la navigation n’était plus praticable, ni sur le Yukon, ni sur les lacs. Déjà, la moyenne de la température atteignait quinze degrés au-dessous de zéro, en attendant qu’elle tombât à cinquante ou soixante.

Les deux cousins avaient fait choix d’une chambre dans un hôtel de Front street et prenaient au French Royal Restaurant leurs repas qui n’étaient pas assaisonnés de la plus franche gaîté. Ils parlaient peu. Mais, jusque dans la tristesse, la diversité de leurs natures continuait à s’accuser.

Lorsque Summy Skim disait parfois en hochant la tête :

« Ce qu’il y a de plus fâcheux dans cette affaire, c’est que nous n’ayons pu quitter Dawson City avant l’hiver.

Ben Raddle répondait invariablement :

« Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est, peut-être, de n’avoir pas vendu notre claim avant la catastrophe et, sûrement, d’être dans l’impossibilité d’en continuer l’exploitation. »

Là-dessus, pour ne point entamer une discussion inutile, Summy Skim décrochait son fusil, appelait Neluto et partait en chasse aux environs de la ville.

Un mois s’écoula encore, au cours duquel les oscillations de la colonne thermométrique furent vraiment extraordinaires. Elle descendait à trente ou quarante degrés, puis remontait à quinze ou dix sous zéro, suivant la direction du vent.

Pendant ce mois, la guérison de Ben Raddle se poursuivit de la manière la plus satisfaisante. Bientôt, il put entreprendre, en compagnie de Summy Skim, des excursions chaque jour plus longues, auxquelles, à défaut de sa cousine retenue par ses fonctions, se joignait d’ordinaire Jane Edgerton. C’était un véritable plaisir pour les trois promeneurs, soit de marcher, lorsque le calme de l’atmosphère le permettait, soit, chaudement vêtus de fourrures, de glisser en traîneau sur la neige durcie.

Un jour, le 17 novembre, le trio, sorti à pied cette fois-là, se trouvait à une lieue environ, dans le nord de Dawson City ; Summy Skim avait fait bonne chasse et on se préparait à revenir, lorsque Jane Edgerton s’arrêta tout à coup et s’écria, en indiquant un arbre distant d’une cinquantaine de pas :

« Un homme !.. là !

— Un homme ? » répéta Summy Skim.

« UN HOMME ! LÀ ! » (Page 259.)

En effet, au pied d’un bouleau, un homme était étendu sur la neige. Il ne faisait aucun mouvement. Sans doute il était mort, mort de froid, car la température était alors très basse.

Les trois promeneurs coururent vers lui. L’inconnu paraissait âgé d’une quarantaine d’années. Il avait les yeux clos, et son visage exprimait une grande souffrance. Il respirait encore, mais si faiblement qu’il semblait parvenu au seuil même de la mort.

Comme si la chose allait de soi, Ben Raddle s’empara sur-le-champ de l’autorité.

« Toi, Summy, dit-il d’une voix brève, tâche de te procurer un véhicule quelconque. Moi, je cours à la plus prochaine maison chercher un cordial. Pendant ce temps, Mlle Jane frictionnera le malade avec de la neige et s’efforcera de le ranimer. »

L’ordre fut aussitôt exécuté. Quand Ben Raddle prit sa course, Summy était déjà parti et se dirigeait vers Dawson à toutes jambes.

Restée seule auprès de l’inconnu, Jane se mit en devoir de lui faire subir une friction héroïque. Le visage d’abord. Puis elle entr’ouvrit le grossier cafetan afin d’atteindre les épaules et la poitrine.

De l’une des poches, un portefeuille de cuir glissa, et des papiers s’éparpillèrent sur le sol. L’un d’eux attira plus particulièrement l’attention de Jane qui le ramassa et y jeta un rapide coup d’œil. C’était une feuille de parchemin pliée en quatre, aux arêtes élimées et presque coupées par des frottements répétés. Ouvert, le document n’était autre chose qu’une carte géographique, la carte d’un littoral marin, sans autre indication qu’un parallèle, un méridien et une grosse croix rouge en un point de cette côte ignorée.

Jane replia le document et, l’ayant mis machinalement dans sa poche, ramassa les autres papiers qu’elle réintégra dans le portefeuille, puis continua son énergique médication. Les bons effets, d’ailleurs, n’en étaient pas contestables. Le malade commençait à s’agiter. Bientôt ses paupières battirent et de vagues paroles s’échappèrent de ses lèvres bleuies, tandis que sa main, qu’il avait d’abord portée à sa poitrine, venait faiblement serrer celle de Jane Edgerton. En se penchant, la jeune fille put saisir quelques mots qui lui parurent dénués de sens :

« Là… disait le mourant… Portefeuille… Vous le donne… Volcan d’Or… Merci… À vous… Ma mère…

Ben Raddle revenait à ce moment, et, sur la route, on entendait le bruit d’une voiture qui s’approchait au galop.

— Voici ce que j’ai trouvé, dit Jane en remettant le portefeuille à l’ingénieur.

Ce portefeuille ne contenait que des lettres, toutes adressées au même destinataire : M. Jacques Ledun, et datées de Nantes ou de Paris.

— Un Français ! » s’écria Ben Raddle.

Un instant plus tard, l’homme retombé dans un profond coma était placé dans la carriole ramenée par Summy et emporté à toute bride vers l’hôpital de Dawson.


II

LE VOLCAN D’OR


En quelques minutes, la carriole fut à l’hôpital. L’homme qu’elle rapportait y fut introduit et déposé dans cette même chambre que Ben Raddle avait occupée jusqu’à sa guérison. Ainsi, le malade n’aurait pas à subir le voisinage des autres hospitalisés.

C’est à Summy Skim qu’il devait cette faveur. Celui-ci, pour l’obtenir, avait mis enjeu ses hautes relations.

« C’est un Français, presque un compatriote ! avait-il dit à Edith Edgerton. Ce que vous avez fait pour Ben, je vous demande de le faire pour lui ; et j’espère que le docteur Pilcox le guérira comme il a guéri mon cousin. »

Le docteur ne tarda pas à se rendre auprès de son nouveau pensionnaire. Le Français n’avait point repris connaissance et ses yeux restaient fermés. Le docteur Pilcox constata un pouls très faible, une respiration à peine sensible. De blessure, il n’en observa aucune sur ce corps effroyablement amaigri par les privations, les fatigues, la misère. Nul doute que le malheureux ne fût tombé d’épuisement près de l’arbre au pied duquel on l’avait ramassé, et bien certainement le froid l’eût achevé s’il fût resté toute la nuit sans secours et sans abri.

« Cet homme est à demi gelé, » dit le docteur Pilcox.

On entoura le malade de couvertures et de boules d’eau chaude ; on lui fit prendre des boissons brûlantes, on le frictionna pour rétablir la circulation. Tout ce qu’il y avait à faire fut fait. Vains efforts qui ne purent le tirer de son état de prostration.

La vie reviendrait-elle dans le moribond qu’on avait ramené ? Le docteur Pilcox refusait de se prononcer.

Jacques Ledun, tel était, on l’a vu, le nom inscrit sur l’adresse des lettres, toutes signées par sa mère, trouvées dans le portefeuille du Français. La plus récente, timbrée de Nantes, avait déjà cinq mois de date. La mère écrivait à son fils : à Dawson City, Klondike. Elle implorait une réponse qui n’avait peut-être pas été envoyée.

Ben et Summy les lurent, ces lettres, qu’ils passaient ensuite à Edith et à Jane Edgerton. Leur émotion à tous fut profonde. Plus d’une crispation de la face la dissimula chez les hommes, tandis que les jeunes filles, malgré leur force d’âme, laissaient librement couler des larmes de pitié. Chaque ligne criait l’amour maternel le plus ardent. C’était une suite ininterrompue de conseils, de caresses et d’appels. Que Jacques se soignât bien, et surtout qu’il revînt et renonçât à son aventureuse poursuite de la fortune ; tel était le vœu incessant de la mère lointaine qui se riait de la misère, à la condition que l’on fût deux pour la supporter.

Ces lettres fournissaient, en tous cas, d’utiles indications sur leur destinataire. S’il succombait, on pourrait ainsi prévenir la pauvre mère du malheur qui la frappait.

Ce qui fut établi par l’ensemble de ces lettres, au nombre d’une dizaine, c’est que Jacques Ledun avait quitté l’Europe depuis deux ans déjà. Il ne s’était pas rendu directement au Klondike pour y exercer le métier de prospecteur. Les inscriptions de quelques lettres indiquaient qu’il avait dû chercher fortune tout d’abord sur les gisements aurifères de l’Ontario et de la Colombie. Puis, attiré sans doute par les prodigieuses nouvelles des journaux de Dawson City, il s’était joint à la foule des mineurs. Du reste, il ne semblait pas qu’il eût été propriétaire d’un claim, car son portefeuille ne contenait aucun titre de propriété, ni d’ailleurs aucun document en dehors des lettres qui venaient d’être lues.

Il en existait un cependant, mais celui-là ne se trouvait plus dans le portefeuille. Il était entre les mains de Jane Edgerton, qui ne songea même pas à le communiquer à sa cousine et à ses amis. Le soir seulement, au moment de se coucher, elle pensa à ce bizarre morceau de parchemin, et, l’ayant étalé sous la lumière de la lampe, s’amusa à le déchiffrer comme elle eût fait d’un rébus.

C’était bien une carte, ainsi qu’elle l’avait tout d’abord supposé. Des lignes assez irrégulièrement tracées au crayon dessinaient le littoral d’un océan où allait se jeter un cours d’eau auquel affluaient quelques rivières. À en juger par l’orientation naturelle de la carte, ce cours d’eau paraissait se diriger vers le Nord-Ouest. Était-ce donc le Yukon ou son tributaire la Klondike River ? Cette hypothèse n’était pas admissible. D’après le sens de la carte, il ne pouvait être question que de l’océan Glacial et d’une contrée située au-dessus du cercle polaire arctique. Au croisement d’un méridien numéroté 136° 15′ et d’un parallèle dont on n’indiquait pas l’ordre numérique était tracée la croix rouge qui, tout de suite, avait attiré l’attention de Jane Edgerton. C’est en vain que celle-ci s’appliqua à résoudre le problème. Sans le chiffre de la latitude, il était impossible de savoir quelle partie du Nord-Amérique représentait la carte, et plus spécialement en quel point du continent pouvait être située la mystérieuse croix rouge.

Était-ce donc vers cette contrée quelle qu’elle fût que se dirigeait Jacques Ledun, ou en revenait-il lorsqu’il était tombé vaincu à quelques kilomètres de Dawson City ? On ne le saurait jamais, si la mort emportait le malheureux Français sans qu’il eût repris connaissance.

Il ne paraissait pas douteux que Jacques Ledun appartînt à une famille occupant un certain rang social. Ce n’était pas un ouvrier. Les lettres de sa mère, écrites de bon style, en témoignaient. Par quelles vicissitudes, par quelles infortunes avait-il passé pour en être arrivé à ce dénûment, à cette fin misérable sur un lit d’hôpital ?

Quelques jours s’écoulèrent. Malgré les soins dont Jacques Ledun était entouré, son état ne s’améliorait pas. À peine s’il pouvait, pour répondre aux questions, balbutier des mots inintelligibles. Qu’il fût en possession de son intelligence, on était même en droit d’en douter.

« Il est à craindre, dit à ce propos le docteur Pilcox, que l’esprit de notre malade n’ait été fortement ébranlé. Lorsque ses yeux s’entr’ouvrent, j’y surprends un regard vague qui me donne à penser.

— Mais son état physique, s’informa Summy Skim, ne s’améliore-t-il pas ?

— Il me paraît plus grave encore que son état moral, » déclara nettement le docteur.

Pour que le docteur Pilcox, si confiant d’ordinaire, tînt ce langage, c’est qu’il avait peu d’espoir dans la guérison de Jacques Ledun.

Cependant Ben Raddle et Summy Skim ne voulaient pas désespérer. À les entendre, une réaction se produirait avec le temps. Quand bien même Jacques Ledun ne devrait point revenir à la santé, il recouvrerait, du moins, son intelligence ; il parlerait, il répondrait.

Quelques jours plus tard, l’événement sembla leur donner raison. Le docteur Pilcox avait-il trop douté de l’efficacité de ses remèdes ? Toujours est-il que la réaction si impatiemment attendue par Ben Raddle commença à se produire. L’état de prostration de Jacques Ledun parut moins absolu. Ses yeux restaient plus longtemps ouverts. Son regard plus ferme interrogeait, parcourait avec surprise cette chambre inconnue et les personnes groupées autour de lui : le docteur, Ben Raddle, Summy Skim, Edith et Jane Edgerton.

Le malheureux était-il donc sauvé ?

Le docteur secoua la tête avec découragement. Un médecin ne pouvait être dupe de ces trompeuses apparences. Si l’intelligence se rallumait, c’était à la veille de s’éteindre. Ces yeux, qui venaient de se rouvrir, seraient bientôt à jamais refermés. Il n’y avait là qu’une dernière révolte de la vie luttant inutilement contre un prochain anéantissement.

Edith s’était penchée, guettant les paroles que, bien bas, d’une voix entrecoupée de soupirs et qui s’entendait à peine, murmurait Jacques Ledun. Elle dit, répondant à une question devinée plutôt que comprise :

« Vous êtes dans une chambre de l’hôpital.

— Où ? interrogea le malade en essayant de se redresser.

— À Dawson City… Il y a six jours, on vous a trouvé évanoui sur la route… On vous a transporté ici.

Les paupières de Jacques Ledun s’abaissèrent un instant. Il semblait que cet effort l’eût épuisé. Le docteur lui fit prendre quelques gouttes d’un cordial qui ramena le sang à ses joues décolorées et la parole à ses lèvres.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

— Des Canadiens, répondit Summy Skim, presque des Français. Ayez confiance. Nous vous sauverons. »

Le malade eut un pâle sourire, et retomba sur son oreiller. Sans doute comprenait-il que la mort était proche, car, de ses yeux clos, filtraient de grosses larmes qui coulaient une à une sur son visage amaigri. De l’avis du docteur, on ne lui adressa pas d’autres questions. Mieux valait le laisser reposer. On veillerait à son chevet, et on serait là, prêts à lui répondre, dès qu’il aurait repris assez de force pour parler.

Les deux jours suivants n’amenèrent ni aggravation, ni amélioration dans l’état de Jacques Ledun. Sa faiblesse était toujours la même, et on pouvait craindre qu’il lui fût impossible de réagir. Cependant, à de longs intervalles, en ménageant ses efforts, il put parler de nouveau et répondre à des questions qu’il paraissait provoquer. On sentait qu’il y avait bien des choses qu’il désirait dire.

Peu à peu, on parvint ainsi à connaître l’histoire de ce Français, autant d’après ce qu’il raconta volontairement dans ses instants lucides que par ce qu’on réussit à comprendre dans ses moments de délire. Certaines circonstances de sa vie demeuraient toutefois entourées de mystère. Que faisait-il au Klondike ? D’où venait-il, où allait-il, quand il était tombé aux portes de Dawson ? On n’avait aucun renseignement sur ce sujet.

Âgé de quarante-deux ans, d’une constitution robuste qui n’avait pu être altérée à ce point que par les plus atroces privations, Jacques Ledun était un Breton de Nantes.

Sa mère, veuve d’un agent de change ruiné en des spéculations hasardeuses, demeurait encore dans cette ville, où elle soutenait contre la misère grandissante une lutte chaque jour plus inégale.

Dès l’enfance, Jacques Ledun avait eu la vocation de la mer. Une grave maladie, survenue au moment où il allait passer les examens de l’École navale l’avait arrêté aux premiers pas de cette carrière. Ayant dépassé l’âge réglementaire, il dut s’engager comme pilotin à bord d’un navire de commerce, et, après quelques voyages à Melbourne, aux Indes et à San Francisco, il se fit recevoir capitaine au long cours. C’est à ce titre qu’il était entré comme enseigne auxiliaire dans la marine militaire.

Son service dura trois ans, au bout desquels comprenant que, à moins de circonstances rares où peut se distinguer un marin, il n’aurait jamais l’avancement de ses camarades sortis du Borda, il donna sa démission et chercha une position dans la marine marchande.

Un commandement était difficile à obtenir, et il dut se contenter d’être second sur un voilier à destination des mers du Sud.

Quatre années s’écoulèrent ainsi. Il atteignait vingt-neuf ans quand son père mourut, laissant sa veuve dans un état voisin de la misère. En vain Jacques Ledun s’efforça-t-il de changer sa place de second pour celle de capitaine. Le manque d’argent lui interdisant de prendre, ainsi que cela se fait d’ordinaire, une part dans le navire dont il sollicitait le commandement, il resta second. Quel médiocre avenir s’ouvrait devant lui, et comment arriverait-il à cette aisance, si modeste fût-elle, qu’il rêvait pour sa mère ?

Ses voyages l’avaient amené en Australie et en Californie où les gisements aurifères attirent tant d’émigrants. Comme toujours, c’est le plus petit nombre qui s’y enrichit, tandis que l’immense majorité n’y rencontre que ruine et misère. Jacques Ledun, ébloui par l’exemple des plus heureux, résolut de poursuivre la fortune sur la route si périlleuse des chercheurs d’or.

À cette époque, l’attention venait d’être attirée sur les mines du Dominion, avant même que ses richesses métalliques se fussent si étonnamment accrues par les découvertes du Klondike. En d’autres parties moins éloignées, d’un accès plus facile, le Canada possédait des territoires aurifères où l’exploitation s’effectuait dans des conditions meilleures, sans être interrompue par les terribles hivers de la région yukonienne. Une des mines de cette région, la plus importante peut-être, le Roi, venait alors de produire en deux ans quatre millions cinq cent mille francs de dividende. Ce fut au service de cette société qu’entra Jacques Ledun.

Mais celui qui se borne à vendre le travail de son cerveau ou de ses membres ne s’enrichit pas d’ordinaire. Ce que rêvait le courageux et imprudent Français, une fortune rapidement enlevée par quelque heureux coup du sort, demeurait aussi irréalisable sur la terre ferme que sur la mer. Ouvrier ou employé, il était condamné à végéter toute sa vie.

On parlait alors des découvertes faites sur les territoires arrosés par le Yukon. Le nom du Klondike éblouissait comme avaient ébloui ceux de la Californie, de l’Australie et du Transvaal. La foule des mineurs se portait vers le Nord. Jacques Ledun suivit la foule.

En travaillant sur les gisements de l’Ontario, il avait fait la connaissance d’un certain Harry Brown, Canadien d’origine anglaise. Tous deux étaient animés de la même ambition, dévorés du même appétit de réussir. Ce fut cet Harry Brown qui décida Jacques Ledun à quitter sa position pour se lancer dans l’inconnu. Tous deux, avec les quelques économies dont ils pouvaient disposer, se rendirent à Dawson City.

Résolus à travailler cette fois pour leur propre compte, ils eurent la sagesse de comprendre qu’il leur fallait porter leur effort ailleurs que dans les districts trop connus de la Bonanza, de l’Eldorado, du Sixty Miles ou du Forty Miles. Quand bien même les claims n’y fussent pas montés à des prix exorbitants, les deux compagnons n’y eussent pas trouvé une place libre. On s’y disputait déjà les placers à coups de millions de dollars. Il fallait aller plus loin, dans le Nord de l’Alaska ou du Dominion, bien au delà du Grand Fleuve, dans ces régions presque inexplorées où quelques hardis prospecteurs signalaient de nouvelles richesses aurifères. Il fallait aller là où personne n’était allé encore. Il fallait découvrir quelque gisement sans maître, dont la possession appartiendrait au premier occupant.

Ainsi raisonnèrent Jacques Ledun et Harry Brown.

Sans matériel, sans personnel, après s’être assuré avec ce qu’il leur restait d’argent l’existence pour dix-huit mois, ils quittèrent Dawson City, et, vivant du produit de leur chasse, s’aventurèrent au Nord du Yukon à travers la contrée à peu près inconnue qui s’étend au delà du cercle polaire arctique.

VIVANT DU PRODUIT DE LEUR CHASSE… (Page 268.)

L’été débutait au moment où Jacques Ledun se mit en route, presque exactement six mois avant le jour où il venait d’être relevé mourant aux environs de Dawson City. Jusqu’où leur campagne avait-elle conduit les deux aventuriers ? S’étaient-ils transportés aux limites du continent sur les rivages de l’océan Glacial ? Quelque découverte les avait-elle payés de tant d’efforts ? Il n’y paraissait pas, à en juger par le dénûment de l’un d’eux. Et celui-là était seul ! Des deux compagnons, attaqués par des indigènes sur la route du retour, seul Jacques Ledun avait pu sauver sa vie, en abandonnant tout ce qu’il possédait aux assaillants. Harry Brown était mort sous leurs coups, et ses os blanchissaient maintenant dans ces régions désolées.

Ce fut la dernière information que l’on put obtenir. Encore, cette douloureuse histoire, n’avait-il été possible de la recueillir que par bribes, lorsqu’un peu de lucidité revenait au malade, dont la faiblesse, ainsi que l’avait prévu le docteur Pilcox, s’aggravait de jour en jour.

Quant au résultat de son exploration, quant à la région atteinte par Jacques Ledun et Harry Brown et d’où ils revenaient au moment de l’attaque des Indiens, autant de secrets qui risquaient d’être enfermés à jamais dans la tombe où le pauvre Français ne tarderait pas à être couché.

Et, cependant, un document existait, incomplet, il est vrai, mais que la fin de cette histoire eût probablement complété. Ce document que nul en dehors d’elle ne connaissait, Jane y pensait souvent. L’usage qu’elle en ferait dépendrait des circonstances. Bien certainement, elle le restituerait à Jacques Ledun s’il revenait à la santé. Mais, s’il mourait au contraire ?.. En attendant, Jane s’entêtait dans de vaines tentatives pour percer l’irritant mystère. Que cette carte fût celle de la contrée où le Français et son compagnon avaient passé la dernière saison, cela n’était pas douteux. Mais quelle était cette contrée ?.. Où courait ce creek dont la ligne sinueuse se dessinait du Sud-Est au Nord-Ouest ? Était-ce un affluent du Yukon, du Koyukuk ou de la Porcupine River ?..

Un jour qu’elle était seule avec lui, Jane mit sous les yeux du malade cette carte que sa main avait vraisemblablement tracée. Le regard de Jacques Ledun s’anima, se fixa un instant sur la croix rouge qui excitait au plus haut point la curiosité de la jeune prospectrice. Celle-ci fut convaincue que cette croix marquait le lieu de quelque découverte… Mais bientôt le malade repoussa de la main la carte qui lui était offerte, puis referma les yeux sans que le moindre mot eût éclairé l’irritant mystère.

N’avait-il donc pas la force de parler ? Ou bien entendait-il garder jusqu’au bout son secret ? Au fond de cette âme, prête à quitter un corps épuisé, restait-il encore l’espoir de revenir à la vie ? Peut-être le malheureux voulait-il se réserver le prix de tant d’efforts. Peut-être se disait-il qu’il reverrait sa mère et qu’il lui rapporterait une fortune conquise pour elle.

Plusieurs jours s’écoulèrent. On était alors en pleine saison froide. À plusieurs reprises la température s’abaissa jusqu’à cinquante degrés centigrades au-dessous de zéro. Il était impossible de braver de tels froids au dehors. Les heures qu’ils ne donnaient pas à l’hôpital, les deux cousins les passaient dans leur chambre. Parfois, cependant, après s’être emmitouflés de fourrures jusque par-dessus la tête, ils se rendaient dans quelques casinos où le public se faisait, d’ailleurs, assez rare, la plupart des mineurs ayant gagné, avant les grands froids, Dyea, Skagway ou Vancouver.

Peut-être Hunter et Malone s’étaient-ils installés, pour l’hiver, dans l’une de ces villes. Le certain, c’est que, depuis la catastrophe du Forty Miles Creek, personne ne les avait revus et qu’ils ne figuraient pas, d’autre part, au nombre des victimes du tremblement de terre dont l’identité avait été reconnue.

Pendant ces journées souvent troublées par des tempêtes de neige, Summy Skim ne pouvait aller chasser, en compagnie du fidèle Neluto, les ours qui venaient rôder jusqu’aux abords de Dawson City. Il en était réduit, comme tout le monde, à se confiner dans une claustration quasi absolue, cause, avec l’excessif abaissement de température, des maladies qui déciment la ville au cours de la mauvaise saison. L’hôpital ne suffisait plus à recevoir les malades, et elle serait bientôt occupée de nouveau, la place qui ne tarderait pas à être libre dans la chambre de Jacques Ledun.

Le docteur Pilcox avait tout essayé en vain, pour lui rendre des forces. Les remèdes avaient perdu toute action, et son estomac ne supportait plus aucune nourriture. Visiblement la vie abandonnait de jour en jour, d’heure en heure, cet organisme épuisé.

Le 30 novembre, dans la matinée, Jacques Ledun eut une crise si furieuse que l’on put croire qu’il n’en reviendrait pas. Il se débattait, et, si faible qu’il fût, on eut peine à le maintenir dans son lit. En proie à un violent délire, il bégayait des mots, toujours les mêmes, dont il n’avait pas conscience.

« Là !.. le volcan… l’éruption… l’or… de la lave d’or…

Puis, dans un appel désespéré, il criait :

« Mère… mère… pour toi !..

Par degrés, l’agitation se calma et le malheureux tomba dans un profond abattement. La vie ne se trahissait plus en lui que par un léger souffle. Le docteur le jugea incapable de supporter une seconde crise de ce genre.

Pendant l’après-midi, Jane Edgerton, étant venue s’asseoir au chevet du malade, le trouva plus calme. Il semblait même avoir repris la pleine conscience de lui-même. Une grande amélioration s’était produite sans conteste, comme il arrive parfois aux approches de la mort.

Jacques Ledun avait rouvert les yeux. Son regard, d’une singulière fixité, alla chercher celui de la jeune fille. Évidemment, il avait quelque chose à dire, il voulait parler. Jane se pencha, s’efforçant de comprendre les mots presque inintelligibles que balbutiaient les lèvres du mourant.

— La carte… disait Jacques Ledun.

— La voici, répondit vivement Jane, en rendant le document à son légitime propriétaire.

Comme il l’avait fait une première fois, celui-ci repoussa le papier du geste.

— Je la donne… murmura-t-il. Là… la croix rouge… un volcan d’or…

— Vous donnez votre carte ?.. à qui ?

— Vous…

— À moi ?..

— Oui… À la condition… que vous pensiez… à ma mère.

— Votre mère ?.. Vous voulez me recommander votre mère ?

— Oui…

— Comptez sur moi. Mais que dois-je faire de votre carte ? Je n’en puis comprendre le sens.

Le mourant parut se recueillir, puis, après un moment de silence :

— Ben Raddle… dit-il.

— Vous voulez voir M. Raddle ?

— Oui. »

Quelques instants plus tard, l’ingénieur était au chevet du malade, qui, d’un signe, fit comprendre à Jane Edgerton qu’il désirait rester seul avec lui.

Alors, après avoir cherché à tâtons la main de Ben Raddle, Jacques Ledun dit :

« Je vais mourir… ma vie s’en va… je le sens…

— Non, mon ami, protesta Ben Raddle. Nous vous sauverons.

— Je vais mourir, répéta Jacques Ledun. Approchez-vous… Vous m’avez promis de ne pas abandonner ma mère… J’ai foi en vous… Écoutez, et retenez bien ce que je vais vous dire.

D’une voix qui s’affaiblissait par degrés, mais claire, la voix d’un homme dont la raison n’était pas altérée, en possession de toute son intelligence, voici ce qu’il confia à Ben Raddle :

— Quand vous m’avez trouvé… je revenais… de très loin… dans le Nord… Là, sont situés les plus riches gisements du monde… Pas besoin de remuer la terre… C’est la terre elle-même qui rejette l’or de ses entrailles !.. Oui !.. là… j’ai découvert une montagne… un volcan qui renferme une immense quantité d’or… un volcan d’or… le Golden Mount…

— Un volcan d’or ? répéta Ben Raddle d’un ton qui exprimait une certaine incrédulité.

— Il faut me croire, s’écria Jacques Ledun avec une sorte de violence, en essayant de se redresser sur son lit. Il faut me croire. Si ce n’est pour vous, que ce soit pour ma mère… mon héritage, dont elle aura sa part… J’ai fait l’ascension de ce mont… Je suis descendu dans son cratère éteint… plein de quartz aurifère, de pépites… Rien qu’à les ramasser…

Après cet effort, le malade retomba dans une prostration dont il sortit au bout de quelques minutes. Son premier regard fut pour l’ingénieur.

« Bien, murmura-t-il, vous êtes là… près de moi… vous me croyez… vous irez là-bas… là-bas… au Golden Mount… Sa voix baissait de plus en plus, Ben Raddle, qu’il attirait de la main, s’était penché sur son chevet.

« Par 68° 37′ de latitude… la longitude est marquée sur la carte…

— La carte ? interrogea Ben Raddle.

— Vous demanderez… à Jane Edgerton…

Mlle Edgerton possède la carte de cette région ? insista Ben Raddle au comble de la surprise.

— Oui… donnée par moi… Là… au point marqué d’une croix… près d’un creek… dans le Nord du Klondike… un volcan… dont la prochaine éruption lancera de l’or… dont les scories sont de poussière d’or… là… là… Jacques Ledun, à demi relevé entre les bras de Ben Raddle, tendait sa main tremblante dans la direction du Nord.

Ces derniers mots s’échappèrent de ses lèvres livides :

« Mère… mère…

Puis, avec une douceur infinie :

« Maman ! »

Une suprême convulsion l’agita.

Il était mort.


III

OÙ SUMMY SKIM NE PREND PAS PRÉCISÉMENT LE CHEMIN DE MONTRÉAL.


L’enterrement du pauvre Français se fit le lendemain. Jane et Edith Edgerton le suivirent jusqu’au cimetière avec Ben Raddle et Summy Skim. Une croix de bois portant le nom de Jacques Ledun fut plantée sur cette tombe que les intempéries auraient tôt fait de rendre anonyme. Au retour, conformément à la promesse qu’il avait faite au mourant, Ben Raddle écrivit à la malheureuse mère qui ne reverrait plus jamais son fils.

Ces pieux devoirs accomplis, il examina sous toutes ses faces la situation nouvelle créée par la demi-confidence dont il était dépositaire.

Que le secret relatif au Golden Mount fût de nature à singulièrement préoccuper Ben Raddle, cela ne saurait étonner. Mais il était moins naturel qu’un ingénieur, c’est-à-dire par définition un homme de raison froide et de sens rassis, acceptât un tel secret comme une vérité démontrée. Il en était ainsi cependant. Pas un instant il ne vint à la pensée de Ben Raddle que la révélation de Jacques Ledun ne reposât pas sur une base certaine. Il ne mettait pas en doute que, dans le Nord du Klondike, ne s’élevât une montagne merveilleuse, qui, comme une énorme poche d’or, se viderait d’elle-même un jour ou l’autre. Des millions de pépites seraient alors projetées, dans les airs, à moins qu’il n’y eût qu’à les recueillir au fond du cratère définitivement éteint.

D’ailleurs, il semblait bien que de riches placers existassent dans les régions arrosées par la Mackensie et ses affluents. Au dire des Indiens fréquentant ces territoires voisins de l’océan Arctique, les cours d’eau y charriaient de l’or. Aussi les syndicats songeaient-ils à étendre leurs recherches jusque dans la partie du Dominion comprise entre la mer Glaciale et le cercle polaire, et des prospecteurs méditaient-ils déjà de s’y transporter pour la campagne prochaine, les premiers arrivants devant être les plus favorisés. Qui sait, songeait Ben Raddle, si l’on ne découvrirait pas ce volcan, dont, grâce aux confidences de Jacques Ledun, il était sans doute seul maintenant à connaître l’existence ?

S’il voulait tirer parti de cet avantage, il importait donc d’agir vite. Avant tout, cependant, il convenait de compléter les renseignements en sa possession et surtout de connaître cette carte que, d’après le Français défunt, détenait Jane Edgerton.

Ben Raddle, sans plus tarder, se rendit à l’hôpital, résolu à traiter sur-le-champ cette affaire.

« D’après ce que Jacques Ledun m’a affirmé avant de mourir, dit-il à Jane, il paraîtrait que vous auriez entre les mains une carte lui appartenant.

— J’ai une carte, en effet… commença Jane.

Ben Raddle poussa un soupir de satisfaction. L’affaire irait toute seule, du moment que Jane confirmait aussi facilement les assertions du Français.

« Mais cette carte n’appartient qu’à moi, acheva celle-ci.

— À vous ?

— À moi. Pour la bonne raison que Jacques Ledun me l’a volontairement donnée.

— Ah !.. ah !.. fit Ben Raddle d’un ton indécis.

Après un instant de silence, il reprit :

« Peu importe du reste, car je ne pense pas que vous refusiez de me la communiquer.

— Cela dépend, répliqua Jane avec le plus grand calme.

— Bah !.. s’écria Ben Raddle surpris. Cela dépend ?.. et de quoi ?.. Expliquez-vous, je vous prie.

— C’est très simple, répondit Jane. La carte dont il s’agit, et qui m’a été donnée, je le répète, par son légitime propriétaire, montre, comme j’ai tout lieu de le croire, l’emplacement exact d’une mine fabuleusement riche. Si Jacques Ledun m’a fait cette confidence, c’est en échange de ma promesse de porter secours à sa mère, promesse que je ne devrai et pourrai tenir que si j’utilise le document qui m’a été remis. Or, les indications de cette carte sont incomplètes.

— Eh bien ? interrogea Ben Raddle.

— Eh bien ! la démarche que vous faites auprès de moi me porte à supposer que Jacques Ledun vous a donné les indications qui me manquent, vraisemblablement contre un engagement pareil au mien, mais en vous cachant celles que je possède. S’il en est ainsi, je ne refuse pas de vous communiquer le document que vous désirez connaître, mais seulement à titre d’associée. En somme, vous avez la moitié d’un secret et moi l’autre. Voulez-vous que nous réunissions ces deux moitiés et que nous partagions ce que produira le secret tout entier ?

Sur le moment, Ben Raddle fut, comme on dit, estomaqué par la réponse. Il ne s’attendait pas à celle-là. Très forte, décidément, Jane Edgerton. Puis le bon sens et l’équité reprirent le dessus. Après tout, elle n’était pas mauvaise, la thèse de la jeune prospectrice. Nul doute que Jacques Ledun n’eût voulu s’assurer deux chances d’améliorer le sort de sa mère, et c’est pourquoi il s’était prudemment adressé à deux personnes distinctes en leur réclamant à chacune un engagement identique. D’ailleurs, quel inconvénient à accepter la proposition de Jane et à partager avec elle le produit de l’exploitation du Volcan d’Or ? Ou le Volcan d’Or n’était qu’un mythe, et, dans ce cas, le secret de Jacques Ledun n’ayant aucune valeur, il en était de même a fortiori de sa moitié. Ou bien l’histoire était sérieuse, et, dans ce cas, la participation de Jane Edgerton était négligeable, le Volcan d’Or devant alors donner une fortune pratiquement infinie.

Cette série de réflexions ne demanda que quelques secondes pour l’ingénieur, qui prit sans plus hésiter sa décision.

— C’est entendu, dit-il.

— Voici la carte, répliqua Jane en offrant le parchemin déplié.

Ben Raddle y jeta un coup d’œil rapide, puis, à l’intersection de la croix rouge, il traça un parallèle qu’il numérota 68° 37′.

— Les coordonnées sont complètes, maintenant, déclara-t-il d’un air satisfait. On irait les yeux fermés au Volcan d’Or.

— Le Volcan d’Or ? répéta Jane. Jacques Ledun avait déjà prononcé ce nom.

— C’est celui d’une montagne extraordinaire que j’irai visiter…

— Que nous irons, rectifia Jane.

— Que nous irons visiter au printemps, concéda l’ingénieur.

Ben Raddle mit alors Jane Edgerton au courant de ce que lui avait confié Jacques Ledun. Il lui révéla, ou plutôt lui confirma l’existence d’une véritable montagne d’or, le Golden Mount, inconnue de tous et que celui-ci avait découverte en compagnie d’Harry Brown. Il lui apprit comment, contraints à revenir à cause du manque de matériel, les deux aventuriers, qui rapportaient néanmoins de magnifiques preuves de leur trouvaille, avaient été attaqués sur la route du retour par une bande d’indigènes qui avaient tué l’un et réduit l’autre au plus affreux dénûment.

— Et vous n’avez pas douté de la vérité d’une si fabuleuse histoire ? demanda Jane quand Ben Raddle eut achevé son récit.

— J’ai été sceptique d’abord, reconnut celui-ci. Mais l’accent de sincérité de Jacques Ledun a eu vite raison de mon scepticisme. L’histoire est vraie, soyez-en certaine. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que nous soyons sûrs d’en pouvoir tirer parti. Le grand danger en ces sortes d’affaires est d’être devancé par d’autres. Si le Golden Mount n’est pas connu au sens propre du mot, on a cependant sur son existence des notions transmises par tradition et considérées comme légendaires. Il suffirait d’un prospecteur plus crédule et plus audacieux que les autres pour transformer la légende en belle et bonne réalité. Là est le danger, auquel nous parerons dans la mesure de nos moyens à deux conditions : nous hâter et nous taire. »

On ne s’étonnera pas que l’ingénieur voulût, à partir de ce jour, se tenir au courant de toutes les nouvelles qui circulaient dans le monde des chercheurs d’or. Jane ne s’y intéressait pas moins que lui, et, le plus souvent, tous deux s’entretenaient du sujet qui les préoccupait. Mais ils étaient résolus à garder pour eux seuls jusqu’à la dernière minute le secret du Volcan d’Or. Ben Raddle n’en avait même pas parlé à Summy Skim. Rien ne pressait, d’ailleurs, puisqu’il n’y avait que trois mois d’écoulés sur les huit que compte la saison d’hiver au Klondike.

Sur ces entrefaites, la commission de rectification de la frontière fit connaître le résultat de ses travaux. Elle concluait que les réclamations n’étaient admissibles, ni d’un côté, ni de l’autre. Aucune erreur n’avait été commise. La frontière entre l’Alaska et le Dominion, exactement tracée, ne devait être reculée, ni à l’Ouest au profit des Canadiens, ni à l’Est à leur détriment, et les claims limitrophes ne seraient point obligés de subir un changement de nationalité.

« Nous voilà bien avancés ! dit Summy Skim, le jour où il apprit cette nouvelle. Le 129 est canadien, c’est entendu. Par malheur, il n’y a plus de 129. On le baptise après sa mort.

— Il existe sous le Forty Miles Creek, répondit le contre-maître qui ne voulait pas renoncer à tout espoir.

— Très juste ! Lorique. Vous avez parfaitement raison. Allez donc l’exploiter à cinq ou six pieds sous l’eau ! À moins qu’un second tremblement de terre ne vienne remettre les choses en l’état, je ne vois pas…

Et Summy Skim, haussant les épaules, ajouta :

« D’ailleurs, si Pluton et Neptune doivent encore collaborer au Klondike, j’espère bien que ce sera pour en finir une bonne fois avec cet affreux pays, pour le bouleverser et le submerger si bien qu’on ne puisse plus y recueillir une seule pépite.

— Oh ! monsieur Skim ! fit le contre-maître sincèrement indigné.

— Et après ? répliqua Ben Raddle, en homme qui se retenait d’en dire plus qu’il ne voulait. Crois-tu donc qu’il n’y a de gisements qu’au Klondike ?

— Je n’excepte pas de ma catastrophe, riposta Summy Skim en se montant un peu, ceux qui sont ailleurs, dans l’Alaska, le Dominion, le Transvaal… et, pour être franc, dans le monde entier.

— Mais, monsieur Skim, s’écria le contre-maître, l’or c’est l’or.

— Vous n’y êtes pas, Lorique. Vous n’y êtes pas du tout. L’or, vous voulez savoir ce que c’est ? Eh bien ! l’or, c’est de la blague, voilà mon avis. Et je ne vous l’envoie pas dire !

La conversation aurait pu se poursuivre longtemps sans aucun profit pour les interlocuteurs. Summy Skim la termina brusquement :

« Après tout, dit-il, que Neptune et Pluton fassent ce qui leur plaît. Ce n’est pas mon affaire. Je ne m’occupe, moi, que de ce qui nous regarde. Il me suffit que le 129 ait disparu pour que je sois ravi, puisque cet heureux événement nous force à reprendre la route de Montréal. »

Dans la bouche de Summy, c’était là figure de rhétorique, simplement. En réalité, lointaine était encore l’époque où l’état de la température lui permettrait de faire le premier pas sur le chemin du retour. L’année finissait à peine. Jamais Summy Skim n’oublierait cette semaine de Noël qui, bien que le froid ne dépassât pas vingt degrés au-dessous de zéro, n’en était pas moins abominable. Peut-être eût-il mieux valu un abaissement de température plus excessif avec des vents du Nord vifs et secs.

Pendant cette dernière semaine de l’année, les rues de Dawson furent à peu près désertes. Aucun éclairage n’aurait pu résister aux tourbillons qui les rendaient inabordables. La neige s’y entassa sur une épaisseur de plus de six pieds. Aucun véhicule, aucun attelage n’aurait pu s’y engager. Si le froid revenait avec son intensité habituelle, le pic et la pioche ne parviendraient pas à faire brèche dans ces masses accumulées. Il faudrait employer la mine. En certains quartiers avoisinant les rives du Yukon et de la Klondike River, plusieurs maisons, bloquées jusqu’au premier étage, n’étaient plus accessibles que par les fenêtres. Heureusement, celles de Front street ne furent pas prises dans ces sortes d’embâcles, et les deux cousins auraient pu sortir de l’hôtel, si la circulation n’eût pas été absolument impossible. Au bout de quelques pas, on se serait enlisé jusqu’au cou dans la neige.

À cette époque de l’année, le jour ne dure que très peu d’heures. À peine si le soleil se montre au-dessus des collines qui encadrent la ville. La tourmente chassant des flocons si drus et si épais que la lumière électrique ne parvenait pas à les pénétrer, on était donc plongé dans une obscurité profonde pendant vingt heures sur vingt-quatre.

Toute communication étant supprimée avec le dehors, Summy Skim et Ben Raddle restaient confinés dans leurs chambres. Le contre-maître et Neluto, qui occupaient en compagnie de Patrick une modeste auberge de l’un des bas quartiers, ne pouvaient leur rendre visite ainsi qu’ils le faisaient d’habitude, et tout rapport se trouvait brisé avec Edith et Jane Edgerton. Summy Skim tenta une fois d’aller jusqu’à l’hôpital ; il faillit être enseveli sous la neige, et ce ne fut pas sans peine que les gens de l’hôtel parvinrent à l’en tirer sain et sauf.

Summy Skim faillit être enseveli sous la neige. (Page 282.)

Il va sans dire que les divers services ne fonctionnaient plus au Klondike. Les lettres n’arrivaient point, les journaux n’étaient pas distribués. Sans les réserves accumulées dans les hôtels et les maisons particulières en prévision de ces redoutables éventualités, la population de Dawson City eût été exposée à mourir de faim. Inutile de dire que les casinos, les maisons de jeu chômaient. Jamais la ville ne s’était trouvée dans une situation si alarmante. La neige rendait inabordable la résidence du gouverneur, et, aussi bien en territoire canadien qu’en territoire américain, la vie administrative était totalement arrêtée. Quant aux victimes que les épidémies faisaient chaque jour, comment les eût-on conduites à leur dernière demeure ? Que la peste vînt à se déclarer et Dawson ne compterait bientôt plus un seul habitant.

Le premier jour de l’année 1899 fut épouvantable. Pendant la nuit précédente et pendant toute la journée, la neige tomba en quantité telle qu’elle recouvrit presque entièrement nombre de maisons. Sur la rive droite de la Klondike River, quelques-unes ne laissaient plus émerger que leur toiture. C’était à croire que la cité entière allait disparaître sous les blanches couches du blizzard, comme avait disparu Pompéi sous les cendres du Vésuve. Si un froid de quarante à cinquante degrés eût immédiatement succédé à cette tourmente, toute la population eût péri sous ces masses durcies.

Le 2 janvier, un brusque changement se produisit dans la situation atmosphérique. Par suite d’une saute de vent, le thermomètre remonta rapidement au-dessus du zéro centigrade et il n’y eut plus lieu de craindre que les amas de neige ne vinssent à se solidifier. Elle fondit en quelques heures. Il fallait, comme on dit, le voir pour le croire. Une véritable inondation s’ensuivit, qui ne laissa pas d’occasionner de gros dommages ; les rues furent transformées en torrents, et les eaux chargées de débris de toute sorte se précipitèrent vers les lits du Yukon et de son affluent et roulèrent à grand fracas sur leur surface glacée.

Cette inondation fut générale dans le district. Le Forty Miles Creek entre autres se gonfla démesurément et recouvrit les claims en aval. Ce fut un nouveau désastre comparable à celui du mois d’août. Si Ben Raddle avait conservé quelque espoir de rentrer en possession du 129, il dut y renoncer définitivement.

Dès que les rues furent praticables, on se hâta de rétablir les relations rompues. Lorique et Neluto se présentèrent à Northern Hotel. Ben Raddle et Summy Skim s’empressèrent de courir à l’hôpital où ils furent reçus par les deux jeunes filles avec une joie dont la claustration qu’on venait de subir doublait la vivacité. Quant au docteur Pilcox, il n’avait rien perdu de sa bonne humeur habituelle.

« Eh bien, lui demanda Summy Skim, êtes-vous toujours fier de votre pays d’adoption ?

— Comment donc ! monsieur Skim, répondit le docteur. Étonnant, ce Klondike, étonnant !.. Je ne crois pas que, de mémoire d’homme, on ait vu tomber une telle quantité de neige !.. Voilà qui trouvera place dans vos souvenirs de voyage, monsieur Skim.

— Je vous en réponds, docteur !

— Par exemple, si le retour des grands froids n’avait pas été précédé de quelques jours de dégel, nous étions tous momifiés. Hein ! quel fait divers pour les journaux de l’ancien et du nouveau continent ! C’est une occasion qui ne se retrouvera plus, et cette saute de vent dans le Sud est un incident bien regrettable !

— C’est ainsi que vous le prenez, docteur ?

— Et c’est ainsi qu’il faut le prendre. C’est de la philosophie, monsieur Skim.

— De la philosophie à cinquante degrés au-dessous de zéro, je ne tiens pas cet article-là, » protesta Summy mal convaincu.

La ville eut bientôt retrouvé son aspect ordinaire, ses habitudes aussi. Les casinos rouvrirent leurs portes. Le public emplit de nouveau les rues, encombrées par les corbillards conduisant au cimetière les innombrables victimes des grands froids.

Cependant, en janvier, on est loin d’en avoir fini avec l’hiver au Klondike. Durant la seconde quinzaine du mois, on eut encore à subir d’excessifs abaissements de température ; mais enfin, à la condition que l’on fût prudent, la circulation était redevenue possible, et le mois se termina mieux qu’il n’avait commencé, en ce sens que les blizzards furent moins fréquents et ne se déchaînèrent pas avec violence. Quand l’atmosphère est calme, les froids se supportent aisément, en effet ; c’est lorsque le vent venant du Nord, après avoir traversé les régions du pôle arctique, souffle en grande brise et coupe la figure des gens dont l’haleine retombe en neige, qu’il est dangereux de se risquer en plein air. Summy Skim put presque constamment chasser en compagnie de Neluto, et parfois de Jane Edgerton. Personne n’avait réussi à le dissuader de se mettre en campagne malgré les rigueurs de la température. Le temps lui paraissait si long, à lui que ne tentaient ni les émotions du jeu, ni les distractions des casinos. Un jour qu’on le pressait trop, il répondit avec le plus grand sérieux :

« Soit ! je ne chasserai plus, je vous le promets, quand…

— Quand ?.. insista le docteur Pilcox.

— Quand il fera tellement froid que la poudre ne pourra plus prendre feu. »

Lorsque Jane Edgerton n’accompagnait pas Summy, elle se rencontrait d’ordinaire avec Ben Raddle, soit à l’hôpital, soit à Northern Hotel. En somme, il ne se passait guère de jour qu’ils n’eussent échangé au moins une visite. À leurs entretiens assistait toujours Edith. L’utilité de sa présence n’était pas évidente. Elle paraissait cependant essentielle à l’ingénieur, qui, pour la jeune fille seule, avait cru devoir se départir de la discrétion rigoureuse qu’il s’était imposée, et, depuis lors, il sollicitait son avis sur le plus petit détail d’organisation de l’expédition projetée. Il semblait vraiment attacher un haut prix à ses conseils. Peut-être était-ce parce que celle-ci n’en donnait pas, et qu’elle approuvait les yeux fermés, comme elle avait approuvé le principe même du projet, tout ce que proposait l’ingénieur, dont elle prenait invariablement le parti contre sa cousine et au besoin contre Lorique, qui, bien que laissé dans l’ignorance du véritable but de ces conciliabules, était généralement admis à y participer. Tout ce que Ben Raddle disait était bien dit. Tout ce qu’il faisait était bien fait. Celui-ci appréciait fort une opinion si flatteuse et si naïvement exprimée.

Quant à Lorique, l’ingénieur l’interrogeait à satiété sur le Klondike et plus particulièrement sur les régions Nord du district que le contre-maître avait souvent parcourues. Summy Skim, qui les trouvait toujours ensemble, en rentrant de la chasse avec Neluto, se demandait avec une certaine inquiétude de quoi ils pouvaient bien s’entretenir.

« Qu’est-ce qu’ils peuvent bien mijoter, tous les quatre ? se répétait-il. Ben n’en aurait-il pas assez… et même trop de cet abominable pays ? Voudrait-il tenter une seconde fois la fortune et se laisserait-il entraîner par Lorique ? Ah mais ! ah mais !.. Je suis là, moi, et, quand je devrais employer la force !.. Si le mois de mai me trouve dans cette horrible ville, c’est que l’excellent Pilcox m’aura amputé des deux jambes… et encore il n’est pas bien sûr que je ne fasse pas la route en cul-de-jatte ! »

Summy Skim ne savait toujours rien des confidences de Jacques Ledun. Ben Raddle et Jane Edgerton avaient bien gardé le silence qu’ils s’étaient réciproquement promis, et Lorique n’était pas plus avancé que Summy Skim. Cela n’empêchait pas le contre-maître de continuer à flatter, comme il l’avait toujours fait, les goûts évidents de Ben Raddle et d’exciter celui-ci à poursuivre sa chance. Puisqu’il avait tant fait que de venir au Klondike, allait-il se décourager au premier échec, surtout quand cet échec était imputable à des circonstances exceptionnelles, pour ne pas dire uniques ? Sans doute, il était désolant que le 129 fût détruit, mais pourquoi ne chercherait-on pas à acquérir un autre claim ? En poussant plus en amont, on découvrirait de nouveaux gisements qui vaudraient bien celui qu’on avait perdu… Dans une autre direction, la Bonanza et l’Eldorado continuaient à donner des résultats magnifiques… Du côté des Dômes s’étendait une vaste région aurifère à peine effleurée par les mineurs… Les placers y appartiendraient au premier occupant… Le contre-maître se chargerait de recruter un personnel… Après tout, pourquoi Ben Raddle échouerait-il là où tant d’autres réussissaient ? Il semblerait au contraire que, dans ce jeu hasardeux, la science d’un ingénieur lui mît en main dés pipés et cartes truquées.

On l’imaginera aisément, l’ingénieur prêtait une oreille complaisante à ces propos. L’existence du Golden Mount, du rang de grande probabilité, passait dans son esprit à celui de certitude absolue. Et il rêvait de ce Golden Mount… Un claim, plus qu’un claim, une montagne, dont les flancs renfermaient des millions de pépites… un volcan qui livrerait lui-même ses trésors… Ah ! certes, il fallait courir cette merveilleuse aventure. En partant au début du printemps, on arriverait en trois ou quatre semaines à la montagne. Quelques jours suffiraient à recueillir plus de pépites que tous les tributaires du Yukon n’en avaient fourni depuis deux ans, et l’on reviendrait avant l’hiver, riches de trésors fabuleux, forts d’une puissance devant laquelle pâlirait celle des rois.

Ben Raddle et Jane consacraient des heures à l’étude du croquis tracé par la main du Français. Ils l’avaient reporté sur la carte générale du Klondike. Ils avaient reconnu, par sa latitude et sa longitude, que la croix devait être tracée sur la rive gauche du rio Rubber, l’une des branches de la Mackensie, et que la distance séparant le Volcan d’Or de Dawson City ne dépassait pas deux cent quatre-vingts milles, soit environ cinq cents kilomètres.

« Avec un bon chariot et un bon attelage, disait Lorique interrogé à ce sujet, cinq cents kilomètres peuvent être franchis en une vingtaine de jours, et cela, dès la seconde semaine de mai. »

Pendant ce temps, Summy Skim ne cessait de se répéter :

« Mais que diable machinent-ils donc tous les quatre ?

Bien qu’il ne fût pas au courant, il soupçonnait que ces entretiens si fréquents devaient avoir pour objet quelque expédition nouvelle, et il était résolu à s’y opposer par tous les moyens.

« Allez, mes bons petits enfants ! grommelait-il in petto. Faites votre compte, je fais le mien, et rira bien qui rira le dernier ! »

Mars arriva, et, avec lui, un retour offensif du froid. Deux jours durant, le thermomètre tomba à soixante degrés centigrades sous zéro. Summy Skim le fit constater à Ben Raddle, en ajoutant que, si cela continuait, la graduation de l’instrument serait certainement insuffisante.

L’ingénieur, pressentant vaguement l’irritation latente de son cousin, s’efforça d’être conciliant.

« C’est un froid excessif, en effet, dit-il d’un ton bonhomme, mais, comme il ne fait pas de vent, on le supporte mieux que je ne l’aurais pensé.

— Oui, Ben, oui… reconnut Summy en se contenant, c’est en effet très sain, et j’aime à croire qu’il tue les microbes par myriades.

— J’ajoute, reprit Ben Raddle, que, d’après les gens du pays, il ne semble pas devoir durer. On a même l’espoir, paraît-il, que la période hivernale ne sera pas très longue cette année et que les travaux pourront être repris dès le commencement de mai.

— Les travaux ?.. Si toutefois tu me permets cette forte expression, j’oserai dire que je m’en bats l’œil, mon vieux Ben, s’écria Summy d’une voix plus haute. Je compte bien que nous profiterons de la précocité du printemps pour nous mettre en route dès que le Scout sera revenu.

— Cependant, fit observer l’ingénieur, qui crut sans doute arrivée l’heure des confidences, il serait peut-être bon, avant de partir, de faire une visite au claim 129 ?

— Le 129 ressemble maintenant à une vieille carcasse de navire engloutie au fond de la mer. On ne peut plus le visiter qu’en scaphandre. Et comme nous n’avons pas de scaphandres…

— Il y a pourtant là des millions perdus !..

— Des milliards, si tu veux, Ben. Je ne m’y oppose pas. Mais, dans tous les cas, perdus, et bien perdus. Je ne vois pas la nécessité de retourner au Forty Miles Creek qui te rappellerait de vilains souvenirs.

— Oh ! je suis guéri et bien guéri, Summy.

— Peut-être pas tant que tu le crois. Il me semble que la fièvre… la fameuse fièvre… tu sais… la fièvre de l’or…

Ben Raddle regarda son cousin bien en face, et, en homme qui a pris son parti, se décida à lui dévoiler ses projets.

— J’ai à te parler, Summy, dit-il, mais ne t’emporte pas dès les premiers mots.

— Je m’emporterai, au contraire, s’écria Summy Skim. Rien ne pourra me retenir, je t’en avertis, si tu fais même indirectement une allusion quelconque à la simple possibilité d’un retard.

— Écoute, te dis-je, j’ai un secret à te révéler.

— Un secret ? Et de la part de qui ?

— De la part de ce Français que tu as relevé à demi mort et ramené à Dawson City.

— Jacques Ledun t’a confié un secret, Ben ?

— Oui.

— Et tu ne m’en as pas encore parlé ?

— Non, parce qu’il m’a donné l’idée d’un projet qui méritait réflexions.

Summy Skim bondit.

— Un projet !.. s’écria-t-il. Quel projet ?

— Non, Summy, répliqua Ben Raddle : Quel secret. Le secret d’abord. Le projet ensuite. Procédons par ordre, s’il te plaît, et calme-toi. »

Ben Raddle fit alors connaître à son cousin l’existence du Golden Mount dont Jacques Ledun avait relevé exactement la situation à l’embouchure de la Mackensie, aux bords mêmes de l’océan Arctique. Summy Skim dut jeter les yeux sur le croquis original, puis sur la carte où la montagne avait été reportée par l’ingénieur. La distance entre elle et Dawson City s’y trouvait également repérée suivant une direction Nord-Nord-Est, à peu près sur le cent trente-sixième méridien. Enfin, il lui fut appris que cette montagne était un volcan… un volcan dont le cratère contenait des quantités énormes de quartz aurifère, et qui renfermait dans ses entrailles des milliards de pépites.

— Et tu crois à ce volcan des « Mille et une Nuits » ? demanda Summy Skim d’un ton goguenard.

— Oui, Summy, répondit Ben Raddle qui paraissait décidé à n’admettre aucune discussion sur ce point.

— Soit, accorda Summy Skim. Et après ?

— Comment, après ! répliqua Ben Raddle en s’animant. Eh quoi ! un tel secret nous aurait été révélé, et nous n’en userions pas ! Nous laisserions d’autres en tirer parti !

Summy Skim, se maîtrisant pour conserver son sang-froid, se borna à répondre :

— Jacques Ledun avait voulu en tirer parti, lui aussi, et tu sais comment cela lui a réussi. Les milliards de pépites de Golden Mount ne l’ont pas empêché de mourir sur un lit d’hôpital.

— Parce qu’il avait été attaqué par des malfaiteurs.

— Tandis que nous, riposta Summy Skim, nous ne le serons pas, c’est entendu… En tout cas, pour aller exploiter cette montagne il faudra remonter d’une centaine de lieues vers le Nord, je présume.

— D’une centaine de lieues, en effet, et même un peu plus.

— Or notre départ pour Montréal est fixé aux premiers jours de mai.

— Il sera retardé de quelques mois, voilà tout.

— Voilà tout ! répéta Summy ironiquement. Mais alors il sera trop tard pour se mettre en route.

— S’il est trop tard, nous hivernerons une seconde fois à Dawson City.

— Jamais ! » s’écria Summy Skim d’un ton si résolu que Ben Raddle crut devoir arrêter là cette trop intéressante conversation.

Il comptait bien d’ailleurs la reprendre par la suite et il la reprit, en effet, malgré le mauvais vouloir de son cousin. Il appuya son projet sur les meilleures raisons. Le voyage s’effectuerait sans difficulté après le dégel. En deux mois, on pourrait atteindre le Golden Mount, s’être enrichi de quelques millions et être revenu à Dawson. Il serait encore temps de repartir pour Montréal, et du moins cette campagne au Klondike n’aurait pas été faite en pure perte.

Ben Raddle tenait en réserve un suprême argument. Si Jacques Ledun lui avait fait cette révélation, ce n’était pas sans motifs. Sa mère, qu’il chérissait, lui survivait, une pauvre femme malheureuse pour laquelle il s’était efforcé d’acquérir la fortune, et dont la vieillesse serait assurée, si les désirs de son fils se réalisaient. Summy Skim voulait-il que son cousin manquât à la promesse faite à un mourant ?

Summy Skim avait laissé parler Ben Raddle sans l’interrompre. Il se demandait qui était fou, de Ben, qui disait des choses si énormes, ou de lui-même qui consentait à les entendre. Lorsque le plaidoyer fut achevé, il lâcha la bride à son indignation :

« Je n’ai à te répondre qu’une chose, dit-il d’une voix que la colère faisait trembler, c’est que j’en arriverais à regretter d’avoir secouru le malheureux Français et d’avoir ainsi empêché que son secret disparût avec lui dans la tombe. Si tu as pris à son égard un engagement insensé, il y a d’autres moyens de te libérer. On peut servir une pension à sa mère, par exemple, et je m’en chargerai personnellement, si cela te convient. Quant à recommencer la plaisanterie qui nous a si bien réussi, non. J’ai ta parole de retourner à Montréal. Je ne te la rendrai jamais. Voilà mon dernier mot. »

C’est en vain que Ben Raddle revint à la charge. Summy demeura inflexible. Il semblait même en vouloir à son cousin d’une insistance qu’il considérait comme déloyale, et Ben commençait à être sérieusement inquiet de la tournure que prenaient leurs relations jusque-là fraternelles.

La vérité est que Summy luttait contre lui-même. Il ne cessait de penser à ce qui adviendrait s’il ne réussissait pas à convaincre Ben Raddle. Si celui-ci persistait à pousser l’aventure jusqu’au bout, le laisserait-il s’engager seul dans cette dangereuse campagne ? Summy ne se faisait pas d’illusions. Il savait qu’il ne se résignerait jamais aux inquiétudes et aux angoisses qui seraient alors son lot et que, pour les éviter, il céderait au dernier moment. Il enrageait à cette pensée. Aussi dissimulait-il sa faiblesse sous les dehors les plus rudes que sa nature bienveillante fût capable d’imaginer.

Ben Raddle, obligé de s’en fier aux apparences, désespérait de jour en jour davantage d’amener son cousin à partager ses idées. Bien qu’il ne fût pas sentimental au même point que celui-ci, il ne laissait pas d’être profondément affligé de la fissure faite dans leur amitié. Le temps s’écoulant sans modifier la situation, il se résigna, un jour qu’il était à l’hôpital, à faire part à Jane Edgerton de l’invincible résistance de Summy Skim. Elle en fut très étonnée. L’opinion de Summy sur le projet qui la passionnait ne l’avait jamais préoccupée. Que cette opinion fût conforme à la sienne propre, cela semblait tout naturel à la jeune prospectrice, qui, d’ailleurs, eût été bien embarrassée de préciser les raisons d’un tel optimisme. Quoi qu’il en soit, étant donné cet état d’esprit, son étonnement eut tôt fait de se transformer en irritation, comme si le malheureux Summy se fût rendu coupable à son égard d’une injure personnelle. Avec son esprit de décision ordinaire, elle alla le trouver incontinent à l’hôtel, bien résolue à lui adresser les reproches que méritait son inqualifiable conduite.

« Il paraît que vous vous opposez à notre excursion au Golden Mount, lui dit-elle sans préambule sur un ton non dépourvu d’aigreur.

— Notre ?.. répéta Summy attaqué ainsi par surprise.

— Je me demande quel intérêt vous pouvez avoir, poursuivit Jane, à empêcher le voyage que nous avons projeté, votre cousin et moi.

Summy passa en une seconde par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

— Alors, balbutia-t-il, vous en êtes, du voyage, mademoiselle Jane ?

— Ne faites pas l’ignorant, répliqua celle-ci avec sévérité. Vous feriez bien mieux de vous montrer meilleur compagnon et de venir tout simplement avec nous prendre votre part du butin. Le Golden Mount pourra sans peine nous enrichir tous les trois.

Summy devint rouge comme un coq. D’une seule haleine, il aspira une quantité d’air telle qu’il y avait lieu de se demander s’il allait en rester pour les autres.

— Mais, dit-il effrontément, je ne désire pas autre chose, moi !

Ce fut au tour de Jane d’être étonnée.

— Bah !.. fit-elle. Que me racontait donc M. Ben Raddle ?

— Ben ne sait ce qu’il dit, affirma Summy avec l’audace d’un menteur endurci. Je lui ai fait quelques objections de détail, il est vrai ; mais mes objections portent uniquement sur l’organisation de l’expédition. Son principe est hors de discussion.

— À la bonne heure ! s’écria Jane.

— Voyons, mademoiselle Jane, comment renoncerais-je à un pareil voyage ? Au vrai, ce n’est pas l’or qui me tente, moi. C’est…

Summy s’interrompit, fort empêché de dire ce qui l’intéressait. En réalité, il n’en savait rien.

— C’est ?.. insista Jane.

— C’est la chasse, parbleu. Et le voyage lui-même, la découverte, l’aventure…

Summy devenait lyrique.

— Chacun son but, » conclut Jane qui partit pour rendre compte à Ben Raddle du résultat de sa démarche.

Celui-ci ne fit qu’un bond jusqu’à l’hôtel.

« C’est bien vrai, Summy ? demanda-t-il en abordant son cousin. Tu te décides à être des nôtres ?

— T’ai-je jamais dit le contraire ? » répliqua Summy avec une si prodigieuse impudence que Ben Raddle décontenancé se demanda depuis s’il n’avait pas rêvé les longues discussions des jours précédents.


IV

CIRCLE CITY.


On le sait, les richesses du Nord-Dominion et de l’Alaska ne se bornent pas à celles du Klondike. Cela est fort heureux pour les amateurs d’émotions fortes, car, si les claims du Klondike sont loin d’être épuisés, leur prix s’élève de jour en jour, et, si ce n’est aux sociétés puissantes, il deviendra bientôt impossible d’en acquérir. C’est pourquoi les prospecteurs, par groupes ou isolément, sont obligés d’étendre leurs recherches jusque dans les contrées du Nord, en descendant le cours de la Mackensie et ensuite celui de la Porcupine River.

Il est à noter que des bruits de toutes sortes attiraient, dès cette époque, l’attention des mineurs sur ces lointaines contrées plus inconnues que ne l’étaient l’Australie, la Californie et le Transvaal, lors des premières exploitations. Des nouvelles arrivaient, apportées par on ne sait qui, venues on ne sait d’où. Plus particulièrement, elles circulaient grâce à ces tribus indiennes qui parcourent les vastes solitudes du Nord sur les confins de l’océan Arctique. Incapables d’exploiter eux-mêmes les gisements, ces indigènes s’efforcent d’attirer les émigrants vers les régions septentrionales. À les en croire, les creeks aurifères se multiplient dans la partie du Nord-Amérique qui se développe au delà du cercle polaire. Les Indiens rapportaient parfois des échantillons de pépites ramassées aux environs de Dawson City et qu’ils prétendaient avoir trouvées vers le soixante-quatrième parallèle. On le comprendra, grande devait être la disposition des mineurs, trop souvent déçus dans leurs espérances, à tenir ces trouvailles pour authentiques.

Ainsi que Ben Raddle ne l’ignorait pas, l’existence d’un volcan aurifère s’était même accréditée au Klondike, sous une forme légendaire. Peut-être étaient-ce ces bruits vagues qui avaient poussé le Français Jacques Ledun à s’aventurer dans l’extrême Nord. Rien n’indiquait actuellement que l’on songeât à se lancer sur ses traces. Mais la légende du Volcan d’Or ne laissait pas d’avoir des partisans, et, puisque certains mineurs se disposaient à chercher la fortune dans le Nord du Dominion, peut-être ce qui n’était qu’à l’état d’hypothèse ne tarderait-il pas à devenir une réalité.

Vers l’Est et vers l’Ouest, la prospection se montrait également très active. Déjà, la région des Dômes était mise en coupe réglée, et, dans la direction opposée, une armée de pioches égratignait le sol aux environs de Circle City.

C’est là que les deux Texiens, Hunter et Malone, avaient commencé la campagne qui devait être si tragiquement interrompue. L’exploitation entreprise sur le bord du Birch Creek n’ayant donné que des résultats médiocres, ils étaient revenus au claim 131, jusqu’au moment où la catastrophe du 5 août les en avait chassés.

Ni Hunter, ni Malone, ni aucun de leurs hommes ne furent personnellement victimes du désastre. Si l’on put croire tout d’abord qu’ils avaient péri, c’est qu’ils étaient immédiatement repartis pour Circle City avec leur personnel, après avoir reconnu que le malheur était irréparable.

En de telles circonstances, Hunter ne songea pas plus à la rencontre projetée avec Summy Skim, que Summy Skim n’y songea de son côté. L’affaire se trouvait réglée, ipso facto, par force majeure.

Lorsque les Texiens eurent regagné les gisements de Circle City, la belle saison avait encore près de deux mois à courir. Ils reprirent donc l’exploitation abandonnée. Mais, décidément, ils n’avaient pas eu la main heureuse en acquérant leur nouveau claim. Les profits n’y dépassaient guère les frais, et, si Hunter n’eût pas possédé quelques ressources, ses compagnons et lui-même eussent été sans doute fort embarrassés pendant le prochain hiver.

Une circonstance particulière allait d’ailleurs les délivrer de tout souci à cet égard.

Ces hommes violents ne pouvaient semer autour d’eux que discorde et querelles. Avec leur insolente prétention d’imposer leur volonté à tous, de ne respecter les droits de personne, de se considérer partout en pays conquis, ils ne cessaient de s’attirer de mauvaises affaires. On a vu quelle tournure prenaient les choses sur les claims du Forty Miles Creek. Il en fut de même sur celui de Birch Creek. À défaut d’étrangers, leurs compatriotes eurent à souffrir de leur mauvaise foi et de leur violence.

Finalement, le gouvernement de l’Alaska dut intervenir. La police, puis la justice s’en mêlèrent. À la suite d’une collision avec les représentants de l’autorité, la bande de Hunter tout entière fut arrêtée, condamnée à dix mois de prison et dûment verrouillée dans celle de Circle City.

La question du logement et de la nourriture pendant l’hiver se trouva du coup réglée pour les Texiens et leurs compagnons. En revanche, Hunter et Malone durent renoncer aux plaisirs des grandes villes, et la présence des deux honorables gentlemen ne fut point signalée de toute la saison dans les casinos de Skagway, Dawson ou Vancouver.

Leur incarcération donnait à Hunter et à Malone tout le temps de penser à l’avenir. Leur peine devait finir au retour de la belle saison. Que feraient-ils de leur personnel et que feraient-ils eux-mêmes à ce moment ? L’exploitation du claim du Forty Miles Creek devenue impossible, celle du gisement de Circle City ne donnant que des résultats insuffisants, leurs ressources seraient rapidement épuisées s’ils ne rencontraient pas quelque bonne affaire. Recruté dans des contrées diverses, mais ayant toutes le défaut commun de posséder une police insuffisamment endurante, leur personnel, composé de gens de sac et de corde, était à l’entière dévotion des deux aventuriers. L’ordre qu’ils donneraient serait accompli, quel qu’il fût. Encore fallait-il donner cet ordre, c’est-à-dire avoir un plan, avoir un but. Ce but, parviendraient-ils à le découvrir ! L’occasion se présenterait-elle de sortir de l’impasse dans laquelle ils étaient actuellement fourvoyés ?

Cette occasion se présenta, et voici dans quelles circonstances.

Au nombre des détenus dont ils partageaient la vie, Hunter avait remarqué un Indien nommé Krarak, qui, de son côté, paraissait observer tout particulièrement Hunter. Ce sont là des sympathies très naturelles. On s’apprécie entre coquins. Les deux hommes étaient faits pour se comprendre, et une certaine intimité fut bientôt établie entre eux.

Krarak était âgé d’une quarantaine d’années. Trapu, vigoureux, l’œil cruel, la physionomie farouche, sa nature ne pouvait que plaire à Hunter et Malone.

Il était Alaskien d’origine, et connaissait bien le pays qu’il parcourait depuis sa jeunesse. Il eût assurément fait un excellent guide, et l’on aurait pu s’en rapporter à son intelligence, si son aspect n’eût pas inspiré la plus grande défiance. Défiance trop justifiée. Les mineurs au service desquels il était entré avaient tous eu à s’en plaindre, et c’est à la suite d’un vol important, précisément sur les exploitations de Birch Creek, qu’il avait été incarcéré dans la prison de Circle City.

Au cours du premier mois, Hunter et Krarak gardèrent une certaine réserve l’un vis-à-vis de l’autre. Ils s’observaient. Hunter, ayant cru comprendre que Krarak voulait lui faire une confidence, attendait que celui-ci se décidât.

Il ne se trompait pas, d’ailleurs. Un jour, en effet, afin d’entrer en matière, l’Indien lui parla de ses pérégrinations à travers la partie inconnue du Nord-Amérique, alors qu’il servait de guide aux agents de la baie d’Hudson, dans la région arrosée par la Porcupine River, et située entre Fort Yukon, Fort Mac Pherson et la mer Arctique.

Krarak se borna, d’abord, à des généralités et ne dit que juste ce qu’il fallait dire pour exciter les convoitises de Hunter, mais peu à peu il se montra plus expansif.

« Que ferais-tu si tu étais libre ? » (Page 299.)

— C’est dans le Nord et au voisinage de l’Océan, affirma-t-il un jour, que l’or se trouve en abondance. Avant peu, on comptera sur le littoral les mineurs par milliers.

— Il n’y a qu’une chose à faire, répondit Hunter : les y devancer.

— Sans doute, répliqua Krarak. Encore faut-il connaître la situation des gisements.

— Tu en connais, toi ?

— Plusieurs. Mais le pays est difficile… on peut s’y égarer pendant des mois, et passer auprès des claims sans les voir… Un surtout, et quel claim… Ah ! si j’étais libre !..

Hunter le regarda bien en face.

— Que ferais-tu, si tu étais libre ? demanda-t-il.

— J’irais là où j’allais lorsque j’ai été pris, répondit Krarak.

— Où donc ?

— Là où l’or se ramasse à la brouette ! » déclara l’Indien avec emphase.

Hunter eut beau le presser de questions, Krarak ne s’avança pas davantage. Il en avait dit assez, d’ailleurs, pour enflammer la cupidité de son interlocuteur.

Hunter et Malone, convaincus que Krarak connaissait des gisements dans le voisinage de la mer Polaire, eurent tous deux la même pensée qu’il fallait lui faire dévoiler tout ce qu’il savait, en vue de la prochaine campagne. De là, d’interminables entretiens, dont les deux Texiens ne retirèrent aucun profit. Si l’Indien continua d’être affirmatif sur l’existence des placers, il garda toujours un silence absolu sur leur situation exacte.

Avec les dernières semaines d’avril était arrivée la fin d’un hiver qui avait été aussi dur à Circle City qu’à Dawson. Les prisonniers avaient beaucoup souffert. Hunter et ses compagnons attendaient impatiemment d’être remis en liberté, bien résolus à entreprendre une expédition vers les hautes régions du continent américain.

Pour cela, le concours de Krarak était indispensable, et celui-ci ne semblait pas disposé à le refuser. Les autorités de l’Alaska s’opposaient malheureusement à ce qu’il obéît à ses préférences naturelles. Si Hunter et les siens devaient, en effet, être prochainement libérés, il n’en était pas ainsi de l’Indien, que ses engagements antérieurs à l’égard de la justice de son pays obligeaient à séjourner plusieurs années encore dans la prison de Circle City.

Restait la ressource d’une évasion. La fuite n’était possible qu’en s’ouvrant un passage sous l’un des murs du préau, qui limitait à la fois, de ce côté, la prison et la ville. De l’intérieur, on ne pouvait pratiquer cette ouverture sans attirer l’attention des gardiens. Mais, de l’extérieur, la nuit, en prenant les précautions voulues, le travail ne présenterait pas de grandes difficultés.

Le concours de Hunter devenait à son tour nécessaire. Entre les deux sacripants, le marché fut vite conclu. Aussitôt libre, Hunter viendrait en aide à Krarak, qui, libre lui aussi, se mettrait au service du Texien et le conduirait aux gisements connus de lui dans le Nord du Klondike.

Le 13 mai, l’emprisonnement de Hunter et de sa bande arriva à son terme. L’Indien n’eut donc plus qu’à se tenir sur le qui-vive. Comme il n’était point enfermé dans une cellule, il lui serait facile, le moment venu, de quitter le dortoir commun et de se glisser à travers le préau sans être remarqué.

C’est ce qu’il fit dès la nuit suivante. Couché au pied du mur, il attendit jusqu’à l’aube.

Il eut lieu d’exercer sa patience. Aucun bruit ne parvint à son oreille entre le coucher et le lever du soleil. Hunter et Malone n’avaient encore pu agir. Craignant que la police n’eût le mauvais goût de s’étonner de ne point les voir quitter immédiatement Circle City, ils avaient cru devoir attendre vingt-quatre heures. Les outils ne leur manquaient pas. Ils avaient retrouvé à l’auberge où ils étaient descendus et où ils élurent de nouveau domicile en sortant de la prison les pics et les pioches de leur dernière campagne.

La bourgade montrait déjà une certaine animation. Les prospecteurs des gisements alaskiens du bas cours du Yukon, attirés par la précocité de la belle saison, commençaient à y affluer. Cette circonstance favorisait la bande des Texiens qui se perdraient ainsi plus aisément dans la foule.

La nuit suivante, Krarak, dès dix heures du soir, reprit son poste au pied du mur. La nuit était obscure, et une assez forte brise soufflait du Nord.

Vers onze heures, l’Indien, l’oreille appliquée au ras du sol, crut comprendre que l’on travaillait à sa délivrance.

Il ne se trompait pas. Hunter et Malone s’étaient mis à l’œuvre. Avec la pioche, ils foraient une galerie sous le pied de la muraille, afin de ne pas avoir besoin d’en déplacer les pierres.

De son côté, dès qu’il eut bien reconnu l’endroit choisi, Krarak fouilla le sol avec ses ongles.

Il n’y eut aucune alerte. Les gardiens ne furent point attirés dans le préau. Le vent vif et froid les retenait à l’intérieur où l’absence de Krarak resta inaperçue.

Le trou était assez large pour livrer passage à un homme. (Page 302.)

Enfin, un peu après minuit, le trou fut assez large pour livrer passage à un homme de corpulence ordinaire.

« Viens, dit une voix qui était celle de Hunter.

— Personne au dehors ? demanda Krarak.

— Personne. »

Quelques instants plus tard, l’Indien était en liberté.

Au delà du Yukon, dont Circle City occupe la rive gauche, il apercevait une vaste plaine encore parsemée des dernières neiges de l’hiver. La débâcle était commencée et le fleuve charriait des glaçons. Une barque n’aurait pu s’y engager, en admettant qu’il eût été possible à Hunter de s’en procurer une sans exciter la défiance de la police.

L’Indien n’était pas homme à se laisser arrêter par un tel obstacle. Il saurait bien sauter d’un glaçon à l’autre pour atteindre la rive droite. Une fois là, toute la campagne s’ouvrait devant lui. Il serait loin lorsqu’on découvrirait sa fuite.

Il importait cependant que le fugitif fût hors d’atteinte avant le lever du soleil. Il n’avait donc pas une heure à perdre.

Hunter lui dit :

« Tout est convenu ?

— Convenu, répondit Krarak.

— Où nous retrouverons-nous ?

— Comme il a été dit : à dix milles de Fort Yukon, sur la rive gauche de la Porcupine.

C’est, en effet, ce qui avait été arrêté entre eux. Dans deux ou trois jours, Hunter et ses compagnons quitteraient Circle City et se dirigeraient vers Fort Yukon, situé en aval dans le Nord-Ouest. De là, ils remonteraient le cours de la Porcupine vers le Nord-Est. Quant à l’Indien, après avoir franchi le Grand Fleuve, il se dirigerait au Nord, en droite ligne, vers son tributaire.

Au moment de se séparer :

— Tout est convenu ? répéta Hunter.

— Tout.

— Et tu nous conduiras ?.. fit Malone.

— Droit aux placers.

Hunter gardait malgré lui une certaine méfiance.

— Pars donc, dit-il. Et, si tu nous as trompés, ne crois pas nous échapper. Il y aurait alors trente hommes lancés à ta poursuite et qui sauraient bien te retrouver.

— Je ne vous ai pas trompés, répondit Krarak avec calme.

Tendant son bras vers le Nord, il ajouta :

« Une fortune, une fortune immense nous attend tous là-bas.

L’Indien se rapprocha de la rive.

« L’endroit où je vous conduirai, affirma-t-il avec une sorte de solennité, n’est pas un placer. C’est une poche d’or, une montagne d’or plutôt. Vous n’aurez que la peine d’en remplir vos charrettes. Fussiez-vous cent, fussiez-vous mille, vous pourriez encore me laisser ma part sans diminuer la vôtre. »

D’un bond, Krarak s’élança sur un glaçon qui fut aussitôt saisi par le courant. Un instant, Hunter et Malone purent le voir passer d’un glaçon à l’autre, s’éloignant toujours vers la rive droite du fleuve. En quelques minutes, il avait disparu dans l’obscurité.

Les Texiens regagnèrent alors leur auberge, et, dès le lendemain, commencèrent leurs préparatifs pour cette nouvelle campagne.

Il va sans dire que l’évasion de l’Indien fut connue au lever du soleil. Mais l’enquête de la police ne donna aucun résultat, et la complicité de Hunter resta ignorée.

Trois jours après, celui-ci et ses compagnons, en tout une trentaine d’hommes, s’embarquaient avec un matériel très réduit sur un chaland qui allait descendre le fleuve jusqu’à Fort Yukon.

Le 22 mai, après s’être ravitaillée à cette bourgade et avoir chargé ses provisions sur un traîneau tiré par un vigoureux attelage de chiens, la caravane remonta vers le Nord-Est le long de la rive gauche de la Porcupine. Si l’Indien était exact au rendez-vous, on le rencontrerait le soir même.

« Pourvu qu’il y soit ! dit Malone.

— Il y sera, avait répondu Hunter. S’il a menti, la peur le tient, et l’intérêt, s’il a dit vrai. »

L’Indien était à son poste, en effet, et, sous sa direction, la bande continua de longer la rive gauche de la Porcupine, en route vers les solitudes glacées de l’extrême Nord.


V

UNE LEÇON DE BOXE.


Il était donc écrit dans le livre de la destinée que Summy Skim, après avoir accompagné Ben Raddle au Klondike, l’accompagnerait jusqu’aux régions les plus élevées de l’Amérique du Nord. Il avait vaillamment résisté. Tous les arguments contre cette nouvelle campagne, il les avait produits. Et, finalement, il avait suffi de quelques mots d’une petite fille pour vaincre en dix secondes son inflexible résolution.

Sa défaite, à vrai dire, n’avait-elle pas été un peu voulue ? Summy Skim aurait-il eu le courage de reprendre sans Ben Raddle le chemin de Montréal, ou la patience de l’attendre dans le confortable relatif de Dawson ? Rien n’est moins certain.

Ces questions resteraient en tous cas à jamais sans réponse, puisque Summy, décidément, allait suivre son cousin à la conquête du Golden Mount.

« Céder une première fois, se répétait-il, c’est s’exposer à céder toujours. Je ne puis en accuser que moi !.. Ah ! Green Valley ! Green Valley, que tu es loin ! »

Faut-il l’avouer ? c’est un peu pour la forme et pour ne pas en avoir le démenti que Summy s’exprimait à lui-même de tels regrets. Certes, il « se languissait » toujours de Green Valley. Mais quelque chose qu’il ne pouvait définir chantait en lui. Il se sentait joyeux et léger comme un enfant, et la perspective d’un voyage en somme assez troublant ne lui causait pas de réelle appréhension. C’était la chasse sans doute qui donnait ainsi au bon Summy le goût des aventures.

Grâce à la précocité de la saison, le Scout fut de retour à Dawson City dès les premiers jours de mai. Le passage du Chilkoot, la navigation à travers les lacs et sur la Lewis River, avaient pu s’effectuer plus tôt que de coutume et dans des conditions favorables. Ainsi que cela avait été convenu huit mois auparavant, Bill Stell venait se mettre à la disposition des deux cousins pour les reconduire à Skagway, d’où le steamboat les ramènerait à Vancouver.

Bill Stell ne se montra pas très surpris en apprenant que les projets de Ben Raddle étaient à ce point modifiés. Il savait trop que poser le pied sur le sol du Klondike, c’est risquer d’y prendre racine. Si l’ingénieur n’en était pas tout à fait là, du moins ne semblait-il pas près de boucler sa valise pour Montréal !

« Ainsi ?.. dit le Scout à Summy Skim.

— C’est comme ça, mon brave Bill. »

Et ce fut toute la réponse de Summy.

Celui-ci fut cependant moins concis, lorsqu’il apprit que Bill Stell acceptait de faire la nouvelle campagne. Abondamment, il exprima le plaisir que sa décision lui causait.

C’était là une bonne idée, en effet. Ben Raddle avait eu raison de penser qu’il ne pouvait trouver de concours plus sûr que celui du Scout, et, pour le décider, il lui avait fait connaître le véritable but de l’expédition. Le secret du Français Jacques Ledun, qu’il avait jalousement gardé vis-à-vis de tous, ce secret que Summy Skim et les deux cousines Edgerton étaient seuls à connaître jusqu’alors, il n’hésita pas à le confier à Bill Stell, en qui il avait la plus absolue confiance.

Tout d’abord, celui-ci refusa de croire à l’existence du Golden Mount. Il avait entendu parler de cette légende et n’admettait pas qu’on pût lui accorder la moindre créance. Mais, lorsque Ben Raddle lui eut raconté l’histoire de Jacques Ledun, lorsqu’il lui eut montré la carte où figurait le Volcan d’Or, le Scout se montra moins sceptique, et, peu à peu, la conviction qui animait l’ingénieur emporta la sienne.

« Enfin, Scout, conclut Ben Raddle, il y a là des richesses incalculables, cela n’est pas douteux. Si j’ai réussi à vous persuader, pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous en prendre votre part ?

— Vous m’offrez de vous accompagner au Golden Mount ? insista Bill Stell.

— Mieux que de nous y accompagner, Scout. De nous y guider. N’avez-vous pas déjà parcouru les territoires du Nord ? Si l’expédition ne réussit pas, je paierai largement vos services ; si elle réussit, pourquoi, vous aussi, ne puiseriez-vous pas à pleines mains dans ce coffre-fort volcanique ?

Si philosophe que fût le brave Scout, il se sentit ébranlé. Jamais pareille occasion ne s’était offerte à lui.

Ce qui l’effrayait, toutefois, c’était la longueur du voyage. Le meilleur itinéraire suivait une ligne brisée passant par Fort Mac Pherson qu’il avait visité autrefois, et la distance à franchir dépassait six cents kilomètres.

— C’est à peu près celle qui sépare Skagway de Dawson City, remarqua l’ingénieur. Elle ne vous a jamais épouvanté.

— Sans doute, monsieur Raddle, et j’ajouterai que le pays est moins difficile entre Dawson City et Fort Mac Pherson. Mais, au delà, pour atteindre les bouches de la Mackensie, c’est peut-être bien une autre affaire.

— Pourquoi admettre le pire ? répliqua Ben Raddle. En somme, six cents kilomètres peuvent être enlevés en un mois. »

C’était possible, en effet, à la condition qu’il ne survînt aucune des fâcheuses éventualités si fréquentes sous de si hautes latitudes.

Bill Stell hésitait.

Il ne put hésiter longtemps. Aux instances de Ben Raddle se joignirent celles de Neluto tout joyeux de revoir son chef, de Summy Skim qui parla dans le même sens avec une éloquence entraînante, de Jane Edgerton qui se fit persuasive à un point inimaginable. Tous avaient raison ; du moment que le voyage était résolu, le concours du Scout devenait très précieux et en multipliait les chances de succès.

Le Scout se sentit ébranlé… (p. 307.)

Quant à Neluto, l’expédition dont il ignorait le véritable but lui souriait beaucoup. Quelles belles chasses devaient offrir ces territoires à peine visités jusqu’alors !

« Il reste à savoir à qui ils les offrent, ces chasses, observa Summy Skim.

— Mais… à nous, répondit Neluto, quelque peu étonné de la remarque.

— À moins que ce ne soit nous qu’on chasse ! » riposta Summy, prouvant ainsi à Neluto qu’il avait mal choisi l’occasion d’être exceptionnellement affirmatif.

En effet, les régions septentrionales sont parcourues, pendant la belle saison, par des bandes d’Indiens dont il n’y a rien de bon à attendre, et contre lesquels les agents de la Compagnie de la baie d’Hudson ont souvent eu à se défendre.

Les préparatifs furent rapidement faits. Le Scout, prêt à partir avec ses hommes pour le Nord comme pour le Sud, se procura sans peine le matériel nécessaire : chariots, canot portatif, tentes, attelages de mules dont la nourriture est assurée sur ces plaines verdoyantes, et, par suite, bien préférables aux attelages de chiens. Quant aux vivres, sans parler de ce que produirait la chasse ou la pêche, il fut facile de s’en assurer pour plusieurs mois, Dawson City venant d’être ravitaillé par les sociétés qui desservent les gisements du Klondike, dès le rétablissement des communications avec Skagway et Vancouver. Les munitions ne manquaient pas non plus, et, s’il y avait lieu de recourir aux carabines, elles ne resteraient point muettes.

La caravane, sous la direction du Scout, allait comprendre les deux cousins, Jane Edgerton, Neluto avec sa carriole et son cheval, Patrick Richardson, neuf Canadiens qui avaient travaillé sur le 129, et six au service de Bill Stell, soit au total vingt et une personnes. Ce nombre réduit de prospecteurs suffirait à l’exploitation du Golden Mount, tout le travail consistant, d’après Jacques Ledun, à recueillir les pépites amassées dans le cratère éteint du volcan.

On mit tant de diligence à préparer cette campagne dont Ben Raddle, Summy Skim, Jane Edgerton et le Scout étaient seuls à connaître le but, que le départ put être fixé au 6 mai.

On ne sera pas étonné que Ben Raddle, avant de quitter Dawson City, voulût s’enquérir une dernière fois de la situation des claims du Forty Miles Creek. Par son ordre, le contre-maître et Neluto se rendirent à l’endroit où se trouvait naguère l’héritage de l’oncle Josias.

La situation était la même. Le 129, comme le 131, comme beaucoup d’autres claims de part et d’autre de la frontière, était entièrement submergé. Le rio, décuplé en largeur par le tremblement de terre, suivait son cours régulier. Le détourner et lui faire réintégrer son ancien lit eût été une besogne impossible peut-être, et, en tous cas, si considérable, si coûteuse, que personne n’y songeait. Lorique revint donc avec la certitude que tout espoir de jamais exploiter ces gisements devait être abandonné.

Les préparatifs furent achevés le 5 mai. Dans l’après-midi, Summy Skim et Ben Raddle allèrent à l’hôpital prendre congé d’Edith et du docteur.

Ils y trouvèrent d’abord les deux cousines qui passaient ensemble cette dernière journée. Edith avait comme toujours son air tranquille et calme. Que pensait-elle de ce voyage ? Bien fin qui eût pu le dire.

« Je n’ai pas d’opinion, répondit-elle à une question que Ben Raddle lui posa sur ce sujet. Chacun mène sa vie à sa guise. L’essentiel est de bien faire ce qu’on fait.

La conversation se prolongea pendant plus de deux heures. Chose étrange, Summy et Jane en faisaient presque exclusivement les frais. À mesure que l’heure avançait, Ben Raddle et Edith gardaient un silence plus obstiné, comme si une idée fixe eût de minute en minute appesanti davantage leur esprit.

Ce fut Summy qui termina joyeusement l’entrevue, quand le moment de se séparer fut arrivé.

— Le programme est : pas de bile ! conclut-il d’une voix éclatante. Donc, soyons gais. Avant l’hiver nous serons de retour, ployant sous le fardeau des pépites !

— Dieu t’entende ! murmura Ben Raddle avec une sorte de lassitude, tandis qu’il tendait à Edith une main que celle-ci serra silencieusement.

Quand la porte se fut refermée sur eux, et tandis qu’ils allaient rendre visite au docteur Pilcox, Summy entreprit son cousin avec une certaine vivacité.

« Qu’est-ce qui te prend ? interrogea-t-il. Tu as l’air de porter le diable en terre, et Mlle Edith semble copier tes airs désenchantés. Comme c’est encourageant ! Le voyage aurait-il cessé de te plaire ?

Ben Raddle, d’un effort, sembla chasser des pensées importunes.

— Tu plaisantes ! » dit-il.

Quant au docteur Pilcox, voici quelle fut sa manière de voir :

« Vous allez faire un voyage superbe, car le pays doit être, là-bas, plus beau encore qu’au Klondike, qui n’est déjà pas mal, cependant ! Et puis, si vous vous étiez engagés sur la route du Sud, c’eût été pour retourner à Montréal. Nous ne vous aurions jamais revus. Au moins, lorsque vous reviendrez de là-bas, vous nous retrouverez à Dawson. »

Ben Raddle consacra la fin de la journée à tenir un dernier conciliabule avec Lorique. Ce que se dirent les deux interlocuteurs, Summy n’en sut rien, par bonheur, car il se fût sérieusement emporté s’il eût connu le véritable état d’âme de son cousin.

Au cours de longs entretiens qu’il poursuivait depuis tant de mois avec le contre-maître canadien, l’ingénieur avait été décidément envahi par cette fièvre de l’or que Summy redoutait si fort. Lorique, mineur enragé, dont toute la vie s’était passée à faire de la prospection, avait par degrés amené Ben Raddle à ses idées. Le serviteur, par intoxication, par contagion lente, avait déteint sur le maître, et celui-ci en était arrivé à donner comme but exclusif à sa vie la recherche et la mise en œuvre de filons ou de sables aurifères. Dans son for intérieur, le retour à Montréal était reculé à un avenir indéterminé. Tout son intérêt se concentrait uniquement sur le Klondike, source inépuisable d’émotions appréciées du joueur qui sommeillait en lui.

Ben Raddle avait décidé que Lorique ne ferait pas partie de l’expédition qui allait s’enfoncer dans le Nord. Il resterait à Dawson, et aurait comme mission de se tenir au courant de tous les événements intéressant l’industrie minière. S’il voyait quelque bonne opération à tenter, il serait de cette manière à même de la faire.

Tout étant ainsi convenu, la caravane sortit de Dawson, le lendemain, dès cinq heures du matin, par le haut quartier de la rive droite du Klondike, et se dirigea vers le Nord-Est.

Le temps était à souhait : ciel pur, brise faible, température de cinq à six degrés au-dessus de zéro. La neige avait en grande partie fondu, et il n’en subsistait sur le sol herbeux que de rares plaques d’une éblouissante blancheur.

Que l’itinéraire eût été soigneusement établi, il est inutile de le dire. Le Scout avait déjà fait le voyage de Dawson City à Fort Mac Pherson, et l’on pouvait s’en rapporter à la fidélité de ses souvenirs.

La contrée à parcourir était, en somme, assez plate, et coupée seulement de quelques rios, d’abord affluents ou sous-affluents du Yukon et de la Klondike River, puis, au delà du cercle polaire arctique, affluents ou sous-affluents de la Peel River qui longe la base des Montagnes Rocheuses avant de se jeter dans la Mackensie.

Pendant cette première période du voyage, tout au moins, entre Dawson City et Fort Mac Pherson, le cheminement ne présenterait pas de grandes difficultés. Après la fonte des dernières neiges, les rios descendraient à leur plus bas étiage ; il serait aisé de les franchir, et ils conserveraient toujours assez d’eau pour les besoins de la petite troupe. Lorsqu’elle aurait atteint la Peel River, on déciderait dans quelles conditions s’effectuerait la dernière partie de l’itinéraire.

Par un phénomène bien humain d’autosuggestion, tous, à l’exception peut-être de Summy Skim et de Patrick Richardson, partaient pleins d’espoir dans le succès de l’expédition. Et encore Summy Skim se bornait-il à ne pas avoir d’opinion, et à ne pas arrêter son esprit un seul instant sur le but du voyage. Après une longue et stérile hostilité, il se mettait en route joyeux sans savoir pourquoi et débordant d’une irrésistible bonne humeur.

Quant à Patrick, lui non plus n’avait pas d’opinion, en admettant qu’il eût été capable d’en avoir une. La veille du départ, Jane lui avait dit :

« Patrick, nous partons demain.

— Bien, monsieur Jean, » avait répondu le fidèle géant, qui n’avait jamais paru remarquer le changement de sexe de son jeune maître.

Les autres, ceux du moins qui étaient dans la confidence, Ben Raddle, Jane Edgerton, Bill Stell lui-même, admettaient l’existence du Golden Mount et de ses trésors comme un article de foi. Quant au reste de la troupe, il suivait de confiance, sachant seulement que l’on faisait un voyage de prospection dans le Nord, et tous, grisés par un optimisme sans cause, en supputaient à l’avance les résultats. La qualité de Ben Raddle faisait merveille. On se racontait à l’oreille que le Scout lui avait donné un « tuyau », et que l’on marchait à coup sûr vers de fabuleuses richesses que l’ingénieur saurait bien faire sortir de terre d’un seul coup.

C’est dans ces heureuses dispositions que l’on quitta Dawson City. Au sortir de la ville, la carriole conduite par Neluto, et dans laquelle les deux cousins et Jane Edgerton avaient pris place, marcha d’abord d’une rapide allure ; mais bientôt elle dut ralentir son train, que les attelages lourdement chargés ne pouvaient suivre. Cependant il fut possible d’allonger ces premières étapes sans trop fatiguer les animaux et les hommes, la vaste plaine très unie ne présentant aucun obstacle. Souvent, pour soulager les mules, les hommes faisaient à pied une partie de la route. Ben Raddle et le Scout causaient alors du sujet qui occupait leur pensée. Summy Skim et Neluto battaient la campagne à droite et à gauche, et, comme le gibier abondait, ils ne perdaient pas leur poudre. Puis, avant même que ne fût venue la nuit déjà tardive à cette époque de l’année et sous cette latitude, le campement s’organisait jusqu’au lendemain.

Ce fut à la date du 16 mai, dix jours après son départ de Dawson City, que la caravane franchit le cercle polaire, un peu au delà du soixante-sixième parallèle. Aucun incident n’avait marqué cette première partie du parcours. On n’avait même pas fait la rencontre de ces bandes d’Indiens que les agents de la Compagnie de la baie d’Hudson poursuivent encore et repoussent de plus en plus vers l’Ouest.

Le temps était beau, les santés bonnes. Le personnel vigoureux, rompu aux fatigues, ne paraissait pas souffrir du voyage. Les attelages trouvaient facilement à se nourrir au milieu des prairies verdoyantes. Quant aux campements nocturnes, on parvenait toujours à les installer à portée d’un rio limpide, sur la lisière des bois de bouleaux, de trembles et de pins qui se succèdent à perte de vue dans la direction du Nord-Est.

L’aspect de la région se modifiait lentement. À l’horizon oriental se profilait maintenant l’arête des Montagnes Rocheuses. C’est dans cette partie du Nord-Amérique que le sol est soulevé par leurs premières ondulations, qui se prolongent ensuite, exhaussées, sur presque toute la longueur du nouveau continent.

Quelques kilomètres après avoir franchi le cercle polaire, la caravane dut passer à gué, près de sa source, une rivière allant vers le Nord-Ouest se jeter dans la Porcupine River.

Tant à cause du réseau des creeks que des inégalités du sol, la route, au Nord de cette rivière, se fit assez dure, et, sans l’extrême soin qu’y apportait Neluto, l’essieu ou les roues de la carriole se fussent plusieurs fois rompus.

Nul, d’ailleurs, ne songeait à s’étonner de ces difficultés. On ne s’était pas attendu à trouver dans ces régions perdues des voies bordées de becs de gaz et soigneusement macadamisées. Seul, Bill Stell, qui avait jadis suivi le même chemin, manifestait quelque surprise.

« La route, dit-il un jour que la caravane était engagée dans un étroit défilé, ne m’avait pas paru si mauvaise lorsque je l’ai parcourue il y a vingt ans.

— Elle n’a pourtant pas dû changer depuis, répliqua Summy Skim.

— Cela tient peut-être à la rigueur du dernier hiver, fit observer l’ingénieur.

— C’est ce que je pense, monsieur Ben, répondit le Scout. Les froids ont été si excessifs, que les gelées ont profondément défoncé la terre. Aussi, ne saurais-je trop recommander de prendre garde aux avalanches. »

Il s’en produisit, en effet, deux ou trois fois. D’énormes morceaux de quartz et de granit, déséquilibrés par les affouillements, roulèrent en rebondissant sur les talus, brisant, broyant les arbres situés sur leur passage. Il s’en fallut de peu que l’un des chariots et son attelage ne fussent détruits par ces lourdes masses.

Pendant deux jours, les étapes furent pénibles, et leur longueur ne se maintint pas à sa moyenne habituelle. De là des retards contre lesquels pestait Ben Raddle et que Summy Skim accueillait avec le calme d’un philosophe.

Ce n’était pas l’or qui l’attirait, lui. Puisqu’il avait dû renoncer à regagner des pays plus cléments, autant passer son temps à voyager qu’à autre chose. Et, d’ailleurs, il était obligé de convenir avec lui-même qu’il se trouvait parfaitement heureux.

« Il est étonnant, ce Ben, disait parfois Summy à Jane Edgerton. C’est un enragé.

— Nullement, répondait Jane. Il est pressé, voilà tout.

— Pressé ? ripostait Summy. Pourquoi pressé ? Il gâte toujours le présent avec son souci du lendemain. Moi, je me laisse vivre et j’accepte les choses comme elles viennent.

— C’est que M. Raddle a un but. Il va droit au Golden Mount, et le chemin qu’il faut suivre pour l’atteindre n’est qu’un moyen qui ne l’intéresse pas.

— Le Golden Mount — s’il existe — répliquait Summy, sera là dans quinze jours comme dans huit. Je compte bien, d’ailleurs, que nous prendrons un repos mérité à Fort Mac Pherson. Après une trotte pareille, on a le droit de vouloir s’étendre dans un lit.

— S’il y a des auberges à Fort Mac Pherson !

Le Scout, consulté, déclara qu’il n’y en avait pas.

— Fort Mac Pherson, dit-il, n’est qu’un poste fortifié pour les agents de la Compagnie. Mais il y a des chambres.

— Puisqu’il y a des chambres, il y a des lits, répliqua Summy Skim, et je ne serais pas fâché d’y allonger mes jambes pendant deux ou trois bonnes nuits.

— Commençons par y arriver, interrompit Ben Raddle, et ne nous attardons pas en haltes inutiles. »

La caravane marchait donc aussi rapidement que le permettaient les détours et les embarras des défilés ; mais, malgré les encouragements de Ben Raddle, il lui fallut près d’une semaine pour sortir de la région montagneuse et arriver à la Peel River.

Ce fut seulement dans l’après-midi du 21 mai qu’on l’atteignit, et, sans attendre, on traversa cet important affluent de la Mackensie, en s’aidant des derniers glaçons de la débâcle qui l’encombraient encore. Avant la nuit, matériel et personnel étaient transportés sans accident sur la rive droite, et le camp était établi au bord de l’eau, sous les frondaisons de grands pins maritimes. Les tentes dressées, on s’occupa du repas du soir, toujours impatiemment attendu.

Mais il était écrit que la journée ne s’achèverait pas sans dramatique incident. À peine était-on installé, que l’un des Canadiens, descendu un peu en aval, reparut au pas de course, les traits convulsés par la peur.

« Alerte !.. alerte ! cria-t-il dès qu’il fut à portée de la voix.

On se releva en désordre. Seul, Summy Skim, en chasseur de profession, eut le sang-froid de saisir sa carabine. En un instant, il était debout, armé, prêt à faire feu.

— Des Indiens ? demanda-t-il.

— Non, répondit Bill Stell, des ours. »

Sur les talons du fuyard apparaissait, en effet, un trio d’ours de grande taille, d’aspect formidable, appartenant à cette espèce de grizzlis qui fréquentent d’habitude les gorges des Montagnes Rocheuses.

Ces ours étaient-ils excités par la faim ? C’était probable, à en juger par leurs terribles rugissements, qui eurent pour effet d’affoler les bêtes d’attelage.

La confusion générale s’en augmenta, et les trois ours furent au milieu du camp avant que l’on eût pris la moindre mesure de défense.

Au premier rang se trouvait, par hasard, Jane Edgerton. Elle essaya de reculer, de fuir, mais il était visible qu’elle n’en aurait pas le temps. D’un bond, Summy se plaça devant la jeune fille et, épaulant sa carabine, fit feu à deux reprises, coup sur coup.

Summy ne manquait jamais le but. C’était, du moins, sa prétention, qui fut justifiée une fois de plus. Deux ours frappés au cœur tombèrent pour ne plus se relever.

Il en restait un troisième. Indifférent au meurtre de ses congénères, l’animal accourait à toute vitesse. Dans une seconde il aurait saisi dans la tenaille de ses redoutables griffes le malheureux Summy désarmé. Celui-ci, décidé à vendre chèrement sa vie, prit par le canon son fusil transformé en massue et, de pied ferme, attendit.

Soudain, l’ours chancela. Attaqué de flanc, il lui fallait faire face à un nouvel ennemi, qui n’était autre que Patrick Richardson. Sans autres armes que celles dont la nature l’avait pourvu, l’Irlandais était venu à la rescousse et, selon les règles de la savate la plus pure, il avait décoché dans le flanc droit de l’ours un coup de pied si magistral que l’élan de la bête féroce en fut brisé.

L’ours fit sur lui-même un quart de conversion, et, déchirant l’air d’un effroyable rugissement, se lança sur l’audacieux qui le bravait. Les spectateurs de cette scène rapide poussèrent un cri d’effroi. Seul, Patrick, ramassé sur lui-même, ne manifesta aucune émotion.

C’était vraiment un beau spectacle : d’un côté un animal gigantesque emporté par la plus furieuse des colères, se précipitant avec l’aveuglement de la brute, griffes dardées, crocs menaçants ; de l’autre, un superbe échantillon physique de la race des hommes, aussi grand, aussi fort que son terrifiant adversaire, moins bien armé sans aucun doute, mais remplaçant, quelle que fût la modestie de son rang sur l’échelle intellectuelle, l’infériorité de ses armes naturelles par cette flamme de l’intelligence dont l’espèce humaine a l’exclusif privilège.

On aurait cru revivre une scène des temps préhistoriques, au cours desquels nos premiers ancêtres durent, par l’unique force de leurs muscles, conquérir la terre inconnue et hostile. Cette fois encore, l’intelligence devait triompher. À l’instant précis où l’ours allait étouffer Patrick entre ses bras velus, celui de l’Irlandais se détendit rapide comme la foudre, et son poing vint frapper, avec la violence d’une catapulte, l’assaillant en plein museau.

Le coup avait été formidable. L’ours vacilla sur ses pattes de derrière et tomba comme une masse à la renverse. Patrick eut un petit rire mezza voce, et, sans bouger, se tint prêt à soutenir une nouvelle attaque.

Elle ne se fit pas attendre. À peine tombé, l’ours s’était relevé le museau en sang. Ivre de rage, il se lança à corps perdu sur son ennemi.

Patrick ne perdit rien de son sang-froid. Le moment favorable choisi avec un tact parfait, ses deux poings, cette fois, partirent à la volée. Le gauche, d’abord, atteignit et creva l’un des yeux de l’animal, puis le droit revint s’écraser contre le museau avec une telle violence que le sang gicla et que l’on entendit le bruit sec des crocs brisés.

De nouveau, l’ours tomba à la renverse et, de nouveau, Patrick attendit généreusement qu’il se fût remis debout avant de reprendre le jeu. On n’eût pas agi avec plus de loyauté dans une séance de lutte romaine.

L’ours, d’ailleurs, se relevait moins rapidement que lors de sa première chute. Il se redressa enfin, mais pour se reposer lourdement sur son arrière-train. Il ne bougeait plus. Il ne rugissait plus. D’un air désorienté, il frottait de la patte son œil crevé, tandis que sa langue épaisse passait et repassait sur ses babines ensanglantées.

Lassé d’attendre, Patrick, le poing en arrêt, fit en avant un pas que l’ours fit immédiatement en arrière. L’Irlandais aussitôt avança d’un second pas, puis d’un troisième, tandis que l’ours reculait d’autant. Pendant trois minutes, cette singulière poursuite continua, au grand ébahissement des spectateurs.

Patrick, impatienté, brusqua les choses. Désespérant d’atteindre l’ennemi dans sa retraite, et comprenant la nécessité d’une arme de jet, il se baissa pour ramasser une grosse pierre dont l’envoi, à titre d’insultante provocation, ferait, sans doute, renaître la bataille.

Il n’en fut rien. En voyant le mouvement de l’Irlandais, l’ours ne demanda pas son reste. La leçon lui suffisait évidemment, et il en avait assez. Se laissant retomber sur ses quatre pattes, il battit en retraite au petit trot, et s’éloigna d’un air penaud, l’arrière-train peureusement contracté, en lançant de son œil unique un regard craintif à l’adresse de son vainqueur.

Quelques minutes plus tard il avait disparu sous les arbres de la forêt.

Un éclat de rire homérique, accompagné d’un tonnerre d’applaudissements, salua ce dénouement inattendu. On entoura Patrick, on le complimenta.

« Merci, Patrick, dit avec chaleur Summy Skim en serrant vigoureusement la main de son sauveur.

— Oui, merci, répéta Jane au géant. Merci et bravo !

Patrick ne sembla pas s’apercevoir de l’existence de Summy. Il se tourna du côté de sa jeune maîtresse qui, pour lui, peuplait la terre à elle seule.

— Il n’y a pas de quoi, dit-il modestement. Cette bête, voyez-vous, elle ne sait pas la boxe, monsieur Jean. »


L’OURS FROTTAIT DE LA PATTE SON ŒIL CREVÉ. (Page 319.)


VI

OÙ L’ON TOUCHE AU BUT.


Situé à peu près par 135° de longitude Ouest e

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