Le fratricide/Malédiction

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Joseph Ferdinand Morissette
Le fratricide
Eusèbe Sénécal & Fils, 1884 (pp. 17-82).
Deuxième partie  ►
Première partie

PREMIÈRE PARTIE.


MALÉDICTION.


I


En 18…, Beauharnois n’était pas ville, c’était même, une bien petite paroisse.

Quelques maisons seulement, bordaient le chemin qu’on nomme aujourd’hui, rue St-Laurent.

Et ces maisons étaient loin d’être aussi belles, aussi confortables, que celles qui existent actuellement.

On n’y voyait pas de grands hôtels, ni de grands magasins.

En 18…, un grand hôtel serait resté sans pensionnaires et les gros marchands d’aujourd’hui, auraient vu leurs marchandises moisir sur les tablettes.

C’est que la population d’alors était moins considérable qu’elle ne l’est à présent et que les moyens de communication avec Montréal et ailleurs, qui amènent en cette ville un grand nombre de touristes et de voyageurs, n’existaient pas dans le temps.

Beauharnois ne recevait alors, que la visite des gens qui travaillaient dans les chantiers d’Ottawa et qui s’arrêtaient souvent, en cet endroit, pour se procurer des provisions et de la boisson.

Au nombre des quelques habitants qui vivaient à Beauharnois en 18…, se trouvaient deux bons et braves cultivateurs : l’un se nommait Jean Julien, l’autre, Alexis Gendron.

Jean Julien pouvait avoir une cinquantaine d’années. Il était marié depuis vingt-cinq ans, environ. Son épouse Fanchine Marchand avait bien quarante-cinq ans. C’était un modèle de femme par sa propreté et son activité.

Alexis Gendron, lui, avait cinquante-quatre ans.

Il avait épousé, à l’âge de vingt-sept ans, Arthémise Lefebvre, jeune fille qui comptait trois ou quatre ans de moins que lui.

Nos deux braves amis avaient chacun plusieurs enfants.

Julien deux garçons et six filles.

L’ainé des garçons se nommait Pierre et le second Arthur.

Pierre Julien fils de Jean était âgé de vingt-deux à vingt-trois ans, au moment où commence notre récit.

C’était un assez joli garçon.

Grand, gros, bien fait, c’était le type du beau cultivateur.

Naturellement, comme il n’y avait pas d’école, Pierre n’apprit jamais à lire ni à écrire.

Quand vint le temps de faire sa première communion, son père l’envoya au catéchisme qui se faisait à l’église et ce fut le curé qui le prépara à cet acte, le plus grand, le plus solennel de la vie.

L’enfance de Pierre Julien, fut à peu près, comme celle de tous les autres garçons.

Son père s’apercevait cependant qu’il avait un mauvais caractère.

Il était violent, entêté, et surtout vindicatif.

Si quelqu’un avait le malheur de lui déplaire, il ne lui pardonnait jamais et cherchait l’occasion de se venger.

La vengeance, il n’avait que cela dans la tête.

Le curé disait au père Julien, que s’il n’y prenait garde, son fils Pierre pourrait bien mal tourner.

Et le pauvre Jean Julien, qui était un brave homme fini, cherchait par tous les moyens possibles à bien élever son fils, afin de lui faire perdre tous ses mauvais penchants, mais toujours sans résultat.

Arthur avait deux ou trois ans de moins que son frère Pierre.

Autant Pierre était violent, entêté, autant Arthur était doux et affable.

Pierre ne pardonnait jamais.

Arthur trouvait toujours des raisons pour excuser ceux qui lui faisaient du mal.

Aussi, dans Beauharnois, préférait-on, dix fois, Arthur à Pierre.

Tous deux travaillaient sur la terre de leur père.

Gendron n’avait qu’une fille et deux garçons. La fille de Gendron, Alexina, était à peu près de l’âge d’Arthur Julien ; peut-être avait-elle quelques mois de moins.

C’était une jolie fillette.

Elle était grande, et avait une taille comme on n’en voit pas beaucoup, chez les filles des grandes villes.

Elle avait des beaux cheveux blonds et et de jolis yeux bleus.



II


Alexina avait un grand nombre de prétendants, de cavaliers pour parler en bon Canadien.

Les garçons de Gendron, Joachim, et François, avaient de nombreux amis.

Or, plusieurs de ces amis, ne venaient pas à la maison pour le simple plaisir de jaser avec Joachim, ou François.

Ils faisaient les yeux doux à Alexina, et comme la jeune fille était polie, aimable, elle faisait belle façon aux amis de ses frères, et avait une bonne parole, un sourire pour chacun d’eux.

Aussi, — vous savez que l’amour aveugle, — chacun de ces jeunes gens se comptait bien certain que s’il demandait Alexina Gendron en mariage, il serait accepté sur le champ.

Au nombre des jeunes gens qui visitaient la famille Gendron, se trouvaient Pierre et Arthur Julien.

Pierre surtout ne passait pas une journée, sans aller chez Gendron.

Il parlait souvent, très-souvent même à Alexina, qui paraissait ne pas trop aimer sa présence.

Arthur y allait moins souvent et parlait peu à la jeune fille.

Quand celle-ci lui adressait la parole, il rougissait et paraissait éviter de s’entretenir avec elle.

J’oserais dire, cependant, que la jeune fille, ne détestait pas Arthur Julien, jusqu’au point de s’en confesser.

Et ce qui me fait parler de la sorte, c’est que chaque fois que ce dernier arrivait dans la maison, on pouvait voir les joues de la jolie fille, se couvrir d’une rougeur subite.

Était-elle occupée, que de suite elle laissait son ouvrage et venait prendre part à la conversation.

Je dois dire, cependant, que personne ne paraissait croire qu’Alexina put aimer Arthur Julien.

Arthur croyait même, que la jeune fille aimait Pierre.

Curieuse idée ; mais cela peut arriver.

De son côté Alexina s’imaginait que si Arthur évitait de lui parler, c’était parce qu’il ne l’aimait pas.

Alexis Gendron et Jean Julien se visitaient comme deux bons voisins doivent faire.

Un soir, Julien allait fumer la pipe chez Alexis Gendron ; le soir suivant, c’était le tour de Gendron à se rendre chez Julien.

Tout en fumant on causait.

C’était surtout l’hiver qu’avait lieu ces réunions, parce qu’en été on ne finissait les travaux que vers huit ou neuf heures.

Or, un bon soir, on en vint à parler des enfants.

— Sais-tu, disait Jean Julien, que ta fille ferait une fameuse femme de ménage. Bonne, propre, travaillante, rien ne lui manque pour faire une femme accomplie.

— Oui, je le crois, dit Gendron, fier d’entendre faire de si beaux compliments à son enfant.

— Et, sais-tu continua Julien, que mon Pierre et ton Alexina feraient un beau couple. Ils s’aiment, pourquoi ne les marierions-nous pas ?

— Écoute, Jean, ce n’est pas pour te faire de la peine, mais il m’en coûterait bien gros de donner ma fille à Pierre. Je ne sais pas si Alexina l’aime, ni si lui a de l’amour pour ma fille, mais son caractère et sa conduite ne sont point propres à me le faire désirer pour gendre.

Nous devons dire, ici qu’Alexis Gendron, avait raison de ne pas désirer Pierre Julien pour son gendre. Outre son mauvais caractère, Pierre Julien avait une conduite qui était loin d’être exemplaire.

C’était un ivrogne de première qualité.

Il passait la plus forte partie de ses nuits, dans les buvettes, à boire et à fêter avec ses amis.

On comprendra qu’avec son mauvais caractère, le vice infâme de l’ivrognerie pouvait le conduire très loin.

Il était donc tout naturel que Gendron, qui connaissait les défauts de Pierre, n’aimât pas à l’avoir pour gendre.

Cependant, ne désirant donner à son voisin Julien, aucune réponse définitive, avant de s’être assuré si Alexina aimait Pierre, il lui dit qu’il consulterait sa fille et qu’il répondrait ensuite à la demande de son ami.

Gendron en arrivant chez lui, ce soir là, était quelque peu ému.

Il l’aimait bien sa chère Alexina, il l’aimait de cet amour qu’a tout bon père ; amour secret, caché, mais qui n’est pas le moins fort.

Et il craignait que sa fille n’aimât ce misérable Pierre.

Rendu chez lui, il parla à sa femme de la demande qui lui avait été faite.

La mère Gendron, ne connaissant pas tous les défauts de Pierre, trouva qu’un mariage entre ce dernier et Alexina, serait tout à fait convenable.

L’idée de voir son épouse parler de la sorte, effraya davantage le père Gendron.

Il ne dormit pas de la nuit.

De bonne heure le matin il était debout.

Alexina qui, comme je l’ai déjà dit, était une jeune fille travaillante se leva quelques instants après son père.

Gendron était assis auprès du poêle qu’il venait de remplir de bon bois et qui jetat en ce moment une bienfaisante chaleur.

Alexina, vint s’asseoir à côté de lui.

Après s’être souhaité réciproquement le bonjour, chacun garda le silence pendant quelques instants.

Enfin Gendron se décida à parler.

— Ma petite fille, dit-il, j’ai quelque chose à t’apprendre qui te fera peut-être plaisir. Tu es demandée en mariage.

En attendant son père parler ainsi, la jeune fille sentit une subite rougeur lui monter à la figure.

Si c’était Arthur, pensa-t-elle ! Mais non, c’est impossible il ne m’aime pas.

Elle se remit aussitôt, cependant, de l’émotion bien excusable que lui avait causé les paroles de son père.

Alexis Gendron, continua :

— Depuis quelque temps, voilà bien, une douzaine de garçons qui me demande ta main. Je leur ai répondu, attendez. J’espérais, vois-tu, que tu finirais par te trahir, et me faire connaître qui tu aimais. Ainsi donc, je vais te nommer ceux que je crois en position de pouvoir te faire vivre, sans trop de misère. Tu me diras celui que tu préfères et tu l’auras pour mari.

Et le père Gendron se mit à nommer les jeunes gens qui lui avait demandé sa fille en mariage.

C’était tous des habitués de la maison, Alexina les connaissait donc parfaitement bien.

Il y avait Jules Montpetit, François Leduc, Pascal Marchand, Baptiste Lefebvre, etc.

Le dernier que Gendron nomma fut Pierre Julien.

La jeune fille écoutait ces noms en souriant, mais lorsqu’elle entendit le nom de Pierre Julien, elle ne put s’empêcher de faire une fameuse grimace.

Évidemment, Pierre n’était pas celui qu’Alexina préférait.

Eh ! bien, dit son père, lequel de ces jeunes gens aimes-tu le mieux ?

— Aucun.

— Aucun ? mais tu veux donc rester vieille fille ?

— Je resterai vieille fille, répliqua Alexina.

Mais en même temps elle pensait à Arthur Julien et elle se disait qu’elle ne détesterait pas de se marier, si ce garçon là lui demandait de devenir sa femme.

— Écoute, petite, si tu n’aimes aucun de ces jeunes gens, reprit son père, il faut que tu en aimes un que je ne t’ai pas nommé.

— Cela se pourrait, dit la jeune fille en souriant.

— Et quel est celui-là demande le père Gendron, en regardant sa fille attentivement.

Il craignait d’entendre le nom de quelqu’un qu’il n’aimait pas.

— Mon Dieu, s’écria Alexina, ce n’est pas si facile à dire que vous le croyez.

— Aurais-tu honte, de celui que tu aimes ?

— Honte, oh ! non, mille fois non. Quand vous le connaîtrez, vous serez content de moi.

— Oui, mais en attendant je ne le connais pas. Est-ce un jeune homme qui a l’habitude de venir à la maison ?

— Oui, papa.

— Je les ai pourtant nommés tous.

— Excepté un.

— Allons, qui ça peut-être.

Et Alexis Gendron cherchait, finalement, le nom d’Arthur Julien lui vint à l’idée, et il se trouva tout surpris de voir qu’il n’y avait pas songé plus tôt.

— C’est Arthur s’écria-t-il en riant.

La jeune fille ne répondit rien.

— Eh ! bien, est-ce lui ? dit Gendron.

— Je crains qu’il ne m’aime pas.

— Qu’il ne t’aime pas, allons donc.

Il ne pouvait lui venir à l’idée qu’un garçon put ne pas aimer sa fille.

Ne dis rien Alexina, nous irons à tes noces, avant les semences.

III


Alexis Gendron était tellement content de voir que sa fille avait fait un si bon choix, qu’il ne crut pas devoir attendre au soir pour en parler à son voisin.

Et il avait raison d’être heureux du choix d’Alexina.

Arthur Julien pouvait être considéré pour le modèle des garçons de Beauharnois.

Il était sobre, honnête et travaillant ; ne sortait jamais, si ce n’est pour aller chez Gendron.

De fait son père ne pouvait rien lui reprocher.

Il était toujours le premier à l’ouvrage et le soir, quand tout le monde était rentré, il faisait le tour des bâtiments, pour voir si tout était dans l’ordre.

Si vous ajoutez à cela que mon ami Arthur était un assez joli garçon, vous comprendrez facilement, qu’il n’était pas à dédaigner. Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/33 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/34 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/35 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/36 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/37 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/38 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/39 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/40 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/41 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/42 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/43 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/44 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/45 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/46 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/47 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/48 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/49 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/50 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/51 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/52 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/53 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/54 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/55 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/56 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/57 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/58 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/59 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/60 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/61 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/62 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/63 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/64 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/65 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/66 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/67 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/68 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/69 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/70 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/71 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/72 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/73 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/74 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/75 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/76 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/77 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/78 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/79 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/80 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/81 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/82 Page:Morissette - Le fratricide, 1884.djvu/83