Les Cartes géographiques

La bibliothèque libre.
 
Aller à : Navigation, rechercher
Les Cartes géographiques
Henri Blerzy

Revue des Deux Mondes, 1er avril 1864


LES
CARTES GÉOGRAPHIQUES


LA MESURE ET LA REPRÉSENTATION DU GLOBE TERRESTRE.


Certaines sciences se présentent sous une forme modeste, et ne se révèlent que par des résultats simples et clairs, où il ne reste plus aucune trace des grands travaux qui en ont assuré le développement. De ce nombre est la science géographique. Les cartes qui en expliquent jusqu’aux plus récentes découvertes sont entre toutes les mains. Le touriste les consulte pour ses voyages, le général pour ses plans de bataille, l’ingénieur pour ses projets ; l’homme du monde y jette souvent les yeux, car la géographie est une des études les plus familières et les plus attrayantes. Néanmoins on ignore en général comment ces cartes se font et quel degré de confiance il est permis d’accorder aux indications qu’elles fournissent. On sent bien, il est vrai, qu’il a fallu des observations délicates pour relever les principaux linéamens du globe, mers, vallées et plateaux, et pour les reporter à leur place sur une feuille de papier, pour espacer les villes dans une juste mesure et représenter d’une façon correcte les sinuosités des fleuves ou la forme des montagnes ; mais on ne saurait apprécier l’exactitude du dessin, si l’on ignore les procédés qui sont en usage pour ces diverses opérations. Il y a d’ailleurs dans le dessin topographique des signes de convention dont il importe de connaître la valeur pour savoir lire sur le papier tout ce que le géographe y a mis ; les cartes ont leur alphabet et une langue qui leur est propre. Faire connaître ces côtés trop négligés de la science géographique, ce n’est peut-être pas la montrer sous un de ses aspects les moins attrayans : on verra qu’elle repose sur les observations les plus minutieuses de l’astronomie, et qu’elle pousse la précision jusqu’aux plus extrêmes limites que nos sens puissent atteindre.

Les cartes ont été pendant longtemps des dessins d’imagination où l’on figurait, avec des procédés empruntés à la perspective, les villages par des clochers et les montagnes par des masses d’ombre fortement accusées ; la belle carte de France de Cassini nous offre encore une application de ces méthodes imparfaites. Sous l’influence de nouveaux besoins que faisait sentir plus vivement l’extension donnée aux grands travaux publics, routes, canaux et fortifications, on reconnut qu’il était utile de peindre les mouvemens de terrain avec plus de vérité. La carte dut devenir assez parfaite pour donner la position d’un village à quelques mètres près, et non plus avec une approximation grossière. Il ne suffisait plus à l’ingénieur de savoir qu’un pays est montagneux, il fallait encore qu’il connût les moindres replis du sol et les limites exactes des vallées. Ces perfectionnemens dans le dessin topographique sont l’œuvre des géographes français, qui fixèrent, au commencement de ce siècle, les bases de tous les travaux exécutés depuis cette époque. En faisant de la géographie une science exacte, ils ont préparé des matériaux pour la solution d’un problème agité depuis longtemps : la vraie forme de la terre.


I.


Homère, on le sait, considérait la terre comme un disque rond entouré par la mer océane et supporté par une colonnade que gardait Atlas. Hérodote en faisait une plaine d’une immense étendue. L’observation des astres conduisit peu à peu vers des idées plus saines. Après avoir remarqué qu’il existe dans le ciel une étoile qui reste seule immobile et sert de pivot, de pôle, au mouvement apparent des globes célestes, les premiers astronomes ne tardèrent pas à reconnaître que cette étoile s’abaissait d’autant plus que l’on s’avançait vers le sud, et qu’elle s’élevait au contraire sur l’horizon à mesure que l’on se dirigeait vers le nord. Ce changement d’horizon ne pouvait se concilier avec l’idée d’une surface terrestre plane : la terre devait donc être circulaire. On ne tarda pas à s’apercevoir aussi que le soleil se lève plus tôt pour les peuples qui habitent plus à l’est : c’était encore une preuve de la rondeur de la terre. Au temps d’Aristote, on en était déjà venu à considérer la terre comme un globe d’immense dimension isolé dans l’espace. On peut faire remonter à la même époque la division de la surface terrestre par des méridiens qui s’étendent d’un pôle à l’autre et par des cercles parallèles à l’équateur, et comme les contrées connues des anciens étaient supposées, peut-être à tort, s’étendre beaucoup moins du nord au sud que de l’est à l’ouest, les premières divisions reçurent le nom de degrés de longitude, et les secondes furent appelées degrés de latitude. Dans l’un et l’autre sens, la circonférence fut divisée en trois cent soixante parties. C’est ce qu’on appelle les coordonnées géographiques, dont on fait encore usage aujourd’hui. La situation d’une ville, d’une montagne ou d’un port de mer est déterminée sur le globe et sur la carte lorsqu’on en connaît la longitude et la latitude.

L’un des premiers sujets d’étude que devait se proposer l’activité des astronomes était de mesurer les dimensions du globe terrestre, c’est-à-dire de mesurer le diamètre ou la circonférence de cette sphère immense sous la forme de laquelle on se figurait la terre. Le premier essai de ce genre remonte loin. Ératosthène avait remarqué qu’à Syène le soleil ne projetait aucune ombre au moment du solstice d’été, et il en avait conclu avec raison que cette ville était située sous le tropique. Ayant mesuré en outre la longueur d’ombre que donnait le soleil à Alexandrie à la même époque de l’année, il avait calculé qu’Alexandrie est à 7° 12′ au nord de Syène ; puis en évaluant assez arbitrairement la distance de ces deux villes, qu’il supposait être sous le même méridien, il était arrivé à donner à la circonférence terrestre une longueur de 250,000 stades environ. D’autres astronomes contemporains obtinrent par des observations analogues des résultats un peu différens. Ces mesures grossières manquaient naturellement de précision, et l’on peut d’autant moins en apprécier l’exactitude que la vraie valeur du stade, unité de mesure employée par les Grecs, nous est inconnue.

Les observations astronomiques dont dépendent les mesures géodésiques ne purent faire de progrès sensibles jusqu’à l’invention des lunettes. Il s’agit, dans les opérations de ce genre, de mesurer avec une extrême justesse certains angles, et la lunette est indispensable, moins pour grossir les objets que pour en donner avec une parfaite netteté la direction. Au XVIe siècle, Tycho-Brahé mesurait les angles à l’œil nu à une minute près ; ses contemporains, moins habiles, étaient loin d’obtenir cette approximation, tandis qu’aujourd’hui il est aisé de pousser jusqu’aux secondes et même aux très petites fractions de la seconde la précision des mesures angulaires.

L’invention des lunettes datant de 1609, la mesure de la terre ne fut reprise avec succès qu’au XVIIe siècle. Avant d’énumérer les tentatives nombreuses qui ont été faites en vue de résoudre ce problème, il importe d’exposer le principe même de la méthode que l’on emploie. On choisit deux points de repère suffisamment distans ; on détermine, séparément pour chacun de ces points, la longitude et la latitude au moyen d’observations astronomiques ; on en conclut la distance en degrés, minutes et secondes. Si l’on mesure ensuite la distance réelle à la surface du sol, on sait aussitôt combien un degré contient de fois le mètre, et par suite quelle est la longueur totale de la circonférence terrestre ; mais comme il serait trop long et trop pénible de mesurer en ligne droite à la surface du sol la distance des deux points, que l’on choisit d’habitude à des centaines de kilomètres l’un de l’autre, on se contente de mesurer une base de quelques milliers de mètres, on prend cette base pour origine d’une série de triangles qui s’enchaînent les uns aux autres sur toute l’étendue de la distance à franchir, et l’on n’a plus qu’à mesurer les angles de ces triangles. Telle est la méthode qui fut adoptée dès les premiers travaux géodésiques et qui est encore en usage, sauf des modifications légères dont l’expérience a montré l’utilité.

La première opération géodésique fut entreprise en 1669 par Picard, de l’Académie des sciences de Paris, qui prit pour lieux extrêmes d’observation Sourdon en Picardie et Malvoisine dans le Gâtinais. Le résultat qu’il obtint fut que le degré terrestre avait 57,060 toises de longueur. Ce travail, exécuté avec des soins minutieux, semblait définitif, lorsqu’on vint à douter que la terre fût rigoureusement sphérique. Une horloge qui avait été réglée à Paris sur le mouvement moyen du soleil ayant été transportée à Cayenne par l’astronome Richer, ce savant reconnut qu’elle retardait de deux minutes et demie par jour. Il découvrit aussi que le pendule, pour battre juste la seconde, devait être plus court à Cayenne qu’à Paris. Il en résultait que la force de la pesanteur devait être plus intense en France qu’à l’équateur, et par conséquent que la terre était aplatie vers le pôle. L’hypothèse de l’aplatissement des pôles paraissait d’ailleurs rationnelle aux géomètres, comme conséquence naturelle de la rotation de notre planète, masse semi-fluide, autour de son axe. Huyghens émit le premier cette idée, et Newton la confirma bientôt par des raisonnemens appuyés sur des observations purement astronomiques.

Ceci compliquait singulièrement les recherches relatives à la mesure de la circonférence terrestre et infirmait les calculs établis par Picard. Du moment qu’il fallait considérer la terre comme un sphéroïde et non comme une sphère, tous les degrés n’étaient plus de la même longueur ; ils s’allongeaient d’autant plus que l’on se rapprochait du pôle. Il ne suffisait donc plus d’en mesurer un à la Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/625 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/626 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/627 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/628 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/629 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/630 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/631 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/632 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/633 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/634 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/635 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/636 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/637 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/638 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/639 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/640 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/641 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/642 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/643 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/644 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/645 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/646 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/647 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/648 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/649 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/650 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/651 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/652 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/653 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/654 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/655 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/656 Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/657 pour les cartes. Cependant la géodésie ne peut être une entreprise locale ; elle franchit aisément les frontières, et gagne en précision en même temps qu’en étendue. La coordination des travaux topographiques exécutés par les divers états dépend en partie de l’uniformité des poids et des mesures, question que la géodésie elle-même a essayé de résoudre, et qui est des plus graves pour les progrès de la science, pour l’extension du commerce et de l’industrie. Le système décimal des mesures, des poids et des monnaies, dont l’existence légale en France remonte déjà loin, n’a encore été accepté que par quelques nations européennes, la Belgique, la Hollande, la Suisse et l’Italie, et par des états nouveaux de l’Amérique du Sud, qui l’ont en partie modifié et accommodé à leurs usages locaux. On attribue volontiers à des préjugés nationaux le retard que mettent les autres nations à s’approprier le système métrique. Cette opinion peut avoir quelque fondement ; mais les préjugés et même les habitudes ne sont pas le seul obstacle à la généralisation de nos mesures décimales. La géodésie nous a fait voir qu’il y a un certain degré d’arbitraire dans l’évaluation primitive de l’unité de longueur métrique. Enfin une nouvelle théorie vient d’apparaître, qui considère les forces physiques comme des manifestations variées d’un seul et unique pouvoir[1]. A ce titre, les unités de temps, de longueur, de force, de chaleur, de lumière, d’électricité, sont connexes, et doivent s’enchaîner l’une à l’autre au moyen de certains nombres appelés coefficiens ou équivalens, que l’observation fera connaître. Nous avons pris dans la nature l’unité de longueur ; d’autres, y prenant l’unité de force, créeront un système de mesures différent du nôtre et cependant aussi naturel. Par malheur, la détermination des équivalens physiques est un problème trop complexe et trop délicat pour que la solution en soit prochaine. Il faut, pour le moment, que nous nous contentions de poids et de mesures arbitrairement fixés. Malgré ses imperfections, notre système décimal peut donc encore réclamer la suprématie, et tous ceux qui s’intéressent au progrès des sciences géographiques doivent faire des vœux pour qu’il se propage, car on comprend aisément quelle force elles puiseraient dans une meilleure coordination des travaux si délicats et si variés qui leur servent de base.

H. Blerzy.

  1. Voyez la Revue du 1er mai 1863.
© Copyright Wikipedia authors - The articles gathered in this document are under the GFDL licence.
http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html