Les Grotesques de la musique/ch35

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Hector Berlioz
Librairie nouvelle, 1859 (pp. 111-121).
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La saison. — Le club des cauchemars

La saison.
Le club des cauchemars.


Il y a un moment de l’année où, dans les grandes villes, à Paris et à Londres surtout, on fait beaucoup de musique telle quelle, où les murs sont couverts d’affiches de concerts, où les virtuoses étrangers accourent de tous les coins de l’Europe pour rivaliser avec les nationaux et entre eux, où ces plaideurs d’une espèce nouvelle se ruent sur le pauvre public, le prennent violemment à partie, et le payeraient même volontiers pour l’avoir d’abord, et ensuite pour l’enlever à leurs rivaux. Mais, comme les témoins, les auditeurs sont chers et n’en a pas qui veut.

Ce terrible moment, dans la langue des artistes musiciens, s’appelle la saison.

La saison ! cela explique et justifie toutes sortes de choses que je voudrais pouvoir appeler fabuleuses, et qui ne sont que trop vraies.

Les critiques alors se voient assaillis par des gens pressés qui viennent de fort loin faire leur réputation dans la grand’ville, qui la veulent faire vite et qui tentent sur eux l’emploi des fromages de Hollande comme moyen de corruption.

C’est la saison !

On donne jusqu’à cinq et six concerts chaque jour, à la même heure, et les organisateurs de ces fêtes trouvent fort inconvenant que les pauvres critiques se fassent remarquer à quelques-unes par leur absence ! Ils écrivent alors aux absents des lettres fort curieuses, remplies de fiel et d’indignation.

C’est la saison !

Une foule incroyable de gens qui passent dans leur endroit pour avoir du talent viennent ainsi acquérir la preuve qu’ils n’en ont pas hors de leur endroit, ou qu’ils n’ont que celui de rendre fort sérieux le public frivole et frivole le public sérieux.

C’est la saison !

Dans ce grand nombre de musiciens et de musiciennes marchant sur les talons les uns des autres, se coudoyant, se bousculant, prenant parfois traîtreusement leurs rivaux par les jambes pour les faire tomber, on remarque pourtant par bonheur quelques talents de haute futaie qui s’élèvent au-dessus du peuple des médiocrités, comme les palmiers au-dessus des forêts tropicales. Grâce a ces artistes exceptionnels, on peut alors entendre de temps en temps quelques fort belles choses, et se consoler de toutes les choses détestables qu’on doit subir.

C’est la saison !

Mais, cette époque de l’année une fois passée, si après une longue abstinence et en proie à une ardente soif, vous cherchez à boire une coupe de pure harmonie ; impossible !

Ce n’est pas la saison.

On vous parle d’un chanteur, on vante sa voix et sa méthode ; vous allez l’entendre. Il n’a ni voix ni méthode.

Ce n’est pas la saison.

Arrive un violoniste précédé d’un certain renom. Il se dit élève de Paganini, comme de coutume ; il exécute, dit-on, des duos sur une seule corde, et, qui plus est, il joue toujours juste et chante comme un cygne de l’Éridan. Vous allez plein de joie à son concert. Vous trouvez la salle vide ; un mauvais piano vertical remplace l’orchestre pour les accompagnements ; le monsieur n’est pas seulement capable d’exécuter proprement un solo sur ses quatre cordes, il joue faux comme un Chinois et chante comme un cygne noir d’Australie.

Ce n’est pas la saison.

Pendant les longues soirées de château (en hiver pour les Anglais, en été pour les Français), l’annonce d’une fête musicale organisée avec pompe dans une ville voisine vient tout d’un coup faire dresser les oreilles à une société d’amateurs passionnés pour les grands chefs-d’œuvre et auxquels le chant individuel et le piano ne suffisent pas. Vite on envoie retenir des places ; au jour fixé on accourt. La salle du festival est pleine, il est vrai, mais de quels auditeurs !… L’orchestre est composé de dix ou douze artistes et de trente musiciens de guinguettes ; le chœur a été recruté parmi les blanchisseuses du lieu et les soldats de la garnison. On écartèle une symphonie de Beethoven, on brait un oratorio de Mendelssohn. Et l’on serait mal venu de se plaindre.

Ce n’est pas la saison.

On annonce par exception, dans la grand’ville, une œuvre nouvelle d’un vieux maître blanchi sous le harnois, chantée par une prima donna dont le nom, dès longtemps populaire, a conservé un grand éclat. Hélas ! la musique de l’œuvre nouvelle est incolore et la voix de la cantatrice n’a pas eu le même bonheur que son nom.

Ce n’est plus la saison.

Combien nous comptons peu de pays à saison !

Connaissez-vous la contrée où fleurit l’oranger ?… Cette contrée, depuis longtemps, n’a plus de saison.

Si vous avez vécu aux champs de l’Ibérie, vous devez savoir que là il n’y a pas encore de saison.

Quant aux tristes contrées où fleurissent seulement les sapins, les bouleaux et le perce-neige, elles ont déjà de temps en temps des saisons, mais éclairées comme les nuits polaires, par des aurores boréales seulement. Espérons que, si le soleil leur apparaît enfin, elles auront des saisons de six mois, pour regagner le temps perdu.

Il ne saurait y avoir de saison dans ces lointains pays où tout est affaire, où tous sont affairés, où tout grouille, où tout fouille, où le penseur qui médite passe pour un idiot, où le poète qui rêve est un fainéant pendable, où les yeux sont obstinément fixés sur la terre, où rien ne peut les forcer de s’élever un instant vers le ciel. Ce sont les Lemnos des cyclopes modernes, dont la mission est grande, il est vrai, mais incompatible avec celle de l’art. Les velléités musicales de ces géans laborieux seront donc longtemps aussi inutiles et aussi contre nature que l’amour de Polyphème pour Galatée, et tout à fait hors de saison.

Restent trois ou quatre petits coins de notre petit globe où l’art, gêné, froissé, infecté, asphyxié par la foule de ses ennemis, persiste pourtant encore à vivre et peut dire qu’il a une saison.

Ai-je besoin de nommer l’Allemagne, l’Angleterre et la France ? En limitant à ce point le nombre des pays à saisons, et en indiquant ces trois points centraux de la civilisation, j’espère être exempt des préjugés que chacun des trois peuples qui les habitent conserve encore. En France on croit naïvement qu’il n’y a en Angleterre à cette heure pas plus de musique qu’au temps de la reine Élisabeth. Beaucoup d’Anglais pensent que la musique française est un mythe, et que nos orchestres sont à dix mille lieues de l’orchestre des concerts de Julien. Combien de Français méprisent l’Allemagne comme l’ennuyeuse terre de l’harmonie et du contrepoint seulement ! Et si l’Allemagne veut être franche, elle avouera qu’elle méprise à la fois la France et l’Angleterre.

Mais ces opinions plus ou moins entachées de vanité puérile, d’ignorance et de préventions, ne changent rien à l’existence des choses. Ce qui est est ; E pur si muove ! Et justement parce qu’elle se meut (la musique) comme la terre, comme tout au monde, précisément parce que ses saisons sont d’une variabilité que l’on remarque davantage d’année en année, les préjugés nationaux doivent plus promptement disparaître ou au moins perdre beaucoup de leur force.

Tout en reconnaissant la douceur des saisons dans une grande partie de l’Allemagne, nous maintenons donc notre droit de regarder comme considérables et très-importantes, quoique souvent rigoureuses, les saisons de Londres et de Paris.

La belle saison parisienne ne commence guère que vers le 20 janvier et finit quelquefois au 1er février, rarement dure-t-elle jusqu’au 1er mars.

On a vu des saisons ne finir qu’en avril. Mais ces années-là étaient des années trisextiles, plusieurs comètes avaient paru dans le ciel, et les programmes de la société du Conservatoire avaient annoncé quelque chose de nouveau.

Telle fut par exception la saison de l’an 1853, pendant laquelle on entendit pour la première fois aux concerts du Conservatoire la Nuit du Walpurgis, de Mendelssohn, et la presque totalité du Songe d’une Nuit d’été du même maître. Mendelssohn écrivit la Nuit du Walpurgis à Rome, en 1831. Il a donc fallu vingt-deux ans à cette belle œuvre pour arriver jusqu’à nous. Il est vrai que la lumière de certains astres ne nous parvient qu’après des milliers d’années de voyage. Mais Leipsick, où les partitions de Mendelssohn sont dès longtemps publiées, n’est pas à une distance de Paris tout à fait égale à celle qui nous sépare de Saturne ou de Sirius.

Le Conservatoire a pour principe de procéder lentement en toutes choses. Toutefois, malgré ce défaut d’agilité et de chaleur que son âge explique, il faut le reconnaître, c’est un vieillard encore vert.

Il a fait de sa salle un musée pour un grand nombre de chefs-d’œuvre de l’art musical, qu’il nous montre chaque année sous leur vrai jour : de là sa gloire. On lui reproche de ne vouloir pas que d’autres y exposent leurs travaux quand le musée est vide et qu’il n’y expose rien. En cela on a grand tort : il possède une bonne salle, la seule bonne de Paris pour la musique d’ensemble ; il a voulu en avoir le monopole, il a eu raison ; il l’a obtenu, il le garde, il a encore raison. Il ne peut pas, sans doute, en laissant ce champ libre, favoriser la concurrence. S’il était dehors, que d’autres fussent dedans, il trouverait fort naturel que ces autres le laissassent se morfondre à la porte ; et il est tout simple qu’il apprécie le bon sens du précepte :

« Il ne faut faire qu’à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fut fait. »

Cependant, il est peut-être temps qu’il songe à varier son répertoire, pour que le public fatigué n’en vienne pas à faire un mauvais jeu de mots sur le titre de l’harmonieuse société, en l’appelant la satiété des concerts. Ce qui pourrait, auprès de certaines gens, ne pas sembler tout à fait hors de saison.

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Paris n’est pas le seul point de la France sur lequel on puisse signaler un important mouvement musical. Il y a tous les quatre ou cinq ans des saisons à Lyon, à Bordeaux ; tous les huit ans il y en a une magnifique à Lille, il y en a d’excellentes à Marseille, où les fruits de l’art musical mûrissent plus vite qu’ailleurs.

Mais après les saisons de France, « la saison de Londres ! la saison de Londres ! » est le cri de tous les chanteurs, italiens, français, belges, allemands, bohèmes, hongrois, suédois et anglais ; et les virtuoses de toutes les nations le répètent avec enthousiasme en mettant le pied sur les bateaux à vapeur, comme les soldats d’Énée en montant sur leurs vaisseaux répétaient : Italiam ! Italiam ! C’est qu’il n’y a pas de pays au monde où l’on consomme autant de musique dans une saison qu’à Londres.

Grâce à cette immense consommation, tous les artistes d’un vrai talent, après quelques mois employés à se faire connaître, y sont nécessairement occupés. Une fois connus et adoptés, on les attend chaque année, on compte sur eux comme on compte dans l’Amérique du nord sur le passage de pigeons. Et jamais, jusqu’à la fin de leur vie, on ne les voit tromper l’attente du public anglais, ce modèle de fidélité, qui toujours les accueille, toujours les applaudit, toujours les admire,

Sans remarquer des ans l’irréparable outrage.

Il faut être témoin de l’entrain, du tourbillonnement de la vie musicale des artistes aimés à Londres, pour s’en faire une juste idée. Et c’est bien plus curieux encore quand on étudie la vie des professeurs établis depuis longues années en Angleterre, tels que M. Davison, son admirable élève, miss Godard, MM. Mac Farren, Ella, Benedict, Osborne, Frank Mori, Sainton, Piatti, Ceux-là toujours courant, jouant, dirigeant, qui dans un concert public, qui dans une soirée musicale privée, ont à peine le temps de dire bonjour à leurs amis par la portière de leur voiture en traversant le Strand ou Piccadilly…

Quand enfin les saisons de Paris et de Londres sont finies, croyez-vous que les musiciens vont se dire : Prenons du repos, c’est la saison. Ah ! bien oui. Les voilà tous qui courent s’entre-dévorer dans les ports de mer, aux eaux de Vichy, de Spa, d’Aix, de Bade. Ce dernier point de ralliement est surtout désigné à leurs empressements, et de tous les coins du monde, pianistes, violonistes, chanteurs, compositeurs, séduits par la beauté du pays, par l’élégante société qu’on y trouve, et plus encore par l’extrême générosité du directeur des jeux, M. Bénazet, s’acheminent alors en criant : À Bade ! à Bade ! à Bade ! c’est la saison.

Et les saisons de Bade sont depuis quelques années organisées de façon à décourager toute concurrence. La plupart des hommes célèbres et des beautés illustres de l’Europe s’y donnent rendez-vous. Bade va devenir Paris, plus Berlin, Vienne, Londres et Saint-Pétersbourg, surtout quand on saura le parti que vient de prendre M. Bénazet et que je vais vous dire.

Tout n’est pas fait quand, pour charmer le public élégant, on est parvenu à le mettre en contact avec les hommes qui ont le plus d’esprit, avec les femmes les plus ravissantes, avec les plus grands artistes, à lui donner des fêtes magnifiques ; il faut encore garantir cette fleur de la fashion de l’approche des individus désagréables à voir et à entendre, dont la présence seule suffit à ternir un bal, à rendre un concert discordant ; il faut écarter les femmes laides, les hommes vulgaires, les sottes et les sots, les imbéciles, en un mot les cauchemars. C’est ce dont nul imprésario avant M. Bénazet ne s’était encore avisé. Or il paraît certain que Mme***, si sotte et si laide, Mlle***, dont les allures sont si excentriquement ridicules. M ***, si mortellement ennuyeux, M ***, son digne émule, et beaucoup d’autres non moins dangereux, ne paraîtront plus à Bade de longtemps. Après des négociations assez difficiles, et au moyen de sacrifices considérables, M. Bénazet s’est assuré pour trois saisons de leur absence.

Si ce bel exemple est suivi, et il le sera, n’en doutons pas, je connais des gens qui vont gagner bien de l’argent.

Tous les ans maintenant, aux mois d’août et de septembre, ces cauchemars, ravis de devenir riches, se constitueront en club à Paris, où ils pourront s’adresser de mutuelles félicitations.

« Vous êtes engagés, nous sommes engagés, se diront-ils, par les directeurs de Bade, de Viesbaden, de Vichy, de Spa. Cachons-nous, taisons-nous ; qu’on ne soupçonne pas notre existence.

Nous sommes engagés ; c’est la saison !!! »