Les Réformes de l’Instruction générale en France. — L’observation et l’expérience

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L’instruction générale en France - L’observation et l’expérience
Émile Blanchard


I

Une vérité triste pour notre amour-propre national n’est plus à démontrer ; elle frappe en même temps qu’elle afflige tous ceux qui ont le souci de la grandeur du pays : le goût de l’étude décline chaque jour parmi nous. L’intérêt que l’on portait autrefois aux œuvres scientifiques s’affaiblit également au sein de la société, et l’indifférence générale amène le découragement chez la jeunesse studieuse, sollicitée d’entreprendre des travaux qui ne doivent assurer qu’un sort précaire. Se livrer à un immense labeur en vue d’une découverte ou d’un perfectionnement avec la certitude de n’acquérir aucun bien et sans grand espoir de renommée semble folie, quand on voit la fortune aller aisément aux spéculateurs et aux trafiquans, et les honneurs de préférence aux gens habiles. Se donner des peines infinies pour la pure satisfaction de l’esprit, pour la joie de servir la cause de l’humanité ou pour soutenir l’éclat du pays est d’un désintéressement dont les exemples resteront rares, surtout dans les familles riches. Si l’on pouvait douter de l’indifférence croissante pour les études, il suffirait, pour s’en convaincre, de voir les principaux organes de la publicité d’il y a vingt-cinq ou trente ans et de les comparer à ceux d’aujourd’hui : la différence du caractère et de l’étendue des bulletins du mouvement scientifique fournirait une indication. Il suffirait encore de s’informer du nombre relativement considérable des personnes qui travaillaient autrefois dans les grandes bibliothèques et de le mettre en regard du nombre de lecteurs qui ont fréquenté ces établissemens dans les dernières années. La conclusion sera inévitable : la population de la France augmente, mais le savoir diminue.

Le savoir est presque inutile dans une société qui ne tient pas compte du mérite. De nos jours, les jeunes gens arrivés au terme des études scolaires ont déjà une vue très nette à cet égard. Les maîtres disent combien d’élèves refusent de rien apprendre au-delà de ce qui semble indispensable pour se présenter à l’examen. Lorsque l’oisiveté est impossible, embrasser au plus vite une carrière où l’on arrive promptement à la fortune, et, pour les moins ambitieux, où l’on a une existence assurée, devient l’unique préoccupation. Une cause plus grave d’abaissement intellectuel se montre à tous les yeux : incapable de s’élever par le talent, privé du courage nécessaire pour n’attendre une situation honorée que d’un travail persévérant, on songe à se faire écrivain ou orateur politique.

Un certain ralentissement dans les études patientes ne s’est pas produit seulement en France, il s’est manifesté d’une manière à peu près générale en Europe. Le nombre des hommes tout à fait éminens ne s’est accru ni en Allemagne ni en Angleterre ; toutefois, chez nos voisins, on déploie depuis quelques années une remarquable activité pour inspirer à la nation de hautes pensées, et l’on prépare sans doute un brillant avenir. La lutte est engagée avec vigueur contre l’indifférence, contre l’inertie, contre les appétits matériels. Personne n’ignore aujourd’hui que de beaux établissemens scientifiques ont été créés en Allemagne ; on nous affirme maintenant qu’il existe à peine dans l’empire germanique quelques villes de plus de 5,000 âmes où l’on ne trouve un laboratoire, des instrumens, une bibliothèque, c’est-à-dire tous les moyens d’exécuter des travaux de recherche. Se voyant si bien pourvus, les professeurs des universités allemandes parlent fièrement du soin qu’ils prennent d’habituer les jeunes gens à l’observation. En Angleterre, les savans élèvent la voix, et, plus heureux qu’en France, ils sont écoutés et applaudis. Comme nous, ils rêvent l’avancement de la science, et ils proclament la nécessité de répandre les connaissances scientifiques. Encouragés dans cette noble entreprise par une société éclairée, souvent assistés par le gouvernement, ils marchent avec sûreté vers le but. Si le gouvernement anglais entretient une marine puissante afin de protéger ses nationaux sur tous les points du globe, il n’hésite pas à mettre des navires à la disposition d’investigateurs habiles, qui ensuite nous étonnent par la grandeur des découvertes accomplies [1]. Le sentiment patriotique de nos voisins trouve l’occasion de se manifester d’une manière qui n’est jamais imitée en France. De vastes ouvrages, accompagnés de planches d’une exécution dispendieuse, se publient assez facilement en Angleterre, où de riches particuliers s’empressent de souscrire avec la seule pensée que la production d’une belle œuvre est un honneur pour la Grande-Bretagne. Une préoccupation du même genre règne parmi les citoyens des États-Unis. Un jour, l’illustre professeur du musée de Cambridge, M. L. Agassiz, causait notre surprise en nous citant le nombre des souscripteurs à l’Histoire naturelle de l’Amérique du Nord [2] ; une somme considérable mise entre les mains de l’auteur permettait de ne rien négliger pour rendre la publication magnifique [3]. En France, l’ouvrage le plus recommandable par les faits qu’il met en lumière, comme par toutes les délicatesses d’un art raffiné, est l’objet d’une complète indifférence ; le ministère chargé de distribuer les encouragemens traite avec une parfaite égalité l’œuvre exceptionnelle et les écrits médiocres ou insignifians. Une comparaison qui porterait sur les livres élémentaires ferait encore ressortir une différence malheureuse pour la France. A l’étranger, de petits volumes où les faits les plus curieux de la science sont très passablement exposés dans une forme concise répandent l’instruction dans toutes les classes. En Angleterre, des hommes distingués donnent assez volontiers leurs soins à des publications populaires sur les sciences, sur la géographie, sur les voyages, qui sont recherchées dans la plupart des familles. Dans notre pays, où d’affreuses compilations ne sont pas reçues avec moins de faveur que de bons livres, les savans tentent rarement d’instruire les gens du monde. La composition d’un ouvrage élémentaire donne beaucoup de peine, exige des qualités que peu de personnes sont capables de discerner ; une connaissance très complète de toutes les parties du sujet est indispensable, car il faut juger sainement de la valeur relative des faits ou des assertions et bien choisir les exemples. Il faut aussi qu’une vue de l’ensemble des détails permette à l’auteur de formuler des généralisations sans jamais s’écarter de la vérité ; il faut encore une habileté particulière pour saisir les conséquences auxquelles conduisent mille observations détachées. Les livres de ceux qui s’intitulent des vulgarisateurs ne répondent nullement à de telles exigences. Rien n’atteste mieux la fâcheuse direction donnée à l’enseignement que l’indifférence pour les études les plus favorables à la marche de l’esprit et à la prospérité des nations. L’investigation scientifique a déjà procuré tant de bienfaits, que chacun, semble-t-il, devrait comprendre que toute recherche profonde donnera des fruits dans un temps plus ou moins rapproché. Cependant la société française se comporte comme si elle n’attendait pas de lendemain. La civilisation actuelle tire son principal lustre du magnifique développement des sciences, et on l’oublie. Dans l’antiquité, il y avait des guerriers, des poètes, des orateurs, des historiens, des philosophes, des artistes, dont les talens n’ont pas été surpassés ; mais il n’y avait ni physiciens ni chimistes, et l’histoire naturelle bégayait. Au XVIe et au XVIIe siècle, la voie de l’observation et de l’expérience a été tracée ; les découvertes ont été accueillies avec enthousiasme, et l’esprit du monde a été renouvelé. Néanmoins c’est le XIXe siècle qui a vu les grandes merveilles. Les changemens prodigieux qui se sont effectués sur la terre à travers les âges ont été en partie révélés ; de vives lumières ont été répandues sur les phénomènes de la vie et sur les conditions d’existence des êtres. Des méthodes incomparables qui s’appliquent avec avantage à tous les genres d’études ont été créées. Les travaux des mécaniciens, des chimistes, des physiciens, ont été l’origine de nouvelles industries où d’immenses intérêts sont engagés. Aujourd’hui, sans rien attendre du hasard, nous pouvons déterminer la direction qu’il convient d’imprimer aux recherches pour étendre nos conquêtes. Nous pouvons juger les notions encore incomplètes et prévoir certains résultats d’une longue étude. Suivant l’heureuse expression de Pascal, « c’est l’ignorance qui se connaît, » la condition la plus enviable, parce qu’elle fait la sagesse des hommes. Dans une telle situation, est-il concevable que les sciences n’occupent qu’une place insignifiante dans l’instruction générale ?

Chacun étant uniquement préoccupé ou de ses plaisirs ou de ses projets ambitieux et ne souhaitant que la richesse, tout souci des conquêtes de l’intelligence a disparu dans la société française. Avec une superbe assurance, des personnages qui n’hésitent pas à se mettre au nombre des plus capables déclarent que la science spéculative n’est pas nécessaire, et qu’on peut s’en tenir aux applications. Dans un écrit récent, M. Pasteur rapporte « qu’on se plaignait en présence d’un ministre de l’abandon des carrières scientifiques par des hommes qui auraient pu les parcourir avec distinction ; l’homme d’état essaya de montrer qu’il ne fallait pas en être surpris, qu’aujourd’hui le règne des sciences théoriques cédait la place à celui des sciences appliquées. » On demeure confondu en voyant formuler de telles idées. Inutile toute connaissance, si belle qu’elle puisse être pour la raison ; inutile le savoir, s’il ne procure pas tout de suite des profits qui seront comptés en argent ! On devine que le ministre ne songeait qu’aux applications de la science à l’industrie et peut-être à l’agriculture. Par bonheur, de plus hautes pensées ne sont pas encore absolument éteintes dans notre pays. Ce qui élargit la sphère d’activité de l’esprit, ce qui élève l’homme, ne saurait être dédaigné chez un peuple civilisé. La science, ne dût-elle jamais servir qu’à étendre et à fortifier la puissance intellectuelle, ne pourrait pas être cultivée avec moins d’ardeur.

Si la science, comme les lettres et les beaux-arts, a le droit d’être aimée pour elle-même, elle s’enorgueillit cependant de sa mission d’améliorer le sort des hommes. La certitude que toute notion acquise conduit dans un temps plus ou moins éloigné à des applications fécondes est un encouragement pour les investigateurs ; mais trouver naturel qu’on néglige la science pour chercher exclusivement le côté pratique, n’est-ce pas croire qu’une application est réalisable avant d’avoir la science ? Si des observateurs prévoient le moment où la connaissance entière de certains phénomènes deviendra la source de nouvelles richesses, ils constatent qu’avant d’atteindre l’idéal des gens positifs de bien longues études poursuivies sans autre ambition que de découvrir des vérités seront nécessaires. En travaillant pour le progrès de la science, on agit pour l’avantage matériel des générations futures. Les physiciens du XVIIIe siècle qui étudiaient l’électricité et demeuraient ravis quand ils avaient observé de puissans effets, et Œrstedt lui-même reconnaissant en 1819 la déviation imprimée à l’aiguille aimantée, ne se doutaient pas qu’un jour, grâce à leurs travaux, le monde serait couvert d’un réseau télégraphique. En 1862, la séance annuelle des cinq académies fut pour M. Balard l’occasion de rappeler d’une façon charmante l’influence que l’étude des sciences spéculatives a exercée sur les progrès récens de l’industrie. Le savant chimiste a cité une infinité de produits qu’on venait de voir à l’exposition de Londres, dont la véritable origine remonte à des découvertes purement scientifiques. A la vue de mille objets, les uns reproduisant par la galvanoplastie les chefs-d’œuvre de l’art, les autres réalisant, par la dorure et l’argenture, la multiplication des métaux au profit de toutes les classes de la société, l’homme instruit devait songer à Volta et se souvenir des expériences d’électro-chimie de M. de La Rive. En voyant une foule d’étoffes teintes de couleurs aussi fraîches et aussi brillantes que celles des fleurs, on voulait savoir l’origine de ce beau violet, de ce rouge superbe, de ce bleu magnifique, de ce jaune éclatant, qui sous diverses combinaisons forment toutes les nuances imaginables ; le chimiste répondait : Ces couleurs si pures et si vives proviennent de la houille que vous brûlez dans vos foyers, et il énumérait les recherches qui avaient précédé les découvertes des belles matières tinctoriales. — En 1823, Faraday parvient à isoler des produits condensés du gaz de l’huile un carbure d’hydrogène ; c’est un composé nouveau dont il est impossible de soupçonner les futures destinées. Mitscherlich l’extrait par un meilleur procédé, lui donne le nom de benzine, et le transforme en un composé nitré, la nitrobenzine, sans penser à aucune application. Un peu plus tard, Mansfield, Pelouze, Coupier, réussissent à extraire à bas prix la benzine du goudron de houille, et alors cette substance est recherchée pour divers usages. A l’aide d’une découverte remarquable, Zinin transforme la benzine en aniline, une matière curieuse pour le chimiste, dont personne encore n’aperçoit l’utilité pratique. Un professeur de Montpellier, M. Béchamp, imagine un mode de préparation plus simple pour cette aniline, qu’on croirait sans usage possible. En 1856, dans le célèbre laboratoire de M. Hofmann, à Londres, M. Perkin s’efforce d’en tirer un parti industriel : il espère produire artificiellement la quinine, il échoue dans cette tentative ; mais, ayant traité l’aniline par des agens d’oxydation, il observe la matière colorante violette. Bientôt après, M. Hofmann, tout préoccupé de certaines vues théoriques vraiment grandioses, essaie l’action du bichlorure de carbone sur l’aniline, et la belle couleur rouge, la fuchsine, est trouvée. Cette fois, l’expérimentateur distingue nettement le rôle que la nouvelle substance peut avoir dans l’industrie ; seulement, en véritable philosophe, il dédaigne la spéculation, et il abandonne à d’autres la faculté de s’enrichir.

Pour avoir des applications qui n’impressionnent pas la foule au même degré que certains résultats obtenus par des chimistes et des physiciens, l’observation dé la nature n’influe pas moins sur le sort des populations. Il est beau d’avoir constaté les changemens que la terre a subis et que l’on a appelés les révolutions du globe, mais la satisfaction n’est que pour l’esprit. Au contraire, lorsque sur un espace plus ou moins vaste le géologue a étudié avec méthode la superposition des terrains, tracé les limites de toutes les couches, déterminé les élémens dont se composent ces couches, les ressources que le sol d’une contrée peut fournir se trouvent connues. Les recherches de l’investigateur désintéressé auront révélé la présence de nappes d’eau, de minerais, de combustibles, de terres employées par diverses industries ; elles ont ouvert la carrière à de fructueuses exploitations. Le botaniste entièrement voué au culte de la nature, et tout au bonheur de comparer entre eux les végétaux disséminés à la surface de la terre, ou de suivre la répartition des espèces selon les climats, ou de reconnaître les conditions nécessaires à la propagation des plantes, travaille plus qu’on ne l’imagine pour le bien commun. Il appelle l’attention sur des végétaux qui donnent des produits utiles, de même que sur des plantes alimentaires ; il donne des indications sur les circonstances favorables au développement de certaines espèces, — et un jour des agriculteurs et des industriels bien avisés tirent profit des avertissemens de l’homme de science. Si l’on considère les êtres animés, ce n’est plus seulement la variété infinie des organismes, c’est aussi la complexité de chaque organisme qui rend l’étude longue et pleine de difficultés, mais avec les difficultés s’accroît la grandeur des résultats possibles. Les recherches de zoologie ont jeté de surprenantes lumières sur les âges du monde, elles ont fourni le guide le plus certain aux investigations du géologue, elles ont presque dévoilé les aspects de la vie sur la terre aux différentes époques de la nature. Chaque jour des observations précises, des expériences délicates, répandent de nouvelles clartés sur les phénomènes de la vie, et déjà le zoologiste ou le physiologiste s’anime à la pensée que sans doute le moment viendra où, mieux éclairés que nous ne le sommes encore sur les instrumens des perceptions extérieures, on démontrera d’une manière scientifique les causes de plusieurs facultés de l’homme et des êtres les plus remarquables. Les recherches du naturaliste, dont l’esprit plane au-dessus des intérêts matériels, apportent néanmoins des enseignemens précieux. Elles instruisent sur les qualités qu’on peut obtenir des animaux domestiques, elles apprennent les moyen de propager certaines espèces utiles, et de combattre les espèces nuisibles.

Après les tentatives infructueuses pour créer la pisciculture et l’ostréiculture, nous avons montré que seule l’étude approfondie des conditions d’existence des animaux qu’on voulait propager aurait assuré le succès [4]. Chaque année, une partie considérable des récoltes est détruite par des insectes ; les cultivateurs acceptent le mal, tant qu’il demeure contenu dans les limites ordinaires, avec une déplorable résignation. Lorsque le fléau prend des proportions inusitées, ils poussent des cris de détresse, et demandent au gouvernement un moyen de détruire les bêtes qui mangent le blé, qui ravagent les betteraves, qui font périr les vignes. Plus d’une fois, on a dit avec raison que les agriculteurs avaient tort de se plaindre, car, si le malheur les atteint, c’est qu’ils pèchent par ignorance et par incurie. Au lieu de songer à s’instruire, ils rêvent un moyen qui supprime simplement les bêtes nuisibles : il faut qu’on souffle dessus, ou tout au moins qu’on apporte une drogue capable d’anéantir les hôtes malfaisans. Ce qu’il faudrait demander, c’est la connaissance scientifique des êtres qu’il s’agit de combattre. Pourra-t-on jamais assez répandre une telle vérité ? Il est permis d’en douter en voyant les fautes commises ; un exemple très récent en fournira la preuve. Tout le monde a entendu parler d’un puceron [5] apparu dans les vignobles du midi de la France il y a peu d’années, qui maintenant se propage avec rapidité et cause d’incalculables préjudices. Les propriétaires de vignobles étourdissent le pays de leurs lamentations : les voilà ruinés. Le gouvernement s’émeut, le ministre de l’agriculture nomme une commission, et se décharge ainsi de toute responsabilité. Il y a dans la commission, à côté de personnages dont le rôle en cette affaire n’est pas facile à discerner, des savans qui sont l’honneur et la gloire de la France ; mais, désarmés, ils se contentant de donner quelques indications générales dont n’aurait nul besoin celui qui serait en état de produire un travail vraiment utile. On suit de vieux erremens indignes de la science et funestes aux intérêts qu’on prétend servir. On propose un prix de 20,000 francs « à l’inventeur du meilleur procédé destiné à combattre efficacement les ravages du phylloxéra vostatrix. » Un programme est donné, et dans cette pièce curieuse on lit : « Toute personne qui voudra concourir pour le prix de 20,000 fr. devra adresser au ministre de l’agriculture et du commerce une notice sur son invention ; — ne seront admises au concours que les personnes pouvant fournir à l’appui de leur demande des certificats attestant que le moyen proposé a déjà été soumis à l’épreuve de l’expérience pratique. » On croit rêver en lisant un pareil document, et l’on voudrait se figurer qu’il remonte au moyen âge. Espère-t-on de cette manière provoquer autre chose que des observations mauvaises ou fort incomplètes, et surtout répandre l’idée que le hasard, faisant rencontrer une matière qui possède la propriété de tuer l’insecte sans nuire à la plante, offrira l’occasion de gagner une bonne somme sans grand effort d’intelligence ?

Admettez la possibilité de l’action efficace d’une substance, on ne sera pas beaucoup plus avancé ; le remède tout empirique dont on aura fait usage peut-être en un moment avec une apparence de succès échouera dans d’autres circonstances sans qu’on en comprenne la raison. Le programme émané de l’administration n’excite pas à l’étude sérieuse, il encourage l’esprit d’intrigue. Ce qu’on devait demander, c’est une étude très parfaite de l’animal nuisible, de son organisation, des conditions de son existence, de son mode de propagation. Malheureusement il semble que parmi nous on ne se persuadera jamais que, pour vaincre sûrement un ennemi, la première obligation est de le bien connaître. Maintenant dirons-nous ce qu’il faudrait de talent d’observation et de connaissances acquises sur les animaux du même groupe pour exécuter un beau travail sur le puceron de la vigne ? L’insecte est petit : une grande habitude du microscope est indispensable, une habileté consommée dans l’art des dissections les plus délicates, une extrême facilité à reproduire par le dessin de minutieux détails, sont également nécessaires. Le naturaliste capable d’entreprendre et d’accomplir dignement l’étude du puceron ne se préoccuperait que des faits scientifiques, étant bien assuré que, lorsque la science aura fait son œuvre, les moyens de destruction de l’animal nuisible seront tellement simples qu’on pensera ne rien devoir à personne. L’inconvénient est que l’investigateur consacrerait quatre ou cinq années, peut-être davantage, à l’exécution du travail, qu’il dépenserait beaucoup d’argent pour les observations, pour les expériences, pour les déplacemens, et que, comme un ouvrage inédit demeure à peu près inutile, il aurait sans doute encore à supporter les frais considérables d’une publication accompagnée de planches. Ayant abandonné des recherches préférées, il pourrait se réjouir d’avoir épargné la misère à de pauvres vignerons ; mais il éprouverait moins de bonheur à voir de très riches propriétaires, heureux de ne plus craindre pour leurs gros revenus, se contenter de rire de l’homme qui se serait donné des peines inouïes pour connaître un misérable insecte. L’auteur d’un travail sérieux n’irait pas, à la façon de certains industriels, réclamer les certificats qu’on attend au ministère de l’agriculture.

De quelque côté qu’on porte le regard, on aperçoit les vices de l’instruction donnée dans notre pays. L’observation et l’expérience n’étant presque jamais appelées à former le jugement, les hommes en général, une fois jetés hors du cercle étroit où ils s’agitent, ne savent guère apprécier les situations, distinguer les aptitudes, comprendre les avantages que peuvent fournir des études déterminées. On a souvent reproché aux Français de ne pas connaître les pays étrangers, et pourtant ils sont excusables sous ce rapport, car ils ne connaissent pas la France.


II

Un membre distingué de la Société royale de Londres, M. Huxley, un des promoteurs les plus actifs et les plus autorisés du mouvement que nous avons signalé en Angleterre, déclarait, il y a trois ans à peine, que l’enseignement peut être regardé à bon droit comme l’œuvre la plus grande dont on ait à s’occuper à l’époque actuelle. Nous ne le démentirons pas. Si les écoles de la Grande-Bretagne, indifférentes aux progrès de la civilisation, ont trop conservé les vieilles traditions universitaires, une meilleure fortune n’a pas été réservée à notre pays, où les productions de l’intelligence ne sont pas reçues avec le même intérêt que dans la société anglaise. Si par un bonheur providentiel la nation se réveille, si la pensée de favoriser les recherches scientifiques et de donner un puissant essor à l’instruction publique parvient à dominer en France, on ne devra jamais oublier qu’il s’agit d’un vaste ensemble dont toutes les parties se touchent et s’enchaînent. On se tromperait en supposant que des mesures, ou isolées, ou mesquines, ou opérées sans méthode, produiraient des effets considérables. En 1868, un document officiel sur les misères de l’enseignement supérieur, assemblage confus d’indications émanées de sources diverses, provoquait de la part de M. Michel Chevalier la juste remarque que « les dispositions pratiques par lesquelles le ministre terminait son travail étaient lilliputiennes en comparaison de l’objet proposé. » En faisant luire l’espérance d’immenses améliorations lorsqu’on ne possède ni les lumières, ni les ressources matérielles qui permettraient de les réaliser, on porte sûrement un grave préjudice aux meilleures causes.

Pour entretenir et développer l’amour des études sérieuses, l’esprit public doit être sans cesse frappé par l’attrait de choses neuves et saisissantes. Chez ceux qui songent à la gloire du pays, l’imagination a besoin d’être excitée par des œuvres et des entreprises grandioses ; chez ceux qui avant tout se préoccupent du bien-être de l’humanité, la pensée veut être tenue en éveil par la certitude que les recherches de l’ordre le plus élevé peuvent exercer une influence heureuse sur le sort des individus. Que le mouvement se ralentisse, l’imagination languit, la pensée se détourne, et un affaiblissement général se manifeste. De l’avis des meilleurs juges, c’est là notre histoire. Il fut un jour où la France avait une prépondérance incontestée dans les diverses branches des connaissances humaines ; aujourd’hui cette prépondérance est revendiquée par d’autres nations. Attristés, mais certains que la sève n’est pas épuisée, des hommes de cœur qui consacrent leur vie à l’étude disent au gouvernement et à la société entière : Donnez-nous des moyens d’action, nous saurons les faire servir à de grands desseins, et, par l’exercice de l’observation et de l’expérience, nous élèverons une jeunesse intelligente à travailler d’une manière qui honore le pays. Avec une large assistance surgiraient bientôt des découvertes remarquables et des œuvres brillantes ; l’avancement de la science serait prodigieux, et les bienfaits d’une pareille activité intellectuelle se produiraient sous toutes les formes. Alors, par les chaires du haut enseignement, désormais pourvues de puissans moyens de démonstration et toujours occupées par les auteurs des travaux les plus estimés, se répandraient les connaissances qui font l’éclat d’une civilisation. Pourtant aucun succès durable ne serait assuré, si l’on se contentait de favoriser les recherches et de porter à la plus grande perfection possible l’enseignement supérieur. Tant que la société ne sera pas préparée à comprendre l’utilité et l’importance des vérités mises en circulation, elle ne sera point entraînée. Il importe que chacun, au début des études, soit appelé à profiter des avantages d’une instruction scientifique.

Aux alarmes jetées à tous les vents par les hommes de science, qui se voient presque condamnés à l’immobilité faute de ressources indispensables à l’exécution de leurs travaux, — aux avertissemens semés de tous côtés au sujet de l’abandon des carrières scientifiques, on a répondu au commencement de l’année 1870 par la nomination d’une commission chargée d’émettre des vœux. On a demandé l’augmentation du nombre des professeurs dans les facultés de province et l’accroissement des moyens d’étude et de travail dans les principales villes de l’état ; les intentions sont parfaites, mais la situation actuelle semble ne pas avoir été reconnue. L’augmentation du nombre des chaires est réclamée lorsque souvent on éprouve de sérieuses difficultés pour avoir des professeurs capables d’occuper dignement les places qui viennent à vaquer. Une première nécessité s’impose : aider et encourager des hommes jeunes et intelligens à poursuivre des travaux de recherche, mettre les investigateurs en position de montrer par des œuvres originales qu’ils seront de véritables maîtres. Aujourd’hui des jeunes gens pleins de présomption prétendent enseigner avant d’avoir acquis la moindre autorité par des travaux estimables, et parfois on les écoute. On imagine qu’un homme simplement instruit par la lecture de certains livres et par des leçons orales peut être un professeur de science ; — c’est une déplorable erreur. En somme, dans les sciences nul n’est capable ou de réaliser un progrès ou d’instruire les autres, s’il n’a pas appris à étudier directement les faits, s’il n’a pas accompli quelque découverte ou un perfectionnement notable, en un mot s’il n’est pas devenu habile dans l’observation et dans l’expérience.

La puissance de l’esprit d’investigation est attestée par l’histoire du XVIe et du XVIIe siècle ; aussi la pensée se complaît aisément à remonter à cette époque de rénovation où le monde, fatigué des disputes stériles et convaincu de l’influence pernicieuse des sophistes et des rhéteurs, entend les voix qui convient à l’observation et demandent le recours à l’expérience. On admirera toujours les hommes passionnés pour la vérité qui les premiers, négligeant les opinions reçues sans contrôle, s’adonnèrent à la recherche, et firent de merveilleuses découvertes. C’étaient des contemplateurs de là nature saisis de la beauté de la création, des médecins étudiant l’organisation du corps humain et bientôt celle des animaux ; — l’utilité de la comparaison, source de toutes nos idées précises, était entrevue. La grandeur intellectuelle ennoblit tellement un peuple, qu’on éprouve encore un sentiment de reconnaissance envers l’Italie pour avoir donné les premiers maîtres à la civilisation moderne ; mais c’est aussi vers l’Italie que se tourne le regard quand on veut apprendre comment une nation perd son prestige. L’école de Padoue avait au XVIe siècle un lustre incomparable ; les étrangers avides d’instruction affluaient dans la ville savante. Lorsqu’on étudie l’histoire de la découverte de la circulation du sang, on ne doute pas que le grand Harvey n’ait été heureusement inspiré en allant à Padoue chercher les leçons de l’observateur éminent qui s’appelait Fabrizio d’Acquapendente. Alors la république de Venise ne marchandait pas à la science les libéralités, et les maîtres s’acquittaient en donnant au pays une part de gloire, en y attirant la richesse. Le jour où la patrie a été troublée, on a oublié la science, et une décadence générale est survenue. Jamais on ne pourra trop méditer sur un tel exemple.

Le besoin de connaître, l’amour de la vérité, le goût du beau, avaient passé ailleurs. La France à son tour a eu des initiateurs partout honorés, et, par la multiplicité des talens, elle a exercé une puissante action sur le monde. Néanmoins elle serait bientôt humiliée, si longtemps encore elle voulait économiser sur les études de tout genre, lorsque chez des nations voisines on s’occupe avec ardeur de l’avancement des sciences et des améliorations à introduire dans l’enseignement. Ce sont là en effet deux choses maintenant inséparables. Pour que le pays accorde volontiers toutes tes ressources nécessaires à l’accomplissement de grands travaux de recherche, il faut qu’il puisse apprécier le mérite et l’utilité de pareils travaux. Autrefois les découvertes excitaient au moins la curiosité ; mais elles se sont tellement multipliées, les surprises, ont été si fréquentes, qu’on n’y a plus donné la même attention. La société n’ayant pas été appelée d’une manière générale à jouir des progrès dus à l’investigation, elle s’est désintéressée. C’est au moment où certaines connaissances scientifiques pouvaient procurer des avantages précieux dans toutes les. conditions sociales qu’elles ont été surtout repoussées d’une façon systématique dans l’instruction de la jeunesse. L’observation et l’expérience, proclamées et reconnues les seuls guides sûrs dans la pratique de toutes les affaires, ne sont jamais entrées pour une part quelconque dans l’enseignement des collèges. Ce sera une tache pour les hommes qui ont tenu en main les destinées de la nation d’avoir compromis l’avenir de tout un peuple en s’opposant aux innovations les plus nécessaires.
III

Tout a changé ; des connaissances sans nombre ont été acquises, des progrès ont été effectués à l’infini, des idées nouvelles ont été propagées, et l’enseignement qu’on donne à la jeunesse n’en a tiré presque aucun profit, — l’Université a gardé pieusement les traditions du moyen âge. C’est fort inutilement que depuis 1802 le programme des études scolaires a subi de fréquentes variations ; le même esprit a toujours régné. Quand le sort de l’instruction publique a été confié à des hommes d’un talent éprouvé, l’enseignement des collèges a paru entrer dans une meilleure voie, des matières dont la connaissance était jugée indispensable dans une bonne éducation ont été inscrites sur le programme des études ; mais, quand l’autorité, dont l’exercice ne semble compatible qu’avec un vaste savoir et une haute raison, est tombée entre les mains d’hommes élevés soit par la politique, soit par le goût personnel du chef de l’état, un retour en arrière en a été la conséquence. Des influences pernicieuses pouvant agir, on supprimait dans l’enseignement ce qui avait été introduit peu d’années auparavant. C’est alors que plus d’une fois on a vu se manifester des antipathies pour certains ordres de connaissances de la part de personnages qui se vengeaient de leur ignorance en empêchant la jeunesse de s’instruire des vérités les plus utiles. Après avoir considéré tous les changemens opérés dans les programmes universitaires, après avoir constaté tantôt une idée heureuse et une bonne intention, tantôt des vues déplorables et un mauvais esprit, il reste évident que jamais on n’a pris pour guide un principe déterminé. On n’a témoigné aucun souci des facultés, des aptitudes, des goûts de l’enfance et de l’adolescence, et l’on s’est presque toujours affranchi de la préoccupation de donner une instruction dont chacun trouverait l’emploi dans sa carrière. Si l’on s’en rapportait aux partisans du système d’instruction qui pèse sur la jeunesse française, on devrait croire que dans les maisons d’éducation l’esprit reçoit la meilleure culture possible. Le résultat atteste l’inexactitude de cette appréciation, et de justes reproches adressés à l’Université se sont produits sous toutes les formes et à toutes les époques. Si le vieux Montaigne vivait encore, il écrirait aujourd’hui avec la même vérité qu’autrefois : « Nous voyons qu’il n’est rien de si gentil que les petits, enfans en France ; mais ordinairement ils trompent l’espérance qu’on en a conçue, et, hommes faicts, on n’y veoid aucune excellence ; j’ay ouy tenir à gents d’entendement que ces collèges où on les envoyé, de quoy ils ont foison, les abrutissent ainsi. » La plupart des enfans aiment à voir, à connaître, à porter l’attention sur les objets ; loin de profiter de cet heureux penchant et de l’exciter par tous les moyens, on le réprime pour ne guère enseigner autre chose que des mots et des phrases. Beaucoup d’élèves trouveraient un véritable bonheur à s’occuper de divers sujets qui ouvrent des perspectives à l’intelligence, surtout lorsque le travail n’empêche pas l’activité du corps ; mais de l’étude on fait une perpétuelle fatigue, parfois un supplice. La fin des classes, n’est-ce pas pour les jeunes gens le terme des ennuis, la délivrance, la joie de ne plus songer aux leçons des professeurs ?

C’est en vain que dans tous les temps il se trouve des penseurs qui observent les aptitudes de l’enfance et donnent d’excellens préceptes, les universités ne changent rien aux vieilles habitudes. Se souvient-on de ces paroles de l’auteur de l’Essai sur l’Entendement humain, du sage Locke : « Rappelez-vous qu’on ne doit pas instruire les enfans par des règles qui toujours sortiront de leur mémoire. Ce que vous jugez nécessaire de leur apprendre, fixez-le par une pratique indispensable aussi souvent que l’occasion se présentera, et, s’il est possible, faites naître les occasions. La curiosité chez les enfans est le désir de connaître ; encouragez cet appétit, non-seulement comme un bon symptôme, mais comme le meilleur instrument dont la nature les a doués pour échapper à l’ignorance originelle qui, sans cette curiosité inquiète, en ferait des créatures stupides et inutiles [6]. » A-t-on tenu compte de cet avis si bien justifié du philosophe de Genève : « Je ne me lasse point de le redire : mettez toutes les leçons des jeunes gens en actions plutôt qu’en discours ; qu’ils n’apprennent rien dans les livres de ce que l’expérience peut leur enseigner. Quel extravagant projet de les exercer à parler sans sujet de rien dire, de croire leur faire sentir sur les bancs d’un collège l’énergie du langage des passions et toute la force de persuader, sans intérêt de rien persuader à personne ! » Qu’importe encore que d’Alembert et une foule d’autres jusqu’à nos jours récriminent contre l’abus des dissertations et des amplifications ! L’enseignement actuel, comme celui du moyen âge, n’a-t-il pas pour objet unique de former des rhéteurs ? L’Université repousse les connaissances attrayantes qui élèvent particulièrement la pensée humaine : elle n’admet pas les exercices où l’on apprend à se passionner pour la vérité, elle n’enseigne point l’art d’observer, elle n’accoutume en rien à l’expérience. En sortant du collège, les jeunes gens errent sans boussole, et ne peuvent réparer, même dans les écoles spéciales, les défauts d’une instruction qui a été vicieuse à son origine.

Si beaucoup d’hommes éclairés admettent qu’une part importante des matières inscrites sur les programmes mérite d’être conservée dans l’enseignement, ils sont convaincus que d’autres sujets ne peuvent être oubliés. Nous ne voulons pas médire des lettres grecques et latines ; les civilisations de Rome et d’Athènes ont un caractère de grandeur qui frappe l’esprit. Lorsque la pensée se reporte à ces époques lointaines où déjà les plus belles facultés de l’homme avaient pris un magnifique développement, elle s’arrête inévitablement à des comparaisons toujours instructives ; mais, personne ne l’ignore, des juges vraiment autorisés n’hésitent pas à déclarer que le système en usage pour apprendre les langues mortes a besoin d’une réforme. L’utilité et l’avantage de la connaissance de l’histoire sont appréciés de tout le monde, tandis que le profit de l’étude des divers systèmes philosophiques demeure au moins fort incertain. Il est étrange, par exemple, que de très jeunes gens soient appelés à prendre parti pour des opinions sur les idées innées, opinions émises par des auteurs étrangers à toute science anthropologique ; on s’explique avec peine comment, sans avoir comparé les peuples disséminés sur la terre dans les différens états de barbarie et de civilisation, sans rien connaître des facultés des animaux, on croit pouvoir distinguer avec sûreté entre ce qui chez les hommes est naturel ou le produit de l’éducation. Il n’est guère moins singulier qu’on expose à des adolescens les disputes des spiritualistes et des sensualistes, en louant les uns, en blâmant les autres, lorsqu’on n’a jamais étudié les instrumens des perceptions extérieures. Sans doute les idées des philosophes méritent l’attention ; il est intéressant de suivre la pensée humaine dans toutes ses manifestations et jusque dans ses divagations ; mais ce genre d’étude n’est pas sans inconvénient pour des écoliers. Il donne la fâcheuse habitude de discourir sur des opinions dont la valeur est incertaine, sur des faits qui échappent à la démonstration rigoureuse. Le danger a été signalé par un auteur célèbre, Dugald-Stewart, qui reconnaît que « le goût des spéculations, abstraites est plus sujet qu’aucun autre à s’emparer exclusivement de l’âme, et à fermer les autres sources d’instruction que la nature a ouvertes à l’intelligence. »

Le besoin de lire les ouvrages publiés à l’étranger, l’utilité d’entretenir des relations faciles avec les peuples voisins, font sentir combien il est essentiel d’être familiarisé avec les principales langues vivantes. On s’en préoccupe peu dans nos maisons d’éducation, et les plaintes à cet égard ont mille fois retenti. Au temps où l’Espagne jouait dans le monde un rôle prépondérant, où l’Italie brillait dans la politique, dans les sciences, dans les lettres et dans les beaux-arts, la bonne société entendait l’espagnol et l’italien. Aujourd’hui est-il croyable que l’usage de la langue allemande et de la langue anglaise soit encore si peu répandu parmi nous ? Si l’on s’en fiait aux programmes, on s’imaginerait qu’on apprend ces langues au collège ; mais il est permis d’en douter en voyant à peu près tous les jeunes gens incapables de se faire comprendre pour les choses les plus simples dans l’un ou l’autre de ces idiomes, et même de lire un livre ou une gazette. Parfois dans certaines familles nous voyons de très jeunes enfans qui ont appris l’anglais et l’allemand ; ils parlent sans effort, entendent tout ce qu’on leur dit, répondent à toutes les questions ; ils nous charment et nous étonnent par la facilité avec laquelle ils s’expriment indifféremment dans l’idiome maternel ou dans la langue étrangère. Placés an collège, ils oublient presque entièrement, et en quittant la maison scolaire ils emportent le souvenir d’avoir parlé allemand ou anglais lorsqu’ils étaient tout petits. Les Français étaient accoutumés à subir de la part des étrangers le reproche de ne pas savoir la géographie, et ils ne s’en inquiétaient pas le moins du monde ; maintenant, par un juste retour, les esprits clairvoyans se révoltent contre l’état d’ignorance où ils sont demeurés sous ce rapport. La géographie, quelle qu’en soit l’extrême utilité, compte à peine dans l’enseignement universitaire, car elle n’est pas l’objet d’un cours spécial ; le professeur d’histoire se charge d’apprendre aux élèves l’étendue et les bornes des états : une géographie des temps primitifs. Ce qu’on enseigne déjà dans beaucoup d’écoles étrangères, c’est la géographie moderne, — celle des naturalistes. La situation relative des pays importe sans doute, mais, cette situation étant déterminée, on doit s’occuper des climats, de la configuration du sol, des principales espèces végétales et animales qui caractérisent chaque région, des cultures et des ressources naturelles propres à chaque contrée. Qu’on emploie aux démonstrations des cartes et des objets qui frappent les yeux, on verra surgir des comparaisons instructives, apparaître des différences saisissantes, et l’esprit d’observation s’animer chez les élèves. A la place d’une nomenclature sèche, aride, rebutante, s’offre alors une étude pleine d’attrait qui procurera des notions ineffaçables, parce qu’ici mille incidens de la vie ramènent au sujet qui a captivé l’attention.

Les plus grands reproches qui puissent être adressés à l’Université, c’est de méconnaître le rôle nécessaire des sciences physiques et naturelles dans l’enseignement, de ne pas comprendre l’utilité de certaines connaissances scientifiques dans les diverses conditions sociales, de ne songer en aucune façon à produire les qualités solides que l’intelligence acquiert seulement par l’examen des faits et par des exercices pratiques. Quand partout on est frappé de la supériorité des hommes doués du talent d’observation, est-il croyable qu’on ne s’applique pas à développer ce talent chez les individus qui semblent aptes à le posséder, et à en faire sentir les effets à ceux que la nature a moins favorisés ? Une idée absolument fausse, il est vrai, est encore très répandue au sujet de l’observation ; on s’imagine trop volontiers que, pour observer, il suffît de regarder. Nous en voyons sans cesse de curieux exemples. Ainsi un homme a voyagé, il parle de ce qu’il a vu, et tout est inexact dans ses récits ; on cherche à le convaincre de ses erreurs, il se fâche, il a une certitude, parce qu’il a vu et qu’il se croit intelligent. En réalité, cet homme n’avait ni la puissance d’attention, ni l’habitude d’investigation, ni la sûreté d’appréciation qui font l’observateur. Dès les premières années, les enfans qui ont l’esprit éveillé se prêtent admirablement à recevoir l’instruction la plus favorable au développement des facultés intellectuelles et la mieux appropriée aux besoins de la vie. Ils ont cette inextinguible curiosité pleine de charme que Locke recommande d’encourager : ils veulent tout voir, tout examiner ; ils ne se lassent pas d’interroger, de réclamer des explications, et ils se montrent heureux lorsqu’on peut les satisfaire. Un mécanisme les intrigue, et, pressés du désir de connaître par quelle cause fonctionne l’objet qui les amuse, ils le brisent. Des faits de ce genre, manifestes à tous les yeux, devraient avoir montré la marche à suivre au moins dans une partie considérable de l’enseignement, et il semble qu’on ait toujours pris la résolution d’agir contre la nature. Pourtant, il y a un siècle et demi, lorsque les sciences physiques et naturelles étaient encore bien peu avancées, un homme qui connaissait les aptitudes de l’enfance avait compris les avantages d’une instruction scientifique ; c’était un recteur de l’université de Paris, le judicieux Rollin. Il veut « rendre les enfans attentifs aux objets que la nature nous présente, à les considérer avec soin, à en admirer les différentes beautés, car les enfans, ajoute-t-il, veulent savoir, ils-interrogent. Il ne faut que réveiller et entretenir en eux le désir d’apprendre et de connaître, qui est naturel à tous les hommes. Cette étude, loin d’être pénible et ennuyeuse, n’offre que du plaisir et de l’agrément ; elle peut tenir lieu de récréation, et ne doit ordinairement se faire qu’en se jouant. » Il y a plus de deux mille ans, un des beaux génies dont s’honore l’humanité avait montré qu’il est agréable et avantageux d’écouter des leçons en se promenant. « Il est inconcevable, dit encore Rollin, combien les enfans pourraient apprendre de choses, si l’on savait profiter de toutes les occasions qu’eux-mêmes nous fournissent. » Joignant les exemples aux préceptes, le vieux recteur de l’université de Paris parlera du blé dont on fabrique le pain, du chanvre qui sert à confectionner le linge, de la laine, du papier provenant des chiffons qu’on ramasse dans les rues, et il demandera « pourquoi on n’instruirait pas les enfans de ces ouvrages merveilleux de la nature et de l’art dont ils font usage tous les jours sans y faire réflexion ; » puis il citera l’exemple des animaux que l’on nourrit avec de la paille et du foin, et qui fournissent du lait à une famille entière, ajoutant : « qu’on examine donc cette merveille, à laquelle on est accoutumé sans l’avoir jamais approfondie. » Depuis la question a été étudiée, et le maître instruit saura expliquer aux élèves le phénomène de la production du lait et de la graisse. L’auteur du Traité des études exposera encore ce qu’on peut apprendre dans un jardin ou dans une campagne au sujet des plantes et des animaux, dont une certaine connaissance ne devrait manquer à personne. Des avis de ce genre ont pourtant été négligés, et aujourd’hui, lorsque les sciences ont pris un développement qui est l’honneur de la civilisation moderne, elles sont ou reléguées au dernier rang ou tout à fait exclues dans l’instruction donnée à la jeunesse.

La physique et la chimie sont l’objet d’un cours spécial dans les collèges, mais il ne faut pas en conclure que les jeunes gens en tirent un avantage bien marqué. Nous ne voulons pas en ce moment nous occuper de la chétive importance attribuée à ces sciences dans le programme universitaire ; c’est au mode d’enseignement qu’il convient de s’arrêter. Les leçons orales, toujours insuffisantes, sont rarement suivies avec attention. Seuls, les élèves que la mémoire favorise en conservent la trace, et, ne possédant que des définitions, l’idée des sujets dont on les a entretenus demeure extrêmement vague. Nous l’avons dit, dans les matières scientifiques on n’est jamais vraiment instruit si l’on n’a étudié directement les faits. Que l’on appelle les élèves à reproduire des expériences de physique, à faire des manipulations de chimie, et pour la plupart d’entre eux le bonheur sera complet. Enfans et adolescens travailleront avec joie, parce qu’ils conserveront la liberté des mouvemens, qui est précieuse à la jeunesse, presque sans fatigue, parce qu’ils seront captivés. Alors on les verra bientôt acquérir des notions positives qui resteront toujours présentes à l’esprit, car on oublie peu lorsque les yeux et les mains ont été mis au service des opérations de l’intelligence. Ayant appris à connaître la puissance et les effets des agens physiques, les propriétés des corps les plus répandus, les transformations et les usages des produits les plus utiles, les jeunes gens, comprenant désormais les ressources infinies que procurent les études sérieuses, deviendront en général de bons appréciateurs des grands intérêts de la société.

Jusqu’à une époque encore bien récente, personne n’avait imaginé que des notions d’histoire naturelle pussent faire entièrement défaut dans une bonne éducation ; un jour est venu pourtant où l’histoire naturelle a été bannie de l’enseignement universitaire : une date dont on conservera la mémoire. Les lignes que Cuvier avait écrites étaient oubliées, ou plutôt on ne les avait jamais lues ; nous les reproduisons afin qu’on juge quel a été le progrès des idées dans certaines régions. « Cette habitude, dit l’illustre zoologiste, que l’on prend nécessairement en étudiant l’histoire naturelle, de classer dans son esprit un très grand nombre d’idées, est l’un des avantages de cette science dont on a le moins parlé, et qui deviendra peut-être le principal lorsqu’elle aura été généralement introduite dans l’instruction commune ; on s’exerce par là dans cette partie de la logique qui se nomme la méthode à peu près comme on s’exerce par l’étude de la géométrie dans celle qui se nomme le syllogisme, par la raison que l’histoire naturelle est la science qui exige les méthodes les plus précises, comme la géométrie celle qui demande les raisonnemens les plus rigoureux. Or cet art de la méthode, une fois qu’on le possède bien, s’applique avec un avantage infini aux études les plus étrangères à l’histoire naturelle. Toute discussion qui suppose un classement des faits, toute recherche qui exige une distribution de matières se fait d’après les mêmes lois, et le jeune homme qui n’avait cru faire de cette science qu’un amusement est surpris lui-même, à l’essai, de la facilité qu’elle lui a procurée pour débrouiller tous les genres d’affaires. »

Dans la société cultivée, l’homme pris en état d’ignorance d’un fait notable de l’histoire des peuples éprouve au moins quelque confusion. Il n’imagine pas au contraire qu’on soit étonné de ne trouver en lui aucune notion de l’histoire du monde physique, ni des grands phénomènes de la vie, ni des fonctions de son propre organisme. C’est tout simple : il a payé pour recevoir une instruction complète, et on l’a trompé en le privant des connaissances les plus élémentaires sur les sujets auxquels se lie étroitement l’existence de tous les individus. Bien peu de personnes savent l’origine et surtout la nature des substances qui servent à les nourrir, moins encore celles des matières employées à les vêtir. La nécessité d’acquérir des idées justes sur notre propre économie et sur les objets indispensables à nos besoins est dictée par un puissant intérêt personnel ; l’observation de la nature s’impose dans certaines limites par l’effet qu’elle produit sur l’esprit. Sous des formes parfois pompeuses, on a souvent rappelé combien les beaux spectacles de tout genre qui se dévoilent à chaque pas sur la terre inspirent à l’âme de hautes pensées et de nobles aspirations. La plupart des grands poètes ont été des contemplateurs. L’admiration de la nature, cette source d’instruction universelle, est un sentiment inné chez l’homme, et ce sentiment venant à être un peu exalté dans la jeunesse, le désir d’observer se manifeste, le goût de la recherche se prononce, le besoin d’examen s’empare de l’esprit. L’expérience qu’on voudrait tenter serait décisive. Qu’on attire dans des promenades l’attention des écoliers sur les plantes si variées qui croissent dans les bois et dans les campagnes, ou qui sont cultivées dans les parcs et dans les jardins, sur les créatures si nombreuses qui s’agitent autour de nous, et l’on reconnaîtra promptement le bienfait d’une éducation dirigée en vue des intérêts de la société et d’après les aptitudes de l’enfance. Les élèves, les plus jeunes comme les plus âgés, ne s’ennuieront point à un travail où l’activité de l’intelligence s’exerce sans que le corps souffre d*une immobilité désolante. Attentifs parce qu’ils comprendront sans beaucoup d’efforts, ils suivront avec un plaisir inouï la démonstration des caractères qui distinguent les diverses sortes de plantes et d’animaux, comme les explications sur le rôle de ces êtres dans la nature et sur les ressources que fournissent les espèces les plus précieuses pour la satisfaction de nos besoins. En s’accoutumant à déterminer les ressemblances et les différences que présentent entre elles des espèces végétales et animales, les jeunes gens sentiront bientôt le prix de la classification et les avantages de la méthode. Ils apprécieront l’utilité des comparaisons, qui seules font naître des idées nettes et précises. Ayant mille fois l’occasion de s’apercevoir que l’erreur est inévitable lorsque l’attention a été trop peu soutenue et l’examen incomplet, ils mettront tout naturellement en pratique la recommandation de Descartes, « d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, » et de ne se fier qu’à l’évidence. Ils apprendront à craindre le danger d’une généralisation lorsque tous les faits particuliers n’ont pas été soumis au contrôle de l’observation et de l’expérience. ; Ne serait-il point à souhaiter que nous fussions en général plus accessibles à une pareille crainte ? Au reste, quel esprit clairvoyant doutera de l’influence heureuse d’une instruction scientifique acquise par des exercices pratiques pendant la première jeunesse, alors que les impressions un peu fortement ressenties sont durables et réagissent sur la conduite de la vie tout entière ? Il y a plus d’un demi-siècle, un jeune professeur que ses talens ont élevé depuis aux plus hautes positions, M. Guizot, écrivait : « Puisque la science est devenue une véritable force, elle est indispensable à tous ceux que leur situation oblige ou appelle à exercer quelque influence sur les autres hommes, sous peine de tomber à un rang inférieur [7]. » Si cet avis avait été écouté, il ne ressemblerait pas aujourd’hui à une prophétie. Nous avons parlé de l’avancement des sciences comme étant l’instrument du progrès par excellence, de l’enseignement supérieur, qui prépare aux luttes de la vie, de l’enseignement des collèges, qui doit conduire les hommes à travailler avec fruit pour eux-mêmes et pour la prospérité du pays ; nous ne pouvons oublier l’instruction élémentaire. D’après une opinion qui s’est propagée, la France n’aurait guère à envier à des peuples voisins que l’obligation pour tous les individus de savoir lire et écrire. L’éclat d’une nation est à un autre prix, mais nous ne reconnaissons pas moins d’une manière générale le devoir pour les gouvernemens et pour les sociétés de donner une certaine culture intellectuelle aux plus pauvres et aux plus humbles. On s’est défié de l’instruction obligatoire dans cette idée que peut-être ceux qui la prônaient étaient moins préoccupés d’un grand intérêt social que désireux dé rendre possible à des gens incapables de discerner le bien du mal la lecture d’écrits qui excitent à la haine contre toute supériorité. Un autre sentiment, croyons-nous, guidera ceux qui auront la mission d’organiser l’enseignement populaire de la France. Il est indispensable sans doute d’apprendre à lire, à écrire, à compter, toutefois cette instruction est insuffisante, et ici l’insuffisance est dangereuse. Ne voit-on pas des ouvriers honnêtes et intelligens exprimer le regret de manquer d’une direction pour former leur jugement ? L’indication est précieuse : il faut qu’à l’école on s’applique, dans une certaine mesure, à l’observation et à l’expérience, qu’on s’habitue à chercher des preuves avant d’adopter une opinion. Évidemment les exercices ne sauraient porter sur autre chose que sur les élémens des sciences physiques et naturelles. Avec les idées présentes et les anciennes habitudes, beaucoup de personnes peut-être trouveront extraordinaire qu’on s’occupe d’enseignement scientifique pour les écoles primaires ; nous n’aurons pas le mérite cependant d’avoir rien imaginé. Déjà dans des écoles étrangères, en Amérique comme en Europe, on familiarise les enfans du peuple avec des notions sur la physique du globe et sur quelques faits d’histoire naturelle. Le 2 août 1871 se trouvait réunie à Edimbourg l’Association britannique, fondée en vue du progrès de la science, — une institution vieille de plus de quarante ans, aujourd’hui célèbre dans le monde entier. L’assemblée, qui comptait 2,463 personnes, acclamait le vœu que le gouvernement fût sollicité de prendre les mesures nécessaires pour introduire l’enseignement scientifique dans toutes les écoles élémentaires du royaume ; en même temps elle avait la satisfaction d’être informée qu’une députation avait déjà reçu du vice-président du conseil d’instruction publique, M. W. E. Forster, la promesse d’un concours actif, et entendu l’expression de la volonté de poursuivre le but indiqué par l’Association britannique. Il y a dans ce fait un exemple bien propre à fixer l’attention de ceux qui rêvent d’éclairer le peuple.


IV

C’est avec une entière certitude qu’on peut prévoir les avantages qui résulteraient à la fois pour le pays et pour les individus placés dans les différentes conditions sociales d’une éducation scientifique répandue d’une manière générale. Au souvenir d’heures charmantes passées à la poursuite d’une-recherche instructive ou dans les délices d’une observation curieuse, à la pensée toujours présente des services que rend l’habitude contractée de bonne heure de juger les questions avec maturité, beaucoup d’hommes devenus attentifs aux progrès des lumières voudraient prêter une assistance efficace pour la réalisation de grands projets. Le goût de l’étude, éteint d’ordinaire par le système d’éducation aujourd’hui en usage, ayant été vivement excité, persisterait chez un grand nombre de jeunes gens. Ceux que la fortune dispense de rechercher une carrière lucrative, au lieu de se jeter dans une vie de plaisir et de dissipation, aimeraient souvent à s’engager dans des études qui dévoilent à l’esprit des horizons. Fréquemment ceux que le sort a moins favorisés, ayant désormais la confiance que le vrai mérite ne tarde pas trop à être apprécié et encouragé, entreprendraient avec résolution de longs travaux, et brûleraient de l’envie de se distinguer. Alors de grandes choses s’accompliraient ; le pays en recevrait un vif éclat, la société un accroissement de richesse.

Dans la discussion des affaires publiques, l’influence heureuse d’une instruction solide tournerait au profit des intérêts généraux et de la morale. — Les hommes accoutumés à n’asseoir un jugement que sur des faits réels et bien constatés, se passionnant pour la vérité et pour la justice, craindront toujours le péril de raisonner sur des données vagues ou incertaines, et prendront en aversion l’esprit de parti. Vienne l’avenir rêvé, et le spectacle pénible dont nous sommes maintenant les témoins s’évanouira. Chaque jour, dans la presse et dans les assemblées, des opinions sont émises sur une infinité de sujets, des critiques sont dirigées contre des actes émanant soit dès administrations, soit de certains personnages, sans la moindre connaissance des questions. Une rumeur, une apparence de probabilité, une intention mauvaise a suffi pour inspirer la verve de l’écrivain ou de l’orateur. Devant un public que l’éducation ne rend pas difficile en matière d’examen, on peut s’abandonner à toutes les audaces sans danger d’être atteint dans sa considération, et avec la probabilité d’accroître son importance personnelle. Si l’habitude de recourir à l’observation et à l’expérience était ordinaire, peu d’hommes oseraient se livrer avant d’avoir acquis l’autorité par des études indispensables, et l’oubli de ce devoir serait le plus souvent marqué d’une légitime réprobation.

Par la pratique de la science, on aurait appris à se tenir en défiance des assertions dont l’exactitude n’a point été scrupuleusement vérifiée, à concevoir toujours la pensée d’un examen complet, à songer à toutes les sources d’information possibles avant de croire, à garder le doute et à suspendre ainsi tout jugement définitif tant qu’il reste quelque chose à connaître. Avec les qualités de l’observateur se développent l’amour du bien, la passion du vrai et la crainte de l’erreur au point souvent de tyranniser l’esprit. L’astronome Méchain, chargé des travaux à exécuter entre Rhodez et Barcelonne pour la détermination d’un arc du méridien terrestre, se trompa dans son calcul ; le pauvre savant ne put se consoler, et, nous rapporte son ami et confrère Delambre, il mourut presque aussitôt de chagrin. « La crainte d’alléguer un fait inexact me remplit de confusion, » dit l’illustre historien de la révolution française, du consulat et de l’empire [8]. Tel est en effet le sentiment qui s’empare de l’âme chez les hommes voués à l’étude et travaillant avec le désir de faire luire la vérité et d’accroître le savoir. Seuls, les gens qui s’adonnent à des recherches profondes savent ce que peut souffrir l’auteur consciencieux s’apercevant d’une faute qu’il a commise. Honteux, imaginant que chacun lit sur son visage ce que tout le monde ignore, il se reproche d’avoir par trop de précipitation négligé un côté de la question, d’avoir oublié un moyen de contrôle, d’avoir manqué d’une patience inébranlable, de s’être laissé vaincre par la fatigue, et, la faute reconnue, il l’avoue. Lorsqu’on voit l’esprit d’investigation agir de la sorte, est-il possible de ne pas demander qu’on l’encourage et qu’on le développe chez la jeunesse à une époque où les habitudes prises influent sur la conduite de toute la vie ?

Dans toutes les carrières, la méthode scientifique et l’art d’observer procurent des avantages incomparables. Les qualités éminentes que l’on exige d’un chef d’armée ne peuvent dériver d’une autre source. C’est la pénétration dans l’examen de nombreux détails formant un vaste ensemble, c’est la vue claire d’après tous les indices de l’effet qu’on est en droit d’attendre à l’instant de l’action, c’est la sûreté d’appréciation des obstacles et des circonstances favorables, c’est l’imagination de tous les moyens possibles de se renseigner sur les forces et sur les positions de l’ennemi, — en un mot c’est l’esprit d’investigation toujours en activité. Les capitaines dont les grands exploits ont émerveillé le monde étaient, par un don naturel et par l’étude, d’admirables observateurs.

C’est aussi le talent d’observation qui crée le politique sagace dans les affaires, prévoyant de l’avenir, habile à distinguer les hommes, prompt à voir les ruses et les faiblesses, comme à discerner le caractère des ambitions. C’est encore ce même talent qui est particulièrement enviable pour ceux qu’on appelle à rendre la justice. En suivant certains débats judiciaires, on découvre aisément qu’un peu de pratique scientifique ne nuirait en aucune façon aux magistrats. Voici un procès criminel : une analyse délicate est nécessaire, une recherche qui réclame un grand savoir et une extrême pénétration est indispensable, et souvent des magistrats croiront pouvoir se contenter des lumières d’un médecin ou d’un pharmacien n’ayant jamais eu d’autre souci que l’exercice de sa profession. Un procès civil est engagé, il s’agit d’une propriété industrielle qui tire son origine d’une découverte scientifique : on appelle des experts ; mais les juges, étrangers à la question en litige, éprouvent quelque peine à se former une idée nette de la valeur des avis ou de la portée des démonstrations faites en leur présence, et le jugement rendu est simplement la décision d’un expert. Parfois on aimerait qu’aux oreilles des juges vinssent tinter ces paroles du chancelier d’Aguesseau : « nous avons dit aux magistrats, en parlant de la science : instruisez-vous, ministres de la justice [9]… »

Supposons-nous maintenant des administrateurs ayant reçu le bienfait dune éducation pratique ? Pénétrés de cette vérité que dans la nature tout semble mis en œuvre pour obtenir les plus beaux résultats imaginables à l’aide de moyens aussi simples que possible, ils se trouveront entraînés, dans la poursuite et dans l’expédition des affaires, à éviter les embarras et les complications inutiles. Pour les industriels et les agriculteurs, tout le monde admettra sans peine que des connaissances scientifiques peuvent être de quelque prix. Cependant on se trompera souvent encore en pensant que des écoles spéciales satisfont à tous les besoins. On ne répare jamais sans un effrayant labeur, sans une prodigieuse volonté et sans un bon sens peu ordinaire, le désastre d’une éducation qui a été vicieuse à son début. Si la première direction donnée à l’esprit n’a pas ouvert la voie à tous les genres d’occupation, l’accès des entreprises particulières reste longtemps pénible. D’ailleurs il n’est pas permis de supposer un instant que les écoles spéciales puissent être fréquentées par le grand nombre, et personne ne doit être privé d’un bienfait qu’il est facile de répandre d’une manière générale. Ce n’est pas seulement dans les vastes ateliers de production qu’un chef tire d’inappréciables avantages d’un penchant à l’observation et à l’expérience ; dans la plus humble industrie, l’aptitude à la recherche conduit aussi à l’adoption des meilleurs procédés d’exécution et quelquefois à une invention heureuse. L’ouvrier lui-même, s’il est enclin à comparer, imagine des moyens ou d’accélérer ou de perfectionner le travail. Enfin tout indique la nécessité de faire naître et de développer par l’éducation une tendance d’esprit qui aujourd’hui ne se manifeste que d’une façon presque accidentelle et simplement par suite d’un don naturel. Cette nécessité apparaît dans toute sa force quand on rêve le progrès de l’agriculture, car ici les innovations reçoivent beaucoup moins d’accueil que dans l’industrie, et d’ordinaire elles sont réprouvées sans le moindre examen. A l’exception de quelques grands propriétaires vraiment instruits, les agriculteurs ne comprennent pas la possibilité d’une amélioration ; ils agissent comme agissaient les aïeux, et avec cette pensée ils se trouvent satisfaits : l’idée de l’expérience ne leur a jamais été suggérée lorsqu’ils étaient en âge d’apprendre. Les hommes des champs exercent une action sur la nature ; selon qu’ils se comportent avec plus ou moins de discernement, ils peuvent enrichir ou appauvrir une contrée, et à cet égard on les abandonne à l’ignorance absolue. De justes plaintes retentissent contre la destruction des oiseaux et des autres animaux utiles, contre la multiplication des bêtes nuisibles ; personne ne songe que le mal diminuera le jour où les enfans du village apprendront à l’école à connaître les amis et les ennemis, à aimer les uns et à détester les autres.

Les avantages de la méthode scientifique, reconnus pour la conduite des affaires publiques ou privées, ne sont pas moins faciles à apercevoir dans le domaine de l’art. En présence des œuvres les plus accomplies de la statuaire ou de la peinture, on nous parle sans cesse d’idéal ; on semble entendre que les artistes ont puisé hors de la nature le sentiment des beautés parfaites qu’ils ont eu le mérite de fixer, et que, s’étant élevés à une puissance supérieure de conception, ils sont devenus de véritables créateurs. Pure illusion ! les hommes les mieux doués ne possèdent pas la faculté d’inventer une forme ou une physionomie. La preuve éclate dans les tentatives qui ont été faites à toutes les époques de l’histoire. En chaque pays et en chaque temps, on a représenté des êtres imaginaires ; jamais l’imagination n’a produit autre chose que des monstruosités, surtout des combinaisons disparates. En voyant la variété infinie des formes végétales et animales, qui à nos yeux sont belles, laides ou étranges, il semble au premier abord qu’il y aura peu de difficultés à façonner une forme nouvelle ; mais l’expérience atteste l’erreur. Dans la nature, il existe toujours pour l’ensemble une harmonie dont l’esprit humain n’a pas découvert le secret. Bien inspirés, — qu’on n’en doute point, — les maîtres de l’art se sont faits de patiens observateurs, et, bientôt éclairés par des comparaisons attentives, ils ont su reconnaître la beauté pure, distinguer les expressions du visage les plus agréables ou les plus touchantes, les attitudes du corps les plus heureuses, et, disons mieux, les plus naturelles. Quand on admire les vierges de Raphaël loin du pays où le maître a rencontré des modèles, on se plaît à croire que l’inspiration a tout fait ; on se trompe. Un ami de l’art et de la nature, homme d’un esprit rare, parcourant les campagnes de Rome, s’était trouvé plusieurs fois saisi, nous racontait-il, à la vue d’une jeune mère qui lui apparaissait comme l’image souvent contemplée dans les galeries de Paris ou de Florence, et devenue vivante. « Un moment, ajoutait-il, le Sanzio me sembla perdre un peu du caractère presque divin qu’on lui attribue ; mais en y réfléchissant, j’estimai davantage encore, s’il est possible, le peintre qui possédait le talent de l’observation élevé à un degré suprême. » Lorsque nous voyons les statues de l’art antique, une première impression peut-être fait éclore la pensée d’une beauté sans égale dans la nature ; néanmoins, avec un peu d’attention, il serait aisé de s’apercevoir que l’artiste a simplement réuni des beautés éparses, si déjà nous ne savions que divers modèles étaient employés pour l’exécution d’une œuvre. Le travail de recherche minutieuse et de comparaison attentive se découvre en reconnaissant avec quelle fidélité sont reproduites de légères saillies des muscles ou des veines, presque imperceptibles à la vue et sensibles au toucher : c’est le raffinement de l’observation qui a valu les chefs-d’œuvre de la Grèce. Les peintres de la renaissance, se faisant géomètres et anatomistes, ont prouvé combien l’éducation scientifique est pour l’art un guide précieux. En réalité, nul n’est un grand artiste sans être un observateur exact, pénétrant et consciencieux.

Le principe que nous défendons est maintenant formulé à toute occasion en Angleterre. Dans des conférences très suivies par le public, qui ont lieu chaque semaine à l’Institution royale de Londres, se succèdent les appels en faveur de l’avancement des sciences et d’une instruction scientifique commune. Il y a quelques mois, M. W. Mathew Williams, retraçant la vie et les mérites d’un personnage remarquable comme savant, comme homme d’état, comme philanthrope, Benjamin Thompson, comte de Rumford, s’écriait : « Tous ses succès sont dus aux principes de raisonnement par induction qui ont conduit aux merveilleux triomphes de la science moderne, » et il terminait en jetant à l’auditoire ce conseil : Il Si vous voulez faire de votre fils un soldat heureux, un habile jurisconsulte, un habile homme d’état, un homme heureux dans les affaires ou dans une profession quelconque, vous lui donnerez une éducation scientifique, solide et pratique ; vous lui ferez apprendre à observer les faits, à les généraliser, et par de telles inductions à tirer des règles sûres pour la conduite pratique. — La science moderne offre le moyen de culture intellectuelle le meilleur et le plus utile : la grande affaire de nos jours est de donner à la science dans l’éducation cette prééminence à laquelle elle a droit ; toute la carrière du comte de Rumford est un exemple frappant des résultats intellectuels que l’on peut espérer obtenir en procurant des connaissances scientifiques solides aux personnes des deux sexes. » Les idées heureuses tardent rarement à être adoptées dans les pays où chaque jour la nation est conviée avec une insistance croissante à profiter des avantages de la science. Selon toute probabilité, le temps est proche où l’Angleterre va réaliser une prodigieuse amélioration dans l’enseignement, donner une immense impulsion aux travaux de recherche, et surpasser, par la grandeur de l’exécution, l’œuvre qui se poursuit en Allemagne. En face du mouvement qui s’accentue avec tant d’énergie chez nos voisins, la France comprendra-t-elle qu’un intérêt puissant l’oblige à des efforts et à des sacrifices dont les fruits, du reste, ne se feraient point attendre ?


V

Lorsque des forces vives existent encore chez un peuple, elles produisent aisément de grands effets, si on sait les utiliser ; elles se perdent bientôt, si on les abandonne. A Paris même, on a déjà pu s’apercevoir dans le siècle actuel combien les travaux de l’intelligence se multiplient et se perfectionnent ou s’amoindrissent suivant l’accueil qu’ils reçoivent ; pour les autres villes de la France, l’expérience est complète. L’influence du milieu agit d’une manière absolue sur les hommes voués à la vie intellectuelle. Des ouvrages ont été écrits, des discours sans nombre ont été prononcés sur les inconvéniens de la centralisation extrême ; on a dit avec quelque raison : La vie se retire, la vie s’est retirée de nos provinces. En effet, l’esprit languit même dans les cités que le chiffre de la population pourrait faire compter parmi les capitales ; si l’activité règne, les intérêts matériels seuls se trouvent en jeu. Cette situation a été caractérisée presque d’un mot par des étrangers : — en France, il y a Paris, et après cela il n’y a plus rien. Si le gouvernement a essayé de faciliter les études dans la province en établissant des cours de haut enseignement dans les grandes villes, il ne donne pas les ressources nécessaires pour qu’une action considérable soit exercée. Le zèle de quelques personnes n’a pas fait défaut, des sociétés savantes se sont constituées dans une parfaite indépendance ; mais ces compagnies sont pauvres, et l’âme de plusieurs d’entre elles réside dans l’activité d’un seul membre. Des efforts dignes d’être loués sont condamnés à ne produire que de faibles résultats. L’indifférence des municipalités et des riches particuliers est une cause de torpeur, et l’inertie est la conséquence fatale du système d’éducation en usage. Partout règne une atmosphère alourdissante qui éteint l’énergie des esprits les plus actifs. Parfois un homme instruit et jouissant déjà d’une certaine renommée acquise par des travaux estimables quitte Paris pour aller prendre possession d’une chaire dans une faculté de province ; plein de cœur, il part animé de l’intention d’exécuter de grands projets. On lui a vanté le calme de la ville où il va établir sa résidence et où il échappera aux dérangemens qui affligent les habitans de la capitale. Le jour de l’installation est venu, le jeune professeur ouvre le cours, il s’entretient avec ses nouveaux concitoyens ; il a nourri l’espoir de les intéresser, il s’aperçoit qu’on l’écoute d’une oreille distraite, et que bientôt on s’écarte faute de comprendre. L’impression est douloureuse, peut-être n’amène-t-elle pas encore le découragement ; le savant songe à poursuivre des recherches : s’il obtient quelques beaux résultats, les encouragemens et les applaudissemens viendront de Paris et de l’étranger. Il se met à l’œuvre, nouvelle déception : des livres indispensables manquent, ainsi que des instrumens, que des collections. Il se jettera sur un sujet qui n’exige guère que l’observation de la nature ; il croit avoir découvert un fait intéressant, néanmoins il hésite : personne près de lui pour le renseigner, personne à qui communiquer les idées qui le préoccupent ; — pour la pensée, c’est le désert. Cependant l’investigateur ne se déconcerte pas, et le moment vient où un travail avec des planches ou des cartes est achevé : nouvelle torture, des moyens de publication convenables ne sont pas à la disposition de l’auteur. Est-il possible alors de ne pas prendre quelque dégoût ? On aime toujours l’étude, mais on ne cherche plus que la satisfaction personnelle ; on devait être un observateur profond ou un expérimentateur habile, on devient un simple contemplateur. Pourtant, malgré les conditions les plus fâcheuses, il se produit parfois encore des travaux, recommandables ; il faut admirer les hommes qui parviennent à vaincre une foule de difficultés, à s’isoler assez du monde pour donner leurs forces à la recherche et à la pensée sans souci d’aucune récompense ; — ce sont, il est vrai, des exceptions passablement rares. Il y a une douzaine d’années, un ministre, dont les intentions étaient excellentes, institua un comité qui reçut la mission de s’occuper des publications des sociétés savantes des départemens et de signaler les œuvres dignes d’être encouragées. Le comité a rempli cette tâche jusqu’au printemps de l’année 1870 ; avec des moyens d’action presque insignifians, il est parvenu souvent à ranimer un zèle près de s’éteindre et à déterminer un élan nouveau, — on a pu juger ce qu’on aurait obtenu avec des ressources un peu considérables. Si par malheur l’effort commencé venait à être suspendu, les défaillances seraient inévitables. Nous n’imaginons pas toutefois que le gouvernement seul puisse jamais donner la vie intellectuelle à toutes les villes ; les municipalités et les riches particuliers ont aussi le devoir d’agir pour les véritables intérêts et pour l’honneur de la cité. Ils se plaignent que Paris absorbe la province, et ils ont en main le pouvoir d’acquérir une noble indépendance. Le jour où Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse, Nantes, Rouen, Lille, voudront provoquer des donations et consacrer chaque année une somme importante pour former et entretenir de grandes bibliothèques, pour fonder des musées scientifiques, pour installer des laboratoires de recherches pourvus de tous les instrumens utiles, enfin pour attirer et s’attacher des hommes distingués, un acte de haute politique sera accompli. Maintenant c’est un rêve ; si l’éducation pratique que nous réclamons était en vigueur, ce serait sans doute bientôt une réalité.

De quelque côté qu’on porte les yeux, on est frappé de l’élévation ou de l’affaissement des esprits d’élite selon l’état du milieu social ; il importe à chacun de s’en convaincre. Lorsqu’on parle avec enthousiasme des écrivains, des savans, des artistes italiens de la grande époque, beaucoup de personnes qui n’envisagent guère les différences dans les situations déclarent avec conviction que la race italienne est bien dégénérée. En effet, il n’y a plus de maîtres comme Fabrizio d’Acquapendente, plus beaucoup d’investigateurs comme Galilée, comme Redi, comme Malpighi, comme Spallanzani. Un moment la première entre les nations par les œuvres de l’intelligence, l’Italie depuis longtemps a perdu la suprématie, et d’autres peuples à leur tour ont dominé par la science. Néanmoins les brillantes qualités dont les savans et les artistes de l’Italie ont autrefois donné l’exemple ne sont certainement pas éteintes ; elles ont cessé d’être cultivées, d’être excitées, et ainsi de se manifester. Nous avons vu de jeunes Italiens qui venaient s’instruire en France ; près d’un maître qui les dirigeait et les encourageait à la recherche, plus d’un a montré une vive intelligence, une merveilleuse perspicacité, un tour d’esprit ingénieux et la patience indispensable dans l’exécution de travaux scientifiques. Le maître concevait de grandes espérances ; en adressant ses recommandations à l’élève qui retournait vivre dans la patrie de Dante, de Titien et de Volta, il se persuadait que le jeune savant continuerait à travailler avec le soin et le scrupule qu’il apportait sans peine quand il se trouvait récompensé par des paroles d’approbation. On attendait une œuvre accomplie et chaque fois est arrivée la déception ; le jeune homme qu’on avait pensé devoir être sévère envers lui-même était devenu facile à contenter. L’expérience est décisive et profondément instructive. Pour approcher de la perfection, il faut des efforts inouïs, et sans une conscience inébranlable le labeur pèse à l’homme convaincu qu’autour de lui on distinguera peu entre l’ouvrage médiocre et l’ouvrage excellent. Une vérité de tous les temps et de tous les pays, c’est que les talens grandissent et s’affermissent seulement dans une société capable d’apprécier ce qui est beau.

En Grèce, les aptitudes à s’élever aux plus hautes spéculations de l’esprit existent sans doute encore cachées sous l’ignorance qui les dissimule. Des jeunes gens qui viennent fréquenter nos écoles témoignent que, si les caractères physiques des anciens Hellènes ont persisté, l’intelligence également est demeurée vive. Pourtant l’art et la science sont morts en Grèce, et dans ce pays il n’y a point eu de réveil. On parle de la corruption des masses, des bas instincts qui ont envahi une grande partie de la nation, et mille voyageurs assurent que la Grèce d’aujourd’hui est inaccessible au progrès. Cette opinion ne semble nullement justifiée par l’état moral du peuple ; toute la question serait de refouler le mal. Si les Grecs vivaient sous un gouvernement composé d’hommes vraiment éclairés, il est à croire que dans un avenir peu éloigné plus d’un d’entre eux ferait revivre des talens dignes de l’antiquité. Au reste, quelle admirable expérience scientifique à tenter que de reconnaître si une race qui a donné le spectacle de toutes les grandeurs de l’esprit a définitivement perdu les qualités qui la distinguaient, ou conservé intactes à travers les ténèbres les facultés éminentes qui ont émerveillé le monde ! Selon beaucoup de probabilité, l’expérience serait heureuse. Une instruction sérieuse, fondée sur l’observation des faits dans les écoles de la Grèce, et pour les jeunes gens des voyages en Europe, des séjours près des meilleurs maîtres, relèveraient sans doute bien vite le peuple déchu. A ceux qui ne croient point à la possibilité d’une pareille résurrection, à ceux qui doutent que le sort d’une nation dépende du savoir et de la hauteur de vue des hommes chargés de la direction des affaires publiques, il suffira de rappeler quelle était la condition des Moscovites le jour où Pierre Ier entreprit son œuvre. Au XVIIe siècle, si l’on avait demandé dans la ville des Médicis aux fins politiques, à Paris aux lettrés de l’hôtel de Rambouillet, à Londres aux savans et aux philosophes qui fondaient la Société royale, une opinion sur l’avenir des Moscovites, la réponse certainement aurait été désobligeante. Pourtant aujourd’hui il y a en Russie des hommes distingués dans la plupart des branches des connaissances humaines. Une haute intelligence servie par une volonté ferme a pu changer rapidement un état de barbarie en un état de civilisation. Entraîné dans une bonne voie, un peuple depuis longtemps déjà en possession de grandes lumières obtiendrait de prodigieux succès.

La France est loin d’avoir perdu les moyens de retenir le rang suprême dans la civilisation moderne ; des hommes d’étude frémissent à la pensée des grandes choses qui s’accompliraient sans des obstacles matériels. Aidés, ils travailleront encore, et ils habitueront la jeune génération à travailler pour la gloire et pour la prospérité du pays ; abandonnés, ils auront peu de successeurs : des circonstances particulières qui se produisent depuis quelques années sont un avertissement. Faciliter les recherches, former des investigateurs habiles et des maîtres dont la capacité soit indiscutable, donner à tous les degrés de l’enseignement une instruction qui ait pour fondement l’observation et l’expérience, telle doit être de nos jours la préoccupation constante des pouvoirs publics et des personnes appelées à exercer une influence. Il faut élever la nation à comprendre tous les progrès et à pratiquer l’esprit de vérité ; aucune conscience ne peut en être troublée. A une époque déjà éloignée de nous, un membre de la chambre des députés s’écriait : « L’instruction publique est tout [10] ; » il n’avait pas tort, pourvu que l’instruction publique soit conforme à la nature, à la raison, à l’intérêt général bien entendu de la société. Une fois le principe reconnu, la tâche qu’il faut accomplir pour assurer le succès reste immense ; il s’agit d’apprécier les instrumens de tout genre dont on dispose, de se rendre un compte fidèle des ressources qu’offrent nos divers établissemens, — toute erreur grave serait funeste, — enfin de déterminer exactement les dispositions nécessaires pour obtenir les meilleurs résultats possibles. La question de la liberté d’enseignement a été presque toujours agitée depuis un demi-siècle, et plus d’une fois on a prétendu que cette liberté procurerait toutes les satisfactions. Si l’on a beaucoup médité sur ce sujet et beaucoup étudié notre situation présente, on demeure convaincu qu’aujourd’hui elle serait la source de désordres et d’un nouvel affaiblissement de l’esprit public. Il paraît donc sage de songer d’abord à fonder dans l’état un enseignement à tous les degrés aussi parfait qu’on peut l’imaginer. Alors, quand une génération en aura reçu le bienfait et que la plupart des hommes sauront reconnaître ceux qui méritent confiance, la liberté d’enseigner ne sera plus à craindre ; elle deviendra une cause d’émulation.


EMILE BLANCHARD.


  1. Voyez la Vie dans les profondeurs de la mer, dans la Revue du 15 janvier 1871.
  2. Contributions to the Natural History of the United States of North-America, 4 volumes grand in-4°.
  3. Les souscriptions prises à l’avance pour un volume donnaient la somme de 120,000 francs.
  4. Les Poissons des eaux douces de la France.
  5. Le phylloxéra vastatrix.
  6. Some thoughts concerning Education, §§ 66 et 118.
  7. Essai sur l’histoire et sur l’état actuel de l’instruction publique en France ; Paris, 1816.
  8. Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire, t. XII, avertissement.
  9. 13e et 14e mercuriales. — La Science du magistrat et l’Attention, 1709 et 1711.
  10. M. Victor de Tracy, Discours prononcé pendant la discussion du budget de l’instruction publique, séance du 29 mai 1835.