Les Rochelais à Terre-Neuve/Partie 2

La bibliotheque libre.
Sauter a la navigation Sauter a la recherche
Les Rochelais à Terre-Neuve
Chez Georges Musset (p. 59-131).

honorables hommes Jehan Disnematin et Pierre Jouhanneau, bourgeois de la Rochelle, contient à cet égard des détails caractéristiques ; on y voit l’énumération des divers instruments, qu’avec les « ains », c’est-à-dire les hameçons pour les morues, on emportait pour la pêche des cétacés : « Deux grandes lances à tuher baleines, une douzenne de harpons, une douzenne de petites lances, deux douzennes de basions pour emmanscher les arpons ». Pour les marsouins ou porcilles, le même navire contient deux petits harpons. Dans le Saint-Pol-de-Léon, on trouve, comme nous l’avons signalé, des engins dormants destinés à prendre sur les fonds des poissons et des crustacés.

C’est qu’en effet il n’y avait pas, il ne pouvait y avoir de mesure prohibitive. Il ne serait venu à personne, jusqu’à nos jours, l’idée qu’en dehors des poissons royaux des côtes de France, ce qui pouvait être permis ou possible pour certains produits de la mer, fût impossible ou interdit pour d’autres. Aussi désigne-t-on, dans les contrats, sous le terme général de « poissonneries », tout ce que les vaisseaux doivent apporter et apportent effectivement de Terre-Neuve. On trouve en effet, dans le même chargement, de la baleine ou de la porcille, de la morue verte, de la morue séchée, des graisses, des huiles de toutes sortes, des « poissonneries » en un mot.

Il n’y pas de doute notamment que la pêche de la morue ne fût pratiquée alors, comme dans des temps plus rapprochés de nous. La morue se divisait en morue verte, en morue séchée ou parée. La salaison, on disait alors la « saumaison » [1], de la morue verte se faisait vraisemblablement comme aujourd’hui. On trouve la mention des couteaux à décoller et des couteaux à trancher la morue, ce qui prouve que l’on ouvrait le poisson pour le ranger à plat dans la cale. Quant à la façon dont on préparait à terre la morue fumée ou stockfisch, nous avouons que pour le xvie et le commencement du xviie siècle les renseignements nous manquent totalement. Qu’il y ait eu à terre, avant les campagnes de Mons et de Champlain, c’est-à-dire avant 1604, des établissements au moins provisoires, cela n’est pas douteux, puisque les navires arrivent chargés en tout ou en partie, dans des proportions considérables, de morues séchées. Il est même à remarquer que des sécheries s’élevaient sur la côte sud comme sur la côte nord de Terre-Neuve. Dans le règlement fait le 24 juillet 1596 « pour les chais, calles et guabarres du port de La Rochelle », le dépôt de la morue, « poisson paré, paye, par mois, pour celluy du nort, 4 solz, pour celluy dù sux, 5 solz. » Puis dans la déclaration du corps de ville de La Rochelle pour les droits de courtage, balisage, etc., du 13 janvier 1601, les navires qui vont à Terre-Neuve doivent le fret du tonneau, liquidé, par l’échevinage, pour ceux qui vont au banc à 4 écus, et pour ceux qui vont à terre à 6 écus. Les établissements à terre étaient donc alors d’un usage courant.





IIe PARTIE





Jusqu’aux approches de l’an 1550, les armements pour Terre-Neuve, bien que s’accroissant constamment, ont un caractère exceptionnel. Tel est le motif qui rendait nécessaire un état complet des voyages qui avaient pour but l’Amérique septentrionale avant cette date. A compter du milieu du xvie siècle, un grand courant s’établit, tellement que si l’on en croit un historien, pour ne citer que ce fait, il y avait, à la pêche, à La Nouvelle-France, en 1578,150 bateaux français, 100 espagnols, 50 portugais et 50 anglais. Si l’on en juge par les indications contenues dans les registres des notaires et les documents judiciaires qui ont été conservés, ces chiffres, en ce qui concerne les Français, sont même loin d’approcher de la vérité. Ce serait donc abuser de la patience du lecteur, dans l’étude actuelle qui a un but de vulgarisation sans prétention technique, que de relever tous les documents rochelais recueillis par nous sur le commerce et les armements ayant pour but Terre-Neuve ou la Nouvelle-France. Il suffira donc de tracer à grands traits l’histoire de la colonisation de la Nouvelle-France, d’y rattacher ce qui a trait à la pêche, et de rappeler à l’occasion quelques armements. On y verra la confirmation des déductions précédentes, en ce qui concerne l’importance de notre action ou de nos droits dans cette partie du Nouveau-Monde.

1° L’Aunis et la Saintonge à la conquête de la Nouvelle -France

Les entreprises de la pêche se trouvent liées à la conquête de la Nouvelle-France et aux expéditions glorieuses qui dotèrent notre pays, pour des années malheureusement trop courtes, de ces belles et riches colonies. Relater ces expéditions, quand la question de la pêche s’y trouve mêlée, c’est en même temps d’ailleurs mettre en lumière la grande part que La Rochelle et la Saintonge surent y prendre. Il n’est pas oiseux de rappeler tout d’abord les idées de colonisation qui furent inspirées par Coligny et qui donnèrent lieu aux voyages célèbres effectués en Floride, en 1562, et dans les années suivantes, par Jean de Ribaud, de Dieppe, et par René de Laudonnière qui, dans plusieurs occasions, eut La Rochelle comme point d’attache. Le 2 août 1567, Dominique de Gourgues partait à son tour de Bordeaux, pour secourir les premiers colonisateurs. À sa sortie de la Gironde, il fut arrêté par des vents contraires et obligé de relâcher en Charente où il demeura jusqu’au 22 août. Au nombre des gentilshommes qui l’accompagnaient, se trouvait un saintongeais, appartenant vraisemblablement à l’illustre famille de Pons, et qui mourut au cours de l’expédition. C’est à La Rochelle que de Gourgues vint également mouiller au retour de sa glorieuse campagne, avant de rentrer à Bordeaux. Et à peine, avait-il quitté notre rade, que la flotte espagnole qui le poursuivait avec 19 pataches et un bâtiment de 200 tonneaux, y apparut et le poursuivit jusqu’à Blaye. Mais le pouvoir royal ne songeait pas seulement à La Floride. La pêche et le commerce des pelleteries offraient un débouché avantageux à notre marine. La concurrence anglaise se faisait jour, et le gouvernement britannique se préoccupait, de son côté, dans un édit de 1563, de porter l’activité de ses sujets vers ce point de l’Amérique « aussi bien dans l’intérêt du commerce extérieur que pour accroître le nombre des pêcheurs et des marins et les ressources des villes maritimes, et pour économiser les vivres frais du royaume. »

Puis en 1583, l’Angleterre, accentuant son action, envoyait sir Humphrey Gilbert, muni de lettres patentes de la reine Elisabeth, prendre possession de la rade de Saint-Jean. Cette tentative ne fut pas toutefois couronnée de succès, car Gilbert perdit son bâtiment en revenant en Europe, et ses projets furent abandonnés. Malgré tout, il fallait, même de la part des pêcheurs français, se défendre contre les actes de violence des sujets anglais ; aussi voit-on constamment les terre-neuviers armés en guerre.

En présence de ces conflits, Henri IV plaça la pêche du nord de l’Amérique sous la protection spéciale de l’Etat. Il renouvela les privilèges donnés à l’origine à Roberval, et institua le marquis de La Roche, gentilhomme breton, lieutenant général au pays de Canada, Hochelaga, Terres Neuves, Labrador, rivière de la Grande Baye (c’est-à-dire le Saint-Laurent), Norimbegue et terres adjacentes. Ce n’est pas le lieu de s’étendre sur les résultats de cette entreprise qui ne fut pas malheureusement couronnée d’un succès immédiat. Qu’il suffise de rappeler que cette expédition fut suivie, en 1601-1602, de celle du sieur du Pont-Gravé, négociant de Saint-Malo, et en 1603 de celle du commandeur de Chaste, gouverneur de Dieppe, qui forma, sous la conduite de Robert Gravé, sieur du Pont, connu surtout sous le nom de Pontgravé, une compagnie de marchands, destinée à développer le commerce de la colonie.

C’est à cette dernière entreprise que se rattache le départ, pour la Nouvelle-France, de deux illustres Saintongeais : Pierre du Gua, seigneur de Mons en la paroisse de Royan, fils de Guy du Gua et de Claire Goumard, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi et gouverneur de Pons, et Samuel de Champlain, de Brouage, auquel les Canadiens viennent d’élever un monument reproduit par la Revue de Saintonge et d’Aunis, dans sa livraison du 1er juillet  1898.

Les voyages et les découvertes de Champlain sont connus. Ce serait dépasser les limites de cette notice que de s’y attarder. Qu’il nous suffise de renvoyer le lecteur soit aux œuvres de Champlain, soit aux nombreux ouvrages ou mémoires qui ont été consacrés à ce vaillant pionnier par tous les historiens des XVIe et XVIIe siècles, et parmi les modernes, par Carneau, l’historien du Canada, Margry, Délayant, Delavaud, Audiat, Garnault et tant d’autres.

Pour éclairer l’histoire du commerce rochelais, il y a lieu toutefois de retenir les faits suivants. Le sieur de Mons avait obtenu du roi le privilège du commerce exclusif des pelleteries depuis le 40° de latitude nord jusqu’au 54° ; le droit de concéder des terres jusqu’au 46°, et des lettres patentes de vice-amiral et de lieutenant général dans tout le pays. De Mons était calviniste ; il obtint, pour lui et les siens, la permission de pratiquer sa religion en Amérique.

L’armement de Pierre du Gua fut fait en partie à Dieppe et en partie au Havre. Il se composait de quatre vaisseaux, sur lesquels se trouvaient Champlain et Jean de Biencourt, écuyer, sieur de Poutrincourt et baron de Saint-Just en Champagne.

De Mons avait donné une nouvelle vie à la compagnie commerciale déjà formée par le commandeur de Chaste, et plusieurs négociants rochelais s’y étaient intéressés. Au nombre des membres de cette compagnie, l’on trouve notamment deux Rochelais qui prirent une part active et importante aux armements pour la pêche de la morue, des baleines et autres poissonneries, et pour le commerce des pelleteries. Ce sont Jean Macaing et Samuel Georges.

C’est à eux que Lescarbot fait allusion dans la Tabagie marine, poésie comprise dans les Muses de la Nouvelle-France et composée vraiseniblement en 1607, sur le navire Le Jonas, dont était maître sieur Nicolas Martin :

Ça, garson, de ce bon vin
Du cru de M. Macquin

Et buvons à pleine gorge
A luy et à Monsieur George.
Ce sont des hommes d’honneur
Et d’une agréable humeur,
Car ils nous ont l’autre année
Fourni de bonne vinée
Dont le parfum non pareil
A garenti de cercueil
Plusieurs qui fussent grand’erre
Allé dormir sous la terre.
Et ne trouve quant à moy
Drogue de meilleur aloy
En notre France nouvelle
Pour braver la mort cruelle
Que vivre joyeusement
Avec le fruit du sarment.
Est-ce pas bon ménage
D’avoir vu si bon bruvage
Jusques ores conservé.
Car ici n’avons trouvé
Que bien petite vendange
Ce qui nous est bien étrange.
Car le cidre malouin
Ne vaut pas du petit vin.
Mais aions la patience
Que soyons rendus en France.

Le vin de l’Aunis, de la Saintonge et du Bordelais était en effet constamment chargé, mais en petite quantité toutefois, sur les navires. Si l’on en croit Denis de la Ronde, dans sa Description de l’Amérique septentrionale, on le ménageait, on le réservait pour les jours de fête et les dimanches ; et les autres jours, pour ne pas épuiser la provision, on en faisait un breuvage en l’allongeant de beaucoup d’eau.

Macaing et Georges, cités par Lescarbot, étaient de notables bourgeois de la Rochelle.

En s’en reportant à la mine si riche des notes biographiques de Jourdan, on trouve la famille Macaing, dont le nom s’écrit aussi indifféremment Maquin et Maquain, dès le xive siècle à la Rochelle. Cette famille occupait une place très honorable dans la ville. Elle fournit plusieurs pairs à l’échevinage, des possessionnés de terres nobles, et un vice-amiral de la flotte rochelaise, où il avait remplacé Treslehois, et qui fut noyé à la suite du combat de 1622.

C’est lui, ou peut-être ses parents Daniel ou Antoine, mais lui plus probablement qui, pour éviter sans doute une concurrence désastreuse pour le commerce, forma, le 4 octobre 1608, une association avec vingt-six armateurs rochelais pour faire « la sécherie » à Terre-Neuve. Ces négociants s’engageaient réciproquement à ne pas donner au maître et à l’équipage de leurs bateaux plus du tiers du profit sans aucun « pots de vin, saultades, mortes adventages ni autres choses quelconques, à peine de 1500 livres tournois d’amende. » Les signataires de ce traité étaient Bizet, Dorliac, Bouildron, Mesnade, Gaultron, Jehan David, J. Prou, J. Mondot, Delpy, Darryete, François Tallemant, l’aïeul de Tallemant des Réaux, P. Pernel, Delastes, M. de Harriette, Dubin, J. Bureau, Bodier, Blays, David Papin, J. Sicerel, J. Lemaire, Fenyou, J. Delass…, M. Dessalle, d’Harriette et Payault.

Un descendant des Macquin, existait en 1812, à Londres, et aurait été l’auteur d’un ouvrage publié en cette ville en cette année, sous le titre : « History of three hundred animals. »

Jean Macaing avait été nommé pair en 1603 à la place de Jean Blandin ; il s’était marié le 15 décembre 1581 avec Anne Georges.

Quant à la famille Georges, elle n’a pas jusqu’à présent attiré l’attention des érudits rochelais, et sa généalogie n’a pas été faite.

On en trouve néanmoins quelques traces dans les documents contemporains.

Le 11 août 1642, Samuel Bernardeau, sieur des Mouées, obtenait d’Elie Chevrauld, abbé de la Grâce-Dieu, la concession de 1200 journaux des marais de La Brie, paroisse d’Audilly pour en opérer le dessèchement. Il s’associait pour cette œuvre Jean Pandin, écuyer, sieur des Martes, et Samuel Georges. Et en mai 1682, Louis Bernardeau figure dans un arrêt de la Chambre des requêtes, à l’occasion de ce dessèchement, comme tuteur de Pierre, Jean, Henri, Georges, Henriette et Jeanne Georges, frères et sœurs, sur la descendance desquels ce n’est pas le lieu de s’étendre. Macaing et Georges, les deux beaux-frères, se livrèrent, au commencement du xviie siècle, à de nombreuses opérations commerciales dans la Nouvelle-France. Ils se donnaient réciproquement pouvoir pour gérer leurs affaires ou bien envoyaient des tiers pour trafiquer à leur place. On voit, en 1613, David Lomeron chargé pour eux d’aller dans l’Amérique Septentrionale pour y faire toutes sortes d’opérations et notamment y acheter des peaux de castors, de loutres, de cerfs et autres quelconques. David Lomeron s’était même construit près du cap Fourchu une habitation à laquelle il avait donné le nom de Port-Lomeron. Ce sont Macaing ou Georges qui seront chargés de gérer la même année les affaires de Jean de Biencourt, écuyer, sieur de Poutrincourt, l’un des compagnons de Champlain. Michel Esprinchard, pair de La Rochelle, fut aussi à l’occasion l’associé de Macaing, qui, en 1604, occupa avec Georges une maison dans la rue de La Taulpinerie, autrement appelée Saint-Yon, et qu’il prenait de ferme de Jehan Derin et de Samuel Mesnadde.

La pêche à cette époque devait procurer aux armateurs des bénéfices énormes. En dehors de la morue dont l’abondance était extrême, abondance qui était due en partie à l’ignorance dans laquelle les naturels du Canada se trouvaient de l’importance de cette pêche, il y avait tous les autres habitants de la mer, et notamment les baleines qui foisonnaient.


En 1591, une flotte française arrivait devant Québec pour s’y livrer à la pêche des cachalots, et la tradition rapporte que l’on s’empara de 15.000 cétacés dans l’espace de six mois. Charlevoix raconte de son côté que dans le seul port de Moucouadi on puvait pêcher en une seule saison assez de baleines pour la cargaison de plusieurs navires.

Mais les privilèges accordés à certains nuisaient à l’intérêt général. De Mons revint en France en 1605. Les pêcheurs présentèrent une requête au roi disant « que sous prétexte de les empêcher de traiter avec les sauvages, on les privait des choses les plus nécessaires pour leur pêche » et qu’ils seraient contraints d’y renoncer si l’on ne faisait cesser ces vexations.

Dans beaucoup de contrats d’armements on trouve en effet une clause, visant sans doute ces difficultés, et interdisant au maître ou à l’équipage de faire la troque avec les indigènes.

Le conseil du roi fit droit à la requête des pêcheurs et révoqua les privilèges du sieur de Mons.

Il y eut cependant des fluctuations dans les décisions royales, et dans les années qui suivirent, on vit le privilège tantôt supprimé, tantôt maintenu, mais à la condition que la compagnie se bornerait au commerce des pelleteries, la pêche restant libre.

C’est au cours de ces évènements, qu’une nouvelle expédition partit de La Rochelle le 13 mai 1606 ; de Mons avait armé dans notre port un vaisseau sur lequel se trouvaient le sieur de Biencourt et Lescarbot qui donne un récit détaillé et pittoresque de son départ et de son voyage.

Le rendez-vous était à La Rochelle chez Macquin et Georges qui, associés du sieur de Mons, fournissaient l’équipage. L’avocat Lescarbot s’était rendu de Paris à Orléans, avait descendu la Loire jusqu’à Saumur et de là était arrivé à La Rochelle par Thouars et Marans sur des chevaux de louage. Chemin faisant, il lui prit fantaisie de mettre sur ses tablettes un Adieu à la France qu’il fit imprimer à La Rochelle, le lendemain de son arrivée, le 3 août 1606, et « fut si bien receu qu’il n’y avait fils de bonne mère qui ne le voulust avoir. » Lescarbot retrouva à La Rochelle de Mons et Biencourt qui y étaient venus en poste, et le Jonas, navire de 150 tonneaux prêt à sortir des chaînes de la ville, commandé par le capitaine Foulques et le pilote, maître Olivier Fleuriot, de Saint-Malo. Lescarbot faisait si bonne chère à La Rochelle, qu’il lui tardait de prendre la mer pour se mettre à la diète ; et ses hommes aussi, qui « faisoient, (avec leur solde de vingt sols par jour) de merveilleux tintamares au quartier Saint-Nicolas où ils estaient logez. Ce qu’on trouvoit fort étrange en une ville si réformée que La Rochelle, en laquelle ne se fait aucune dissolution apparente et faut que chacun marche l’œil droit s’il ne veut encourir la censure soit du maire, soit des ministres de la ville. De fait, il y en eut quelques uns prisonniers, lesquels on garda à l’Hôtel-de-Ville jusqu’à ce qu’il fallut partir. »

Au moment de prendre la mer, un coup de vent jeta le Jonas sur le mur qui faisait suite à la tour de la chaîne et le défonça. Il fallut le radouber, et Lescarbot rapporte que « à ce spectacle, estoit presque toute la ville de La Rochelle sur les remparts. »

En route, aux environs des Açores, le Jonas rencontre une navire garni de gens mêlés de Flamands et d’Anglais qui déclarent être « Terre-Neuviers, c’est-à-dire qu’ils allaient à la morue. » Mais Lescarbot estime « après avoir considéré leur vaisseau qui estoit tout chargé de mousse verte par le ventre et les côtez, » que ce devoit être des forbans. Au milieu du récit de son voyage, Lescarbot rapporte que l’équipage se livrait à l’occasion avec les harpons qu’il avait à bord, comme d’usage, à la pêche des marsouins qui venaient par milliers ce jour d’une façon plaisante autour du navire. Plus loin ce sont des baleines que l’on rencontre sans doute, et que Lescarbot ne nomme pas, mais c’étaient « de gros poissons, dit-il, qui faisoient paraître plus de demi-arpent de leur échine hors de l’eau et poussoient plus de deux lances de hauteur des gros canaux d’eau en l’air par les trous qu’ils avoient sur la tête. »

En arrivant au Grand Banc de Terre-Neuve où se fait la pêche des morues vertes, le Jonas retrouve une forêt de navires que Lescarbot et ses compagnons avaient vue à la rade de Chef-de-Bois et de La Pallice et qui les avait devancés de deux jours. Là l’équipage se livre à la pêche de la morue et à la chasse des oiseaux appelés Happefoies si friands des débris des morues ; on y pêchait également des merlus et des bars. Près de la baie de de Campseau, on rencontra un bateau de Saint-Malo, au service de la compagnie, qui leur fit don de bars, de merlus et de grands flétans.

À leur arrivée à terre, les hommes de l’équipage employaient leurs loisirs à recueillir des moules, ou des « houmars (espèces de langoustes) ou des crappes qui sont abondamment sous les roches. » Laissons Lescarbot poursuivre son voyage, et passons aux expéditions qui suivirent. De Mons avait en 1607 le crédit nécessaire pour faire relever son privilège, mais pour un an seulement, et équipait deux navires à Honfleur à destination de Tadoussac sous la conduite de Champlain et Pontgravé. À cette époque, on voit de Mons chercher, avec l’aide des Rochelais, à se procurer les fonds nécessaires à ses entreprises. Le 21 décembre 1607, il négociait à Paris, par l’entremise de Tallemant, Pierre ou Gédéon, une lettre de change tirée sur Guibert, pair de La Rochelle, payable au 20 janvier 1608 entre les mains de Paul Yvon, beau-frère de Tallemant. Celte lettre de change fut payée en notre ville par François Morin à l’acquit du sieur de La Bourage.

À mesure que le commerce des pelleteries se multipliait, la compagnie prenait de l’extension principalement à Saint-Malo. Mais de Mons sentit que son nom nuisait aux associés et il se retira. Le privilège fut alors rendu aux associés qui visaient cependant bien plus leurs intérêts commerciaux que l’avenir du pays.

Il n’en était pas ainsi toutefois de Champlain qui cherchait surtout à augmenter l’avenir de la Nouvelle-France et la gloire de sa patrie. En cette année 1608, le 3 juillet, poursuivant le cours de ses campagnes, Champlain s’arrêta à Québec qu’il fonda.

Cette même année, le roi confirma à Biencourt la concession de Port-Royal qu'il tenait de M. de Mons. Le roi lui recommanda à cette occasion la conversion des sauvages. Le P. Cotton, confesseur du roi, reçut l’ordre de choisir des missionnaires jésuites pour l’Acadie. Biencourt fit quelques résistances, des difficultés surgirent, et c’est alors que l’on voit apparaître dans cette histoire de la Nouvelle-France une célèbre saintongeaise Antoinette de Pons, marquise de Guercheville.

Antoinette de Pons était la seconde fille d’Antoine de Pons, sire de Pons, comte de Marennes, dernier mâle de la branche aînée de cette illustre famille qui joua un si grand rôle dans l’histoire de France, et dont les terres, si elles avaient été réunies, auraient eu l’étendue d’une grande province.

Antoinette, marquise de Guercheville, baronne d’Arvert et de Nieul, dame d’honneur de la reine, fut mariée en premières noces avec Henri de Silly, duc de La Rocheguyon, damoiseau de Commercy, baron d’Acguigny, chevalier des ordres du roi et capitaine de 50 hommes d’armes, né le 3 septembre 1551. Elle était veuve en juillet 1591. Elle avait eu, de son premier mariage, François de Silly, chevalier des ordres du roi, duc de La Rocheguyon, grand pannelier de France, marié à Catherine Gillone Goyon de Matignon, et mort sans enfants au siège de La Rochelle.

Antoinette épousa en secondes noces, par contrat du 17 février 1594, Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, comte de Beaumont-sur-Oise, baron de Montlouet et de Gallardon, chevalier des ordres du roy, conseiller d’Etat, capitaine de 50 hommes d’armes, premier écuyer de la petite écurie du roi, chevalier d’honneur de la reine, gouverneur et lieutenant général pour sa Majesté, en la ville, prévôté et vicomté de Paris. Morte le 16 janvier 1632, elle laissa pour enfant Roger du Plessis, marquis de Guercheville, pair de France, et Gabrielle du Plessis, fille d’honneur de la reine Marie de Médicis, mariée, par contrat du 17 mars 1611, à François ve du nom, premier duc de La Rochefoucauld, prince de Marcillac.

« La marquise de Guercheville, dit l’abbé de Choisy, était une des plus belles femmes de son temps ; mais sa beauté la rendit moins recommandable que sa vertu. Elle échappa à la plus sensible des tentations, aux soins empressés d’un roi, le plus galant des rois. Henri le Grand sentit pour elle tout ce que l’estime et l’amitié peuvent inspirer de plus tendre…» Désarmé par ses résistances, et ne voulant pas laisser sans récompense une si grande vertu, Henri IV l’envoya chercher, quand il se maria, et la mit auprès de Marie de Médicis, en lui disant : « Madame, je vous donne pour dame d’honneur une véritable femme d’honneur. » C’est par cette dame d’honneur que Richelieu fut présenté à Marie de Médicis. Antoinette de Pons s’employait d’ailleurs à toutes les grandes œuvres ; elle s’était déclarée la protectrice des missions de l’Amérique, et ce fut elle qui réussit à vaincre la résistance de Biencourt en ce qui concernait les missions de la Nouvelle France, et qui y contribua largement de ses deniers.

La colonisation lui dut ainsi un précieux appui. Alors que les intérêts privés étaient surtout en lutte, que les nationaux même se combattaient pour augmenter leur gain ou leur profit, Antoinette de Pons poursuivit un double but plus élevé, celui de l’évangélisation et celui de la colonisation de ces contrées. Elle acheta de M. de Mons tous les droits qu’il avait obtenus de Henri IV, et fit avec Biencourt un traité de société par lequel la subsistance des missionnaires devait être prise sur le produit de la pêche et du commerce des pelleteries. Champlain enregistre dans ses voyages les heureux résultats de cette intervention.

Tout ne marcha pas d’ailleurs sans difficultés. En opposition avec de Mons, calviniste, la marquise de Guercheville chargea le sieur de La Saussaye, en 1613, de commander en son nom en Amérique et de fonder une nouvelle colonie. C’est à La Haive, un des premiers et des plus beaux ports du monde, que La Saussaye débarqua, puis il alla à Pentagoët où il fonda la colonie de Saint-Sauveur. L’embouchure de la rivière de Pentagoët, où se trouvait l’île des Monts déserts, était un lieu de pêche très appréciable. Le hareng y était rare, mais le gasparot qui était une espèce plus petite, y était fort abondant, ainsi que la morue.

Cet établissement fut toutefois troublé dès son origine par une escadrille anglaise composée de onze bâtiments sous la conduite de Samuel Argall. Malgré la paix qui régnait alors entre les deux couronnes, celui-ci s’efforça de ruiner la nouvelle colonie et obligea La Saussaye à se rendre après une résistance héroïque. Port-Royal eut le même sort, et Argall arbora les armes d’Angleterre aux lieux mêmes où avaient été celles de la marquise de Guercheville.

Ce serait trop étendre les bornes de ce mémoire que de raconter en détail toutes les difficultés qui entourèrent les expéditions de Champlain, de Pontgravé, de Mons et de Poutrincourt dans les années suivantes. Ce dernier fut ruiné et obligé de rentrer en France où il obtint quelques dédommagements d’Antoinette de Pons.

Les Rochelais, suivant les temps, faisaient ou non partie des compagnies fondées pour le développement de la Nouvelle France. Ils continuaient à se livrer naturellement à la pêche, reconnue libre pour tous. Mais qu’ils fissent ou non partie des compagnies, quelques uns d’entre eux n’en organisaient pas moins des expéditions commerciales pour leur propre compte, même à l’encontre des édits et des règlements. Quand Champlain, en 1620, retourne à la Nouvelle France, avec sa famille, il rencontre

à Tadoussac des Rochelais qui, au préjudice de la compagnie, et à l’encontre des défenses expresses du roi, traitaient avec les sauvages. On accusa même nos compatriotes d’avoir fait pis encore, c’est-à-dire, d’avoir vendu aux sauvages des armes à feu, ce que l’on avait sagement évité jusque là. Il est d’ailleurs à remarquer, comme nous l’avons déjà fait, que dans ces contrats d’associations, même dans les privilèges accordés à la grande Compagnie des Cent associés, fondée en 1627, par Richelieu sous la direction de Champlain, la pêche, y compris celle de la morue et des baleines, est déclarée libre pour tous les sujets du roi de. France.

Malheureusement cette dernière organisation susceptible de développer considérablement le commerce de la Nouvelle France se trouvait correspondre à l’époque du siège de La Rochelle.

Aussi les Anglais profitant de la circonstance, et peu soucieux, comme à leur ordinaire, de la paix qui régnait entre l’Angleterre et la France, s’emparèrent-ils des premiers vaisseaux que la compagnie envoya en Amérique. L’année suivante (1628), David Kerk, français, natif de Dieppe, mais calviniste et réfugié en Angleterre, « sollicité, dit-on, par Guillaume de Caen qui vouloit se venger de la perte de son privilège, entreprit une nouvelle campagne, qui eut surtout pour résultat la prise de Québec par les Anglais. »

Jusque là, rapporte Champlain en 1630, le commerce de la Nouvelle France « est fort peu congneu des estrangers, si non depuis deux ans que quelques Français dénaturés y ont mené les Anglais, que Vostre Majesté deslogera quand il luy plaira, ne souffrant qu’un estranger emporte et jouysse de ce qui vous est si justement acquis depuis cent ans et plus. »

Ce ne fut qu’en 1632, que Québec fut rendu à la France.

Au milieu de ces derniers évènements, les expéditions des Rochelais soit pour la pêche, soit pour le commerce des pelleteries subirent de graves atteintes ; aussi les armements diminuèrent-ils.

La Rochelle néanmoins profitait de toutes les occasions pour venir en aide aux colonisateurs, tout en cherchant à reprendre ses vieilles traditions commerciales. Nous lui voyons notamment soutenir vaillamment les droits et les intérêts d’un courageux français dont les hauts faits méritent d’être rapportés, bien qu’il ait donné cours à son activité dans l’Acadie et dans la Nouvelle-Ecosse plutôt qu’à Terre-Neuve. Charles de Saint-Estienne, écuyer, seigneur de La Tour et de Warre, plus spécialement connu sous le nom de M. La Tour, était lieutenant-général pour le roi en la côte d’Acadie et créa dans cette région de nombreux, établissements. Il en avait un, sa principale résidence, semble-t-il, au Fort-La Tour, près le Port-La Tour, dans la baie de Sable. C’est à cette concession royale qu’il avait emprunté son nom de la Tour. Il en avait un certain nombre d’autres, notamment aux îles de Tousquet, pour y faire la traite de la pelleterie ; près la rivière Saint-Jean, non loin de Port-Royal, ou il avait tait une écluse et construit un fort qui lui donna de sérieuses difficultés avec le sieur d’Aunai et avec un Rochelais, le sieur Le Borgne, qui joua un rôle assez aventureux en Acadie. La Tour avait aussi construit sur les côtes de la Nouvelle-Ecosse, le port de Pentagoët près de la rivière de ce nom, qui fut pris par les Anglais, mais qui fut remis en 1629 au commandeur de Razilly, à la suite du traité fait avec la France.

À l’époque du siège de La Rochelle, La Tour eut une conduite éminemment patriotique. Son père, se trouvant à Londres pendant le siège, y épousa une fille d’honneur de la reine. Cédant à l’influence de sa nouvelle famille, il promit au roi d’Angleterre de le mettre en possession du fort de La Tour, habité à ce moment là par son fils et reçut pour cela deux navires sur lesquels il s’embarqua avec sa femme. Arrivé près de son fils, le père de La Tour lui promit maintes : faveurs et notamment l’ordre de la Jarretière, mais rien n’y fit. La Tour ne voulut pas violer la foi promise à son souverain et ne céda pas davantage devant les lettres de prières et de menaces qui suivirent. Le général anglais qui accompagnait son père essaya alors d’enlever le poste par la violence. Mais après une vigoureuse résistance qui le tint en échec pendant deux jours, il y renonça. Le père n’osant pas retourner en Angleterre après cet insuccès, déclara à sa femme, qu’il lui rendait la liberté ; celle-ci lui répondit qu’elle l’avait épousé pour le suivre et qu’elle ne l’abandonnerait pas. Les deux époux reçurent alors un asile dans une maison, que La Tour fit construire à quelque distance de son fort, sur un terrain fertile et dans une situation agréable, où il prit soin de leur entretien.

Denys rapporte qu’il les y rencontra en 1635 et qu’ils y étaient assez bien établis.

C’était le port de La Rochelle qui pourvoyait aux besoins et aux approvisionnements de La Tour, et des siens. L’analyse de quelques unes des pièces qui se rapportent à ce hardi pionnier pourront intéresser le lecteur et démontreront une fois de plus que la pêche de la morue n’était pas la seule qui tentât le commerce rochelais :

Le 3 septembre 1634 Samuel Georges et David Lomeron, marchands de La Rochelle, gérant les affaires de Charles de Saint-Etienne, font un traité d’affrètement avec Jean Pietersoon, de Sardan (Saardam), en Hollande, maître du Saint-Jean du dit lieu, du port de 250 tonneaux. Le navire est garni de ses câbles, ancres, funains, voiles, etc., et armé de neuf pièces de canons, deux sacres, huit pierriers, sept fusils et mousquets, deux douzaines de piques, quatre cents livres de poudre, des balles à canons et à mousquets, des mèches et autres munitions. C’est Lomeron qui sera le capitaine. Ce Rochelais d’ailleurs connaissait bien le pays où il allait, car il y avait lui-même une habitation appelée le Port-Lomeron, au cap Fourchu. Georges et Lomeron chargeront sur le navire des marchandises, victuailles, munitions et autres choses utiles et nécessaires au sieur de La Tour et à ceux qu’il a dans ses habitations, tant pour la traite et troque des pelleteries avec les sauvages et autres habitants de la Nouvelle-France que pour y faire la « pêcherie des moullues vertes et sèches, huilles d’icelles, de loups marins et autres poissons de mer. » Pietersoon faisait le voyage, mais uniquement pour veiller à son navire. Le retour devait avoir lieu à La Rochelle. Le fret était de 5.000 livres, plus 200 livres pour chausses et pot-de-vin, avec défense à Pietersoon et à l’équipage de faire la troque ou la traite.

En mars 1640, l’intendant des affaires de La Tour est honorable homme Guillaume des Jardins, sieur de Saint-Val, contrôleur principal des guerres. Celui-ci affrète l'Amitié de La Rochelle, du port de 250 tonneaux, dont il est bourgeois pour une moitié, les deux autres quarts appartenant à Jacques Pépin et Jacques Jamin. Le navire est armé de neuf canons de fonte de fer, trois pierriers et leurs boîtes, seize mousquets, deux douzaines de piques, et d’autres munitions. Des Jardins sera le capitaine du navire. Le but est le même que pour l’armement précédent. Le retour aura lieu à La Rochelle ou Brouage. Le fret pour le corps du navire était de 5.000 livres.

Des Jardins louait également de Jean d’Hérideau, marchand de Chaillevette, en Saintonge, le Jacques de Chaillevette, du port de 70 à 80 tonneaux, armé de six pièces de canon de fonte de fer, de deux pierriers et leur boîte, de quinze mousquets et autant de piques, pour le prix de 4.200 livres. L’équipage se composait de seize hommes, y compris le maître et deux garçons. Le retour devait avoir lieu à Saint-Martin de Ré, pour y attendre l’ordre de décharger soit à l’île de Ré, soit en Seudre ou Brouage.

Il ne peut rentrer dans le cadre de cette étude de suivre toutes les opérations des Rochelais dans cette partie du Nouveau-Monde, ni de s’étendre sur les expéditions des Le Borgne, des Guilbaud, des d’Iberville, des Denys et de tant d’autres, qui pour la défense de leurs droits et des droits de la France, créaient des ports, des comptoirs et des établissements de pêche, trouvant, en face d’eux, chaque jour, les Anglais, qui, même en temps de paix, cherchaient à les supplanter par la violence.

Il est bon toutefois de rappeler en terminant qu’en tête de ces ardents pionniers se trouvaient les Denys, représentés encore aujourd’hui à La Rochelle par les Denys de Bonnaventure. Les Denys, anoblis au xvie siècle, pour leurs faits d’armes dans la Touraine, prirent une part considérable au développement de la colonie. C’est à leurs actions d’éclat qu’ils durent les nombreuses concessions qui leur furent accordées à La Nouvelle-France, et d’où leurs viennent ces noms de Fronsac, de La Ronde et de Bonnaventure rappelant les établissements qu’ils fondèrent et les lieux dans lesquels ils développèrent les bienfaits de la civilisation. Les Denys avaient contracté des alliances à La Rochelle, y faisaient la majeure partie de leurs opérations commerciales, et vinrent plus tard s’y fixer définitivement.

L’un d’eux, Nicolas Denys, dit la Grande-Barbe, essaya même de fonder un établissement de pêche sédentaire qui était appelé à rendre de grands services à la colonie et à l’ émigration. Il a laissé en outre un curieux ouvrage, la Description géographique et historique des costes de l’Amérique septentrionale avec l’histoire naturelle du pays, publié en 1672, à Paris, chez Louis Billaine. Dans cet ouvrage se trouvent des renseignements précieux sur les usages de la pêche de Terre-Neuve au xviie siècle.

À la fin du xvie et dans le cours du xviie siècle ; en dehors des grands colonisateurs que nous avons signalés, tels que les Champlain, les de Mons, les Georges, les Macaing, les Biencourt, les de la Tour, etc., on trouve comme armateurs tous les noms connus du grand commerce rochelais : Paul de La Lande, Jacques Rondeau, Henri Denis, Jacques Froger de La Rigaudière, Jean et Samuel de Pont, Isaac Mouchard, Philippe Rozet, Jacques Fouchart, les Picassary, les Esprinchard, Benjamin Pineau, sieur de Fétilly, les Tuffet, Jacques Pajot, Jacques Pépin, Jean Chauvet, Pierre Robert, Nicolas Bonneau, David de La Croix, Samuel Pagez, Paul Thévenin, Pierre Fàneuil, etc.

Quelle que soit l’époque à laquelle on consulte d’ailleurs les documents rochelais, les armements pour Terre-Neuve sont considérables. Sans doute dans les moments de crise, lors du siège de 1573, du siège de 1628, des périodes les plus aigues des guerres de religion, ou des guerres avec l’étranger, il y a relâche forcée. Dans ces moments-là, les navires rochelais font plutôt la course ; il leur arrive aussi d’armer à deux fins. Mais dès que le calme renaît, les ports de l’ouest reprennent la mer pour les opérations commerciales.

Quelques exemples en feront foi. Sur un seul registre de notaire du 27 août 1561 au 6 mars 1562, figurent les chartes-parties de 29 Terre-Neuviers donnant un total de 3.278 tonneaux.

En voici la liste :

  1. La Catherine, de Cap-Breton. 120 tx.
  2. La Magdeleine, de La Rouillière en Olonne. 70 tx.
  3. La Marie, de Cap-Breton. 140 tx.
  4. La Françoise, de La Rochelle. 50 tx.
  5. La Bonaventure, de La Rochelle. 120 tx
  6. Le Sauveur, de Cap-Breton. 110 tx
  7. La Marie, de Marennes. 120 tx
  8. La Magdeleine, de Ribérou en Saintonge. 120 tx
  9. La Catherine, du même lieu. 80 tx
  10. La Jeanne, de Cap-Breton. 60 tx
  11. LeCroissant, de La Rochelle. 120 tx
  12. Le Griffon, de La Rochelle. 80 tx
  13. La Marie, de St-Jean-de-Luz. 300 tx
  14. Le Lyon, deSaujon ou Ribérou. 78 tx
    1. L’Esprit ou L’Espoir, de Charente. 100 tx.
    2. La Barbe, de Ste-Marie-de-Ré. 80 tx.
    3. La Marie, de St-Jean-de-Luz. 200 tx.
    4. Le St-Esprit, du même lieu. 200 tx.
    5. Le Gabriel, de Ribérou. 90 tx.
    6. La Marie, de Saint-Vincent-de-Ciboure. 150 tx.
    7. La Sarra, de La Rochelle. 100 tx.
    8. Un navire de St-Gilles-sur-Vie. 140 tx.
    9. La Marie, de Bayonne. 100 tx.
    10. La Grâce-de-Sybeulle, de Cap-Breton ou Ciboure. 100 tx.
    11. Le Rolet, de La Rochelle. 100 tx.
    12. Le Jacques, de Saint-Martin-de-Ré. 100 tx.
    13. Le Petit-Charles, de La Rochelle. 100 tx.
    14. La Marie, de Jard. 40 tx.
    15. La Françoise, de Cap-Breton. 110 tx.

      1. À quelques quarante années de distance, un seul contrat démontrera quelle part et quel intérêt La Rochelle prenait aux armements des terre-neuviers. Le 22 février 1608, Jean David, l’un des pairs de La Rochelle, est chargé d’arrêter les bases d’un important prêt à la grosse sur des navires basques qui devaient faire leurs victuailles à La Rochelle. L’emprunteur est le sieur Sauvat Diturbide, marchand de Saint-Jean-de-Luz et bailli du pays de Labour. Ce marchand ne possède pas moins de huit navires du lieu, de Saint-Jean-de-Luz. Ce sont : la Grâce, du port de 500 tonneaux, maître Pierre de Haresteguy ; la Marie de 400 tonneaux, maître Sansin Dahault ; la Saubadine, de 200 tonneaux, maître Johannis de Rathon ; une autre Marie du port de 150 tonneaux, maître Miguel Siguarroa ; l' Espérance, du port de 150 tonneaux, maître Marticquot Duvorssu ; la Marie, du port de 150 tonneaux, maître Johannis Daldaule ; la Jehanne, du port de 200 tonneaux, maître Meczengo de Haristeguy ; l’Esteberotte du port de 120 tonneaux, maître Estienne de Haristeguy. L’emprunt à la grosse aventure est de 15.000 livres tournois, à 27 1/2 p.100 de profit ; somme qui en tenant compte du pouvoir de l’argent, représenterait aujourd’hui plus de 200,000 francs. Le prêteur était messire Louis Carlier, chevalier, sieur de Manières et autres lieux, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, représenté par David Garin, marchand de La Rochelle, en vertu d’une procuration donnée à Péronne, le 7 décembre précédent. Le but du voyage était, pour sept navires la pêche à Terre-Neuve, à terre, du poisson sec, et spécialement pour l’un d’eux, la Marie, commandée par Michel Siguarroa, la pêche des baleines. L’un des deux témoins de ce contrat, reçu par le notaire cousseau, était Pierre Jarrousseau, valet de chambre du prince de Condé, résidant à Saintes.

        Le même notaire recevait, la même année, vingt-deux « convenances », comme cela s’appelait alors, de maîtres et d’armateurs pour Terre-Neuve.

        Cet exemple n’est pas unique ; il serait possible de le faire suivre de bien d’autres, desquels il résulte que les Rochelais, dans le xviie siècle, comme dans le xviesiècle, équipaient tantôt leurs propres navires, tantôt ceux des autres ports. Ils prêtaient également leurs capitaux aux propriétaires des navires. De toute façon La Rochelle était un grand centre d’opération pour l’organisation de la pêche ou la vente de ses produits.

        De l’examen des registres conservés dans les archives de Saint-Jean-de-Luz, il ressort qu’un grand nombre de navires basques avaient en effet l’habitude de passer à La Rochelle pour y compléter leur armement, y acheter leurs victuailles, et que les retours se faisaient fréquemment à La Rochelle ou à Brouage.

        Sur les navires on trouve l’indication de tous les objets signalés antérieurement pour la pêch des « moullues vertes ou sèches, graisses et autres poissonneries », tels que les chaloupes, les ains, les harpons, etc. On y trouve plus fréquemment que par le passé l’artillerie et les munitions qui permettaient de tenir tête aux ennemis ou à l’occasion de faire la course avec le brevet de l’amiral.

        Au xviiie siècle, comme le constate un mémoire adressé le 22 décembre 1761, à Choiseul, par la Chambre de commerce de Bordeaux, 150 vaisseaux sortaient chaque année des ports français pour aller à la pêche de la morue dans les mers du Canada. Dix à douze mille hommes montaient ces vaisseaux, de 25 à 30.000, disent quelques uns. La pêche donnait alors un grand profit, car la morue française était mieux préparée que celle des Anglais ou avec un meilleur sel et se vendait à des conditions plus avantageuses.

        De plus ces armements pour la pêche étaient une excellente école pour la marine française.

        Ainsi s’explique cette protestation énergique des Rochelais, les fils de ces ardents pionniers de la France, qui disaient à Choiseul : « Plutôt une guerre éternelle, plutôt porter vers la mer toutes les finances, toutes les forces du royaume, que de céder jamais le Canada et nos pêches. »

        Voici un dernier exemple, emprunté à des statistiques anciennes, et qui démontre par l’exposé de la pratique de quelques ports de la région, ce que pouvait être la pêche en totalisant les opérations de tous les ports qui se livraient à cette industrie.

        En 1748, Les Sables d’Olonne arment dix-sept terre-neuviers ; ce nombre est doublé en 1749, quadruplé en 1750. De cette date à 1756, les armements varient de 62 à 66 navires. En 1755, bn retombe à 38.

        Puis une lacune forcée se produit de 1756 au traité de Paris, « la paix honteuse », de 1763.

        De cette dernière date à la fin du siècle, les armements des Sables d’Olonne, pour la pêche, se maintiennent à 30 en moyenne, par année, représentant environ 3.600 tonneaux. Quelques terre-neuviers partaient tard, les autres étaient de prime. Deux cents matelots y étaient embarqués, ainsi que trois cents novices et cent mousses. La moyenne de la pêche était de 450 milliers de morue qui, à 1.000 livres le millier, représentaient 450.000 livres. Les ports de destination étaient La Rochelle, Nantes, Bordeaux, Dieppe et Le Havre.

        Les armements à La Rochelle étaient un peu en diminution sur le xviie siècle, le commerce ayant développé son activité vers d’autres sources de trafic. En 1763, à la paix, La Rochelle reprend avec 6 terre-neuviers qui sont portés à 13 en 1764, à 16 en 1766. La moyenne est ensuite de 11 à 12. Le tonnage des navires était en moyenne de 100 tonneaux pour la pêche à terre, de 30, 40, et allait quelquefois jusqu’à 90, pour la pêche au banc. La pêche se faisait soit au banc, à la morue verte, soit à terre à la morue sèche ; le retour à La Rochelle, Bordeaux, Saint-Jean-de-Luz, rarement en Seudre, à Port-Louis, à Rochefort, à Marseille et La Martinique.

        De 1763 à 1775 les navires rochelais avaient rapporté 454,686 morues vertes, 108,705 quintaux de morue sèche, 1.355 barriques d’huile.

        Dans la rivière de Seudre, on arma, au siècle dernier, jusqu’à 20 navires, par année, pour Terre-Neuve, d’un tonnage total de 2.400 tx, montés de 130 matelots, 200 novices et 70 mousses. Ces navires rapportaient environ 300 milliers de morues valant à 1.000 livres le millier, 300.000 livres. Le déchargement se faisait en rivière de Seudre, La Rochelle, Nantes ou Bordeaux.

        Aux renseignements donnés sur ces ports de la région nous en joindrons un dernier relatif aux pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz et Ciboure, qui avaient encore, tant de relations commerciales avec La Rochelle.

        En 1785, on arme dans ces deux ports qui en réalité n’en font qu’un, 20 navires, savoir 5 pour Pourtochoa (Port à choix, aujourd’hui Port au choix), 2 pour St-Pierre, 2 pour le cap de Raye, 1 pour Miquelon et 10 pour le grand banc. Chaque navire est muni de 13 chaloupes sauf un qui n’en a que cinq. Le tonnage des bateaux destinés à la pêche à terre varie de 130 à 300 tonneaux ; les bateaux qui vont au grand banc ont de 68 à 90 tonneaux ; un seul atteint 130 tonneaux.

        La pêche donnait pour le poisson sec, à terre, en moyenne 4.000 quintaux de morues ; la pêche au banc, environ 700 quintaux par terre-neuvier.

        Les 20 navires étaient montés, pour ceux allant à terre par 504 hommes, et ceux allant au banc, par 127 hommes, au total par 631 marins.

        2° Le poisson


        Avec le temps, les conclusions que le lecteur a pu lire à la fin de la première partie de ce mémoire, se confirment. Aux seuls éléments documentaires et assez rares de la période de la découverte, viennent se substituer des documents presque trop nombreux et les descriptions des pionniers et des géographes.

        Ce qui intéresse, par dessus tout, c’est d’entendre ceux-ci affirmer nos droits sur ces terres lointaines, l’énorme part prise par la France à la colonisation, les succès toujours renaissants de nos compatriotes contre les entreprises des Anglais, qui, souvent, même en pleine paix, et sans l’assentiment au moins avoué de leurs gouvernants ; cherchaient à prendre notre place.

        À côté de ces récits d’allure plus historique que technique, les vieux-historiens nous font

        assister toutefois à tous les détails de la pêche et nous apprenent le nom de tous les habitants de la mer qui attiraient nos pêcheurs. Ils ne cessent de répéter, depuis la fin du xvie siècle, sans prévoir l’intérêt que nous attacherions à deux et trois siècles de distance à leurs descriptions, que les Français venaient là faire leurs pêcheries de toutes sortes, en dehors même de la morue.

        Quels étaient donc ces habitants de la mer que les pêcheurs trouvaient et recherchaient dans ces parages ?

        Les historiens du xviie siècle, Lescarbot, Biart, Champlain se répètent à l’envi sur ce point et vont nous en donner une description parfois pittoresque.

        C’étaient des « marsouyns adhétins, sorte de poissons blancs comme neige, grands comme un marsouyn de France, ayant le corps et la tête comme un lièvre et qui se tient entre la mer et l’eau douce » ; en juin, juillet et août,’ force maquereaux, mulets, bars, « sartres », grosses anguilles, et en sa saison « l’esplan » connu en Seine ; des loups marins, c’est-à-dire des phoques, qui bien qu’aquatiques, frayent sur certaines îles en janvier. La chair avait la réputation d’en être aussi bonne que celle du veau ; les indigènes, avant même l’arrivée des Européens, en tiraient une huile qui leur servait de sauce toute l’année, et qu’ils conservaient dans des peaux d’orignac en guise de tonneaux. Il y avait aussi une grande quantité de harengs, un certain poisson nommé pouano qui fraye sous la glace ; des chiens de mer dont les peaux sont recherchées par les menuisiers pour adoucir leur bois, des merlus réputés meilleurs que les morues, des palourdes aussi grosses que des huîtres, des coques, des châtaignes de mer, poisson fort goûté, disent les voyageurs, bien qu’on le classe aujourd’hui parmi les échinides.

        On y pêchait enfin des « crappes, des homards ou cancres de mer », des chevaux de mer, nommés aujourd’hui des morses et auxquels on est plus disposé, en ce temps, à donner le nom de vaches de mer « vu qu’elles approchent plus de la ressemblance de la vache que du cheval », et que les mariniers d’alors, avaient baptisés « la beste à la grant dent ».

        Il y avait également les baleines, surtout à l’embouchure du Saint-Laurent, à l’île de Brion, aux Sept-Iles près de la rivière de Ghischedec, et enfin la morue dont nous avons relevé les divers noms européens et que les naturels appelaient apegé.

        Un Mémoire en requête, de Champlain, pour la continuation du paiement de sa pension, probablement de l’année 1630, mémoire découvert et publié par M. Gabriel Marcel, contient également des détails curieux sur les pêches que l’on pouvait pratiquer à la Nouvelle-France.

        Après avoir parlé des morues, des saumons, de l’esturgeon, du hareng, Champlain continue ainsi : « Il y a grand nombre de marsouins blancs, dans le fleuve Saint-Laurens, lesquels on peut pescher, et en tirer des huilles excellentes, et en telle quantité, que chacun de ces poissons en peut rendre deux barriques. On en peut aussi tirer des loups marins qui augmentent le trafic par la bonté et l’usage de leurs peaux.

        Il se trouve aussi des bestes surnommées à la grand dent, autrement vaches marines qui se trouvent et se peuvent prendre en certaines isles du pais, desquelles on tire l’huile, et se sert-on des dents de ces animaux ; le cent desquelles dents on sait valoir plus de cent livres.

        Il se fait aussi pesches d’anguilles dans ledit fleuve en sa saison, lesquelles sont très bonnes et bien nécessaires en ces provinces, estant sallées en des barils, et qui se débitent en plusieurs contrées dudit pays.

        La pesche des baleines et les huiles qu’on en retire ne se peut oublier, vu qu’on en pesche en plusieurs lieux, et en charge-on nombre de vaisseaux.

        On ne met point en ce rang les autres, poissons comme les truittes, congres, roussettes, barbues, bars et autres que n’avons pas par deçà. » Et plus loin : « Ce golfe Saint-Laurens contient en son étendue plusieurs grandes isles et quantité de bons ports et rades, tant le long de ces costes comme aux isles, où se font les pescheries des balenes, mollues, loups marins, bestes à la grant dent et autres sortes de poissons descrits et mentionnez cy-dessus. »

        Tous les ports de la région, à cette époque, et à peu d’exception près, étaient en effet fort propres à la pêcherie de ces poissons, et les morues se trouvaient parfois si abondantes aux approches de Terre-Neuve et jusqu’au Grand Banc, qu’elles empêchaient les navires de faire voile.

        Si l’on s’en référe aux descriptions de Denys, on trouve des déclarations absolument conformes à celles de ses prédécesseurs. Il insiste sur les grands avantages que les Français peuvent retirer de la pêche tant au point de vue du profit commercial ou de l’alimentation qu’à celui de l’« architecture navale », Il préconise aussi le système de la pêche sédentaire dont il avait obtenu le privilège.

        Devant la rivière de Pentagouet, abondaient les maquereaux dont les Anglais faisaient un grand trafic aux îles de La Barbade ou Antilles ; à côte du maquereau, le gasparot. Devant la rivière des Etechemins, se pêchaient des morues et des poissons de toute sorte. À l’entrée de la rivière Saint-Jean, le sieur de La Tour avait fait une écluse où l’on pêchait une grande quantité de gasparots que l’on salait pour l’hiver ; on en prenait quelquefois une si grande quantité que l’on était obligé de rompre l’écluse et de les jeter à la mer, « autrement ils auraient empuanty l’écluse » ; on y trouvait aussi le saumon, l’alose, le bar « qui est le maigre de La Rochelle, et qui servaient tous les printemps d’une grande manne pour ceux du pays. »

        Aux environs du cap Sable, on venait avec des barques faire la pêche des loups marins, principalement au mois de février lorsque les petits y étaient. Les pêcheurs allaient autour de ces îles avec de fort bâtons, les pères et les mères fuyaient à la mer, et on arrêtait les petits en leur donnant un coup de bâton sur le nez, ce « dont ils meurent ». On va pour cela le plus vite qu’on peut, car les péres et mères étant à la mer font un grand bruit qui donne l’alarme aux petits et les font fuir. On en tuait jusqu’à huit cents par jour. Il fallait trois ou quatre petits pour faire une barrique d’une huile qui est bonne à manger fraîche, et aussi bonne à brûler que de l’huile d’olive.

        Ailleurs Denys signale des coquillages, comme « cocques, bourgos, moulles, coutillières et autres coquilles et des houmars qui sont écrevisses de mer ; il y en a, dit-il, « dont la coquille de la patte de devant tient une pinte et plus. »

        Denys promène ainsi le lecteur de côte en côte, et partout la pêche y est aussi variée et aussi abondante. Il n’oublie pas les loups marins, les vaches marines, les marsouins et porcilles, les espadons, les chiens de mer, les « requiems » (requins), dont le nom rappelle la mort presque assurée de ceux qui devenaient leur proie. Après avoir décrit la pêche de la morue, sur laquelle nous entrerons dans quelques détails, il indique que la pêche des saumons, des aloses, des truites et autres poissons, se fait à la « cenne » ou filets, proche la terre ; que les flétans se pêchent à la ligne, les raies, les esturgeons et les dauphins avec un harpon ; les lencornets, les goberges ou poissons Saint-Pierre, les plaises ou plies de mer avec un bâton terminé par un fer pointu. Ces indications concordent absolument avec celles des engins que l’on voit figurer dans les armements des Terre-Neuviers.

        « Il se prend, dit-il encore, des homars qui sont des écrevisses de mer ; il s’en voit, répète-il, qui ont la patte au mordant si gros qu’elle peut tenir une pinte de vin ; on les prend à la coste autour des roches. Ils viennent au printemps et durent jusqu’à l’hyver. Ils se prennent au mesme fer que les plaises. C’est un fort bon manger à toutes sortes de sauces. Nous les avons nommez perdrix de mer pour leur bonté. »

        On voit décidément que les homards ne sont pas une découverte moderne, quoiqu’on prétende de l’autre côté de la Manche, et que les vieux pionniers de la Nouvelle-France savaient les apprécier.

        Il n’est pas jusqu’aux poètes qui nous édifient sur tous ces points intéressants.

        Les Muses de la Nouvelle France, de Marc Lescarbot, en donnent un curieux exemple :

        « Si tôt que du Printemps la saison renouvelle,
        L’Eplan vient à foison, qui t’apporte nouvelle
        Que Phœbus élevé dessus ton horizon
        A chassé loin de toy l’hivernale saison.
        Le haren vient après avecque telle presse
        Que seul, il peut remplir un peuple de richesse.
        Mes yeux en sont témoins, et les vôtres aussi
        Qui de notre pâture avés eu le souci,
        Quand, ailleurs occupez, votre main diligente
        Ne pouvoit satisfaire à la chasse plaisante
        Qu’envoioit en voz yets l’écluse d’un moulin.
        Le Bar suit par après d’un haren le chemin.
        Et en un même temps la petite sardine,
        Le crappe et le homar suit la côte marine.
        Pour un semblable effect, le dauphin, l’esturgeon
        Y vient, parmi la foule, avecque le saumon,
        Comme font le turbot, la pounamou, l’anguille,
        L’alose, le flétan, et la loche et l’équille :
        Equille, qui petite, as imposé le nom
        À ce fleuve de qui je chante le renom.
        [2]
        Port-Royal, dite depuis la rivière des Dauphins.
        Mais ce n’est ici tout, car tu as davantage

        De peuples qui te font par chascun jour hommage ;
        Le colin, le joubar, l’encornet, le crapau,
        Le marsoin, le souffleur, l’oursin, le macreau,
        Tu as le loup-marin, qui, en troupe nombreuse,
        Se veautre au clair du jour sur ta vase bourbeuse ;
        Tu as le chien, la plie et mille autres poissons
        Que je ne connoi point, de tes eaux nourrissons.
        Tairay-je la morue heureusement féconde,
        Qui par tout cette mer, en toutes parts abonde.
        Morue, si tu n’es pas de ces mets délicats
        Dont les hommes friands assaisonnent leurs plats,
        Je diray toutefois que de toy se sustente
        Presque tout l'Univers. Ô que sera contente
        Celle personne un jour, qui à sa porte aura
        Ce qu’un monde, éloigné d’elle, recherchera !
        Belle île, tu as donc à foison cette manne
        Laquelle j’aime mieux que de la Taprobane
        Les beautez, que l’on feint dignes des bien-heureux
        Qui vont buvant des Dieux le nectar savoureux.
        Et pour montrer encore ta puissance suprême
        La Balène t’honore et te vient elle-même
        Saluer chaque jour, puis l’ébe la conduit
        Dans le vague océan où elle a son déduit.
        De ceci je rendray fidèle témoignage,
        L’ayant veu maintes fois voisiner ce rivage
        Et à l’aise nouer parmi ce port ici. »

        Avec le xviiie siècle d’ailleurs, rien n’est changé. Il serait facile de le démontrer à l’aide de nombreux documents. Sans trop s’étendre sur la question, il suffira d’en indiquer quelques-uns.

        Le 24 mai 1713, le comte de Pontchar train, ministre de la marine, écrivait aux officiers de l’Amirauté de Marennes, pour leur faire connaître la convention signée par les ambassadeurs du roi et ceux des Etats-Généraux de Hollande. Il y était dit que l’entière liberté de la pêche était stipulée dans le traité d’Utrecht, y compris celle de la morue et de la baleine ; ce qui implique que si une pêche pouvait être considérée comme exceptionnelle, c’était celle de la baleine et de la morue, et que tout autre était normale.

        Dans le mémoire adressé le 14 novembre 1761, à Choiseul, pour protester contre l’abandon projeté du Canada, la Chambre de Commerce de La Rochelle affirme l’habitude de nos pêcheurs de pratiquer toute espèce de pêche.

        « On l’a déjà dit, toutes les rivières, toutes les baies, tous les golfes du Canada abondent en poissons de toutes les espèces. Le plus avide pêcheur peut donner carrière à ses vastes désirs. Il remplira ses vaisseaux, des siècles entiers, de toutes les pêches qu’il voudra choisir, et la nature les lui reproduira avec la même prodigalité. Morues, sardines, harengs, marsouins, loups marins, vaches marines, baleines, cachalots, etc., tout se présente au dard ou à l’hameçon en si grande quantité que le pêcheur succombe presque dans des travaux si vifs et si rapides. » Un autre exemple établira ce fait que la morue ne préoccupait pas seule les pêcheurs de Terre-Neuve.

        Parmi les poissons recherchés des pêcheurs de la région, figurait en effet le Flétan, un des plus grands poissons de mer, et sans contredit le plus grand des poissons plats. Les Terre-Neuviers le pêchaient constamment et cela donnait lieu à un partage spécial entre les divers intéressés. Le réglement fait, le 20 avril 1729, pour les armements terre-neuviers des Sablesd’Olonhe, décide que les flétans salés seront partagés par moitié ; qu’une moitié appartiendra aux propriétaires et armateurs, et l’autre moitié aux capitaine ou maître, matelots et mousses.

        Près de cinquante années plus tard, en 1776, ces habitudes n’étaient pas changées. Mais les Sablais demandent alors que cet article du règlement de 1729 soit modifié, en se fondant sur ce que la présence des flétans dans les salaisons fait gâter la morue.

        3° La pêche

        Le lecteur ne sera peut-être pas indifférent à la question de savoir comment la pêche se pratiquait aux siècles derniers. Il est possible d’en faire le détail grâce à des renseignements précis puisés soit dans les auteurs, soit dans des documents manuscrits. La pêche se divisait en pêche de la morue verte, aussi appelée morue blanche, et pêche de la morue séchée. La première se faisait sur plusieurs points, mais principalement sur le Grand banc.

        C’étaient habituellement les marins des hâvres de Honfleur, Dieppe et autres petits ports de la Normandie, même ceux de Boulogne, de Calais, de la Bretagne, et aussi les marins d’Olonne et de tout le pays d’Aunis qui se livraient à cette pêche. Auxviie siècle les navires allant au Grand Banc atteignaient le chiffre de deux cents à deux cent cinquante. Le port des Sables-d’Olonne avait, certaines années, jusqu’à cent vaisseaux « embanqués ». Le produit de la pêche, au moins pour les trois quarts, était destiné à Paris, où la morue verte était particulièrement appréciée, surtout quand elle était fendue jusqu’à la queue.

        Les navires rapportaient 30, 40 et jusqu’à 50 milliers de morues. Le minimum pour un navire de 100 tonneaux était de 20 à 25 milliers de morues ; il était monté en moyenne par 15 à 18 hommes y compris le capitaine.

        Au départ de France, on chargeait pour six mois de victuailles, et la charge du navire de sel que l’on prenait à Brouage, en Oleron ou à l’Ile de Ré. Comme engins, on y mettait de huit à douze lignes pour chaque homme ; les lignes avaient 80 brasses de longueur et étaient grosses comme des tuyaux de plume ; avec cela beaucoup d’ains et d’hameçons, et 12 à 15 plombs de six livres pour chaque homme, puis des couteaux pour ouvrir la morue et l’habiller, c’est-à-dire la fendre jusqu’à la queue.

        Arrivé sur le banc, on carguait les voiles et on laissait les bateaux aller à la dérive. Des hommes jetaient les lignes pendant que les autres dressaient des échaffauds au long du bord, avec des barils d’une contenance d’un demi-muid qui venaient à la hauteur de la ceinture, Dans chaque baril se mettait un marin avec un tablier qui allait depuis la gorge jusqu’aux genoux, le bas du tablier en dehors pour que l’eau ne rentre pas dans le baril.

        Une pratique analogue a encore lieu en Islande, mais non sur le banc de Terre-Neuve.

        Chaque pêcheur était muni de deux lignes. On ne pêchait qu’une morue à la fois, et pour que chacun pût connaître le nombre des poissons pris, les pêcheurs avaient un fer pointu où ils enfilaient la langue des morues ; un bon pêcheur prenait de 350 à 400 morues par jour, mais pas régulièrement.

        On se servait, pour appât, de la boîte, appelée aujourd’hui Boette, c’est-à-dire d’un morceau dp hareng qui brille et attire le poisson, ainsi que de tripailles de morues grosses comme les deux poings, ou encore de coquillages que l’on prenait dans l’estomac des morues. Parfois, la pêche se faisait en un mois ; mais d’autres fois, il fallait jusqu’à cinq mois pour charger le navire. Les bateaux ne jetaient jamais l’ancre, mais se contentaient de mettre un tapecul à l’arrière, et, la nuit, leur grande voile, tous du même côté, pour que la dérive fût la même pour tous.

        Aux approches du carême, les Terre-neuviers retournaient parfois sans avoir fait une pêche complète, de façon à apporter à Paris de la morue nouvelle qui se vendait plus cher, mais alors ils retournaient à l’occasion à Terre-Neuve faire un second voyage.

        Le profit de cette pêche n’était pas, pour ceux qui la pratiquaient, en proportion de leur peine, à cause des brumes et des froids. On considérait comme un gain normal, le fait pour chaque pêcheur d’avoir pour sa campagne de 35 à 40 écus.

        Pour opérer le salage de la morue, une fois qu’elle était jetée sur le pont, les garçons l'habillaient et la passaient au saleur qui l’arrangeait dans la cale, tête à queue, dans des piles d’une brasse ou doux. Chaque couche était couverte de sel. Au bout de deux ou trois jours, quand elle avait jeté son eau, on la déplaçait, mais une seule fois.

        La pêche du poisson sec, aussi appelé merluche, se pratiquait à terre. Les Basques étaient les plus habiles à cette pêche ; après eux, ceux de

        La Rochelle et des îles voisines, et en troisième rang les Bordelais et les Bretons.

        Tous les ans de 100 à 150 navires se livraient à cette pêche quand les matelots n’étaient pas retenus par le service du roi.

        Bien qu’il fallut moitié moins de sel que pour le poisson vert, la dépense de l’armement était plus grande. Chaque navireavait besoin pour la sécherie de 50 hommes environ et de victuailles pour huit à neuf mois. Les armements faits à La Rochelle portent souvent cependant un nombre d’hommes inférieur à ce chiffre. Les victuailles se composaient généralement de quatre quintaux ou 400 livres pesant de biscuit et d’une pipe de vin pour chaque homme, de lard, de pois, de fèves, de morue, de hareng, de beurre, d’huile, de vinaigre et « autres petites commodités ».

        Mais aussi les navires allant au poisson sec rapportaient jusqu’à 200 milliers de morues.

        Le profit de chacun était à la part, pour les Basques. Les bourgeois du navire avaient deux ou trois cents parts. Le capitaine en avait « selon sa réputation » ; le reste était partagé entre le maître de grave, le pilote, les maîtres des chaloupes, les « arimiers ou bossoints », et les garçons. Si le navire apportait moins que la charge prévue, on diminuait la part de chacun au prorata. On voit, au xviie siècle, la part des Basques, dans cette pêche, varier de 20 à 100 livres de la monnaie d’alors.

        Les Bordelais faisaient la pêche au tiers ; le capitaine, pour lui et pour l’équipage, prenait un tiers et donnait à chacun sa part, en taxant la sienne propre. Des deux autres tiers l’un était pour les avitailleurs, l’autre pour le corps du navire. Les garçons appartenaient au capitaine, et touchaient entre 3 et 6 écus pour leur voyage. Il y avait un garçon pour chaque chaloupe.

        À La Rochelle, et dans les îles avoisinantes, les usages variaient un peu au xviie siècle. Habituellement la pêche se faisait au quart. Parfois, en plus du quart, les bourgeois du navire, tout en payant les victuailles, donnaient au capitaine 100 écus par chaloupe ; ces 100 écus servaient à donner des pots de vin à ceux qui montaient les chaloupes et qui étaient habituellement au nombre de cinq, dans chacune, y compris les garçons. Quelquefois, les pots de vin étaient remis directement avant le départ, et la plupart du temps, ils sont mentionnés dans les contrats sans que le chiffre en soit indiqué. Un autre système était en outre pratiqué à La Rochelle. L’avitailleur prélevait avant tout partage, de mille à douze ou treize cents morues, comme elles venaient,sans choisir, puis le reste était partagé par tiers ; l’avitailleur avait son tiers, les bourgeois du navire un autre, et le troisième était remis au maître et à l’équipage sauf à se le répartir entre eux.

        Voici un contrat qui donne les clauses en usage, suivant qu’il s’agissait d’un déchargement en France ou à l’étranger.

        Le 17 mars 1663, Paul Thévenin, sieur des Glairaux, un allié des Tallemant, propriétaire du Saint-Louis, du port de 180 tonneaux, de La Rochelle, arme pour Terre-Neuve. Le maître, André Arnault, de La Tremblade, reçoit le navire appareillé et avitaillé pour le conduire à la pêcherie du poisson sec, huiles, graisses et autres poissonneries à terre. La description des appareils et des victuailles forme malheureusement, à la fin du xvie et au xviiesiècles, un état distinct du contrat et n’y est pas annexé. L’équipage est composé de 45 hommes. Jean des Mortiers, de la Tremblade, est contre-maître. On indique quelques matelots comme étant également de la Tremhlade. Le retour doit se faire à Castro en Biscaye pour prendre les ordres de Thévenin et de son commis, et aller ensuite à Bilbao, Saint-Sébastien, Bordeaux, Nantes ou La Rochelle. Si le navire vient en France, le produit de la pêche appartiendra, les trois quarts à Thévenin, un quart au maître et à l’équipage pour leurs loyers. Ces derniers auront, en plus, chacun, cinquante livres de « moullues » prises sur le total de la charge, comme elles viendront, sans choisir. Si le navire vient à décharge à Bilbao ou à Saint-Sébastien, chacun aura droit aux parts

        indiquées, mais le partage ne se pratique pas de la même manière. On pèsera tout d’abord deux ou trois, pesées de la livraison lesquelles seront emballées et cachetées, pour être pesées à nouveau au poids du roi a La Rochelle, et le maître et son équipage toucheront, sur leur quart, dix sols par quintal en plus de ce qu’ils auraient touché à La Rochelle, à la condition toutefois de déduire les avances de 4 pour 0/0 qu’ils avaient reçues.

        Thévenin aura droit comme toujours à la préférence pour l’achat du quart formant la part de l’équipage, et au prix offert. Le navire une fois déchargé devra être ramené à La Rochelle.

        Il est formellement interdit au maître ou à l’équipage de faire la traite ou la troque des pelleteries ou autres choses avec les sauvages ou qui que ce soit.

        Ceci dit, revenons à la description de la pêche du poisson sec.

        Avant d’arriver à terre, les hommes commençaient à mettre les chaloupes en état. Ces chaloupes étaient du type rochelais. Voici leur description. La chaloupe des Terre-neuviers, au type rochelais, du xviie siècle, n’a qu’un mât ; la drisse n’en partage pas la vergue également, elle est attachée en son tiers et n’a qu’un bras ou cordage au plus long bout de la vergue ; de l’autre côté, le bout de la vergue est une fois plus gros que du côté du bras pour faire le contre-poids. Le bras servait pour hâler la voile lorsque le vent venait de l’arrière, et l’écoute qui était attachée au coin de la voile, de l’autre côté par en bas, servait à hâler la voile lorsque le vent venait de l’avant pour que la voile reçoive plus de vent ; pour obtenir ce résultat, on se servait aussi d’une perche avec laquelle on poussait la ralingue plus en avant pour que le vent donnât mieux dans la voile. Cette perche s’appelait baleston, ballestron ou valleston. Par ce moyen, s’il y avait du vent, la chaloupe était tellement couchée qu’elle embarquait de l’eau. Aussi en cette occurence, le maître de la chaloupe avait-t-il besoin de toute son adresse et devait-il toujours avoir son écoute à la main. Malgré cela, il s’en perdait souvent, et plus souvent au vent arrière, la chaloupe étant alors plus malaisée à gouverner et plus sujette à virer. Les chaloupes étaient en outre pourvues d’un grapin de fer leur servant d’ancre et attaché à un câble de 60 à 80 brasses. Pour la pêche, chaque chaloupe était munie de six lignes, d’une douzaine d’ains ou hameçons et de deux barres de plomb pour faire des calles.

        Les chaloupes n’étaient pas, à cette époque, apportées entières d’Europe. On les mettait par quartiers dans le navire, les unes avec la quille entière, les autres coupées par moitié selon la place dont on disposait. On commençait quelquefois à les mettre en état en cours de voyage.

        Les pêcheurs, principalement les Basques, étaient pourvus de bottes sans genouillères, d’une grande garde-robe de peau de mouton avec sa laine, le côté du cuir bien huilé, et descendant plus bas que la botte ; un justaucorps de même sorte avec un capuchon, et un tablier de même peau complétaient leur équipement. Les Rochelais, les Bordelais et les marins des îles n’étaient pas toutefois si bien équipés, et avaient rarement des objets de rechange. Ils se contentaient de petits capots de drap, munis de capuchons, et qui leur venaient plus bas que la ceinture, d’un tablier de peau de mouton, de manches de cuir ou de toile goudronnées.

        Quand plusieurs navires allaient ensemble, ce qui était le cas ordinaire, puisque l’on voit constamment des flottes de Terre-neuviers ancrées à La Pallice et Chef de-Bois et partir en même temps, tous ceux qui se trouvaient au même port, à leur arrivée à Terre-Neuve, se donnaient un chef qui prenait le titre d’amiral. Voici comment cette amirauté était créée. Lorsque les bateaux se trouvaient à huit, dix ou douze lieues de terre, ils mettaient chacun une chaloupe à l’eau avec leurs meilleurs hommes et luttaient de vitesse tant à la voile qu’aux avirons ; que l’eau embarque, peu importe,personne ne bouge excepté celui qui jette l'eau. «Peu de monde, dit un chroniqueur, voudrait être de leur compagnie ; il n’y a point de galériens qui tirent si fort à la rame qu’eux ; l’on ne parle point de boire ny de manger de crainte de retarder. » Le premier arrivé acquiert le droit d’amiral pour son capitaine. L’avantage pour celui-ci est de choisir sa place tant pour son échaffaut que pour son navire, et il a même le droit de prendre à la côte les bois des échaffauts que la mer y aurait jetés depuis la dernière campagne. Ce droit de priorité donna lieu à des conflits et fut réglementé, notamment en 1640 et 1671, par le pouvoir royal, et aussi par l’ordonnance sur la marine de 1681 et d’autres dispositions du xviiie siècle. Rentrer dans le détail de cette réglementation, ce serait dépasser les bornes de cette étude.

        Une fois à la côte, on dégarnit le navire et on établit le logement qui se compose d’une grande halle à deux étages, couverte d’une voile de navire. Les côtés sont fermés avec des branches de sapins. Les lits sont faits de cordages maillés comme une raquette avec une paillasse d’herbe sèche, et les couvertures que les marins ont pu apporter, quelques-uns ne se couvrant que de leurs capots. Les pêcheurs couchent deux par deux, mais placent une perche entre eux pour ne pas s’incommoder.

        Le logement du capitaine se compose de deux pièces, dont l’une fermée à clef, plus une cuisine couverte de gazon en guise de tuiles.

        Le bois nécessaire était taillé dans les forêts voisines sous la conduite du chirurgien, mais il devenait de plus en plus rare, et dès le milieu du xviie siècle, il fallait aller le chercher à cinq ou six lieues.

        Puis l’on construisait les échaffauts appelés aujourd’hui, « chaffauds », par un retour à la vieille forme du moyen-âge, constructions en forme de triangle, la pointe à la mer, le côté de la terre plus élevé, « comme un théâtre de comédie », pour la sécherie du poisson. Ces constructions étaient couvertes d’une voile tendue, et munie à l’intérieur d’une table nommée établi, et d’une partie réservée au sel, appelée la saline. Les Basques avaient en outre l’habitude de construire une sorte de met comme celle des pressoirs où l’on foule la vendange, hors de l’échaffaut, pour y fondre les foies au soleil et en tirer l’huile. Les autres pêcheurs se contentaient pour cela d’une chaloupe bien calfatée. Ces vaisseaux étaient appelés charniers, par les pêcheurs, sauf par les Bretons qui leur donnaient le nom de treuils.

        En outre de cela, il y avait les « galaires », espèces de petits échaffauts pour apprêter la morue, les boyars ou civières à bras, les clayes pour recevoir la morue, des timbres en planches pour le même usage, des brouettes etc., etc.

        De son côté, le chirurgien faisait construire les vignaux ou vigneaux pour le séchage des morues. Il fallait de 30 à 50 vignaux pour un vaisseau, sur un espace de 50 à 100 pas de longueur.

        Une fois tout disposé, le pêcheur appelé «bossoint», faisait ses provisions ; il remplissait de biscuit un corbillon, sorte de boîte semblable à celles dans lesquelles on expédiait les pruneaux de Tours, mais une fois plus grande. Il remplissait aussi un baril de vin étendu d’eau ; d’une barrique, on en faisait quatre ou cinq. Les chaloupes allaient préférablement à la voile, au pis aller « à la nage », car les marins étaient d’avis « qu’il n’y a que les galériens qui vont à la rame. » Chaque pêcheur choisissait son lieu de pêche, sur les battures qui lui convenaient, et quand il ne trouvait pas de poisson, changeait le lieu de pêche, ce qui s’appelait « faire dégrat.» Il y avait des navires où il se pêchait jusqu’à 30 milliers de poisson par jour. Au retour, les garçons du bord étaient chargés de laver les tabliers, les manches et autres vêtements, sous peine d’être fouettés. Les pêcheurs n’étaient pas toujours faciles à mener ; souvent au lieu d’aller à la mer, ils préféraient « courir le marigot », c’est à dire se cacher dans les anses pour ne pas travailler. Ce n’était pas toutefois l’habitude des Basques, probablement parcequ’ils étaient doués de plus d’énergie que les autres, mais aussi parcequ’ils étaient mieux vêtus et souffraient moins de la rudesse du climat. Aussi les Basques faisaient-ils souvent de meilleure pêche, et pour cela étaient-ils traités de sorciers et étaient-ils pris en haine par les autres pêcheurs. On les accusait de faire «jouer la barette, qui est une toque qu’ils portent sur la tête et qu’ils font tourner quand ils sont en colère. »

        En ce qui concerne la nourriture, elle était réglée ainsi. Le capitaine usait des provisions apportées sur le navire, des volailles qu’il y avait mises, des fruits et légumes qu’il faisait venir autour du campement ou du gibier qui foisonnait dans ces régions.

        La nourriture des hommes se composait, le soir, de morue bouillie ou de petites morues grasses mises à la broche, de maquereaux, de pois et de fèves bouillis. Les matelots mangeaient par sept à chaque plat. Les garçons n’avaient que les restes. Le dimanche qui était un jour de repos, sauf aux pêcheurs à employer ce jour pour laver leur linge, on servait du lard bouilli avec des fèves et des pois. Ce jour de repos, bien gagné cependant par les rudes labeurs de la semaine dans un climat très dur, n’existe plus, paraît-il, aujourd’hui, à Terre-Neuve, malgré les progrès de la civilisation.

        Le dimanche, on donnait du vin aux deux repas. Pendant le cours du voyage, on servait du vin pur trois fois la semaine, le reste du temps du breuvage, c’est-à-dire, du vin allongé d’eau. Il y avait toutefois des pêcheurs qui préféraient boire du vin pur à l’aller, sauf à n’avoir que de l’eau au retour. Quant à l’eau-de-vie, elle se bornait à celle que chaque homme avait apportée dans son coffre.

        Le pouvoir royal, soucieux de la vie de ses sujets, et pour éviter des abus fréquents, avait d’ailleurs été contraint de réglementer la question des vivres que les navires emportaient.

        Le règlement fait par les Sables d’Olonne, le 20 avril 1729, stipulait notamment que les bateaux armant pour le grand banc devaient avoir cinq mois de vivres, sur la base de 200 livres de biscuit et une barrique et quart de vin tiré au fin pour chaque homme, à peine de 300 livres d’amende, dont un quart serait acquis au dénonciateur. Et pour éviter que, pour un plus grand profit, le maître du navire ne cherchât à prolonger la pêche outre mesure, le même règlement indiquait la quantité de vivres qui devait rester sur le navire à compter du jour où le retour s’effectuerait.

        Aujourd’hui les navires se contentent d’emporter, au lieu de vin, dans des barriques en bois, de l’eau que l’on renouvelle une fois ou deux en cours de voyage.

        En dehors de la pêche de la morue verte et de la morue sèche pratiquée par les équipages des navires français, Pierre Denys tenta de créer une pèche sédentaire. Il y voyait un double avantage, se procurer un profit tout en colonisant les terres neuves. Voici le titre qu’il obtenait, à la date du 2 novembre 1676, de l’intendant du Canada. « Jacques Duchesneau, chevalier, seigneur de La Doussinière et d’Ambrault, conseiller du Roy en ses conseils d’Estat et privé, intendant de la justice, police et finances en Canada, isle de Terre-Neuve, Acadie et autres pays de la France septentrionale.

        En procédant à la confection du papier terrier de La Nouvelle-France, en conséquence de l’arrest du Conseil d’estat de Sa Majesté, tenu au camp de Lutin, dans la compté de Namur, le quatriesme juin mil six cent soixante et quinze, et nostre ordonnance rendue sur iceluy le neufîesme febvrier dernier, Sont comparus, par devant nous, Pierre Denis, escuier, sieur de La Ronde, et maistre Charles Bazire, receveur général des droits du Roy sur ce pays, tant en son nom que comme associé et faisant pour Charles Aubert, sieur de La Ghesnaye ; lesquels nous ont remonstré qu’ayant formé entre eux une compagnie, et entrepris de faire la pesche des morues, marsouins et tout autre espèce de poisson que la mer produit, ils se retirèrent par devers Monsieur Talon, lors intendant de ce pays, pour qu’il leur accordast une estendue de terre suffisante pour défricher et mettre en culture pour faire subsister plusieurs sujets de Sa Majesté, capables, avec eux, de faire une pesche sédentaire considérable, pour suivre l’intention de Sa Majesté ; lequel leur accorda, sous le nom du sieur Denis, une lieue de terre à prendre de l’isle Percée, sur le bord de la mer, tirant vers le passage du Canceau et autant de proffondeur dans les terres, et depuis lad. isle du costé de la mer de Gaspé, les terres qui se trouvent entre les deux, la baye des Morues et l’ance de Saint-Pierre comprises, jusques à demye lieue entrant dans la mer de Gaspé, aux droits de pesche et de chasse, mesme le droit de traitter avec les sauvages à l’exclusion des pescheurs ambulans, en considération de son établissement fixe et arresté ; comme aussy le droit d’amiral sur tous les vaisseaux qui pourront venir mouiller l’ancre à la veüe de l’isle Percée et dans son voisinage pour y faire pesche ; à la charge toutefois que led. sieur Denis souffrira qu’aprez avoir pris la place qui lui sera nécessaire pour sa pescherie, les pescheurs français et sujets de Sa Majesté occupent toutes les graves restantes pour y faire sécher leur poisson sans les troubler ni inquiéter en quelque manière que ce soit, jusques à ce qu’il puisse seul, par ses propres forces, ou celles de sa société, occuper utilement tout le terrain qui luy est concédé ; et que si la Compagnie qui a été ci-devant proposée pour les pesches sédentaires, est formée ou se formast cy après, elle pourroit de droit rentrer dans cette concession, en remboursant les frais utilement faits par ledit sieur Denis, qui seraient estimés par personnes à cet effet choisies de main commune et par provision, en attendant que le Roy en eust été plus amplement informé ; ainsy que le tout est plus au long porté par le titre de mond. sieur Talon, du vingtième juillet mil six cent soixante et douze, qui nous a esté représenté ; requérans lesdits sieurs Denis et Bazire, audit nom, attendu qu’ilz ont desjà ci-devant fait de grandes despenses sur lesdits lieux, tant en culture de terre que bastimens, et qu’il leur en faut faire encores de plus grandes pour la continuation de l’establissement d’une pesche sédentaire, ce qu’ilz ne peuvent faire s’ilz ne sont entièrement asseurez de la possession d’iceux, qu’il nous plaise lever la provision portée par ledit titre, ce faisant, leur donner, accorder et concéder lesdits lieux, pour, par eux, en posséder et en jouir en commun au désir de leur dite société pendant qu’elle subsistera ; et, en cas de rupture d’icelle, séparément, sçavoir ledit sieur Denis des trois huictièmes du total, et lesdits sieurs de La Chesnaye et Bazire pour cinq huictièmes, en tous droits de seigneurie, haulte, moyenne et basse justice, à la charge seulement de la foy et hommage qu’ilz seront tenus de porter au chasteau de Saint-Louis de Québec, duquel ils relèveront, et que les appellations des juges qu’ilz établiront sur chascun leur part desdits lieux, ressortiront nüement au conseil et cour souveraine establie en cette ville de Québec ; avec lesdits droits de pesche, chasse et traitte avec les sauvages à l’exclusion de tous autres, et d’amiral esdits lieux, ainsy qu’il est cy-dessus exprimé. Veu ledit litre de M. Talon, susdatté, nous, suyvant les ordres du Roy portés par la lettre de Monseigneur de Colbert, avons, sous le bon plaisir de Sa Majesté, accordé et concédé, et, par ces présentes, donnons, accordons et concédons auxdits sieurs Denis, de La Chesnaye et Bazire, lesdits lieux cy-dessus désignez et déclarez, pour, par eux, leurs hoirs et ayant cause, jouir en commun, tant que leur société subsistera, et après la dissolution d’icelle, séparément, sçavoir, ledit sieur Denis, ses hoirs et ayant cause, des trois huictièmes du total desdits lieux, et lesdits sieurs de La Chesnaye et Bazire, leurs hoirs et ayant cause, des autres cinq huictièmes, en tous droits de seigneurie, avec haute, moyenne et basse justice, droit de chasse et de pesche, de traitte avec les sauvages, à l’exclusion de tous autres, comme aussy le droit d’amiral, et que les appellations des juges qui y seront establis par eux ou chacun d’eux ressortiront.

        À la charge de continuer à travailler au défrichement des terres desdits lieux et l’establissement de la pesche sédentaire, comme aussy qu’ilz souffriront, après avoir pris les graves qui leur suffiront et seront nécessaires pour faire leur sécherie de poisson, que les pescheurs françois et sujets de Sa Majesté occupent les autres graves restantes pour y faire sécher leur poisson, sans les troubler ny inquiéter en quelque manière que ce soit, jusques à ce que seuls ils puissent, par leurs propres forces, occuper utilement tout le terrain qui leur est accordé. Dont acte. Et ont signé à la minute des présentes, que nous avons signées de nostre main, et, après, fait apposer le cachet de nos armes et contresigner par nostre secrétaire. À Québec, en nostre hostel, le deuxiesme jour de novembre 1676. Signé : Duchesneau, avec un cachet de cire rouge à costé. Et plus bas ; par Monseigneur : Becquet.

        Collationné sur l’original rendu à l’instant par moy, notaire royal à Québec, soubzsigné, le douziesme de novembre 1686. Duquet ou Duguest [3]. »

        Les premiers essais de cette pêche sédentaire furent faits au Cap de Sable, par un sieur Rivedou qui s’était embarqué à La Rochelle, avec sa femme et un certain nombre de pêcheurs, et s’approvisionna principalement de morues et de loups marins. À deux reprises différentes, Rivedou expédia en France le produit de sa pêche, mais en tira un si petit profit qu’il y renonça. Le sieur de la Giraudière s’embarqua ensuite à Nantes et vint s’établir à Ste-Marie dans le même but, mais ne réussit pas davantage, tout en ayant par ses violences contribué à la ruine des établissements de Denys. Ce fut ensuite le tour du sieur Doublet, originaire de Normandie qui forma une Compagnie, obtint pour elle la concession des îles de La Magdeleine et arriva avec deux vaisseaux montés de Basques et de Normands. Cette concession venait à l’encontre du privilège déjà accordé à Denys. Mais celui-ci laissa faire, et il ne fallut pas deux ans pour que la Compagnie renonçât à son entreprise.

        En ce qui concerne Denys, ses bonnes intentions ne donnèrent pas un plus grand profit. C’est au Port Rossignol qu’il tenta son premier essai. Il avait fait une Compagnie avec le commandeur de Razilly, qui demeurait alors à La Haive, et un marchand d’Auray en Bretagne. La pêche lui réussit tout d’abord, et il envoya en Bretagne la cargaison d’un navire. Puis il acheta la Catherine, navire du roi, de 200 tonneaux, en donna le commandement à son frère Denys de Vitray, qui envoya à Porto en Portugal le produit d’une bonne pêche dont le prix fut payé à La Rochelle. Mais à ce moment, la guerre fut déclarée, et Vitray contraint de vendre son navire pour en empêcher la saisie,. perdit tout, le navire et son prix. De Vitray fut même emprisonné pendant quelque temps.

        C’était à Chedabouctou que Denys avait établi ses magasins, construits par cent vingt hommes qui travaillaient en même temps à la culture et à l’ensemencement des terres. C’est là que La Giraudière vint l’attaquer et l’obligea à se retirer au Fort Saint-Pierre en l’île du Cap-Breton.

        Toutes ces mésaventures portèrent un tel préjudice à Denys qu’il ne lui fut pas possible de continuer son intéressante entreprise et qu’il ne put se remettre sur pied.

        En résumé, qu’il s’agisse de la pêche temporaire ou de la pêche sédentaire, que l’on se reporte au xviiie, au xviieou au xviiie siècle, ce qui domine, c’est l’entière liberté de la pêche de tous les habitants de la mer quels qu’ils soient, du cétacé au mollusque, et la pratique non moins entière de cette liberté par les Français.


        CONCLUSION




        La France, pendant deux siècles et plus, fut donc la souveraine maîtresse de Terre-Neuve, et y exerça la pêche, ainsi que dans les autres parties de la Nouvelle-France, quand et comment il lui semblait bon. À vrai dire, il y avait dans l’exercice de ces droits des conflits fâcheux. C’était la lutte des intérêts privés ; c’était la prétention d’armateurs français, des Rochelais notamment, de réagir, au nom de ce qu’ils croyaient être l’intérêt général, contre les privilèges donnés par le roi soit à des particuliers, soit à de grandes Compagnies. Les Rochelais avaient fait tant de sacrifices pour la conquête de la Nouvelle-France, qu’ils étaient bien excusables de vouloir en tirer quelque profit. Quelque fût le bien fondé des droits des uns ou des autres, c’était affaire entre Français, et les étrangers n’avaient rien à y prétendre. Ceux-ci en profitaient toutefois, et les Anglais principalement, pour se substituer à nos compatriotes partout où ils se trouvaient, même


        par la violence, et fût-ce même en temps de paix, à l’encontre de toutes les notions du droit des gens. Mais ces entreprises ne constituaient aucun droit contre la France ; et quand elles n’étaient pas réprimées par une légitime résistance ou par l’intervention des souverains étrangers, qui, à l’occasion, eurent la loyauté d’infliger des blâmes à leurs sujets, les occupations qui en résultaient, ne pouvaient consister qu’en de simples tolérances.

        Il en était ainsi pour Terre-Neuve dans les années qui précédèrent le traité d’Utrecht. Cette île était à La France. Il n’y avait point de sauvages sédentaires. Ceux qu’on y voyait parfois étaient des Esquimaux qui venaient, à travers le détroit de Belle-Isle, avec de grandes chaloupes, pour surprendre les équipages des vaisseaux pêcheurs. La mise en culture de la terre n’avait jamais été tentée sérieusement, car, à cette époque, un homme y gagnait plus à pêcher les morues durant l’été que dix autres à travailler la terre.

        Les Anglais seuls s’étaient permis de fonder plusieurs ports sur la côte orientale ; mais sentant bien l’illégimité de leur établissement, ils s’y tenaient sur la défensive, et avaient soin de fortifier leurs habitations.

        Quant à la côte méridionale, elle était occupée par la pêche française, et on y trouvait notamment ce poste de Plaisance qui était le plus utile et le plus avantageux de toute l’Amérique septentrionale.

        C’était dans toute cette partie de l’île que s’exerçait plus spécialementencore cette pêcherie à laquelle nulle entrave ne pouvait être apportée, ni quant à la forme, ni quant à la nature du poisson, puisque dans les ordonnances ou les statuts les plus restrictifs des compagnies, la pêche y est toujours déclarée absolument libre.

        Telle est la situation incontestable dans laquelle la pêcherie de Terre-Neuve se trouvait au moment du traité d’Utrecht.

        Ce traité changea-t-il quelque chose aux droits des Français et aux usages constants de la partie de l’ile qui leur fut concédée ? Nous avons indiqué en commençant cette étude qu’il n’en fut rien. Tel est l’avis donné avec une grande force et une compétence indiscutable par M. Paul Fauchille dans la Revue des Deux-Mondes du 15 février 1899. « Le traité, par ses termes mêmes, y est-il dit, a en réalité conféré, aux Français, deux droits distincts : le droit de pêcher, puis le droit de sécher le poisson sur la côte. C’est la conclusion qui ressort vraiment du texte latin du traité, qui en est le texte original ; on y lit, en effet, ce qui suit : « Subditis Gallicis piscaturam exercere et pisces in terra exsiccare permissum erit.» Ainsi le droit de pêche est reconnu aux Français de la manière la plus

    1. À rapprocher du mot saumâtre. V. Littré, Dictionnaire, à ce mot.
    2. C'est la rivière de l'Equille qui se décharge au Port-Royal,dite depuis la rivière des dauphins
    3. (1) Original sur papier aux archives de M, de Bonnaventure, d’Aytré.