Page:Emile Zola - La Curée.djvu/371

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.

faire pleuvoir les pièces de cent sous, mais vous ne savez pas les ramasser.

Madame Sidonie profita du coup de fortune de son frère pour lui emprunter dix mille francs, avec lesquels elle alla passer deux mois à Londres. Elle revint sans un sou. On ne sut jamais où les dix mille francs étaient passés.

— Dame, ça coûte ! répondait-elle, quand on l’interrogeait. J’ai fouillé toutes les bibliothèques. J’avais trois secrétaires pour mes recherches.

Et lorsqu’on lui demandait si elle avait enfin des données certaines sur ses trois milliards, elle souriait d’abord d’un air mystérieux, puis elle finissait par murmurer :

— Vous êtes tous des incrédules… Je n’ai rien trouvé, mais ça ne fait rien. Vous verrez, vous verrez un jour.

Elle n’avait cependant pas perdu tout son temps en Angleterre. Son frère, le ministre, profita de son voyage pour la charger d’une commission délicate. Quand elle revint, elle obtint de grandes commandes du ministère. Ce fut une nouvelle incarnation. Elle passait des marchés avec le gouvernement, se chargeait de toutes les fournitures imaginables. Elle lui vendait des vivres et des armes pour les troupes, des ameublements pour les préfectures et les administrations publiques, du bois de chauffage pour les bureaux et les musées. L’argent qu’elle gagnait ne put la décider à changer ses éternelles robes noires, et elle garda sa face jaune et dolente. Saccard pensa alors que c’était bien elle qu’il avait vue jadis sortir furtivement de chez son frère Eugène. Elle devait avoir entretenu de tous temps de secrètes