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L’OBSTACLE

ligne si douce et si réfléchie de son profil, avec ses beaux yeux bleus, remplis d’âme, elle lui apparaissait comme plus charmante encore, comme plus digne d’être aimée pour toujours et uniquement. L’homme supérieur dont elle était la fille ne s’était jamais révélé plus affable, plus attirant, rien que par sa manière de respecter les émotions devinées chez les deux amoureux. Il était vraiment le père d’élection que Jean se serait choisi, le grand aîné auquel pouvoir dire tout ce qu’il devait taire à son vrai père, tant d’incertitudes et de troubles ensevelis au fond de son cœur !… Le vent continuait à chasser les feuilles des platanes le long des allées, la lourde pesée du ciel d’automne à envelopper de mélancolie les statues lavées de pluie, les massifs glacés, le bassin frissonnant, le palais décoloré. L’étudiant pouvait reconnaître une image de son sort actuel dans cette vision de félicité qui passait, passait, et, quand elle ne serait plus là, il ne resterait qu’un sinistre et solitaire décor d’hiver. Et de nouveau la tentation le ressaisissait de ne pas la laisser passer, cette félicité, de ne pas l’accepter, cette solitude. Un mot suffisait… Il ne devait pas le prononcer. Il ne le pouvait pas. Tous les motifs qu’il s’était donnés pour renoncer à son rêve, durant ces huit jours d’un si passionné, d’un si scrupuleux examen de conscience, se levaient du fond de son âme à chaque geste de la jeune fille. Plus elle l’enchantait par sa grâce intelligente et délicate, plus il apercevait de bonheur