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gens, pressés par les exigences de la vie, effrayés par l’aridité et le peu de lucre des études sérieuses, escomptent contre les triomphes du boulevard ou des théâtres secondaires les chances incertaines d’un avenir littéraire. On devient dramaturge ou vaudevilliste par découragement : écoutons à ce sujet la confession de l’un de nos vaudevillistes les plus applaudis :

J’attendis, et voyant dans la littérature
La science inutile ainsi que la droiture,
Abandonnant Clio, Je me mis un beau jour
A hanter de Momus l’accessible séjour ;
J’y fus reçu, fêté…
Et ma bourse s’enfla, grace à Cotillon trois,
Plus qu’avec Thucydide et Tacite à la fois.

Cotillon trois avait rapporté 40,000 francs. Le Gamin de Paris en rapporta 60,000, et, s’il faut en croire la Galerie de la presse, les droits d’auteur d’un seul écrivain se seraient élevés en 1833 à 148,000 francs, non compris la vente des manuscrits aux libraires, ce qui donne encore des sommes assez rondes, 4,500 francs par exemple pour une comédie, Bertrand et Raton.

C’est par les bénéfices que s’explique le grand nombre des auteurs dramatiques, c’est aussi par là que s’explique une fécondité souvent surprenante ; mais comme il est difficile, quelque grande que soit la facilité d’un écrivain, quelque pressé qu’il soit par l’attrait des recettes, que la verve et l’imagination ne lui fassent pas souvent défaut, on a appliqué sur la plus large échelle le principe de l’association aux œuvres théâtrales ; les trois quarts au moins des vaudevilles, des comédies-vaudevilles, des drames sont signés de deux ou de trois noms, et comme des exigences de plus d’une sorte, parmi lesquelles il faut bien signaler l’inexpérience des nouveaux venus et la rareté des jeunes talens, imposent aux théâtres la nécessité d’adjoindre aux débutans des collaborateurs vieillis dans la pratique de la scène, il en résulte que la paternité d’un grand nombre d’ouvrages contemporains est tout-à-fait indécise. La critique en désarroi ne sait comment faire à chacun sa part d’esprit et de talent. Les bibliographes, à leur tour, ne savent à qui attribuer les pièces dont on se dispute la propriété, et les tribunaux de commerce, qui sont devenus la cour souveraine des littérateurs, ont eu plus d’une fois à décider entre cieux associés à qui aurait le droit de mettre son nom sur l’affiche.

Les intérêts de l’art étant en général sacrifiés à ceux des recettes, et l’étude patiente à la production hâtive, les genres sérieux à leur tour devaient nécessairement être sacrifiés aux genres faciles. Le tableau suivant, qui donne le chiffre annuel des pièces nouvelles représentées à Paris, ne montre que trop cette tendance.


1834 273
1832 258
1833 219
1834 187
1835 221 dont 159 vaudevilles
1836 295 dont 218 «
1837 296 dont 201 «