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pour qu’on pût songer à les faire appareiller. On eut l’idée de mettre sur les frégates les marins les plus jeunes et les moins exercés de l’escadre. Chaque jour, ces bâtimens, convertis en navires instructeurs, durent mettre sous voiles et aller louvoyer dans les pertuis. Il existe trois de ces canaux, donnant tous trois accès à l’embouchure de la Charente : le Pertuis-Breton, qui sépare l’île de Ré des côtes de la Vendée ; le Pertuis-d’Antioche, compris entre les îles de Ré et d’Oleron ; le Pertuis-de-Maumusson, formé par la pointe méridionale de cette dernière île et les marais qui s’étendent des bouches de la Charente à l’embouchure de la Seudre. Le Pertuis-d’Antioche est le plus généralement suivi pour donner dans la rade de l’île d’Aix ; le Pertuis-Breton, pour entrer au port de La Rochelle ; le Pertuis-de-Maumusson ne sert qu’aux caboteurs.

Je faisais depuis plusieurs mois avec la Mignonne ce service d’instructeur. J’étais souvent poursuivi et je poursuivais à mon tour, car des frégates anglaises, pour mieux nous observer, ne craignaient pas de venir jeter l’ancre dans la rade des Basques, entre l’île d’Aix et La Rochelle. J’avais fréquemment échangé des coups de canon avec ces frégates, sans qu’il en fût résulté rien de fâcheux pour nous. Un jour que trois de nos frégates, au nombre desquelles se trouvait la Mignonne, avaient mis sous voiles pour louvoyer à l’ouvert des pertuis, une frégate anglaise eut l’audace de nous attendre. La Vaillante s’en approcha et commença le feu. Je forçai de voiles pour passer à poupe de l’ennemi et lui couper la retraite. La frégate la Friponne, quoique un peu éloignée, ne pouvait manquer d’être bientôt à portée de prendre part à l’action. L’escadre anglaise se trouvait alors retenue par la marée non moins que par la brise, sous le vent de la tour de Chassiron, qu’elle faisait de vains efforts pour doubler ; tout nous donnait les plus belles chances de succès. Il est probable que, du point où son vaisseau était mouillé, l’amiral jugeait mal de notre position et de celle de l’escadre ennemie, puisqu’il nous fit aussitôt le signal de ralliement général et absolu, en appuyant ce signal de plusieurs coups de canon. La frégate, la Vaillante, dont le capitaine était le plus ancien, se crut la première obligée d’obéir à cet ordre ; elle abandonna l’ennemi et laissa arriver en forçant de voiles. « Voilà le capitaine R…, s’écria l’amiral en voyant ce mouvement, qui se couvre de voiles et de honte. » Cependant ce brave officier ne faisait qu’exécuter un ordre qu’il ne pouvait éluder sans devenir coupable. Nous étions à l’ouvert de la rade des Basques. Toute la population de La Rochelle s’était portée sur les remparts pour être témoin d’un combat dont l’issue ne pouvait que nous être favorable. Notre honteuse retraite encouragea la frégate ennemie : elle nous suivit, tirant encore sur nous de ses canons