Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 50.djvu/594

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racontait que le petit-fils d’un Dufaure, officier supérieur du génie tué sous Louis XIV, au siège de Lille, était devenu secrétaire de l’intendance de La Rochelle, qu’il s’était fixé dans le pays, et qu’un de ses enfans, en 1734, avait épousé Louise de Livenne, héritière de la petite propriété de Saintonge. A partir de cette date, les souvenirs des membres de la famille se confondent avec l’histoire même du « logis » de Vizelles. Le père de M. Dufaure y vint au monde en 1770. Élevé en vue des côtes de l’Océan, habitué à en contempler les grands spectacles ou à partager les émotions inséparables des aventures de mer, il se tourna de bonne heure vers la marine, où il entra comme aspirant en 1787.

Ses campagnes furent bien vite interrompues par la Révolution. Son père, qui en avait embrassé les principes avec l’élan commun à toute la Saintonge, fut un des représentans de la Charente-Inférieure à la fête de la Fédération. Le jeune marin, qui ressentait les mêmes ardeurs, n’hésita pas à s’enrôler le jour où la France envahie appelait à elle tous ses enfans. Son fils aimait à rappeler qu’il avait été l’un des volontaires de 1792, et si la grande guerre n’offrit pas au nouveau soldat la joie et l’honneur d’une lutte contre l’étranger sur le Rhin ou sur l’Escaut, il ne trouva pas dans les longues et pénibles expéditions dirigées de La Rochelle sur la Vendée l’occasion de montrer un moins profond dévoûment au drapeau tricolore. Il fut élu officier, puis bientôt capitaine, par les volontaires de la Charente-Inférieure; enfin blessé, il revint à Vizelles après les deux campagnes de 1793 et de I794, lorsque la pacification de Hoche permit de licencier les bataillons. Peu de temps après, il se mariait, partageant sa vie en ces temps troublés entre la Gironde et la Saintonge, vers laquelle il se sentait de plus en plus attiré.

C’est dans une petite maison du bourg de Saujon, où le propriétaire de Vizelles allait pendant l’hiver chercher avec sa femme un abri contre les vents de l’ouest qui balayaient la plaine, qu’en 1798, le 4 décembre, naquit son fils aîné. La maison était de chétive apparence, comme la fortune de la famille. Elle était située à quelques pas de la Seudre, que remontent les pêcheurs pour vendre aux paysans de l’intérieur des terres le poisson qu’ils ont pris sur la grande côte de Royan. De là l’aspect à demi maritime de ce bourg de Saintonge, d’où, sans apercevoir l’Océan, on le devine sans cesse. L’enfant respira donc en naissant l’air salé, et ses premières années s’écoulèrent entre un perpétuel désir de voir la mer, qui était si près, ou de se rendre à Vizelles, afin de parcourir en liberté le jardin et les vignes qui constituaient l’unique et variable ressource de la maison. Lorsque l’année était bonne, on pouvait se permettre un petit séjour à Bordeaux ; mais si les plants en fleur étaient saisis par le froid, si la pluie ou les vents altéraient ou desséchaient les