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approuvions dans notre for intérieur l’acte résolu de M. Lutaud, lorsque les journaux qui en avaient donné la nouvelle l’ont retirée : M. Lutaud n’avait pas tout à fait donné sa démission, il ne l’avait même pas donnée du tout. La vérité probable est qu’il l’avait fort bien donnée, mais que des influences parlementaires se sont entremises au plus vite, et que l’affaire s’est arrangée comme tant d’affaires s’arrangent par des protestations de confiance, des complimens et des promesses. M. Lutaud n’a pas poussé son geste jusqu’au bout ; il se résigne à garder auprès de lui, au moins pour le moment, un secrétaire général qui ne lui plaît pas. Est-ce de la bonne administration ? Est-ce du bon gouvernement ? Il est vrai que ce n’est pas le ministère actuel, mais son prédécesseur, qui avait promis de mettre chacun à à place qui lui convenait.

Il est à craindre que, pour ces motifs et pour quelques autres encore, les Chambres ne se réunissent dans quelques jours sans aucune bonne humeur. Le budget que leur présente M. le ministre des Finances est cependant de nature à leur causer quelque satisfaction puisque, grâce à une trouvaille ingénieuse, l’équilibre en est assuré avec un tout petit nombre d’impôts nouveaux et avec un emprunt si bien déguisé qu’il est à peine sensible. Nous n’en parlons pas dans cette chronique parce qu’un de nos collaborateurs lui a consacré plus haut un article. Et ce n’est pas seulement le budget de 1912 qui bénéficie de l’arrangement fait avec la Compagnie de L’Est, mais tous les budgets qui se succéderont jusqu’aux élections prochaines : l’horizon parlementaire, généralement, ne s’étend pas plus loin. La Chambre actuelle, à l’expiration de son mandat, pourra dire au pays qu’elle a équilibré le budget sans impôts nouveaux, ni emprunts, ou qu’il s’en faut de presque rien. La Chambre suivante s’en tirera ensuite comme elle pourra, peut-être au moyen d’autres arrangemens avec d’autres Compagnies, et c’est ainsi que les Compagnies concessionnaires pourvoiront par leurs bénéfices au déficit de la Compagnie de l’État. Mais ceux qui ont dit que c’était là manger son blé en herbe ont dit une grande vérité. Les créances de l’État sur les Compagnies devaient servir, on le croyait du moins autrefois, à l’amortissement de la Dette : elles servent maintenant, grâce à des réalisations prématurées, à équilibrer artificiellement le budget. Ce ne sont certainement pas là des recettes normales, et lorsqu’elles seront épuisées, la difficulté de remettre le budget sur pied se retrouvera tout entière, ou plutôt sera aggravée. Mais ne songeons pas à l’avenir et jouissons de l’expédient du jour.