Poissons d’eau douce du Canada/Grand-Nord

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C. O. Beauchemin & Fils (pp. 483-496).
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LE GRAND-NORD



D’après Élisée Reclus, les limites officielles des territoires du nord n’ont, à l’intérieur, aucun rapport avec le relief de la contrée, et d’ailleurs, elles ne sont tracées que provisoirement, dans l’attente de changements ultérieurs. Un seul district administrativement constitué, l’Athabaska, a été taillé dans cet espace immense, et, comme il est d’usage en Amérique, il a reçu pour frontières des lignes géométriques tracées suivant les degrés de longitude et de latitude, si ce n’est à l’est, où le cours de l’Athabaska, puis celui de la Grande-Rivière des Esclaves en forment la limite. Mais en dehors de ce district, le territoire du Grand-Nord comprend encore officiellement toute la partie des montagnes Rocheuses comprise entre l’Alaska et la Colombie anglaise, puis au nord et à l’est tous les espaces que contournent l’océan Glacial et la mer d’Hudson ; au sud-est, il confine, sans ligne officielle de partage, au territoire non encore organisé de Keewatin. L’immense domaine, auquel on ajoute les archipels polaires, comprend plus de la moitié des espaces appartenant à la Puissance. Mais si l’on prend la contrée dans ses limites naturelles, c’est-à-dire en laissant à l’Alaska le bassin du Youkon et au Manitoba le versant de la mer d’Hudson, l’ensemble des terres canadiennes qui épanchent leurs eaux dans l’océan Glacial, présente une surface d’environ 2,500,000 kilomètres carrés, soit cinq fois la superficie de la France. Quinze mille habitants au plus, blancs, indiens et esquimaux, telle est la population ; c’est-à-dire que le pays est désert, dans presque toute son étendue.

« Quoique bien rarement visitées, les côtes de l’Amérique du Nord, tournées vers les mers glaciales, ont, comme les îles polaires, raconté aux explorateurs qu’un changement s’est accompli, depuis les temps anciens, dans la position relative des rivages. Ceux-ci se sont exhaussés, à moins que la mer n’ait reculé vers le nord. À l’ouest de l’estuaire de la Coppermine River, Franklin a recueilli des bois de dérive apportés par les eaux marines, et se trouvant bien au-dessus de la limite actuelle du flux de marée. À l’est de la Coppermine, Richardson observa le même phénomène. En outre, on remarque, des deux côtés, d’anciens golfes séparés maintenant de la mer libre par des plages basses et d’étroites flèches de sable. Le lac des Eskimos, situé près du delta que forme le Mackenzie, serait un de ces estuaires séparés peu à peu de l’Océan : les pluies et les rivières venues de l’intérieur ne l’auraient pas encore complètement purifié du flot salin qui l’emplissait, et l’eau en serait toujours d’un gout saumâtre ; toutefois le lac des Eskimos ou de Sitidji ne serait, d’après M. Petitot, que l’expansion d’une rivière peu considérable, le Natowdja, qui se jette dans la mer, à l’est du Mackenzie. Il n’a pas les énormes dimensions que lui attribuait Richardson, d’après le dire des indigènes. »

La source la plus méridionale de l’Athabaska, bouche principale du fleuve qui prend dans son cours inférieur le nom de Mackenzie, et qui fait l’objet principal de l’étude de cette partie de notre livre, est un petit lac situé sur le flanc oriental du mont Brown, dans la chaîne des Rocheuses : des voyageurs officiels l’ont appelé Committee’s Punch Bowl. De l’autre côté d’un col les eaux descendent à l’ouest vers la Colombie, tandis que au nord-ouest les neiges de la Tête-Jaune alimentent le courant du Fraser. Le torrent d’Athabaska, dit aussi le « Whirlpool River, » échappe rapidement à la région des montagnes, en s’enfuyant vers le nord-est, et se gonfle de plusieurs autres rivières, la Miette, le Baptiste, le McLeod, la Pembina ; du reste, la nomenclature hydrographique de ces contrées est fort confuse, chaque cours d’eau étant connu sous des noms différents, par les Indiens de diverses tribus et les Métis français et anglais. L’Athabaska lui-même est rarement désigné par cette appellation : les Canadiens ne connaissent que la rivière la Biche, terme qu’ils appliquent d’ailleurs à nombre d’autres cours d’eau. C’est à tort, dit M. Petitot, que l’Athabaska est appelé Elk River sur quelques cartes anglaises, car l’animal appelé autrefois « biche » par les voyageurs Boisbrûlés, n’est pas l’elk des Anglais, mais le wapiti ou « renne des rochers. » Un des lacs considérables de la contrée, le Petit lac des Esclaves, décharge ses eaux dans l’Athabaska, et d’autres lacs lui envoient le surplus de leurs réservoirs. Le fleuve s’est creusé un défilé profond de cent mètres entre des rochers de grès ; de distance en distance la vallée s’élargit et l’on voit des arbres recourber leur branchage au-dessus de l’eau claire. Au détour d’un méandre, des fontaines sulfureuses et salines jaillissent au milieu des prairies. En maints endroits se succèdent de ces « boucanes » ou évents volcaniques, éteints ou encore brûlants, que l’on rencontre surtout dans le bassin du Mackenzie. C’est au milieu de ces terres en fermentation que l’Athabaska vient se heurter contre un barrage de Barkmountain ou de « Montagne de l’Écorce, » et que l’eau commence à s’enfuir sur un plan incliné d’environ cent kilomètres en longueur : c’est la dalle du Grand-Rapide.

À 900 kilomètres environ de sa source, l’Athabaska entre dans le lac du même nom, mais l’ancienne bouche fluviale est a une distance considérable du déversoir actuel. Cette distance d’environ 50 milles est traversée par diverses rivières qui par de grandes crues se transforment en un golfe comprenant toute la surface d’un vaste delta.

« C’est à l’extrémité occidentale du lac qu’entrent les eaux de l’Athabaska, et c’est du même côté que se fait la sortie ; la région du delta est commune à l’affluent et à l’effluent. La branche principale de l’émissaire qui prend ici le nom de Great Slave River serpente entre des terres basses, alternativement noyées ou émergées, mais elle grossit rapidement en recevant le tribut des bayous, dans lesquels la Peace River se ramifie à son embouchure.

« La grande rivière des Esclaves roule une forte quantité d’eau, puisqu’elle réunit dans son courant l’Athabaska et la rivière de la Paix. Entre les deux petites rivières au Chien et au Sel se trouve un rapide d’environ trente milles, entrecoupé de sept portages. En aval de ce rapide commence le vrai MacKenzie qui s’unit bientôt au Grand Lac des Esclaves. Ce fleuve est navigable d’ici à la mer polaire, distance de 2,400 kilomètres.

Autour du Grand Lac des Esclaves se ramifient des golfes alimentés d’affluents sortis eux-mêmes d’autres lacs : la longue branche du nord reçoit les eaux issues des lacs du Brochet, de la Martre et Grandin ; la baie Christie ou le « Fond du Lac » au sud-est, a des tributaires moins considérables, tandis qu’au nord-est la baie McLeod, autre « Fond du Lac, » est le réservoir où se déverse par la « Queue de l’eau » tout un vaste chapelet de lacs étendus, Aylmer, Clinton-Colden, Artillery d’autres encore. À une vingtaine de kilomètres en avant de son embouchure, la Queue de l’Eau plonge d’une grande hauteur en une puissante cascade à laquelle Back attribue de 120 à 150 mètres de chute, et dont le courant est tellement resserré que l’on croirait presque pouvoir le franchir d’un bond ; les vapeurs s’élèvent en nuages à des centaines de mètres au-dessus de l’abîme. La beauté de la cascade provient surtout, pendant huit mois de l’année, des pendentifs de glace qui frangent les corniches et qui s’épanchent de la caverne et des anfractuosités de la paroi ; des mousses et des rouilles leur donnent une variété infinie de couleurs : de là le merveilleux effet du spectacle « auquel on ne saurait comparer celui même du Niagara. » La chute de la Queue reçut de Back le nom de Parry Falls. Un autre affluent du Grand Lac des Esclaves, Hay River ou la « Rivière aux Foins, » qui se déverse dans le lac, près de son extrémité occidentale, est aussi l’un des cours d’eau où de rares voyageurs ont admiré des cascades « plus belles que le Niagara. » Heureusement, le Grand-Nord devient d’année en année plus accessible, et bientôt des photographies et des mesures comparées permettront de juger en connaissance de cause.

Dans la partie inférieure du Mackenzie lui vient un affluent descendant des montagnes du sud : c’est la rivière aux Liards, ainsi nommée des « liards » ou peupliers qui en ombragent les bords. Née comme la rivière de la Paix sur le versant occidental des montagnes Rocheuses, la rivière aux Liards recueille les eaux du lac Dease et d’autres bassins alimentés par les neiges, et s’échappe par une brèche des montagnes suivant une pente très inclinée : les Indiens l’appellent « le Courant Fort. » En aval du confluent, la rivière est presque partout large de deux kilomètres, au moins, mais en beaucoup d’endroits, surtout en avant des passages de montagnes, elle écarte ses rives jusqu’à 7 et 8 kilomètres.

« Les trois grands lacs du bassin du Mackenzie sont situés à l’est du fleuve. Le premier n’est guère qu’effleuré par le courant fluvial : le deuxième est franchement traversé dans sa partie occidentale, tandis que le troisième, le Grand Lac des Ours, reste séparé du Mackenzie par un isthme d’une centaine de kilomètres : l’affluent qui le traverse, le Télini-Dié, n’est qu’un long rapide. Le Grand Lac des Ours, moins long, mais beaucoup plus large que le Grand Lac des Esclaves, paraît avoir une superficie plus considérable : sa contenance doit être aussi plus forte, à en juger par les sondages qu’y fit Franklin, et qui ne lui donnèrent pas de fond, avec une ligne de quarante-cinq brasses. Dans son ensemble, il est composé de cinq golfes ; chacun de ces golfes reçoit des affluents, à l’exception de celui du Nord-Ouest qu’un portage de quelques centaines de mètres seulement sépare d’une rivière qui se dirige vers le bas Mackenzie ; c’est la rivière des Peaux-de-Lièvre, qui semble avoir été jadis un effluent de la mer intérieure. D’autre part, le bassin des Bois-Flottants qui emplit une vasque séparée, au nord du Grand Lac, en est probablement le tributaire, par un courant souterrain. À l’extrémité de sa baie méridionale, on voit l’eau disparaître en tournoyant, et de l’autre côté d’un chaînon rocheux jaillit une source abondante dont l’eau descend au Grand Lac : ce serait d’après M. Petitot, l’issue du lac aux Bois-Flottants. »

« Le vaste delta du Mackenzie s’accroît rapidement, aux dépens de la mer ; d’après la carte dressée par M. Petitot, il aurait 142 kilomètres du nord au sud, et une superficie d’environ 10,000 kilomètres carrés. D’ailleurs, il n’est pas traversé par les seules branches du Mackenzie ; un autre fleuve, le Peel ou la rivière Plumée, s’y déverse du côté de l’occident, et mêle ses bayous à ceux de son principal cours d’eau, dont la plus grande bouche coule à l’ouest du delta. Des navigateurs, entre autres Franklin ont pris l’entrée du Peel pour une des ramifications du Mackenzie. Issu des montagnes Rocheuses, le Peel serpente entre ces monts en un chaînon calcaire latéral, dans une vallée triste et nue, d’où ce nom de « Plumée » donné par dérision, de la part des Canadiens, comme synonyme de « déplumée, déboisée, déserte, aride ; » d’après le voyageur Mac-Isbiter, un canal bifurque ses deux branches navigables, d’un côté dans la rivière Plumée, de l’autre dans la rivière du Rat, affluent du Youkon alaskien. Les deux fleuves Peel et Mackenzie, unis dans un dédale d’îles basses, changent de lit à chaque nouvelle crue ; les berges s’éboulent avec fracas, et les sables d’érosion vont agrandir les bancs de l’embouchure qui s’exhaussent en îlots, puis en berges riveraines. Ainsi se termine le puissant cours d’eau qui n’a pas moins de 4,400 kilomètres, depuis ses sources dans les montagnes Rocheuses, et formant une superficie d’au moins 1,150,000 kilomètres carrés.


« À l’est du Mackenzie, dit encore Reclus, les autres affluents de l’océan Glacial n’ont qu’un faible cours, et roulent une quantité d’eau beaucoup moindre. L’émissaire du lac des Esquimaux, l’Anderson, le MacFarlane, et d’autres fleuves parallèles n’ont qu’une petite ramure de tributaires traversant tous des régions sans arbres, parsemées d’entonnoirs où se perdent les eaux. D’innombrables lacs emplissent les cavités des rochers, et versent leur excédant liquide, soit par des seuils extérieurs, soit par des conduits souterrains ; la Coppermine ou « rivière du Cuivre, » ainsi nommée du métal natif que l’on recueille dans sa vallée, est un fleuve plus important ; la longueur de son cours est évaluée à 600 kilomètres, et sa vallée est autrement longue, car elle continue au nord celle du Couteau-Jaune, tributaire septentrional du Grand Lac des Esclaves, qui coule dans le prolongement de la Slave River et de l’Athabaska. La Coppermine était depuis longtemps fameuse parmi les indigènes et les Métis, à cause de ses trésors ; aussi, fut-elle choisie pour but de la première expédition scientifique tentée dans le Nord-Ouest, sous la direction de Samuel Hearne, en 1770. Dans la partie inférieure de son cours, la Coppermine a de nombreuses chutes et des rapides qui en rendent la navigation impossible : la dernière cascade dite « Bloody-Fall » ou « saut sanglant, » en mémoire d’un massacre d’Esquimaux qu’y firent les Indiens, est à 18 kilomètres du golfe « Coronation » ou du « Couronnement. » Ce bassin dans lequel se jette la Coppermine est un ensemble de baies, de détroits et de fiords, que les masses insulaires de Wollaston Land, Prince-Albert Land, Bank’s Land séparent de la haute mer. Le golfe, avec ses bras projetés dans l’intérieur du continent, ressemble d’une manière remarquable aux lacs du Grand-Nord, d’Athabaska, des Esclaves, des Ours. Un léger exhaussement du sol en ferait aussi une mer intérieure, de même qu’un abaissement transformerait les lacs en golfes maritimes. L’embouchure de ce fleuve est remplie de petits saumons de trois à cinq livres, d’une chair très rouge, que l’on prend généralement pour des truites.


Après le Mackenzie, la rivière la plus considérable est le Great-Fish River, évaluée par Back, le compagnon de Franklin, à 980 kilomètres de longueur. Dans la partie moyenne de son cours, ce fleuve emplit de vastes bassins lacustres, aux mille baies et détroits. Le golfe dans lequel se déverse le fleuve est comme le Coronation Gulf, qui ressemble à un lac plutôt qu’à un golfe maritime, qui fourmille de poissons d’eau douce autant que de poissons de mer, de gros saumons dont nombre de gens récusent l’authenticité sous la calotte glacée du pôle.


« La limite naturelle du Grand-Nord continental est l’isthme de Rae, marquée par un double cordon de lacs et de mares, entre l’océan polaire et les détroits septentrionaux de la mer d’Hudson


« Dans la partie méridionale du bassin, notamment dans la vallée de Peace River, où la température moyenne coïncide à peu près avec le point de glace, les vents d’ouest ont une influence analogue, mais relativement à l’homme, ce phénomène est de la plus haute importance, car ces régions sont habitables, et tout porte à croire qu’elles auront, dans un avenir prochain, une population considérable. Ses courants atmosphériques, attirés de l’Océan par-dessus les plateaux de la Colombie et les montagnes Rocheuses, ressemblent aux vents d’est du Groënland, au fôhn de la Suisse et à l’autan des Pyrénées, par la chaleur qui s’y développe en vertu de la condensation de l’air, après le passage des montagnes : on les désigne sous le nom de « vents chinouques » (chinook winds), parce qu’ils viennent de ces contrées de l’ouest où vivent les Chinooks et où se parle leur jargon commercial.


Le sol peut germer le blé sur le terrain arrosé par la partie moyenne des rivières « La Paix, » « Liard » et leurs ramifications ; et dès lors l’homme a raison de s’établir avec confiance là où le sol donne le pain. Encore plus aura-t-il raison de s’établir là où les eaux produisent les poissons en abondance, sans cesser pour cela d’arroser les céréales, les plantes et les fruits qui contribuent à la nourriture de l’homme et des animaux.


Et nous sommes en face de cette position.


LE COREGONUS ALBUS
(GREAT SLAVE LAKE)

LES EAUX DU GRAND-NORD



La principale richesse du Grand-Nord ne vient pas de la terre mais des eaux. La rivière de la Paix a bien sa vallée ouverte au soleil, aux courants d’air de l’océan Pacifique, la généreuse vallée qu’elle arrose produira des blés et d’autres céréales ; quand le dernier buffalo aura disparu de la forêt, elle substituera le bœuf domestique au bœuf sauvage, mais elle ne pourra nourrir, en fin de compte, qu’une mince population, pendant que les poissons des rivières, des lacs et des mers du Grand-Nord pourront suffire à l’entretien de peuples nombreux, les nourrir et même les enrichir. Ce n’est pas en vain que l’Athabaska, né d’une mare purgitante, au pied du mont Brown, sur les confins de la Colombie, fait le tour de lacs innombrables, qu’il les descend, les pousse, les entraîne depuis le petit lac de l’Esclave jusqu’au grand lac l’Athabaska, depuis le grand lac Athabaska jusqu’au grand lac l’Esclave, depuis le grand lac l’Esclave jusqu’à l’océan Arctique, sous les noms tour à tour, d’Athabaska, de la rivière de l’Esclave, qu’il devient, sous le nom de Mackenzie, le fleuve-roi qui reçoit les tributs de la Méditerranée arctique, de la rivière de la Paix, de la rivière aux Liards, après avoir trinqué sur le plateau des montagnes Rocheuses, avec le Fraser, la Colombie, la Skeena et le Youkon dans les coupes d’or de l’Ominica et de la Kolondyke.

Qui nous dira où sont les eaux du monde plus riches en poissons que celles du bassin du Mackenzie et du Grand-Nord ? N’avez-vous pas là le poisson-blanc, l’atikkamek, cher au Peau-Rouge, qui le mange en corbeau. Tendez vos filets dans les lacs de l’Athabaska, de l’Ours et le grand lac de l’Esclave, et vous y prendrez des Poissons-Blancs de quinze livres, et des truites grises de plus de cinquante livres.

— Vous n’avez pas de saumons, me direz-vous ?

— Pas de saumons, j’en conviens, mais que dites-vous du poisson bleu et de l’inconnu ?

— Le poisson-bleu n’a pas son égal comme poisson sportif et comme mets succulent ; l’inconnu arrive à vingt-cinq et trente livres ; il fait l’honneur du Mackenzie et de ses tributaires, mais ce n’est pas un saumon Nous irons plus loin encore ; de magnifiques poissons nagent dans l’océan Arctique, à l’embouchure des fleuves Back, du Cuivre et du Churchill, et ce ne sont pas encore des saumons quoi qu’on en dise.

— Pas encore des saumons, me dites-vous, et peut-être avez-vous raison, mais ils n’en restent pas moins des salmonidés, étant de la famille et du sang le plus pur du saumon. La truite du Grand-Nord, depuis le Mackenzie jusqu’au Churchill, à la mer comme dans les rivières et les lacs, ne se pêche que dans des eaux glacées. Il en est de même de l’atikkamek, du poisson-bleu, de l’inconnu. Dans le reste du monde on a besoin de se construire des glacières pour conserver le poisson, ici on pêche dans des glacières toutes faites, durables à l’année.

Mais voulez-vous des saumons quand même à tout prix ? Nous n’avons qu’à enlever une barrière de quelques pieds et vous en aurez à bouche que veux-tu ?


En 1888, un comité du Sénat ayant été chargé de faire une enquête sur les ressources du grand bassin du Mackenzia, l’honorable Edgar Dewdney, lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest, est appelé à donner son témoignage, le 18 avril de ladite année, et aux questions qui lui sont posées, il répond comme suit :


Interrogé par l’hon. M. Turner :


Q. — On remonte la rivière Skeena en canot : quel portage a-t-on à faire jusqu’à la rivière Ominica ?

R. — La distance d’Hazleton à la rivière Babine est d’environ quarante-huit milles.

Q. — Il n’y a pas d’autre portage ?

R. — Pardon, il y en a un autre. On traverse la rivière Babine à un endroit nommé la Pêcherie, où il se prend d’énormes quantités de poissons. C’est là que la Compagnie de la baie d’Hudson achète des sauvages toute sa provision de saumon.

Q. — Saumon d’eau douce, je suppose.

R. — D’eau salée. Ce poisson y vient par la Skeena, dans laquelle se décharge la rivière Babine. On remonte cette dernière jusqu’à trente ou quarante milles au-dessus d’Hazleton.

Q. — Hazleton est la tête de la rivière Skeena ?

R. — C’est la tête du chemin des canots ; on pourrait cependant aller encore un peu plus avant. Là commence le portage par la vallée d’Agyilgate, qu’il faut traverser pour atteindre l’entrée de la rivière Babine sur le lac Babine. Lac très long : soixante-dix à quatre-vingts milles de longueur : lac magnifique.

Par le président :

Q. — Les saumons pénètrent en grand nombre, dites-vous, jusqu’aux sources occidentales : n’est-ce pas pour y frayer ?

R. — Oui.

Q. — À quelle distance ces sources sont-elles des eaux qui ont leur cours vers l’est ?

R. — Le saumon que l’on capture dans le lac Babine vient de la mer par les rivières Skeena et Babine. Plus à l’est encore, les lacs Stewart, Tremblay et Tatla forment une autre chaîne, sur une étendue de cent vingt milles environ, en communication avec les eaux du Fraser. Le saumon y pénètre par ce fleuve.

Q. — La distance est-elle trop grande pour qu’on puisse essayer de mettre dans les eaux qui courent vers l’est du frai de saumon recueilli dans les sources des rivières occidentales ?

R. — Du tout. La chose serait facile.

Q. — Je vous le demande, parce que nous avons eu des témoignages contradictoires sur la question de savoir s’il y a du saumon dans le Mackenzie. Deux personnes ont dit oui : deux autres personnes ont dit non.

R. — On pourrait, certainement, prendre du frai de saumon au lac Stewart et le mettre dans les eaux qui ont leur courant vers l’est.


Le lieutenant-gouverneur Dewdney continue sa déposition, le lendemain, eu ces termes :


« Hier matin, lorsqu’il m’a fallu interrompre ma déposition, M. le sénateur me questionnait sur le faite qui sépare les sources des cours d’eau tributaires de l’océan Arctique de celles des cours d’eau affluant dans le Pacifique. Il désirait beaucoup savoir s’il était possible de transporter du frai de saumon des eaux occidentales dans les eaux ayant leur courant vers le nord-est, parce que l’on disait que la rivière de la Paix ne contenait pas de saumons. Je me suis rappelé, depuis, qu’il existe un point plus accessible que celui dont je parlais — près du grand coude du Fraser, au petit portage appelé Giscome. C’est par lui qu’on amenait, dans les commencements, les provisions destinées pour la rivière d’Ominica. En fait, des embarcations construites à Victoria ont remonté le Fraser et, rendues à cet endroit, ont été portées par terre aux eaux affluentes de la rivière de la Paix. Il n’y a pas d’élévation notable. Je crois qu’on a construit, sur le portage, une glissoire pour y traîner plus facilement les canots. Pour les essais de transportation du saumon, voilà le point le plus avantageux, d’autant plus que ce poisson abonde dans le Fraser et ses tributaires.


Fig. 208. — LA TRUITE DES RUISSEAUX ou TACHETÉE. — Salvelinus fontinalis.

Par le président :

Q. — Vous mettriez le frai dans le lac de la Nation ?

R. — Non, dans le lac McLeod. Autrefois on l’appelait le lac aux Truites. C’est sur ses bords que fut établi le premier poste que la Compagnie de la baie d’Hudson ait eu à l’ouest des montagnes.

Q. — N’est-ce pas le fort McLeod ?

R. — Oui, qui date de 1805, je crois.

Q. — Les cours d’eau nourris par ce lac conduisent à la rivière aux Panais, branche de la rivière de la Paix ?

R. — Ils s’y jettent.

Q. — Où conseilleriez-vous de mettre le frai ?

R. — Je crois que ce lieu serait bien favorable, et plus accessible que celui dont nous parlions hier et qui est placé à une altitude de trois mille pieds.


Le 4 janvier 1895, l’hon. John Schultz, lieutenant-gouverneur du Manitoba, confirmait l’opinion précitée, dans les termes concluants que voici :


« Un mot au sujet des poissons alimentaires d’eau douce qui se rencontrent dans la région arctique. Il est difficile d’établir d’avance la valeur que les pêcheries de cette région atteindront plus tard, mais une chose est certaine, c’est que nous possédons au nord de la ligne isotherme, dans cette partie du globe, une plus grande étendue de rivières et de lacs poissonneux que n’importe quel autre pays du monde, sans même excepter la Russie.

« L’immense région comprise entre la ligne isotherme et notre littoral arctique n’est pas surpassée sous le rapport de la quantité et de la qualité du poisson alimentaire d’eau douce, et à mesure que l’on approche de la côte arctique, les pêcheries sont de plus en plus peuplées. Bien que près de notre littoral arctique la glace de quelques-uns de nos grands lacs, tel que le lac Grand-Ours, ne disparaisse jamais complètement, le poisson y abonde tout de même. Vous vous rappelez que sir John Franklin, au moment où il naviguait sur un des bras du lac que je viens de mentionner, en route pour ses quartiers d’hiver, manqua de poisson, et que, comme dernière ressource, il tendit quelques petits rets à mailler au moyen desquels il prit une quantité énorme de poissons-blancs.


« Dans les cours d’eau de cette région se rencontrent des poissons de valeur : le poisson-blanc, la truite de lac, ainsi que d’autres espèces de truites, et, à mesure que l’on approche de la côte, une magnifique variété d’ombre.


« La plupart des rivières qui se jettent dans l’océan Arctique, et au moins cinq de celles qui se déchargent dans la baie d’Hudson, du côté ouest, fourmillent d’une variété de saumon connu sous le nom de saumon arctique. Il y a quelques années, le professeur Robert Bell m’a donné un spécimen de ce saumon, ainsi qu’un spécimen d’ombre, que j’ai conservés, depuis, dans l’alcool ; je me ferai un plaisir de vous en faire cadeau, car je sais qu’ils sont intéressants. Je ne parlerai pas de ce poisson particulier du fleuve Mackenzie, qui a plusieurs des mœurs du saumon, et que les voyageurs arctiques appelaient, comme on l’appelle encore, « l’inconnu. » Je n’en ai jamais vu de spécimen, mais il est certain qu’en amont des chutes de la rivière du Grand-Esclave, près du sort Smith, le saumon proprement dit ne se rencontre pas, et c’est une chose étrange, étant donné que les têtes d’au moins deux des affluents occidentaux du fleuve McKenzie ainsi que les rivières Liard et de la Paix se confondent presque avec celles des rivières de la côte occidentale, qui toutes contiennent du saumon.


« Il y a quelques années, je discutais cette question avec l’honorable Edgar Dewdney, lieutenant-gouverneur de la Colombie Britannique, et ce dernier s’accorde à dire avec moi que l’on pourrait facilement et à peu de frais prendre des saumons dans les lacs de la Colombie Britannique, juste avant le temps du frai, et les déposer dans quelques-uns des lacs formant les eaux de tête de l’Athabasca. L’on devrait, je crois, tenter l’expérience, car ce serait le moyen de rendre plus poissonneuses les rivières Athabasca et Grand-Esclave, ainsi que leurs affluents. »


VOYAGE DE MacKENZIE


« Le premier voyageur savant qui traversa les chaînes de montagnes entre les plaines du Nord-Ouest et la mer, fut Mackenzie, en 1792 ; il descendit le cours moyen du Fraser, qu’il croyait être la Columbia et qui fut dénommé plus tard, en 1806, d’après le traitant écossais Simon Fraser. Les voyageurs, pour la plupart employés de la compagnie d’Hudson, qui firent connaître cette partie du versant océanique, étaient presque tous Écossais : en leur honneur la contrée reçut le nom longtemps en usage de New-Caledonia.

« Les diverses chaînes des Rocheuses comprises entre l’Alaska, le bassin du fleuve Mackenzie et les hauts affluents de la rivière de la Paix, sous le 56e degré de latitude, ne sont connues que d’une manière générale par les indications des traitants et des mineurs, mais elles sont encore ignorées au point de vue géologique et restent en blanc sur les cartes. La saillie maîtresse, que l’on peut considérer comme l’arête initiale des montagnes Rocheuses, se reploie parallèlement à la côte alaskienne, à l’est du bassin de la rivière Lewes, ou Youkon supérieur. Elle ne paraît pas très élevée et ne forme qu’une ligne de partage secondaire, car elle est traversée par des rivières appartenant, les unes au versant du Pacifique, les autres à celui de l’océan Glacial. Ainsi, les hauts affluents du Stickeen et ceux de la Skeena naissent dans les mêmes régions que les tributaires de la rivière des Liards et que ceux de Peace River, qui descendent vers le fleuve Mackenzie. Les plus hautes montagnes de ces régions ne dépassent probablement pas 3000 mètres et se dressent vers le 55° 30 degré de latitude, dans un massif central où se réunissent les diverses chaînes parallèles venues du nord et d’où s’épanchent en des vallées divergentes les gaves supérieurs du Stickeen, de la Skeena, de Peace River et du Fraser ; sur d’anciennes cartes, ce massif est désigné sous le nom de Peak Mountains. Immédiatement au sud, l’ensemble du système montagneux s’abaisse, et des bords de l’océan Pacifique jusqu’aux plaines que parcourent les eaux de Peace River, on peut traverser le territoire de la Colombie Britannique sans passer nulle part à plus de 1000 mètres en altitude : la brèche de Peace River est à la hauteur d’environ 600 mètres. Le grand coude septentrional du Fraser indique à peu près le milieu de cette dépression médiane, caractérisée par la présence de dépôts gris ou blanchâtres formés d’argiles arénacées, qui se sont stratifiées régulièrement sur une épaisseur considérable ; en certains endroits ces dépôts ont une puissance de 30 et même de 60 mètres. Ils reposent partout sur des couches d’argiles glaciaires plus ou moins modifiées et parsemées de graviers et de blocs.

« C’est évidemment à l’action d’une vaste mer intérieure que sont dues ces strates blanchâtres qui s’étendent au loin entre les montagnes. Les lacs actuels et les grandes plaines de Chilcotin ne sont que les restes de cette ancienne mer, qui se rattacha peut-être à l’Océan, et qui s’avança en détroit, de l’ouest à l’est à travers le système entier des montagnes Rocheuses.

« L’arête proprement dite de la chaîne maîtresse, nettement orientée dans le sens du nord-ouest au sud-est, commence au sud de la Peace River par des sommets qui n’ont pas même un millier de mètres en hauteur, mais elle s’élève rapidement au-dessus des plaines que parcourent les affluents de l’Athabaska et cette rivière elle-même. Le col de la Tête-Jaune, où l’on projeta d’abord de construire le chemin de fer transcontinental, est à 1168 mètres. Plus au sud, le grand portail du col d’Athabaska serait même dominé par deux montagnes ayant à peu près cinq kilomètres en hauteur ; au nord, le mont Brown (4875 mètres), au sud, le mont Hooker (5180 mètres) ; toutefois, ces mesures n’ont pas été faites avec précision, et les géodésiens qui ont commencé le levé trigonométrique des Rocheuses dans la région voisine de la frontière croient ces estimations de beaucoup supérieures à la vérité : vu de loin, à l’extrême horizon, le massif de l’Athabaska ne paraît pas être plus élevé que les groupes du sud, et ceux-ci n’atteignent pas 4000 mètres. D’ailleurs, les passages que l’on franchit de l’un à l’autre versant dans cette partie de la chaîne sont d’une telle facilité que les voyageurs en parlent avec étonnement. Milton et Cheadle cherchaient encore devant eux le col de la Tête-Jaune, et déjà il était caché par un promontoire : ils avaient passé la ligne de séparation des eaux sans la remarquer.

« Des montagnes, généralement désignées d’après des savants anglais, le Lyell, le Sullivan’s Peak (2395 mètres), le Forbes (2575 mètres), le Murchison, le Balfour, le Sefroy (3535 mètres), se succèdent dans la direction du sud-est du groupe de l’Athabaska. Ce sont les monts qu’on aperçoit en venant des plaines de la Saskatchewan et que l’on appelle plus spécialement du nom de Rockies. Vues des pâturages onduleux du territoire d’Alberta, les parois grisâtres des Rocheuses, nues, de forme presque pyramidale, striées de quelques neiges sur leurs escarpements septentrionaux, présentent un aspect grandiose. À leur base, des talus d’éboulis portent quelques forêts de pins, mais au-dessus on ne voit que rochers empilés sur rochers. Quelques-unes des montagnes montrent à vif leurs assises horizontales, déposées pendant les âges dévonien, carbonifère et crétacé ; les autres sont formées de stratifications diversement plissées et tordues, mais pour la plupart inclinées du côté de l’est. Il en est qui ressemblent à d’immenses dalles d’ardoise, d’autres à des pyramides coupées de degrés réguliers. À l’est de la chaîne masseuse des avant-monts, alignés dans le même sens, s’élèvent en massifs au milieu de la plaine ; tel, à l’est du col de la Tête-Jaune, le groupe au centre duquel le mont Dalhousie dresse son fort crénelé aux parois verticales, telle, plus au sud, la rangée aux rochers uniformes à laquelle on a donné le nom de Palliser Range, en l’honneur de l’un des premiers explorateurs. La chaîne du Porc-Épic (Porcupine Hills) qui s’élève près de la frontière, au sud de Calgary, appartient aussi à ce mur des « Petites Rocheuses, » que de larges brèches interrompent de distance en distance.