Reconnaissance de la région Andine, de la République Argentine/4

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Francisco P. Moreno
Musée de La Plata, 1897 (pp. 44-55).
De Junin de los Andes à Nahuel-Huapi

IV

DE JUNIN DE LOS ANDES À NAHUEL-HUAPI


À Junin de los Andes, je rencontrai Wolff et Hauthal. Le premier avait commencé à déterminer la position astronomique de la place publique, travail indispensable pour les investigations que j’avais ordonnées, et qui devaient s’étendre principalement au sud du 40° de latitude. Ces observations et les suivantes, effectuées par Wolff et Zwilgmeyer, donnèrent comme longitude pour Junin : 71° 7′ ouest de Greenwich, et 39° 57′ 2″ de latitude sud.

Le 28, nous nous dirigeâmes tous vers le lac Lacar. Nous côtoyons le Chimehin, et suivons la large vallée au milieu de laquelle la rivière décrit son cours sinueux et se ramifie en canaux dont les mailles serrées forment des îles pittoresques. Les collines sont formées de grès et de conglomérats recouverts de tufs, sur lesquels s’étend, en certains endroits, une couche d’humus considérable. Les pommiers chargés de fruits encore verts, mais déjà mangeables, nous procurèrent un repos agréable, au milieu d’une journée de forte chaleur et avec un ciel sans nuages. Nous traversons la rivière Carhué qui sort d’un petit lac situé à l’ouest, parmi les premières chaînes peu accentuées, puis longeant la base de l’ancienne rive escarpée de la rivière nous rencontrons peu de temps après son pittoresque affluent, le Rio Quilquihué. Le jour clair et l’atmosphère transparente me permirent de distinguer, depuis la hauteur, à l’ombre des pommiers, le détail des bois, des canaux naturels et des plantations dorées des rives du Chimehuin, joyau ignoré de la région andine. Le grand plateau qui s’étend au sud, à l’ouest et au nord-ouest a une physionomie glaciaire des plus accentuées, et me rappelle avec ses moraines la plaine que j’ai aperçue en 1880 à l’ouest de Quelajaguetre, sur l’affluent nord principal du Chubut, ici représente par le Rio Chimehuin. La dépression de l’arrière plan, que nous avions à l’ouest, et où nous devions rencontrer dans le courant de l’après-midi la vallée de Maipu et, à son extrémité, le lac Lacar, correspond à la vallée d’Epuyen du Sud.

Le Quilquihué coule sur le plateau dans l’ondulation formée par le large cours d’eau qui a précédé la rivière actuelle, et qui est limitée au nord par des coteaux morainiques plus ou moins élevés et étendus, recouverts de pâturages, et, dans ses dépressions, de bosquets qui accentuent davantage le caractère glaciaire. À l’horizon, un peu à l’ouest, nous apercevions la dépression occupée par le lac Lolog, à l’extrémité duquel débouche la rivière qui ne reçoit du nord aucun affluent d’importance, dépression allongée formée à l’est par des coteaux, puis par des montagnes peu élevées d’abord, mais dont l’altitude va en augmentant vers l’ouest jusqu’aux contreforts de l’axe longitudinal andin érodé.

Nous traversons le Quilquihué en un point où il descend de l’ouest-nord-ouest, et peu de temps après, nous commençons à nous rendre compte que la plaine glaciaire, à peine élevée de quelques dix mètres au-dessus du rio, dans sa partie la plus accentuée, forme un intéressant exemple du fameux divortium aquarum continental.

Ce point est digne d’attention, et je m’y arrête quelques heures. La plaine est, comme je l’ai dit, d’origine glaciaire, et je la considère comme exclusivement formée par une moraine secondaire dans une des extensions des glaciers qui occupèrent l’emplacement du lac Lolog et de la vallée de Maipu. Les empiètements et les retraites successifs des glaciers, et leur développement plus ou moins important, par suite de causes locales, ont modifié plusieurs fois les dépôts qu’ils laissèrent dans leurs mouvements, et les derniers de ceux-ci ont produit le phénomène cité. Si du chemin que nous prenons, nous faisions un petit détour de 300 mètres vers l’orient nous trouverions une petite dépression transversale, à peine sensible à l’ouest, mais limitée à l’est par des coteaux qui forment une moraine secondaire frontale. Au milieu de cette dépression horizontale occupée par un vert mallin ou sources, il y a quelques petits monticules ou dunes qui occupent à peine vingt mètres carrés, et dont la plus grande élévation n’atteint pas un mètre. Nous choisîmes, avec Hauthal, ce parage (800 m.) pour notre objet qui était de déterminer le point où s’opère la division des eaux, et nous vîmes qu’elles se confondent au-dessous de ce monticule. De là nous nous dirigeâmes au Quilquihué, suivant d’abord les eaux souterraines qui se révélaient, à mesure que nous avancions, par l’humidité progressive du sol, jusqu’à ce qu’elles jaillissent et aillent se jeter au fleuve, et effectuant ensuite la même observation avec les parages humides opposés. Il aurait fallu disposer de niveaux de précision pour reconnaître la différence exacte de niveau entre le Rio Quilquihué et les eaux qui descendent au Pacifique ; mais dès maintenant, je crois pouvoir affirmer qu’une vingtaine d’ouvriers pourraient, en vingt-quatre heures, détourner le cours du Quilquihué, et déverser toutes ses eaux dans la plaine de Maipu. Il suffit de remuer un peu de boue et de sable, et rien de plus (planche IX, fig. 1).

M. le Dr. Oscar de Fischer, qui a passé par ici en 1894, dit qu’il est complètement inexact que le Paso de Chapelco, nom qu’il donne à ce point, et qui appartient à toute la zone de plus de dix kilomètres que la plaine glaciaire présente en largeur, soit situé à l’orient des Andes, car il prétend que les élévations qui se trouvent à l’orient, comme le Cerro del Perro, etc., doivent être considérées comme des contreforts de la Cordillère des Andes. Les observations qu’a pu faire M. Fischer, dans la petite zone qu’il a visitée, ne lui permettent pas de soutenir une pareille thèse, et quand ses connaissances se compléteront sur ce point, il se convaincra qu’il a soutenu une erreur. Il n’est pas davantage admissible que cette « loma » (colline), comme il appelle cette plaine, — laquelle, si elle paraît une colline vue de Maipu, ne l’est pas depuis le Quilquihué — relie les extrémités de deux chaînons : celui de Chapelco au sud du lac Lacar et celui de Huahum au nord de ce réceptacle. Le prétendu chaînon de Chapelco forme un massif séparé des chaînons de l’occident qui se voient au sud-ouest et à l’ouest du lac, et il est situé à l’est et au sud-ouest de celui-ci ; il en est de même des collines et montagnes qui séparent la vallée de Maipu et le lac Lacar du lac Lolog. Le lac Lolog se trouve à 890 mètres au-dessus de la mer, c’est-à-dire qu’il est plus élevé que la plaine ou « loma » dont la hauteur dans sa dépression centrale est de 800 mètres. La carte qui accompagne ces Notes peut donner une idée claire des conditions orographiques de cette zone si intéressante. Mon opinion est que les lacs Huechu-Lafquen, Lolog et Lacar sont des bras d’un grand lac qui occupait tout ce qui, aujourd’hui, s’appelle Vallée de Chimehuin.

Après avoir traversé ce plateau, on descend à l’ouest dans la plaine de Chapalco ou Maipu ; la rivière Chapelco descend de l’orient parmi les moraines et a ses sources un peu plus au nord-est du point culminant de ce massif volcanique (2180 m.). La vallée qu’a laissé le grand lac qui remplissait autrefois cette dépression aujourd’hui transformée en un si beau verger, et qui se dessécha quand les eaux s’ouvrirent un passage à l’occident à travers les roches de l’enchaînement andin principal, est étendue et utile à l’agriculture sur toute sa surface. J’ignore si les domaines des concessionnaires de Junin de los Andes s’étendent jusque là, et si les colonisateurs actuels possèdent des titres de propriété ; mais s’ils n’en ont pas et que cette terre appartienne encore à l’État, celui-ci doit profiter, le plus tôt possible, de ce délicieux morceau de terre, en le colonisant. La situation abritée permet une culture facile ; et les terres voisines peuvent être exploitées pour l’élevage des bestiaux, de manière que tout favoriserait le développement d’une colonie agricole pastorale près de Junin de los Andes et de Valdivia.

Les rochers des montagnes du sud sont surtout formés de gneiss et de granit, couronnés par des roches néoplutoniques, et elles offrent des paysages variés par suite de la décomposition du granit. Des ruisseaux descendent des hauteurs, formant de jolies cascades au milieu des cyprès élancés, et le bois devient plus touffu sur les versants. Nous dépassons le vieux fortin Maipu, aujourd’hui inutile, situé sur les bords de la rivière Loncohuchum, Calbuco ou Huechehuehum, autant de noms que porte la gaie rivière ; nous descendons à la seconde dépression, et au milieu des bois et de la flore la plus variée, nous atteignons les rancherias (cabanes) du cacique Curuhuinca.

Je n’avais pas connu Curuhuinca pendant mes visites de 1876 et de 1886. Lors de la première, il se trouvait sur le territoire chilien ; et à la seconde, ami des chrétiens comme il l’était, il n’avait pas voulu assister au parlement de Quemquemtreu où on me jugea comme ennemi des Mapuches. La rancheria était en apparence déserte, mais dans les huttes et sous la ramée du chef il y avait grand mouvement. Les vieilles femmes chantaient en ronde, et quelques jeunes gens groupés à l’entrée se montraient inquiets de la caravane qui approchait. La cause de cette agitation était le grave état de Curuhuinca, si grave qu’on me dit que je ne pourrais pas le voir. Cependant je pénétrai dans son rancho-toldo (cabane-tente). L’énorme cacique était couché sur le sol, entouré de sa famille et gémissait continuellement ; mais peu de paroles suffirent à le réanimer. Les vieux se demandaient : Qui est cet homme qui pénètre ainsi dans la maison et parle de cette manière au chef bien-aimé, le consolant dans la pénible crise qu’ils croyaient mortelle ? L’air pleureur, gémissant de cette masse, avec des modulations d’enfant, était affligeant. Avant de lui dire qui j’étais, je m’informai de sa maladie. Il s’agissait simplement d’une terrible indigestion de vesces qui durait déjà depuis trois jours, et jeunes et vieux, femmes de tout âge, s’insinuant entre les objets de toute nature : peaux, toiles et paniers suspendus au plafond, qui obscurcissaient cet antre peu agréable à l’odorat, écoutaient avec attention le médecin inattendu ; leur surprise augmenta quand ils surent que cet étranger n’était rien moins que l’homme que fit prisonnier Shaihueque, et qui s’échappa sans qu’on n’ait jamais su comment. Le nom de Moreno était accompagné des ah ! des jeunes et des vieux, et Curuhuinca, au milieu de vomissements et de contorsions, trouva les forces pour me dire qu’il s’était opposé à ce que la terrible sentence du cacique Chacayal s’accomplit.

Shaihueque et Ñancucheo m’avaient dit plus d’une fois qu’au pied de la Cordillère, au passage du Chili, il y avait des caciques qui cultivaient la terre et que l’un d’eux était Curuhuinca. Les familles indigènes groupées autour de lui cultivent la terre : les blés enclos que nous apercevions témoignent de leur activité ; en outre, les femmes tissent, et avec toutes les ressources de cette humble ruche, ils commercent avec Junin de los Andes et Valdivia. J’appris que tous les légumes qui se consommaient à Junin provenaient des cultures des habitants de Curuhuinca, des champs de Trompul et de Pucara, près du lac Lacar, situé à quelques deux cents mètres des ranchos, et sur la rive duquel nous établissons un campement sous un bois de pommiers centenaires, après avoir administré au maître de céans une bonne dose de sel Epsom. J’avais accompli ce jour-là un des objets de mon voyage.

Je ne pus jouir que quelques heures du tranquille paysage du Lacar (680 m., planche IX, fig. 2). Je dus employer tout le bel après-midi à préparer les instructions relatives aux opérations que devaient effectuer Wolff, Zwilgmeyer et Hauthal au sud, et à recevoir la visite des indiens, dont la conversation roula principalement sur les mouvements — pour eux surnaturels — d’un vieux tronc de cyprès, à moitié flottant depuis un temps immémorial près du rivage du lac, lequel devait, d’après les naïfs indigènes, incarner quelque esprit malin qui « fait palpiter violemment le cœur », et dont il fut peu aisé de leur faire comprendre les mouvements giratoires mystérieux.

Dans la matinée du 29, je retournai en arrière pour atteindre le Rio Collon-Gura. Curuhuinca était déjà complètement rétabli de sa maladie, et sa bonne volonté nous était acquise pour que mes compagnons obtinssent facilement des guides (vaqueanos) et des aides. Bien que les indiens pénètrent peu dans les forêts, je ne pouvais compter sur d’autres éléments, et d’un autre côté, je savais, par les récits des vieillards qu’il a existé autrefois un sentier qui conduisait du lac Lacar au Nahuel-Huapi, traversant l’ouest du massif isolé de Chapelco et des volcans qui bordent de tufs le Limay de ce côté ; les aides de Curuhuinca pourraient chercher ce sentier qui faciliterait singulièrement les travaux que je préparais.

Depuis le campement du Manzanal, il n’est pas possible de se faire une idée exacte du lac Lacar, mais, toutes proportions gardées, l’aspect général offre une certaine ressemblance avec celui du lac des Quatre-Cantons (planche X).

Entre la surface morainique de la plaine au nord du Chapeleo et les eaux du Lacar, on observe trois échelons bien marqués qui indiquent le changement de niveau du lac à une hauteur de 140 mètres. Je grimpai de nouveau sur cette moraine, et longeant la rive droite du fleuve Quilquihué qui reçoit un tributaire provenant de la montagne de Chapelco, je traversai la plaine pierreuse qui s’étend toujours à l’extrémité des ondulations glaciaires.

Depuis la confluence du Quilquihué et du Chimehuin (690 métres), le chemin continue à l’orient par la vallée moderne, et après avoir dépassé la montagne volcanique du Perro qui surplombe à l’angle nord-est ce point de jonction, on pénètre complètement dans la région caractéristique des plateaux patagoniques formés par des grès et des détritus volcaniques en couches horizontales de coloration agréable à la vue, qui égaient le paysage monotone.

M. Fischer dit que « la vallée du Chimehuin est limitée à l’orient par un chaînon de hauteur considérable couronné par la coupole caractéristique du Cerro del Perro », et ajoute que « ce chaînon qui se détache de la Cordillère au nord du Huechu-Lafquen, doit, selon son opinion, être encore considéré comme un contrefort de la Cordillère des Andes ». Rien de plus erroné que cette affirmation. Il n’y a pas de chaînon qui se détache ainsi de la Cordillère, je puis l’affirmer, puisque j’ai traversé la région située au nord du Chimehuin, et je n’ai rien trouvé qui ressemblât à un chaînon. Les collines qui limitent à l’orient la large vallée du Chimehuin, qui n’est pas non plus « encaissée » entre des montagnes, comme le dit plus loin M. Fischer, sont parallèles aux Andes ; et le cerro volcanique du Perro, qui n’atteint pas une hauteur si considérable, est une montagne tout à fait indépendante de la Cordillère (planche XI). Des erreurs et des confusions, comme celles que l’on rencontre trop fréquemment dans la relation de M. Fischer, dont le texte n’est pas toujours d’accord avec la carte qui l’accompagne, égarent le jugement de ceux qui s’occupent de l’orographie andine et engendrent des doutes préjudiciables. Soutenir que Junin de los Andes est situé à l’intérieur de la Cordillère équivaut à affirmer que Osorno est au cœur des Andes. L’énorme amplitude latérale à l’orient qu’attribue à cette cordillère, dans sa relation et sur sa carte, le savant explorateur danois au service du Chili, ne correspond nullement à la vérité orographique, comme il me sera facile de le démontrer avec plus de développement dans une autre occasion.

Toute la région que j’ai traversée, ce jour-ci, n’offre aucune difficulté à la construction d’un chemin de fer, et ce que j’ai vu et observé depuis le Malleu jusqu’au Collon-Cura, où nous arrivons vers le soir, confirme de plus en plus ma croyance que la ligne ferrée la plus utile et la plus facile à établir entre l’Atlantique et le Pacifique, dans la région du Sud, sera celle du port San Antonio à Junin de los Andes et Valdivia. Je reviendrai sur ce point plus loin.

L’estancia Ahlenfeld (560 m.) est située prés du Rio Collon-Cura sur l’ancien chemin indigène, et j’y passai la nuit, parfaitement accueilli par son propriétaire.

Schlörbeck, Soot et Roth s’étaient déjà dirigés à Caleufu pour m’y attendre, et le jour suivant j’allai les y rejoindre.

La large vallée du Collon-Cura est aujourd’hui moins peuplée qu’il y a vingt ans, quand les tribus indiennes de Molfinqueupu y avaient établi leurs tolderias, mais il faut espérer que ses propriétaires actuels ne laisseront pas dans un tel abandon un si beau morceau de terrain. Le fortin Sharples est en ruines, abandonné, ayant terminé sa mission. Un souvenir à mon pauvre cousin Anselme Sharples, soldat par vocation, mort en remplissant son devoir, et nous continuons notre route. La formation caractéristique de cette région se révélait dans les couches mises à nu des versants érodés des ravins : les laves basaltiques alternent avec les tufs qui recèlent une faune perdue des plus intéressantes, dont M. Roth a réuni plus tard un bon nombre de représentants ; le tout recouvert de débris glaciaires. Les laves proviennent des volcans du nord-est entre le Limay et le Collon-Cura, à l’ouest du massif granitique que borde le Limay dans cette direction. Dans le voisinage se trouve la pierre qui a donné le nom au parage et ce dernier au Rio Collon-Cura, « masque de pierre », environnée, lors de ma retraite de 1876, par les tolderias des frères Praillan et Llofquen. C’est sur ce point que je dus terminer ce voyage-là, arrêté par la tribu ivre et hostile.

Je ne voulus pas manquer de visiter le siège des conseils de guerre ou Aucantrahum, terminés pour toujours. J’y avais assisté deux fois, et la dernière dans de très mauvaises circonstances. Le grand cercle, débarrassé d’arbustes, tracé par les mille évolutions de la tactique indigène durant au moins un siècle dans ce lieu traditionnel, commençait à s’effacer, mais mes impressions étaient encore fraîches, et il me fut facile de remonter seize années en arrière. Mais les incertitudes ont passé, et mes prophéties, qui me servirent de cuirasse en ces moments pénibles où le plus prudent était de paraître brave et de faire bonne mine à mauvais jeu, se sont accomplies. Presque tous les vieux caciques qui m’entourèrent dans ce conseil ont disparu ; je crois qu’il ne survit que Shaihueque que j’espère rencontrer bientôt, loin de « ses champs », et « fixé » sur les lots que j’ai obtenus pour lui et ses tribus, près de Tecka, le « champ » du bon cacique Inacayal déjà décédé. Quemquemtreu, ainsi s’appelle l’endroit et la rivière voisine du plateau des « Conseils » sera, sans aucun doute, un centre de population une fois qu’on colonisera la vallée du Collon-Cura, et une station du chemin de fer qui doit passer par ici au Chili.

Tantôt côtoyant le fleuve, tantôt traversant les plateaux et les cañadones (vallées encaissées), sur les versants desquels on voit des blocs erratiques de grande dimension et d’épaisses couches de cailloux roulés, comme si ces fragments eussent été transportés par des glaces flottantes quand le plateau était un grand lac, nous arrivons à Caleufu.

Le Collon-Cura a rongé les masses de gneiss-granit qui paraissent former là la base des plateaux recouverts ensuite par des tufs et des roches néovolcaniques. La chaîne de l’orient, Moncol-Mahuido, paraît être aussi volcanique, et le Collon-Cura, dans cette région, coule à ses pieds. Je traversai le Caleufu près de sa confluence avec le Collon-Cura, et peu après, je campai dans le même site où j’avais dressé ma tente en 1876 et en 1880 (planche XII). Les tolderias de Shaihueque n’avaient laissé que des cendres d’os et les cercles de pierre et de terre brûlée des foyers (540 m.). Par contre, en ce moment, passait un grand troupeau de bestiaux qui, du Nahuel-Huapi, se dirigeait à Victoria (Chili). Là où autrefois s’élevaient les toldos, on a installé deux bergeries et une pulperia (un débit).

La vallée de Caleufu sera un centre important d’élevage et d’agriculture, car ces terres peuvent s’arroser facilement, et la vallée est assez large pour être exploitée avec profit. Ses collines voisines sont couvertes de pâturages.

Le 2 et le 3 mars, j’organisai les expéditions de Wolff, Soot, Hauthal et Roth qui devaient opérer entre Junin de los Andes et Nahuel-Huapi, et comme une compensation des mauvais moments passés, je refis, pendant le jour, le chemin que j’avais parcouru, dans la nuit du 11 février 1880, quand, avec mes fidèles serviteurs le soldat José Melgarejo et l’indien Gavino, nous nous enfuîmes du campement indien, et je pus apercevoir à la lumière du jour le premier rapide latéral où nous essuyâmes notre premier échec avec notre radeau primitif.

Ces souvenirs sont agréables quand la comparaison du passé avec le présent est à l’avantage de ce dernier. Cependant, je dois l’avouer, j’espérais trouver plus de progrès en ces parages ; mais comment l’obtenir, quand la terre, entre Junin de los Andes et Caleufu, n’a que deux propriétaires et que la population n’atteint pas à un homme pour cent kilomètres ?

Le 4, nous passons par Yalaleicura, tout près de la pierre mystérieuse que vénéraient tant les indigènes, simple conglomérat détaché du versant du plateau et qui domine la profonde vallée de la rivière de ce nom. Nous rencontrons quelques petites chaumières abandonnées et brûlées par leurs constructeurs, les émigrants chiliens. Nous marchons d’abord par les gorges, laissant à gauche le chemin qui va jusqu’à la confluence du Collon-Cura et du Limay, qui sera celui du chemin de fer. Les plateaux appartiennent au type général, recouverts de débris de l’épaisse couche de conglomérats qui couvre les grès et les vieux tufs ; mais en face de Yalaleicura se présente une muraille pittoresque de basalte formant une croupe peu accentuée, et paraît correspondre à une expansion locale de lave sous-lacustre. Les champs deviennent plus mauvais ; ils sont trop pierreux et exposés aux vents, mais les versants des collines, dans les environs des gorges et des vallées, sont riches en herbages et en sources. On aperçoit dans les dépressions des roches polies, comme si elles l’eussent été par les glaces pendant la seconde période glaciaire, mais je n’ai pas observé de stries : peut-être ont-elles été effacées par les eaux qui formèrent le torrent postérieur, déjà presque tari.

La végétation antérieure a dû être puissante, exubérante, car on aperçoit des couches d’humus de cinq mètres d’épaisseur. Le conglomérat est composé principalement de granit, de trachite et d’andésite. Le vieux cratère qui produisit les laves sous-lacustres, est bas, dénudé et ses laves offrent une pente douce ; depuis son sommet on jouit d’une vue étendue du grand plateau général. Au nord, il commence à la base extrême des chaînes de Catalin ; à l’ouest, il est limité d’abord par le massif de Chapelco, puis par le versant oriental d’un chaînon apparent, volcanique, à en juger par la couleur et son type orographique ; à l’orient par les chaînes de Moncol, puis par les roches néovolcaniques qui dominent le cours du Limay sur sa rive droite.

Le 5, à midi, nous descendons vers la vallée du Rio Limay, large de trois kilomètres en ce lieu, déjà occupée par des enclos de bestiaux. Le grand fleuve coule au milieu de vertes prairies qui se resserrent, à mesure que nous nous dirigeons au sud, jusqu’à former les défilés qu’offrent les premiers rapides. Là, la chaîne apparemment volcanique, que nous avions à l’ouest, traverse le fleuve et recouvre de ses laves et tufs le plateau dès que l’on a dépassé Chacabuco Viejo, nom du fortin qui s’élevait à l’endroit nommé auparavant Tran Mazanageyu (630 m.). Après avoir dépassé le premier défilé, j’observe de nouveau du granit recouvert d’une roche néovolcanique rose-clair, et à l’orient, de l’autre côté du fleuve, je crois remarquer que la roche, qui est d’aspect volcanique probablement porphyrique et de tufs porphyriques, est recouverte par des grès et des tufs, et ceux-ci, à leur tour, par du basalte plus moderne. L’absence de grands blocs erratiques me fait supposer que le Limay a formé là son lit à une époque postérieure aux glaciers des vallées.

Dans le second défilé, après avoir dépassé le Pichi-Limay, je trouve des pierres polies et des concavités circulaires dans les roches, formées par des eaux qui passèrent au-dessus, ce qui confirme ma croyance du caractère moderne de la fissure par où court actuellement le Limay. De là on domine les rapides où fit naufrage le hardi explorateur chilien Guillaume Cox. Il me semble que ces rapides sont formés de rocs détachés, peut-être de blocs erratiques transportés par les glaçons dans le lac de la seconde période des glaciers, avant que les eaux ne se soient métamorphosées en un fleuve.

Le paysage du Limay, à cette hauteur, est très beau et attrayant malgré les tonalités obscures des roches volcaniques : le vert profond des cyprès, les eaux azurées, les crêtes blanchâtres des avalanches liquides sur les rapides, et les petites cascades qui tombent sur des rideaux de mousses et de fougères rendent agréable la marche vers le Traful, principal affluent du Limay au sud du Collon-Cura (660 m.). Ce fleuve, qui coule sur un lit de galets, forme, avec sa vallée encaissée, un coude pittoresque. Son passage a la renommée d’être dangereux ; j’ai eu la bonne fortune de le trouver clément les trois fois que je l’ai traversé à de grands intervalles (planche XIII). Les curieuses formes que prennent les tufs par la décomposition et l’érosion varient à l’infini. Quelle profusion de tourelles, d’aiguilles gothiques, de pyramides égyptiennes, de coupoles romaines au-dessus et au pied de ces énormes murailles à pic !

Après avoir traversé un défilé si étroit qu’avec une claie d’un mètre on peut fermer le passage des troupeaux de dizaines de lieues, nous établissons notre campement dans un bas-fond abrité au pied de vieux cyprès et dominé par ces tours et ces pyramides. Rien de plus hardi qu’un énorme monolithe, gigantesque obélisque de quatre mètres de base sur cinquante de haut (planche XIV). Les roches stratifiées, sur lesquelles reposent les laves et les tufs, sont horizontales, et sans aucun doute les mouvements séismiques ne sont guère violent dans cette région quand les tufs se permettent de telles hardiesses. Ces derniers ne sont pas toujours de grain fin et souvent on observe de véritables conglomérats volcaniques. Le jour suivant, nous continuons à suivre la rive gauche du Limay, et, à midi, nous sortons des défilés pour pénétrer dans une région où la vallée, qui s’élargit toujours dominée par le vieux tuf porphyrique, présente de faibles ondulations ; nous apercevons quelques établissements sur la rive opposée ; nous dépassons une belle moraine frontale qui ferma autrefois la vallée et dans les dépressions de laquelle le fleuve a tracé son cours tortueux et nous gagnâmes la large et grande vallée, reste du lac Nahuel-Huapi qui se retire. Cette vallée où, tout près du lac, est situé le fortin Chacabuco (770 m.) ou plutôt ses ruines, au pied de montagnes volcaniques abruptes, devrait être déjà toute peuplée. Cependant, nous n’y voyons que quelques juments sauvages, des enclos et des maisons qui furent abandonnées quand se retirèrent les forces nationales. Je crois que ces terres sont encore fiscales, fort heureusement, et le gouvernement qui faciliterait sa colonisation immédiate ferait une œuvre patriotique.

À la nuit, nous arrivons à l’estancia de M. Jean Jones (820 m.), située dans la vieille vallée morainique du lac, protégée par les bois et entourée de très belles prairies. Les animaux de race font plaisir à voir (planche XV, fig. 1).