Souvenirs (Montpetit) tome II/11

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Chanteclerc (IIp. 185-212).
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LA PORTE D’OR


En 1917, l’Université de Californie conviait à son cinquantenaire quatre-vingt-dix universités américaines et vingt et un gouvernements étrangers. Délégué par le Gouvernement de Québec, je constatais avec joie, dès mon arrivée au Palace Hotel de San Francisco, avec quelle affabilité on accueillait notre vieille province française.

L’Est américain avait montré quelque humeur à l’annonce d’une fête de l’enseignement en pleine guerre : toutes les énergies ne devaient-elles pas se tendre vers la défense militaire et la production économique ? Il se ravisa quand il sut le caractère de la célébration : les relations internationales y occuperaient une large place, et l’on tiendrait une conférence où elles seraient étudiées. L’occasion était belle de dégager les conséquences de la déclaration de guerre du 6 avril. La République américaine était entrée, non dans le « concert des nations » comme on disait autrefois, mais dans leur formidable querelle. Elle prenait attitude. Le cinquantenaire de Berkeley exalterait les États-Unis « puissance mondiale », suivant le mot lancé dès 1910 par Archibald Cary-Coolidge.

Un nom français est à l’origine de l’Université de Californie. En 1853, le révérend Henry Durant, diplômé de Yale University, fondait à Oakland la Contra Costa Academy qui devint, deux ans plus tard, le College of California. À l’ouverture des cours, huit élèves s’inscrivirent.

Il ne s’agissait que d’une institution secondaire ; mais cette initiative devait conduire, en 1868, à l’établissement d’une université.

En cinquante ans, elle s’est prodigieusement développée, à l’américaine. Installée à Berkeley depuis 1873, face à la baie de San Francisco et à la célèbre Porte d’Or où il arrive, certains jours de l’année, que le soleil sorte triomphalement de l’horizon, elle est bâtie à l’ombre des eucalyptus dont les cicerones expliquent les migrations depuis le sol de l’Australie. Élégants et droits, ils gardent tout l’hiver leurs feuilles et cèdent par lambeaux leur écorce grisâtre. Des chênes tordus, qui ressemblent à de vieux savants, secs mais robustes : d’innombrables palmiers, qui sont chez nous des accessoires de théâtre et là-bas des choses vivantes, vigoureusement plantées dans la terre, portant au bout d’un corps dénudé une tête éperdue, complètent ce décor si souvent décrit, circuit des voyages de noces cossus, snobisme du milliardaire en retraite, apaisante harmonie d’une cité intellectuelle : ce décor qui rappelait au sénateur d’Estournelles de Constant la paix de la Côte d’Azur et à M. André Siegfried, d’ordinaire assez calme, les chauds reflets de l’Andalousie.

Des premiers bâtiments en bois, semblables à ceux de l’Université de la Colombie britannique, bâtie en plein Vancouver, il ne subsiste, en 1918, que des échantillons qui disparaîtront dès le prochain million. Les édifices de brique indiquent la seconde étape. Puis viennent les monuments de granit ou de marbre blanc, aux toits de tuiles rouges, qui marquent l’entrée de l’Université dans le définitif. L’architecture est disciplinée, sans rien qui rappelle l’horreur de certaines constructions américaines. On en garde une impression de richesse et de bon goût difficile à réaliser. Les plans furent soumis à deux concours, dont l’un eut lieu à Anvers et l’autre à San Francisco, et le prix fut attribué à un Français, M. Émile Bénard.

On construisit d’abord le fameux Théâtre grec, au flanc de la colline qui forme l’arrière-plan du merveilleux campus. Dix mille personnes s’y trouvent à l’aise sur les gradins échelonnés au grand soleil de Californie. Les fêtes universitaires, les représentations dramatiques, les collations de grades y ont lieu. Des chaises curules, dédiées à d’anciens professeurs, ornent l’orchestra. Ce théâtre fut offert à l’Université par William Hearst. On chuchote qu’il fut commencé à l’occasion d’une campagne électorale. La campagne tourna mal, le théâtre aussi : il est inachevé.

La bibliothèque, terminée en 1911, posséda rapidement plus de trois cent mille volumes. On m’y signala la collection du libraire historien Hubert Howe Bancroft, achetée par l’Université pour cent cinquante mille dollars, alors qu’elle en valait bien le triple, et qui comptait deux cent mille manuscrits ; la collection Weinhold sur la philologie germanique ; la French Thought Library, don du gouvernement français, composée des ouvrages que la France réunit dans la Salle de la pensée française à l’exposition Panama-Pacifique de 1915. Les publications périodiques de la bibliothèque de Berkeley étaient au nombre de six mille. Un système de classement permettait de référer aux grandes bibliothèques de Washington, de Chicago, de Harvard et de Boston.

Des donations et des souscriptions ont facilité la construction d’immeubles où les facultés et les écoles se logent royalement.

L’œuvre n’était pas terminée. Un jour, la cité toute blanche vivrait sous les eucalyptus. Quelle leçon que cette réalisation, due à l’initiative privée et à l’appui de l’État ! Certes, disais-je à cette époque, nous nous passerions, pour commencer, du granit et du marbre ; et nous abriterions volontiers des études nouvelles sous des toits de bois. Une faculté des sciences, une faculté des lettres, une école d’art, un laboratoire de recherches scientifiques, pourraient naître modestement et compter sur le temps et sur une sympathie agissante pour grandir et rayonner. Quand travaillerions-nous, en unissant nos forces, à ériger la maison de la nation ?

Je m’intéresse à l’administration de cette Université de l’ouest américain, confiée à un conseil de regents qui reçoit ses directions scientifiques d’un sénat académique et des faculties placées à la tête des collèges. L’organisation pédagogique est impressionnante. Le cadre où se mouvaient à cette époque les universités européennes était, aux États-Unis, singulièrement élargi. On enseignait tout. Le fondateur de Cornell avait dit, en 1865 : « Mon intention est de créer une institution où n’importe quel homme puisse s’instruire sur n’importe quel sujet. » C’est une vaste mesure. L’Université de Californie, comme plusieurs universités américaines, a été conduite, peu à peu, à exécuter ce programme ambitieux.

Je vis à Berkeley les collèges des lettres et des sciences, les écoles professionnelles de commerce, d’agriculture, d’arts mécaniques, de mines, de génie civil, de chimie, d’architecture, de pédagogie, de droit, de médecine ; la University Extension Division, chargée de répandre au dehors l’enseignement universitaire, par correspondance, par des conférences et des cours, par des projections cinématographiques, des concerts, des réunions où l’on discute de sujets scientifiques : et, enfin, le Museum of Vertebrate Zoology. Les collèges et les écoles comptaient quarante-trois départements, de l’agriculture aux langues sémitiques en passant par la mécanique, la science politique et l’art oratoire.

Enfin, l’Université de Californie possédait en dehors de Berkeley des instituts, des observatoires, des centres de recherche et d’expériences.

Pour faire fonctionner cette lourde machine, il faut des millions ! L’Université compte sur d’admirables générosités et sur le gouvernement ; car Berkeley est une institution d’État, et non pas, comme il arrive souvent dans l’Est, une université libre, non fondée comme nous disions autrefois, et que le Trésor public ne subventionne pas. La vente des terres octroyées en vertu du Morrill Act, les dons et les legs, les placements, les crédits votés et les fonds constitués par l’État, les droits d’inscription — mais à certains cours seulement car l’enseignement est gratuit pour les étudiants qui résident en Californie, — forment le côté recettes d’un budget qui dépassait trois millions de dollars en 1918.

Si l’argent n’est pas tout, il est quelque chose. Construire un palais n’améliore pas l’enseignement : la maison ne fait pas l’école, mais une vertu de l’or est de produire la science. Pour s’instruire, pour acquérir la valeur intellectuelle qui est le ferment de l’énergie nationale, il est bon d’être maître chez soi et bien renté.

Dans la civilisation où nous vivons, les institutions se jugent souvent par leur aspect extérieur. Est-ce un tort ? Et faut-il négliger cette disposition d’esprit et n’en tirer aucun avantage ? On a comparé les universités américaines aux universités européennes : on a montré ce que la science française a accompli dans des salles dénudées, parfois dans d’obscurs réduits. On a décrit le laboratoire de Pasteur, celui de Branly. Est-ce un argument péremptoire ? N’est-ce pas plutôt une de ces raisons qui nous incitent à nous croire supérieurs aux autres et capables de susciter de grandes choses par le seul effort de notre intelligence créatrice, dédaigneuse des apparences extérieures ?

Regardons mieux : les universités américaines, pour être royalement dotées, n’en sont pas moins sérieuses et bien organisées. Elles produisent. Quand nous n’admettrions pas toutes leurs méthodes, le fonds ne manque pas et c’est le principal. Pourquoi, en fin de compte, ne pas enrégimenter des compétences, fût-ce à son de trompe, les livrer au précieux travail de recherche, leur permettre de pousser des découvertes ? Je me faisais ces réflexions en admirant l’Université de Californie, son décor, son installation, son œuvre, et je pensais que nous ferions bien de nous corriger de cette tendance que signalait chez les Français M. de Launay, et qui nous porte à mépriser la richesse des autres. Elle peut servir le bien et le beau. Le capital est un outil de progrès.

Une semaine de réunions, de visites et de banquets ! Sait-on ce que cela représente ? Le président de l’Université du Missouri, M. Hill, qui me parut pourtant avoir la vigueur d’un joueur de base ball, confessait que ce régime l’avait rompu, lui qui était accouru vers la Porte d’or avec l’espoir d’une week of leisure sous les palmiers fous. Et je pensais aux délégués qui viennent d’Europe au Canada ou aux États-Unis, qui prennent chaque jour trois repas, deux thés, un souper, font cinq visites, prononcent trois allocutions et, par surcroît, une conférence. Quelle constitution faut-il avoir pour trouver encore, fût-ce officiellement, le moyen d’être aimable et la force de sourire !

La cérémonie d’ouverture groupa les invités au Harmon Gymnasium où M. Benjamin Ide Wheeler et le professeur C.-H. Reiber, président du comité de réception, souhaitèrent la bienvenue aux délégués.

Dès l’après-midi, la première des conférences sur les relations internationales, qui devaient former le leitmotiv des réunions, fut amorcée. Je notai, parmi tant de discussions intéressantes, une étude du docteur George Fillmon Swain sur la tragique aventure du pont de Québec ; et la conférence de Charles Cestre, ancien élève de Harvard et professeur de littérature anglaise à l’Université de Bordeaux, sur Jean-Jacques Rousseau et la renaissance du sentiment moral au xviiiième siècle. Elle fut le point de départ d’une discussion amorcée par le professeur Charles Mills Gayley au déjeuner qu’il nous offrit dans une des salles du Faculty Club et auquel assistaient quelques représentants des gouvernements étrangers et M. Gilbert Chinard, professeur à l’Université de Californie, auteur de plusieurs ouvrages sur la littérature française et l’Amérique, que je connaissais déjà par ses livres et que j’avais été particulièrement heureux de rencontrer.

M. Charles Mills Gayley était notre hôte. C’est une coutume anglaise, jalousement observée dans les institutions américaines, que de donner ainsi un guide aux visiteurs qui séjournent à l’Université. M. Gayley était de descendance anglaise et citoyen américain. Il était venu en Californie, plusieurs années auparavant, décidé à s’y installer, après avoir, suivant son expression, coupé tous les ponts derrière lui. « C’était, à cette époque, un pays dur, disait-il en souriant : il fallait être robuste pour y demeurer : nous y sommes restés vaillamment, comme vous avez fait plus au nord, vous, les descendants des solides gaillards que la France envoya sur ce continent pour en faire la rude conquête ».

Il était attaché à ce lieu qu’il avait élu, où il avait conquis une juste renommée et le respect de tous. Il suivait avec passion les progrès de la nation américaine. Il y retrouvait une note dominante : l’influence anglo-saxonne et française. Il comptait que cette influence unifierait la masse, composée de types venus des quatre coins du monde et dont la disparité physique frappe davantage dans les rues de San Francisco où l’on rencontre des Italiens, des Espagnols, des Allemands, des Français, et même des Canadiens français que l’on reconnaît à leur accent et qui seraient fort étonnés si l’on cédait à la tentation d’aller leur serrer la main.

Le professeur Gayley rapprochait ainsi la pensée française et la pensée anglaise, parce qu’il en avait suivi les relations dans l’histoire. Auteur de plus de vingt ouvrages, il venait de publier un volume intitulé Shakespeare and the Founders of Liberty in America où il expliquait comment les idées de sir Edwin Sandys et de Richard Hooker ont été reprises par John Locke, et se retrouvent jusque dans la Déclaration de l’indépendance américaine et même, si on y prend garde, dans la Déclaration des droits de l’homme.

Au xviième siècle, la pensée française aurait ainsi rencontré un double courant, l’un venu d’Angleterre et l’autre d’Amérique, avec La Fayette, ce dernier formé déjà par le flot de la tradition anglaise. Les Américains de la première heure s’apparentent à leurs ancêtres anglais et, s’ils citent Montesquieu et Turgot, ils paraissent ignorer le Contrat social qui ne sera mentionné aux États-Unis qu’en 1830. Cette théorie, développée avec chaleur et une rare distinction d’esprit, n’est pas sans fondement : elle illustre, dans le sens français du mot, les origines des libertés américaines, que l’on simplifie trop volontiers alors qu’elles sont complexes comme tout ce qui est une source de vie et d’action.

La conversation prit fin sous les dômes verts du campus. En compagnie du docteur A.-J. Brodeur, Canadien français d’origine et professeur à l’Université de Californie, nous nous arrêtâmes au campanile : le temps d’en faire l’ascension et de jeter les yeux sur Berkeley, ses rues paisibles, bordées d’arbres ; sur Oakland, un peu plus loin, déjà plus tassée, plus ville, embuée par l’usine ; puis sur San Francisco encerclant la baie bleue qui s’ouvre sur l’océan, sur l’Extrême-Orient où le rêve nous emporte.

À sept heures, le Président Wheeler avait invité quelques délégués. La conversation roula sur la question de la guerre qui se posait à nos anxiétés. Et pourtant quel charme dans cette soirée qui réunissait des représentants de plusieurs pays d’Occident et d’Orient !

Le président d’une université américaine a, si l’on me passe cette expression, des fonctions d’ubiquité. Il est le grand exécutant, le metteur en œuvre. Il doit être prêt à parler de tout en toute occasion. Le président Wheeler le fait avec élégance et coquetterie. Il y apporte une aimable philosophie, une rare habileté et les qualités d’un diplomate. Avec quelle curiosité n’ai-je pas suivi, dans un album d’autographes, la liste des amitiés célèbres venues lui rendre visite à Berkeley, le paradis de l’enseignement, et où les noms de Bernhardi et du docteur Oswald succédaient à ceux du colonel Roosevelt et du sénateur d’Estournelles de Constant : toute la pensée du début du siècle, avec ses ambitieuses traîtrises ou ses douces illusions.

Entre-temps, nous avions assisté, au Harmon Gymnasium, à une séance d’athlétisme et d’exercices physiques donnée par les élèves de l’Université. Brunetière disait que la France avait choisi, pour instaurer l’éducation physique dans ses écoles, le moment où les Anglais l’abandonnaient à moitié. Certes, il ne suffit pas de pétrir le corps et la supériorité d’une race ne se juge pas à la valeur des muscles. J’essayais ici encore de me garder d’un mépris facile : que l’on ait exagéré ailleurs n’est pas une raison de s’abstenir.

Plus tard, nous étions témoins d’un empoignant spectacle, le salut au drapeau.

Cinq heures : c’est la retraite. Les cadets viennent de terminer l’exercice quotidien. Au pas militaire, ils se dirigent vers un coin du campus où une garde d’honneur entoure les deux drapeaux du régiment. Puis, escortant la garde, ils reviennent au champ de manœuvres. Les pelotons se forment. Les clairons, par deux fois, défilent devant les étendards qui saluent leur sonnerie. Un commandement bref aligne toutes les compagnies, face au grand drapeau étoilé de la nation, qui flotte au sommet d’un mât. Minute de vive émotion. Le silence se fait. Les soldats présentent les armes. Les tambours battent. Les clairons éclatent. La foule se recueille. Les hommes se découvrent. Les drapeaux du régiment s’inclinent devant l’emblème national, plus élevé qu’eux dans la hiérarchie d’honneur. Lentement, avec majesté, les étoiles descendent vers la terre ; et l’étoffe striée de rouge et de blanc enferme dans ses plis un peu du souffle du printemps, comme un espoir. Les soldats quittent le champ de manœuvres. C’est le repos des armes.

Avec le souvenir de cette manifestation, nous nous rendîmes, ma femme et moi, au dîner auquel nos hôtes, Monsieur et Madame Gayley, avaient convié le président H.-B. Hutchins, ainsi que le docteur Bernard Moses professeur émérite d’histoire et de science politique, et Madame Moses, qui connaissaient bien les Canadiens français et qui savaient expliquer leur attitude ; le directeur du Lick Observatory, le docteur William Wallace Campbell, et Madame Campbell ; le professeur Armin Otto Leuschner, doyen de la Graduate School, et Madame Leuschner ; Mademoiselle Beans, une charmante Californienne.

Nous avons gardé au professeur Gayley et à sa famille une affectueuse reconnaissance. Ces « vieux amis de quelques jours », pour reprendre à peu près le mot de Flers et Caillavet, nous ont manifesté la plus chaleureuse sympathie. On ne connaît pas la France sans pénétrer dans la famille française. Ainsi des États-Unis. Nous avons touché à une délicieuse intimité, au plus pur américanisme, fait de sobriété, de culture et de distinction, nourri des traditions de justice et de liberté des premiers temps de la colonie.

Nous comprenions que M. Gayley fût l’idole de ses élèves. Plusieurs fois, pendant notre court séjour, nous l’avons appelé, comme eux tous, our spiritual father. Je n’oublierai pas ce dîner, qui fut presque un adieu. J’y ai pris la défense de notre groupe ethnique sans craindre d’être mal compris et avec la certitude d’en être plus estimé.

La célébration même du cinquantenaire — le Charter Day — fut une imposante cérémonie. À neuf heures, le gouverneur de l’État de Californie, le président de l’Université, les regents, les délégués, les conférenciers, les professeurs, se rendent au campanile.

Au signal donné, ils forment une procession qui se dirige lentement vers le Théâtre grec : traînée de toges et de bonnets carrés sur lesquels oscillent, avec un tremblement sec, les franges dorées qui distinguent les docteurs. On remarque, parmi ces couleurs sombres, la toge toute blanche et bordée de rouge du président de l’Université de la Colombie-Britannique, celle des délégués français ornée d’hermine et de soie jaune, et le béret plat de l’Université de Glasgow que porte avec orgueil, légèrement incliné sur l’oreille, le professeur Gayley.

Aux portes du théâtre, les rangs s’entr’ouvent pour laisser passer le gouverneur et les regents qui montent les premiers sur la scène. Cinq à six milles personnes ont pris place sur les gradins. Le soleil est radieux. Et malgré moi, je songe à la neige qui, à Montréal, achève peut-être de recommencer.

Une prière s’élève, psalmodiée par un ministre, et où il y a des mots pour le triomphe des armées de la République. Le chœur des étudiants entonne ensuite une cantate dont les paroles sont du professeur Gayley, qui est à la fois historien, critique et poète. Il est d’ailleurs chez lui dans ce théâtre où, chaque semaine, il commente « les livres sur la guerre ».

Le président résume l’œuvre accomplie pendant les cinquante années qui s’achèvent à cette minute même. Et les délégués — ils sont plus de cent — accompagnés de leurs hôtes, sont présentés à haute voix aux gouverneurs et aux regents, pendant que la foule applaudit. La cérémonie se termine par un discours du président Hutchins, de l’Université du Michigan, où perce une émotion patriotique, et par la remise de titres universitaires. Le président Wheeler clôt la séance par un mot tout américain, qui invite au travail et à la confiance : « le second cinquantenaire est commencé ».

À deux heures, la Sather Tower est inaugurée au son des cloches. Un peu plus tard, au Théâtre grec, Charles Cestre et Gilbert Chinard font l’éloge du professeur Paget à qui une chaise curule est dédiée, sur laquelle on lit : « À son ancien maître, un honnête et un vaillant défenseur de sa patrie, Félicien Victor Paget, professeur de littérature française, qui se donna à ses élèves tout entier et laissa à l’Université tous ses biens, ce siège est dédié par F.-A. Juilliard. » Ce n’est pas, dans l’histoire de Berkeley, le seul dévouement français. Un des vieux chênes ombrage le nom de John Leconte, qui fut président de l’Université, de 1875 à 1881.

À quatre heures, les délégués sont reçus chez le président Wheeler et prennent congé.

La célébration de ce cinquantenaire, plus qu’une manifestation intellectuelle, fut la révélation d’un progrès sans cesse poursuivi dans cette région éloignée du Far West qui ne s’est pas débarrassée de toutes ses légendes et où la quête de l’or, sous la forme la plus brutale, a longtemps dominé.

La civilisation, qui se déplace depuis les origines vers le nord et vers l’ouest, atteint ici son point d’arrêt. Elle y fut d’abord hâtive et bruyante. Lorsque je visitai les villes qui bordent le Pacifique : Los Angeles, San Francisco, Portland, Seattle, elles présentaient encore ces caractères qui n’ont pas tout à fait disparu et que l’on retrouve dans des cités plus anciennes et mieux assises comme Chicago et New-York, où tant de gens mastiquent avec l’entrain que d’autres mettent à tricoter, où des artistes soi-disant lyriques trouvent le moyen de faire applaudir Il Trovatore joué sur un rythme de rag time. Il n’empêche que, jeune encore, et presque enfant par certains côtés, cette civilisation s’est assagie, épurée. L’Université de Californie élevée près des montagnes où les aventuriers accouraient, au milieu du siècle dernier, s’épanouissait comme une réalité et un symbole. On y sentait vibrer la pensée américaine. L’intelligence y suscitait des forces.

Cela n’a rien d’étonnant. Charles Gide a montré comment l’homme rechercha d’abord la richesse pour ce qu’elle apporte de bien-être ; comment il lui demanda uniquement de satisfaire ses besoins. Il convoita plus tard l’or pour sa puissance ; et voulut faire de la fortune une arme qui courbât ses semblables sous ses volontés. Puis, la richesse eut des aspirations plus nobles. Elle se reconnut des devoirs. Le milliardaire américain donna des millions aux initiatives sociales et à l’enseignement. Les profits de l’usine, du commerce et de la finance retournèrent à la collectivité, fondèrent des œuvres de solidarité, rémunérèrent l’artiste, libérèrent le penseur. Que d’exemples on citerait !

Les gouvernements ont suivi. Partout se manifesta une préoccupation d’art et de beauté, un désir d’enseigner non plus seulement les riches, mais la foule. Partout s’élevèrent des écoles, des collèges, des universités, des bibliothèques, des musées. Le règne de l’esprit s’annonçait. C’était la « poussée idéaliste » dans un pays que l’on appelait, la veille encore, « le pays des dollars ».

Le peuple américain peut être naïf, enfiévré ; il sait accomplir aussi de grandes choses. « L’œuvre essentielle de l’esprit public américain, avait écrit M. d’Estournelles de Constant en 1913, tient en un mot : l’éducation. Instruire, éclairer, guider la jeunesse et, par la jeunesse, la nation, vers le bien, par tous les moyens, à tout prix ; tel est l’idéal de l’Américain, de l’Américaine. Tout pour les jeunes, tout pour l’avenir. C’est un élan spontané plus général encore dans les États neufs que dans les anciens. »

Cette préparation était plus urgente que ne voulait l’admettre le grand pacifiste. L’heure tragique est venue vite ; et le pays a pu compter sur les énergies qu’il s’était efforcé de créer. La guerre a posé la question de l’existence même de la nation. La fusion des éléments hétérogènes jetés sur le sol américain par l’ambition ou la misère était-elle faite, les hommes avaient-ils acquis, avec un commencement de fortune, le sentiment national, et secoué les liens de leurs origines au profit d’une patrie nouvelle ? Cette interrogation figurait en première place dans les journaux que l’on nous avait offerts aux gares de quelque importance, entre New-York et Chicago. Les événements y répondaient. L’effort américain était d’une étonnante unité. Le peuple marchait et peu importe que ce fût pour la France ou avec l’espoir de terminer la guerre à lui seul, d’un grand coup : il marchait. L’éclatant progrès économique des États-Unis n’eût pas, sans doute, assuré cette union. Au contraire, les intérêts divers eussent suscité des raisons d’abstention, sinon des ferments de discorde. Il a fallu, à cette épreuve, apporter une pensée commune. L’école l’avait élaborée.

Si sérieuse qu’eût été l’organisation scolaire des États-Unis, elle avait eu ses lacunes. On avait dissocié l’éducation et l’instruction. L’éducation, qui a pour objet premier d’élever l’enfant, de lui donner la volonté et la force de faire le bien, avait été abandonnée à la famille qui, souvent, ne pouvait pas appliquer des principes qu’elle n’avait pas reçus. L’école américaine y remédia en développant chez l’enfant l’initiative, le sens social, le sentiment de l’honneur, la discipline, en lui faisant prendre l’habitude des sacrifices nécessaires.

L’instruction ne tendit plus à former des spécialistes à outrance, ni de purs savants sans culture générale. Le spécialiste est un isolé ; le savant ne saurait se passer des autres, pas plus le médecin du sociologue que l’ingénieur de l’économiste. On voulut que le professeur de carrière vît sa tâche allégée. Rivé à l’enseignement, il est forcé de négliger le travail d’invention et de réflexion et n’ajoute rien au patrimoine qu’il a acquis pour les autres. Il doit vivre. Tout en le retenant à l’université, où ses leçons prendraient plus de valeur et d’intérêt, les autorités, grâce à des fondations, lui procurèrent le loisir de l’effort personnel, le moyen de poursuivre la recherche scientifique qui, seule, développe le capital intellectuel de la nation.

Plus que jamais la science promettait d’être active. Combien d’auteurs n’aurait-on pas mentionnés, qui prêchaient l’organisation scientifique et l’utilisation méthodique des forces, de toutes les forces d’un pays ?

Ces idées étaient dès lors à la mode. Nous y rendrions-nous un jour ? Les Semaines sociales de France avaient pris pour devise : de la science à l’action. Certes, la science avait fait des promesses que le caractère même de ses avancés lui interdisait de tenir. La science a ajouté des cruautés aux œuvres de destruction que la guerre accumule. Mais il s’agit ici de la science productrice, mise au service de l’usine, pacifique et féconde. Là encore, les États-Unis ont donné un bel exemple. Les principes ont été appliqués à la pratique. C’était l’avenir, le seul où l’on pût espérer vivre et durer.

Cependant, la science ne peut-elle rayonner au delà des frontières ? Elle a, comme on l’a dit à Berkeley, une fonction internationale. Et, pour restreindre le sujet à un seul point, ne doit-elle pas d’abord apprécier les autres pays, approcher les autres peuples, et y mettre le même esprit qu’à trouver une combinaison nouvelle, à suivre une réaction chimique, à trancher un problème économique ? Les professeurs qui s’intéressent aux questions politiques, aux phénomènes ethniques, à l’histoire, appliqueraient rigoureusement leurs méthodes scientifiques et feraient connaître les résultats de leurs recherches à ceux qui n’ont encore pour guide que des propos fantaisistes, puérils, sinon iniques et calomnieux. Pour y atteindre, je pensais combien l’échange de nos professeurs avec ceux des universités étrangères, comme faisaient les États-Unis, serait utile. Car on nous connaît mal ; on ne nous connaît pas. Au University Club de San Francisco, on m’a présenté comme professeur au Naval Institute of Montreal. Corriger d’une lettre fut l’affaire d’une minute et d’une rougeur au front : mais le mot lui-même ne perdait rien de sa saveur.

Les dénigrements avaient fait leur triste chemin. On en sentait moins les effets cependant au sud et à l’ouest qu’à l’est. J’ai même, à Berkeley, rencontré beaucoup de sympathie pour les nôtres. Les professeurs, qui y revenaient avec un persistant intérêt, se plaisaient à analyser notre situation, à étudier nos difficultés.

Rien ne vaut ces conversations où les esprits se rapprochent. C’est une des formes que peut revêtir notre défense. Pour une ou deux attaques de personnes qui avaient habité un coin lointain de notre pays — Halifax ou Vancouver — et qui se croyaient parfaitement au courant de notre histoire et de nos résistances, que d’approbations n’avons-nous par recueillies ! « Ces gens, disait quelqu’un, parlant des Canadiens français, sont d’aussi vieux Américains que nous-mêmes, mind you. » Voilà un titre de noblesse.

Nous en avons d’autres. Apprendre à nos voisins que leurs progrès ne nous effraient pas : mais que nous gardons, au sein d’une fortune plus modeste, de saines traditions françaises : démontrer que notre langue n’est pas abâtardie : que nos mœurs sont simples et ne manquent pas de distinction : que nous conservons, au point de vue social, des forces qu’ils ont pu mépriser mais vers lesquelles les plus grands d’entre eux tournent déjà leur sollicitude.

Je devais avoir bien des occasions de le faire.