Souvenirs d’un Naturaliste/06

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Notre projet, en arrivant en Sicile, était de faire le tour de l’île ; mais les renseignemens recueillis sur la route modifiaient peu à peu ce premier plan. Nos hommes commençaient à comprendre le but de notre voyage ; ils apprenaient chaque jour à mieux apprécier les conditions nécessaires au succès de nos recherches. Artese et Carmel surtout, qui, grace à leur parfaite connaissance des côtes, auraient pu servir de pilotes caboteurs, nous exprimèrent des doutes sur l’utilité d’une exploration étendue au rivage occidental, où nous ne devions trouver, disaient-ils, que des marais pestilentiels, des galets ou du sable. L’examen de nos cartes, nos connaissances sur la constitution géognostique du pays, confirmaient pleinement leurs dires. En effet, la Sicile porte partout l’empreinte des forces violentes qui, en bouleversant l’écorce solide du globe, l’élevèrent au-dessus des flots. Au milieu des mille accidens de terrain, résultat inévitable de ce mode de formation, on reconnaît néanmoins que l’impulsion n’a pas été partout, la même. A l’ouest, à l’est, au sud-est, les chaînes de montagnes peu élevées s’abaissent peu à peu vers la mer, se terminent en collines ondulées, ou, s’effaçant entièrement, forment des plaines étendues, des plages basses, couvertes de marais salins. Quelques pics isolés, parfois d’origine franchement volcanique, comme le Monte-Rosso, s’élèvent au-dessus des autres, mais dépassent à peine la hauteur de deux mille pieds ; seul, le Monte-Caramata porte à plus de quatre mille pieds ses roches calcaires, qui dominent la ville d’Orte. Au centre de l’île, les montagnes grandissent, et plusieurs d’entre elles ont plus de trois mille pieds de haut ; toutefois la véritable région montagneuse de la Sicile est au nord et au nord-est. Ici les forces souterraines, déployant toute leur puissance, ont poussé, à travers les calcaires, les grès et les schistes argileux, de puissantes coulées de gneiss et de granite. Les monts Pelores, les Madonies, comptent de nombreux sommets élevés à plus de quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer ; quelques-uns dépassent cinq mille pieds, et l’un d’eux, le Pizzo di Palermo, atteint près de six mille pieds.

De ces hautes chaînes, étendues comme un rideau de Palerme à Messine, se détachent çà et là des caps, de petites presqu’îles dont les bords dentelés semblaient nous promettre d’abondantes récoltes. Après maintes délibérations, il fut décidé que nous les visiterions en quittant Favignana. Pour mettre à profit ce mouvement rétrograde, nous résolûmes d’abandonner encore une fois notre embarcation. Perone reçut l’ordre d’aller nous attendre à Céphalu, et, accompagnés seulement du fidèle Carmel, guidés par les muletiers qui nous avaient loué nos montures, nous traversâmes la partie de la Sicile la plus rarement visitée par les étrangers. Ici, comme à Trapani, nous rencontrâmes à chaque pas les traces affligeantes d’une civilisation en arrière, héritant d’une splendeur qui n’est plus. A Castelvétrano, l’église où repose le vainqueur de Lépante dépérit avec ses merveilles ignorées, à deux lieues des ruines gigantesques de Sélinonte, l’antique rivale de Carthage et de Syracuse. A Salèmi, à Calatafimi, les vieux châteaux sarrasins ou normands ouvrent leurs donjons démantelés à une population en guenilles, que notre présence semblait frapper d’un incroyable étonnement. A Alcamo, ville de vingt mille ames, aux larges rues dallées, placée sur l’unique grande route de la Sicile, et qui est une des principales étapes des princes palermitains en voyage, nous fûmes obligés, comme partout ailleurs, de prêter au maître d’hôtel l’argent nécessaire pour acheter notre dîner. Dans tout le trajet, le long des sentiers comme sur la route royale, nous ne rencontrâmes pas un seul voyageur qui ne fût armé : toujours la carabine ou l’escopette, placées en travers de la selle, trahissaient, ou les habitudes d’un autre âge, ou des craintes motivées par des dangers présens. Enfin, et ce fait nous semble mieux que tout autre peut-être caractériser l’état stationnaire de cette partie de la Sicile, la culture de la pomme de terre n’y a pas encore pénétré, et, pendant tout notre séjour à l’ouest de Palerme, nous n’avons pu nous procurer un seul de ces tubercules, qui, partout ailleurs, offrent aux classes pauvres des ressources presque assurées.

La route que nous avions choisie nous ramenait à Palerme. Nous traversâmes cette ville après avoir admiré une dernière fois l’étrange et magnifique église de Monréale, nous saluâmes en passant le château de la Bagaria, debout au milieu de ses villas princières, comme un roi entouré de sa cour, et nous gagnâmes l’antique Himera, qui, sous le nom moderne de Thermini, voit accourir chaque année à ses sources d’eau tiède une population empressée de leur demander la santé. Cette portion du voyage fut pour nous une vraie partie de plaisir. La température, jusqu’alors froide et pluvieuse, s’était élevée depuis quelques jours, et la terre déployait de toutes parts une admirable fécondité. La route côtoyait les sinuosités du rivage ou longeait le pied des montagnes, bordée tantôt de lauriers-roses en pleine floraison, tantôt de grandes solanées en arbustes, au milieu desquelles de gigantesques aloès dressaient leur tige tout unie, haute de dix-huit à vingt pieds. Des vignes aux longs ceps garnis de feuilles dentelées enlaçaient le tronc des cactus en fleurs, et mêlaient leurs légères guirlandes aux rameaux bizarrement tordus, aux épaisses palettes de ces plantes grasses. Des bois d’oliviers, des bouquets d’orangers, de citronniers, de caroubiers, accidentaient le paysage. Quelquefois, à notre droite, une petite vallée, profondément creusée dans la montagne, nous montrait ses flancs cachés sous un rideau de sombre verdure, d’où se détachaient, comme autant de bouquets, d’épais buissons de rosiers couverts de myriades de petites fleurs blanches ou roses, et toujours, à notre gauche, la mer étendait à perte de vue son horizon d’un bleu cru, ses plages pittoresquement découpées, et ses caps que couronnait souvent, comme un panache, un haut dattier aux feuilles étalées.

En approchant de Céphalu, l’œil exercé de Carmel avait reconnu la Sainte-Rosalie cinglant à toutes voiles vers le lieu du rendez-vous. Barque et mulets arrivèrent en même temps, et, quelques instans après, notre embarcation filait vers la presqu’île de Milazzo. Pendant une heure encore, nous longeâmes une côte à l’aspect aussi riant que celle que nous venions de parcourir ; puis les montagnes, de plus en plus élevées, se rapprochèrent du rivage et semblèrent sortir de la mer en revêtant des lignes plus sévères. Cependant elles restèrent vertes et richement accidentées. Ce n’étaient plus cette campagne déserte, ces falaises arides, ces roches décharnées, qui avaient fatigué nos regards à l’ouest de Palerme : partout se révélaient la présence de l’homme et une civilisation plus active. Des villages assez nombreux nous montraient de loin leurs maisons blanches, leurs tours crénelées se dressant au milieu des prairies et des bouquets d’arbres : presque toutes les anses de la côte avaient leur groupe d’habitations, que semblaient protéger encore quelque tour, quelque château-fort, rendus inutiles par la prise d’Alger. Lorsque nos yeux quittaient ce pittoresque paysage, qui se développait à droite de notre barque, ils rencontraient à l’avant l’île de. Lipari surgissant peu à peu de la mer, tandis que ses soeurs, Alicuri,. Filicuri et Saline, formaient sur notre gauche un vaste demi-cercle, et qu’à l’arrière le soleil, semblable à un boulet rougi, s’abaissait derrière le promontoire bombé de Céphalu, en couvrant d’une vive teinte d’ocre la terre le ciel et la mer.

Au point du jour, nous étions en face de Milazzo, et, quelques heures, après, nous prenions possession d’un logement confortable admirablement placé pour nos recherches. Grace aux soins empressés du chargé d’all’aires de France, M. le baron Lucifero nous avait généreusement cédé sa maison de campagne, placée à l’extrême pointe de la presqu’île, à quelques minutes à peine des deux côtes opposées. Les tables furent bientôt dressées, couvertes de nos appareils de travail, et, sans tarder, nous commençâmes l’exploration de notre nouveau domaine.

Semblable en cela aux îles Favignana, Milazzo n’est jamais visitée par les étrangers que l’amour des voyages amène en Sicile. Bâtie sur un isthme étroit qu’elle occupe en entier, cette petite ville a pour territoire, d’un côté, la presqu’île qui porte son nom, de l’autre, une plaine de peu d’étendue qu’entoure, comme un demi-cercle, la chaîne escarpée des monts Pelores, dominée dans le lointain par le sommet fumant de l’Etna. D’étroits sentiers, praticables seulement pour les mulets du pays, conduisent aux routes de Messine et de Palerme. Ainsi isolés du reste de l’île, les habitans de Milazzo nous ont paru présenter un caractère exceptionnel, plein d’énergie et d’activité. Nulle part nous n’avons rencontré une culture plus avancée. Dans la plaine, dans la presqu’île surtout, le moindre pouce de terre est mis à profit. Les vignes, les oliviers, remplacent presque partout les cactus ou les aloès, et, descendant jusque sur la plage, ombragent des maisons de campagne d’une architecture simple, mais élégante, dont les terrasses plongent dans la mer. Un petit port, assez bien abrité contre les vents de l’ouest et du nord, favorise l’échange des produits du sol, et le commerce entretient dans la population une aisance générale. Les rues voisines du port sont larges et assez bien bâties ; mais elles se changent en ruelles tortueuses en s’élevant sur une colline escarpée, coupée à pic du côté de l’ouest et couronnée par une forteresse, que garde toujours une nombreuse garnison. C’est à Milazzo que Louis-Philippe, alors duc d’Orléans, a passé plusieurs années. Banni de France à cause de son nom, repoussé par la cour de Naples à cause de ses opinions libérales, le futur roi des Français était venu chercher un asile dans ce petit coin du globe, et peut-être qu’au milieu des splendeurs de sa royale demeure il se rappelle encore avec bonheur l’humble petite maison blanche que nous montrèrent nos ciceroni.

La presqu’île de Milazzo consiste en une langue de terre de forme très irrégulièrement ellipsoïde, dont la plus grande largeur est à peine d’une demi-lieue, et qui, se détachant à angle droit du rivage, s’avance à près de deux lieues en mer. La constitution géologique en est assez remarquable. La côte où elle semble prendre naissance est formée par le grès, à une assez grande distance en tous sens. A peine a-t-on dépassé l’isthme, qu’on rencontre des gneiss et des micaschistes, roches d’une origine beaucoup plus reculée. Ces roches occupent la plus grande étendue du terrain, et forment au centre de la presqu’île une petite montagne appelée Monte-Venereo. Au-delà, on rencontre encore, pendant quelque temps, des terrains de même nature ; mais bientôt ces terrains disparaissent sous des couches de cailloux roulés et de sable transformé en grès. Plus loin, sur les bords d’une falaise escarpée, on trouve une couche mince, remplie des pétrifications caractéristiques du calcaire de Palerme, plus loin enfin une assise épaisse de calcaire compacte, qui forme l’extrémité du cap. Ainsi, cette localité présente dans leur ordre de superposition naturelle, et comme par échantillons, presque tous les principaux terrains qui, ailleurs isolés et en grandes masses, composent plus des deux tiers de la Sicile.

Dans les couches de calcaire dont nous venons de parler, le choc des vagues arrivant de la haute mer a creusé des chambres et des bassins où croissent d’épaisses touffes d’algues et de fucus, asiles de maintes populations marines. C’étaient là autant de viviers qui nous promettaient des pêches fructueuses. Nous comptions en outre sur les espèces terricoles dont nous espérions rencontrer de nombreux représentans sous les blocs bouleversés recouverts à peine de quelques pouces d’eau ; mais une circonstance imprévue vint ici tromper notre espoir. Sous l’influence de conditions assez difficiles à apprécier, mais parmi lesquelles une évaporation plus ou moins prompte joue certainement un rôle actif, l’eau de ces mers tantôt dissout, tantôt abandonne une certaine quantité de calcaire enlevé aux roches submergées. Dans le dernier cas, la matière calcaire se dépose comme une sorte de vernis à la surface des pierres et des galets qu’elle agglutine les uns aux autres, fermant ainsi la plupart des passages par où les annélides et les vers de tout genre pourraient se glisser dans leurs interstices. Cette espèce de soudure présente une très grande résistance, et souvent les efforts réunis de nos hommes, armés de leviers solides, n’ont pu suffire à décoller telle pierre que l’un d’eux aurait facilement roulée avec ses seules mains, si elle eût été libre.

En se déposant ainsi peu à peu, la roche sédimentaire a retenu et englobé dans sa masse de petits cailloux isolés, et parfois aussi des débris de l’industrie humaine. C’est là un fait important, et qui, réuni à d’autres de même nature, explique en les condamnant les opinions de quelques géologues qui ont voulu faire remonter à une époque trop reculée l’apparition de l’homme à la surface du globe. La roche sédimentaire de Milazzo est d’une structure très compacte ; elle égale au moins en dureté le calcaire primitif qu’elle recouvre, et il serait facile de les confondre au premier coup d’œil. En retrouvant dans la roche de formation récente des fragmens de briques et de poteries, on pourrait donc être amené à regarder ces restes comme contemporains des calcaires mêmes, si l’on ne tenait compte du phénomène qui s’accomplit journellement sous les yeux de l’observateur. L’incrustation des roches de Milazzo est un fait analogue à ceux qu’on a signalés sur les côtes de quelques îles de l’Archipel, et qui se montrent sur une grande échelle le long des falaises de la Guadeloupe. Ici la mer a soudé et converti en une sorte de brèche d’immenses amas de sables et de fragmens de coquilles. Dans cette brèche, on a découvert des ossemens humains mêlés à quelques traces d’une civilisation dans l’enfance ; mais on y a trouvé également des débris provenant de navires européens naufragés depuis peu d’années. Il est donc évident qu’à la Guadeloupe la formation de ces roches marines marche avec une grande rapidité. L’ensemble de ces roches, quoique considérable, appartient tout entier à l’époque géologique actuelle. Les ossemens, les débris de tout genre qu’on y rencontre, ne méritent donc pas le nom de fossiles, car cette expression est réservée aux restes organiques contemporains des époques précédentes, et de nos jours, comme au temps de Cuvier, on peut dire que le véritable homme fossile est encore à trouver.

Malgré les difficultés inattendues que la soudure des pierres de Milazzo apportait à nos recherches, notre séjour dans cette presqu’île n’en fut pas moins un heureux temps pour nous. La chaleur, en augmentant chaque jour, semblait féconder à la fois la terre et la mer. Mille insectes, dont un grand nombre n’avaient pas encore trouvé place dans les catalogues zoologiques, bourdonnaient dans les champs, et M. Blanchard eut bientôt garni plusieurs boîtes de nombreux et curieux échantillons. Quelques reptiles vivans vinrent enrichir encore ses collections, et font aujourd’hui partie de la ménagerie spéciale créée an Muséum par MM. Duméril et Bibron avec un zèle que devraient bien imiter ceux qui laissent dépérir la ménagerie des oiseaux et des mammifères. Nous recueillîmes, entre autres, deux grandes couleuvres noires bien inoffensives malgré leur aspect menaçant, et quelques beaux exemplaires de geckos des murailles, animal assez semblable à un lézard, mais dont le corps aplati, la queue courte, la peau grisâtre couverte de tubercules, ont quelque chose de repoussant. Comme la plupart de ses congénères, le gecko des murailles, connu vulgairement sous le nom de terrentola, est la terreur des habitans du pays, qui le regardent comme très venimeux, et le voient avec effroi courir rapidement le long des murailles les plus unies, où ses griffes et les écailles qui garnissent ses doigts lui font facilement trouver un point d’appui. Cependant, rien dans ce qu’on nous en a dit n’approche des récits effrayans recueillis par quelques voyageurs en Orient ou au cap de Bonne-Espérance. Là les geckos sont regardés comme des êtres maudits semant la mort autour d’eux, donnant la peste par le simple contact, et tantôt faisant périr en quelques heures, tantôt frappant d’une lèpre incurable le malheureux qu’ils ont mordu même légèrement. Qu’y a-t-il de vrai au fond de ces exagérations évidentes ? C’est ce qu’il n’est pas facile de reconnaître. Toutefois, lorsqu’on se rappelle les contes, absurdes dont sont l’objet dans nos campagnes la salamandre et le timide orvet, on est conduit à penser que les geckos peuvent fort bien être des animaux parfaitement innocens, que leurs habitudes nocturnes ont surtout contribué à rendre un objet de terreurs peu ou point fondées.

Tandis que M. Blanchard faisait une guerre active à ces populations terrestres et aériennes, M. Edwards et moi reportions tous nos efforts du côté de la mer. A nos moyens d’investigation déjà si variés, nous allions en ajouter un plus puissant encore. Cette fois nous ne voulions plus seulement explorer les parties accessibles du rivage ou draguer au hasard. Il s’agissait de descendre au fond de la mer en conservant toute sa liberté d’action, de poursuivre ainsi les animaux marins jusque dans leurs retraites les plus cachées, jusque dans les anfractuosités de ces roches qui, profondément enfoncées sous les eaux, semblaient défier tous nos efforts. L’exécution de ce projet, dont l’idée appartenait à M. Edwards, exigea quelques tâtonnemens. Il fallut s’assurer du bon état des appareils, en combiner la disposition, prévoir les accidens possibles, et s’assurer des moyens d’y remédier. Au bout de quelques jours, tout fut disposé, et après quelques essais préliminaires, M. Edwards fit sa première excursion sous-marine dans le port de Milazzo. Pendant plus d’une demi-heure, il parcourut en tout sens le fond du bassin, retournant, des pierres, examinant brin à brin les touffes d’algues, recueillant et observant sur place des zoophytes qui vivent à une profondeur de dix à douze pieds. Depuis lors, M. Edwards s’est enfoncé bien plus profondément encore, et dans la baie de Taormine entre autres, nous l’avons vu à vingt-cinq pieds sous l’eau manier la pioche pendant près de trois quarts d’heure pour tâcher d’atteindre une de ces grandes panopées de la Méditerranée, espèce de molusque bivalve dont on ne connaît encore que les coquilles.

L’appareil employé par M. Edwards dans ces promenades sous-marines était celui qu’a inventé le colonel Paulin, l’habile et zélé commandant des pompiers de Paris. Un casque métallique portant une visière de verre entourait la tête du plongeur et se fixait au cou à l’aide d’un tablier de cuir maintenu par un collier rembourré. Ce casque, véritable cloche à plongeur en miniature, communiquait par un tube flexible avec la pompe foulante que manoeuvraient deux de nos hommes ; deux autres se tenaient en réservé prêts à remplacer les premiers. Le reste de notre équipage, sous les ordres de Perone, tenait l’extrémité d’une corde qui, passant dans une poulie attachée à la vergue, venait se fixer à une sorte de harnais et permettait de hisser rapidement à bord le plongeur que de lourdes semelles de plomb, retenues par une ceinture à déclic, avaient entraîné promptement au fond de l’eau. M. Blanchard veillait à ce que, dans les divers mouvemens de M. Edwards ou de la barque, le tube à air ne fût jamais entravé. Enfin, une corde destinée aux signaux restait toujours dans ma main, et Dieu sait avec quelle anxiété j’en étudiais les moindres mouvemens. On le comprendra sans peine si l’on songe que la plus légère méprise pouvait entraîner la mort de M. Edwards. Malgré tous nos soins, les moyens de sauvetage dont nous disposions étaient bien imparfaits. Il fallait près de deux minutes pour retirer de l’eau le plongeur et le débarrasser de son casque. Une fois même la vergue craqua et menaça de se rompre, au moment où, croyant avoir reçu un signal de détresse, je venais de pousser le cri de hissa ! Nos hommes sautèrent immédiatement à la mer et eurent bientôt ramené M. Edwards à bord ; cependant plus de cinq minutes s’écoulèrent entre le moment où j’avais senti remuer la corde et celui où M. Edwards put respirer à l’air libre, et ce temps aurait été plus que suffisant pour déterminer une asphyxie mortelle. Heureusement que j’avais été trompé par une secousse involontairement imprimée à notre télégraphe. Cependant on voit que ces recherches n’étaient pas sans danger, et certes, pour les entreprendre et les poursuivre, il fallait être animé d’un zèle bien rare parmi les naturalistes de nos jours.

Quoi qu’il en soit, M. Edwards recueillit le fruit de ses fatigues. Chaque fois il revint du fond de l’eau avec sa boîte richement garnie de mollusques et de zoophytes. Ce qu’il y eut de plus précieux dans ces conquêtes arrachées au fond de la mer, ce fut une innombrable quantité d’oeufs de mollusques et d’annélides. Déposés ensuite dans de petits bassins où les vagues pénétraient à travers des parois en pierres sèches, ces oeufs continuèrent à se développer, et M. Edwards put étudier à loisir toutes les phases de leurs curieuses évolutions. De mon côté, je trouvais dans les grottes du cap bon nombre d’annélides, de némertes, de planaires, de mollusques phlébentérés. J’y découvris aussi une espèce nouvelle de mollusque gastéropode voisine de ces tritonies dont Cuvier nous a le premier fait connaître l’organisation. L’espèce sicilienne, quoique de taille plus petite, est bien plus singulière que celle de nos côtes de France. Qu’on se figure une petite limace de forme allongée, portant sur les côtés une rangée de branchies ramifiées semblables à autant de buissons animés d’une exquise délicatesse ; qu’on remplace les tentacules lisses et opaques de nos colimaçons par deux grands cornets de verre d’où s’échappe un bouquet de branchages rosés entremêlés de fleurs violettes ; qu’on étende en avant de la tête un voile étoilé de la plus fine gaze, et l’on n’aura encore qu’une idée bien imparfaite de cet admirable petit être qui semble fait d’émail et de cristal vivans.

Les localités propres à nos recherches qu’offrait la presqu’île de Milazzo étaient riches, mais limitées ; trois semaines suffirent pour les épuiser, et, pressés d’ailleurs par la saison qui avançait à grands pas, nous hâtâmes notre départ. Des terrasses de la villa Lucifero ; nous apercevions un cône noir s’élevant brusquement de la mer et que couronnait, presque toujours une légère fumée. C’était l’île de Stromboli dont le volcan, sans cesse en activité, sert de phare naturel aux vaisseaux allant de Naples à Messine. Après avoir visité des roches granitiques, schisteuses et calcaires, après avoir étudié les populations propres à chacune d’elles, nous voulions leur comparer les côtes et la faune des volcans. Nous partîmes donc pour Stromboli par une belle soirée que suivit une de ces nuits admirables, privilège des régions méridionales. Le soleil avait disparu à l’occident dans un lit d’or et de pourpre, des étoiles étincelantes avaient surgi à l’orient, envahi le ciel tout entier, et leurs mille rayons, remplissant l’air d’une lueur phosphorescente, nous permettaient de distinguer comme à travers une gaze la chaîne des monts Pelores, le sommet de l’Etna. D’irrégulières bouffées d’un vent tiède nous arrivaient du sud, tantôt enflant notre voile latine, tantôt la laissant retomber le long du mât et appelant nos matelots à leurs bancs de rameurs. Alors l’un d’eux entonnait à demi-voix un chant monotone, et les avirons, obéissant à ce rhythme connu, tombaient et s’élevaient tour à tour. De temps à autre, une vive étincelle s’allumait au contact de la rame, et, s’éteignant avec la même rapidité, nous révélait la présence d’un de ces petits êtres qui produisent de la lumière comme la torpille engendre de l’électricité. Quand la brise s’élevait de nouveau, les chants cessaient, les avirons rentraient le long du bord ; nos hommes, couchés sur leurs bancs, reprenaient leur sommeil interrompu, et le léger clapotis de l’eau autour de notre proue interrompait seul le silence de la mer, bien plus profond que celui de la terre. Long-temps nous admirâmes cette scène si grande dans sa calme simplicité ; puis, étendus sur nos matelas abrités par une tente légère, nous nous endormîmes bercés par les oscillations à peine sensibles de la barque. Au point du jour, nous étions sur pied. Le cap de Milazzo était bien loin derrière nous, et cependant Stromboli semblait s’être à peine rapproché. Dans ces régions chaudes, l’extrême transparence de l’air trompe long-temps l’habitant du nord sur la longueur réelle des distances. En partant de Milazzo, nous nous croyions à peine à quatre ou cinq lieues de Stromboli, tandis qu’il y a entre ces deux points près de treize lieues en ligne droite. A peine avions-nous fait la moitié du chemin depuis la veille, mais à ce moment une brise fraîche s’éleva, et bientôt la noire montagne grandit à vue d’œil, nous laissant distinguer ses flancs déchirés, ses coulées de trachytes et de laves, ses roches tourmentées d’une manière bizarre, et ses plages de sable fin noires comme tout le reste, où les vagues en déferlant semblaient jeter une écharpe de lait.

Stromboli n’est, à proprement parler, qu’un cône volcanique ayant près de trois lieues de circonférence, s’élevant à deux mille pieds environ au-dessus du niveau de la mer. Au sud le talus, composé de vieilles cendres, devient un peu moins raide et forme une plaine étroite et inclinée où sont disséminées une trentaine de maisons dont la lave a fourni tous les matériaux. Quelques autres sont groupées au nord, dans une localité à peu près semblable. Une petite église badigeonnée à la chaux tranche par sa blancheur sur ce sombre entourage. Au milieu des laves et des scories décomposées par l’action lente des siècles, croissent quelques légumes et quelques vignes dont les produits ne suffiraient pas à l’entretien de la population, si la pêche du corail n’était pour les habitans une industrie assez lucrative. Cette pêche, dont nous avons été témoins, se pratique encore de nos jours comme à l’époque où Marsigli en fit connaître les procédés, il y a plus d’un siècle et demi. Placés au nombre de trois au moins sur une embarcation, les pêcheurs jettent à la mer une croix dont les branches égales portent des filets tissés avec de l’étoupe. Une grosse pierre, placée au centre de l’appareil, l’entraîne rapidement au fond des eaux à une profondeur de deux ou trois cents pieds. Alors, tandis qu’un des pêcheurs élève et abaisse alternativement la machine, les autres rament lentement, de manière à balayer un certain espace. Puis on retire le tout, et l’on recueille les fragmens de corail qu’ont arrachés et retenus les mailles lâches du filet.

Une excursion rapide nous eut bientôt démontré que nos études n’avaient rien à attendre d’un long séjour à Stromboli. La vie animale semble fuir ces roches calcinées, aussi stériles sous l’eau qu’à l’air libre ; mais, avant de quitter ces parages, nous voulûmes visiter le volcan. Le receveur des douanes nous désigna des guides sûrs et voulut être du voyage. Armés chacun d’un bâton solide, nous commençâmes notre ascension. Un sentier déjà très rapide et tracé au milieu d’une poussière mobile nous conduisit, après trois quarts d’heure de marche, au-delà de la zone des vignes. Ici les difficultés augmentèrent. Le sol, de plus en plus incliné, devenait en même temps plus mouvant et était couvert de grands chardons dont les épines aiguës traversaient à chaque pas nos légers vêtemens. Bientôt nous fûmes à l’abri des atteintes de ces piquans végétaux ; toute trace de végétation disparut, et nous ne vîmes plus autour de nous que de vieilles traînées de laves dont les aspérités tantôt se montraient à nu comme d’énormes scories, tantôt disparaissaient sous des cendres noires et chaudes que nous sentions fuir sous nos pieds à chaque effort fait pour avancer. Cette partie du voyage fut vraiment très pénible, et il nous fallut plus d’une heure pour atteindre le sommet oriental de l’île. Là nous trouvâmes une arête étroite comme l’angle d’un toit, et dont les deux versans s’inclinaient chacun d’un côté. Celui de gauche conduisait aux régions que nous venions de quitter. Celui de droite, dont l’inclinaison était strictement celle que prennent des matières mobiles abandonnées aux lois de la pesanteur, présentait une surface tout unie terminée par une roche placée à quinze cents pieds au-dessous de nous et surplombant un précipice à pic. Nous franchîmes rapidement ce passage et atteignîmes le sommet du vieux cône qui domine de plus de six cents pieds le cratère moderne ouvert sur ses flancs écroulés. Comme s’il eût voulu fêter notre arrivée, le volcan nous salua par une éruption. Nous vîmes l’abîme s’embraser à nos pieds, et une magnifique gerbe de feu s’éleva vers nous avec un fracas comparable à des décharges répétées d’artillerie.

Placés comme nous l’étions immédiatement au-dessus du cratère, et ne pouvant avancer assez sur ce sol mouvant, nous étions gênés dans nos observations par la montagne même. Des nuages imprégnés de vapeurs suffocantes nous entouraient en outre à chaque instant. Pour les éviter, nous descendîmes sur une arête latérale, et pûmes alors contempler à loisir la scène désolée qui se déployait sous nos yeux. Trois enceintes concentriques, dont les deux extérieures ne subsistent plus qu’en partie, se courbent autour de la bouche volcanique. Derrière nous, des pentes rapides s’étendaient jusqu’aux régions cultivées que nous venions de traverser si péniblement, et qui, vues d’en haut, présentaient l’aspect d’une plaine. A gauche, nos regards s’arrêtaient sur le pic le plus élevé de l’île, reste de la plus ancienne et de la plus extérieure des trois enceintes, dont nous séparait un ravin profond. A droite se trouvait le mamelon que nous venions de quitter. En face, l’arête qui nous portait se courbait en demi-cercle jusqu’à une masse de laves suspendues sur un précipice et enfermait une rampe raide formée de cendres et de scories, tronquée brusquement par les bords du gouffre où s’ouvre le cratère actuel. Celui-ci renferme lui-même six bouches bien distinctes. Deux de ces cratères secondaires vomissent cette fumée imprégnée d’acide chlorhydrique et d’acide sulfureux qui charge en tout temps le sommet de la montagne. Du troisième, placé à droite, sort également une vapeur épaisse et blanchâtre, au milieu de laquelle brillent comme des étincelles des pierres rouges de feu qui, s’élevant et retombant sans cesse, produisent un bruit de ressac des plus étranges et font naître l’idée d’un atelier de démons. A gauche se trouvent les trois bouches à éruptions intermittentes. Deux d’entre elles appartiennent évidemment au même foyer ; elles s’allument et s’éteignent toujours à la fois. La troisième, dont les éruptions sont beaucoup moins fréquentes, est la plus rapprochée du spectateur. C’est elle qui fait entendre les détonations les plus formidables et qui élève le plus haut sa gerbe de cendres et de roches embrasées.

Nous étions arrivés en plein jour et avions pu contempler à notre aise ces rochers de lave, ces arêtes, ces talus de cendres, toute cette scène étrange dont le noir uniforme était à peine accidenté çà et là par quelques masses de scories d’un rouge sombre ; mais le soleil s’était couché, et le court crépuscule des régions méridionales faisait rapidement place à la nuit. A mesure que la lumière s’éteignait dans les airs, elle semblait s’aviver au fond du gouffre : la fumée rougissait et prenait une teinte de plus en plus ardente, le nombre des étincelles augmentait, et à ces lueurs concentrées dans le cratère même nous pouvions bien mieux suivre de l’œil les phases des éruptions. Celles des deux petites bouches se répétaient toutes les sept ou huit minutes. Dix à douze minutes séparaient les explosions de la grande bouche. Le phénomène se passait d’ailleurs toujours de la même manière. Au moment où le volcan allait entrer en action, on voyait la fumée sortant des soupiraux de droite passer rapidement au rouge vif ; des détonations de plus en plus pressées se faisaient entendre et précédaient le jet des matières embrasées. De l’une des deux bouches soeurs, celles-ci sortaient en masses divergentes sans presque aucun mélange de fumée. De l’autre, elles s’élançaient comme entraînées par un courant de vapeurs violacées qui s’échappait en sifflant. Enfin le cratère principal lançait jusqu’à notre niveau une gerbe largement ouverte de roches et de laves incandescentes qui retombaient avec fracas, partie dans la mer et partie dans le gouffre d’où elles étaient sorties, tandis que le vent chassait jusqu’à nous ce sable noir et fin qu’on appelle les cendres.

Depuis long-temps la nuit était close. Les guides nous pressaient de descendre ; il fallut se rendre à leurs instances et songer à la retraite. Nous attendîmes une dernière éruption, qui fut magnifique. Comme pour nous dire adieu, les trois bouches jouèrent simultanément, et, reflétant la clarté rougeâtre des laves, la triple enceinte du cratère apparut encore une fois à nos regards. Nous prîmes alors sur la droite une de ces routes qui, entièrement formées de sable fin, facilitent la descente autant qu’elles rendent l’ascension pénible. Notre guide nous assura que sur ce versant de la montagne il n’existait pas une seule pierre, et, sur la foi de ses paroles, M. Edwards et moi partîmes au galop, laissant bien en arrière nos compagnons plus circonspects. Cette course avait quelque chose d’étrange. Le sol noir absorbant les pâles rayons des étoiles, la nuit était tellement sombre, que j’entrevoyais à peine la veste blanche du guide à trois pas en avant. Emporté par mon élan, par la pente de la montagne, je me sentais aller sans fatigue, mais sans but et comme dans un songe, au milieu de ces épaisses ténèbres, sur ce sol qui fuyait sous les pieds. En dix minutes, nous fûmes au bas des cendres. Ici, il fallut marcher avec la plus grande prudence, et le reste de la route se fit littéralement à tâtons. Nous touchions, sans les voir, des sentiers abrupts, des rochers que nous descendions de marche en marche. Enfin, nous atteignîmes sans accidens la plage, où nous rejoignit, au bout d’une demi-heure, le reste de la caravane. Sans perdre de temps, nous montâmes en bateau pour aller voir le volcan de la mer. Ce point de vue ne vaut pas l’autre. Le cratère est trop éloigné du spectateur. On distingue, il est vrai, comme un bouquet de feu d’artifice, la gerbe de matières brûlantes projetées par le volcan ; mais la scène n’a plus ce caractère grandiose que lui prêtent d’en haut et la fumée incandescente s’élevant en tourbillons, et la triple enceinte des vieux cônes dont les flancs noirs rougissent à la lumière de l’éruption.

Malgré ce léger mécompte, nous n’eûmes pas à regretter notre expédition nocturne. La mer se chargea du dédommagement en nous montrant, dans toute sa splendeur, le phénomène de sa phosphorescence. Pendant plus d’une heure les flots semblèrent s’embraser autour de nous, comme s’ils eussent emprunté à Stromboli les feux que recèlent ses flancs. Les vagues, en déferlant sur les rochers du rivage, les ceignaient d’une bordure lumineuse ; le moindre écueil avait son cercle de feu. Notre barque semblait s’ouvrir un passage à travers une matière en fusion et laissait au loin derrière elle un sillage marqué d’une traînée de lumière. Chaque coup d’aviron déployait au sein des eaux un large éventail d’argent. L’eau, puisée dans un seau, présentait en coulant l’aspect du plomb fondu. Partout, sur ce fond brillant d’une lumière calme, s’allumaient et s’éteignaient tour à tour, par myriades, d’éblouissantes étincelles verdâtres, ou des globules de feu rougeâtres. Ces étincelles, ces globes, étaient autant de petits animaux, des crustacés, des annélides, des médusaires. A certains temps de l’année, et probablement à l’époque où l’accomplissement des fonctions reproductrices exige une surabondance d’activité vitale, ces êtres microscopiques acquièrent la propriété d’exprimer en quelque sorte de la lumière à chaque contraction musculaire un peu énergique. C’est là, du moins, ce que j’ai cru pouvoir conclure de nombreuses observations faites sur les côtes de Bretagne et de Normandie. M. Ehrenberg, de son côté, pense que les noctiluques, petit rayonné très commun dans le port du Havre, possèdent, comme les lucioles, un organe spécial chargé de produire la lumière. Enfin tous les pêcheurs savent que les méduses, les béroés et plusieurs mollusques laissent suinter de leurs corps une matière luisante dans l’obscurité, comme le bois mort ou le poisson pourri. Ici, le phénomène est dû sans doute à une combustion lente. Cependant une observation, recueillie par MM. Audouin et Milne Edwards, pourrait jeter du doute sur cette explication. Ces naturalistes ont vu la liqueur phosphorescente des pholades couler au fond d’un vase d’alcool, s’y amasser sans perdre de son éclat et former une couche lumineuse. On voit que bien des phénomènes très différens ont été confondus sous cette dénomination commune de phosphorescence, et que cette curieuse question est loin d’être complètement résolue.

Après avoir passé le reste de la nuit à l’ancre en face de Stromboli, nous partîmes le lendemain pour Messine. Cette traversée de près de vingt lieues ne fut pas entièrement perdue pour nos études. M. Edwards et moi commencions à nous aguerrir, et, par un temps calme, ne redoutions plus le mal de mer. Aussi, tandis que M. Blanchard mettait de l’ordre dans ses boîtes, piquait et étiquetait les insectes recueillis à Milazzo et sur le Stromboli, nous tendions la traîne ou arrêtions au passage tout être vivant qui se hasardait à la portée de nos filets à main. Nous pêchâmes ainsi plusieurs larves curieuses, des annélides, des crustacés pélasgiques, quelques médusaires curieux, entre autres des vélelles. Ce joli zoophyte, qui rappelle sous plus d’un rapport l’organisation des méduses proprement dites, possède aussi ses caractères bien tranchés. Son ombrelle, de couleur bleu foncé et garnie en dessous de nombreux suçoirs, est renforcée en dessus par des plaques cartilagineuses renfermant une certaine quantité d’air, tandis qu’une lame de même nature, implantée verticalement sur les premières, croise obliquement le dos de l’animal. Maintenues à fleur d’eau par le gaz qu’elles ont sécrété, et poussées par le vent qui heurte comme autant de voiles leurs lames verticales, les vélelles flottent souvent en grand nombre à la surface des vagues. Nous ne rencontrâmes, il est vrai, aucune de ces flottilles animées, mais seulement des individus isolés. Nous recueillîmes aussi plusieurs jantines, charmant petit mollusque dont le corps, renfermé dans une coquille d’un violet tendre, est suspendu à une masse spongieuse semblable à de la mousse de savon consolidée qui l’empêche de couler à fond. Toutes ces productions de la haute mer furent soigneusement disposées dans des bocaux pour être examinées à terre. Grace à ces occupations variées, nous supportâmes patiemment la lenteur de notre marche, entravée tantôt par le calme, tantôt par des vents contraires. Enfin, après une seconde nuit passée à une demi-lieue du phare, nous pénétrâmes dans l’étroit canal qui sépare la Sicile de l’Italie, et, une heure après, nous prenions terre sur le quai de Messine au moment où le soleil, se levant derrière les Calabres, dorait le sommet des Pelores, dont la chaîne s’avance jusqu’au détroit et domine la ville.

Pour des naturalistes qui depuis près de quatre mois n’avaient d’autre société que leurs matelots, Messine avait un attrait tout particulier. Nous trouvions ici à parler science. A l’hôtel de la Vittoria, nous rencontrâmes le célèbre voyageur allemand Rüppel, qui, après deux voyages en Abyssinie et sur les bords de la mer Rouge, était venu en Sicile étudier les poissons de la Méditerranée. M. Tardi, jeune mathématicien déjà connu par plusieurs publications intéressantes, le docteur Cocco, naturaliste qui lutte courageusement contre l’indifférence d’un public ignorant et le mauvais vouloir d’une autorité soupçonneuse, le docteur Cupari, que son rare mérite a fait appeler à l’université de Pise, venaient chaque jour assister à nos travaux, et, grace à ces douces causeries, le travail semblait plus facile et plus fructueux. Cependant il fallut bientôt reprendre notre vie errante ; une dizaine de jours avaient suffi pour explorer le port de Messine et les sables rejetés par les tourbillons de Carybde. La Sainte-Rosalie reprit donc la mer, et, filant le long de la côte escarpée qui borde cette portion de la Sicile, nous déposa dans le petit havre de Jardini, au pied des montagnes qui portent Taormine et son magnifique théâtre, en face de l’Etna, dont les noires coulées arrivaient jusqu’à nous. Là, nous reprîmes nos recherches avec un redoublement d’ardeur. Voyant arriver la fin de la campagne, nous cherchions bien moins à découvrir du nouveau qu’à terminer nos études ébauchées. Nous fûmes servis à souhait ; la baie de Taormine semblait vouloir seconder ce désir, et, malgré une chaleur dévorante qui chaque jour faisait monter nos thermomètres à 45 degrés, nous menâmes à bonne fin bien des travaux dont quelques-uns avaient été commencés à la Torre dell’ Isola.

Dans les diverses stations que nous venions de parcourir, M. Edwards avait complété ses recherches sur les acalèphes ; il avait terminé sur la circulation ses premiers travaux dont nous avons déjà parlé [1], et qui devaient plus tard, grace aux collections réunies par M. Valenciennes et à la collaboration de ce naturaliste, acquérir un caractère incontestable de généralité. Bien des faits curieux, quoique d’un moindre intérêt, étaient venus se joindre à ces résultats importans ; mais, depuis que l’appareil de plongeur nous avait permis de recueillir en abondance les neufs d’un grand nombre de mollusques et d’annélides, M. Edwards se consacrait presque uniquement à l’embryogénie. Les faits relatifs au développement des êtres ont eu de tout temps un intérêt puissant ; ils ont acquis de nos jours une importance nouvelle. Y a-t-il pour le vrai philosophe un spectacle plus attachant que de voir la vie manifester progressivement sa présence dans un corps jusque-là inerte en apparence, et transformer une graine, un oeuf, en plante ou en animal ? Le développement d’un germe quelconque réalise par ses phénomènes d’évolution des métamorphoses plus étranges que celles qu’ont rêvées les poètes ; par ses phénomènes d’épigénèse, il nous fait assister à de véritables créations plus incompréhensibles encore. Toutefois ces mystères, s’accomplissant sous l’œil des observateurs, restèrent long-temps des faits merveilleux, mais isolés, qu’on se bornait à constater. Aujourd’hui on demande à ces faits la solution des plus hauts problèmes de la philosophie naturelle. Où finissent, où commencent le règne végétal et le règne animal ? Qu’ont de commun les représentans de ces deux types fondamentaux de la création animée ? Quels liens, rattachant les fils aux pères constituent cet être de raison que nous avons nommé l’espèce ? Admirables questions que l’embryogénie résoudra peut-être, lorsque, renonçant à de vieilles habitudes, les naturalistes ne borneront plus leurs études à quelques-uns des représentans des types les plus élevés, mais étendront leurs recherches jusqu’aux derniers échelons des grandes séries ! Qu’on ne taxe pas d’exagération notre prédilection pour les êtres inférieurs : animaux ou plantes, ce sont eux qui résoudront bien des problèmes jusqu’à ce jour rebelles à tous nos efforts. L’histoire scientifique des dernières années est là pour justifier en tout point cette assertion. Si la physiologie générale, enrichie des faits les plus inattendus, tend aujourd’hui à se modifier ; si elle répudie à tout moment quelque ancienne erreur, héritage des siècles passés ; si ses doctrines, de plus en plus larges, embrassent un horizon chaque jour plus étendu, ces progrès incontestables ne sont-ils pas dus surtout aux hommes qui, après avoir vainement étudié les chênes et les mammifères, ont reporté leurs investigations sur les algues et les zoophytes ?

Au nombre des plus difficiles problèmes que se soient posés les naturalistes, il en est un dont ils n’atteindront peut-être jamais la solution définitive, tout en se rapprochant incessamment de ce but, à peu près comme en géométrie certaines courbes ne rencontrent qu’à une distance infinie la ligne droite qui leur sert de limite. Ce problème est celui de la méthode naturelle, qu’il faut bien se garder de confondre avec la classification. Par la méthode, le naturaliste apprécie l’ensemble des rapports qui relient entre eux les élémens d’un groupe et les groupes eux-mêmes ; il s’efforce de représenter ces rapports par la classification, mais cette dernière est nécessairement impuissante. Obligés, dans nos livres, dans nos tableaux, de décrire, de nommer l’un après l’autre les objets de nos études, nous ne pouvons mettre chacun d’eux en rapport immédiat qu’avec celui qui le précède et celui qui le suit. De là des erreurs sans nombre pour les hommes, malheureusement trop nombreux, qui, confondant ces deux choses si distinctes, prennent l’instrument pour le but, la classification pour la méthode. Écoutons ici la parole d’un maître, de Cuvier, qui, après trente ans de travaux et de méditations, semblait prévoir et condamner d’avance bien d’étranges théories que de faux disciples devaient tenter d’étayer de son nom. Dans cette Histoire des Poissons que l’illustre successeur de Linné avait commencée et que termine en ce moment M. Valenciennes, son collaborateur et son ami, Cuvier s’exprimait ainsi : « Plus nous avons fait de progrès dans l’étude de la nature, plus nous avons reconnu qu’il est nécessaire de considérer chaque être, chaque groupe d’êtres en lui-même et dans le rôle qu’il joue par ses propriétés, par son organisation ; de ne faire abstraction d’aucun de ses rapports, d’aucun des liens qui le rattachent, soit aux êtres les plus voisins, soit à ceux qui en sont plus éloignés. Une fois placé à ce point de vue, les difficultés s’évanouissent, tout s’arrange comme de soi-même pour le naturaliste. Nos méthodes systématiques (nos classifications) n’envisagent que les rapports les plus prochains ; elles ne veulent placer un être qu’entre deux autres, et se trouvent sans cesse en défaut. La véritable méthode voit chaque être au milieu de tous les autres ; elle montre toutes les irradiations par lesquelles il s’enchaîne plus ou moins étroitement dans cet immense réseau qui constitue la nature organisée, et c’est elle seulement qui nous donne de cette nature des idées grandes, vraies, dignes d’elle et de son auteur. Mais dix et vingt rayons souvent ne suffiraient pas pour exprimer ces innombrables rapports [2]. »

Quel est donc le fil d’Ariane qui, guidant le naturaliste au milieu de ce labyrinthe, lui permettra de voir et de comprendre pour chacun des êtres qu’il étudie ces dix et vingt rayons dont parle Cuvier ? Le grand homme que nous citons crut le trouver exclusivement dans l’organisation des animaux adultes et plus spécialement dans le système nerveux. Par là il s’écartait des principes posés par le génie de Jussieu, qui demandait à l’embryon lui-même les divisions primordiales du règne végétal. Aujourd’hui, il faut bien le dire, la zoologie tend à rentrer dans la route où la botanique marche depuis long-temps d’un pas assuré. A son tour, elle s’adresse à l’embryogénie, et celle-ci lui a déjà livré plus d’une réponse satisfaisante pour le présent et l’avenir.

M. Edwards, un des premiers, était entré dans cette voie nouvelle [3]. Dès 1833, en présentant à l’Académie un mémoire relatif aux changemens de forme qu’éprouvent divers crustacés, il avait montré que ces métamorphoses tendent toujours à imprimer à l’animal un caractère de plus en plus spécial, qu’elles se succèdent dans un ordre déterminé d’avance, les plus importantes se montrant toujours les premières. Ainsi, par exemple, chez les isopodes, famille dont font partie les cloportes, que tout le monde connaît, le jeune animal présente d’abord les caractères propres à la famille, plus tard il acquiert ceux qui déterminent le genre, plus tard enfin ceux qui permettent de distinguer l’espèce. A peu près en même temps, le célèbre physiologiste allemand Baer développait des principes analogues. Depuis cette époque, les recherches, d’abord peu nombreuses, se sont multipliées, et, sans entrer ici dans des détails par trop spéciaux, nous citerons seulement, comme avant apporté à l’appui de ces idées les faits les plus précis et les plus concluans, MM. Thompson, Burmeister, Sars, Löven, Steenstrup, Van Bénéden. Siebold, Dujardin, qui se sont plus particulièrement occupé des animaux invertébrés, et MM. Tiedmann, Serres, Rathke, Vogt, Agassis, Bischoff, dont les travaux ont eu surtout pour objet l’embryogénie des vertébrés.

Ces travaux si divers, entrepris et menés à fin par des hommes dont les doctrines diffèrent d’ailleurs parfois sur bien des points, conduisent toujours à un résultat général identique. Tout germe en voie de développement se caractérise d’abord comme végétal ou animal. Chez les animaux, le type primordial se distingue en premier lieu ; puis viennent les particularités essentielles aux types secondaires ; plus tard apparaissent celles d’une moindre importance zoologique, et ainsi de suite, jusqu’à ce que chaque partie de l’organisme ait acquis les proportions, les formes, les couleurs, qui font reconnaître l’espèce.

On voit que les diverses phases du développement correspondent à des groupes zoologiques de plus en plus restreints. L’embryon acquiert d’abord les caractères de l’embranchement, puis successivement ceux de la classe, de la famille, de la tribu, du genre, du sous-genre et de l’espèce ; par conséquent, deux embryons que rien ne distinguait d’abord l’un de l’autre, continuant à croître, cesseront de se ressembler d’autant plus tôt, qu’ils appartiendront à des groupes plus élevés ; ils resteront semblables entre eux d’autant plus long-temps, qu’il devra exister entre leurs deux espèces des affinités plus grandes. Tous deux, si l’on peut s’exprimer ainsi, suivent d’abord une route commune ; mais, arrivés à un carrefour, chacun prend de son côté, et désormais, engagés dans des voies divergentes, ils ne doivent plus se rencontrer.

Si ces faits sont exacts, si les conséquences que nous venons d’en tirer sont justes, les animaux appartenant à un même groupe fondamental, à un même embranchement, seront semblables pendant une certaine période de leur vie embryonnaire ; ils se différencieront plus tard les uns des autres ; mais à aucune époque ils ne pourront revêtir les caractères essentiels d’un autre embranchement. L’articulé, par exemple, ne pourra jamais être assimilé au mollusque, pas plus que le vertébré au radiaire. L’immense majorité des faits constatés jusqu’à ce jour justifiait pleinement cette conclusion. Toutefois M. Löven, naturaliste du plus grand mérite, avait décrit, comme appartenant à une famille des annélides, aux néréidiens, une larve qui présentait, selon lui, des métamorphoses fort singulières. Les néréides sont des annelés, et cependant cette larve aurait, à une certaine époque, possédé des caractères propres aux polypes, animaux qui font partie de l’embranchement des rayonnés. Entre ces faits et la théorie il y avait désaccord complet. Bien d’autres, à la place de M. Edwards, eussent peut-être traité avec dédain une objection empruntée à un petit ver dont le rôle, à la surface du globe, ne peut être d’une grande importance ; mais, familiarisé avec l’étude de ces êtres inférieurs que quelques savans affectent de mépriser parce qu’ils ne les connaissent pas, ce naturaliste ne pouvait agir ainsi, et, dès les premiers jours de notre arrivée en Sicile, l’embryogénie des annélides l’avait vivement préoccupé. Hâtons-nous de le dire, dès le début de ces recherches, les faits les plus clairs vinrent confirmer en tous points sa manière de voir, et l’exception apparente signalée par M. Löven disparut devant une étude plus approfondie que n’avait pu l’être celle du savant suédois. M. Edwards constata en même temps que les annélides, pour atteindre leur forme définitive, ont à subir des métamorphoses aussi complètes que celles de la chenille se transformant en papillon.

Prenons pour exemple une de ces espèces sédentaires qui, par leur taille et leurs caractères nettement tranchés, se prêtent admirablement aux observations ; suivons, dans toutes les phases de son existence, cette grande térébelle nébuleuse dont le corps, d’un brun moucheté de rouge et de blanc, a quelquefois de six à sept pouces de long. Sur les côtés sont disposés de petits mamelons aplatis, portant en haut un faisceau de soies simples légèrement recourbées, en bas une rangée de soies en crochet, dont la forme rappelle celle du chien d’une batterie de fusil. Sur le dos, près de la tête, s’élèvent par paires six branchies ramifiées qui, sans cesse agitées par le sang, présentent alternativement des teintes ambrées ou le rouge foncé du corail, selon que ce liquide abandonne leurs rameaux ou afflue jusque dans leurs dernières divisions. De la tête s’échappe une touffe de cent à cent cinquante filamens blancs, extensibles et contractiles, toujours en mouvement. Ce sont autant de câbles animés que l’animal peut étendre à plus d’un pied en tout sens, et qui lui servent de bras. Tantôt fixés par leur extrémité, ils permettent à la térébelle de se hisser sur les corps les mieux polis, sur les parois d’un vase de verre par exemple ; tantôt, saisissant au loin des grains de sable, des fragmens de coquille, ils les ramènent près de l’annélide, les disposent autour du corps dans l’ordre nécessaire, et bientôt ces matériaux, soudés ensemble par une humeur visqueuse, constituent un tube, une galerie souvent très longue, où l’animal vit en sûreté. A l’époque de la reproduction, le corps entier des térébelles femelles se remplit d’oeufs qui, par un mécanisme encore inconnu, sont pondus tous à la fois, et qui, retenus par une sorte de gelée transparente, forment à l’entrée du tube une masse à peu près sphérique assez considérable. Des phénomènes analogues se passent chez les térébelles mâles ; mais la liqueur fécondante expulsée par ces derniers se répand librement dans l’eau environnante et va en tout sens porter la vie aux germes que son contact doit éveiller. Ici, comme chez les poissons, la nature semble s’en remettre au hasard pour assurer la perpétuité de l’espèce, et pourtant tout est disposé pour que ce grand but ne puisse manquer d’être atteint. Pas une seule des nombreuses masses d’oeufs que nous avons recueillies n’est restée stérile dans nos vases, preuve évidente que toutes avaient subi le contact vivifiant de ce liquide, qui semble porter avec lui le feu de Prométhée.

Aussitôt après la fécondation, l’oeuf des annélides devient le siège de mouvemens mystérieux analogues à ceux que MM. Prévost et Dumas ont les premiers découverts dans l’oeuf des grenouilles. Les élémens du jaune ou vitellus se groupent de diverses manières et finissent par présenter quatre masses distinctes, refoulées dans le centre de l’oeuf par une substance blanchâtre et grumeleuse. Le travail génétique marche rapidement, et bientôt on a sous les yeux une sorte de sac sphérique dont l’intérieur est entièrement occupé par ce qui reste du vitellus. Nul organe n’est encore visible ; seulement deux petits points colorés marquent dès cette époque la place des yeux. C’est dans cet état d’imperfection extrême que les jeunes térébelles brisent la membrane de l’oeuf. Au moment de l’éclosion, leur corps est arrondi, hérissé de toutes parts de cils vibratiles. Dans cet état, elles ressemblent à certains infusoires, et tout autant peut-être à ces corps reproducteurs des végétaux inférieurs que M. Thuret nous a fait connaître, et qui, pendant quelques heures, présentent les caractères de l’animalité ; mais le doute n’est pas long-temps possible. L’embryon se déploie, s’allonge, fait saillir en avant un petit tubercule lisse portant au-dessus et de chaque côté un point oculaire rouge. Dès ce moment, sa nature est définitivement fixée. L’observateur ne peut encore, il est vrai, reconnaître à quelle classe, à quelle famille, à quel genre appartiendra l’être naissant qu’il a sous les yeux ; et pourtant il peut affirmer hardiment que, parvenu à son état parfait, cet être sera un animal annelé, car déjà il possède tous les caractères fondamentaux de cet embranchement. En effet, son corps est composé de deux moitiés latérales symétriques ; sa face dorsale se distingue de sa face ventrale, son canal digestif est étendu d’avant en arrière. Tout semble encore homogène dans cet embryon microscopique ; on n’y distingue aucun muscle, et pourtant il se contracte en tout sens, se ramasse en boule, s’épate en disque, et, dans ces mouvemens extrêmes, présente ces formes passagères qui ont trompé l’habile naturaliste de Stockholm.

A cette époque, il est encore impossible de reconnaître à priori si l’embryon deviendra une annélide, ou si, arrêté aux derniers rangs de l’embranchement, il appartiendra au groupe des vers lisses, aux némertes par exemple. L’incertitude est ici de courte durée. Des anneaux se prononcent et se multiplient rapidement, se formant toujours d’avant en arrière à la suite du dernier venu. L’embryon sera donc un annelé à corps partagé en segmens. Il rappelle ainsi la forme extérieure des sangsues ; mais des soies se montrent sur les côtés. Le jeune être serait-il donc voisin des vers de terre ou des naïs qui ont des anneaux distincts, des soies et pas de pieds ? Non, car voici des mamelons qui font saillie sur les flancs de chaque segment. L’embryon appartient au groupe des annélides proprement dites. Reste à savoir s’il parcourra la plage sa patrie sous la forme d’annélide errante, ou si, confiné dans un tube étroit, il mènera la vie retirée d’une tubicole. Ce dernier doute ne tarde pas à cesser. Un petit tubercule se montre en avant du front s’allonge, et commence à jouer le rôle dévolu aux filamens extensibles dont nous avons parlé. D’autres appendices semblables naissent à côté du premier. Dès ce moment, l’animal, pourvu des organes nécessaires pour assurer ses rapports avec le monde extérieur, cesse de se mouvoir librement en tout sens, s’entoure d’un tube, et commence sa vie de cénobite.

On le voit, à chaque phase de son développement, la nature propre de la térébelle s’est de plus en plus caractérisée. Nous avons reconnu successivement que l’embryon soumis à nos recherches était un annelé, puis un annelé à corps segmenté, puis une annélide proprement dite, puis une tubicole. Quelque temps encore, et nous reconnaîtrions son genre et son espèce. C’est à peu près comme si, intéressés à prendre des renseignemens détaillés sur un individu, nous apprenions d’abord qu’il est né dans l’ancien continent, plus tard qu’il est Européen, et successivement qu’il est Français, Parisien, qu’il habite telle rue, tel numéro, enfin qu’il porte tel ou tel nom. D’après ces faits et cent autres semblables, n’est-on pas en droit de conclure que les divers degrés de parenté zoologique, d’affinité, sont en rapport direct avec la durée des ressemblances primordiales présentées par les embryons ? Ou, pour formuler autrement notre pensée, ne doit-on pas admettre que l’identité apparente entre deux germes se développant à côté l’un de l’autre durera d’autant plus long-temps que ces germes appartiendront à deux animaux plus rapprochés par leur nature ?

Nous avons employé à dessein les mots d’identité apparente. C’est qu’en effet il est souvent difficile de ne pas s’y tromper. Deux térébelles d’espèce différente ne pourront être distinguées l’une de l’autre qu’au dernier moment de leur évolution. Est-ce à dire que jusqu’à cette époque les germes aient été réellement identiques ? Nous ne le pensons pas. Avec M. Chevreul, nous sommes convaincu que des différences, se prononçant, sous l’influence de circonstances semblables, chez des êtres qui jusqu’alors pouvaient être confondus, supposent l’existence de différences correspondantes dans l’état antérieur de l’organisation [4]. Pour être inappréciables à nos sens, ces différences n’en existent pas moins. C’est en ne tenant pas assez compte de cette distinction que des hommes d’un haut mérite se sont laissé entraîner, surtout en Allemagne, à des spéculations hasardées, et que nous avons vu des théories abstraites, décorées du nom de philosophie de la nature, retarder pendant tant d’années les véritables progrès des sciences naturelles.

Tandis que ces divers travaux occupaient M. Edwards, M. Blanchard et moi ne restions pas inactifs. M. Blanchard avait dignement rempli la mission que lui avaient confiée les administrateurs du Jardin des Plantes. Plus de deux mille espèces d’insectes, représentées par au moins huit mille individus, étaient rangées en ordre dans ses boîtes. Environ cinq cents de ces espèces manquaient aux galeries du Muséum, et trois cents au moins étaient nouvelles pour la science. On voit que notre compagnon avait fait preuve d’activité ; mais, tout en s’acquittant des devoirs que lui imposait sa qualité d’aide-naturaliste chargé de recueillir des échantillons, M. Blanchard n’avait nullement négligé des travaux d’un ordre plus élevé. Lui aussi pouvait regarder avec complaisance ses cartons et ses cahiers de notes. Il rapportait entre autres, sur le système, nerveux des mollusques gastéropodes, un mémoire d’un grand intérêt. Malgré les magnifiques travaux de Cuvier sur ces animaux, il reste encore beaucoup à faire. Leur système nerveux surtout était encore peu connu. Cuvier n’y avait distingué qu’un nombre très limité de ganglions, c’est-à-dire de masses centrales d’où partent les rameaux qui vont dans tout le corps porter la sensibilité et le mouvement. M. Blanchard découvrit dans cet appareil une complication bien inattendue ; il montra que chez certaines espèces ces ganglions se multiplient, et qu’au lieu des cinq ou six reconnus jusqu’à ce jour, il en existait près d’une trentaine.

Au reste, ce premier travail de M. Blanchard sur le système nerveux des invertébrés a été pour ce naturaliste un point de départ qui l’a conduit à des résultats bien autrement importans. Doué d’une grande sûreté de main et d’une vue de myope qui lui permet de distinguer, sans le secours des instrumens, les filets les plus déliés, il a courageusement entrepris des recherches de même nature sur le système nerveux des insectes, recherches dont l’extrême difficulté a fait reculer la plupart des naturalistes. Ici ses peines ont été récompensées par la découverte d’un système nerveux tout entier, spécialement consacré aux organes de la circulation et de la respiration. C’est là un exemple très remarquable de division dans le travail physiologique, et en même temps une nouvelle preuve que plus on examine de près ces êtres trop dédaignés, plus on reconnaît qu’ils ont aux yeux du Créateur tout autant d’importance que les animaux de grande taille. Déjà les travaux de Lyonnet sur la chenille du saule, ceux de Strauss sur le hanneton, ont montré que la complication organique est tout aussi grande chez les insectes que chez l’éléphant lui-même, et M. Blanchard, en ajoutant encore des faits importans à ceux qu’avaient découverts ses devanciers, a confirmé une fois de plus ce résultat général.

Enhardi par ces premiers succès, M. Blanchard a poursuivi ses études sur le système nerveux jusque chez ces êtres étranges dont l’existence et le mode de propagation ont été de tout temps, et sont encore de nos jours, un des plus curieux problèmes de la zoologie. Nous voulons parler des helminthes ou vers intestinaux, de ces animaux qui se développent parfois au milieu même des tissus vivans, dans l’épaisseur des muscles, au milieu du cerveau, dans le globe de l’œil, c’est-à-dire sur les points en apparence les mieux défendus contre toute attaque venant du dehors. Lamarck, Cuvier, leur avaient refusé presque absolument tout système nerveux. Bien des naturalistes partageaient encore cette opinion, et, si quelques observations éparses dans la science justifiaient le doute philosophique du plus grand nombre, rien du moins n’autorisait à admettre d’une manière générale que ces animaux eussent un appareil nerveux nettement caractérisé. Pourtant M. Blanchard a montré qu’il en était ainsi. Il a confirmé ou rectifié, par de nombreux exemples, les faits recueillis sur les distomes, sur les nématoïdes, par Bojanus, Mehlis, Laurer, Cloquet, etc. Il a montré dans les toenias une disposition des plus curieuses, et qui fait de ces vers, déjà si singuliers à tant d’égards, une exception des plus remarquables. Tous ces faits, appuyés sur des préparations d’une extrême délicatesse, ont été mis sous les yeux des juges les plus compétens, et les conséquences en sont réellement importantes. Elles ont conduit à reconnaître qu’on avait confondu jusqu’à ce jour, sous une dénomination commune, des animaux très différens ; elles ont permis d’apprécier les rapports qui rattachent ces divers types aux groupes déjà établis ; enfin elles enlèvent aux animaux regardés comme dépourvus de système nerveux toute une classe ou, mieux peut-être, trois classes extrêmement nombreuses.

C’est là un résultat considérable. Le système nerveux, a dit l’illustre auteur du Règne animal, est, pour ainsi dire, l’animal tout entier. Nous sommes loin d’accepter cette doctrine dans toute sa rigueur. Cependant nous ne saurions refuser une importance extrême à l’appareil qui, chez les êtres les plus élevés, distribue la vie à toutes les parties de l’organisme. L’absence de cet appareil est pour nous un fait grave qui met, pour ainsi dire, dans une catégorie à part, les animaux chez qui elle a été définitivement constatée ; seulement le nombre de ces derniers est assez restreint. A mesure qu’on étudie attentivement les animaux les plus dégradés en apparence, on reconnaît que cet appareil existe dans le plus grand nombre. Déjà Cuvier l’admettait chez les animaux classés par lui dans les trois premiers embranchemens ; il le niait ou le regardait comme à peu près nul chez tous les rayonnés. Depuis quelques années, MM. Tiedmann, Costa, Krohn, en ont démontré l’existence dans le groupe des échinodermes dont font partie les étoiles de mers MM. Ehrenberg, Milne Edwards, l’ont décrit chez les acalèphes, qui renferment les méduses et les béroés ; nous-même l’avons retrouvé chez les némertes et les planaires, animaux qui tiennent de très près à certains intestinaux, quoique vivant en pleine eau. Une bonne moitié au moins des rayonnés et tous les vers possèdent donc des nerfs aussi bien que les animaux supérieurs.

Une question des plus intéressantes se rattache à celle de l’existence ou de l’absence de l’appareil nerveux. Quelles relations existent entre le monde extérieur et les derniers représentans de la création animale ? Les annélides, les étoiles de mer, les méduses, voient-elles, entendent-elles ? Lamarck, guidé par des idées théoriques, leur refusait toute sensation ; il désignait la plupart des animaux inférieurs par la dénomination d’animaux apathiques. Sans être aussi explicite, Cuvier semble incliner vers cette manière de voir, qui est encore aujourd’hui celle de quelques hommes d’un mérite réel. Pourtant l’expérience et l’observation nous semblent en désaccord avec ces théories : non-seulement un très grand nombre d’animaux inférieurs possèdent des organes sensoriaux et doivent, par conséquent, percevoir des sensations, mais encore ces organes sont parfois bien plus multipliés que chez les mammifères ou les oiseaux. Plusieurs d’entre eux, par exemple, réalisent la fable d’Argus, ou l’étrange conception de Fourier relative au cinquième membre qui doit compléter l’être humain, quand le globe sera couvert de phalanstères. Les étoiles de mer ont un œil bien caractérisé à l’extrémité de chacun de leurs rayons. Les némertes, les planaires, portent souvent sur la face inférieure et supérieure de leur tête cinquante à soixante yeux distincts et quelquefois davantage. M. Ehrenberg nous a fait connaître une petite annélide qui porte deux yeux à la tête et deux autres à l’extrémité de la queue. J’ai retrouvé, soit dans nos mers de Bretagne, soit pendant mon séjour en Sicile, trois espèces bien différentes offrant la même particularité. Enfin les touffes de corallines de Favignana et de Milazzo nourrissent par milliers de petits vers plus étranges encore sous ce rapport, et que j’ai nommés polyophthalmes. Le corps de ces animaux est cylindrique, partagé en anneaux et armé de soies latérales, comme chez les naïs de nos ruisseaux ; leur tête présente trois yeux, dont chacun est formé de deux ou trois cristallins ; chaque anneau porte en outre deux yeux latéraux, où aboutissent de gros nerfs très faciles à apercevoir. Ainsi, indépendamment des trois yeux multiples placés sur la tête, les polyophthalmes en possèdent encore une rangée de chaque côté du corps.

On le voit, nous sommes bien loin de l’époque où Réaumur appelait les méduses des masses de gelée vivante, où Cuvier croyait, avec tous les naturalistes, aux vers parenchymateux. A mesure que les zoologistes ont scruté davantage les mystères du monde inférieur, l’organisation a semblé se compliquer sous leurs yeux, et, revêtant les formes les plus inattendues, a renversé bien des théories basées sur des observations imparfaites. Toutefois gardons-nous de tomber dans un autre extrême. Après avoir admis sans preuves suffisantes, et par une sorte d’à priori, la simplicité organique des animaux inférieurs, n’allons pas conclure les quelques faits déjà connus qu’ils offrent tous une égale complication. Au plus bas degré de l’échelle zoologique, il existe des êtres chez lesquels tous les actes vitaux s’accomplissent à la fois et de la même manière sur tous les points du corps. Jusqu’à présent, les éponges paraissent consister uniquement en une sorte de vernis demi-fluide, partout homogène et revêtant d’une couche mince la charpente cornée plus ou moins solide employée dans les arts. Ce vernis est réellement l’animal ; l’éponge usuelle en est, pour ainsi dire, le squelette. Les amibes, plus simples encore, semblent n’être qu’une goutte de ce vernis vivant doué de locomotion, mais n’ayant pas même de forme déterminée. Sous le verre du microscope, on les voit glisser en masse comme une goutte d’huile qui coulerait sur le porte-objet, en présentant les figures les plus diverses, les plus irrégulières. Enfin M. Dujardin nous a fait connaître dans les rhizopodes des animaux recouverts d’un test, et dont le corps n’a pourtant aucune organisation définie. Une gromie, une milliole, veulent-elles grimper sur les parois polies d’un vase de verre, elles font à l’instant, et aux dépens de la substance qui les compose, une sorte de pied qui s’allonge et leur offre un point d’appui ; puis, le besoin satisfait, cet organe temporaire rentre dans la masse commune et se confond avec elle à peu près comme ferait un filament soulevé au-dessus d’un corps visqueux. Entre ces termes extrêmes et les animaux dont nous parlions tout à l’heure, il existe sans doute bien des intermédiaires ; car, ainsi que l’a dit Linné, la nature ne fait pas de sauts et procède toujours par nuances insensibles. Ici, plus que partout peut-être, l’expérience et l’observation doivent précéder toutes les conceptions théoriques.

Au reste, c’est en suivant ces deux guides infaillibles que la zoologie moderne est arrivée à un résultat qui semble être la contre-partie de ceux que nous venons d’indiquer. En même temps qu’elle découvrait dans les dernières séries animales une complication organique inattendue, elle reconnaissait que les groupes supérieurs eux-mêmes renferment des espèces dégradées qui semblent avoir perdu presque tous les caractères essentiels de leur type fondamental. En se plaçant à certains points de vue, on peut dire avec juste raison qu’il existe des mammifères, des oiseaux, des reptiles inférieurs. Cette proposition est vraie d’une manière absolue pour la classe des poissons. Le groupe des myxinoïdes et surtout l’amphioxus ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Ce dernier est un petit poisson qui vit dans les sables de la mer, où il se cache et se meut avec une incroyable rapidité. Son corps, parfaitement transparent, se termine en pointe aux deux extrémités, circonstance qui lui a valu son nom. L’amphioxus a été trouvé sur les côtes de Cornouailles, dans la Baltique, à Naples. J’en ai pêché un très grand nombre à Messine, à quelques mètres du gouffre de Carybde. Il a été étudié successivement par Goodsir en Angleterre, par Costa en Italie, par Retzius, Rathke et surtout Müller en Allemagne. Enfin il a été de ma part l’objet d’une étude aussi détaillée qu’il m’a été possible, et aujourd’hui on peut en regarder l’organisation comme parfaitement connue. Eh bien ! l’amphioxus n’est bien certainement ni un mollusque, ni un annelé, ni un rayonné, et cependant à peine mérite-t-il le nom de vertébré. En effet, on a jusqu’à ce jour admis comme autant de particularités essentielles de cet embranchement la présence d’une colonne vertébrale, d’un cerveau, d’un cœur, d’un sang rouge. L’amphioxus ne possède ni cœur, ni cerveau proprement dit, ni colonne vertébrale distincte, et son sang est entièrement incolore. L’impulsion nécessaire pour faire parcourir à ce fluide le cercle circulatoire lui est communiquée par les gros troncs vasculaires. Ce sang même ressemble à celui des mollusques. La colonne vertébrale est représentée par une tige cartilagineuse entièrement composée de cellules et étendue de la tête à la queue. Le cerveau, que ne protège pas la plus légère apparence de crâne, ne se distingue de la moelle épinière que par la nature des nerfs qui en partent. L’œil est entièrement renfermé dans l’intérieur des tissus ; mais, grace à la transparence parfaite de ces derniers, il n’en remplit pas moins, selon toute probabilité, ses fonctions d’organe de la vision. Cette diaphanéité de l’amphioxus a permis en outre de s’assurer qu’il possède une bouche de mollusque plutôt que de poisson, un appareil circulatoire, un mode de digestion qui rappellent ce qui existe chez les annélides, etc.

L’étude attentive de l’amphioxus conduit à des conséquences d’une haute importance pour la zoologie et la physiologie. Confirmant en cela les résultats embryologiques dont nous avons parlé plus haut, elle nous montre dans la dégradation d’un animal un état permanent qui rappelle à certains égards l’état transitoire des animaux plus parfaits appartenant au même type. En effet, pendant les premières périodes de son développement, l’embryon d’un poisson ordinaire, d’un saumon, par exemple, possède des particularités d’organisation qui rappellent ce qu’on observe chez l’amphioxus ; mais, tandis que chez ce dernier ces particularités persistent pendant la vie entière, chez le jeune saumon elles s’effacent bientôt pour faire place à d’autres caractères définitifs. L’embryogénie des annélides nous a montré des faits tout semblables. Dans les premiers temps de son existence, la larve des térébelles ressemblait presque à une némerte. Ainsi, les résultats fournis par l’anatomie et l’embryogénie chez les poissons et chez les annélides concordent pleinement malgré la distance considérable qui sépare ces deux groupes.

Par le fait même de la dégradation, l’amphioxus s’éloigne des vertébrés pour se rapprocher des embranchemens inférieurs ; toutefois les affinités nouvelles qui se montrent ainsi ne le rattachent pas aux chefs de file de ces embranchemens. L’amphioxus ne rappelle, par sa structure organique, ni les céphalopodes, ni les insectes ou les crustacés, mais bien plutôt les mollusques acéphales, les huîtres par exemple et les annélides, c’est-à-dire des représentans déjà très inférieurs du type mollusque ou annelé. Ici encore nous trouvons un accord manifeste entre les résultats fournis par l’anatomie et ceux que donne l’embryogénie. En effet, les germes se ressemblent tous dans la première période de leur évolution. Ils se différencient successivement à mesure que le travail génétique avance, et par conséquent les êtres qui en émanent s’écartent d’autant plus les uns des autres, qu’ils sont eux-mêmes des représentans plus parfaits de leur type. Par conséquent aussi les séries résultant de ces évolutions successives seront très éloignées à leurs sommets, se rapprocheront par leurs bases, et les rapports d’une série à l’autre s’établiront, non point par les animaux supérieurs, mais bien par les animaux inférieurs.

Pour éclaircir ce qu’il peut y avoir d’abstrait dans les idées précédentes, qu’on nous permette une comparaison grossière, mais facile à saisir. On peut se figurer la marche suivie par les germes en voie de développement comme une route couverte de voyageurs. De cette route d’abord unique partent à droite et à gauche de nombreux chemins, qui divergent en s’écartant de la route centrale. N’est-il pas évident que les voyageurs engagés dans ces routes secondaires s’écarteront d’autant plus les uns des autres que le trajet parcouru par chacun d’eux sera plus long ? Eh bien ! les plus éloignés du point de départ général représentent en quelque sorte les animaux supérieurs ; ceux qui ne sont qu’à une faible distance du carrefour représentent les animaux inférieurs. Le saumon dont nous parlions tout à l’heure, les céphalopodes, les insectes, les crustacés, répondent aux voyageurs actifs : aussi n’y a-t-il entre eux que peu ou point de rapports ; l’amphioxus, les annélides, répondent aux piétons attardés : aussi trouvons-nous chez les uns et les autres beaucoup de points communs. Les deux sous-règnes des vertébrés et des invertébrés, si dissemblables quand on les étudie dans leurs représentans élevés, se touchent presque, grace à ces espèces inférieures, à ces représentans dégradés.

On voit combien, chez l’amphioxus, tout semble avoir été créé pour donner le démenti le plus complet aux doctrines de ces naturalistes qui, s’étayant d’une science vieillie, ou peut-être reculant devant quelques fatigues, traitent avec dédain l’étude des animaux inférieurs, repoussent les conséquences qu’elle entraîne, et font sans cesse appel aux seuls vertébrés. Peut-être, en présence des faits que vient leur montrer ce poisson, admettront-ils plus facilement à l’avenir ce que nous enseignent les vers et les zoophytes. A moins de nier l’évidence, on ne saurait aujourd’hui méconnaître que les représentans d’un même type sont loin de se ressembler, que leur organisation peut présenter des degrés très divers de perfectionnement et de dégradation. Qu’on se rappelle en outre ce que l’anatomie, d’accord ici avec l’embryogénie, nous apprend sur l’existence des types fondamentaux distincts se modifiant de mille façons pour engendrer les types secondaires, tertiaires…, et bientôt nous verrons disparaître à jamais ces conceptions systématiques qui donnent une si étrange et si fausse idée de la nature animée. Les êtres vivans ne nous apparaîtront plus comme emprisonnés dans d’étroites séries tantôt uniques, tantôt parallèles, qui laissent le néant à droite et à gauche, au-dessus et au-dessous. A la surface de notre globe comme dans l’immensité des cieux, nous verrons la puissance créatrice, s’exerçant librement en tout sens, faire germer les plantes et se développer les animaux comme elle a produit les étoiles, les distribuer en groupes naturels comme elle a réuni les constellations, rattacher enfin leurs mille familles par des liens simples et multiples, comme elle a rendu dépendans l’un de l’autre les mondes qui peuplent l’espace.

Au reste, les doctrines que nous défendons ici viennent de recevoir une de ces confirmations éclatantes qui ne permettent plus même le doute. La paléontologie, cette science qui date de Cuvier seulement, mais dont les progrès ont été si rapides, est arrivée, de son côté, à des résultats absolument semblables, en étudiant l’ordre de succession des animaux depuis les anciens temps géologiques jusqu’à nos jours. La vie ne s’est pas glissée à la surface du globe peu à peu et comme à la dérobée, par l’intermédiaire d’êtres d’abord très simples qui, se complétant de plus en plus, auraient donné naissance à des animaux plus parfaits. Le règne animal ne présente pas un développement unique et progressif. Bien au contraire. Dès le début, nous voyons apparaître à la fois les quatre groupes fondamentaux qui partagent encore aujourd’hui l’ensemble des animaux. Vertébrés, annelés, mollusques, rayonnés, se retrouvent à côté les uns des autres dans les plus anciennes couches à fossiles. Bien plus, les trois embranchemens inférieurs possèdent, dès cette époque reculée, des représentans de presque toutes les classes actuelles, et s’il en est autrement pour les vertébrés, si les reptiles, les oiseaux et les mammifères manquent à ces faunes primitives, on trouve facilement l’explication de leur absence dans un ensemble de conditions extérieures incompatibles avec leur genre de vie. Puis, à mesure qu’on s’élève à travers des couches géologiques de plus en plus modernes, on voit chacun de ces types se modifier, tantôt se perfectionnant graduellement jusqu’à l’apparition de l’homme, à peu près comme nous avons vu la jeune térébelle gagner quelque chose à chaque phase de son existence ; tantôt perdant ses espèces les plus parfaites, ne conservant que ses espèces inférieures et formant ainsi des séries récurrentes, comme nous voyons encore aujourd’hui certains animaux, les lernées, par exemple, se déformer par les progrès même de leur évolution. N’y a-t-il pas dans cet accord quelque chose de merveilleux ? Aussi M. Agassis, qui, dans ses ouvrages sur les poissons et les échinodermes fossiles, a insisté d’une manière toute spéciale sur ces grandes considérations, n’a-t-il pas craint de formuler en ces termes la conséquence où l’a conduit l’ensemble de ces magnifiques travaux « L’arrangement zoologique le plus naturel est l’expression la plus générale de l’ordre géologique, et vice versa l’ordre de succession génétique est l’indication la plus sûre des vraies affinités naturelles [5]. »

Dans cet article et dans les précédens, nous avons essayé de faire comprendre que la zoologie telle qu’on l’entend de nos jours n’est pas, comme trop de personnes le croient encore, un simple recueil de petits faits de détail et de petites historiettes. Nous avons voulu montrer comment elle aborde les questions les plus hautes de la philosophie naturelle, bien sûr de lui concilier ainsi la sympathie de ces esprits d’élite qui savent aimer la science en dehors de toute préoccupation d’utilité matérielle, qui estiment la démonstration d’une grande vérité purement scientifique à l’égal de l’invention d’un nouvel engrenage ou d’un nouveau procédé de teinture. En rappelant quelques-uns des principaux problèmes dont les zoologistes cherchent aujourd’hui la solution, nous avons exposé les doctrines de cette école physiologique à laquelle nous sommes fier d’appartenir. Pour arriver à la solution de ces problèmes, nous avons interrogé tour à tour l’anatomie des animaux adultes, les phénomènes embryogéniques, les faits géologiques : partout la réponse a été la même. Le passé et le présent de notre globe se sont accordés pour sanctionner les idées fondamentales que nous croyons devoir conduire à la vérité, pour justifier les hommes qui, pleins de confiance en ces principes, les prennent comme guides dans leurs travaux, et voient en eux le germe des progrès à venir.


  1. Voyez la livraison du 15 octobre.
  2. Histoire naturelle des Poissons, par MM. Cuvier et Valenciennes, t. Ier.
  3. Nous ne parlons ici que de l’application de l’embryogénie au perfectionnement de la méthode zoologique. Nous attendrons une autre occasion pour traiter de ce qui a rapport aux applications anatomiques et physiologiques, et nous chercherons alors à apprécier surtout l’importance des travaux de Geoffroy Saint-Hilaire et de M. Serres, le véritable successeur de cet illustre chef de l’école philosophique française.
  4. Considérations sur la philosophie de l’Anatomie (Journal des Savans, 1840).
  5. Résumé d’un travail d’ensemble sur l’organisation, la classification et le développement progressif des échinodermes dans la série des terrains. (Comptes-rendus de l’Académie des Sciences, 1846.)