Souvenirs d’un hugolñtre/Texte entier

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SOUVENIRS

D’UN

HUGOLÂTRE

LA GÉNÉRATION DE 1830

PAR

AUGUSTIN CHALLAMEL

Ceux que l’on appelait hugolñtres
devançaient l’admiration universelle
pour Victor Hugo.


PARIS
JULES LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR
2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2



1885



SOUVENIRS D’UN HUGOLÂTRE

______

LA GÉNÉRATION DE 1830



I


Depuis une vingtaine d'années déjà, sur la tombe de tel ou tel mort illustre, trÚs fréquemment un orateur prononce cette phrase :

« Il appartenait Ă  la forte, Ă  la vaillante gĂ©nĂ©ration de 1830  »

Cette phrase est comme stéréotypée dans la plupart des oraisons funÚbres.

Aussi certains moqueurs la traitent-ils de « cliché », d’observation banale, ou d’exagĂ©ration de parti. Par le temps actuel, lorsqu’on se rit volontiers des convictions et des principes, ils s’égayent en la reproduisant. Nombre de gens font chorus, sans savoir pourquoi, mais en suivant le courant des idĂ©es du jour.

Il n’y a rien Ă  redire Ă  cela. Toute gĂ©nĂ©ration possĂšde, incontestablement, le droit de juger, d’imiter ou de renier les actes de la gĂ©nĂ©ration qui la prĂ©cĂšde. À une condition, pourtant, selon la loi du progrĂšs : c’est de faire mieux que sa devanciĂšre, c’est de la dĂ©passer.

D’autres Ă©crivains, aprĂšs moi, examineront si l’époque prĂ©sente l’emporte sur celle qui achĂšve de disparaĂźtre ; si elle produit des fruits meilleurs, et si elle a raison de plaisanter toujours en pareille matiĂšre.

Pour l’auteur de ces souvenirs contemporains, qui coordonne ces pages afin d’en former un chapitre d’histoire, il importe de retracer les faits, gĂ©nĂ©raux ou particuliers, qui se sont accomplis sous ses yeux depuis son enfance.

Beaucoup de lecteurs y peuvent prendre intĂ©rĂȘt, aussi bien parmi les vieillards que parmi les jeunes gens.

Ceux-ci apprendront, peut-ĂȘtre, des choses nouvelles et utiles ; ceux-lĂ  se rappelleront, sans doute, leurs propres Ă©motions dans le temps oĂč ils coudoyaient les acteurs qui occupaient la scĂšne, en France, avant, pendant et aprĂšs une rĂ©volution dans la politique, la littĂ©rature, les sciences et les arts.

Les Souvenirs d’un hugolĂątre touchent un peu Ă  tout, mĂȘme Ă  la vie intime. Si petit qu’on soit, durant une Ă©poque, on se trouve forcĂ©ment mĂȘlĂ© Ă  l’action gĂ©nĂ©rale.

Personne ne le niera : en politique, en littĂ©rature, en sciences et en arts, la gĂ©nĂ©ration de 1830, comprenant tous les Français vivants dans ce temps, ou Ă  peu prĂšs, a fait majestueusement son Ɠuvre, depuis le commencement de ce siĂšcle jusque dans sa derniĂšre moitiĂ©.

Elle est reprĂ©sentĂ©e par une plĂ©iade d’hommes supĂ©rieurs, qui n’ont pas tous Ă©tĂ© remplacĂ©s, ou dont les travaux ont frayĂ© la route Ă  leurs dignes successeurs.

Ce qui caractĂ©rise cette gĂ©nĂ©ration puissante, c’est d’abord l’enthousiasme ; c’est ensuite l’ardeur des sentiments ; c’est enfin la passion persĂ©vĂ©rante.

Ces moteurs sont indispensables pour aviver le progrĂšs, tandis que l’indiffĂ©rence, le scepticisme et la froideur ne peuvent rien crĂ©er que d’éphĂ©mĂšre, en admettant qu’ils ne perdent pas le terrain prĂ©cĂ©demment gagnĂ©.

La génération de 1830 a montré presque toutes les audaces ; elle a tenté tous les essais religieux ou sociaux, scientifiques, artistiques ou littéraires.

NĂ©e au lendemain de l’effondrement du premier Empire, ayant pu entendre les rĂ©cits des tĂ©moins oculaires de la RĂ©volution de 1789, assistant Ă  la lutte de la Restauration contre la dĂ©mocratie naguĂšre Ă©touffĂ©e par NapolĂ©on Ier, elle a rompu bien des chaĂźnes pour s’élancer vers l’avenir.

Ses idĂ©es, tantĂŽt lumineuses et fĂ©condes, tantĂŽt incohĂ©rentes et folles, ont renouvelĂ© toute forme, sinon tout fondement des choses de l’intelligence.

En un mot, la génération de 1830, on doit le croire, a laissé une trace ineffaçable, en produisant des nouveautés de toutes les sortes, en donnant au dix-neuviÚme siÚcle sa formule principale.



II


La date de 1830 ne sortira pas de ma mĂ©moire. Pour moi, elle se rapporte Ă  un mouvement rĂ©volutionnaire coĂŻncidant avec ma jeunesse, et, avant de parler des hommes qui influaient alors sur les destinĂ©es du pays, il convient de constater l’impression que je ressentis, Ă  la suite du grand Ă©vĂ©nement de l’annĂ©e qui vit la famille d’OrlĂ©ans succĂ©der Ă  la branche aĂźnĂ©e des Bourbons.

Le 27 juillet, nous revenions du collĂšge Henri IV Ă  notre pension, situĂ©e rue des FossĂ©s-Saint-Victor (depuis, rue du Cardinal-Lemoine), lorsque, mes camarades et moi, nous aperçûmes partout, sur notre passage, des rassemblements de Parisiens, — bourgeois et ouvriers, — qui criaient : Vive la Charte ! et dont les gestes animĂ©s ne laissaient pas de nous Ă©tonner un peu.

Ordinairement, la rue des Fossés-Saint-Victor brillait par son calme, presque par sa solitude.

C’était le matin. Dix heures venaient de sonner. Il faisait une chaleur accablante, un soleil de feu, que Victor Hugo a appelĂ©


Un de ces beaux soleils qui brûlent les Bastilles


Notre maĂźtre de pension et nos maĂźtres d’études paraissaient fort Ă©mus.

Au lieu de faire sonner la cloche pour nous appeler en classe, comme d’habitude, ils dĂ©clarĂšrent aux Ă©lĂšves externes qu’ils pouvaient rentrer immĂ©diatement chez leurs parents, voisins de l’institution ; ils ordonnĂšrent aux Ă©lĂšves pensionnaires d’écrire Ă  leurs familles ou Ă  leurs correspondants, pour que ceux-ci se hĂątassent de les venir chercher.

Un congé ! Tout Ă  coup, et sans qu’on en eĂ»t parlĂ© dans le collĂšge, sans circulaire du proviseur ! Cela nous intriguait tous.

Que se passait-il donc ? Nous avions dĂ©jĂ  fĂȘtĂ© la prise d’Alger : il ne s’agissait plus, Ă©videmment, de cette victoire.

Seulement, la veille, mon pùre ne prononçait-il pas les mots de fatales ordonnances et de coup d’État ! Ne parlait-il pas de collision imminente ?

J’avais douze ans et demi. Je ne tardai point Ă  comprendre que Paris commençait une insurrection, car je me rappelais certains Ă©pisodes de la RĂ©volution de 1789, par moi lus dans quelques ouvrages d’histoire.

J’éprouvais un indĂ©finissable serrement d’estomac. Pourquoi ne l’avouerais-je pas ? J’avais peur, — et je n’attendis pas un ordre rĂ©itĂ©rĂ© de nos maĂźtres pour retourner Ă  la maison paternelle, d’autant plus qu’elle Ă©tait situĂ©e tout prĂšs du pensionnat, dont deux jardins Ă©troits la sĂ©paraient.

Comme je franchissais, en courant, le seuil de la porte cochĂšre de l’institution, je vis des hommes en bras de chemise qui roulaient des tonneaux vides, en les dirigeant vers la rue Saint-Victor ; je vis d’autres gens du quartier qui brouettaient des pavĂ©s et du sable ; je vis enfin, distinctement, que l’on Ă©levait une barricade dans le carrefour, au bas de la rue des FossĂ©s.

La curiositĂ© me porta d’abord Ă  examiner de plus prĂšs les choses, et je suivais les barricadiers, quand mon oncle, caporal invalide, se prĂ©senta Ă  moi.

Il venait me chercher, et il m’emmena sans tarder chez mon pùre.

Nous allongions le pas. La bravoure chez l’invalide n’excluait pas la prudence.

Au mĂȘme instant, une dĂ©tonation se fit entendre.

J’accompagnai mon oncle, sans prononcer une seule parole, et bientĂŽt toute la famille fut rĂ©unie, en attendant les Ă©vĂ©nements avec une anxiĂ©tĂ© Ă  nulle autre pareille.

— Eh bien ! disait mon pĂšre, je l’avais prĂ©vu. Les ordonnances de Polignac ont amenĂ© les coups de fusil. On se bat. Comment cela finira-t-il ? Que de victimes, par suite de l’aveuglement des Bourbons ! VoilĂ  oĂč les mauvais conseils ont conduit Charles X !

Trois jours durant, je restai presque emprisonnĂ© dans notre maison, avec mon frĂšre et mes deux sƓurs.

Nous Ă©prouvions, petits et grands, des commotions nerveuses, quand les fusillades ou les canonnades retentissaient.

On avait pillĂ© les boutiques d’armuriers. Tout ce qui pouvait servir pour combattre avait Ă©tĂ© employĂ© soudainement.

Le 27 juillet, Étienne Arago, directeur du Vaudeville, avait fermĂ© les portes de son thĂ©Ăątre afin de protester contre les ordonnances et de donner le signal de l’insurrection. Il avait fait porter et distribuer chez Teste toutes les armes militaires qui se trouvaient dans son magasin. Lui-mĂȘme, hĂ©ros de juillet, devenait, deux jours aprĂšs, aide de camp de La Fayette.

Audry de Puyraveau fit distribuer dix-huit cents baïonnettes qu’il avait chez lui.

Debout sur les barricades, un fusil à la main, Adolphe Nourrit chanta la Marseillaise et dirigea au feu ses auditeurs enivrés.

Le nombre des combattants augmentait chaque jour. Plusieurs grands manufacturiers avaient dit à leurs ouvriers :

« Allez vous battre ; vos journées vous seront payées ! »

La bataille eut des proportions Ă©normes ; le 28 juillet, on prenait et reprenait l’HĂŽtel de Ville ; le 29, les insurgĂ©s parisiens, dĂ©jĂ  maĂźtres d’une bonne moitiĂ© de la capitale, s’emparaient successivement du Louvre, des Tuileries et de la caserne de la rue de Babylone, dans le faubourg Saint-Germain.

Les coups de canon, les feux de peloton ne cessaient qu’à de rares intervalles, mĂȘme pendant la nuit.

Le 30 juillet, la révolution était faite ; le peuple était victorieux ; Charles X tombait de son trÎne.

Tout Paris se mĂ©tamorphosait ; on eĂ»t dit un changement Ă  vue, — dĂ©cors et costumes.

Plus de Suisses, plus de garde royale : les troupes s’évanouissaient. Dans plusieurs casernes et sur quelques places, des soldats de la ligne fraternisaient avec les vainqueurs, la crosse en l’air d’abord, puis le verre en main.

Mon oncle me conduisit, Ă  travers les barricades Ă©brĂ©chĂ©es, jusqu’à la place Maubert, rendez-vous habituel des commĂšres et des flĂąneurs du quartier, centre populeux du faubourg Saint-Marceau.


III


Ô surprise ! Des hommes sans uniforme, voire en haillons, y montaient la garde, et semblaient trĂšs sĂ©vĂšres sur la consigne.

Au-dessus du poste flottait un drapeau tricolore.

La vue de ces trois couleurs, remplaçant le drapeau blanc, le seul que je connusse jusqu’alors, me fit une impression profonde.

Je lançai quelques phrases interrogatives, trÚs pressantes.

Mon oncle m’expliqua bien vite, presque en pleurant de joie, que le drapeau tricolore Ă©tait celui du rĂ©giment dans lequel il avait servi, sous la RĂ©publique et l’Empire ; que le drapeau tricolore, toujours victorieux, avait fait le tour de l’Europe, etc., etc.

Ai-je besoin d’en dire davantage ? Le vieil invalide m’apprenait ce que tous ses anciens compagnons rĂ©pĂ©taient comme lui


Il confondait la RĂ©publique avec l’Empire, Hoche avec NapolĂ©on, la libertĂ© avec la gloire ; il parlait comme une chanson de BĂ©ranger, lui qui m’avait appris le Soldat, t’en souviens-tu ! d’Émile Debraux, auteur de la Colonne, du Prince EugĂšne, de Marengo, de Mont-Saint-Jean, et d’autres rimes qui lui avaient valu « les persĂ©cutions du pouvoir » pendant la Restauration.

On vendait dans les rues, par milliers, des cocardes nationales.

Mon oncle et moi, nous en achetĂąmes avec enthousiasme, pour les attacher Ă  notre vĂȘtement, sur le cƓur, en « bons patriotes ».

Comme nous rentrions à la maison, je rencontrai un vieil ami de mon pÚre, un royaliste désolé, qui, apercevant ma cocarde tricolore, me dit moitié avec amertume, moitié avec colÚre :

« Tu portes là une jolie chose, va ! Avant six mois, le drapeau blanc et la cocarde blanche auront reparu. »

Le vieillard qui parlait ainsi Ă©tait M. Delvincourt, ancien doyen de la FacultĂ© de droit de Paris, qui mourut en 1831, « fidĂšle Ă  son Dieu et Ă  son roi », mais qui n’avait pas vĂ©cu en trop bonne intelligence avec les Ă©tudiants.

Notons, à ce propos, que, pendant plus de vingt années, une bonne dame de nos connaissances, non moins légitimiste que M. Delvincourt, nous a imperturbablement annoncé, en tirant les cartes devant nous, la rentrée du duc de Bordeaux (Henri V) dans le royaume de ses pÚres.

Henri V devait toujours revenir demain.

Les partisans d’un souverain tombĂ© se bercent tous de ces illusions respectables ; mais, depuis 1789, aucun roi dĂ©chu, aucun prĂ©tendant n’est remontĂ© en personne sur le trĂŽne de France.

Il n’y a eu d’exception que pour NapolĂ©on Ier, Ă  l’époque des Cent-Jours, — pendant laquelle s’opĂ©ra une rĂ©apparition fantastique du prisonnier de l’üle d’Elbe, dirigĂ© quelques mois aprĂšs sur l’üle de Sainte-HĂ©lĂšne.

Quoi que prĂ©tendit le vieux jurisconsulte, je portais fiĂšrement ma cocarde, et je croyais, comme mon oncle et mon pĂšre, que tout Ă©tait changĂ©, puisqu’on avait « secouĂ© la poussiĂšre qui ternissait ces nobles couleurs ».

Mon pĂšre applaudissait au triomphe des 221 dĂ©putĂ©s opposants au ministĂšre Polignac, et dont la rĂ©Ă©lection dĂ©cida Charles X Ă  violer la Charte ; il Ă©tait heureux des ovations obtenues par La Fayette pendant son voyage dans le Midi, tandis`que Le euc d’AngoulĂȘme avait Ă©tĂ© accueilli froidement en Normandie.

Il Ă©tait de l’avis du vieux gĂ©nĂ©ral de 1789, disant Ă  un ami, en mai 1830 : « Que voulez-vous ? Ils sont en arriĂšre de trois siĂšcles ; ce sont des fous : Charles X se fera renvoyer, et avec un peu de bon sens, il aurait pu ĂȘtre heureux comme une souris dans un pĂątĂ©. »

Mais, bah ! les royalistes surnommaient La Fayette Gilles César.

Ainsi que beaucoup d’anciens soldats, mon oncle n’avait point d’opinion politique dĂ©finie ; mais mon pĂšre Ă©tait un libĂ©ral, un abonnĂ© du Constitutionnel, lequel Ă©tait alors le grand Ă©lecteur ; il redisait frĂ©quemment cette phrase du Journal des DĂ©bats : « Malheureuse France ! Malheureux roi ! » pour laquelle Bertin aĂźnĂ© avait Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  six mois de prison par le tribunal correctionnel, et absous par la cour royale.

Somme toute, la rĂ©volution de 1830 ne dĂ©plaisait Ă  aucun membre de ma famille, qui, sans faire la moindre politique active, s’associait de cƓur aux efforts tentĂ©s par les libĂ©raux depuis l’avĂšnement de Charles X.



IV


La révolution de juillet 1830 nous profita, à nous, collégiens.

Nous eĂ»mes un congĂ© d’une dizaine de jours. CongĂ© suffisant pour qu’il nous fĂ»t possible de vaguer par les rues, sur la place de l’HĂŽtel de Ville, quand on y intronisa Louis-Philippe Ier, « la meilleure des RĂ©publiques », et dans la cour du Palais-Royal, pour applaudir le roi-citoyen paraissant Ă  son balcon, entonnant parfois la Marseillaise que nous commencions Ă  savoir par cƓur, — ou, plus souvent, la Parisienne de Casimir Delavigne, chant appropriĂ© Ă  la circonstance, populaire parmi les « philippistes ». Les philippistes trouvaient l’hymne de Rouget de l’Isle trop rĂ©volutionnaire.

AprĂšs le 7 aoĂ»t, aprĂšs l’avĂšnement du prince pour qui « une charte devait ĂȘtre dĂ©sormais une vĂ©rité », nous rentrĂąmes dans la pension.

On reprit les classes au collĂšge, oĂč la distribution solennelle des prix retardĂ©e pour cause de batailles, n’eut lieu que le 31 aoĂ»t.

Hélas ! les vacances seraient donc diminuées ! Nous avions espéré mieux !

Nous avions vu assez frĂ©quemment le duc d’OrlĂ©ans, cousin de Charles X, se promener bras dessus bras dessous avec le proviseur, dans la grande cour des classes ; car le duc d’OrlĂ©ans conduisait quelquefois au collĂšge Henri IV, ses fils, — le duc de Chartres et le duc de Nemours, — comme eĂ»t fait un bon bourgeois du Marais.

Aux distributions de prix, nous avions presque toujours vu ce prince et sa famille mĂȘlĂ©s avec les parents des Ă©lĂšves, et distinguĂ©s seulement Ă  cause des fauteuils velours et or sur lesquels ils Ă©taient assis, en face de l’estrade des professeurs.

La popularitĂ© du disciple de Mme de Genlis y gagnait Ă©tonnamment ; la bourgeoisie française trouvait cela superbe, et, de fait, il nous plaisait d’avoir de tels camarades.

Le duc d’Aumale, le prince de Joinville et le duc de Montpensier ne s’asseyaient pas encore sur les bancs poussiĂ©reux du collĂšge. Ils ne parurent que quelques annĂ©es plus tard.

À la distribution des prix du 31 aoĂ»t 1830, Louis-Philippe Ier, pourvu d’une couronne, ne vint pas occuper son fauteuil ordinaire.

Notre proviseur lui avait respectueusement manifestĂ© ses craintes : les soins de la chose publique devaient peut-ĂȘtre enlever au collĂšge, cette annĂ©e-lĂ , l’honneur de sa prĂ©sence ?

« Vous avez raison, avait rĂ©pondu le roi-citoyen, je n’ai plus, comme les annĂ©es prĂ©cĂ©dentes, deux heures par jour Ă  donner Ă  mes plaisirs. »

Paroles aimables, — citĂ©es textuellement dans le palmarĂšs, — en admettant qu’elles aient Ă©tĂ© dites.

Mais si Louis-Philippe Ier n’assistait pas, pour cause de royautĂ©, Ă  la distribution des prix, la reine n’y voulut pas manquer.

L’entrĂ©e de Marie-AmĂ©lie fut trĂšs applaudie ; on fĂȘta la mĂšre de famille. Plus applaudie encore fut la premiĂšre phrase de M. Alfred de Wailly, agrĂ©gĂ© de rhĂ©torique, lorsque, commençant la classique tartine qui sert de prĂ©lude Ă  toute distribution de rĂ©compenses universitaires, il s’écria :

« Ce n’est pas le temps des longs discours  »

Le jeune auditoire saisit et goĂ»ta l’allusion.

Quelle bonne fortune pour les lauréats impatients ! Pas de longs discours !

Cependant, en 1831, la solennité des prix ne fut pas honorée par la présence de la famille royale.

Quelques malins esprits le remarquĂšrent tout haut, et peut-ĂȘtre s’en prĂ©occupa-t-on aux Tuileries.

Plus tard, la reine Marie-AmĂ©lie se fit un devoir de battre de ses propres mains — aux triomphes Ă©clatants du duc d’Aumale, — aux faibles succĂšs du prince de Joinville, — aux encouragements que reçut le duc de Montpensier.

Je dois ĂȘtre vĂ©ridique, et dĂ©clarer que les enfants de Louis-Philippe mĂ©ritĂšrent de figurer sur les tableaux du collĂšge comme « bons Ă©lĂšves ».

Les lĂ©gitimistes riaient de cette Ă©ducation. En 1835, non loin de la tour de Clovis, on lisait sur les murs la phrase suivante, bien intelligible : « Pour aller Ă  Bordeaux, il faut passer par OrlĂ©ans. » Certes, l’éducation du duc de Bordeaux ne ressemblait guĂšre Ă  celle des princes de la branche cadette. Son prĂ©cepteur Ă©tait l’abbĂ© Tharin.


V

Revenons Ă  1830. Les journĂ©es de juillet avaient Ă©chauffĂ© les tĂȘtes, surexcitĂ© la jeunesse française, secouĂ© l’indolence des uns, Ă©veillĂ© l’ambition des autres, donnĂ© beaucoup d’espĂ©rances Ă  tous.

Le mois des rĂ©volutions ne produisit pas absolument ce qu’on en attendait. En cela, les choses se passaient comme d’habitude.

Dans la politique, les amis de la monarchie tempĂ©rĂ©e Ă©taient placĂ©s et satisfaits ; mais les rĂ©publicains, estimant qu’on leur avait « escamoté » leur Ɠuvre, s’apprĂȘtaient Ă  semer des articles violents dans certains journaux, — pour rĂ©colter une ample moisson d’emprisonnements ; les lĂ©gitimistes, qui ne cessaient de croire Ă  un nouvel et prochain Ă©panouissement des lis, plaisantaient sur ce qu’ils nommaient « l’anecdote de juillet ».

Dans la littĂ©rature, les novateurs n’avaient pas suffisamment effiloquĂ© les « perruques » de l’AcadĂ©mie, et Ă©taient rĂ©solus Ă  combattre les vieilles phalanges classiques, toujours en possession de l’Institut, des FacultĂ©s et des thĂ©Ăątres. Ils fourbissaient leur grand sabre, — ou plutĂŽt ils trempaient leur plume dans le vinaigre.

Certainement, il devait y avoir des rĂ©criminations, des plaintes, des vengeances. Le lecteur les apprĂ©ciera ; il se mĂ©fierait peut-ĂȘtre de l’opinion d’un hugolĂątre.

Gérard de Nerval écrivait :


Liberté de Juillet, femme au buste divin,
LiEt dont le corps finit en queue.

Théophile Gautier remarquait :


Un budget éléphant boit notre or par sa trompe


Seule la poésie incarnée en Hugo,

Ne nous a pas déçus


Toutefois, avant d’entrer dans l’examen du mouvement gĂ©nĂ©ral des esprits, ayant prĂ©cĂ©dĂ©, accompagnĂ© ou suivi les « journĂ©es glorieuses » de 1830, qu’il nous soit permis de ne pas encore quitter le collĂšge, et de rappeler ce qui arriva dans plusieurs Ă©tablissements de l’UniversitĂ©, oĂč les rĂ©voltes se succĂ©dĂšrent.

Je faisais mes Ă©tudes, Ă  Henri IV, avec les fils des gĂ©nĂ©raux Foy et Lamarque, avec Xavier Eyma, qui devint romancier et journaliste, avec Privat d’Anglemont, qui fit plus tard sensation parmi les bohĂšmes, — et avec Armand Durantin, l’auteur d’HĂ©loĂŻse Paranquet.

Ce collĂšge, qui donna la pĂąture latine et grecque Ă  une foule de littĂ©rateurs, depuis Casimir Delavigne, Laya et les deux Musset, jusqu’à Émile Augier et Victorien Sardou, devait facilement adopter les idĂ©es du jour.

La Belgique avait imitĂ© la France, et, le 25 aoĂ»t 1830, elle avait accompli sa petite rĂ©volution ; l’Italie, la Suisse et d’autres pays n’allaient pas tarder Ă  suivre le courant.

BientĂŽt le collĂšge Henri IV imita la Belgique et organisa sa petite rĂ©volte. Les Ă©lĂšves internes n’apprĂ©ciaient pas outre mesure le bonheur d’ĂȘtre rĂ©veillĂ©s au son du tambour, au lieu de l’ĂȘtre au son de la cloche.

Et puis, l’esprit de mouvement contre l’autoritĂ© gagnait tout le monde, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits.

Nos camarades s’insurgĂšrent ; seulement, je n’ai jamais su pourquoi. Les prĂ©textes Ă  insurrection, d’ailleurs, n’ont jamais manquĂ©.

Avec quelle joie nous apprĂźmes, nous, externes, que les internes s’étaient barricadĂ©s dans leurs « quartiers », et qu’ils tenaient bon contre leurs maĂźtres, c’est-Ă -dire contre leurs tyrans !

La cour des anciens, au collĂšge Henri IV, longeait la rue Clovis, et, par-dessus le mur de clĂŽture, nous jetions Ă  nos camarades rĂ©voltĂ©s toutes sortes de vivres, — pains, pĂątĂ©s, saucissons et autres comestibles, — afin que le congĂ© « par force majeure » durĂąt le plus longtemps possible ; un mois, s’il se pouvait.

Force resta Ă  l’autoritĂ©. Tout se calma, aprĂšs l’expulsion de quelques meneurs.

Bon grĂ©, mal grĂ©, il fallut reprendre le collier de misĂšre, manger les durs haricots et le poisson mal cuit ; il fallut retomber sous la coupe, j’allais dire sous la fĂ©rule de nos professeurs ; il fallut se bercer de l’espoir d’une revanche.

D’autres collĂšges, qui avaient aussi levĂ© le drapeau insurrectionnel, n’y gagnĂšrent pas davantage. Ils perdirent des Ă©lĂšves. VoilĂ  tout.

Notre pension, d’ailleurs peu nombreuse, ne chercha pas Ă  imiter ces grands Ă©tablissements.

Elle ne fit pas sa révolution politique ; mais elle avait fait sa révolution littéraire, elle avait abandonné les routes banales et cherché des chemins nouveaux.


VI

Je le déclare hardiment, fiÚrement, triomphalement : dans notre pension, nous ne nous enflammions que pour la jeune littérature.

Le romantisme nous avait conquis. Des Ă©lĂšves de sixiĂšme aux Ă©lĂšves de rhĂ©torique et de philosophie, l’entente Ă©tait Ă  peu prĂšs complĂšte. Nous marchions sous l’étendard de Victor Hugo, comme nous ne jurions, pour les hautes Ă©tudes, que par Villemain, Guizot, Cousin et Michelet, celui-ci Ă©tant alors maĂźtre de confĂ©rences Ă  l’École normale. Michelet faisait du romantisme en histoire.

Stendhal (Henri Beyle), et d’autres Ă©crivains de mĂ©rite, encouraient notre haine prĂ©coce, parce qu’ils mĂ©connaissaient le gĂ©nie du poĂšte novateur.

Nous ne pardonnions pas Ă  Stendhal d’avoir dit, en 1829 : « Victor Hugo, ultra vantĂ©, n’a pas de succĂšs rĂ©el, du moins pour les Orientales. Le CondamnĂ© fait horreur et me semble infĂ©rieur Ă  certains passages des MĂ©moires de Vidocq
 M. Victor Hugo n’est pas un homme ordinaire, mais il veut ĂȘtre extraordinaire, et les Orientales m’ennuient. »

Nous ne pardonnions pas Ă  NĂ©pomucĂšne Lemercier qui, novateur dans la plupart de ses productions, n’en reniait pas moins la rĂ©volution littĂ©raire dont il avait Ă©tĂ© un des prĂ©curseurs, et qui s’écriait :


« Avec impunité les Hugo font les vers. »

Nous ne pardonnions pas Ă  Duvergier de Hauranne cette phrase : « Le romantisme n’est pas un ridicule, c’est une maladie comme le somnambulisme et l’épilepsie. »

Nos « bandes romantiques » croissaient en nombre et en vigueur. Elles s’attaquaient aux « rococos », aux « perruques », et nous nous moquions bien d’ĂȘtre appelĂ©s par eux « dĂ©cousus ».

Bignan, classique pur, maudissant le romantisme, entassait prix sur prix de poésie académique et se montrait digne de partager les couronnes de Baour-Lormian, que les Jeunes-France surnommaient balourd-dormant, et dont la mort inspira cette épigramme à Nestor Roqueplan :


Ne me demandez pas si c’est Baour qu’on trouve

Ne Dans ce sombre caveau ;
On le sait, au besoin de bailler qu’on Ă©prouve

Ne En passant prĂšs de son tombeau.

L’apparition d’Hernani, surtout, en fĂ©vrier 1830, Ă©tait pour nous une renaissance. Ce drame pouvait ĂȘtre comparĂ© au Cid de Pierre Corneille, renversait le trĂŽne vermoulu de Racine, la froide Ă©cole de Voltaire, toutes les tragĂ©dies des auteurs Ă  la suite ; elle donnait des Shakespeare et des Schiller Ă  la France ; elle confirmait l’opinion de Chateaubriand, qui avait naguĂšre appelĂ© Victor Hugo « l’enfant sublime ».

Nous lisions avec aviditĂ© cette production, que les « classiques » regardaient comme « une fable grossiĂšre, jouĂ©e par des acteurs Ă©pileptiques » ; que les romantiques dĂ©fendaient Ă  outrance. À Toulouse, un jeune homme se fit tuer en duel pour Hernani.

Et nous Ă©tions d’autant plus enthousiastes que notre admiration contre-balançait les dĂ©dains d’un de nos professeurs.

Ce professeur, un pur soutien du cothurne tragique, et approuvant Ă  peine les tentatives de thĂ©Ăątre mixte osĂ©es par Casimir Delavigne, avait des mots tout Ă  fait rĂ©jouissants Ă  l’endroit de l’Honneur castillan. Il avait coutume de dire, en classe, lorsque le vent se glissait par une fenĂȘtre entr’ouverte :

« Fermez cette fenĂȘtre. Je n’aime pas l’air
 nenni, je n’aime pas l’air ! »

Puis il s’applaudissait pour son atroce calembour, dont l’énoncĂ© nous arrachait une longue suite de murmures, que parvenaient Ă  peine Ă  faire cesser les retenues les plus multipliĂ©es.

Je constate la chose, parce que cet homme, Ă©cho maladroit des classiques de haut lieu, a contribuĂ© au succĂšs de Victor Hugo parmi nous, et parce qu’il rendait ses collĂšgues ridicules en assurant que l’UniversitĂ© n’admettrait jamais le « mauvais français » des romantiques. Victor Hugo, alors, semblait ĂȘtre un barbare, qui Ă©corchait la langue française.

Hernani nous avait portĂ©s vers l’hĂ©roĂŻsme chevaleresque ; Marion Delorme nous transforma en rĂ©dempteurs des filles perdues. LucrĂšce Borgia nous fit aimer le beau dans l’horrible ; avec Angelo, nous devĂźnmes des fanatiques de Marie Dorval, cette interprĂšte par excellence du drame moderne.

L’unique et bruyante reprĂ©sentation du Roi s’amuse, en 1832, nous rendit absolument fous de dĂ©sespoir, — parce que nous n’avions pu y assister, pour soutenir par tous les moyens, fĂ»t-ce Ă  coups de poing, cette piĂšce interdite par les suppĂŽts du pouvoir, et dont la prĂ©face proclamait la libertĂ© au thĂ©Ăątre.


VII

L’unique ressource qui nous restĂąt consistait Ă  nous procurer le drame et Ă  le lire, pour en apprendre les meilleures tirades, rĂ©citĂ©es par nous pendant les rĂ©crĂ©ations.

Dans ce temps-lĂ , il existait des cabinets de lecture, tels qu’on n’en trouve plus guĂšre aujourd’hui. Les livres in-octavo Ă  couverture beurre frais, Ă  large justification, Ă  pages remplies de blanc, coĂ»taient encore assez cher. Les in-douze Ă  trois francs, les in-dix-huit Ă  un franc n’étaient pas inventĂ©s.

Un volume, roman ou drame, valait sept francs cinquante centimes, et je vous assure que, au point de vue matĂ©riel de la lecture, on n’en avait pas souvent pour son argent. On dĂ©vorait le volume en moins d’une heure !

Il fallait donc s’adresser aux cabinets de lecture, ces bibliothùques payantes, ces entrepîts des livres à la mode, ces foyers du romantisme.

Dans le quartier Latin, rue Saint-Jacques, non loin de notre pension, il y en avait un, fort bien approvisionnĂ© d’Ɠuvres nouvelles. Mme Gondar, qui le tenait, pouvait presque rivaliser avec Mme Cardinal, de la rue des Canettes, comme loueuse de romans et de piĂšces de thĂ©Ăątre.

Elle savait exploiter les ardeurs des sĂ©ides de la jeune Ă©cole ; quand un livre faisait fureur, elle le louait par heure, non par jour ; et si on le gardait trop longtemps, mĂȘme en payant gĂ©nĂ©reusement, elle administrait Ă  l’abonnĂ© retardataire une semonce conditionnĂ©e ; elle lui refusait toute autre production recherchĂ©e, jusqu’à Ă©puisement de lecteurs diligents.

Il semble Ă  mes amis et Ă  moi que nous la voyons encore, dans son comptoir surchargĂ© de volumes cartonnĂ©s tant bien que mal, cette active Mme Gondar, notre providence d’alors.

Elle nous procura le Roi s’amuse, le jour mĂȘme oĂč il fut publiĂ©, et nous nous cotisĂąmes, afin de pouvoir satisfaire ses exigences.

Tous les Ă©lĂšves de la pension lurent le drame dĂ©fendu, — au prix de vingt centimes par heure, pendant trois semaines au moins ! Le total du louage s’éleva Ă  quarante francs.

Comment oublier de pareilles dĂ©bauches ! L’argent de poche de chacun de nous y passa tout entier. Nous nous exĂ©cutĂąmes sans regret.

Pendant trois semaines, aucun devoir ne fut fait convenablement, aucune leçon ne fut proprement sue. Les pensums tombĂšrent sur nous comme grĂȘle.

Mais bah ! Lorsque notre rĂ©pĂ©titeur s’indignait, en nous punissant, nous nous moquions, avec Triboulet
, « de cet Ăąne bĂątĂ© qu’on appelle un savant », et nous attendions avec impatience la publication d’une nouveautĂ© romantique, de de Vigny, de Delatouche, des Musset, d’Alexandre Dumas, de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, de Petrus Borel, de bien d’autres encore.

Peu de semaines s’écoulaient sans visite Ă  Mme Gondar. Les romans beurre frais paraissaient Ă  de rares intervalles : ils dĂ©layaient en quatre volumes in-octavo la matiĂšre d’un in-dix-huit actuel.

Que de pages blanches ! que de chapitres bien courts !

On pouvait aisément commenter le livre, écrire çà et là, soit à la plume, soit au crayon, les impressions que le lecteur ressentait : admirable, étonnant, sublime !

Mots auxquels des classiques rĂ©pondaient, Ă  leur tour : ridicule, incomprĂ©hensible, bĂȘte !

Ainsi les lecteurs d’avis diffĂ©rents s’injuriaient incognito, comme cela se voit encore dans nos bibliothĂšques publiques frĂ©quentĂ©es par la jeunesse des Ă©coles.

Nos passions littéraires nous ont incités à gùter bien des volumes ; je ne parle pas de ceux que nous avons usés.

L’Atar-Gull et la Salamandre d’EugĂšne Sue, oĂč les paradoxes, les antithĂšses et les tableaux colorĂ©s abondent, nous plaisaient extraordinairement ; nous lisions et relisions l’Écolier de Cluny, par Roger de Beauvoir, ainsi que les Mauvais Garçons et Venezia la Bella d’Alphonse Royer, trois romans moyen Ăąge Ă©crits selon la mode nouvelle. Venezia la Bella Ă©tait illustrĂ©e par une vignette de CĂ©lestin Nanteuil : la place Saint-Marc, — une gondole, — une jeune fille assassinĂ©e. L’Âne mort et la jeune femme guillotinĂ©e, la Confession et Barnave, oĂč l’on trouve une satire violente contre la famille d’OrlĂ©ans, nous passionnĂšrent ; le Chasseur noir et le Pape et l’Empereur, de Dinocourt, ne nous effrayĂšrent pas. Le « fĂ©roce et formidable roman de Han d’Islande » nous avait bronzĂ©s Ă  cet Ă©gard.

Peu aprĂšs, en 1838, les exubĂ©rances de Madame Putiphar, par Petrus Borel, nous semblĂšrent toutes naturelles. Ce roman passe pour ĂȘtre un spĂ©cimen des exagĂ©rations de l’époque dans le fond et dans la forme.

Pour beaucoup de jeunes, les scĂšnes bien noires, les vengeances atroces, semblaient indispensables.

À peine ĂągĂ© de quinze ans, je lus Ă  mes parents, en maniĂšre de compliment de nouvelle annĂ©e, une longue tirade d’alexandrins intitulĂ©e le SuppliciĂ©.

Comme mon pùre ne se souciait pas de me voir versifier, il m’adressa simplement ces mots, signe d’approbation plus que tiùde :

« Est-ce que tu n’aurais pas pu choisir un autre sujet, un sujet moins lugubre ? »

Qu’eĂ»t-il ajoutĂ©, si je lui avais lu mes Ă©lucubrations poĂ©tiques de dĂ©but, — l’Anthropophage, le Serment de mort, le DĂ©sespoir, etc. ?

Mes camarades qui s’essayaient Ă  la poĂ©sie cherchaient aussi leurs inspirations dans les choses monstrueuses et terribles.

Cependant George Sand publia Indiana en 1832, et, l’annĂ©e suivante, Valentine parut. Elle fit diversion dans le genre moderne, sous le pseudonyme que lui avait forgĂ© Henri Delatouche.

« Mme Sand, remarque Alphonse Esquiros, se donna pour une victime de notre sociĂ©tĂ© mal faite ; elle dĂ©couvrit son flanc qui saignait
 La Revue des Deux Mondes, privĂ©e de nos trois grandes gloires littĂ©raires (Chateaubriand, de Lamartine, Victor Hugo), s’empara de cette renommĂ©e naissante. »

Tout d’abord, George Sand reprĂ©senta la condition de la femme dans l’avenir. RĂŽle trop philosophique, jouĂ© avec une forme qui ne ressemblait en rien Ă  celle des romantiques. L’auteur d’Indiana et de Valentine soutenait des thĂšses, et la jeunesse d’alors prĂ©fĂ©rait la peinture des passions. Mme Sand eut surtout des lectrices, Ă  la suite desquelles lui vinrent plus tard une foule de lecteurs, lorsque ses ouvrages reflĂ©tĂšrent successivement Michel de Bourges, Chopin, Lamennais, Cousin et Pierre Leroux.

Son premier collaborateur Jules Sandeau, pour le roman de Rose et Blanche, ne nous était pas encore connu. Jules Sandeau devait sérieusement débuter, en 1834, par Madame de Sommerville, et protester, par la suite, au nom du devoir, contre les entraßnements du paradoxe.

De vĂ©ritables hugolĂątres ne pouvaient complĂštement s’attacher au char de George Sand ; il fallut du temps pour qu’ils consentissent Ă  admirer des triomphateurs autres que Victor Hugo, Alexandre Dumas et Balzac.


VIII

Lorsque Dumas fit jouer Henri III, on prĂ©tendit que « c’était encore Henri III Ă  la Marivaux » ; l’auteur, ajoutait-on, n’était pas si novateur que ses amis voulaient bien le dire ; il se montrait moins hardi que plusieurs faiseurs de tragĂ©dies, que NĂ©pomucĂšne Lemercier avec son Pinto, que Casimir Delavigne, dont le Marino Faliero et le Louis XI n’allaient pas tarder Ă  constituer le « juste milieu » en littĂ©rature.

Alexandre Dumas faussait l’histoire, selon quelques critiques, en prĂ©sentant au public un duc de Guise lĂąche et assassin ; dans les Barricades et les États de Blois, scĂšnes dramatiques publiĂ©es quelques annĂ©es auparavant par Vitet, mi-classique, mi-romantique, la grande figure du duc et le caractĂšre hĂ©sitant du roi semblaient avoir Ă©tĂ© mieux tracĂ©s. Ludovic Vitet possĂ©dait de nombreux amis dans le libĂ©ralisme.

Les critiques piquÚrent au vif Alexandre Dumas, dont le Théùtre-Français avait reçu une Christine de SuÚde ; et il se promit de ne plus commettre de marivaudages.

Son Henri III avait cependant obtenu un tel succĂšs que l’alarme Ă©tait au camp des soutiens de la tradition, — Arnault pĂšre, Étienne, Jouy, Delrieu, Viennet et tutti quanti.

Ces messieurs rĂ©digĂšrent une Supplique au roi Charles X, qu’ils priĂšrent de maintenir le thĂ©Ăątre dans son antique dignitĂ©, d’éloigner par sa toute-puissance la tempĂȘte romantique, de repousser au delĂ  des frontiĂšres les conceptions anglaises ou allemandes, la barbarie de Shakespeare et la rĂȘverie de Goethe, de faire respecter les lois d’Aristote et les ordonnances de Boileau.

« Que voulez-vous que j’y fasse ? avait rĂ©pondu Charles X. Je n’ai comme vous qu’une place au parterre. »

Cette phrase spirituelle nous charma ; la guerre littéraire suivit son cours.

Soit au cĂ©nacle de Victor Hugo, formĂ© depuis peu, soit dans les rangs des irrĂ©guliers de la nouvelle École, on se prĂȘta assistance, on se serra les coudes pour marcher au feu. La camaraderie s’établit parmi les nouveaux contre la camaraderie des anciens. Jugez-en par ces exemples.

FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, encore tout enivrĂ© du triomphe qu’il avait obtenu en 1828 avec sa tragĂ©die de RomĂ©o et Juliette, imitĂ©e de Shakespeare, fit reprĂ©senter Ă  l’OdĂ©on, un an aprĂšs, Christine Ă  Fontainebleau, qui tomba complĂštement.

Alexandre Dumas, sur la demande d’Harel, directeur de ce thĂ©Ăątre, porta sa Christine de SuĂšde de la rive droite sur la rive gauche, non sans hĂ©sitation et procĂšs, parce qu’il ne voulait pas ĂȘtre dĂ©sagrĂ©able Ă  son co-lutteur FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©.

Celui-ci, faisant taire l’intĂ©rĂȘt devant l’amitiĂ©, lui Ă©crivit alors :

« Ramasse les morceaux de ma Christine, fais balayer le théùtre, prends-les, je te les donne. Tout à toi. »

Et il demanda cinquante places de parterre pour ses scieurs de long, — car le romantique FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© dirigeait une scierie mĂ©canique prĂšs du pont d’Austerlitz. Les scieurs de long applaudirent vigoureusement l’Ɠuvre d’Alexandre Dumas, dans le lieu oĂč celle de leur patron avait Ă©tĂ© sifflĂ©e. L’Ɠuvre nouvelle Ă©tait intitulĂ©e Stockholm, Fontainebleau et Rome, trilogie dramatique sur la vie de Christine. Elle contient des beautĂ©s, noyĂ©es dans trop de longueurs.

Le surlendemain, Lamartine, le poĂšte des MĂ©ditations et des Harmonies, prononçait son discours de rĂ©ception Ă  l’AcadĂ©mie française.

Sa brillante renommĂ©e, ses sympathies pour Victor Hugo, ses efforts afin d’élargir le domaine de la poĂ©sie, le dĂ©signaient, Ă  nos yeux, pour remplacer avantageusement « l’immortel » Daru.

Le grand Cuvier, chargĂ© de lui rĂ©pondre, dĂ©clara « que l’AcadĂ©mie se ferait une loi d’appeler dans son sein tous les hommes qui, sans offenser la raison ou la langue, sauraient jeter dans leurs Ɠuvres un intĂ©rĂȘt de nouveautĂ© vĂ©ritable  ».

Allusion Ă  l’auteur d’Hernani, qui attirait la foule, mais que le savant auteur des RĂ©volutions du globe goĂ»tait mĂ©diocrement.

Je ne vous parlerai pas d’Antony, de Charles VII, de TĂ©rĂ©sa, d’AngĂšle, qui valurent Ă  Alexandre Dumas la rĂ©putation d’un auteur dramatique de talent, mais romantique, Ă©rigeant l’immoralitĂ© en systĂšme, — ce qui nous le fit placer parmi les maĂźtres, parmi les frondeurs des infĂąmes injustices de la sociĂ©tĂ©.

RĂ©volutionnaires en littĂ©rature, nous ne reculions point devant le socialisme, quand nos auteurs aimĂ©s s’avisaient de vouloir rĂ©former l’humanitĂ©, Ă  leur maniĂšre, selon leurs fantaisies.


IX

La Tour de Nesle, qui fut jouée le 29 mai 1832, mit toute notre pension en émoi.

Plusieurs de mes camarades avaient assistĂ© Ă  la premiĂšre reprĂ©sentation ; j’assistai Ă  la troisiĂšme, sans prĂ©venir mes parents, entraĂźnĂ© que j’avais Ă©tĂ© par deux « grands » dans une escapade coupable, puisque je ne revins qu’à une heure du matin au logis, oĂč ma bonne mĂšre m’attendait anxieusement.

« D’oĂč viens-tu, malheureux enfant ? me demanda-t-elle
 (J’avais quatorze ans.) Ton pĂšre s’est couché  Il est fort en colĂšre


— Maman, je viens de voir un chef-d’Ɠuvre, Ă  la Porte-Saint-Martin
 Oh ! quelle magnifique piĂšce !
 la Tour de Nesle !
 Marguerite de Bourgogne et Buridan
 Le cachot ! »

Ma mĂšre n’ajouta rien. Elle me voyait enthousiasmĂ©.

Au lever, mon pĂšre me tança vertement. Je ne rĂ©pondis mot. Que m’importait !
 J’avais encore dans les oreilles les phrases terribles de Mlle Georges et de Bocage, de Marguerite et de Buridan, ainsi que l’apostrophe de Lockroy :

« Qui dit que Gauthier d’Aulnay est un bĂątard ! »

Mon ivresse de la veille n’avait pas disparu le lendemain.

Huit jours aprĂšs, loin d’ĂȘtre refroidi Ă  l’endroit du drame oĂč l’assassinat, l’adultĂšre, l’inceste, le parricide, s’accumulent, je poursuivis une idĂ©e fixe : avoir sur ma tĂȘte un « chapeau Ă  la Buridan », un feutre Ă  retroussis sur le cĂŽtĂ© et pointu par le haut.

On en voyait beaucoup dans le quartier Latin. Ce chapeau avait toute l’importance d’une manifestation ; quiconque l’adoptait prouvait par là son amour du moyen ñge. Or, le moyen ñge nous envahissait depuis la publication de Notre-Dame de Paris, surtout depuis l’Écolier de Cluny, de Roger de Beauvoir, et les Mauvais Garçons, d’Alphonse Royer.

Je n’ai jamais obtenu ce « chapeau Ă  la Buridan », tant dĂ©sirĂ©. Mes parents ont tenu bon contre mon effrĂ©nĂ© dĂ©sir. Mais j’ai gardĂ© les longs cheveux, comme bien d’autres adolescents de l’époque, et je me suis achetĂ© un poignard semblable Ă  celui d’Antony, une « bonne lame de TolĂšde », avec les « semaines » qu’on me donnait.

Il faut rappeler, ici, que le feutre Ă  retroussis sur le cĂŽtĂ© distinguait tout de suite un artiste ou un poĂšte d’un bourgeois, et qu’il produisait le plus bel effet du monde au parterre des thĂ©Ăątres.

Avec cela, quelque juron haut en couleur vous plaçait presque au niveau des maĂźtres en herbe ou des gĂ©nies incompris. On vous regardait autant qu’on regardait l’actrice en renom.

Chose remarquable, le chapeau ne fut pas seulement un signe de ralliement artistique ou littéraire ; il eut aussi sa signification politique, lorsque parurent les couvre-chefs gris dont se coiffÚrent les républicains, pourvus également de gilets à la Robespierre, et se plaisant à évoquer les souvenirs de 93.

Pour le coup, les bourgeois s’indignùrent, et le chapeau gris fit sensation.

Il était porté par une foule de « bousingots », affichant leurs opinions démocratiques, métamorphosant certains estaminets en clubs, bravant avec crùnerie les sergents de ville, déjà fort mal vus par la jeunesse turbulente.

En maintes occasions, les partisans de la royautĂ© citoyenne coururent sus aux chapeaux gris ; dans les jours d’émotion, ils en dĂ©foncĂšrent plusieurs, sans se contenter de lancer sur les bousingots des « regards de mĂ©pris » ; de rĂ©aliser ainsi le type de Joseph Prudhomme, nouvellement crĂ©Ă© par Henri Monnier, et devenu immortel plus qu’une foule d’acadĂ©miciens aujourd’hui oubliĂ©s.

Dans les promenades, dans les salles de spectacle, dans les rues passantes ou dĂ©sertes, partout le chapeau gris attirait la foudre ; et si quelque « proclamation incendiaire » Ă©tait rĂ©pandue publiquement ou secrĂštement, on accusait en masse ceux qui s’en coiffaient de conspirer contre la sĂ»retĂ© de l’État, de mijoter une levĂ©e de boucliers.

Combien de chapeaux gris la Conciergerie d’abord, puis la prison de Sainte-PĂ©lagie ont abritĂ©s de la pluie pendant des mois et des annĂ©es ! Combien de chapeaux gris, plus tard, aux jours d’insurrection, ont Ă©tĂ© criblĂ©s de balles sur les barricades !

Avec des apparences frivoles et singuliĂšres, la jeunesse d’alors avait des convictions sĂ©rieuses, en politique comme en littĂ©rature. Poursuivant un idĂ©al, et dĂ©cidĂ©e Ă  combattre pour le faire triompher, elle ne s’endormait pas dans les jouissances matĂ©rielles.

D’imberbes rĂ©publicains, principalement, ne voulaient reculer ni devant la persĂ©cution ni devant la mort pour atteindre le but proposĂ©. Leur foi les conduisait au martyre.

De lĂ  une succession d’émeutes, pendant les dix premiĂšres annĂ©es du rĂšgne de Louis-Philippe, Ă©meutes motivĂ©es par les dĂ©sillusions, quand les dĂ©mocrates s’aperçurent que bien des dĂ©putĂ©s, en 1830, ne cherchaient qu’à renverser un ministĂšre, et qu’aprĂšs avoir brisĂ© une couronne, il leur suffisait d’un changement de roi.

Les Rhapsodies de Petrus Borel le Lycanthrope, en stigmatisant les bourgeois, « stupides escompteurs, marchands de fusils », en maudissant un monarque, « ayant pour lĂ©gende et exergue : Dieu soit louĂ© et mes boutiques aussi ! » avait parlĂ© en chef de rĂ©publicains du romantisme, variĂ©tĂ© trĂšs distincte des amoureux « de l’art pour l’art ».

Auguste Luchet et ThĂ©ophile ThorĂ© emboĂźtĂšrent le pas. FĂ©lix Pyat, malgrĂ© sa douce figure, se posa en ennemi implacable de la bourgeoisie et l’épouvanta.


X

Les troubles Ă  Paris et en province, les mises en Ă©tat de siĂšge nous rendirent parfois la vie insupportable, il faut l’avouer.

TantĂŽt, c’était Ă  propos du procĂšs des ministres de Charles X ; tantĂŽt, c’était le complot lĂ©gitimiste de la rue des Prouvaires, ou la dĂ©vastation de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois et de l’ArchevĂȘchĂ©, ou une insurrection des ouvriers de Lyon, ou enfin les journĂ©es des 5 et 6 juin 1832, d’éternelle mĂ©moire.

Le 5 juin, par exemple, au convoi de Lamarque, mort une quinzaine de jours aprĂšs Casimir PĂ©rier, on voulut protester contre le systĂšme du ministre dĂ©funt par une manifestation en l’honneur du dĂ©putĂ© de l’opposition, gĂ©nĂ©ral remarquable, libĂ©ral Ă©prouvĂ©, brillant orateur. On cria : Vive la RĂ©publique ! À bas Philippe ! Plus de Bourbons !

Une lutte s’engagea entre les insurgĂ©s et les troupes ; des barricades furent Ă©levĂ©es sur plusieurs points de la capitale, et toute la nuit se passa en attaques vigoureuses, dans lesquelles les rĂ©publicains eurent le dessous.

Le lendemain, 6 juin, dĂšs le matin, les barricades de la Bastille et du faubourg Saint-Antoine tombaient au pouvoir de l’autoritĂ© militaire ; il ne restait plus aux insurgĂ©s que celles du CloĂźtre Saint-Merry et de quelques rues environnantes. LĂ , une poignĂ©e d’hommes se dĂ©fendit hĂ©roĂŻquement, avec dĂ©sespoir, de maniĂšre Ă  mĂ©riter l’admiration des vainqueurs eux-mĂȘmes.

Or, pendant que le canon grondait, nous cĂ©lĂ©brions le mariage de ma sƓur cadette.

Je le raconte, ce mariage, afin de donner une idée de ces temps troublés.

Ce fut une odyssĂ©e navrante que notre fĂȘte de famille, dont il eĂ»t fallu pouvoir reculer la date. Mais les prĂ©paratifs nous avaient enchaĂźnĂ©s, en quelque sorte. Tout Ă©tait prĂȘt pour la cĂ©rĂ©monie nuptiale et pour la noce.

Le 6 juin 1832, des voitures de remise allĂšrent chercher les deux demoiselles d’honneur, que des individus menacĂšrent d’arrĂȘter, sur le petit pont de l’HĂŽtel-Dieu, en prĂ©tendant reconnaĂźtre des princesses d’OrlĂ©ans.

Puis, avec le moins d’apparat possible, les Ă©poux, suivis des invitĂ©s, se rendirent Ă  l’église Saint-Étienne-du-Mont, non pour y entrer par le grand portail et recevoir avec pompe, au chƓur, la bĂ©nĂ©diction des mariĂ©s, mais pour se faufiler, pour ainsi dire, dans l’église par le presbytĂšre.

Les Ă©poux s’agenouillĂšrent dans la chapelle de la Vierge, d’une façon expĂ©ditive, avec accompagnement de mousquetades au dehors, remplaçant les accords de l’orgue.

Toutes les figures Ă©taient bouleversĂ©es, toutes les poitrines serrĂ©es, et, dans le petit nombre d’assistants qui se voyaient lĂ , plus d’un se demandait si quelque danger ne le surprendrait pas au retour, si on ne se battait pas dans le quartier de la Sorbonne.

De Saint-Étienne-du-Mont, une longue suite de voitures nous transporta jusqu’à la Grande-Chaumiùre, sur le boulevard du Mont-Parnasse.

Charmant endroit pour les noces, car il s’y trouvait un grand jardin, des jeux divers, et les Montagnes Russes, — de quoi passer agrĂ©ablement, en temps ordinaire, les longues heures qui s’écoulent entre la cĂ©rĂ©monie religieuse et le repas de famille.

À peine rencontrions-nous, chemin faisant, quelques groupes allant aux nouvelles, Ă©bahis Ă  notre vue, et nous interpellant presque avec de gros mots :

« Allez-vous-en, gens de la noce ! »

Pauvre sƓur ! Elle avait l’air d’une morte plutĂŽt que d’une mariĂ©e !

Une fois parvenus Ă  la Grande-ChaumiĂšre, nous essayĂąmes d’oublier l’insurrection dont les Ă©chos Ă©taient affaiblis par la distance. On se livra aux divertissements et l’on se sentait en proie Ă  une sorte de remords


Mais enfin chacun se prĂȘta Ă  la circonstance, et certaines accalmies dans le bruit des lointaines dĂ©charges d’artillerie nous permirent d’espĂ©rer que rien ne troublerait le dĂźner et le bal !

Vers six heures, nous songeĂąmes Ă  nous mettre Ă  table.

DĂ©jĂ  le potage Ă©tait servi, dĂ©jĂ  les convives Ă©taient assis, sans attendre le docteur Devilliers, notre mĂ©decin et ami, qui tardait Ă  venir, lorsqu’un Ă©pouvantable coup de canon fit tressaillir la verrerie et la vaisselle


Tous se levĂšrent, Ă©mus au plus haut point, se regardant, s’interrogeant, s’imaginant bien, cette fois, qu’on se battait aux environs. Nous Ă©tions sans appĂ©tit, comme vous le pensez. Nous restions debout.

Un quart d’heure aprùs, le docteur Devilliers apparut.

« C’est terminé ! dĂ©clara-t-il, en franchissant le seuil de la salle Ă  manger.

— Mais ce coup de canon !
 dit un convive.

— C’est terminĂ©, je vous en rĂ©ponds », reprit le docteur avec assurance, de maniĂšre Ă  nous convaincre.

Et l’on se rassit, et l’on fĂȘta sans autre incident « le plus beau jour de la vie » de ma sƓur cadette.

Inutile d’ajouter que nous dĂźnĂąmes et que nous Ă©puisĂąmes la soirĂ©e avec un peu de calme, mais sans gaietĂ© au cƓur, je vous assure.

Le bal se passa en conversations. Seulement, avec plusieurs camarades, je fis honneur aux glaces et au punch. On avait compté sur quatre cents invités ; nous en vßmes à peine cent cinquante. Jugez du carnage !


XI

Quelles Ă©taient donc les causes de ces frĂ©quentes insurrections ? Pourquoi ces luttes continuelles, jetant l’effroi et le deuil dans les familles ?

D’une part, la rĂ©action faisait son Ɠuvre ; d’autre part, les hommes de la veille rappelaient Ă  ceux du lendemain qu’il y avait eu des promesses oubliĂ©es, des corruptions soudaines, des serments trahis, et qu’une foule d’intrigants avait ressaisi ou usurpĂ© les fonctions publiques de toutes sortes, au dĂ©triment des combattants de Juillet.

Les renĂ©gats pullulaient. Nombre de personnages qui avaient aidĂ©, par leurs paroles et leurs actes, Ă  la dĂ©fense de leurs libertĂ©s, disaient Ă  leurs anciens compagnons de lutte : « Vous n’irez pas plus loin ! »

Remontons, en effet, à quelques années précédant la révolution de 1830, et relatons les principaux événements politiques de la fin du rÚgne de Charles X.

AprĂšs le despotisme impĂ©rial, le libĂ©ralisme s’était organisĂ© sous la Restauration, pour rĂ©sister Ă  l’intolĂ©rance monarchique et religieuse, aux gens qui traitaient Louis XVIII « de jacobin », de « roi des charretiers ». Son opposition s’était traduite par la tribune, la presse et les associations ; mĂȘme, nous l’avons dit, par la littĂ©rature et l’art.

Les royalistes, de leur cĂŽtĂ©, avaient combattu vigoureusement les libĂ©raux, en employant les mĂȘmes armes qu’eux, et surtout par la plaisanterie mĂ©prisante.

Selon un journaliste, deux anciens forçats se rencontrant, l’un disait à l’autre :


Quoi ! je te vois, ami, loin du bagne fatal !
Es-tu donc libĂ©ré ? — Non, je suis libĂ©ral.

Un avocat ultra-royaliste s’était Ă©criĂ© un jour avec enthousiasme, Ă  propos de l’ancien rĂ©gime :

« Oui, je le veux comme il Ă©tait ; je ne ferais pas grĂące d’un abus. »

Les soutiens du trĂŽne et de l’autel aimaient beaucoup Ă  rire, Ă  « danser sur un volcan », selon le mot de Salvandy, Ă  humilier leurs ennemis.

La Fayette, ayant été acclamé à Lyon, dans un voyage patriotique, la Gazette de France avait publié ce quatrain :


Pour te fĂȘter ici tout le monde s’empresse ;

Cordonniers, forgerons, traiteurs, marchands d’habits,
Chacun y met du sien ; et, dans ta douce ivresse,

Tu peux voir Ă  Lyon tous les Ă©tats unis.

Pendant que ces messieurs plaisantaient, l’opposition faisait la boule de neige, grossissait Ă  vue d’Ɠil. Elle ne riait pas, dressait ses batteries, s’apprĂȘtait Ă  agir Ă©nergiquement.

Aveugle qui ne voyait pas l’état des politiques militants ; insensĂ© qui ne craignait pas un dĂ©nouement prochain, favorable Ă  l’une ou Ă  l’autre cause.

Charles X s’imaginait avoir tout gagnĂ© en licenciant la garde nationale, dont il ne voulait pas « recevoir les leçons ». Mais le duc de Doudeauville, ministre de la maison du roi, dĂ©jĂ  irritĂ© pour avoir vu les agents de police jeter dans le ruisseau le cercueil de son parent, le vĂ©nĂ©rable La Rochefoucauld-Liancourt, donnait sa dĂ©mission.

Des citoyens s’étaient avisĂ©s d’exposer Ă  leurs fenĂȘtres leur uniforme de garde national, avec cet Ă©criteau : À vendre.

Plus la censure biffait stupidement des phrases, plus les malices des opposants, — rĂ©publicains, libĂ©raux, impĂ©rialistes, amis de la Charte, — se multipliaient. Pas un libĂ©ral, mĂȘme trĂšs modĂ©rĂ©, qui Ă©chappĂąt aux ciseaux : de KĂ©ratry, par exemple, et Lacretelle, et Mignet, et Montlosier, et le duc de Choiseul, etc. !

Fontan Ă©tait condamnĂ© Ă  cinq ans de prison, pour avoir publiĂ©, le 20 juin 1829, dans le journal l’Album, le Mouton enragĂ©, oĂč on lisait :

« Figurez-vous un joli mouton blanc, frisĂ©, peignĂ©, lavĂ© chaque matin, les yeux Ă  fleur de tĂȘte, les oreilles longues, la jambe en forme de fuseau, la ganache (autrement dit la lĂšvre infĂ©rieure) lourde et pendante, enfin un vrai mouton du Berri ! Il marche Ă  la tĂȘte du troupeau, il en est presque le monarque. Un prĂ© immense lui sert de pĂąture Ă  lui et aux siens ; sur le nombre d’arpents que le prĂ© contient, une certaine quantitĂ© lui est dĂ©volue de plein droit : c’est lĂ  que pousse l’herbe la plus tendre ; aussi devient-il gras, c’est un plaisir ; ce que c’est pourtant que d’avoir un apanage !!! — Notre mouton a nom Robin
 Il rĂ©pond aux compliments qu’on lui fait par des salutations gracieuses ; il montre les dents en signe de joie
 MalgrĂ© son air de douceur il est mĂ©chant quand il s’y met ; il donne dans l’occasion un coup de dent tout comme un autre ; on m’a racontĂ© qu’une brebis de ses parentes le mord chaque fois qu’elle le rencontre, parce qu’elle trouve qu’il ne gouverne pas assez despotiquement son troupeau et, je vous le confie sous le sceau du secret, le pauvre Robin-Mouton est enragĂ©. Ce n’est pas que sa rage soit apparente, au contraire, il cherche autant que possible Ă  la dissimuler. Éprouve-t-il un accĂšs, a-t-il besoin de satisfaire une mauvaise pensĂ©e, il a bien soin de regarder auparavant si personne ne l’observe ; car Mouton-Robin sait quel sort on destine aux animaux qui sont atteints de cette maladie. Il a peur des boulettes, Robin-Mouton, et il sent sa faiblesse. Si encore il Ă©tait un bĂ©lier, oh ! qu’il userait largement de ses deux cornes ! Comme il nous ferait valoir ses prĂ©rogatives sur la gent moutonniĂšre qui le suit ! Peut-ĂȘtre mĂȘme serait-il capable de dĂ©clarer la guerre au troupeau voisin ; mais hĂ©las ! il est d’une famille qui n’aime pas beaucoup Ă  se battre et, quelles que soient les vellĂ©itĂ©s de conquĂȘtes qui le chatouillent, il se ressouvient avec amertume que c’est du sang de mouton qui coule dans ses veines. Cette idĂ©e fatale le dĂ©sespĂšre
 Console-toi, Robin, tu n’as pas Ă  te plaindre ; ne dĂ©pend-il pas de toi de mener une vie paresseuse et commode ? Qu’as-tu Ă  faire du matin au soir ? Rien. Tu bois, tu manges et du dors ; tes moutons exĂ©cutent docilement tes ordres, contentent tes moindres caprices ; ils sautent Ă  ta volonté ; que demandes-tu donc ? Crois-moi, ne cherche pas Ă  sortir de ta quiĂ©tude animale, repousse ces vastes idĂ©es de gloire qui sont trop grandes pour ton Ă©troit cerveau. VĂ©gĂšte, ainsi qu’ont vĂ©gĂ©tĂ© tes pĂšres. Le Ciel t’a crĂ©Ă© mouton, meurs mouton. Je te le dĂ©clare avec franchise, tu ne laisserais pas que d’ĂȘtre un mĂ©chant quadrupĂšde
 si, in petto, tu n’étais pas enragĂ©. »

Le tribunal dĂ©clarait que le Mouton enragĂ© « contenait une sĂ©rie d’allusions Ă©videmment outrageantes pour la personne du Roi et la dignitĂ© royale  ».

L’article de Fontan, imprimĂ© ou manuscrit, circula de toutes parts.

L’Album, oĂč il parut, Ă©tait rĂ©digĂ© par Magalon et Fontan. Poursuivi et condamnĂ©, Magalon fut accouplĂ© Ă  des voleurs, dans la maison centrale de Poissy, oĂč Fontan Ă©prouva plus tard les mĂȘmes rigueurs, jusqu’à la rĂ©volution de Juillet.

Rendu alors Ă  la libertĂ©, Fontan put faire jouer Ă  l’OdĂ©on son drame de Jeanne la Folle, ou la Bretagne au treiziĂšme siĂšcle, en cinq actes et en vers, supĂ©rieurement interprĂ©tĂ© par Mlle Georges et par Ligier. C’était le 26 aoĂ»t 1830. L’auteur se permit une petite vengeance contre le roi exilĂ©. Un acteur nommĂ© ArsĂšne se composa, dans la piĂšce, une figure qui reprĂ©sentait d’une maniĂšre frappante la figure de Charles X.

Le public, sous le dernier roi légitime comme sous les « usurpateurs », se rua sur le fruit défendu.

Pour leur poĂšme le Fils de l’Homme, BarthĂ©lemy et MĂ©ry Ă©taient condamnĂ©s : leur poĂšme passa dans toutes les mains.

Le Figaro (ancien), Ă  l’occasion de l’avĂšnement du ministĂšre Polignac, publia son journal avec un encadrement noir. Il annonçait que « le chirurgien en chef de l’hĂŽpital de la CharitĂ© devait incessamment opĂ©rer de la cataracte un auguste personnage » ; et cette phrase valait au rĂ©dacteur six mois de prison.

C’était Ă  peu prĂšs le temps oĂč Vatout, cĂ©lĂšbre par des chansons libres, publiait une brochure intitulĂ©e : Aventures de la fille d’un roi, racontĂ©es par elle-mĂȘme, plaisante allĂ©gorie relatant les aventures de la charte de Louis XVIII.

La petite presse se développa beaucoup sous la Restauration : elle servit de levier aux hommes de 1830, et le pouvoir lui fit parfois une guerre vigoureuse, qui a continué, en sens contraire, aprÚs la révolution de Juillet.

Beaucoup de feuilles légÚres paraissaient et disparaissaient soudainement, comme les Cancans. Quelquefois, il existait dans leur rédaction un dessous de cartes policier.

Louis XVIII envoya assez souvent de sa copie au Nain Jaune, fondĂ© en 1814 par Cauchois-Lemaire, lançant force Ă©pigrammes contre les hommes de l’ancien rĂ©gime, qu’il appelait « chevaliers de l’Éteignoir », et inventant « l’ordre de la Girouette », composĂ© par lui des personnages politiques les plus versatiles.

Donc, Louis XVIII se moquait de ses ministres dans le Nain Jaune, au moyen de petits Ă©crits anonymes qu’il faisait jeter dans la bouche de fer du journal. Lorsqu’il trouva que cette feuille Ă©tait dangereuse, il employa un subterfuge pour la faire supprimer ; il lui envoya une nouvelle Ă©crite de sa main et qui commençait ainsi :

« Le roi s’endort tous les soirs aux Tuileries dans la peau d’une bĂȘte. »

On l’insĂ©ra, croyant Ă  une plaisanterie royale. La suppression du Nain Jaune suivit.


XII

Peu Ă  peu, la gĂ©nĂ©ration s’accoutumait Ă  rire des gouvernants, des descendants de saint Louis. Nous avons Ă©tĂ© bercĂ©s, nous, au bruit des chansons anti-royalistes ; nous avons Ă©pelĂ©, dans les journaux d’alors, plus d’un article « irrespectueux » Ă  l’endroit des Bourbons.

Les hommes de l’époque pratiquaient beaucoup, dĂ©jĂ , les souscriptions, soit comme machines d’opposition, soit pour venir en aide Ă  de grandes infortunes. La souscription en faveur des Grecs, combattant afin d’assurer leur indĂ©pendance, mit en mouvement toute la France, oĂč les PhilhellĂšnes s’exaltĂšrent au point de devenir presque ridicules.

Qu’il y eĂ»t ou non un peu de politique et un peu de vanitĂ© mĂȘlĂ©s Ă  des idĂ©es philanthropiques, dans l’enthousiasme des souscripteurs, ces mouvements n’en amenaient pas moins de bon rĂ©sultats. Et, depuis, ces façons gĂ©nĂ©reuses d’agir se sont multipliĂ©es.

L’usage de prononcer des discours sur les tombeaux se gĂ©nĂ©ralisa, quoique le clergĂ© prĂ©tendĂźt avoir seul ce droit, Ă  l’exclusion des laĂŻques. C’était un « moyen de manifestation » que nous n’avons pas nĂ©gligĂ©. En faisant l’éloge du mort, on signale aux survivants « l’attitude infĂąme du gouvernement », et quelquefois on glisse un appel aux armes. Le plus souvent, sous la Restauration, on se contentait d’entretenir la lutte contre l’opinion rĂ©trograde.

Les « doctrinaires », dont le premier chef fut Royer-Collard, rĂȘvaient la rĂ©conciliation de la France nouvelle avec la vieille monarchie. Ils Ă©taient trĂšs peu nombreux.

« Leur parti tiendrait tout entier sur mon canapé », disait le comte Beugnot.

On l’appelait le « parti canapé », et les hommes de passion n’en tenaient aucun compte.

L’activitĂ© politique des libĂ©raux poussait des racines profondes et dĂ©veloppĂ©es, — carbonarisme, souscriptions nationales, sociĂ©tĂ©s secrĂštes, complots divers, journaux, livres et brochures. Les noms de Jacques Laffitte, de La Fayette, de d’Argenson, de KĂ©ratry, de Manuel, de Casimir-PĂ©rier, de Benjamin Constant, d’Étienne, d’Odilon-Barrot, de MĂ©rilhou, de Dupont de l’Eure, se trouvaient parfois accolĂ©s aux noms de gens qui voulaient aller jusqu’au rĂ©publicanisme.

Dans ces coalitions, mĂȘme, se rencontraient des impĂ©rialistes, prompts et habiles Ă  faire le coup de feu, en espĂ©rant travailler pour NapolĂ©on II, que BarthĂ©lemy et MĂ©ry avaient cĂ©lĂ©brĂ©, et dont la phtisie s’emparait.

Étudiants, ouvriers, bourgeois, Ă©taient enrĂŽlĂ©s parmi les dĂ©fenseurs de la libertĂ© menacĂ©e, confusĂ©ment, sans liens solides. L’autoritĂ© avait fermĂ© ou suspendu les cours de Guizot Ă  la Sorbonne, supprimĂ© l’École normale supĂ©rieure, persĂ©cutĂ© les professeurs Villemain et Cousin, de telle sorte que ceux-ci, avec leurs Ă©lĂšves, entraient en rĂ©volte contre elle.

L’avĂšnement du ministĂšre Polignac, succĂ©dant Ă  celui de Martignac, semblait un dĂ©fi ; si bien que La Bourdonnais, sortant du cabinet quand Polignac y entrait, rĂ©pondait Ă  un ami, lui demandant pourquoi il se retirait :

« Quand je joue ma tĂȘte, je veux tenir les cartes. »

Un coup d’État Ă©tait dans l’air, et chacun se mettait en garde contre la dĂ©mence du souverain ; mais peu d’hommes politiques avaient des principes arrĂȘtĂ©s.

Le National, journal d’Armand Carrel, paru le 3 janvier 1830, reprĂ©sentait le groupe des avancĂ©s, et comptait Thiers et Mignet au nombre de ses collaborateurs. Tout naturellement, Thiers et Mignet donnaient dans l’occasion la main Ă  des publicistes plus radicaux, Ă  Cauchois-Lemaire et Ă  bien d’autres.

La nouvelle feuille mit la Restauration en Ă©tat de siĂšge, si l’on peut dire ainsi. Elle s’occupa « d’enfermer les Bourbons dans la Charte, de fermer exactement les portes et de les forcer Ă  sauter par les fenĂȘtres ».

Thiers menait cette campagne, qu’on appela « un autre siĂšge de Toulon ».

Parmi les rédacteurs les plus modérés figuraient Rolle, Dubochet et Prosper Mérimée.

Dans le principe, Armand Carrel ne fut qu’en sous-ordre au National, quoiqu’il eĂ»t eu la premiĂšre idĂ©e de cette feuille, quoiqu’il en eĂ»t donnĂ© le titre. Il n’en devait prendre la rĂ©daction en chef que plusieurs mois plus tard, quand ses principaux collĂšgues entrĂšrent au gouvernement.

Tel Ă©tait le mouvement des esprits et des hommes, lorsque la crise politique arriva, lorsque sonna l’heure de la lutte.

La protestation des journalistes contre l’ordonnance du 25 juillet 1830, qui violait la Charte, Ă©tait signĂ©e par des libĂ©raux de toutes nuances, depuis Charles de RĂ©musat, rĂ©dacteur du Globe, jusqu’à Nestor Roqueplan, rĂ©dacteur du Figaro (l’Ancien).

La protestation des dĂ©putĂ©s Ă©tait revĂȘtue de signatures non moins variĂ©es en couleurs : Audry de Puyraveau, Ă  cĂŽtĂ© de La Rochefoucauld ; Persil, Ă  cĂŽtĂ© de Labbey de PompiĂšres ; Lobau, Ă  cĂŽtĂ© de Mauguin, etc.

Quiconque tenait une plume s’était jetĂ© dans la mĂȘlĂ©e, sans penser d’abord Ă  combattre avec le fer.

Puis, on entendit Alexandre Laborde dire aux étudiants :

« Ce ne sont plus de vaines paroles que réclame le pays. Il faut recourir aux armes : une action unanime, forte et puissante, peut seule sauver nos libertés ! »

Thiers voulait des « tĂȘtes au bas de la protestation » ; voilĂ  pourquoi il avait exigĂ© des signatures.


XIII

AprÚs la victoire dans les rues, rupture du faisceau : quoi de plus naturel !

Louis-Philippe, ayant « bùclé sa charte », divisa promptement les coalisés, les bùcleurs.

Aux uns, des ministĂšres ; aux autres, des directions gĂ©nĂ©rales ; Ă  d’autres, des ambassades ; Ă  beaucoup, des poignĂ©es de main et des promesses.

Rien pour les républicains, dont on se défiait.

Peu Ă  peu, les personnalitĂ©s militantes s’effacĂšrent dans les rĂ©gions du pouvoir. Dupont de l’Eure sembla dangereux, La Fayette aussi, Laffitte aussi ; et Casimir PĂ©rier devint prĂ©sident du conseil, lui que Charles X, le 29 juillet, avait nommĂ© ministre des finances, en compagnie du comte GĂ©rard, ministre de la guerre.

Casimir PĂ©rier avait Ă©tĂ© de ceux qui suivirent le mouvement insurrectionnel de 1830, mais qui ne se mirent pas en avant pour le dĂ©terminer. Il s’était ralliĂ© au peuple, en disant :

« C’en est fait ! AprĂšs ce que vient de commencer la population de Paris, dussions-nous y jouer mille fois nos tĂȘtes, nous sommes dĂ©shonorĂ©s si nous ne nous mettons pas avec elle ! »

Beaucoup le savaient et redoutaient son habileté.

En mĂȘme temps, les philippistes commencĂšrent Ă  se gausser des « hĂ©ros de Juillet », c’est-Ă -dire de ceux qui avaient fait cuire les marrons qu’ils tiraient du feu : des Bastide, des Étienne Arago, des FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, des NoĂ«l Parfait et des LittrĂ©.

Par un projet de loi, prĂ©sentĂ© en dĂ©cembre 1830, le PanthĂ©on devait « recevoir les restes des citoyens illustres qui ont bien mĂ©ritĂ© de la patrie ». Il resta enseveli dans les bureaux. Foy et Manuel ne furent placĂ©s au PanthĂ©on qu’en effigie, par des Ă©lĂšves de l’École polytechnique. Pour les cendres de Benjamin Constant et du charitable La Rochefoucauld-Liancourt, il n’en fut plus question ; le gouvernement se borna Ă  faire graver la liste des morts de Juillet sur quatre tables de bronze, placĂ©es dans le temple le 27 juillet 1831, en pompeuse cĂ©rĂ©monie.

Le roi scella successivement les quatre tables de bronze, et termina une courte allocution par le cri de Vive la France ! Une immense assemblĂ©e applaudit la Marseillaise, exĂ©cutĂ©e par cinq cents musiciens ; puis l’orchestre joua une symphonie funĂšbre ; puis Adolphe Nourrit chanta une cantate avec chƓur, et la Parisienne, dont les refrains furent rĂ©pĂ©tĂ©s en chƓur ; enfin la Marseillaise retentit sous les voĂ»tes du PanthĂ©on.

Nourrit, disons-le en passant, chantait souvent la Parisienne, qui Ă©tait un peu son Ɠuvre, sous l’habit de garde national. Il se fatigua Ă  un tel point qu’il lui survint une inflammation du larynx, et qu’il Ă©crivit Ă  un ami : « GrĂące aux sangsues, ventouses, cataplasmes, etc., la voix me revient ; mais, pour la conserver, je crains bien d’ĂȘtre obligĂ© de me brouiller avec la patrie. »

La Parisienne était une marche prussienne ou hanovrienne, remaniée par Nourrit.

On fit plus que rire des hommes qui avaient accompli la révolution ; on les renia, on les insulta.

Le 1er aoĂ»t 1831, lorsque la Chambre des dĂ©putĂ©s Ă©lut son prĂ©sident, on trouva sur l’un des bulletins ces mots odieux : Jacques Lafaillitte, par allusion Ă  l’état de fortune de Laffitte.

La fortune de Laffitte, déjà entamée par ses largesses pendant la lutte libérale sous la Restauration, avait été anéantie par la crise financiÚre qui survint aprÚs la Révolution de Juillet.

En 1818, il avait fourni cinq millions pour arrĂȘter des dĂ©sastres qui menaçaient la place de Paris, car la Bourse se trouvait dans l’impossibilitĂ© de faire sa liquidation. En 1824, il avait appuyĂ© le projet de rĂ©duction des rentes que soutenait VillĂšle, en se basant sur ce principe que diminuer les charges de l’État c’est rĂ©duire les charges du peuple. Il avait relevĂ© la fortune du gĂ©nĂ©ral Foy, et il avait aidĂ© de sa bourse Chateaubriand, forcĂ© d’emprunter lorsqu’il donna sa dĂ©mission de l’ambassade de Rome.

Enfin, quand Charles X avait rĂ©voquĂ© ses ordonnances, prĂ©sident de la rĂ©union dans laquelle le comte d’Argout vint proposer des accommodements, Jacques Laffitte avait rĂ©pondu :

« Il est trop tard ! Il n’y a plus de Charles X. »

Laffitte s’étant blessĂ©, en traversant une barricade, le duc d’OrlĂ©ans s’en aperçut.

« Ne regardez pas à mes pieds, lui dit Laffitte, mais à mes mains, il y a une couronne. »

Comme beaucoup de hauts personnages, le banquier comptait pour ennemis les gens qu’il avait combattus, ceux qu’il avait obligĂ©s, ceux avec lesquels il ne pouvait s’accorder en politique avancĂ©e.

Et les procÚs de presse ne discontinuÚrent pas, car les ministÚres « de résistance » se succédaient.

Germain Sarrut, directeur de la Tribune, fut impliquĂ©, sous Louis-Philippe, dans cent quatorze procĂšs ; il prit lui-mĂȘme prĂšs de soixante-dix fois la parole pour se dĂ©fendre ; Antony Thouret subit plus de trente procĂšs, et fut condamnĂ© Ă  cent mille francs d’amende.

Les accusĂ©s, sur leur banc, faisaient une propagande Ă©norme en faveur de la RĂ©publique. Auguste Blanqui s’écria, devant ses juges :

« 93 est un épouvantail bon pour les portiÚres et les joueurs de dominos. »

DĂ©jĂ  BarbĂšs, Ă©tudiant en 1830, s’affiliait successivement aux sociĂ©tĂ©s secrĂštes, — aux Saisons, aux Droits de l’homme.

Armand BarbĂšs et Auguste Blanqui commençaient leur carriĂšre rĂ©volutionnaire. Ils allaient conspirer sans cesse contre la monarchie, Blanqui surtout, dilettante en fait de manifestations et d’émeutes, homme d’action trĂšs rĂ©solu.

L’Union de Juillet, placĂ©e sous le patronage de La Fayette, se composait des dĂ©corĂ©s de Juillet qui avaient refusĂ© de prĂȘter serment Ă  Louis-Philippe, et dont le but Ă©tait d’obtenir les « consĂ©quences de la rĂ©volution ». Les dĂ©corĂ©s, allĂ©guant que leurs titres Ă©taient antĂ©rieurs Ă  ceux du roi, avaient rĂ©solu de ne pas recevoir la dĂ©coration de ses mains.

En outre, quelques hĂŽtels de lĂ©gitimistes servaient de lieux de rendez-vous, oĂč l’on ne se contentait pas de plaisanter sur le roi des maçons, sur « l’anecdote de Juillet », sur les « glorieuses journĂ©es ». Entretenant des correspondances avec la province, plusieurs anciens serviteurs de Charles X rĂȘvaient une troisiĂšme Restauration, se prĂ©paraient Ă  des actes offensifs.

Deux sortes de lĂ©gitimistes existaient : les lĂ©gitimistes actifs, se compromettant dans les complots, — ValĂ©rius, bandagiste ; Durouchoux, fils d’un nĂ©gociant en vins ; Quinel, Ă©picier ; Boblet, graveur et marchand d’estampes sur le quai des Augustins. Le « pĂšre Boblet », que je connaissais bien, ne laissait point passer une seule occasion de manifester, de colporter des portraits de Henri V, de faire de la propagande pour le roy dans toutes sortes de petites sociĂ©tĂ©s clĂ©ricales.

Quant aux légitimistes usant seulement du journal ou de la parole, ils lançaient surtout des mots méchants contre le roi-citoyen.

Ils prĂ©tendaient, par exemple, que les membres de la famille de Louis-Philippe Ă©taient exclus de la grande famille des souverains, et ne se marieraient pas avec des princesses. Ils parlaient de « blocus matrimonial ». Ils s’entendaient avec les rĂ©publicains pour ridiculiser Louis-Philippe Ă  cause de son riflard lĂ©gendaire et de son toupet caractĂ©ristique.

En 1831, un desservant, dans l’arrondissement de Saint-Gaudens, osa dire en chaire « que Charles X Ă©tait seul roi lĂ©gitime ; qu’il serait roi malgrĂ© les fauteurs et les menteurs de Paris ; que les Bourbons Ă©taient pour la France un bouquet odorifĂ©rant, et Louis-Philippe un fouet pour les chĂątier ».

Le suicide du prince de CondĂ©, que l’on trouva pendu dans son appartement, Ă  une espagnolette de croisĂ©e, donna lieu Ă  toutes sortes de suppositions et de polĂ©miques contre la famille d’OrlĂ©ans. On accusait Louis-Philippe de complicitĂ© avec la baronne de FeuchĂšres, amie du prince qui avait expirĂ© dans son chĂąteau de Saint-Leu.

Les légitimistes, plus encore que les républicains, comptÚrent parmi les accusateurs, et prononcÚrent le mot de crime.

Par exemple, le baron de Saint-Cricq, fort connu pour ses excentricités voisines de la monomanie, causa un grand scandale, un soir, au théùtre de la Porte-Saint-Martin.

Comme Mme de FeuchĂšres venait d’entrer dans une loge, le baron de Saint-Cricq, placĂ© au balcon, s’écria en dĂ©signant cette femme :

« Elle a du sang sur sa robe ! Elle a tué le malheureux prince ! »

Émoi gĂ©nĂ©ral, Ă©pouvante de la baronne de FeuchĂšres, vers laquelle tous les regards se dirigĂšrent. Elle s’évanouit, puis elle disparut soudainement.

Quant Ă  M. de Saint-Cricq, des voisins de stalle le calmĂšrent, et il ne parut pas prĂȘter la moindre attention Ă  ce qui se passait dans la salle.

L’affaire n’eut aucunes suites sĂ©rieuses. L’excentrique baron continua d’occuper de sa personne la haute sociĂ©tĂ© parisienne.

Ajoutez Ă  l’effet du suicide mystĂ©rieux du prince de CondĂ©, les duels politiques assez frĂ©quents, — les effarements causĂ©s par le premier cholĂ©ra, — l’affaire frauduleuse des fusils Gisquet, — le succĂšs des caricatures sur le roi et ses ministres, — les allusions contenues dans les piĂšces de thĂ©Ăątre, — les maladresses de quelques agents du pouvoir, — la fermeture du temple Saint-Simonien et les tentatives d’Église française par l’abbĂ© Chatel, — les mouvements insurrectionnels dans la VendĂ©e, et vous comprendrez l’effervescence des hommes d’action, ainsi que leurs incessantes et souterraines menĂ©es pour prendre une revanche contre la royautĂ© citoyenne.

L’insurrection des 5 et 6 juin 1832 inspira Ă  M. NoĂ«l Parfait un poĂšme apologĂ©tique, intitulé : L’Aurore d’un beau jour ; et depuis le 1er mars 1832, BarthĂ©lemy dans sa satire hebdomadaire, la NĂ©mĂ©sis, dardait les traits les plus brĂ»lants sur les hommes du gouvernement, de mĂȘme que les Iambes d’Auguste Barbier, dĂ©nonçant la curĂ©e des places, exaltant le lion populaire, maudissant le rĂšgne de la force, sentaient la poudre et les balles, Ă  l’heure oĂč le peintre EugĂšne Delacroix exposait la LibertĂ© guidant le peuple sur les barricades.

M. NoĂ«l Parfait n’a rien perdu de ses convictions rĂ©publicaines, dont l’ñge seulement a adouci les juvĂ©niles exaltations.

BarthĂ©lemy, peu aprĂšs l’insurrection, publia la Justification de l’état de siĂšge, brochure en prose, qu’il avoua, qu’il justifia en vers, mais qui fit douter de sa sincĂ©ritĂ©. Pour ma part, — et nombre d’amis Ă©taient d’accord avec moi sur ce point, — je ne pardonnais pas ces actes de camĂ©lĂ©on Ă  un homme qui avait outragĂ© Lamartine dans une satire datĂ©e du 3 juillet 1831, et Ă  qui le poĂšte des MĂ©ditations avait noblement rĂ©pondu.

BarthĂ©lemy chanta, depuis, l’Art de fumer, ou la Pipe et le Cigare, et il Ă©crivit un poĂšme en deux chants, la Syphilis, avec des notes du docteur Giraudeau de Saint-Gervais. Il avait chantĂ© Charles X et l’amour de la France pour son roi lĂ©gitime, en 1825. L’implacable satirique n’eut plus de lecteurs Ă  partir de 1832 jusqu’à la fin de sa vie.

Auguste Barbier, étonnant par sa verve, et qui électrisa notre jeunesse, renonça à la satire sans renoncer à la poésie ; il vécut doucement, devint académicien, et, par le calme tout bourgeois de ses allures, parut démentir en vieillissant ses premiÚres inspirations, si ardentes, si passionnées.

Que de fois je le rencontrai, soit en visites, soit dans les rues du quartier Latin ! Personne, Ă  sa vue, n’eĂ»t pensĂ© que ce fĂ»t lĂ  Auguste Barbier, dont « le vers rude et grossier, honnĂȘte homme au fond », enflamma une partie de la gĂ©nĂ©ration de 1830.

S’il se calma, du moins ce ne fut point par suite de corruption. Personne ne conçut de mauvaises pensĂ©es Ă  son Ă©gard. Il resta « honnĂȘte homme », comme son vers.


XIV

Louis-Philippe pratiquait la doctrine du juste-milieu, entre la rĂ©sistance et le mouvement ; mais il gouverna Ă  l’aide de ministres de plus en plus conservateurs.

En janvier 1832, le comte de Montalivet, doctrinaire, ami du roi, « bras droit » de Casimir PĂ©rier, presque toujours combattant les principes libĂ©raux qu’il affichait, prononçait le mot « sujets » dans un discours officiel ; et partout s’élevaient de trĂšs vives protestations.

Sujets ! expression mal sonnante, « attentatoire Ă  la rĂ©volution de juillet », selon La Fayette, surtout quand elle sortait de la bouche d’un doctrinaire.

Dupin aĂźnĂ©, Larabit, Odilon-Barrot, Laffitte, Mauguin, Audry de Puyraveau mĂȘme, l’avaient employĂ©e, naguĂšre, sans qu’on y trouvĂąt Ă  redire. Mais les esprits devenaient chatouilleux, les caractĂšres irascibles. En pleine sĂ©ance de la Chambre, on avait rĂ©pondu Ă  Montalivet : « Les hommes qui font des rois ne sont pas des sujets. À l’ordre, l’Excellence ! » « Les sujets sont restĂ©s ensevelis sous les barricades de Juillet », etc., etc.

Les protestations, dans le public, furent trĂšs nombreuses et trĂšs indignĂ©es, d’autant plus qu’il s’agissait de fixer la liste civile de Louis-Philippe ; que le vicomte de Cormenin avait commencĂ© Ă  publier dans les journaux des lettres virulentes Ă  ce propos, lettres qui firent sensation, en plaçant leur auteur parmi les opposants Ă  une quasi-lĂ©gitimitĂ©.

Les Lettres sur la liste civile changÚrent Cormenin, jurisconsulte trÚs apprécié, en trÚs redouté pamphlétaire. Sa plume devait faire de larges blessures au roi-citoyen.

Le groupe des mĂ©contents augmentait Ă  vue d’Ɠil ; certains amis anciens du duc d’OrlĂ©ans — avant la couronne — en Ă©taient rĂ©duits Ă  rester dans leur coin, s’ils ne voulaient pas suivre la pente rĂ©actionnaire, ou s’ils rĂ©pugnaient Ă  rompre avec l’élu de leur groupe, avec le prince qui, selon Dupin aĂźnĂ©, « avait Ă©tĂ© appelĂ© au trĂŽne non parce qu’il Ă©tait Bourbon, mais quoique Bourbon ».

Un des hommes qui boudĂšrent avec persistance la royautĂ© de Juillet telle qu’elle se modifiait, fut le chansonnier BĂ©ranger, trĂšs populaire, on le sait, Ă  cause de son hostilitĂ© perpĂ©tuelle, fatale Ă  la Restauration.

BĂ©ranger voyait renaĂźtre les abus monarchiques. Il avait un peu de sang rĂ©publicain dans les veines. Vers l’ñge de quinze ans, il prĂ©sidait un club d’enfants dont il Ă©tait l’orateur patriotique.

L’auteur du SĂ©nateur et du Roi d’Yvetot, ces deux petits bijoux de malice contre les courtisans de l’Empereur, « avait pris goĂ»t Ă  la RĂ©publique, depuis qu’il avait vu tant de rois », et ce qui se passa aprĂšs la chute de Charles X lui retirait une derniĂšre illusion, celle d’applaudir un roi travaillant dans le sens de la RĂ©volution, « mĂȘme Ă©tendant un peu la sphĂšre de Quatre-Vingt-Neuf ».

Ses amis soutenaient le pouvoir nouveau, quoi qu’il fĂźt ; mais BĂ©ranger, aprĂšs avoir Ă©chappĂ©, comme il disait, « au danger d’ĂȘtre dĂ©coré », parce qu’il craignait « la glu des rois », aprĂšs avoir dĂ©clarĂ© Ă  « ses amis ministres » qu’il n’accepterait rien, donna ironiquement aux Belges le conseil « de faire un roi », dont « partout la matiĂšre se trouve », et il se retira du monde politique pour toujours.

En 1848, BĂ©ranger ne voulut pas accepter le mandat de reprĂ©sentant ; il s’éteignit sans daigner s’occuper de NapolĂ©on III, qui le fit enterrer, par politique, avec les honneurs dus Ă  un « poĂšte national ».

En 1857, le Moniteur universel rendit hommage Ă  celui « dont les Ɠuvres avaient si puissamment contribuĂ© Ă  entretenir le culte des sentiments patriotiques en France » ; ajoutons : « à cĂ©lĂ©brer la lĂ©gende napolĂ©onienne. » Ce fut aux frais de la liste civile que l’on accomplit les obsĂšques de BĂ©ranger, en exagĂ©rant la pompe officielle de la cĂ©rĂ©monie, — par crainte de manifestations trop populaires. Ce chansonnier, cet homme modeste eut le convoi d’un marĂ©chal de France. Le gouvernement l’honora Ă  contresens ; mais cette habiletĂ© ne trompa personne.

J’ai dit que Guizot, Villemain eô Cou3in"avaient jouĂ© un grand rĂŽle pendant la Restauration.

La jeunesse lettrée, suivant leurs cours assidûment, y prenait des leçons de libéralisme, en dépassant parfois les limites que ces professeurs assignaient à leur enseignement. Elle cherchait des allusions dans les phrases les plus modérées de ton et de pensées.

Lorsqu’on s’aperçut, aprĂšs 1830, que tous les trois reniaient leur passĂ©, qu’ils marchaient avec les hommes qui « avaient filoutĂ© la RĂ©publique aux hĂ©ros de Juillet », suivant l’énergique expression de Chateaubriand, on ne leur pardonna pas cette conduite. On s’indigna surtout contre Guizot ; on se rappela qu’il avait fait le voyage de Gand ; on pressentit qu’il oserait bientĂŽt, sous prĂ©texte d’ordre public, accuser l’opposition d’ĂȘtre un obstacle Ă  la libertĂ©.

Oui, dans sa chaire de la Sorbonne, l’illustre Guizot, l’ancien homme de Gand, membre d’une sorte de triumvirat, monta l’imagination des jeunes gens qui l’écoutaient. Ses actes ensuite dĂ©mentirent ses premiers discours ; et chaque fois qu’il prĂ©conisa la rĂ©sistance, les rĂ©publicains, ou seulement les libĂ©raux avancĂ©s, lui jetĂšrent Ă  la face le nom de transfuge. Son impopularitĂ© Ă©gala son « dĂ©dain » pour les dĂ©mocrates ; sa rĂ©putation mĂ©ritĂ©e, comme historien, subsista, heureusement pour sa mĂ©moire, et elle n’a guĂšre faibli depuis qu’il est mort.

Plusieurs notabilitĂ©s de l’époque, camĂ©lĂ©ons politiques, sont restĂ©s cĂ©lĂšbres Ă  cause de leur valeur scientifique ou littĂ©raire.

La gĂ©nĂ©ration de 1830 a eu cet inestimable avantage. L’homme d’État s’évanouissait, mais le penseur gardait son prestige.

Les doctrinaires, sans principes, hommes des circonstances, cherchaient Ă  s’emparer du gouvernement, en mĂȘme temps que « l’opposition dynastique » se formait, et que Thiers reprĂ©sentait cette nuance politique dans le parlementarisme.

DĂ©jĂ  le systĂšme de « bascule » s’implantait, de telle sorte que Louis-Philippe passa alternativement, plus tard, de Guizot Ă  MolĂ©, de MolĂ© Ă  Thiers, et de Thiers Ă  Guizot.

Comment n’eĂ»t-il pas donnĂ©, par-ci par-lĂ , en sa propre faveur, un petit coup de pouce Ă  la balance ?

Le trĂŽne, qui devait ĂȘtre entourĂ© « d’institutions rĂ©publicaines », avait confĂ©rĂ© au jury la connaissance des dĂ©lits de la plume, et des dĂ©lits politiques se rattachant Ă  ceux de la presse. Une loi avait durement rĂ©primĂ© les attaques commises par la voie des journaux contre les droits et l’autoritĂ© du roi et des Chambres.

La garde nationale était mutilée ; son artillerie, bien connue pour ses opinions démocratiques, était dissoute.

Les mesures prises contre les attroupements avaient un caractÚre agressif, presque provocateur, rappelant la loi du 3 août 1791, rappelant la loi martiale, de lugubre mémoire.

Voilà comment on inaugurait la politique de résistance, et comment Louis-Philippe donnait des satisfactions à la Révolution dont il sortait.

La « meilleure des RĂ©publiques » se changeait en gouvernement personnel ; le roi ne pensait qu’à assurer l’avenir de sa dynastie, et comptait beaucoup, Ă  cet effet, sur sa nombreuse et sympathique famille.

Lors du procĂšs des ex-ministres, signataires des fatales ordonnances, en dĂ©cembre 1830, les troupes de ligne, Ă  l’exclusion de la garde nationale, occupĂšrent seules le jardin du Luxembourg, Ă  l’heure oĂč les accusĂ©s devaient le traverser.

La Fayette remarqua « que l’on employait trop d’armĂ©e et pas assez de peuple », et une Ă©motion trĂšs sĂ©rieuse s’ensuivit.

Les ex-ministres comparurent devant la Chambre des pairs, transformĂ©e en cour de justice. Les audiences ressemblĂšrent Ă  des tournois d’éloquence, et les juges oubliĂšrent que le sang du peuple avait coulĂ© Ă  flots.

Le modĂ©rĂ© Martignac fut appelĂ© comme dĂ©fenseur par Polignac, qui l’avait remplacĂ© comme ministre. Martignac, si persuasif, si Ă©lĂ©gant que, naguĂšre, Dupont de l’Eure lui avait criĂ© doucement de son banc, Ă  la Chambre des DĂ©putĂ©s : « Tais-toi, sirĂšne ! » produisit un chef-d’Ɠuvre oratoire.

Guernon-Ranville, dĂ©fendu par CrĂ©mieux, avocat encore peu connu Ă  Paris, mit son dĂ©fenseur dans l’obligation d’improviser une magnifique plaidoirie, tout autre que celle qu’ils avaient concertĂ©e ensemble.

Sauzet plaida pour Chantelauze, — si habilement que les pairs quittĂšrent leurs bancs pour le fĂ©liciter.

Hennequin se fit beaucoup remarquer en essayant de rendre Peyronnet blanc comme neige, ce qui dépassait toutes les bornes de la vraisemblance.

Ces quatre avocats, qui ont contribuĂ© Ă  l’honneur du barreau français, eurent des fortunes diverses.

Martignac, ministre, dĂ©putĂ© royaliste, homme de lettres, car il a commis, entre autres productions littĂ©raires, un vaudeville intitulĂ© Ésope chez Xanthus, ne prit qu’une faible part aux luttes de la politique et mourut bientĂŽt, en 1832.

CrĂ©mieux, au contraire, devenu trĂšs expert dans les procĂšs politiques, a fourni une longue carriĂšre, et compte Ă  son actif plus d’un fait rĂ©vĂ©lant la loyautĂ© de son caractĂšre. IsraĂ©lite, il refusa, plus tard, d’écrire un mĂ©moire pour justifier le juif Deutz, qui vendit Ă  prix d’argent la duchesse de Berry ; il rĂ©pondit au Judas dont Hugo a dit :


Et Louvel indigné repoussera ta main !

«   Si vous m’appeliez comme avocat, je ne vous refuserais pas mon ministĂšre : tous les accusĂ©s ont le droit de l’invoquer. Mais vous ĂȘtes libre, dans tout l’éclat du triomphe lucratif, objet de votre ambition ; je n’ai rien Ă  faire pour vous. Je n’arriverais pas Ă  vous justifier aux yeux du public : la France est sourde Ă  la justification d’une lĂąchetĂ©. Il faut subir la honte, quand on a consommĂ© la trahison. D’ailleurs, je ne vois rien pour excuser un crime que je dĂ©teste et qui ne vous traĂźne pas devant d’autres juges que l’opinion publique. Si vous avez comptĂ© sur moi comme coreligionnaire, que votre erreur finisse  »

La lettre fit le tour de la presse et valut l’estime de tous Ă  CrĂ©mieux, dont j’aurai probablement Ă  parler encore.

MaĂźtre Sauzet, peu aprĂšs, assista le gĂ©nĂ©ral de Saint-Priest dans l’affaire du Carlo-Alberto, bateau Ă  vapeur qui ramena la duchesse de Berry en France. Il dĂ©fendit ensuite son confrĂšre Jules Favre, poursuivi par la Cour de Lyon Ă  cause d’un article attaquant la magistrature ; il fit acquitter son client, qui dĂ©butait dans la vie politique.

Sauzet, discoureur abondant et fleuri, mais sans principes arrĂȘtĂ©s, parfois juste-milieu et parfois doctrinaire rĂ©sistant, s’est Ă©chouĂ© Ă  la prĂ©sidence de la Chambre des DĂ©putĂ©s, dans la seconde moitiĂ© du rĂšgne de Louis-Philippe. Il manqua d’énergie au fauteuil, lorsque Ă©clata la rĂ©volution de fĂ©vrier 1848.

Pour Hennequin, il se distingua surtout par son royalisme, et plaida une foule de causes civiles dans lesquelles il s’agissait de sĂ©paration de corps. Il tirait volontiers les larmes des yeux de son auditoire, et souvent il abusait des considĂ©rations morales.

Qu’on juge de son Ă©loquence sentimentale ! À peine reçu licenciĂ© en droit, il avait Ă©tĂ© appelĂ© sous les armes par la conscription, et incorporĂ© dans un rĂ©giment d’artillerie Ă  pied. En 1807, des paysans d’Osnabruck furent traduits devant un conseil de guerre français, pour avoir rĂ©sistĂ© Ă  une levĂ©e de contributions, pour avoir tuĂ© plusieurs gendarmes. Hennequin se prĂ©senta comme dĂ©fenseur de ces paysans, et parla avec tant d’émotion et de tact qu’il obtint l’acquittement des accusĂ©s.

De retour Ă  Paris, aprĂšs la paix de Tilsitt, Hennequin conquit promptement au barreau une place hors ligne. Il plaida un jour contre Philippe Dupin, si Ă©loquemment que l’accusĂ©, fripon fieffĂ©, Ă©chappa Ă  la condamnation. Un assistant Ă  l’audience composa aussitĂŽt cette Ă©pigramme :


Maßtre Hennequin, vous avez la réplique ;
MaVous parlez d’or, maütre Hennequin.
MaSi jamais je me fais coquin,
MaĂźtre Hennequin, vous aurez ma pratique.

Cet intÚgre avocat, ce jurisconsulte instruit est mort en 1840. Un choix de ses plaidoyers, imprimés par les soins de ses admirateurs, peut passer pour un modÚle du genre ; au fond solide il joint la forme élégante et fleurie.


XV

Les combattants de Juillet pensaient que les ex-ministres de Charles X seraient condamnĂ©s Ă  la peine capitale. On profĂ©rait des cris de mort sous les fenĂȘtres de la prison. Le jugement ne prononça que l’emprisonnement perpĂ©tuel.

Chantelauze dit alors à Guernon-Ranville :

« Eh bien ! mon cher, nous aurons tout le temps de jouer aux échecs. »

Ce mot sembla impudent, et les mĂ©contents se figurĂšrent que, dans cette occasion, la branche cadette des Bourbons s’entendait avec la branche aĂźnĂ©e. Ils accusĂšrent Louis-Philippe de mĂ©nager Ă  dessein de grands coupables.

D’ailleurs, les lĂ©gitimistes prenaient des allures chevaleresques, contrastant avec les mesquineries des philippistes.

Dans son ouvrage de la Restauration et de la Monarchie élective, Chateaubriand écrivait : « Je suis bourbonien par honneur, royaliste par raison et par conviction, républicain par goût et par caractÚre. »

Ayant refusĂ© de prĂȘter serment au roi-citoyen, et s’étant exclu lui-mĂȘme de la Chambre des pairs, il se liait avec BĂ©ranger, dont une chanson l’avait rappelĂ© de Suisse ; il se liait avec Armand Carrel et les hommes les plus marquants du parti avancĂ©.

Selon nombre de gens, le Bayard de la lĂ©gitimitĂ© tendait la main au « Bayard du journalisme rĂ©publicain » pour attaquer l’usurpateur Louis-Philippe, qui avait « volĂ© la couronne Ă  son cousin ».

Et lorsque Chateaubriand Ă©tait arrĂȘtĂ©, au moment de l’entreprise de la duchesse de Berry, l’illustre Pierre-Antoine Berryer, qui avait, en 1826, prĂȘtĂ© le secours de sa merveilleuse Ă©loquence Ă  Lamennais, faisait acquitter l’auteur d’Atala, comme il dĂ©fendit plus tard les rĂ©publicains Audry de Puyraveau et Voyer-d’Argenson, comme il dĂ©fendit, plus tard encore, le prince Louis Bonaparte, reprĂ©sentant de l’impĂ©rialisme.

Charles X, exilé, excitait des sympathies éclatantes.

Dans une piĂšce de vers datĂ©e du 10 aoĂ»t 1830, Victor Hugo, tout en cĂ©lĂ©brant « les jeunes Ă©tendards » du peuple, s’écriait :


Je n’enfoncerai pas la couronne d’épines
Que la main du malheur met sur des cheveux blancs !

Dupuytren, le chirurgien lĂ©gendaire, Ă©crivit Ă  Charles X une lettre ainsi rapportĂ©e par Cruveilhier, l’éminent anatomiste :

« Sire, grùce en partie à vos bienfaits, je possÚde trois millions ; je vous en offre un ; je destine le second à ma fille, et je réserve le troisiÚme pour mes vieux jours. »

D’autres poĂštes, d’autres savants manifestaient l’intĂ©rĂȘt qu’ils portaient au vieillard d’Holy-Rood.

Louis-Philippe, en possession du trĂŽne, Ă©tait attaquĂ© de toutes parts, ridiculisĂ©, appelĂ© « roi des maçons » parce qu’il « aimait trop la truelle », se plaisait Ă  faire construire, et se promenait frĂ©quemment en compagnie de son architecte Fontaine ; — regardĂ© comme un avare parce qu’il demandait des dotations pour ses enfants ; Ă  tout instant dĂ©clarĂ© parjure parce que, voulant trop gouverner par lui-mĂȘme, il ne se contentait pas de rĂ©gner. Le Sun, journal anglais, imprimait que Louis-Philippe « était un agioteur royal plus dĂ©sireux de remplir sa bourse que de conserver et Ă©tendre la libertĂ© de son peuple ».

InjuriĂ© par les lĂ©gitimistes qui, ne l’oubliez pas, le traitaient d’usurpateur, et par les rĂ©publicains, qui lui reprochaient ses actes dynastiques, ses rĂ©pressions sanglantes, son ingratitude envers les hommes que son Ă©goĂŻsme avait dupĂ©s, Louis-Philippe passait des journĂ©es et des nuits agitĂ©es. L’avenir ne laissait pas que de l’inquiĂ©ter.

Quelquefois, en effet, il devait sentir le poids de sa situation difficile, comprendre sa faiblesse devant les exigences de la rĂ©volution et de l’opinion publique. Il l’a reconnu lui-mĂȘme.

Un jour qu’il se trouvait en dissentiment avec Dupont de l’Eure, son garde des sceaux, il dit à celui-ci :

« Vous me donnez un dĂ©menti ? Tout le monde saura que vous m’avez manqué !

— Sire, rĂ©pondit le garde des sceaux, quand le roi aura dit oui et que Dupont de l’Eure dira non, je ne sais auquel des deux la France croira. »

Le duc d’OrlĂ©ans, prince royal, les rĂ©concilia. Louis-Philippe embrassa son ministre, qui garda le portefeuille de la justice, mais pour peu de temps, jusqu’au moment oĂč La Fayette, dĂ©sabusĂ©, renonça au commandement gĂ©nĂ©ral des gardes nationales.

Le surnom de « maire du palais » Ă©tait donnĂ© Ă  ce gĂ©nĂ©ral par les courtisans ; le journal le Temps l’appelait « citoyen-roi », et une autre feuille voyait en lui un « Polignac populaire ».

Louis-Philippe, habile et spirituel, disait d’un ministĂšre Ă  constituer, qu’autant aurait valu pour lui, en temps d’averses, courir aprĂšs les fiacres refusant de marcher, malgrĂ© leur extrĂȘme dĂ©sir de se mettre en route. Un fiacre se quitte comme il se prend, au premier carrefour. De mĂȘme, pensait-il, pour un ministĂšre, rudement cahotĂ© par les Chambres, et destinĂ© Ă  verser facilement.

Les serments de fidĂ©litĂ© ne lui manquaient pas. « Comme on compte l’ñge des vieux cerfs aux branches de leurs ramures, Ă©crit Chateaubriand, on peut aujourd’hui compter les places d’un homme par le nombre de ses serments. »

Berryer s’écria plus tard : « Il y a quelque chose de plus dĂ©plorable, de plus dangereux que le cynisme rĂ©volutionnaire, c’est le cynisme des apostasies. » Il fut trĂšs rĂ©pandu, dĂšs le dĂ©but du rĂšgne. On appela un magistrat « l’homme aux dix-sept serments ».

Le moins que pussent faire les vainqueurs de Juillet, Ă©vincĂ©s du pouvoir, c’était de se jeter dans l’opposition constitutionnelle.

Ainsi fit Odilon-Barrot, aprÚs avoir été remplacé comme préfet de la Seine.

L’opposition constitutionnelle s’élevait sans cesse contre la camarilla, la coterie des personnes qui approchaient Louis-Philippe le plus prĂšs, et ne diffĂ©raient pas beaucoup, pour la servilitĂ©, de l’entourage de Charles X.

Quelques politiques se tenaient toujours sur la brĂšche ministĂ©rielle, et allaient former un « tiers-parti » ; d’autres cassaient les vitres, se dressaient en ennemis, comblaient les vides que les apostasies creusaient dans le parti rĂ©publicain.

BarthĂ©lemy, dont nous lisions les satires avec une aviditĂ© comparable Ă  celle que j’ai signalĂ©e Ă  propos des Ɠuvres romantiques, BarthĂ©lemy, dont le vers flagellait tour Ă  tour d’Argout, Persil, Guizot et tous les hommes du pouvoir, qui reprocha cruellement Ă  Dupin aĂźnĂ© d’avoir « chaussĂ© des brodequins pour fuir dans les trois jours », avait fait volte-face, s’était tu soudainement, sans arriver Ă  se justifier des soupçons graves qui pesaient sur lui. Le public ne l’imitait pas.

Dans les hautes sphĂšres de l’administration, des volte-face pareilles Ă  celle de BarthĂ©lemy irritaient la foule. L’épithĂšte de « vendu » Ă©tait accolĂ©e Ă  plus d’un nom jusqu’alors portĂ© aux nues. La magistrature, principalement, paraissait liĂ©e, corps et Ăąme, aux groupes de la rĂ©sistance.

D’anciens membres de la Charbonnerie et des SociĂ©tĂ©s qui avaient sapĂ© le trĂŽne de Charles X, se targuaient maintenant de modĂ©ration en soutenant toutes les volontĂ©s du nouveau roi.

Persil Ă©tait « furieux de modĂ©ration », a dit La Fayette, furieux Ă  un tel point que MĂ©rilhou ne le voulait suivre. À la cour paraissaient bien des personnages connus pour avoir servi l’Empire et la Restauration, sans conviction aucune.

Soult, par exemple, malgré son activité, ses qualités administratives et ses talents militaires, ne pouvait trouver grùce devant les gens à principes. Il était représenté assistant à la procession, un cierge à la main, sous le rÚgne de Charles X, et il était cité pour sa rafle de tableaux en Espagne, sous Napoléon Ier

Sa cupidité indignait les masses, qui lui préféraient Gérard, héros de Ligny et de Waterloo. Gérard, nommé maréchal, avait refusé de cumuler son traitement avec celui de ministre, et les 27 000 francs alloués à titre de frais de premier établissement.

Avouons qu’il s’agissait lĂ  d’un rare dĂ©sintĂ©ressement. Le marĂ©chal GĂ©rard demeura populaire.


XVI

Une croisade contre les mĂ©contents s’était organisĂ©e dans les hautes sphĂšres, Ă  Paris et en province.

Un tableau, dressé en 1833, des procÚs intentés jusque-là par la Monarchie de juillet, en portait le nombre à plus de quatre cents.

Aussi les dĂ©mocrates fondĂšrent-ils une « SociĂ©tĂ© pour la dĂ©fense de la presse patriote », Ă  la tĂȘte de laquelle se placĂšrent des lutteurs politiques considĂ©rables, notamment Carrel, Godefroy Cavaignac, de Cormenin, Dupont de l’Eure, Garnier-PagĂšs et La Fayette.

Cette société ajouta plus tard à son but primitif la « défense de la liberté individuelle ». Les cotisations payÚrent les amendes des journaux, fournirent des allocations mensuelles aux écrivains de nuances libérales plus ou moins foncées, et subventionnÚrent la publication de brochures ou de pamphlets.

En consĂ©quence de coalitions d’ouvriers qui demandaient une augmentation de salaire, les arrestations, les poursuites, les condamnations se succĂ©dĂšrent.

Pendant plusieurs mois, les crieurs publics dĂ©bitĂšrent Ă  grand nombre les Ă©crits de la SociĂ©tĂ© des droits de l’homme, que les libĂ©raux modĂ©rĂ©s regardaient comme une « singerie dangereuse » de 1793. Un arrĂȘt de la Cour royale reconnut leur droit, parce que leur profession Ă©tait libre.

Les titres des imprimĂ©s, rĂ©pandus partout, Ă©taient, entre beaucoup d’autres : Les crimes de la police ; — À la potence les sergents de ville ; — Proclamation aux ouvriers coalisĂ©s ; — CatĂ©chisme rĂ©volutionnaire ; — Pourquoi nous sommes rĂ©publicains ; — Les dĂ©bauches du clergé ; — CatĂ©chisme rĂ©publicain.

Contre les « persĂ©cutions » du prĂ©fet de police Gisquet, toute la presse rĂ©publicaine, lĂ©gitimiste, d’opposition dynastique mĂȘme, s’éleva d’un commun accord.

On vit alors le gĂ©rant-rĂ©dacteur du Bon Sens, journal populaire, annoncer que, un certain dimanche, Ă  deux heures aprĂšs midi, il vendrait en personne, sur la place de la Bourse, les imprimĂ©s qu’interdisait la police.

À jour dit, à heure dite, une foule compacte — curieux, ouvriers, gardes nationaux — couvrit la place.

Rodde parut, sans se faire attendre. Il avait la blouse et le chapeau ordinaires des crieurs publics, ainsi qu’une boüte au fond de laquelle se trouvaient deux pistolets.

Quand il eut terminĂ© sa distribution, aux acclamations des groupes qui l’entouraient, curieux, imprimeurs, charpentiers, tailleurs de pierre, gardes nationaux, il se rendit au restaurant Lointier (aujourd’hui Lemardelay), oĂč, d’une fenĂȘtre, il engagea la foule Ă  se retirer paisiblement, et fut obĂ©i.

Presque simultanĂ©ment, une vingtaine de vendeurs, aux Tuileries, dĂ©bitaient la DĂ©claration des droits de l’homme et du citoyen, celle de 1793, sous les fenĂȘtres de Louis-Philippe.

« Tous ceux qui ont vu ce qui s’est passĂ© et qui voient ce qui se passe aujourd’hui, Ă©crivait un contemporain, sont remplis d’espoir. Ils contemplent avec ravissement la chute prochaine des tyrans et l’avĂšnement prochain de la RĂ©publique. »

Étienne Cabet, fait procureur gĂ©nĂ©ral en Corse par Dupont de l’Eure, rĂ©voquĂ© par Barthe, garde des sceaux trĂšs violent Ă  l’endroit des journalistes, avait Ă©tĂ© Ă©lu dĂ©putĂ© Ă  Dijon. Il Ă©tait le chef d’un groupe communiste, et il publia ses doctrines dans une feuille mensuelle, le Populaire.

Tout rĂ©cemment, il avait passĂ© en cour d’assises pour un Ă©crit contenant vingt-trois passages incriminĂ©s, la RĂ©volution de 1830 et la situation prĂ©sente, expliquĂ©es et Ă©clairĂ©es par les RĂ©volutions de 1789, 92, 99, 1804 et par la Restauration.

Selon Cabet, la royautĂ© du 7 aoĂ»t Ă©tait instituĂ©e par une Charte usurpatrice et illĂ©gale, elle se maintenait par les moyens les plus honteux ; elle avait trahi la RĂ©volution de Juillet, et la livrerait, si besoin Ă©tait, aux puissances Ă©trangĂšres. Mais « la royautĂ© devait ĂȘtre responsable, et la nation avait su punir Louis XVI ».

AprĂšs l’éloquente plaidoirie de Marie, son dĂ©fenseur, dĂ©jĂ  connu lors du procĂšs des accusĂ©s de Juin, aprĂšs un discours lu par l’accusĂ©, le jury avait prononcĂ© son acquittement.

L’avocat Marie a laissĂ© une consultation qui a influĂ© sur la question du serment politique, aboli en 1848 et en 1870. Cette consultation s’élevait contre le serment que le gouvernement prĂ©tendait imposer. Homme de maniĂšres simples et de mƓurs douces, maĂźtre Marie n’appartenait pas encore au parti dĂ©mocratique ; rien ne faisait prĂ©voir qu’il serait un jour ministre, et qu’il professerait avec ardeur la foi rĂ©publicaine, avec modĂ©ration mais avec fermetĂ©, qu’il pourrait servir de modĂšle aux jeunes dĂ©mocrates de l’avenir.

Cabet prenait place parmi les révolutionnaires socialistes, et le Populaire, vendu sur la voie publique par vingt-quatre crieurs portant une blouse, un chapeau et une boßte tricolores, remuait fort les esprits, surtout dans les faubourgs.

En 1829, Louis Bellet avait fondĂ© la Silhouette, journal des Caricatures, le premier recueil qui ait intercalĂ© des vignettes sur bois dans son texte ; le 1er dĂ©cembre 1832, Charles Philipon, homme aimable, sympathique, fonda le Charivari, journal quotidien, dont chaque feuille Ă©tait ornĂ©e d’une caricature lithographiĂ©e, et qui s’acharna contre le gouvernement de 1830, comme l’ancien Figaro s’était acharnĂ© contre celui de la Restauration.

L’apparition du Charivari eut lieu le lendemain du jour oĂč le Corsaire, petite feuille lĂ©gĂšre, Journal marron, prĂ©venu de provocation Ă  la rĂ©volte, Ă©tait acquittĂ© par le jury.

Le Charivari jeta une note gaie dans le concert de la presse opposante.

Une caricature par jour ! une caricature de mƓurs ou politique !
 Il fallut se bousculer, presque s’étouffer devant la boutique du marchand de gravures Aubert, situĂ©e au coin de la rue du Bouloi et du passage VĂ©ro-Dodat. Petits et grands, hommes ou femmes, personne ne manquait de s’y arrĂȘter, pour regarder en riant la satire dessinĂ©e, nouvellement Ă©close au cerveau d’un artiste habile.

Philipon en composait d’ordinaire les lĂ©gendes ; il inventait Ă  tout instant quelque malice dĂ©sopilante, et il ne tarda pas Ă  se rendre cĂ©lĂšbre en chargeant la figure du roi lui-mĂȘme, — qu’il reprĂ©senta sous la forme d’une poire molle.

Oh ! la poire ! quels Ă©clats de rire elle excita ! Ce qu’il y avait de pire, c’est qu’elle ressemblait au modĂšle, c’est que les philippistes les plus renforcĂ©s ne pouvaient garder leur sĂ©rieux devant elle, bien qu’ils condamnassent cette irrĂ©vĂ©rencieuse fantaisie de Philipon.

Elle faisait les dĂ©lices des lĂ©gitimistes. Lorsque, en 1848, un d’entre eux publia la RĂ©volution de juillet 1830 et le rĂšgne de Louis-Philippe Ier, pot-pourri tragi-comique en six cents couplets, il orna son livre d’un « portrait de Sa Majesté », c’est-Ă -dire d’une poire, avec ces deux vers au-dessous :


Il n’a pas voulu la rĂ©forme,
Il est aujourd’hui rĂ©formĂ©.

Philipon s’était avisĂ©, dans la Caricature, de reprĂ©senter le piĂ©destal de la place de la Concorde, surmontĂ© d’une poire. Au bas, on lisait : « Monument expia-poire. » Ce dessin le mena en cour d’assises, oĂč il s’écria :

« Le parquet a vu là une provocation au meurtre ; ce serait tout au plus une provocation à la marmelade. »

Les jurés se mirent à rire sous cape, mais ils ne furent pas désarmés.

Le Charivari et son directeur eurent souvent maille Ă  partir avec la justice. Ce journal vĂ©cut, pourtant ; il alla jusque dans les chĂąteaux, oĂč il va encore. Les « trois hommes d’État » du Charivari, Louis Desnoyers, Altaroche et Albert Clerc, amusĂšrent les partis anti-philippistes.

La Caricature Ă©tait un recueil plus violent, plus implacable, d’entrain endiablĂ©, auquel collaboraient Balzac, Alphonse Karr, LĂ©on Gozlan, ThĂ©ophile Gautier, Alexandre Dumas, Taxile Delord, et, qui le croirait ? notre ami Emmanuel GonzalĂšs, l’excellent dĂ©lĂ©guĂ© actuel de la SociĂ©tĂ© des gens de lettres. GonzalĂšs y Ă©crivait sous la rubrique : Les Grelots de Paris. La Caricature fut tuĂ©e par le pouvoir. Elle est rarissime aujourd’hui.

Philipon a laissĂ© des traces dans l’histoire du journalisme et de l’esprit français. On lui doit le Journal pour rire, devenu Journal amusant, le MusĂ©e pour rire et le MusĂ©e anglo-français. Il a fait Ă©poque.


XVII

BientĂŽt, le cabinet du 11 octobre 1833 (Soult, prĂ©sident, de Broglie, Guizot, Thiers, Barthe, Humann, d’Argout et de Rigny, ministres) proposa aux Chambres de rĂ©glementer le mĂ©tier de crieur, de le soumettre Ă  l’autorisation et Ă  la surveillance de l’autoritĂ© municipale.

Mais lorsque l’administration, armĂ©e par une loi de fĂ©vrier 1834, essaya de sĂ©vir utilement contre les crieurs publics, des troubles Ă©clatĂšrent, par suite de cette atteinte Ă  la libertĂ© complĂšte de la presse.

Des Ă©crits clandestins circulĂšrent, par la mĂȘme raison que les rigueurs contre les associations dĂ©cuplĂšrent les sociĂ©tĂ©s secrĂštes.

Un mouvement social trÚs développé coïncidait depuis plusieurs années avec le mouvement littéraire et politique, avec le néo-christianisme, dont Lamennais, Montalembert et Lacordaire se faisaient les champions, en arborant des drapeaux assez distincts.

Le comte de Saint-Simon avait formulĂ© une doctrine suivant laquelle notre destinĂ©e est de produire par le travail, est circonscrite nĂ©cessairement par l’utile, a pour but l’industrie.

De lĂ , une sorte d’aristocratie unique, formĂ©e des savants, des artistes et des producteurs de toute espĂšce. Association des travailleurs, afin d’atteindre le but commun, et proscription des oisifs.

Les sectateurs de cette Ă©cole industrialiste, Aug. Comte, Olinde Rodrigues, Duveyrier, Michel Chevalier, Émile Barrault, FĂ©licien David, les deux PĂ©reire, Talabot, Enfantin, etc., s’appelaient Saint-Simoniens.

AprĂšs la mort de leur maĂźtre, ils voulurent passer de la thĂ©orie Ă  la pratique et crĂ©er une hiĂ©rarchie sociale. L’homme et la femme devaient ĂȘtre absolument Ă©gaux. RĂ©forme du mariage. Plus d’hĂ©rĂ©dité : on lui substituait une filiation conventionnelle. À chacun suivant sa capacitĂ©, Ă  chaque capacitĂ© suivant ses Ɠuvres.

Les disciples de Saint-Simon allĂšrent plus loin : ils crĂ©Ăšrent un culte nouveau. Ils fondĂšrent un Ă©tablissement dans une grande maison d’Enfantin, sur les hauteurs de MĂ©nilmontant.

Le journal le Globe fut leur organe, et FĂ©licien David composa leurs cantiques.

Ils envoyÚrent des prédicateurs habiles dans les départements, mais sans succÚs.

Quelques faits d’immoralitĂ© leur ayant Ă©tĂ© imputĂ©s, ils durent comparaĂźtre devant la cour d’assises de la Seine.

Le 27 aoĂ»t 1832, les journaux nous apprirent qu’Enfantin, PĂšre suprĂȘme, partirait de sa retraite avec ses apĂŽtres, ses fils et ses filles, Ă  huit heures du matin. L’itinĂ©raire des accusĂ©s, du PĂšre et de la Famille, Ă©tait tracĂ© d’avance.

Avec quelques jeunes amis, j’allai sur le Pont au Change, pour voir le cortùge saint-simonien.

À la tĂȘte de ces accusĂ©s marchait Enfantin, d’une façon lente et compassĂ©e.

Nous nous moquĂąmes, je l’avoue, de leur petite toque de velours rouge, de leur barbe assez longue et trĂšs soignĂ©e, de l’écharpe blanche ou rouge qui flottait en larges plis sur leurs Ă©paules, de leur petite redingote bleue fort Ă©vasĂ©e sur le devant, et laissant voir un gilet blanc mystique dont l’ouverture Ă©tait cachĂ©e, la ceinture noire qui leur ceignait les reins, et leur pantalon blanc.

Leur costume rappelait l’habillement florentin au seiziùme siùcle.

Enfantin, Ă  la pose Ă©tudiĂ©e, avait l’écharpe rouge ; sur son gilet Ă©taient Ă©crits ces deux mots : Le PĂšre. On eĂ»t pu le comparer Ă  l’Arioste arrĂȘtĂ© par des bandits, dans le tableau de Mauzaisse.

À l’audience, l’auditoire demeura assez froid, presque moqueur. Plusieurs dames saint-simoniennes, vĂȘtues d’une tunique bleue, se tenaient derriĂšre Enfantin ou en dehors de la barre.

Les accusĂ©s furent condamnĂ©s pour outrage Ă  la morale publique, relativement « à la femme et aux rapports de l’homme et de la femme ».

Ils fermĂšrent leur Ă©tablissement ; quelques-uns Ă©migrĂšrent en Orient, pour y propager la foi nouvelle. C’étaient notamment Barrault, Paulin Talabot, Enfantin, — et FĂ©licien David, qui devait s’inspirer loin de la France, et nous revenir avec ses dĂ©licieuses mĂ©lodies du DĂ©sert.

Les saint-simoniens se dispersĂšrent. Que devinrent-ils, ces hommes dont nous avions ri, aprĂšs lesquels une foule ignorante courait comme aprĂšs des masques ? La plupart, intelligences d’élite, firent un chemin brillant dans la politique, les sciences, l’industrie, la littĂ©rature et les arts. Leur retraite Ă  MĂ©nilmontant avait Ă©tĂ© une dĂ©bauche d’imagination.

Paulin Talabot et Enfantin songĂšrent Ă  Ă©tablir entre les Indes et l’Europe une voie de communication directe. Ils demandĂšrent la concession du canal de Suez ; mais les circonstances rĂ©servĂšrent Ă  Ferdinand de Lesseps l’honneur de cette crĂ©ation.

Carnot avait cru devoir protester contre « l’organisation de l’adultĂšre ». Comme lui protestĂšrent Bazard, Pierre Leroux, Jean Reynaud, Édouard Charton, et plusieurs autres saint-simoniens.

Enfantin, mort en mai 1864, a laissĂ© des papiers de quelque importance, qui Ă©clairciront peut-ĂȘtre certains points de l’histoire contemporaine. Ils ont Ă©tĂ© donnĂ©s Ă  la BibliothĂšque de l’Arsenal, mais ils ne pourront ĂȘtre communiquĂ©s au public avant l’annĂ©e 1894.

Un cabinet entier renferme des manuscrits, des livres, des brochures, des caricatures se rapportant Ă  Enfantin et aux saint-simoniens.

On y voit un bon nombre d’estampes satiriques, — notamment : Le PĂšre Fanfantin, avec cette lĂ©gende : Pater noster, qui est Ă  Sainte-PĂ©lagie, — les Moines de MĂ©nilmontant, — et des piĂšces sur la femme libre.

Le PÚre était appelé Bouffantin dans les Saint-Simoniens, vaudeville joué au théùtre du Palais-Royal.

Une souscription s’ouvrit, aprĂšs la fermeture de MĂ©nilmontant, pour la fondation d’une BibliothĂšque spĂ©ciale oĂč l’on recueillerait et conserverait les archives de la doctrine saint-simonienne. Le capital devait s’élever Ă  150 000 francs, divisĂ© en actions de 250 francs. Les souscripteurs affluĂšrent.

À l’instant oĂč le Saint-Simonisme disparut, le FouriĂ©risme se produisit.

Autre plĂ©iade d’esprit distinguĂ©s qui, enrĂŽlĂ©s sous la banniĂšre de Charles Fourier, auteur de la ThĂ©orie des quatre mouvements, et d’autres ouvrages exposant un systĂšme social nouveau, collaborĂšrent au PhalanstĂšre.

Ce journal, crĂ©Ă© en 1832, propagea et dĂ©fendit la doctrine qui consistait Ă  dĂ©tourner les passions des hommes vers un but utile Ă  tous ; Ă  conduire l’individu au bonheur par le travail, rendu attrayant ; Ă  procurer un bien-ĂȘtre universel en associant les travailleurs pour former des phalanges avec des groupes et des sĂ©ries.

Fourier, utopiste dĂ©vouĂ© Ă  l’amĂ©lioration du sort de tous, croyait que le travail ne pouvait porter des fruits qu’en Ă©tant unitaire, fait en sociĂ©té ; et il divisait l’association en capital, travail et talent. Il concevait une civilisation harmonienne, supprimant la loi et la morale, et prenait le plaisir pour point d’appui.

D’abord, la politique demeura Ă©trangĂšre au fouriĂ©risme, dont le succĂšs fut restreint ; puis, la publication du PhalanstĂšre ayant Ă©tĂ© interrompue en 1834 pour reparaĂźtre deux ans aprĂšs, sous le titre de La Phalange, journal de la science sociale, dirigĂ©e par Victor ConsidĂ©rant, qui succĂ©dait au maĂźtre, le fouriĂ©risme se mĂȘla aux luttes des partis, sans jamais rĂ©ussir Ă  pratiquer ses thĂ©ories, sans faire triompher son mĂ©canisme sociĂ©taire.

Victor ConsidĂ©rant a entrepris, depuis, de longues pĂ©rĂ©grinations en France, en Belgique, au Texas. L’école sociĂ©taire n’a plus guĂšre de croyants, — si ce n’est son dernier chef lui-mĂȘme, estimable vieillard de soixante-dix-sept ans, dont on aperçoit tous les soirs la mĂąle et douce figure, soit dans les rues avoisinant le PanthĂ©on, soit au cafĂ© Soufflet, ancienne renommĂ©e du quartier Latin, Ă©tablissement dans lequel Gustave Planche a absorbĂ© des myriades de petits verres.

À la Phalange succĂ©da (1845) la DĂ©mocratie pacifique, journal quotidien politique. ConsidĂ©rant, Cantagrel et Alphonse Toussenel y professĂšrent une doctrine un peu attiĂ©die du fouriĂ©risme.

Cantagrel, aujourd’hui dĂ©putĂ©, se lança entiĂšrement dans la politique. Toussenel, qui vient de mourir, laisse un livre charmant, — l’Esprit des BĂȘtes ; il a Ă©tĂ© un irrĂ©gulier du socialisme et de l’histoire naturelle.

Les doctrines de Saint-Simon, de Fourier et de ConsidĂ©rant amenĂšrent l’éclosion du socialisme, tel que Louis Blanc l’exposa bientĂŽt dans l’Organisation du travail, et qu’il s’est prĂ©sentĂ© dans les diffĂ©rentes crises rĂ©volutionnaires que la gĂ©nĂ©ration de 1830 a traversĂ©es.

C’est le socialisme qui dĂ©clare la guerre Ă  l’individualisme, qui donne Ă  chacun selon ses besoins et non selon ses facultĂ©s, qui va jusqu’à l’égalitĂ© des salaires et s’insurge contre le capital.

L’Organisation du travail devait causer bien des agitations, donner naissance aux revendications les plus justes ou les plus excessives, en inculquant aux masses l’idĂ©e de mettre immĂ©diatement en pratique les thĂ©ories du progrĂšs.

Peu de succÚs pour le Saint-Simonisme ; un peu plus de succÚs pour le Fouriérisme, qui végéta en se modifiant.

Quant Ă  l’église de l’abbĂ© Chatel, Ă©close en consĂ©quence de la libertĂ© religieuse, — il n’en faut guĂšre parler que pour mĂ©moire.

PrĂ©dicateur distinguĂ©, l’abbĂ© Chatel avait fondĂ©, quelques mois avant la rĂ©volution de Juillet, un journal destinĂ© Ă  soutenir le libĂ©ralisme des croyances, et intitulĂ© le RĂ©formateur, ou Écho de la religion et du siĂšcle. Il faisait de l’opposition, pour rompre avec Rome ; aprĂšs les « glorieuses journĂ©es », il rompit, et s’installa novateur Ă©vangĂ©lique, en rĂ©unissant chez lui, dans la petite rue des Sept-Voies (aujourd’hui rue Valette), prĂšs du PanthĂ©on, un certain nombre d’abbĂ©s mĂ©contents, tout prĂȘts Ă  guerroyer, Ă  former une Église française.

Chatel se posa en Primat des Gaules, et ses adeptes s’engagĂšrent Ă  reconnaĂźtre « la loi naturelle, toute la loi naturelle, rien que la loi naturelle », Ă  regarder JĂ©sus-Christ comme « un homme prodigieux », Ă  rejeter la confession, le jeĂ»ne et l’abstynencm,`et Ă  dire la messe en français. L’église primatiale Ă©tait situĂ©e dans le faubourg Saint-Martin ; elle avait des succursales dans divers quartiers de Paris.

J’ignore si la nouvelle Église compta beaucoup de fidĂšles ; pour ma part, je n’en ai connu personnellement aucun. Une foule de gens ne voulaient dĂ©jĂ  pas plus de la messe en français que de la messe en latin.

Depuis, plusieurs sectes, poursuivant Ă  peu prĂšs le mĂȘme but, n’ont pas rĂ©ussi davantage. Sous ce rapport, la gĂ©nĂ©ration de 1830 n’a rien innovĂ©. L’abbĂ© Auzou, schismatique vis-Ă -vis de Chatel, fonda une Église apostolique, et finit par « rĂ©tracter ses erreurs », en 1839.

Une physionomie curieuse, celle de Jean Journet, fut engendrée par le Fouriérisme, et elle en fut la caricature.

Jean Journet se disait l’ApĂŽtre, aprĂšs avoir commencĂ© par ĂȘtre carbonaro, aprĂšs avoir exercĂ© plusieurs mĂ©tiers. Il prĂȘchait la doctrine de l’auteur de la ThĂ©orie des quatre mouvements, mais les disciples du maĂźtre le traitaient de fou, parce qu’il voulait une propagande directe ; parce qu’il recrutait des souscripteurs parmi les personnages en vue, et ressemblait Ă  un frĂšre quĂȘteur ; parce qu’il pondait une grande quantitĂ© de vers, les imprimait, les « plaçait » en dĂ©clarant que lui, Dieu et le genre humain Ă©taient reconnaissants Ă  l’égard de quiconque achetait cette poĂ©sie forte en pathos.

Sous la monarchie de Juillet, sous la rĂ©publique de 1848, sous le second Empire, mĂȘme, l’apĂŽtre Jean Journet promena dans Paris son costume Ă©trange. Le quartier Latin l’a connu ; les Ă©tudiants, Ă  diverses Ă©poques, ont lu et « blagué » ses Chants harmonieux, ses Cris et Soupirs, ses Cris de douleur, son Cri d’indignation, son Cri de dĂ©livrance, son Cri de dĂ©tresse.

Je l’ai rencontrĂ© dans nombre d’ateliers d’artistes, chez Louis Boulanger et chez Auguste PrĂ©ault. Ce FouriĂ©riste dĂ©classĂ© ennuya tour Ă  tour, sinon concurremment, Victor Hugo, George Sand, Lamartine, Casimir Delavigne, le colonel Bory de Saint-Vincent et Alexandre Dumas pĂšre, — une foule d’hommes de lettres, d’hommes d’Église, de savants, — et de bourgeois.

Partout l’ApĂŽtre rĂ©pandait ses Ɠuvres, en disant : « Prenez, c’est le pain de vie. » Il voulait les vendre et, dans l’occasion, il les donnait. Bref, il se ruinait.

Jean Journet annonça ainsi, en 1858, le prix de Les sept clameurs du dĂ©sert, ou le Socialisme dĂ©masquĂ©. Prix distributif : pour les riches, 2 francs ; les aisĂ©s, 1 franc ; les gĂȘnĂ©s, 50 centimes !

Voici bien une autre exaltation, une autre folie religieuse, provenant du mouvement de 1830 :

Nous eĂ»mes le Mapah, de son vrai nom Ganneau, plus qu’un apĂŽtre, — un dieu !

Fils de chapelier, instruit, Ă©lĂ©gant, gracieusement fait de sa personne, boulevardier d’habitudes, joueur effrĂ©nĂ©, viveur accompli, Gaunau se transforma en divinitĂ©, s’appela Celui qui fut Gaunau, fonda l’évadisme, religion d’Ève et d’Adam, ayant pour principe l’androgynisme, et mit la femme sur la mĂȘme ligne que l’homme.

Il portait la barbe longue, avait un chapeau de feutre gris, une blouse et des sabots.

Parmi les adeptes du Mapah figurĂšrent FĂ©lix Pyat, ThĂ©ophile ThorĂ© et Hetzel, mais pour peu de temps, — peut-ĂȘtre par amitiĂ©.

Son temple Ă©tait un grand atelier de l’üle Saint-Louis. Le prophĂšte du dieu se nommait Caillaux, sculptait des bas-reliefs symbolisant l’androgynisme, et signait une brochure de Celui qui fut Caillaux.

Autour du grabat divin se rĂ©unissaient d’ordinaire les croyants au Mapah.

Celui qui fut Ganneau exerçait le mĂ©tier de doreur-sculpteur. Il portait au cou, suspendue Ă  une chaĂźne, une brosse Ă  dorer. Par lĂ , sans doute, il voulait rehausser aux yeux des masses les professions manuelles ; ou bien, c’était une singularitĂ© de monomane.

Quoi qu’on en puisse penser, cette brosse ne paraissait pas un insigne trùs respectable.

« Savez-vous pourquoi le dieu porte toujours une brosse de doreur Ă  son cou ? disait un journaliste. — C’est parce qu’il veut ĂȘtre toujours adorĂ© (Ă  dorer). »

Survint un procÚs, pour cause de scandale religieux. Le dieu répondit à ses juges en singeant le Christ devant les siens.

Le Mapah agissait papalement, en quelque sorte ; il Ă©crivait Ă  GrĂ©goire XVI, avec lequel il espĂ©rait sans doute traiter de puissance Ă  puissance. À plus forte raison prenait-il Ă  partie l’archevĂȘque de Paris.

Tout cela finit par la misĂšre et la maladie. La rĂ©volution de FĂ©vrier enleva Ă  Ganneau tous ses disciples ; il ne resta au Mapah que le fidĂšle Caillaux, dont la main serra sa main mourante. L’immortel a expirĂ© en 1851.

Inutile de dire qu’on n’a jamais pris au sĂ©rieux ni le dieu ni le prophĂšte.

Les Templiers aussi ressuscitĂšrent, — comiquement, par rĂ©miniscence. Ils formaient une sociĂ©tĂ©, que la Restauration avait persĂ©cutĂ©e, mais qui, aprĂšs 1830, triompha en mĂȘme temps que les idĂ©es libĂ©rales. Parmi eux fut admis l’abbĂ© Chatel.

On se figurait que l’ancien ordre du Temple existait toujours souterrainement. Ses affiliĂ©s s’en allaient, chaque annĂ©e, rendre hommage Ă  la mĂ©moire de Jacques de Molay, brĂ»lĂ© sur le terre-plein du Pont-Neuf.

Soit qu’ils voulussent renouer la chaĂźne des temps pour l’ancien ordre du Temple, soit qu’ils continuassent tout simplement les mƓurs lĂ©gĂšres des Templiers du dix-huitiĂšme siĂšcle, ces associĂ©s, touchant la plupart Ă  la franc-maçonnerie, acquirent la rĂ©putation de bons vivants, de buveurs Ă©mĂ©rites, et la caricature ne les Ă©pargna pas, ce qui les sauva d’un complet oubli.


XVIII

En fermant la liste des excentriques de l’époque, je rappelle ici les promenades de Chodruc-Duclos au Palais-Royal, de Chodruc-Duclos qui commença par ĂȘtre le Superbe, Ă  cause de sa beautĂ© et de sa bravoure, et qui finit par ĂȘtre le DiogĂšne moderne, aux yeux de ses contemporains.

Depuis 1819 jusqu’à 1829, ce dĂ©guenillĂ© volontaire « drapa sa gueuserie » en accusant l’injustice des hommes, ou plutĂŽt, paraĂźt-il, en narguant le ministre Peyronnet, son ancien ami, qui refusait de lui donner d’emblĂ©e un emploi de colonel.

Costume tout à fait extraordinaire : longue barbe, peu ou point peignée ; cheveux se perdant sous le collet de la redingote ; chapeau à fond affaissé, à bords contournés ; redingote et pantalon artistement déchirés, laissant voir en partie les coudes et les genoux ; bottes réduites à une paire de semelles ressemblant à des cothurnes.

Quant au physique, — Ɠil beau, nez aquilin, lĂšvres fortes. Les Ă©paules Ă©taient larges, les mollets saillants ; mais le dos Ă©tait voĂ»tĂ©. Henri Monnier lithographia son portrait Ă  la plume.

Chodruc-Duclos, l’homme Ă  la longue barbe, errait sous les arcades du Palais-Royal, depuis deux heures de l’aprĂšs-midi jusqu’à une heure du matin. Sa personnalitĂ© demeurait indĂ©chiffrable, son but Ă©nigmatique ; son cynisme Ă©tait de convention. Il marchait sombre, silencieux, les mains derriĂšre le dos, dĂ©daigneux du passant curieux, jouant son rĂŽle avec obstination, quelque chose qui arrivĂąt autour de lui.

Le 28 juillet 1830, Chodruc-Duclos se promena comme d’habitude. Seulement, la rĂ©volution qui Ă©clatait le vengea de Peyronnet ; il affecta aussitĂŽt une mise dĂ©cente, — barbe lisse, chapeau convenable. Il continua de faire peur aux femmes et aux enfants, et les commerçants des galeries qu’il parcourait, subvinrent presque avec joie aux frais de son enterrement (octobre 1842).

Au Palais-Royal se trouvaient toutes les brochures mises en vente pour défendre les opinions opposées, politiques ou sociales, éditées dans ce lieu qui ressemblait un peu à la Samaritaine, surnommée la « BibliothÚque de la Fronde » en 1649.

On y voyait aussi des libelles provenant des diverses librairies situĂ©es autour de l’OdĂ©on et dans plusieurs quartiers populeux.

Certains livres et brochures se vendaient « chez les libraires du Palais-Royal » lorsque leurs publicateurs ne voulaient pas se nommer.

Le plus connu des libraires du Palais-Royal Ă©tait assurĂ©ment Dentu, pĂšre de l’éditeur actuel, qui commença dans les galeries de bois.

Chez lui paraissaient les rĂ©cits d’évĂ©nements lĂ©gitimistes ; chez lui, dĂšs 1831, on s’abonnait, pour seize francs, Ă  une suite de vingt-cinq plaquettes qu’imprimait la SociĂ©tĂ© pour publications de brochures.

C’étaient : Quelques observations sur le procĂšs des ministres ; Encore un procĂšs de presse ; de la Marche du gouvernement depuis le 7 aoĂ»t 1830 ; et, notamment, une PĂ©tition aux Chambres « sur les meilleurs moyens de mettre un terme aux complots insurrectionnels organisĂ©s depuis le mois de juillet par les rĂ©volutionnaires avides de place, de sang et de rapine, et de prĂ©server la sociĂ©tĂ© de nouvelles entreprises de la part des forçats libĂ©rĂ©s, surtout dans une grande citĂ© telle que Paris ».

Des brochures publiĂ©es chez Dentu, quelques-unes se donnaient, par esprit de propagande ; une d’entre elles se vendit « au profit des blessĂ©s de la garde royale » ; plusieurs sortaient de l’imprimerie de Dentu.

Il va sans dire que si ce libraire poussait de prĂ©fĂ©rence les Ă©crits lĂ©gitimistes, il ne dĂ©daignait pas de dĂ©biter, impartialement, des publications d’autre couleur. Sa clientĂšle Ă©tait europĂ©enne ; sa maison d’édition a pris les proportions les plus vastes. Mais Édouard Dentu n’a pas gardĂ© complĂštement la spĂ©cialitĂ© des brochures ; il a publiĂ© des milliers de romans, jusqu’au jour oĂč il a Ă©tĂ© enlevĂ©, jeune encore, Ă  ses nombreux amis (13 avril 1884).

CorrĂ©ard, un des rares survivants du radeau de la MĂ©duse, acteur dans le poignant Ă©pisode que GĂ©ricault avait si supĂ©rieurement peint en 1819, s’était fait libraire dans une obscure boutique des galeries de bois, — Au naufrage de la MĂ©duse. Il y avait vendu Ă  profusion les brochures libĂ©rales, sous la Restauration. Mais, privĂ© de son brevet en 1822, pour condamnation Ă  propos de pamphlets Ă©ditĂ©s par lui, il ne tenait plus de librairie ; il Ă©crivait sur les arts, les sciences et l’industrie.

Chez Delaunay, chez Ledoyen, chez Levavasseur, mĂȘme chez Barba, libraire spĂ©cial pour les piĂšces de thĂ©Ăątre, tout en Ă©ditant quelquefois d’autres ouvrages, par exemple un Sermon de l’abbĂ© Chatel, les Ă©crits philippistes, libĂ©raux, voire dĂ©mocratiques et sociaux avaient une large place.

Delaunay publiait l’Absolutisme dĂ©voilĂ©, le CatĂ©chisme du peuple, etc. Ledoyen et Levavasseur Ă©taient presque uniquement des vendeurs. Ce dernier, cependant, Ă©dita les Rhapsodies de Petrus Borel.

Les actualitĂ©s, les questions brĂ»lantes, les procĂšs politiques, nous faisaient courir au Palais-Royal, et si nous n’achetions pas toutes les publications nouvelles, nous en lisions avidement les titres, afin de nous tenir au courant de la polĂ©mique gĂ©nĂ©rale, comme ces passants affamĂ©s qui respirent avec dĂ©lices l’odeur de la cuisine des restaurants.

Nous avions l’espoir, souvent, d’acheter en secret une brochure saisie, fruit dĂ©fendu et prĂ©fĂ©rĂ©. Combien de libraires ont spĂ©culĂ© sur d’apparentes persĂ©cutions policiĂšres !

Pendant une quinzaine de jours, un de mes amis chercha, sans pouvoir le rencontrer, le vingt-sixiĂšme numĂ©ro de la Caricature ; « ArrĂȘt de la Cour prĂ©vĂŽtale, qui condamne Françoise LibertĂ©, nĂ©e Ă  Paris en 1790, au cautionnement et Ă  la flĂ©trissure des lettres T R (timbre royal), pour crime de rĂ©volte dans les journĂ©es des 27, 28 et 29 juillet 1830 ».

Une satire en vers, publiĂ©e dĂšs 1831, par Altaroche, et intitulĂ©e : La Chambre et les Ă©coles, ne tarda pas Ă  ĂȘtre introuvable. Un million, s’il vous plaĂźt ! du mĂȘme auteur, devait faire grand bruit, plus tard, contre la dotation du duc de Nemours.

À plus forte raison fallait-il multiplier les habiletĂ©s, les ruses, pour se procurer les factums des rĂ©publicains, publiĂ©s « sous la couverture », ou les malicieuses Ă©lucubrations des lĂ©gitimistes sur Louis-Philippe et sur la pendaison Ă©nigmatique du prince de CondĂ©, ou sur les bourreaux de la duchesse de Berry, captive en la citadelle de Blaye.

Plus le gouvernement s’éloignait de la libertĂ©, plus l’opinion publique la rĂ©clamait.

Lamennais, avec les Paroles d’un croyant, lança un coup de tonnerre qui eut un immense retentissement. Le prĂȘtre philosophe, l’auteur de l’Essai sur l’indiffĂ©rence en matiĂšre de religion, l’ultramontain avait collaborĂ© au Conservateur avec Bonald, Chateaubriand et VillĂšle. L’écrivain qui avait naguĂšre combattu la libertĂ© au nom de l’autoritĂ©, l’esprit libĂ©ral au nom de l’absolutisme, le dĂ©fenseur excessif de l’Église souveraine, le dictateur intolĂ©rant, celui qui, dans le journal l’Avenir, revendiquait la pleine et entiĂšre libertĂ© de la religion, la totale sĂ©paration de l’Église et de l’État, la libertĂ© d’enseignement, la libertĂ© d’association, la libertĂ© de la presse, — tout cela sans limite et sans restriction, — avait Ă©tĂ© dĂ©savouĂ©, condamnĂ© par le pape, pour cause de rĂ©volte.

Lacordaire, Montalembert et de Coux, qui se nommaient eux-mĂȘmes « les trois maĂźtres d’école », avaient Ă©tĂ© obligĂ©s de fermer, en 1831, une Ă©cole gratuite d’externes par eux ouverte sans autorisation.

Ils n’avaient pourtant pas suivi Lamennais dans sa lutte avec le Saint-SiĂšge. Lamennais, non soumis Ă  la dĂ©cision papale, cherchait un point d’appui dans le peuple, et substituait l’autoritĂ© dĂ©mocratique Ă  l’autoritĂ© ecclĂ©siastique d’une Église qu’il jugeait au-dessous de sa mission.

Alors il publia les Paroles d’un croyant, ouvrage qui Ă©tait, selon La Fayette, « l’Apocalypse de 89 », et, selon d’autres adversaires, « l’Apocalypse du dĂ©mon ». Ce livre jetait l’omnipotence politique et religieuse aux pieds de la dĂ©mocratie.

Trente mille exemplaires s’enlevĂšrent en moins de trois jours. Les passions furent allumĂ©es. Quelques gens dirent de ce livre : « C’est Babeuf prĂȘchĂ© par IsaĂŻe » ; — « C’est 89 qui fait ses PĂąques » ; — « C’est un club sous un clocher ».

Cette derniĂšre expression avait Ă©tĂ© employĂ©e par Lamennais lui-mĂȘme, pour caractĂ©riser le Saint-Simonisme.

Le camp des lutteurs, contre les rĂ©pressions s’élargit de jour en jour, de telle sorte que les ministĂšres successifs, pendant l’annĂ©e 1834, ne se firent aucun scrupule d’entrer dans la voie absolument rĂ©actionnaire.


XIX

Cependant le mouvement d’idĂ©es qui entraĂźnait une grande partie de la gĂ©nĂ©ration vers les choses de la science, de la littĂ©rature et de l’art, Ă©tait quelque peu entravĂ© par un sentiment Ă©goĂŻste qui s’emparait des classes bourgeoises, formant une aristocratie d’argent.

La bourgeoisie, mĂȘme libĂ©rale, se figurait que la fortune Ă©tait la base des amĂ©liorations.

Laffitte Ă©crivait en 1824 : « J’ai toujours regardĂ© le bien matĂ©riel comme moins problĂ©matique, comme le plus Ă  notre portĂ©e, comme le moins traversĂ© par les gouvernements ; et j’ai toujours pensĂ© que lorsque tous les autres nous Ă©taient presque impossibles, il fallait nous replier sur celui-lĂ . On ne peut donner la libertĂ© Ă  un pays : qu’on lui donne la fortune, qui le rendra bientĂŽt plus Ă©clairĂ©, meilleur et libre. Les gouvernements l’accepteront toujours, par l’appĂąt de la richesse, et seront bientĂŽt surpris en voyant que tout dĂ©veloppement des hommes, quel qu’il soit, conduit toujours Ă  la liberté ! »

Des politiciens voyaient dans l’argent un moyen de gouverner plus Ă  l’aise, d’intĂ©resser les riches aux intrigues de leur propre ambition, et avec eux de battre en brĂšche le libĂ©ralisme avancĂ©, au lieu de lui prĂ©parer les voies du triomphe.

« Enrichissez-vous », « chacun chez soi », conseillaient-ils, afin de crĂ©er une diversion Ă  la politique ; et, consĂ©quemment, beaucoup de jeunes gens qui, suivant une vocation dĂ©cidĂ©e pour l’étude, inclinaient vers les carriĂšres donnant plus de gloire que de profit, se virent contrariĂ©s dans leurs goĂ»ts par leurs parents.

Cela s’est vu depuis un temps immĂ©morial ; mais, aprĂšs 1830, cela se vit plus gĂ©nĂ©ralement que jamais. « Enrichissez-vous » devint une sorte de devise opposĂ©e au romantisme, Ă  l’amour de l’art, au rĂ©publicanisme militant. On ne songea qu’à faire fortune, et rapidement.

AprĂšs la mort de mon excellente mĂšre, en 1833, mon pĂšre rĂ©solut de me placer, bon grĂ© mal grĂ©, dans une maison de commerce, aux Deux Pierrots, magasin de nouveautĂ©s situĂ© au coin de la rue de la Huchette, en face du petit pont de l’HĂŽtel-Dieu.

Ce magasin qui n’existe plus appartenait à ma sƓur et à mon beau-frùre.

Il a Ă©tĂ© un enfer pour moi. À peine entrĂ© dans cet enfer, je me mis Ă  rĂ©diger un journal de tous les tourments que j’y Ă©prouvais.

Auner du calicot ! quel supplice, quand on a enfourchĂ© PĂ©gase ! Vivre au milieu de commis prosaĂŻques, toujours prĂȘts Ă  se moquer de mes sentimentales jĂ©rĂ©miades ! En ĂȘtre rĂ©duit Ă  se cacher derriĂšre une pile de percalines pour faire des sonnets ou des Ă©lĂ©gies !

Ne pas rencontrer « d’ñme qui vous comprenne », et mourir d’amour pour des demoiselles de magasin ne soupirant qu’aprĂšs le dimanche, pour aller danser trĂšs cavaliĂšrement, soit au Prado, soit Ă  la Grande-ChaumiĂšre, soit Ă  Mabille ! RĂȘver d’art, de succĂšs, de gloire, et se voir molester, traiter de mousse par des courtauds de boutique !

Ah ! que de plaintes exprimĂ©es dans mon journal, que je ne puis relire aujourd’hui sans quelque Ă©motion, tant il contient de phrases Ă  la Werther et Ă  la Chatterton !

Pour peu, j’aurais gĂ©mi comme un poitrinaire, Ă  la maniĂšre de ces gaillards qui, la main sur leur cƓur, affectaient d’attendre la mort avec rĂ©signation, mais se portaient Ă  merveille.

Afin de savoir quand finirait le martyre, je n’hĂ©sitai pas Ă  aller consulter, un certain jour, la cĂ©lĂšbre Mlle Lenormand, la devineresse qui avait eu l’honneur de dire la bonne aventure Ă  Mirabeau, Ă  Talma, Ă  NapolĂ©on Ier, Ă  l’impĂ©ratrice JosĂ©phine, et Ă  d’autres sommitĂ©s en tous genres.

Ses consultations coĂ»taient cher, mais que n’aurais-je pas donnĂ© pour connaĂźtre l’avenir ? CuriositĂ© malsaine, Ă  laquelle je cĂ©dai. Je me rendis chez Mlle Lenormand, logĂ©e somptueusement, rue de Tournon, 5.

DĂšs que la nĂ©cromancienne de haut parage m’aperçut, elle me regarda fixement, et me dit :

— Oh ! oh ! jeune homme, vous venez consulter la tireuse de cartes, vous dont le pùre est fabricant de cartes


C’était vrai. Mon pĂšre fabriquait des cartes Ă  jouer.

L’apostrophe de Mlle Lenormand produisit sur moi le plus grand effet. J’éprouvai comme un Ă©blouissement.

— Elle devine admirablement bien, pensai-je.

Mlle Lenormand Ă©tala sur la table le jeu de cartes Ă  l’aide desquelles tout mystĂšre devait ĂȘtre dĂ©voilĂ©. Son air devint plus grave, plus majestueux.

— Jeune homme, reprit-elle, aprĂšs avoir maniĂ© ses cartes d’une maniĂšre incomprĂ©hensible pour un profane, jeune homme, je sais votre vocation
 PersĂ©vĂ©rez dans vos travaux d’artiste, cultivez avec courage l’art si noble de la peinture, et vous ferez honneur, un jour, Ă  votre illustre maĂźtre, Ă  monsieur Ingres !

— Mademoiselle, croyez-vous ? interrompis-je.

— J’en suis sĂ»re
 Les cartes m’apprennent vos excellentes dispositions
 Vous dessinez bien, vous dessinerez mieux encore, aprĂšs quelques Ă©tudes, et si vous persĂ©vĂ©rez, vous obtiendrez certainement le grand prix de Rome.

Ces paroles me pĂ©trifiĂšrent dans un sens contraire Ă  l’admiration que j’avais Ă©prouvĂ©e d’abord, lors de mon entrĂ©e dans le salon de la cartomancienne.

Je ne m’avisai pas de la contredire ; je payai la consultation, et me retirai.

Deux ou trois semaines s’écoulĂšrent. Tout me fut expliquĂ©, le plus simplement du monde.

Mlle Lenormand achetait ses cartes chez mon pùre, — et elle m’avait vu dans la cour de la fabrique, plusieurs fois, jouant avec mon frùre.

Voilà pourquoi elle avait si remarquablement deviné la profession paternelle.

En outre, elle avait appris de mon pĂšre qu’un de ses fils Ă©tudiait la peinture, et faisait partie des Ă©lĂšves frĂ©quentant l’atelier de monsieur Ingres.

Ici la devineresse s’était trompĂ©e. Elle m’avait prĂ©dit un sort qui pouvait devenir celui de mon frĂšre, mais qui, assurĂ©ment, ne pouvait ĂȘtre le mien, car je n’ai jamais su tenir un crayon ni un pinceau.

Je voulais tenir, et j’ai tenu une plume, à la bonne heure !

SĂ©rieusement, le commerce n’était pas mon fait. Je n’y mordais pas, et je comptais parmi les employĂ©s les plus dĂ©testables.

Mes Ă©tudes, au collĂšge, avaient Ă©tĂ© assez bonnes ; cependant elles n’avaient point dĂ©passĂ© la classe de troisiĂšme. Un camarade de pension, FĂ©lix Dumoustier de FrĂ©dilly, mort depuis Ă©tant directeur honoraire du commerce intĂ©rieur, voulut bien se dĂ©vouer pour l’achĂšvement de mon instruction.

Dumoustier de FrĂ©dilly me donna des leçons de rhĂ©torique, et je me prĂ©parai mĂȘme au baccalaurĂ©at Ăšs lettres, en Ă©tudiant l’histoire, le grec et le latin, en piochant mon examen. Je travaillais couchĂ© sur un comptoir, la nuit, Ă  la lumiĂšre fumeuse d’un quinquet.

Cette vie dura dix-huit mois, pendant lesquels je ne perdis ni mon ardeur romantique, ni les instincts qui me portaient vers la dĂ©mocratie. Je me crĂ©ai quelques amis, surtout en composant des « dĂ©clarations en vers » Ă  l’usage de commis qui les copiaient, les signaient, et faisaient croire Ă  leurs belles que la passion les leur avait inspirĂ©es.

Car, en ce temps, tout le monde se piquait de poĂ©sie, et dĂ©jĂ  plus d’un commerçant Ă©tait vraiment lettrĂ©, capable d’apprĂ©cier les productions de la haute littĂ©rature.

Le dimanche, aprĂšs la fermeture du magasin, mon ami Rigot et moi nous dĂźnions Ă  trente-deux sous par tĂȘte, et nous allions au boulevard du Temple pour y chercher des Ă©motions violentes.

Si la GaĂźtĂ© jouait dix actes de drame seulement, nous nous rabattions sur l’Ambigu qui en jouait onze, et, au besoin, sur la Porte-Saint-Martin qui en jouait douze. Les heures de queue ne nous effrayaient pas, et nous oubliions de dĂźner lorsque nous avions la bonne fortune de pouvoir applaudir FrĂ©dĂ©rick-LemaĂźtre, Ă  qui nous donnions le nom de « Talma du boulevard », ou Mme Dorval interprĂ©tant, en compagnie de ce grand comĂ©dien, le mĂ©lodrame de Trente ans, ou la vie d’un joueur, demeurĂ© typique au thĂ©Ăątre.

Autant de pris sur l’ennemi, me disais-je, Ă  la fin de la soirĂ©e. Et le lendemain, en plaçant les serges Ă  l’aide de longues perches, ou en bĂątissant mes Ă©talages, ou en servant les pratiques des Deux Pierrots, j’espĂ©rais des temps meilleurs.

Parfois, j’allais chez mon ami Augustin Savard, le savant harmoniste que j’ai perdu en 1881, et nous faisions un peu de musique vocale, nous dĂ©chiffrions quelques partitions de choix ; ou bien je me rendais chez mon autre ami, le compositeur François Bazin, l’auteur de MaĂźtre Pathelin, alors rĂ©cemment arrivĂ© de Marseille Ă  Paris, et j’y entendais quelques virtuoses.

Parfois encore, je me faufilais dans l’atelier d’un peintre ou d’un sculpteur, de Louis Boulanger ou de PrĂ©ault ; et lĂ , je dĂ©vorais les thĂ©ories artistiques dont ils n’étaient pas avares.

Les mots de Préault réussissaient plus que ses marbres.

« PrĂ©ault, disait-on, a toujours une superbe statue dans le cerveau
 mais elle n’en sort jamais. »

Mon frĂšre Ă©tudia la peinture, d’abord chez le classique Misbach, une curiositĂ© de l’espĂšce, puis chez RĂ©mond, le paysagiste acadĂ©mique, enfin chez le glorieux Ingres, une des plus grandes illustrations de l’époque.

Lui aussi, mon frĂšre, Ă©tait entravĂ© dans sa vocation, d’aprĂšs cette opinion « que les artistes meurent de faim ». Ses amis l’encourageaient.

« Eh bien, lui dit un jour Wachsmuth, soyez peintre comme Hersent » (commerçant).

Allusion Ă  un peintre distinguĂ©, membre de l’Institut, Ă  Hersent, dont les toiles gracieuses se vendaient cher aux riches amateurs.


XX

La frĂ©quentation de quelques hommes de professions libĂ©rales entraĂźnait d’ailleurs, autour de moi, un petit groupe de jeunes gens qui, entrĂ©s malgrĂ© eux dans le commerce, aspiraient Ă  suivre une autre voie.

Ce n’est donc pas pour occuper les lecteurs de ma petite personne que j’insiste sur ce point ; c’est pour leur donner une idĂ©e de ce qui se passait dans bon nombre de familles, en consĂ©quence de la rĂ©volution littĂ©raire, politique et artistique, accomplie depuis peu.

Dans le quartier Saint-Victor, parmi les amis et les voisins de mon pĂšre, on ne voyait que garçons condamnĂ©s Ă  des mĂ©tiers qui leur dĂ©plaisaient et rĂ©solus Ă  secouer le joug aussitĂŽt que l’occasion s’en prĂ©senterait, les uns pour renforcer le clan des nĂ©o-christianistes de Montalembert, les autres pour s’enrĂŽler dans le bataillon des journalistes ; d’autres pour se vouer au « culte d’une des Muses » ; d’autres, enfin, pour aborder le thĂ©Ăątre, ce tentateur inĂ©luctable.

Il nous arriva, par exemple, de jouer la comédie bourgeoise en petit comité.

Quelques acteurs et actrices, de dix Ă  vingt ans, interprĂ©taient de leur mieux des piĂšces enfantines, empruntĂ©es au rĂ©pertoire de Comte, le ventriloque et le prestidigitateur ; de Comte, dont les spectacles organisĂ©s dans une salle situĂ©e au passage Choiseul (aujourd’hui les Bouffes-Parisiens) Ă©taient annoncĂ©s, rappelons-le, par des affiches oĂč on lisait :


Par les mƓurs, le bon goĂ»t modestement il brille,
Et sans danger la mĂšre y conduira sa fille.

La troupe de Comte a produit Hyacinthe, Charles PĂ©rey, Colbrun, Aline Duval, Clarisse Miroy et Atala BeauchĂȘne.

Notre thĂ©Ăątre Ă©tait dressĂ© dans le jardin d’un papetier de la Montagne-Sainte-GeneviĂšve. Chez ce papetier, tous les commis visaient Ă  d’autres destinĂ©es que celles de vendre des pains Ă  cacheter, et la plupart composaient notre compagnie ; chez ce papetier, le fils d’un cabaretier voisin faisait son apprentissage.

L’apprenti nous pria, nous supplia de l’admettre parmi les acteurs. Nous refusĂąmes impitoyablement ; nous le dĂ©clarĂąmes indigne, sans avoir daignĂ©, mĂȘme, examiner ses mĂ©rites, sans le prendre comme figurant, ainsi que nous avions procĂ©dĂ© Ă  l’égard d’un autre garçon qui est devenu, par la suite, un lithographe trĂšs connu.

Les priĂšres, les supplications de l’apprenti papetier ne nous touchaient point. Nous Ă©tions, je l’avoue, des vaniteux, des aristocrates, et, par surcroĂźt, des imbĂ©ciles ; car celui que nous avions repoussĂ© persĂ©vĂ©ra dans sa vocation, s’adressa Ă  d’autres comĂ©diens de sociĂ©tĂ© qui s’empressĂšrent de l’accueillir. Il obtint du succĂšs et ne tarda pas Ă  dĂ©buter au thĂ©Ăątre du Mont-Parnasse, dans les Brodequins de Louise.

AussitĂŽt, les gens du mĂ©tier lui prĂ©dirent un avenir brillant, et leur prĂ©diction s’accomplit.

Nous avions refusĂ© les services du jeune François-Louis Lesueur, qui hĂ©sita longtemps avant de se faire acteur de profession, pour ne pas dĂ©plaire Ă  son pĂšre, mais dont la rĂ©putation d’excellent comique a sans cesse grandi, sur les scĂšnes du PanthĂ©on, de la GaĂźtĂ©, du Cirque et du Gymnase-Dramatique.

Pendant vingt annĂ©es tout Paris a applaudi Lesueur, mort Ă  Bougival le 5 mai 1876. Le rĂŽle de Grinchu, dans Nos bons villageois de Sardou, l’avait placĂ© parmi les meilleurs sujets du Gymnase.

Quant Ă  notre troupe de comĂ©diens amateurs, voici ce qu’elle produisit :

Aucun de ses membres ne suivit la carriĂšre qu’on lui avait imposĂ©e. Le pĂšre noble devint professeur d’harmonie au Conservatoire ; le paysan et le jeune premier sont conservateurs dans une bibliothĂšque de l’État ; le comique a acquis un vrai talent de graveur sur bois, il a collaborĂ© Ă  l’Histoire des Peintres ; la ganache, enfin, a longtemps trĂŽnĂ© dans une prĂ©fecture.

Beaucoup de temps perdu, des dépenses continuelles, de la prétention au talent, voilà ce qui résultait ordinairement de la passion pour la comédie bourgeoise.

Elle entretenait mes inclinations anti-commerciales, quoique je fusse assez médiocre acteur, en dépit des bravos que la claque me prodiguait.

Je venais d’achever une poĂ©sie intitulĂ©e : femme ! BeautĂ© du corps, beautĂ© de l’ñme, lorsqu’on me prĂ©senta Ă  Émile Deschamps, qui Ă©crivait alors ses remarquables Études françaises et Ă©trangĂšres, et une symphonie dramatique, RomĂ©o et Juliette, pour son ami Hector Berlioz, compositeur trĂšs contestĂ© de son vivant, qui eut besoin de mourir pour devenir cĂ©lĂšbre, pour prendre rang parmi les maĂźtres.

Émile Deschamps me reçut avec cette grĂące et cette affabilitĂ© qu’il a conservĂ©es jusqu’aux derniers jours de sa vie ; il accepta la dĂ©dicace de mes vers, et acheva de m’ĂȘtre agrĂ©able en me faisant connaĂźtre son frĂšre Antony, traducteur de la Divine ComĂ©die du Dante, et qui, plein de bienveillance, Ă©tait alors en proie Ă  une hypocondrie persistante.

Avec quelle joie je me trouvais en prĂ©sence de deux membres du cĂ©nacle ! Peut-ĂȘtre, par leur protection, j’aurais accĂšs chez Victor Hugo ! C’était beaucoup, dĂ©jĂ , que de pouvoir contempler deux sĂ©ides du poĂšte des Orientales.

Peu de jours aprÚs, mes vers étaient imprimés dans une toute petite revue de modes, dont le numéro justificatif me parvenait.

Je fus Ă©bloui, en les relisant lĂ , imprimĂ©s sur papier glacĂ©, coquettement encadrĂ©s de vignettes. Éblouissement pardonnable, car je me trouvais au milieu de piles de calicot lorsque je reçus la revue.

Et le commis de nouveautés se transforma en homme de lettres !

À dater de ce moment, une idĂ©e fixe s’empara de mon cerveau : quitter le comptoir, jeter l’aune par-dessus les moulins, passer l’examen du baccalaurĂ©at, Ă©tudier le droit, et voguer Ă  pleines voiles dans cet ocĂ©an aux mirages trompeurs qu’on nomme la littĂ©rature, ocĂ©an dont les tempĂȘtes ont encore du charme.

Dans le mĂȘme temps, plusieurs amis faisaient comme moi, quittaient le commerce, se livraient Ă  la littĂ©rature, aux arts ou au professorat.


XXI

AprĂšs la disparition du triumvirat des professeurs en Sorbonne que j’ai signalĂ©e, Saint-Marc Girardin, supplĂ©ant en 1833, fut nommĂ©, l’annĂ©e suivante, titulaire de la chaire de poĂ©sie française.

Il remplit ses fonctions avec assez d’éclat, et l’on disait qu’il Ă©tait le « plus brillant ouvrage de Villemain ». Mais il avait un libĂ©ralisme tiĂšde ; il parlait avec esprit, comme un causeur, sans passionner son auditoire.

La jeunesse aimait ses rapprochements entre les choses du passĂ© et celles du prĂ©sent, bien qu’il ne parĂ»t pas comprendre le vigoureux Ă©lan de l’école nouvelle, et qu’on pĂ»t le placer parmi les amusants rhĂ©teurs. Sa cravate blanche, sa grande redingote « à la propriĂ©taire », en castorine, et toujours boutonnĂ©e, lui donnaient l’air d’un notaire en nĂ©gligĂ© ou d’un officier en demi-solde.

Saint-Marc Girardin se mettait parfois en dĂ©licatesse avec son public. C’est lui qui, un jour, monta en chaire et s’aperçut que toutes les tĂȘtes, ou Ă  peu prĂšs, restaient couvertes, afin de manifester un mĂ©contentement gĂ©nĂ©ral.

Au lieu de se dĂ©concerter, le professeur s’assit lentement, jeta ses regards aux quatre coins du grand amphithĂ©Ăątre, et ĂŽta son chapeau d’une maniĂšre solennelle.

« Messieurs, dit-il, je vous demanderai la permission de me découvrir. »

On applaudit, on mit chapeau bas, et on cessa de maugréer.

Saint-Marc Girardin a professĂ©, pendant prĂšs d’un quart de siĂšcle, devant un nombreux auditoire. Il possĂ©dait les qualitĂ©s de confĂ©rencier, ne restant pas Ă©tranger Ă  la vie contemporaine, aimant l’actualitĂ©, saupoudrant ses discours d’anecdotes et d’allusions, n’atteignant jamais Ă  la profondeur de ses prĂ©dĂ©cesseurs, mais posant les bases de ce qu’on n’allait pas tarder Ă  appeler « l’École du bon sens », c’est-Ă -dire de la rĂ©action romantique.

Rédacteur attitré du Journal des Débats, la feuille ondoyante par excellence, il ne sacrifiait rien à la passion et louvoyait entre les systÚmes les plus divers dont il tirait des déductions piquantes, ou à propos desquels il prodiguait les fins aperçus.

La Sorbonne, avec lui, avait l’air d’un vaste salon. On y riait quelquefois !

Par contre, au CollĂšge de France, depuis 1831, Lerminier, ancien saint-simonien, rĂ©dacteur du Globe, publiciste pour lequel une chaire des lĂ©gislations comparĂ©es avait Ă©tĂ© crĂ©Ă©e, remportait des triomphes oratoires, interprĂ©tait chaleureusement les prĂ©occupations de l’époque. Ses leçons, reproduites par les journaux, se rĂ©pandaient dans toute la France.

Les jeunes rĂ©publicains Ă©taient suspendus aux lĂšvres de ce professeur aux grandes phrases, ou plutĂŽt, aux mots retentissants ; qui parlait sans cesse de « libertĂ© civilisatrice », de « constitutionnalité », de « progrĂšs des lumiĂšres contemporaines », et qui, avec des poses superbes, avec des gestes fougueux, semblait ĂȘtre quelquefois sur le trĂ©pied.

Le CollĂšge de France, avec lui, ne diffĂ©rait guĂšre d’un club. On s’y bousculait quelquefois !

Saint-Marc Girardin et Lerminier, le second surtout, m’eurent bientît pour auditeur.

Lorsque ma sƓur, patronne des Deux Pierrots, m’envoyait en course chez quelque marchand en gros de la rue du Sentier, je fourrais dans ma poche un fort morceau de pain, et, si c’était l’heure d’un de ces cours suivis, je commençais par me diriger vers la Sorbonne ou vers le CollĂšge de France ; puis je m’acquittais de ma commission, trop tardivement, ainsi que vous le pensez, de maniĂšre Ă  m’attirer, au retour, les plus graves rĂ©primandes :

« VoilĂ  trois heures que vous ĂȘtes parti ! Qu’avez-vous fait ?

— Cela est impardonnable !

— La cliente a attendu vainement !

— Il n’est pas possible que cela continue !  »

À part moi, j’approuvais. On avait raison de m’adresser des reproches, et j’étais d’avis que les choses ne pouvaient durer.

Mes escapades se multipliĂšrent, Ă  mesure que je me sentais plus prĂ©parĂ© pour les Ă©preuves du baccalaurĂ©at. Un moment vint, enfin, oĂč l’incompatibilitĂ© d’humeur, entre les patrons et moi, se dĂ©clara Ă  l’état aigu.

Je pris mon parti en brave, et je quittai brusquement le magasin des Deux Pierrots, en emportant un petit paquet de linge, Ă  la façon de Jean-Jacques. J’embrassai ma sƓur, qui essaya vainement de me retenir, et, suivant le proverbe, j’inspectai le pavĂ© de Paris. Ouf ! je respirais.

Ce fut un événement considérable dans la famille. Les uns me blùmÚrent ; les autres gardÚrent une neutralité prudente ; plusieurs excusÚrent ma résolution.

Mon frĂšre aĂźnĂ©, doux et dĂ©vouĂ©, me donna asile ; chez lui, je goĂ»tai les premiers jours de libertĂ©, tout en continuant mes Ă©tudes, la joie au cƓur, l’espĂ©rance dans la tĂȘte, rempli de stoĂŻques sentiments pour affronter les foudres paternelles.

Mais ces foudres redoutĂ©es n’éclatĂšrent point. Loin de là ; conseillĂ© par un bon ange qui, pendant de longues annĂ©es, devait avoir pour moi une affection presque maternelle, mon pĂšre vint me trouver soudainement, m’offrit de rentrer Ă  la maison, et me promit de ne plus me parler jamais de cet affreux temps oĂč j’avais rĂ©ellement souffert.

Moins heureux que moi avait Ă©tĂ©, en 1833, Camille Bernay, l’auteur du MĂ©nestrel, comĂ©die en 5 actes et en vers, jouĂ©e au ThĂ©Ăątre-Français.

Bernay, clerc d’avouĂ©, Ă©crivit Ă  son pĂšre une lettre dans laquelle il dĂ©clarait : « J’ai vingt ans : je veux ĂȘtre libre. » Il quitta la maison paternelle pour se livrer Ă  la littĂ©rature, rima contre vent et marĂ©e, erra pendant deux ou trois jours dans les rues de Paris, couchant et mangeant oĂč il plaisait Ă  Dieu, dit son biographe Henry Trianon ; rentra sous le toit paternel qu’il quitta encore plusieurs fois, et lutta jusqu’en 1842, Ă©poque de sa mort.

Mon pĂšre tint la promesse qu’il m’avait faite. Pour lui plaire, je me mis en Ă©tat d’ĂȘtre reçu bachelier Ăšs lettres, je suivis les cours de l’école de Droit, et je devins avocat en mĂȘme temps que mon camarade Armand Durantin ; — avocat sans cause, bien entendu, ne plaidant que dans les confĂ©rences, ces tournois judiciaires oĂč le sort dĂ©cide si l’on sera demandeur, dĂ©fendeur ou ministĂšre public.

Des confĂ©rences philosophiques et littĂ©raires Ă©taient fondĂ©es ou se fondaient, alors. C’étaient des Ă©coles mutuelles d’art oratoire. On y traitait de tout et d’autres choses encore ; et la politique elle-mĂȘme y avait des reprĂ©sentants.

Je fus admis dans une de ces conférences, qui tenait ses séances rue des Fossés-Saint-Jacques, et dont Lacordaire et Ozanam avaient été membres.

LĂ , je me trouvais en compagnie de Thouvenel, d’Alfred Maury, d’Armand Durantin, et de plusieurs apprentis avocats. LĂ , Thouvenel (depuis, ambassadeur et ministre) lut ses premiers travaux sur la navigation du Danube ; lĂ , Alfred Maury (aujourd’hui, directeur des Archives nationales) lut ses premiers travaux d’archĂ©ologie ; lĂ , je soutins, Ă  la tribune, les doctrines romantiques, attaquĂ©es par quelques classiques de l’endroit.

On parlait beaucoup, dans la confĂ©rence de la rue des FossĂ©s-Saint-Jacques, pour se faire la langue, permettez-moi l’expression. Plusieurs dĂ©buts de tribune y furent lamentables, par exemple celui d’un jeune Ă©tudiant en droit, qui, devant son public riant Ă  gorge dĂ©ployĂ©e, ne put prononcer que cette premiĂšre phrase :

« Messieurs
 Gilbert Ă©tait Ă  la campagne  »

Et il s’arrĂȘta, pour reprendre :

« Messieurs
 Gilbert Ă©tait Ă  la campagne  »

Et il s’arrĂȘta de nouveau, pour reprendre :

« Messieurs
 Gilbert Ă©tait Ă  la campagne  »

AprĂšs cette troisiĂšme tentative, l’orateur, Ă©perdu, descendit de la tribune sans ajouter un mot.

Vous comprenez que l’auditoire ne lui mĂ©nagea pas les lazzis de toutes sortes. Pour nous, cet Ă©tudiant ne devait jamais ĂȘtre orateur.

Eh bien, l’avenir nous donna tort. Celui qui nous avait fait tant rire, est devenu un des bons avocats de l’époque. Il s’est joliment rattrapĂ© de son dĂ©but Ă  la confĂ©rence, dans le courant de sa carriĂšre judiciaire
 Un flux de paroles ! un flux intarissable !

Tirez donc des horoscopes ! Le temps et l’étude opĂšrent souvent des prodiges.

Les conférences du genre de la nÎtre ont foisonné. Quelques-unes existent encore, et nous créent une foule de politiciens qui commencent par se croire des Thiers, des Berryer et des Gambetta.

Successivement, je fus orateur en herbe, clerc-amateur chez un avouĂ©, — un des secrĂ©taires de l’infortunĂ© Bonjean, l’avocat Ă  la cour de Cassation.

Puisque j’en suis Ă  un chapitre de dĂ©tails autobiographiques, permettez-moi de payer Ă  la mĂ©moire de Bonjean un juste tribut d’hommages.

Je travaillais dans son cabinet, lorsque l’occasion se prĂ©senta pour moi d’entrer dans une bibliothĂšque publique, grĂące Ă  la protection du dĂ©putĂ© Boissel, grĂące Ă  la bienveillance du ministre Salvandy.

Alors, je consultai le laborieux jurisconsulte qui connaissait mes goĂ»ts littĂ©raires ; je le consultai, car il Ă©tait alors question aussi de prendre un titre d’avocat Ă  la Cour de cassation, que l’on me proposait.

« Mon ami, me dĂ©clara l’auteur du TraitĂ© des actions et de l’EncyclopĂ©die des lois, je ne vous crois pas suffisamment apte Ă  la vie des affaires. Je le dis avec franchise. Moi-mĂȘme, je regrette de n’avoir pas rĂ©ussi dans le concours pour l’obtention d’une chaire Ă  la FacultĂ© de droit, parce que les Ă©tudes thĂ©oriques me souriaient beaucoup
 CĂ©dez Ă  votre penchant. La fortune ne vous arrivera pas, mais votre existence sera calme, heureuse, indĂ©pendante. »

Je suivis ce conseil, dictĂ© par l’intĂ©rĂȘt que me portait Bonjean, et je fus attachĂ© Ă  la bibliothĂšque Sainte-GeneviĂšve.

Cruelle chose que la destinée ! à quoi tient-elle ? Les événements la modifient sans la dominer.

Si Bonjean avait pu suivre sa premiĂšre vocation, il n’eĂ»t sans doute pas sombrĂ© dans les agitations politiques, il se fĂ»t Ă©pargnĂ© bien des dĂ©boires, bien des inimitiĂ©s ; il vivrait encore ! Je serrerais avec reconnaissance la main loyale d’un intrĂ©pide travailleur !

Lorsque j’entrai Ă  la bibliothĂšque Sainte-GeneviĂšve, Salvandy voulut bien me dire que, lĂ , je pourrais me livrer Ă  mes travaux littĂ©raires et historiques ; que cet emploi Ă©tait une sorte de retraite anticipĂ©e, Ă  l’usage des hommes de lettres ; qu’une bibliothĂšque Ă©tait un palais rempli de livres, desservi par des faiseurs de livres.

Il me sembla bon d’assurer ma vie, quand je voyais autour de moi des poĂštes de mĂ©rite s’éteindre dans la misĂšre ou, ce qui est presque plus dĂ©plorable, Ă©crire pour vivre des ouvrages de pacotille, perdant tout caractĂšre sĂ©rieux.

J’accomplis ma tĂąche avec conscience ; j’avais foi dans la quasi-inamovibilitĂ© de mon emploi.

Mais un dĂ©cret impĂ©rial changea la situation des bibliothĂ©caires. À dater de janvier 1854, ils furent soumis Ă  la retenue comme les autres employĂ©s, consĂ©quemment Ă  une liquidation de retraite aprĂšs trente annĂ©es de service.

Aujourd’hui, donc, tout a changĂ©. Quelques confrĂšres et moi, nous sommes les derniers reprĂ©sentants de l’ancienne sĂ©rie des bibliothĂ©caires ; nous ne pouvons plus espĂ©rer de « mourir Ă  notre poste », ainsi que nos devanciers, dont plusieurs ont laissĂ© un nom glorieux dans la littĂ©rature.

La retraite, une retraite excessivement modeste, nous menace d’un jour Ă  l’autre ! Peu s’en faut que les jeunes bibliographes ne crient : « Sus aux vieux hommes de lettres ! »


XXII

Tout en Ă©tudiant le droit, je m’intĂ©ressais vivement, irrĂ©sistiblement, aux choses de l’intelligence, et je prenais ma place, trĂšs modeste, dans le monde littĂ©raire.

Je m’attachai Ă  ne pas m’occuper de politique active, par consĂ©quent Ă  ne pas jouer un autre rĂŽle que celui d’observateur dans le conflit incessant du gouvernement et de l’opposition. La politique active exige un tempĂ©rament particulier ; une indĂ©pendance complĂšte, qui manque aux employĂ©s du gouvernement.

De mĂȘme que tous les littĂ©rateurs de cette Ă©poque, j’amoncelai vers sur vers, et je brĂ»lai du dC©sir`de"publier mon « volume de poĂ©sies », pour dĂ©buter, Ă  l’exemple de nombreux amis dont les noms ont brillĂ© depuis autour des noms de Lamartine, de Victor Hugo, d’Alfred de Musset, de ThĂ©ophile Gautier et de ThĂ©odore de Banville, le dernier venu dans la plĂ©iade des romantiques de la premiĂšre heure.

Heureusement pour le public, mon volume est restĂ© inĂ©dit, enfoui par bribes dans des cartons, — Ă  cĂŽtĂ© de drames en vers, de comĂ©dies injouĂ©es ou injouables, de plans d’ouvrages, en un mot de tous ces vers Ă  la tĂȘte desquels se trouve chaque homme qui tient une plume. Requiescant in pace !

Le volume de vers a souvent prĂ©cĂ©dĂ©, dans cette gĂ©nĂ©ration, des travaux d’un genre tout diffĂ©rent. Plus d’un financier, plus d’un politicien, plus d’un Ă©conomiste ont commencĂ© poĂ©tiquement, avant de devenir millionnaires, en dehors de la littĂ©rature.

On a remarqué, en outre, que la plupart des écrivains contemporains se sont produits au public par des critiques sur les salons de peinture.

Guizot, Thiers, ThĂ©ophile Gautier, et beaucoup d’autres depuis, ont Ă©crit des feuilletons sur l’art.

Victor SchƓlcher, aujourd’hui sĂ©nateur, faisait, en 1832 et 1833, des articles dogmatiques sur les expositions de peinture, et Roger de Beauvoir disait que c’étaient « des prĂ©dications pendant le saint temps de l’exposition ».

ThĂ©ophile ThorĂ©, dĂ©mocrate comme SchƓlcher, comme lui forcĂ© de vivre Ă  l’étranger aprĂšs le coup d’État de dĂ©cembre, ne tarda pas Ă  se faire un nom dans l’Artiste.

Tous deux mariùrent la politique avec la critique d’art.

En 1839, mon frĂšre acquit de Charles Malo une revue intitulĂ©e : La France littĂ©raire, qui ne tarda pas Ă  arborer le drapeau de la nouvelle Ă©cole, en art, en littĂ©rature, en sciences, et dont je fus un des plus jeunes collaborateurs, au milieu d’un cercle distinguĂ©. La France littĂ©raire soutint les derniĂšres batailles du romantisme. GĂ©nĂ©ralement, ses rĂ©dacteurs Ă©taient, se faisaient honneur d’ĂȘtre hugolĂątres avec EugĂšne Pelletan, ArsĂšne Houssaye, Alfred Michiels, Alphonse Esquiros et Auguste Vacquerie ; avec Émile Deschamps aussi, nĂ© pour ĂȘtre acadĂ©micien, et mort en avril 1871 sans l’avoir Ă©tĂ©.

Il ne m’appartient pas de faire l’éloge de ce recueil qui se fondit, en 1845, avec une autre revue ; je puis cependant constater qu’il laissa des traces profondes, et que la plupart de ceux qui y travaillĂšrent ont fourni une carriĂšre honorable.

La France littĂ©raire publiait des dessins ; elle rivalisait avec les revues de Buloz, et, de plus, avec!lâ€, dont le premier numĂ©ro date du 6 fĂ©vrier 1831. Comme annexe, elle avait des Albums de salon ; celui de 1840 Ă©tait signĂ© Jules Robert pour le texte.

Jules Robert Ă©tait mon pseudonyme. Encore enfoncĂ© dans la basoche, je n’osais pas mettre mon nom au bas de mes articles. La mode, d’ailleurs, et je devrais dire la manie des Ă©crivains de l’époque, Ă©tait de prendre un pseudonyme, le plus souvent bizarre de forme et fixant l’attention des lecteurs.

Depuis le bibliophile Jacob (Paul Lacroix) jusqu’à Timon (de Cormenin), la liste des pseudonymes ne finit pas ; elle se continue de nos jours, oĂč l’on prend un nom de littĂ©rature, comme on prenait jadis un nom de guerre ou de thĂ©Ăątre.

Auguste Maquet s’est appelĂ© Augustus Mac-Keat ; ThĂ©ophile Dondey s’est appelĂ© PhilothĂ©e O’Neddy. HonorĂ© de Balzac signa ses premiĂšres productions de divers pseudonymes : lord Rhoone, H. de Saint-Aubin, Alfred Couvreux, etc. Victor Hugo, vers 1830, se cacha quelquefois sous le nom de Victor d’Auverney.

Nous lisions Ă  la mĂȘme Ă©poque des Ɠuvres de MĂ©rimĂ©e, qu’il publiait en s’enveloppant du voile du pseudonyme ; personne d’entre nous ne connaissait Henri Beyle, mais nous connaissions tous Stendhal, l’auteur de le Rouge et le Noir, et de la Chartreuse de Parme.

Beyle voulait cacher sa personnalitĂ©. Il Ă©tait homme du monde plus qu’homme de lettres, et remplissait les fonctions de consul Ă  CivitĂ -Vecchia, sous Louis-Philippe.

À la fin d’un entretien qu’il eut avec le roi-citoyen, aux Tuileries, Louis-Philippe lui dit malignement, en le reconduisant :

« Monsieur Beyle, vous allez un peu Ă  CivitĂ -Vecchia, n’est-ce pas ? »

C’était une allusion au consul Ă©crivain, qui sĂ©journait toujours Ă  Rome, en dĂ©pit de ses devoirs diplomatiques, au milieu de la sociĂ©tĂ© aristocratique, artistique et littĂ©raire.

Henri Beyle a Ă©crit sous les noms de CĂ©sar Bombet, de baron Raisinet, de Polybe-Low-Tuff, etc. Il prenait des noms de fantaisie, mĂȘme dans sa vie privĂ©e.

Au reste, il y avait des Ă©crivains qui adoptaient sept ou huit pseudonymes ; il y avait des peintres, des sculpteurs, des musiciens, qui ne gardaient pas leur nom vĂ©ritable, — par caprice ou par spĂ©culation. — Mon ami Emmanuel GonzalĂšs s’est appelĂ© Caliban, Gomez, et Ramon GomĂ©ril.

Il y avait des gens qui donnaient tout au moins une forme latine ou grecque Ă  leurs prĂ©noms : Petrus, Carolus, Aloysius, au lieu de Pierre, de Charles et de Louis. Ces prĂ©noms leur semblaient sonner mieux Ă  l’oreille, sortir du terre-Ă -terre bourgeois.

Çà et lĂ  paraissaient quelques articles de moi, bien modestement, sans que j’eusse entrepris aucun livre d’une rĂ©elle importance.

Ma bonne étoile me conduisit chez un de ces collectionneurs émérites qui, sous la Restauration et le rÚgne de Louis-Philippe, réunirent toutes sortes de curiosités relatives à la révolution de 89.

Pour collectionner, l’époque Ă©tait bonne. On trouvait des perles dans du fumier : il ne s’agissait que d’avoir du flair, du goĂ»t et de la patience. Sauvageot, dont la collection a enrichi le Louvre, et Du Sommerard, crĂ©ateur du dĂ©licieux musĂ©e de Cluny, ne possĂ©daient pas, que je sache, une grande fortune.

J’ai connu, Ă  Lille, M. Gentil-Descamps, non millionnaire, dont la demeure Ă©tait pleine de bahuts, d’ustensiles de mĂ©nage, de sceaux historiques, etc., et dont la vie Ă©tait remarquablement simple.

Aujourd’hui, il faut de l’impatience et de l’argent, pour collectionner.

Alors, les possesseurs d’objets curieux n’en soupçonnaient pas, gĂ©nĂ©ralement, la valeur, et, pour s’en dĂ©faire, ils n’exigeaient point de sommes folles.

Un bourgeois, un ouvrier, un paysan, se souciaient peu des choses que les connaisseurs regardaient comme des trouvailles. Tel cabinet, tel musĂ©e cĂ©lĂšbre et telle bibliothĂšque d’un prix inestimable se formaient Ă  la longue, sans onĂ©reux sacrifices. Maintenant, la palme est aux princes et aux banquiers qui, le plus souvent, achĂštent des collections toutes faites, ou bien subventionnent des commis-voyageurs en bibelots. La curiositĂ© est aux enchĂšres ; elle devient Ă  la mode.

L’amateur en question plus haut habitait, dans la rue des Boulangers, une maison voisine de la nître.

LĂ , cinq ou six chambres contenaient une collection unique de livres, de brochures, d’estampes, de statuettes, de mĂ©dailles, de costumes rĂ©volutionnaires.

Il me sembla, quand je la visitai, que les monuments se relevaient, que les hommes sortaient du tombeau et allaient parler, que les pamphlets recommençaient à circuler.

Le propriĂ©taire de cette collection, M. Maurin, lieutenant-colonel du gĂ©nie en retraite, avait ramassĂ© les miettes de « l’orgie rĂ©volutionnaire », avait portĂ© dĂ©fi au temps. Il m’offrit de venir travailler chez lui, Ă  toute heure, comme il me conviendrait, pour mettre en ordre ces matĂ©riaux.

Il fit plus : il fut mon guide et me prĂ©senta Ă  M. Laterrade, possesseur d’une magnifique collection de caricatures ; Ă  M. Hennin, richissime en documents sur l’histoire de France. Il me mĂ©nagea mes entrĂ©es dans plusieurs cabinets spĂ©ciaux ; enfin il me mena Ă  Versailles, chez M. Deschiens, dont la bibliothĂšque, n’ayant pas d’égale, a passĂ© dans les galeries du comte LabĂ©doyĂšre, et de lĂ  dans la BibliothĂšque nationale.

Je donnai plusieurs articles Ă  la France littĂ©raire, sous le nom de Jules Robert. Ils commençaient une Histoire-MusĂ©e de la RĂ©publique française, bientĂŽt Ă©ditĂ©e sous le nom d’Augustin Challamel, chez Delloye, en 1842. Elle obtint un certain succĂšs, sans doute parce qu’on y voyait rassemblĂ©s les estampes, costumes, mĂ©dailles, caricatures et autographes les plus caractĂ©ristiques de la RĂ©volution. L’ouvrage paraissait retracer les souvenirs d’un vieillard, plutĂŽt qu’ĂȘtre le rĂ©sultat des recherches d’un dĂ©butant.

Antoine de Latour, que j’avais eu pour professeur de sixiĂšme au collĂšge Henri IV, et qui Ă©tait devenu prĂ©cepteur du duc de Montpensier, voulut faire agrĂ©er au roi mon Histoire-MusĂ©e de la RĂ©publique française, pour que les bibliothĂšques des chĂąteaux l’achetassent. Il prĂ©senta un exemplaire Ă  Louis-Philippe.

Ce prince « regarda les images ». Mais, Ă  peine eut-il ouvert le livre que, par un fatal coup du hasard, il jeta les yeux sur deux caricatures sanglantes contre Philippe-ÉgalitĂ©, Ă  propos des journĂ©es des 5 et 6 octobre 1789.

Il ferma aussitÎt le volume avec colÚre, et dit à mon ami de Latour :

« Reprenez
 En vĂ©ritĂ©, vous n’y pensez pas
 Me recommander un pareil ouvrage ! »

L’Histoire-MusĂ©e de la RĂ©publique n’eut pas, au point de vue des souscriptions de l’État, un sort meilleur au ministĂšre de l’instruction publique. En janvier 1848, DĂ©sirĂ© Nisard, chef de la division des sciences et des lettres, souscrivit pour vingt-cinq exemplaires, que mon Ă©diteur livra.

Le 24 fĂ©vrier Ă©tant survenu, les vingt-cinq exemplaires ne furent pas acceptĂ©s par le nouveau ministre, et l’on dut les reprendre. Trouvait-on que le livre Ă©tait rĂ©actionnaire, ou manquait-on d’argent pour l’acquĂ©rir ?

Quoi qu’il en soit, j’étais enchantĂ© de cette publication, qui m’a fait recevoir membre de la SociĂ©tĂ© des gens de lettres, et dont les illustrations utiles plaisaient aux amateurs des curiositĂ©s de l’histoire. J’annonçais, dans la prĂ©face, les MĂ©moires de Jacques Bonhomme, titre modifiĂ©, plus tard, en MĂ©moires du peuple français.

Émile Deschamps avait contribuĂ© Ă  faire de moi un homme de lettres ; le lieutenant-colonel Maurin contribua Ă  faire de moi un historien.

Émile Deschamps, en 1827, avait improvisĂ© une complainte prophĂ©tique dans laquelle il annonçait tous les Ă©vĂ©nements ultĂ©rieurs, mĂȘme la RĂ©volution de 1830.

Il avait fondĂ©, en 1823, la Muse française, dont l’emblĂšme consistait en une vignette d’Apollon, habillĂ© en chevalier du moyen Ăąge, avec cotte de mailles et surcot. Victor Hugo, tout jeune encore, Alexandre Soumet, Charles Nodier, Alfred de Vigny, Ulric Guttinguer, Jules de RessĂ©guier, Alexandre Guiraud, Ancelot, etc., y collaboraient.

La Muse française combattait la vieille Ă©cole et n’allait pas jusqu’aux audaces du romantisme dĂ©clarĂ©.

Elle vécut prÚs de deux ans, organe presque dévot et remarquablement monarchique.


XXIII

À dater de 1842, j’entrai de plus en plus dans la lice littĂ©raire, je cherchai Ă  Ă©largir l’horizon, si longtemps bornĂ© pour moi. Plusieurs salons de poĂštes, plusieurs ateliers d’artistes me furent ouverts, et, malgrĂ© ma modique valeur, j’obtins les sympathies des maĂźtres de ce temps.

J’allai chez Victor Hugo ! À quoi bon dĂ©crire son dĂ©licieux logis de la place Royale, oĂč tous les hommes les plus en vue — mĂȘme quelques classiques — se rĂ©unissaient le dimqnche(s/ir ?

Au milieu de cette famille dont tous les membres possĂ©daient des grĂąces particuliĂšres, on se trouvait transportĂ© dans le domaine de l’imagination. La belle Mme Hugo, ses deux filles charmantes, ses deux fils, qui nous savaient tant de grĂ© de l’admiration que nous avions pour leur pĂšre, et tout le cercle d’amis qui se pressaient aux cĂŽtĂ©s de l’auteur de Cromwell, donnaient aux rĂ©unions un caractĂšre Ă  la fois familial et magistral.

Le buste de Victor Hugo, par David d’Angers, semblait, par ses lignes monumentales, nous indiquer prĂ©maturĂ©ment que nous pouvions nous incliner avec enthousiasme devant un gĂ©nie immortel, et les mille offrandes d’artistes contemporains faisaient de cette demeure, non exempte de simplicitĂ© au fond, une sorte de sanctuaire oĂč chacun prenait volontiers l’encensoir.

Des gens que l’on voyait lĂ , le plus grand nombre a Ă©tĂ© fauchĂ© par la mort en laissant de glorieux souvenirs.

Le baron Taylor, commissaire royal de la Comédie-Française, y recevait nos hommages pour avoir ouvert les portes du théùtre à Victor Hugo.

David d’Angers, qui chercha Ă  fondre la forme et l’idĂ©e, qui essaya d’inaugurer ce qu’il appelait « de la sculpture morale », avait reçu de son homonyme, le peintre Louis David, des leçons d’art et de rĂ©publicanisme. Pendant la Restauration, il Ă©tait sans ressources Ă  Londres, lorsqu’on lui offrit une forte somme pour exĂ©cuter un bas-relief de la bataille de Waterloo. Il refusa, vendit ses habits, revint en France. Son ciseau cherchait Ă  faire revivre les hĂ©ros ; il vouait Ă  la RĂ©volution de 1789 un vĂ©ritable culte, et dans sa modeste maison de la rue d’Assas il conservait nombre de documents de cette Ă©poque.

Victor Hugo dĂ©diait des vers Ă  « son sculpteur », David d’Angers, comme il en dĂ©diait Ă  « son peintre », Louis Boulanger, qui illustra ses Ɠuvres, et dont l’atelier fut parfois un rendez-vous des jeunes romantiques.

À l’apparition d’un volume de poĂ©sies signĂ©es de Victor Hugo, de Sainte-Beuve ou d’Alfred de Musset, on en faisait la lecture chez Louis Boulanger, pendant que l’artiste travaillait Ă  une de ses toiles, notamment Ă  son Triomphe de PĂ©trarque, « apothĂ©ose du gĂ©nie », dit Gustave Planche, dont l’opinion diffĂ©rait singuliĂšrement de Chateaubriand qui, en 1802, dans une lettre, appelait Laure « une bĂ©gueule » et PĂ©trarque « un bel-esprit », lesquels lui gĂątaient la fontaine de Vaucluse.

C’était un immense tableau que ce Triomphe de PĂ©trarque. Je l’ai vu plus tard roulĂ© dans un coin de l’atelier du peintre. Boulanger me demandait amĂšrement :

« Que voulez-vous que j’en fasse ? »

Longtemps prĂŽnĂ© outre mesure, — car ThĂ©ophile Gautier donnait Ă  ses Trois amours poĂ©tiques le nom de « Parnasse romantique », — Louis Boulanger commençait Ă  ĂȘtre dĂ©daignĂ© plus que de raison, lorsque Decamps et Delacroix acquĂ©raient une rĂ©putation immense.

Sainte-Beuve, auteur des Poésies de Joseph Delorme, livre à propos duquel une dame répondit ce mot : « Werther carabin », devait assez prochainement renier presque le cénacle de la place Royale. Ses Consolations étaient alors dans toutes les mains.

Sainte-Beuve, le mĂȘme qui, depuis
, ne jurait alors que par Victor Hugo.

Mais, — il l’a dit lui-mĂȘme, — « en passant par le monde de Victor Hugo, il avait eu l’air de s’y fondre, il avait fait ses rĂ©serves », comme il les avait faites en passant par l’école doctrinaire du Globe, oĂč dominait l’École normale ; dont BarthĂ©lemy Saint-Hilaire Ă©tait un des rĂ©dacteurs, avant de fonder le Bon Sens, avec Victor Rodde et Cauchois-Lemaire.

Sainte-Beuve cherchait toujours quelque grande Ăąme Ă  Ă©pouser ; seulement, il savait mĂ©nager ses divorces autant qu’il s’enthousiasmait pour ses mariages littĂ©raires et philosophiques. Il mit toutes ses variations sur le compte de ses dĂ©sillusions.

En lui, on l’a justement remarquĂ©, le poĂšte mourut jeune, et fut tuĂ© par la critique.

De Victor Hugo il passa à Lamennais, à Carrel, puis à Proudhon, enfin à Napoléon III, en se montrant tour à tour mystique, républicain, socialiste, césarien, pour mourir libre penseur, comme il fut « libre mangeur », selon Veuillot, dans les derniÚres années de sa vie.

Son roman VoluptĂ© occupa beaucoup les esprits en 1834. Cette lutte entre la chair et l’esprit, avec accompagnement de tartines pathologiques, sĂ©duisait le public. On en a rabattu depuis.

Je me souviens du succĂšs de scandale obtenu par Alfred de Musset, quand il publia les Contes d’Espagne et d’Italie. Nous chantions partout son Andalouse, mise en musique par Hippolyte Monpou, le compositeur lĂ©ger du romantisme. Musset, lui aussi, ne tarda pas Ă  faire route Ă  part, Ă  montrer une personnalitĂ© rayonnante, Ă  rompre avec les principes du « maĂźtre », Ă  dĂ©serter « la grande boutique
 romantique » de la place Royale.

On Ă©crivait que « l’aigle avait couvĂ© un moineau franc » ; mais l’originalitĂ© Ă©nervante, souvent superbe, de l’auteur de Rolla, rĂ©sista aux attaques des hugolĂątres exclusifs, et l’ancien disciple devint maĂźtre Ă  son tour, pour exercer une influence quelquefois pernicieuse sur « les enfants du siĂšcle ».

Avouons que les exagérés de la nouvelle école nuisaient à son entiÚre victoire. Maladroits amis !

Je ne parle pas de ThĂ©ophile Gautier, placĂ© Ă  la tĂȘte des « chevelus », si remarquable par la science et la ciselure de son style, par la richesse de ses expressions, par le bon choix de ses nĂ©ologismes.

Je rappelle seulement que plusieurs autres combattants pour le romantisme abusaient Ă©trangement de la bizarrerie. Tel Belmontet, disant que les conventionnels Ă©taient des « bronzes vivants de l’enfer » ; tel AmĂ©dĂ©e Pommier, qui abondait en phrases comme celle-ci : « Flots rumoreux, rocs fluctisonnants, fleurs immarcessibles », et qui Ă©crivait :



 Pour rendre mon vers plus sonnant et plus riche,
Il n’est d’expression que ma main ne dĂ©niche.

Dans le salon de la place Royale, dont il serait trop long de pourtraicter tous les hĂŽtes habituels, nous avons connu Delphine Gay (Mme É. de Girardin) qui, vers 1820, se disait Muse de la Patrie, qui vantait Ă  bon escient « le bonheur d’ĂȘtre belle », et rĂ©unit longtemps autour d’elle une brillante cour de poĂštes et de romanciers.

Nous y avons rencontrĂ© Alexandre de Humboldt, l’illustre naturaliste allemand, l’ami des Cuvier, des Arago et des Gay-Lussac, savant dont la conversation Ă©tait des plus intĂ©ressantes, et qui daigna me donner quelques conseils pour le plan de mes MĂ©moires du peuple français.

Un soir, une trĂšs nombreuse compagnie Ă©tait rĂ©unie chez le maĂźtre des maĂźtres. Le charmant poĂšte MĂ©ry se fit couvrir d’applaudissements en improvisant des vers sur le feu d’artifice que l’on tirait, pour l’anniversaire des « glorieuses », Ă  la barriĂšre du TrĂŽne. Ses hĂ©mistiches suivaient, avec une surprenante facilitĂ©, le bruit des bombes, le petit sifflement des fusĂ©es, le crĂ©pitement lumineux du bouquet final.

Esquiros venait là : son recueil poĂ©tique Les Hirondelles Ă©tait apprĂ©ciĂ© par Victor Hugo ; sa douce voix, rĂ©citant des strophes, ne pouvait nous faire pressentir qu’il serait, en 1848, un dĂ©terminĂ© montagnard.

Paul Meurice ne publiait rien encore, et Auguste Vacquerie composait ses poĂ©sies L’Enfer de l’Esprit, vigoureuses de pensĂ©e.

Tous deux Ă©taient les lĂ©vites prĂ©fĂ©rĂ©s du grand MaĂźtre, devant lequel, d’aprĂšs les caricaturistes, ils tenaient incessamment l’encensoir, et dont ils ont Ă©tĂ© depuis comme les fils adoptifs.

GĂ©rard de Nerval avait dĂ©jĂ , parmi les jeunes, une rĂ©putation de fantaisiste et de styliste ; sa traduction de Faust, que Goethe dĂ©clarait excellente, et dont les chƓurs furent mis en musique par Berlioz, lui avait ouvert les revues, lui avait valu l’amitiĂ© d’Alexandre Dumas.

GĂ©rard de Nerval Ă©tait « l’honneur du collĂšge Charlemagne », dont une foule de littĂ©rateurs ont usĂ© les bancs, et qui se ressentait du voisinage de la maison de Victor Hugo. Les professeurs y Ă©taient hugolĂątres, les Ă©lĂšves aussi.

Édouard Thierry avait suivi avec succĂšs les cours de ce collĂšge, et il promettait de devenir le critique dĂ©licat et fin que nous connaissons.

De Beauchesne, romantique ardent, devait employer, plus tard, une partie de sa fortune Ă  Ă©lever, auprĂšs du Madrid du bois de Boulogne, un manoir gothique dont toute la jeune Ă©cole fit grand bruit.

Ulric Guttinguer, un peu plus ĂągĂ© que Lamartine, beaucoup plus ĂągĂ© que Victor Hugo, frĂ©quentait le cĂ©nacle, de mĂȘme qu’il avait collaborĂ© Ă  la Muse française. C’était un des aĂźnĂ©s du romantisme, Ă  qui Victor Hugo dĂ©dia une ode, Ă  qui Alfred de Musset disait en vers :


Mais laisse-moi du moins regarder dans ton Ăąme,

Comme un enfant craintif se penche sur les eaux


Moi, si jeune


Il eut l’amitiĂ© des poĂštes nouveaux, quoiqu’il approchĂąt de la cinquantaine en 1830. Henri Delatouche le rudoyait, — en vers, — mais Hugo, Sainte-Beuve et Musset l’estimaient hautement.

Ulric Guttinguer recevait affablement, dans sa maison de l’avenue Frochot. Il Ă©tait un des familiers de l’historien Augustin Thierry.

Outre les « suivants familiers » de l’auteur d’Hernani, il existait des romantiques irrĂ©guliers, si je puis m’exprimer ainsi, des Ă©crivains qui, comme Charles Nodier, MĂ©rimĂ©e et J.-J. AmpĂšre savaient ne pas cesser d’ĂȘtre acadĂ©miques, tout en s’associant aux efforts de la rĂ©volution littĂ©raire.

Quelques personnalitĂ©s d’ordre trĂšs Ă©levĂ© faisaient souche, en demeurant plus ou moins intimes avec Victor Hugo.

Lamartine avait un salon, de Vigny avait le sien, et Alexandre Dumas Ă©tait un patron pour les romanciers et les dramaturges.

En son logis de l’Arsenal, Charles Nodier avait tenu une cour de peintres et de poĂštes ; il avait reçu Lamartine, que Fontaney appelait « chantre mystĂ©rieux des intimes amours » ; — Victor Hugo « par son gĂ©nie emportĂ© comme Mazeppa » ; — de Vigny « le frĂšre des anges, dont il a trahi les secrets » ; — Sainte-Beuve, Alexandre Dumas et Alfred de Musset.

Pour ces jeunes littérateurs, Charles Nodier semblait avoir été un précurseur.

Le cĂ©nacle de l’Arsenal prĂ©cĂ©da celui de la place Royale ; les dimanches de l’Arsenal furent trĂšs suivis jusqu’au moment oĂč les dimanches de la place Royale leur enlevĂšrent une notable partie de leur personnel.

Dans l’impasse du DoyennĂ©, qui n’existe plus, ThĂ©ophile Gautier ouvrit un cĂ©nacle tapageur, oĂč se voyaient les romantiques Ă  criniĂšre, parmi lesquels, exceptionnellement, apparaissait le silencieux GĂ©rard de Nerval, qui, d’aprĂšs Henri Heine, « était d’une candeur enfantine, d’une dĂ©licatesse de sensitive
 aimait tout le monde et ne jalousait personne ».

Gérard de Nerval, vivant au jour le jour, était déjà connu des lettrés par ses poésies nationales et par sa traduction de Goethe.

On pourrait dire d’ailleurs que vers ce temps les cercles littĂ©raires pullulaient. Pas de petit poĂšte qui ne voulĂ»t rĂ©unir des prĂŽneurs, afin de passer Ă  l’état de « maĂźtre » ; pas de rĂ©union qui ne cherchĂąt Ă  possĂ©der un organe, — journal ou revue ; — pas de feuille pĂ©riodique, si mince fĂ»t-elle, qui n’imprimĂąt sa dĂ©claration de foi classique ou romantique.

Viennet, Ancelot, Baour-Lormian et Hippolyte Rolle trouvaient des journaux, principalement le Constitutionnel, pour insĂ©rer leurs articles contre la nouvelle Ă©cole, et des amis, dĂ©fenseurs du « bon goĂ»t », chez lesquels ils dĂ©blatĂ©raient en chƓur contre les « barbares ».

Un type Ă©trange, parmi les producteurs de l’époque, c’était le vicomte d’Arlincourt. On peignit son portrait en pied et on l’exposa au Salon du Louvre.

Il se redressait debout sur un rocher, qui s’élevait au-dessus d’un prĂ©cipice. Son Ɠil fulgurait. Le vicomte tenait Ă  la main des tablettes ; Ă  ses pieds un torrent roulait ses eaux troubles
 Il mĂ©ditait, calme et sublime, sur l’ñpre majestĂ© de la nature.

Écrivain hybride, tantĂŽt ultra-romantique, tantĂŽt classique renforcĂ©, il composait des poĂšmes Ă©piques, tels que la CarolĂ©ide, puis Ismalie ou la Mort et l’Amour, roman-poĂšme, puis une foule d’épisodes historiques oĂč fourmillaient les allusions contre la royautĂ© de Louis-Philippe.

Car le vicomte d’Arlincourt Ă©tait un passionnĂ© lĂ©gitimiste.

En 1825 il donna, dans son chĂąteau de Saint-PaĂ«r, en Normandie, une fĂȘte splendide Ă  la duchesse de Berry.

Charmante rĂ©sidence : au milieu des bosquets du parc serpentait une riviĂšre. La duchesse fut reçue dans une barque pavoisĂ©e de drapeaux blancs et de fleurs, bariolĂ©e et parfumĂ©e. Des dames, en costume de bergĂšres, la menĂšrent enchaĂźnĂ©e de fleurs jusqu’à un temple grec oĂč se trouvait son buste. Les assistants, en grand nombre, chantaient des romances royalistes. Ce fut une succession non interrompue de fĂȘtes pastorales, de banquets, de bals et d’illuminations.

Le vicomte d’Arlincourt, aprĂšs 1830, ne mĂ©nagea pas les visites aux Bourbons exilĂ©s. De son chĂąteau de Saint-PaĂ«r, il data la plupart de ses romans, dont quelques-uns acquirent une certaine notoriĂ©tĂ©. Le Solitaire, trĂšs souvent rĂ©imprimĂ©, partout traduit, devint populaire. Les lauriers des auteurs en renom empĂȘchaient de dormir notre vicomte, qui obtint deux mĂ©morables chutes sur la scĂšne.

Son imagination Ă©tait dĂ©vergondĂ©e, son style ampoulĂ© au suprĂȘme degré ; ses conceptions bizarres ne manquaient pourtant pas d’intĂ©rĂȘt mĂ©lodramatique.

Lorsque j’allai lui rendre visite, avec Émile Deschamps, M. d’Arlincourt, le noble Ă©crivain, me montra une bibliothĂšque spĂ©cialement remplie de ses Ɠuvres, — rĂ©impressions et traductions ; il me parla de ses succĂšs monstres.

Moi, je souris, sans rĂ©pondre. On prĂ©tendait que l’auteur du SiĂšge de Paris, tragĂ©die lĂ©gendaire, avait dĂ©pensĂ© une partie de sa fortune pour se faire jouer, et que Mme d’Arlincourt, en Ă©pouse dĂ©vouĂ©e, achetait secrĂštement et dĂ©truisait une foule d’exemplaires des romans de son mari, pour les « épuiser ».

De là seraient venus les succùs des Écorcheurs et des Rebelles sous Charles V, qu’ornaient des vignettes de Tony Johannot.


XXIV

À propos d’écrivains payant pour se placer au nombre des auteurs dramatiques, je citerai ce mot d’une femme Ă  Mme EugĂšne Scribe :

« Il faut que M. Scribe soit bien riche, chĂšre madame, pour faire reprĂ©senter ainsi quatre ou cinq piĂšces chaque soir. Mon mari n’en a donnĂ© qu’une, et elle nous a coĂ»tĂ© bien cher. »

Donc, assez souvent, on n’était pas jouĂ© sans dĂ©bourser, sans donner une prime, au lieu d’en recevoir.

J’en fis l’épreuve, au dĂ©but de ma carriĂšre littĂ©raire. Avant de m’en tenir Ă  l’histoire, je visai au thĂ©Ăątre, comme beaucoup d’autres camarades ; mais je n’ai pas rimĂ© la moindre petite tragĂ©die, si j’ai fort pratiquĂ© les drames.

Permettez-moi de vous offrir le catalogue des piĂšces que j’écrivis, Ă  peine au sortir du collĂšge :

La Reine Édith, drame en cinq actes, en vers ;

Le Comte Armand, drame en cinq actes, en vers ;

La Béguine de Nivelle, drame en cinq actes, en vers ;

Marceline, drame en cinq actes, en prose ;

La Dame d’Étampes, drame en cinq actes, en vers.

J’en passe
 et des plus mauvaises ; je vous fais grĂące des Ɠuvres dramatiques par moi commises depuis l’époque oĂč la Dame d’Étampes fut prĂ©sentĂ©e Ă  l’OdĂ©on, lue par mon ami Édouard Thierry, reçue avec acclamations par le comitĂ©, et bientĂŽt mise en rĂ©pĂ©tition. Elle avait pour interprĂštes Louis Monrose, Bignon, BarrĂ©, Pierson, Mme Halley, qui avait crĂ©Ă© le rĂŽle de Tullie dans la LucrĂšce de Ponsard, et Mlle Volet, charmante jeune premiĂšre dudit thĂ©Ăątre.

Dans ma joie, durant les rĂ©pĂ©titions, je ne quittais plus les acteurs, j’allais avec eux chez la mĂšre Cadet, rue de la GaĂźtĂ©, Ă  la barriĂšre du Mont-Parnasse, manger le lapin sautĂ© et boire le petit vin bleu, entre mes heures ordinaires de repas. J’attrapais des indigestions, mais je vivais un peu de la vie du thĂ©Ăątre et je rĂȘvais dĂ©jĂ  les applaudissements du parterre.

L’OdĂ©on m’apparaissait comme une terre promise, et je ne manquais pas une reprĂ©sentation, — pas un souper d’artistes, non plus.

Ceux qui ont menĂ© cette existence comprendront l’entraĂźnement qu’éprouva un ancien calicot prĂšs d’arriver Ă  la gloire, caressant le doux espoir d’entendre proclamer son nom au milieu des bravos.

Loin de moi la pensĂ©e de compter sur les recettes ! Est-ce que la question d’argent me prĂ©occupait ! Mes amis me fĂ©licitaient dĂ©jĂ . Louis Monrose avait lu la Dame d’Étampes dans une rĂ©union d’artistes et d’hommes de lettres, — dans un cĂ©nacle qui me prĂŽnait, qui m’était dĂ©vouĂ©, qui se promettait de me soutenir lors de la premiĂšre reprĂ©sentation.

S’il le fallait, disaient quelques-uns, on livrerait bataille. J’en sortirais triomphant. Plusieurs journalistes annonçaient la nouvelle piùce. Enfin, je nageais dans la pleine eau des illusions, — au point de faire cadeau d’une canne de palmier à Louis Monrose, ardent collectionneur de cannes.

Lireux Ă©tait alors directeur de l’OdĂ©on. Tout allait convenablement pour mon drame ; les acteurs avaient rĂ©pĂ©tĂ© une vingtaine de fois ; Bignon Ă©tait ravi de son rĂŽle, et Mme Halley comptait sur l’effet du sien, lorsque Lireux me donna rendez-vous dans son cabinet, et me dĂ©clara :

« Mon cher, votre piĂšce est superbe (je cite textuellement)
 Il y aura un succĂšs
 Seulement, des difficultĂ©s surviennent
 L’argent me manque pour les dĂ©cors et pour les costumes, car l’action se passe sous le rĂšgne de Henri II, et il faut tout acheter
 Six mille francs suffiraient


— Six mille francs ! m’écriai-je. OĂč trouver six mille francs, mon Dieu ?

— Demandez à monsieur votre pùre
 qui est rentier.

Je rĂ©pondis que mon pĂšre, peu disposĂ© Ă  favoriser mes tentatives littĂ©raires, refuserait net ; que, moi, je n’avais pas un sou vaillant ; que, d’ailleurs, la Dame d’Étampes Ă©tait une piĂšce bonne ou mauvaise ; que si elle Ă©tait mauvaise, le comitĂ© n’eĂ»t pas dĂ» la recevoir ; que si elle Ă©tait bonne, la direction devait la reprĂ©senter sans exiger de ma part un sacrifice d’argent, etc., etc.

Bref, je fis la sourde oreille. EussĂ©-je maniĂ© des millions, il me semblait que ma propre dignitĂ© s’opposait Ă  un pareil marchĂ©.

Immédiatement, les répétitions cessÚrent, pour une cause ou pour une autre.

Quelques mois aprĂšs, Lireux cessa de diriger l’OdĂ©on, et il fut remplacĂ© par Bocage, d’acteur devenu directeur.

La Dame d’Étampes dormait profondĂ©ment dans les cartons.

Bocage m’appela, lui aussi, dans son cabinet, oĂč il trĂŽnait comme un ministre.

« Jeune homme, me dit-il en nazillant, votre drame a des qualitĂ©s, mais vous pouvez faire mieux
 Prenez un autre sujet, un sujet moderne, et remplacez la Dame d’Étampes. »

Cette phrase m’anĂ©antit. Toutefois, au lieu de retirer ma piĂšce, je prĂ©fĂ©rai me soumettre Ă  une nouvelle lecture devant le comitĂ© instituĂ© par Bocage, et ressaisir ainsi mon droit Ă  ĂȘtre jouĂ©.

Mal m’en prit. Peu de temps aprĂšs, un monsieur qui Ă©tait chargĂ© de lire prĂ©alablement les piĂšces prĂ©sentĂ©es Ă  l’OdĂ©on, conclut Ă  ceci :

« La Dame d’Étampes, par M. Augustin Challamel, n’est pas digne d’ĂȘtre lue devant le comitĂ©. »

Coup de foudre ! Je jurai de ne pnus pdrlre mon temps Ă  Ă©crire pour le thĂ©Ăątre. J’avais Ă©tĂ© suffisamment joué !

Mais ce fut un serment d’ivrogne. Sans parler de quelques piĂšces qui parurent devant le public, je devins encore coupable d’une comĂ©die en deux actes, en vers, et d’un drame en cinq actes, en vers, lesquels ont jauni dans mes cartons, au lieu de pourrir dans ceux d’un directeur.

En outre, contrairement Ă  ce qui a lieu souvent, aprĂšs avoir composĂ© un drame en cinq actes, en vers, intitulĂ© Isabelle FarnĂšse, je transformai la piĂšce en roman ; — et je trouvai un Ă©diteur ! L’ours changea de peau : on ne l’accueillit pas trop mal.

Quelle diffĂ©rence, pourtant, si l’on songe que j’avais ambitieusement destinĂ© le rĂŽle d’Isabelle Ă  Mlle Georges, et que, avec une pareille interprĂšte, aussi belle dans le drame que dans la tragĂ©die, j’eusse peut-ĂȘtre attrapĂ© un succĂšs au thĂ©Ăątre !

L’usage de payer pour ĂȘtre jouĂ© n’a pas disparu. Sous prĂ©texte de costumes et de dĂ©cors nouveaux, combien de directeurs ont arrachĂ© de grosses sommes aux auteurs !

FrĂ©dĂ©rick-LemaĂźtre, voyant le marquis de Custine sortir du cabinet d’Harel, Ă  la Porte-Saint-Martin, dit spirituellement au spirituel directeur :

« Il a encore sa montre ! »

FrĂ©dĂ©rick-LemaĂźtre, le plus grand interprĂšte du drame moderne, acquit une sorte de cĂ©lĂ©britĂ© pour ses mots et ses audaces. Il avait naguĂšre appartenu quelque temps aux Funambules ; mais, dans un concours, Ă  l’effet d’entrer Ă  l’OdĂ©on, il n’avait obtenu qu’une seule voix, celle de Talma.

Nul plus que lui ne possĂ©dait le tempĂ©rament des planches, la spontanĂ©itĂ© dont l’acteur est trop souvent dĂ©pourvu.

En 1834, à la premiÚre représentation de Robert-Macaire, joué sur la scÚne des Folies-Dramatiques le 14 juin, Frédérick-Lemaßtre annonça :

« Messieurs, la plaisanterie, que nous venons d’avoir l’honneur de reprĂ©senter devant vous  »

Ici l’on siffla.

« Messieurs, reprit-il alors, cette chose, comme vous voudrez l’appeler, est de M. FrĂ©dĂ©rick-LemaĂźtre. »

On applaudit à outrance, et la chose triompha au point de créer un type qui nuisit à Frédérick-Lemaßtre, entré « dans la peau de Macaire ».

Sous la direction d’Harel, le thĂ©Ăątre de la Porte-Saint-Martin ne florissait pas ; mais il s’y trouvait un magasin de costumes assez bien fourni, capable d’habiller tous les personnages historiques.

Sous la direction de Lireux, l’OdĂ©on manquait
 de tout, — de dĂ©cors, de costumes et d’accessoires. Chaque piĂšce exigeait des dĂ©penses toutes spĂ©ciales, et, Ă  moins qu’un auteur n’abordĂąt la scĂšne aprĂšs une grande agitation organisĂ©e dans la presse, Lireux n’osait se risquer. La proposition que me fit ce directeur ne doit donc Ă©tonner personne. Lireux avait droit aux circonstances attĂ©nuantes. PauvretĂ© n’est pas vice. Puis, je n’avais pas de notoriĂ©tĂ©.

Spectateurs assidus, tantĂŽt dans la salle, tantĂŽt au foyer des auteurs, tantĂŽt dans les coulisses, nous connaissions l’indigence du Second ThĂ©Ăątre-Français, avant la LucrĂšce de Ponsard.

On en racontait de belles sur les expĂ©dients de l’administration, sur l’état dĂ©labrĂ© de la caisse !

Pour faire croire que le poĂȘle du foyer public Ă©tait allumĂ©, le feutier, disait-on, s’avisa un soir d’y placer une bougie. Notre ami Bignon joua, un dimanche, le rĂŽle de Gilbert dans Marie Tudor, et, comme il n’y avait pas, au magasin, de souliers Ă  la poulaine qu’il pĂ»t chausser, nous lui en fabriquĂąmes avec des cornets de papier noirci d’encre. Le vieux Rosambeau, acteur d’un certain talent, presque aussi cĂ©lĂšbre que FrĂ©dĂ©rick-LemaĂźtre pour ses mots Ă  citer, Ă©tait de plus renommĂ© pour ses inventions en fait de costumes ; il s’accoutrait de son mieux avec des piĂšces et des morceaux ; il Ă©tait de force Ă  teindre une jambe de caleçon en rouge, l’autre en noir, pour jouer un rĂŽle moyen Ăąge.

Afin d’obtenir une quasi-recette, les dimanches, Lireux imaginait soudainement de reprĂ©senter quelque vieille tragĂ©die, de ressusciter une piĂšce oubliĂ©e.

« Messieurs, déclarait-il un vendredi, par exemple, on jouera dimanche Abufar ou la Famille arabe (de Ducis). »

Quelques familles bourgeoises du quartier venaient voir la reprĂ©sentation d’Abufar ; et elles assistaient Ă  d’autres rĂ©surrections de piĂšces tout Ă  fait dĂ©modĂ©es. La caisse, ces soirs-lĂ , s’engraissait de deux ou trois cents francs, — en compensation des recettes de cinquante ou soixante francs, les soirs de semaine.

Lorsque Lireux avait montĂ© une Ɠuvre en dĂ©pensant une somme ronde, et qu’il rĂ©coltait un fiasco, il ne perdait pas courage, il riait spirituellement de sa male chance ; mais gare au jeune qui voulait se produire en ce moment !

Un auteur dont je ne me rappelle plus le nom, commit un drame inepte. Aucun succÚs ; trois représentations. Le malheureux se plaignit à Lireux en plein foyer.

« Eh bien, lui dit le directeur, je vous jouerai encore une fois
 Ce sera votre chĂątiment. »

Le mot excita parmi nous des Ă©clats de rire. D’aucuns prĂ©tendaient que l’auteur sifflĂ© avait payĂ© pour affronter la rampe et obtenir ce beau rĂ©sultat.


XXV

Continuons l’historique des groupes littĂ©raires, suivant leurs chefs de file, pratiquant l’adoration.

Dans le salon de Lamartine, on encensait le poĂšte lyrique Ă  grands sentiments, d’une Ă©ducation ultra-distinguĂ©e, tout plein de religiositĂ© mondaine, et la plus aristocratique sociĂ©tĂ© de Paris frĂ©quentait l’auteur des MĂ©ditations et du Dernier Chant de Childe-Harold.

Depuis 1830, Lamartine donnait Ă  la poĂ©sie une rivale, — la politique. Élu dĂ©putĂ©, il ne prit pas une attitude d’homme de parti ; Ă  la tribune, il se tint dans les rĂ©gions Ă©thĂ©rĂ©es. L’astronome Arago disait de lui : « C’est une comĂšte dont on n’a pas encore calculĂ© l’orbite. »

Mais il descendait quelquefois de son piĂ©destal, pour suivre ses idĂ©es gĂ©nĂ©reuses. On retrouvait souvent en lui l’homme qui s’était battu en duel avec le colonel italien Pepe, pour cause de vers satiriques, et qui avait dĂ©clarĂ© ensuite n’avoir voulu offenser personne.

Je ne fus admis qu’une fois Ă  l’honneur de lui faire ma cour, seulement lorsque Paul de Saint-Victor, encore non connu, Ă©tait le secrĂ©taire, en mĂȘme temps que le thurifĂ©raire attitrĂ© de Lamartine, et rĂ©pĂ©tait avec complaisance, pour les invitĂ©s nouveaux, les moindres mots du poĂšte, en les soulignant de la maniĂšre la plus laudative.

Ce salon était pour un tiers lyrique, pour un tiers élégiaque, et pour un tiers politique.

Quand Lamartine commença Ă  se lancer, avec les ailes d’Icare, dans l’inconnu des systĂšmes, les journaux de l’opposition renvoyĂšrent ce conservateur progressiste Ă  sa lyre, Ă  sa barque sur le lac, et Ă  son Elvire platoniquement adorĂ©e.

Peu Ă  peu, s’éloignant « du parti des bornes », il provoqua, dans des discours admirables, la « rĂ©volution du mĂ©pris » contre la politique de Guizot. Lamartine jetait le gant aux rĂ©trogrades, se faisait homme d’action.

MĂȘme aprĂšs Jocelyn, idylle dĂ©veloppĂ©e jusqu’aux proportions du poĂšme, sa poĂ©sie se dĂ©modait aux yeux de la jeunesse, qui prĂ©fĂ©rait Alfred de Musset ; par contre, les accents lyriques de son Ă©loquence lui valaient de nombreux applaudissements, mĂȘme avant l’apparition de son Histoire des Girondins, parsemĂ©e de pages trĂšs rĂ©volutionnaires.

Au demeurant, dĂ©putĂ© grand seigneur, comme il l’était, poĂšte, Lamartine faisait princiĂšrement les choses, pour les autres et pour lui.

Il lui arriva de rencontrer, Ă  Dijon, un ami assez riche et de lui emprunter dix mille francs. L’ami n’hĂ©sita pas Ă  prĂȘter. Trois jours aprĂšs, en passant Ă  MĂącon, le prĂȘteur ne vit pas sans Ă©tonnement une affiche, sur tous les murs placardĂ©e, annonçant que le reprĂ©sentant de MĂącon avait donnĂ© dix mille francs pour les indigents de la ville.

Le salon de Lamartine avait quelque chose de solennel et de cosmopolite. Plusieurs Ă©trangers, des diplomates que le poĂšte avait connus pendant son magnifique voyage en Orient, lui venaient rendre visite et hommage.

Peu s’en fallait qu’on n’y cherchĂąt des yeux lady Stanhope, niĂšce de W. Pitt, cette espĂšce de reine de Palmyre Ă©chouĂ©e dans un vieux couvent prĂšs de SaĂŻd, oĂč les BĂ©douins la regardaient comme sorciĂšre et prophĂ©tesse.

Lady Stanhope avait prĂ©dit Ă  Lamartine de trĂšs hautes destinĂ©es, en lui demandant son nom, qu’elle avouait n’avoir jamais entendu prononcer.

Ô nĂ©ant de la gloire ! ĂŽ mortification cruelle !

À peine savait-on si le comte Alfred de Vigny recevait quelquefois. Sainte-Beuve a dit, en le comparant à Hugo,


Comme en Vigny, plus discret,
Comme en sa tour d’ivoire avant midi rentrait.

Mais, en 1836, quelques mois aprĂšs la reprĂ©sentation du drame de Chatterton, le comte Alfred de Vigny reçut un assez grand nombre d’hommes de lettres.

J’avais claquĂ© fort, au ThĂ©Ăątre-Français, en faveur de la Dorval remplissant le rĂŽle de Kitty-Bell ; j’avais contribuĂ© Ă  exalter la fameuse « scĂšne de l’escalier », et quatorze fois, avec des amis fanatiques de l’auteur, j’avais bruyamment signalĂ© ma prĂ©sence dans la salle.

En rĂ©compense, Pitre-Chevalier, qui venait de publier son volume de vers, — Les Jeunes Filles, mystĂšres, — m’introduisit auprĂšs d’Alfred de Vigny, dont la Dorval Ă©tait devenue l’idole, et dont la reconnaissance se changea en passion.

Les réunions du comte avaient lieu alors le mercredi, si je ne me trompe.

Sans chercher Ă  savoir pourquoi une certaine froideur existait entre le chantre de la Vierge-archange Éloa et le poĂšte des sensuelles Orientales, j’évitais, comme beaucoup d’autres jeunes rimeurs, de dire chez de Vigny que j’allais chez Victor Hugo, et chez Victor Hugo que j’allais chez de Vigny, oĂč l’on professait un romantisme moins colorĂ© qu’à la place Royale.

Je me ménageais ainsi deux plaisirs différents, presque également recherchés.

Dans le salon du comte de Vigny, ancien mousquetaire rouge de Louis XVIII, se coudoyaient Gustave Planche, Sainte-Beuve, Hippolyte Étiennez, et Émile PĂ©hant, auteur d’un recueil de Sonnets, qu’il appelait « poĂšmes-colibris ».

PĂ©hant, pauvre Ă  l’excĂšs, se plaignait amĂšrement de son sort et disait Ă  ses amis, dans un sonnet typique :



 Si vous voyez ma figure si hñve,

Ma lĂšvre si livide et mon regard si cave,

C’est que voilĂ  deux jours que je n’ai pas mangé !

FrĂ©quenter Émile PĂ©hant, cela n’encourageait pas Ă  cultiver la Muse, si l’on n’avait pas l’ñme chevillĂ©e dans le corps ; mais, pour celui qui se sentait une forte vocation littĂ©raire, cela faisait surmonter bien des peines, non comparables Ă  celles du sonniste qui Ă©crivait le CimetiĂšre, poĂšmes restĂ©s inĂ©dits, Ă  inspirations douloureuses.

Je le rĂ©pĂšte, dans le salon du comte de Vigny, le coloris manquait ; la lyre Ă©tait peu sonore, et les hĂŽtes ordinaires de l’endroit semblaient aller et venir au clair de lune. On y trouvait de la bonne et noble compagnie, conversant avec un calme presque austĂšre, luttant sans trop d’énergie pour dĂ©fendre la littĂ©rature nouvelle, vivant en parfaite intelligence avec les dĂ©serteurs du camp hugolĂątre, attendant peut-ĂȘtre un deuxiĂšme Casimir Delavigne, moins voltairien et philippiste que le premier, plus jeune, plus accommodant avec la forme moderne.

Selon nous, la tragĂ©die Ă©tait morte et enterrĂ©e ; mais, aux yeux de quelques tiĂšdes novateurs, elle se trouvait seulement dans un sommeil lĂ©thargique. Les Lemercier, les Arnault, les Guiraud, les Soumet, avaient encore des Ă©mules ou des imitateurs ; LiadiĂšres, Viennet et Ancelot chaussaient le cothurne tragique, en dĂ©pit de nos moqueries. D’autres, restĂ©s Ă  peu prĂšs inconnus, dĂ©fendaient le vieux moule du thĂ©Ăątre, les anciennes doctrines, et travaillaient en vue du tragĂ©dien Ligier, qui leur faisait pourtant des infidĂ©litĂ©s frĂ©quentes, en faveur du drame.

De 1829 Ă  1856, Pierre Dalban, de Grenoble, — horresco referens, — publia une vingtaine de tragĂ©dies grecques et romaines. Cet homme convaincu, de tempĂ©rament classique, lutta contre le romantisme, mĂȘme vainqueur. Ce tragique fossile, curieux dans son espĂšce, dĂ©passa LiadiĂšres en entĂȘtements et en banalitĂ©s.

Nageant entre deux eaux, Alexandre Soumet obtint un succĂšs avec Une FĂȘte de NĂ©ron, tragĂ©die Ă  laquelle Belmontet collabora. Soumet, qui avait figurĂ© des premiers dans le camp des romantiques, ne pouvait se dĂ©gager entiĂšrement des liens qui l’attachaient Ă  l’ancienne Ă©cole. « Il Ă©tait, a dit Édouard Fournier, en avant de ses aĂźnĂ©s, mais plus en arriĂšre encore de ses cadets. » Il succomba victime de sa situation indĂ©cise.

Les hĂŽtes du comte de Vigny, sans vivre en mauvaise intelligence avec quelques tragiques, ne se contentaient pas des nouveautĂ©s que ceux-ci introduisaient dans leur forme. Ils guettaient l’occasion d’opposer Ă  Victor Hugo, auteur dramatique, un homme nouveau capable d’opĂ©rer une rĂ©action au thĂ©Ăątre.

Ce Messie arriva un jour, sous les traits de Francis Ponsard, avec Achille Ricourt, ancien fondateur de l’Artiste, pour prophĂšte, avec Auguste Lireux, le directeur de l’OdĂ©on, pour ministre du culte.

Une traduction en vers du Manfred de lord Byron, parue en 1837, n’avait produit aucun effet. Mais Ponsard pensait qu’il serait « beau qu’un poĂšte surgĂźt qui corrigeĂąt Shakespeare par Racine, et qui complĂ©tĂąt Racine par Shakespeare ». Il dĂ©clarait que « la littĂ©rature, longtemps oscillante, se reposerait dans les bienfaits de l’éclectisme ».

Comprenant peut-ĂȘtre que le succĂšs de la tragĂ©dienne Rachel aidait Ă  la rĂ©action rĂȘvĂ©e par nombre de gens, et que le moment Ă©tait propice pour Ă©crire une tragĂ©die, Ponsard composa LucrĂšce, jouĂ©e plus tard, en 1843, par la Dorval.

Émile Deschamps, dans la prĂ©face de ses Études, avait montrĂ© ce qu’il y avait d’absurde dans les dĂ©finitions absolues qu’on a prĂ©tendu donner du genre classique et du genre romantique.

« Contentons-nous, avait-il dit, en dĂ©pouillant ces deux dĂ©finitions hostiles de ce qu’elles ont de niais, d’en faire jaillir deux grandes vĂ©ritĂ©s, savoir qu’il n’y a pas rĂ©ellement de romantisme, mais bien une littĂ©rature du dix-neuviĂšme siĂšcle ; et en second lieu qu’il n’existe dans ce siĂšcle, comme dans tous, que de bons et de mauvais ouvrages, et mĂȘme, si vous voulez, infiniment plus de mauvais que de bons : maintenant que les non-sens des dĂ©nominations ont disparu, il sera facile de s’entendre. »

Francis Ponsard, pour beaucoup de familiers du comte de Vigny et de Lamartine, sembla rĂ©aliser l’accord du romantisme et du classique ; pour les anti-hugolĂątres, il fut le « chef de l’École du bon sens », ce qui, un beau jour, l’ennuya Ă  un tel point qu’il protesta dans une prĂ©face.

De mĂȘme, en 1844, les soutiens de l’École du bon sens regardĂšrent la CiguĂ« d’Émile Augier comme une rĂ©action contre le romantisme.

Augier, lui aussi, n’accepta pas ce jugement ; il ne renia pas les maĂźtres de l’école moderne, tout en prouvant sa propre originalitĂ©.


XXVI

Alexandre Dumas n’avait pas de salon ; il vivait au dehors, bien que remplissant son appartement de mille objets de luxe, sauf Ă  en donner Ă  ses amis ou Ă  s’en dĂ©barrasser dans les moments de gĂȘne. Ses habits Ă©taient d’une singularitĂ© fantastique, ses gilets tiraient l’Ɠil des passants, et chacun plaisantait sur la chaĂźne d’or qui le faisait ressembler Ă  un marchand d’orviĂ©tan.

En outre, il traitait féeriquement ses invités, aimait à crever les chevaux et adorait une multitude de femmes.

L’AcadĂ©mie française ne voulait pas de lui. Dumas posa nĂ©anmoins, plus tard, sa candidature. Au moment de son dĂ©part pour l’Italie, il Ă©crivit au baron Taylor :

« Au revoir, songez Ă  mon AcadĂ©mie : chauffez Nodier, Barante et MolĂ©. Ce sont, je crois, les trois personnes sur lesquelles vous avez le plus d’influence. »

MalgrĂ© Taylor et d’autres amis, Alexandre Dumas ne cessa pas de paraĂźtre un « irrĂ©gulier » pour les acadĂ©miciens comme pour les gens de salon. Son fils devait entrer dans la Compagnie des immortels ; mais lui, il n’eut que le quarante et uniĂšme fauteuil.

Il s’en consola, lorsqu’il vit que son ami Victor Hugo dut frapper plusieurs fois à la porte de l’Institut.

Homme et Ă©crivain de tempĂ©rament, aussi improvisateur que Dumas fils est rĂ©flĂ©chi dans ses Ɠuvres, Dumas pĂšre se montrait prodigue en toutes choses.

Depuis Alexandre Dumas, Ă  qui Henri III rapporta trente mille francs, plus d’un auteur dramatique s’est payĂ©, aprĂšs un succĂšs, des fantaisies fort coĂ»teuses.

Cela tient non seulement au goĂ»t de ceux qui manient la plume, mais aussi au rendement d’une Ɠuvre qui rĂ©ussit au thĂ©Ăątre. Quand l’auteur a bien travaillĂ©, — pour faire sa piĂšce, pour la « mettre sur ses pieds », pour en obtenir la rĂ©ception, pour la voir rĂ©pĂ©ter, enfin pour rĂ©ussir devant le public, — les recettes abondantes surviennent, et, pour peu qu’il ait dĂ©jĂ  formĂ© un rĂ©pertoire, les droits lui arrivent en dormant. Le moyen de ne pas se laisser aller Ă  des dĂ©penses excessives ! Le moyen de rĂ©sister au dĂ©sir de changer un peu Ă  vue les dĂ©cors dans son appartement, comme sur le thĂ©Ăątre !

Alexandre Dumas devait, plus tard, se passer la fantaisie d’un bibelot colossal, — Ă©difier le chĂąteau de Monte-Cristo Ă  Saint-Germain.

Autant pendant sa jeunesse que pendant son ùge mûr, Alexandre Dumas regarda la vie comme une tragi-comédie. Il ne songea à la politique, en de rares occasions, que par dépit.

Aux journĂ©es de 1830, il se mĂȘla Ă  l’action parce que Charles X ne lui avait pas donnĂ© la croix d’honneur ; il prĂ©tendit, sous Louis-Philippe, que, « chez lui, l’homme littĂ©raire n’était que la prĂ©face de l’homme politique », et il rĂȘva d’ĂȘtre dĂ©putĂ©, d’ĂȘtre ministre.

Son imagination dĂ©passait de beaucoup ses principes. L’ami du duc d’OrlĂ©ans devint plus tard l’ami de Garibaldi, — deux affections superficielles, nĂ©es et mortes des circonstances.

Le romancier qui fut « l’amuseur » de la gĂ©nĂ©ration de 1830, s’amusa fort lui-mĂȘme ; il vĂ©cut Ă  l’état d’exhibition presque perpĂ©tuelle.

Louis-Philippe a peint en deux mots Alexandre Dumas, le jour oĂč il l’appela « grand collĂ©gien ».

Quelle humeur rĂ©jouissante, d’ailleurs ! Quelle bonne nature ! Sa facilitĂ© pour faire des plans, sa « belle Ă©criture » et ses compositions primesautiĂšres, tout concourait Ă  faire de lui un producteur vertigineux, dĂ©sertant parfois les rĂ©gions littĂ©raires pour descendre jusqu’à la fabrication commandĂ©e par des librairies. Il pratiqua la collaboration occulte, et publia des Ɠuvres dans lesquelles il avait Ă©crit son nom, sans mĂȘme les avoir lues.

Qui n’a pas travaillĂ© pour Dumas, parmi les littĂ©rateurs de l’époque ? En disant qu’il fut un patron pour les romanciers et les dramaturges, on doit ajouter que, s’il exploita ses ouvriers en livres, il fut lui-mĂȘme exploitĂ© jusqu’à la fin de sa carriĂšre. Alexandre Dumas a fait des millionnaires et n’a pas su, ou n’a pas voulu l’ĂȘtre. Son plus important collaborateur a Ă©tĂ© Auguste Maquet, — l’Augustus Mac-Keat du petit cĂ©nacle de ThĂ©ophile Gautier, collaborateur qui a passablement rĂ©ussi, comme on sait.

Au tour des dames maintenant. La littérature les émancipait.

Mme Ancelot, Mme de Duras, Mme MĂ©lanie Waldor, Mme d’AbrantĂšs, Mme RĂ©camier surtout, ouvraient salon comme Delphine Gay. Il leur plaisait de rĂ©unir les cĂ©lĂ©britĂ©s du jour et de savourer leurs hommages.

Mme Virginie Ancelot, qui a Ă©crit Emprunts aux salons de Paris, en 1835, et Les Salons de Paris, foyers Ă©teints, en 1857, avait des rĂ©ceptions dont l’influence balançait la puissance des invitĂ©s de Mme RĂ©camier. Son salon ne fut pas Ă©tranger au succĂšs d’Ancelot, qui commença Ă  travailler pour la gloire, pro famĂą, disait-il, avant de travailler pour la faim, pro fame ; qui fut Ă©lu acadĂ©micien au moment oĂč il ne composait plus guĂšre que des piĂšces de second ordre, et qui dirigea le thĂ©Ăątre du Vaudeville de maniĂšre Ă  s’y ruiner.

Mme Ancelot reçut longtemps le mercredi.

« Ah ! s’écria une de ses amies, en apprenant la mauvaise fortune d’Ancelot, oĂč donc passerai-je maintenant mes mercredis ? »

On peut affirmer que ce salon devint, dans les derniĂšres annĂ©es de la vie d’Ancelot, une boĂźte Ă  Ă©pigrammes. L’auteur des ÉpĂźtres familiĂšres lançait perpĂ©tuellement des vers caustiques contre ses adversaires en littĂ©rature, contre les puissants du jour, et, parfois
 contre sa femme.

Mme Ancelot possédait une voix presque aussi enchanteresse que celle de Mlle Mars.

CĂ©lĂšbre par son roman d’Ourika, Mme de Duras charmait une compagnie aristocratique. Cette noble Bretonne, fille de l’amiral comte de Kersaint, avait un enthousiaste dans Chateaubriand, et elle lui rendait, en Ă©change, un vĂ©ritable culte. L’auteur d’Atala faisait des visites quotidiennes Ă  Mme de Duras. Lorsqu’il ne pouvait aller trĂŽner dans son salon, il ne manquait pas de lui Ă©crire, et l’auteur d’Ourika ne manquait pas, non plus, de faire lire la prĂ©cieuse lettre Ă  tous ses invitĂ©s, tant elle Ă©tait fiĂšre des visites de Chateaubriand.

On raconte que tous les jours, Ă  cinq heures de l’aprĂšs-midi, Chateaubriand se rendait Ă  l’hĂŽtel de la duchesse, oĂč il restait une heure. Sa voiture attendait Ă  la porte. Durant cette heure-lĂ , personne n’avait accĂšs chez Mme de Duras. Il arriva que l’hĂŽte illustre s’absenta pendant une semaine environ ; et pour qu’on ne s’aperçût pas de cette absence, la noble dame louait une voiture qui stationnait devant la porte, juste le temps accoutumĂ©.

Ourika Ă©tait surnommĂ©e « l’Atala des salons », et une foule d’objets de mode Ă©taient dits Ă  l’Ourika. Un tel engouement du public pouvait bien enivrer la duchesse de Duras.

La fille du littĂ©rateur Villeneuve, Mme MĂ©lanie Waldor, rĂ©unissait chez elle les vieux amis de son pĂšre, mĂȘlĂ©s Ă  de jeunes Ă©crivains, poĂštes ou artistes, appartenant Ă  la nouvelle Ă©cole.

Comme pour une foule de romans et de livres improvisĂ©s, la duchesse d’AbrantĂšs, qui a laissĂ© de trĂšs volumineux MĂ©moires, continuait les salons impĂ©rialistes, quoique naguĂšre on l’eĂ»t surnommĂ©e « la petite peste », Ă  cause de ses bavardages et de ses perpĂ©tuelles anecdotes. En juillet 1830, Mme d’AbrantĂšs vivait retirĂ©e Ă  l’Abbaye-aux-Bois.

Mme RĂ©camier, dĂ©jĂ  ĂągĂ©e, recevait dans sa retraite, Ă  l’Abbaye-aux-Bois aussi. Son cĂ©nacle, qui datait de longues annĂ©es, Ă©tait l’antichambre de l’AcadĂ©mie.

Depuis Chateaubriand, que d’acadĂ©miciens expectants ont passĂ© par ce petit appartement, oĂč des cĂ©lĂ©britĂ©s d’un genre particulier se produisirent ! Ayant eu l’honneur d’ĂȘtre exilĂ©e par NapolĂ©on Ier, Mme RĂ©camier, rentrĂ©e en France avec les Bourbons, en mĂȘme temps que son illustre amie Mme de StaĂ«l, charmait par sa beautĂ© durable, par les grĂąces de son esprit et son goĂ»t des belles choses. Le prince Auguste de Prusse lui avait offert le tableau de GĂ©rard, l’Improvisation de Corinne au cap MisĂšne ; Louis David avait esquissĂ© ses traits, et Canova s’était inspirĂ© d’elle pour sculpter son buste de BĂ©atrix. Elle protĂ©geait et soutenait le malheur, et entretenait correspondance avec les gens les plus distinguĂ©s de l’époque.

La sociĂ©tĂ© que recevait Mme RĂ©camier continuait quelque peu celle de Mme Necker, principalement celle de Mme de StaĂ«l, dont le physique n’était guĂšre attrayant, dont les nĂ©gligences de toilette excitaient l’hilaritĂ©.

Sous le Consulat, la bonne Mme Récamier avait caché la sarcastique Mme de Staël, persécutée par Napoléon Bonaparte.

On rapporte qu’un homme, s’étant placĂ© entre Mme de StaĂ«l et Mme RĂ©camier, eut la maladresse de dire :

« Me voilĂ  entre l’esprit et la beauté !

— Sans possĂ©der ni l’un ni l’autre », rĂ©pondit Mme de StaĂ«l.

Mme RĂ©camier s’est Ă©teinte en 1849, une annĂ©e aprĂšs Chateaubriand, dont les MĂ©moires d’outre-tombe devaient offrir tant de dĂ©tails intĂ©ressants sur l’époque contemporaine, mais parurent dans le journal la Presse sans aucun retentissement, Ă  cause des convulsions de la politique.

Vers 1835, Chateaubriand lisait une partie de ces mĂ©moires chez Mme RĂ©camier, et les Lectures de l’Abbaye produisaient, par suite d’indiscrĂ©tions, une sensation extraordinaire dans les hautes sphĂšres de la littĂ©rature.

Désiré Nisard a décrit les circonstances qui accompagnaient les lectures, et tout ce qui se rapportait aux comptes rendus des journaux.

L’écrivain Ballanche, imprĂ©gnĂ© de romantisme mystique, « gĂ©nie thĂ©osophe ne nous laissant rien Ă  envier Ă  l’Allemagne et Ă  l’Italie », remarque Chateaubriand, Ă©tait l’hĂŽte de Mme RĂ©camier dĂšs le temps oĂč celle-ci rĂ©sidait Ă  Lyon.

Il logea, aprĂšs 1830, en face de la demeure de son amie, Ă  laquelle il Ă©crivait : « Vous ĂȘtes mon Ă©toile, ma destinĂ©e dĂ©pend de la vĂŽtre. Si vous veniez Ă  entrer dans le tombeau, il faudrait bien vite me faire creuser une fosse ; mais je ne crois pas que vous passiez la premiĂšre. »

En effet, il mourut avant Mme RĂ©camier, qu’il aimait platoniquement et mĂ©lancoliquement ; il a Ă©tĂ© enterrĂ© dans son tombeau.

Le peu de « ballanchistes » Ă©clos en consĂ©quence de son systĂšme social, se perdirent dans les nuages. Les plus zĂ©lĂ©s appelaient Ballanche « un composĂ© de rognures d’ange ».

Dans l’Abbaye-aux-Bois Ballanche introduisit J.-J. AmpĂšre, le fils du savant chimiste Marie AmpĂšre, qui crĂ©a l’électro-dynamisme et l’électro-magnĂ©tisme, et dont les distractions sont devenues proverbiales. J.-J. AmpĂšre s’était associĂ© aux premiers efforts du romantisme : il s’était Ă©pris d’une vive passion pour les chefs-d’Ɠuvre des littĂ©ratures Ă©trangĂšres. Il occupa une chaire au CollĂšge de France.

AssurĂ©ment Ballanche, J.-J. AmpĂšre, auteur du Voyage dantesque, de l’Histoire romaine Ă  Rome, et plusieurs autres littĂ©rateurs, plus ou moins hors ligne, furent faits acadĂ©miciens dans le cĂ©nacle de Mme RĂ©camier, ce qui, parfois, attira sur la belle vieille quelques-unes de nos critiques. Elle Ă©tait, en effet, coupable de petites intrigues littĂ©raires, Ă  ce point que l’on compara sa coterie Ă  celle de l’hĂŽtel de Rambouillet, et que l’on surnomma son salon « l’AcadĂ©mie-aux-Bois ».

Pour le salon de Delphine Gay (Mme Émile de Girardin), si apprĂ©ciĂ©e sous le pseudonyme du courriĂ©riste vicomte de Launay, il obtint un succĂšs complet, et toute la littĂ©rature contemporaine y trouva place. Fille de la belle et spirituelle Sophie Gay, la blonde chĂątelaine de la rue Gaillon, belle et spirituelle, autant sinon plus que sa mĂšre, fut entourĂ©e d’hommages. Lamartine l’appelait « un bon garçon ».

Delphine Gay avait chanté Charles X, mais elle avait consacré de remarquables strophes à la mémoire du général Foy, et elle avait connu la reine Hortense à Naples ; aussi les gens de tous les partis célébraient-ils la « muse », qui grandissait à cÎté de Mme Amable Tastu, dont les Chroniques de France parurent en 1829, dont le nom littéraire datait de la piÚce de vers intitulée : Les Oiseaux du Sacre. Tour à tour passÚrent dans son salon Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Frédéric Soulié, EugÚne Sue, Théophile Gautier, Méry, Mlles Mars et Rachel.


XXVII

Loin de ces rĂ©unions de l’hugolĂątrie, et du monde Ă©lĂ©gant ou acadĂ©mique, vivaient quelques hommes trĂšs apprĂ©ciĂ©s, qui, sans appartenir au monde rĂ©aliste, menaient une existence absolument indĂ©pendante, et avaient le droit de dire : « Moi seul, et c’est assez. »

En tĂȘte, HonorĂ© de Balzac, le chroniqueur des femmes, l’auteur d’EugĂ©nie Grandet, du PĂšre Goriot, du Lis dans la vallĂ©e, etc., romans que prĂ©cĂ©da la Peau de chagrin.

De 1827 Ă  1848, Balzac a publiĂ© 97 ouvrages, quoiqu’il eĂ»t des procĂ©dĂ©s pĂ©nibles de composition, quoiqu’il fĂ»t loin de possĂ©der un talent d’improvisateur.

Quelques-uns de ses romans lui valurent des incidents romanesques, et tout le monde parla de ses relations avec la famille de Hanska, relations qui commencĂšrent en 1835, lorsque Balzac fit paraĂźtre SĂ©raphita, et qui eurent pour dĂ©nouement le mariage du romancier avec la comtesse Éveline de Hanska, devenue veuve.

MalgrĂ© son affectation nobiliaire, son intimitĂ© avec les gentilshommes, fine fleur des lĂ©gitimistes, il a presque mĂ©ritĂ© d’ĂȘtre surnommĂ© « le Pigault-Lebrun des duchesses ».

Il gardait quelque empreinte de son existence fiĂ©vreuse, aventureuse, passionnĂ©e dans le temps oĂč il faisait de mauvaises opĂ©rations en imprimerie et en librairie.

Parfois, il Ă©tait « commun » dans sa mise et dans ses maniĂšres. Physiologiste Ă  ce point qu’on a appelĂ© son Ɠuvre « le MusĂ©e Dupuytren de la nature morale », il frĂ©quentait beaucoup de savants, des mĂ©decins surtout.

On le renseignait sur mille dĂ©tails de la vie humaine ; pour bien d’autres dĂ©tails, il devinait.

J’en puis donner une preuve, entre mille.

Dans Pierrette, Balzac dĂ©peint une maison de mercerie. En lisant ce roman, moi qui vendais du fil et des aiguilles dans le magasin des Deux Pierrots, je ne me lassais pas d’admirer les descriptions minutieuses de l’auteur, passant en revue les articles contenus aux boutiques de la rue Saint-Denis.

On eĂ»t dit qu’il avait assistĂ© Ă  l’inventaire du magasin des Rogron, ou bien qu’il avait tenu lui-mĂȘme un dĂ©pĂŽt de mercerie. On le surnomma le « commissaire priseur », et, pour une foule de lecteurs, cela nuisait Ă  son talent : les plus impatients sautaient par-dessus des pages, afin d’arriver plus vite au dĂ©nouement que, par parenthĂšse, Balzac brusquait d’ordinaire avec la plus entiĂšre dĂ©sinvolture.

Il connaissait tous les vendeurs de bric-Ă -brac de l’Europe, Ă©tait en correspondance avec eux, et trouvait dans leurs marchandises une ample matiĂšre Ă  description. Il Ă©tait l’ami de tous les artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, et il dĂ©testait les critiques, qui lui semblaient des producteurs « impuissants, mentant Ă  leurs dĂ©buts ».

Sainte-Beuve lui en a toujours voulu pour cette phrase, qui lui paraissait ĂȘtre une attaque ad personam.

De mĂȘme, les journalistes ne lui pardonnĂšrent pas le Grand Homme de province Ă  Paris.

Un soir, dans les salons d’Érard, Franz Liszt se faisait entendre. Je me trouvais, avec Balzac, PrĂ©ault, FĂ©tis et Berlioz, avec plusieurs feuilletonistes musicaux, dans un des petits salons voisins de celui oĂč Liszt tenait le piano.

L’incomparable, le surprenant virtuose nous Ă©merveillait en interprĂ©tant du Bach, du Beethoven et du Weber.

Balzac, surexcitĂ© par les admirations Ă©clatantes de Berlioz, n’imagina pas un meilleur moyen, pour manifester son dilettantisme, que de se rouler sur le parquet — littĂ©ralement — et de s’écrier : « Bravo ! sublime ! C’est le dieu du piano ! »

Puis, tout à coup, l’auteur de Gambara se retourna, en se relevant, vers moi, et me dit :

« Je lui en veux d’avoir Ă©crit une symphonie rĂ©volutionnaire en 1830. Heureusement, elle est restĂ©e inĂ©dite ! »

Berlioz fit une lĂ©gĂšre moue. Il avait, lui-mĂȘme, mis en musique, pour un anniversaire des journĂ©es de Juillet, l’hymne sublime de Victor Hugo,


Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie, etc.

Au temps de ses plus beaux succĂšs littĂ©raires, Balzac avait une tenue Ă©trange, souvent dĂ©sordonnĂ©e. Outre le costume quasi monacal dont il s’affublait ordinairement dans son cabinet, il revĂȘtait des habillements de pure fantaisie, sans tenir compte des saisons. J’ai rencontrĂ© l’illustre romancier sur le Pont Royal par une trĂšs froide journĂ©e de dĂ©cembre : il portait un pantalon de coutil gris avec un paletot fourrĂ©.

En plusieurs circonstances, ce noble par systĂšme semblait oublier que noblesse oblige ; le crĂ©ateur de Vautrin et de Quinola frisait le bohĂšme, du moins jusqu’au moment oĂč il habita son petit hĂŽtel de la rue FortunĂ©e. Ceux qui prĂ©tendaient avoir « achetĂ© son fonds », exagĂ©rĂšrent son dĂ©braillĂ©, et inventĂšrent le « rĂ©alisme », qui bannissait tout idĂ©al.

Sur la scĂšne de l’OdĂ©on, oĂč Ă©clatĂšrent les plus beaux triomphes dramatiques comme les plus dĂ©sopilantes chutes de l’époque, les Ressources de Quinola furent outrageusement sifflĂ©es par le public, non pas seulement Ă  cause des dĂ©fauts de la piĂšce, mais en punition des procĂ©dĂ©s de l’auteur, lors de la premiĂšre reprĂ©sentation.

Balzac avait achetĂ© tous les billets au directeur, et il fallut s’en procurer rue de Vaugirard, oĂč ils se vendaient le plus cher possible.

Cette spĂ©culation ne rĂ©ussit pas. La salle resta vide. Des vendeurs de places offrirent aux passants, soit dans la rue, soit chez les marchands de vin, une masse de billets Ă  vil prix. Balzac, dit-on, en vendit lui-mĂȘme. La salle se remplit, grĂące Ă  ces moyens Ă©tranges. La reprĂ©sentation eut lieu, malgrĂ© les protestations et les huĂ©es. Si le principal interprĂšte de la comĂ©die n’avait pas criĂ©, de toutes les forces de ses poumons, le nom de l’auteur, personne ne l’eĂ»t entendu.

Quant au drame de Vautrin, reprĂ©sentĂ© Ă  la Porte-Saint-Martin le 14 mars 1840, il fut dĂ©fendu aprĂšs la premiĂšre reprĂ©sentation. FrĂ©dĂ©rick-LemaĂźtre s’était avisĂ© de se prĂ©senter au public avec des favoris touffus et un toupet qui menaçait le ciel. Il avait des gestes Ă©tudiĂ©s, tels que les spectateurs Ă©clatĂšrent de rire. Il semblait que Louis-Philippe parĂ»t sur la scĂšne.

La liste des littĂ©rateurs de mĂ©rite n’est pas Ă©puisĂ©e.

Édouard d’Anglemont s’acquit, de 1825 Ă  1835, une modeste rĂ©putation de poĂšte, qu’il perdit pendant les annĂ©es suivantes.

Briseux, dont le nom signifiait presque Breton (Briseuk), imprima des vers bretonnants, parmi lesquels on admira la douce et charmante composition de Marie, digne de passer Ă  la postĂ©ritĂ©. Il Ă©tait l’ami de Georges Farcy, philosophe, tuĂ© prĂšs du Louvre en combattant, dans la journĂ©e du 29 juillet 1830.

Un autre enfant de la Bretagne, Émile Souvestre, publia Ă  Nantes, pendant l’annĂ©e de la rĂ©volution, des RĂȘves poĂ©tiques, et plus tard, ses Derniers Bretons, ainsi que son roman Riche et Pauvre, qui le recommandait comme Ă©crivain moral.

Enfin, le Breton Hippolyte Lucas publia en 1829, avec Boulay-Paty, une traduction en vers du Corsaire de lord Byron.

Dans le dĂ©bordement de poĂ©sie qui se produisit, de 1825 Ă  1840, on distingue, outre les maĂźtres pour lesquels l’immortalitĂ© a commencĂ©, une foule de femmes et quelques ouvriers.

Louise Colet, plusieurs fois couronnĂ©e par l’AcadĂ©mie française, avait des amitiĂ©s trĂšs puissantes ; piquĂ©e au vif par les GuĂȘpes d’Alphonse Karr, elle « offrit au journaliste un coup de poignard
 dans le dos » ; mais son couteau de cuisiniĂšre demeura innocent. Mme Desbordes-Valmore, d’abord chanteuse, puis poĂšte, faisait des vers charmants, en restant « femme, toujours femme, absolument femme ». Hermance Lesguillon, poĂšte comme son mari, donna cinq recueils de vers au moins, de 1833 Ă  1845. Mme Mennessier-Nodier, fille de Charles Nodier, Ă©tait Ă  la fois poĂšte et musicienne, comme Mlle Bertin, fille du directeur du Journal des DĂ©bats ; celle-ci publia les Glanes, celle-lĂ  les Perce-Neige.

À cause de sa parentĂ©, Mlle Bertin excita l’envie de nombreux poĂštes et de musiciens non moins nombreux. On prĂ©tendit que ses vers ne valaient pas l’honneur qui leur Ă©tait fait ; on prĂ©tendit que Berlioz avait collaborĂ© Ă  sa partition d’Esmeralda, tandis que ce compositeur n’en avait pas Ă©crit une seule note. Les classiques musiciens la frappĂšrent sur le dos de Berlioz, et les classiques poĂštes la frappĂšrent sur le dos de Victor Hugo. Somme toute, elle ne sortit pas des rangs des amateurs bien douĂ©s.

Quels souvenirs s’attachĂšrent Ă  Élisa MercƓur, morte de langueur et de misĂšre, dit-on, en janvier 1835 ! Elle eut pour ami Chateaubriand, qui suivit son cercueil. AprĂšs juillet 1830, Élisa MercƓur fut soumise Ă  une dure Ă©preuve. Les vers — Ă  l’exception de ceux que signaient les maĂźtres Ă©clatants de la poĂ©sie — ne se vendaient plus. Les contemporains prĂ©fĂ©rĂšrent la prose. Pour vivre, Élisa MercƓur essaya de placer dans un journal une courte piĂšce de vingt-huit rimes. Elle espĂ©rait bien rĂ©ussir, grĂące Ă  la recommandation du grand mĂ©decin Alibert.

Le rĂ©dacteur du journal compta les vers, et, tirant d’un tiroir vingt-huit sous, offrit la somme Ă  Élisa MercƓur, qui fit un mouvement d’indignation.

« Mais, mademoiselle, lui dit le rédacteur avec le plus beau calme, je ne paye les autres vers que deux liards !

— Deux liards ou un sou, ce n’est pas mon prix ! » s’écria-t-elle.

Elle ressaisit sa piÚce, la déchira soudain, et sortit désespérée.

Élisa MercƓur gagna son pain en apprenant à lire aux petits enfants de son quartier.

Au mĂȘme temps, HĂ©gĂ©sippe Moreau Ă©crivait : « À moins d’ĂȘtre Victor Hugo ou Lamartine, les vers ne se vendent pas. »

DĂ©jĂ  la Muse ne pouvait nourrir. ClĂ©mence Robert, dont SĂ©nancourt Ă©tait l’inspirateur, Ă©crivait nĂ©anmoins des vers remarquables, avant de devenir romanciĂšre dĂ©mocrate, et de s’installer au rez-de-chaussĂ©e des journaux populaires.

Non seulement les femmes rimaient Ă  l’envi, mais les ouvriers « accordaient leur lyre ». HĂ©gĂ©sippe Moreau n’avait quittĂ© l’imprimerie qu’aprĂšs les journĂ©es de Juillet, durant lesquelles il se comporta vaillamment.

Le menuisier Jean Reboul, fils d’un serrurier, composait l’Ange et l’Enfant, que l’on rĂ©citait partout, dans les salons et dans les classes, qui lui valait des vers de Lamartine et l’admiration d’Alexandre Dumas. Le tisserand Magu chantait « sa navette » et conquĂ©rait les sympathies de George Sand. Le maçon Charles Poncy publiait, Ă  dix-neuf ans, un premier recueil de poĂ©sies. Pierre Lachambeaudie, simple teneur de livres, ancien Saint-Simonien, travaillait Ă  des Fables, dont le recueil parut grĂące aux moyens que lui fournit le PĂšre Enfantin. Hippolyte Tampucci, garçon de classes au collĂšge Charlemagne, imprima un volume de poĂ©sies en 1832, et mĂ©rita les encouragements de Victor Hugo.

Il arriva, mĂȘme, que des condamnĂ©s cherchĂšrent Ă  se rĂ©habiliter par la poĂ©sie, comme Hippolyte Raynal, Ă  qui BĂ©ranger manifesta des sympathies. Depuis, plus d’un criminel a prĂ©tendu prendre place parmi les esprits d’élite. Rappelons-nous Lacenaire.

PoĂštes et romanciers prodiguaient, en tĂȘte de leurs piĂšces de vers ou de leurs rĂ©cits, les Ă©pigraphes tirĂ©es des Ɠuvres de leurs amis : rĂ©clames permises pour attirer sur ceux-ci l’attention du public. La mode en est passĂ©e. À l’imitation du Hierro de Victor Hugo, les Jeune-France adoptaient un cachet au sens mystĂ©rieux.

Je renonce Ă  citer tous les noms des gĂ©nies inconnus ou mĂ©connus auxquels ont manquĂ© l’occasion de se produire, ou le talent pour percer, ou la constance pour acquĂ©rir de la rĂ©putation.

Ils lançaient un livre — vers ou prose — qui Ă©tait Ă  la fois un bonjour et un adieu Ă  la littĂ©rature. Hippolyte Barbier (d’OrlĂ©ans), par exemple, reçu chez de Vigny, enthousiaste de Lamennais et de Lacordaire, publia en 1836 les ÉlĂ©vations poĂ©tiques et religieuses. Je perdis de vue Hippolyte Barbier, qui entra dans les ordres, et je le retrouvai aumĂŽnier du lycĂ©e Louis-le-Grand, oĂč il mourut estimĂ©, aimĂ© de tous. Jeune, il adhĂ©rait « et de cƓur et d’ñme aux thĂ©ories palingĂ©nĂ©siques de Ballanche ».

AprĂšs avoir Ă©tĂ© substitut, Regnier-Destourbet Ă©crivit des ouvrages historiques et un roman naturaliste et moral : Louisa, ou les douleurs d’une fille de joie, signé : l’abbĂ© Tiberge. Ce roman fit quelque bruit. Regnier-Destourbet aborda le thĂ©Ăątre ; puis, par dĂ©sespoir d’amour, il se retira au sĂ©minaire de Saint-Sulpice, oĂč il resta peu de mois. Il est mort Ă  vingt-sept ans.

Sous ce titre : Gaspard de la nuit, fantaisie Ă  la maniĂšre de Rembrandt et de Callot, on vit apparaĂźtre en 1842 un recueil d’Aloysius Bertrand, enlevĂ© par la mort, Ă  l’hĂŽpital Necker, un an avant cette publication longtemps dĂ©sirĂ©e par l’auteur, Ă  qui EugĂšne Renduel avait fait des promesses, et qui adressa un sonnet Ă  cet Ă©diteur posthume.

Qui lit aujourd’hui les poĂ©sies Feu et flamme, de ThĂ©ophile Dondey ?

Charles Lassailly, mort en 1842, aprĂšs avoir vĂ©cu pendant cinq ou six ans de la vie de bohĂšme, dont je vais parler, aprĂšs avoir perdu sa santĂ©, et un peu sa raison, s’était donnĂ© des titres de notoriĂ©tĂ© excentrique par la publication des Roueries de Trialphe notre contemporain avant son suicide, sorte d’autobiographie des plus Ă©tranges.

Un dicton circulait : « Les romantiques font tous des préfaces. » Dans ces préfaces, beaucoup expliquaient leurs intentions ; quelques-uns visaient trop haut et, manquant leur but, succombaient sous le découragement. Charles Dovalle, dans sa Muse romantique, avait dit :


Vole, jeune homme !
 Oui, souviens-toi d’Icare :
Il est tombé, mais il a vu les cieux.

De jeunes Ă©crivains, trop ambitieux au dĂ©but, tombĂšrent sans Ă©prouver cette joie suprĂȘme. Ils ne se virent jamais imprimer.

Jules Vabre annonça seulement l’Essai sur l’incommoditĂ© des commodes, fantaisie qui n’a jamais paru, qu’il n’a pas mĂȘme commencĂ©e. D’autres ne firent que des essais, des plans, des rĂȘves de publication, des inventions de titres abracadabrants.

À la suite des irrĂ©guliers de la plume se multipliĂšrent les bohĂšmes, affectant le dĂ©dain le plus profond pour ce que les bourgeois appellent « rĂšgle de conduite », se posant en successeurs de François Villon, jouant le rĂŽle de rapins littĂ©raires, habituĂ©s de cabarets, souvent de mauvais lieux, rompant avec les usages de la sociĂ©tĂ© polie, et croyant enfin que tout est permis aux hommes d’intelligence.

Ici, je ne veux nommer personne, ni ne veux blĂąmer plusieurs amis auxquels le genre de vie qu’ils ont menĂ© a Ă©tĂ© plus ou moins fatal. À cĂŽtĂ© des faux Byrons romantiques il existait de braves garçons qui tombaient dans l’excĂšs de la rĂ©volution littĂ©raire, et qui faisaient de la dĂ©bauche, de l’immoralitĂ© en action. Sceptiques, matĂ©rialistes, ils Ă©rigeaient la pauvretĂ© en systĂšme, et, criblĂ©s de dettes, ils riaient de leur insolvabilitĂ© volontaire.

Les uns secouĂšrent, un beau jour, leur manteau de DiogĂšne, et l’on vit beaucoup d’égoĂŻsme au fond de leur caractĂšre ; les autres succombĂšrent prĂ©maturĂ©ment, victimes de perpĂ©tuels dĂ©sordres ; tous eurent des imitateurs qui finirent par former des groupes nombreux, avec lesquels la gĂ©nĂ©ration suivante a dĂ» compter, et qui ont fait Ă©cole.

L’esprit de bohĂšme devint envahisseur ; il engendra la blague, par laquelle — les Ă©trangers ont prĂ©tendu que la France pĂ©rirait, — prĂ©diction outrecuidante et dont, espĂ©rons-le, nos fils prouveront la faussetĂ©.

Ce mal ne s’attacha pas seulement Ă  la littĂ©rature et Ă  l’art ; il gagna peu Ă  peu la science, et surtout la politique. Nous eĂ»mes et nous avons encore des bohĂšmes, dans ces deux sphĂšres, des gens qui jouent avec le paradoxe, accomplissent leur travail sans conviction, font mĂ©tier de leur profession et, toujours besogneux autant que pleins d’appĂ©tits, gĂątent ainsi leur facultĂ©s natives.

Au théùtre des Funambules, sur le boulevard du Temple, une bonne partie des bohÚmes se donnaient rendez-vous ; quelques-uns faisaient des piÚces pour Deburau, le Pierrot inimitable, célébré par Charles Nodier, exalté par Jules Janin dans un livre qui obtint un succÚs énorme.

Étranges reprĂ©sentations, parfois, que celles des Funambules ! À cĂŽtĂ© des « voyous » de nature, il s’y trouvait des femmes du grand monde, des artistes et des hommes de lettres.

Nous avions l’habitude d’occuper une avant-scĂšne avec PĂ©quegnot, le graveur, et Bonvin, le peintre, avec d’autres amis qui Ă©taient fort au courant des petites misĂšres du thĂ©Ăątre. Rien de plus amusant : on faisait la conversation Ă  voix basse, en a parte, avec les acteurs et actrices ; mais on se taisait Ă  l’apparition de Deburau, puis on l’applaudissait Ă  outrance.

Privat-d’Anglemont devait toujours faire des piĂšces pour les Funambules, mais je n’en ai pas vu Ă©clore une seule. Beaucoup de bohĂšmes visaient la fortune de se crĂ©er un rĂ©pertoire mimĂ© par Deburau.

Encore un mot de la littĂ©rature et du thĂ©Ăątre, avant de passer Ă  l’art et Ă  la science.

J’ai laissĂ© de cĂŽtĂ© Casimir Delavigne. Ne croyez pas que ce soit par dĂ©dain, ni qu’il y ait parti pris chez moi. Mon hugolĂątrie n’allait pas jusqu’à dĂ©nier Ă  l’auteur des MessĂ©niennes et de Marino Faliero un estimable talent de poĂšte, un talent supĂ©rieur d’auteur dramatique.

Casimir Delavigne Ă©crivait, dans une prĂ©face : « La raison la plus vulgaire veut aujourd’hui de la tolĂ©rance en tout. » Il devint partisan des concessions en littĂ©rature, du juste milieu comme en politique. Classique par l’École des vieillards, oĂč Mlle Mars avait jouĂ© avec Talma, par les VĂȘpres Siciliennes et le Paria, il sacrifia au romantisme non seulement par Marino Faliero, mais par Louis XI ; quoiqu’il donnĂąt Ă  la derniĂšre de ces Ɠuvres le nom de tragĂ©die, sans doute pour ne pas rompre avec ses soutiens littĂ©raires, il ne caractĂ©risa pas la seconde quand il l’imprima : Marino Faliero parut, — on l’a remarquĂ©, — « sans autre ornement que le nom de l’auteur ».

Craignant de suivre Alexandre Dumas, Victor Hugo et Alfred de Vigny, il hĂ©sita(Ă  ejtRer nettement dans le drame. Aussi quelques bouillants coryphĂ©es de l’École moderne qualifiaient les Enfants d’Édouard de « tragĂ©die puĂ©rile ».

Bref, les romantiques firent la guerre Ă  Casimir Delavigne, dont le succĂšs les gĂȘnait ; ils n’épargnĂšrent pas, non plus, le roi du vaudeville, qui, ne se contentant pas d’ĂȘtre jouĂ© et applaudi dans tous les thĂ©Ăątres de second ordre, osait lancer ses comĂ©dies sur la scĂšne du ThĂ©Ăątre-Français, et tenir en Ă©chec les maĂźtres nouveaux.

On reprochait Ă  EugĂšne Scribe ses incorrections de style, de ne pas Ă©crire en français, d’ĂȘtre « bourgeois » mĂȘme en traitant des sujets prĂ©tendus historiques, d’avoir une foule de collaborateurs, de diriger une fabrique de piĂšces, et enfin de gagner beaucoup d’argent, ce qui lui permit de patronner efficacement la SociĂ©tĂ© des auteurs dramatiques.

En rĂ©alitĂ©, Scribe excellait dans l’art de grouper les petits incidents, de nouer et de dĂ©nouer les intrigues, de semer les traits d’esprit dans l’action, et de consulter incessamment le goĂ»t de son public. C’est lui qui disait, en notant un mot dit devant lui : « Il sera bon dans un an. » Autour de Scribe gravitĂšrent, outre Ernest LegouvĂ©, bon nombre de vaudevillistes, Dupin, Brazier, Carmouche, Bayard, Saintine, etc., et, de ses collaborateurs ou de ses Ă©mules, plusieurs se permettaient de parodier les drames en vogue, audace que nos amis romantiques supportaient avec peine.

ArriĂšre les vaudevillistes, et vivent les dramaturges ! Nous aimions bien mieux les gros mĂ©lodrames de Joseph Bouchardy et consorts, qui avaient fait partie du cĂ©nacle, et qui, s’ils Ă©crivaient mal, composaient bien les grandes machines Ă  spectacle.

La jeunesse actuelle a des goûts contraires : le drame ne lui va pas ; elle aime mieux les opérettes et les bouffonneries, ou bien les comédies réalistes.

D’autre part, profitant de « la libertĂ© reconquise en 1830 », les directeurs de thĂ©Ăątre jouaient, aux applaudissements des voltairiens et malgrĂ© l’indignation des rĂ©actionnaires, les Visitandines, les Victimes cloĂźtrĂ©es, le CurĂ© Mingrat, la Cure et l’ArchevĂȘchĂ©, Urbain Grandier, etc.

Mais ce dĂ©bordement de piĂšces anticlĂ©ricales, sans grande valeur littĂ©raire, ne dura pas longtemps. Dame Censure l’arrĂȘta.

Les membres du Caveau moderne, sociĂ©tĂ© de chansonniers et d’amateurs de dĂźners joyeux, s’étaient brouillĂ©s et dispersĂ©s en 1817 pour cause politique. Les Soupers de Momus, Ă©tablis depuis 1813, servirent d’asile Ă  quelques-uns d’entre eux, puis disparurent en 1828.

Désaugiers fut en titre « chansonnier de la ville de Paris » aux appointements de 6 000 francs. Seul il occupa cette place, expressément créée pour lui.

D’autres lices chansonniĂšres ont existĂ© simultanĂ©ment ou postĂ©rieurement, mais sans succĂšs vĂ©ritable, devant le dilettantisme qui progressait et les romances sentimentales qui envahissaient salons et ateliers. Albert MontĂ©mont et ses amis essayĂšrent de ressusciter un dernier Caveau, lequel ne se distingua pas d’une foule d’autres sociĂ©tĂ©s chantantes et de dĂźners de camarades, aujourd’hui devenus presque intimes, ou tout au moins spĂ©ciaux. Pierre Dupont et Gustave Mathieu ont donnĂ© d’autres allures Ă  la chanson.

En Ă©crivant la Camaraderie ou la Courte Échelle, EugĂšne Scribe, ancien Ă©lĂšve de l’institution Sainte-Barbe, mit en scĂšne les amitiĂ©s de collĂšge. Les Barbistes, qui fondĂšrent une Association amicale, ont Ă©tĂ© imitĂ©s par les autres lycĂ©ens, par les Ă©lĂšves de grands pensionnats.

Les repas annuels des sociĂ©tĂ©s amicales ont conservĂ© quelque peu l’usage des chansons aprĂšs boire, comme dans les noces du peuple. Le Barbiste Bayard chantait, au banquet de 1833 :



 Oui, mon enfant, je te ferai Barbiste :

 Ce titre-là te portera bonheur !

XXVIII

Casimir Delavigne Ă©tait le poĂšte que prĂ©fĂ©rait Louis-Philippe, Ă  qui le Paria avait Ă©tĂ© dĂ©diĂ© autrefois, dont le chant de la Parisienne et une Semaine Ă  Paris exaltaient l’amour pour le drapeau tricolore.

Le roi-citoyen admirait les classiques passĂ©s ou prĂ©sents, Viennet et LiadĂšres, mĂȘme Fulchiron. Peu connaisseur en art, il eut Alaux pour peintre favori, et l’on assure qu’il disait :

« Alaux dessine bien, n’est pas cher, et est bon coloriste. »

Louis-Philippe estimait aussi Paul Delaroche, surnommĂ© « le Casimir Delavigne de la peinture ». Il aimait « la belle peinture » d’Auguste Couder, Ă©lĂšve de Regnauld et de David. Étant duc de Chartres, il avait eu pour maĂźtres de dessin Carmontelle et Bardin, qui lui donnaient des leçons sous la surveillance de l’auteur de LĂ©onidas aux Thermopyles, toujours prĂ©sent.

Il accabla de commandes, principalement pour Versailles, le peintre de marines ThĂ©odore Gudin, qui fut un maĂźtre dans l’art de brosser rapidement des tableaux Ă©clatants, et qui, peu Ă  peu, tomba du romantisme dans le faire habile, pour ne pas dire dans le mĂ©tier. Gudin mena une existence princiĂšre dans son chĂąteau de Beaujon. Son atelier Ă©tait le plus beau, dans Paris, alors que le nombre des ateliers somptueux n’approchait pas du nombre de ceux d’aujourd’hui.

Quand arriva la chute de Louis-Philippe, ThĂ©odore Gudin n’avait encore livrĂ© que soixante-trois tableaux retraçant nos faits maritimes, sur les quatre-vingt-dix commandĂ©s par le roi dĂ©chu. Tout fut payĂ© par la liquidation de la liste civile, et Gudin, demeurĂ© peintre officiel des marines, devint, sous NapolĂ©on III, commandeur de la LĂ©gion d’honneur, placĂ© ainsi sur la mĂȘme ligne que l’illustre Ingres. Vers la fin de sa carriĂšre, il s’adjoignait des collaborateurs : ces associations produisaient des ouvrages de pacotille.

Louis-Philippe ne comprenait pas les poĂ©tiques mĂ©rites des Scheffer, dont l’aĂźnĂ©, Ary, lui paraissait s’inspirer trop de Goethe et de Byron. Il est probable que la princesse Marie, Ă©lĂšve d’Ary, pensait autrement.

Le rÚgne de Louis-Philippe a pourtant été remarquable par la lutte qui exista entre les coloristes et les dessinateurs en art, comme entre les classiques et les romantiques en littérature, comme entre les harmonistes et les mélodistes en musique.

Il eĂ»t Ă©tĂ© difficile, en ce temps-lĂ , de ne pas se prononcer pour Ingres ou pour Delacroix, quand mĂȘme on n’eĂ»t jamais essayĂ© de tenir un crayon.

Je pris parti pour Ingres, lorsque le Martyre de saint Symphorien fut exposĂ© au Salon de 1834. Devant ce tableau, les plus vives contestations s’élevaient, et, il faut le dire, les critiques l’emportaient sur les Ă©loges.

Certains aristarques reprochaient au maßtre des incorrections de dessin ; ils plaisantaient sur quelques intentions mal traduites par le pinceau, et sur des détails trop compliqués.

Vainement les admirateurs ripostaient, en allĂ©guant que le peintre de l’ApothĂ©ose d’HomĂšre avait rendu avec une force remarquable le sujet dramatique par lui choisi, et que sa composition Ă©tait superbe de forme et d’expression.

Ingres, ne retrouvant pas en France l’accueil qu’il avait reçu en Italie, se dĂ©couragea, ou plutĂŽt il bouda le public français. Il annonça qu’il ne participerait pas, dĂ©sormais, aux expositions officielles ; et il tint parole, partit pour Rome comme directeur de la villa MĂ©dicis, d’oĂč il envoya plusieurs toiles devenues cĂ©lĂšbres, notamment Stratonice, pour le duc d’OrlĂ©ans, prince royal. On allait voir Stratonice, au pavillon de Marsan, par faveur spĂ©ciale.

En 1835, le baron Gros avait éprouvé les brutalités de la critique, déchaßnée contre son Hercule et DiomÚde.

ÂgĂ© de soixante-quatre ans, l’illustre peintre dont la plupart des tableaux, sous l’Empire et la Restauration, furent des pages magnifiques, ne put supporter le chagrin de se voir mĂ©connu, oubliĂ©, conspuĂ© par l’école nouvelle : il se noya dans l’étang de Meudon, et sa mort fit grand bruit dans le monde artistique.

Ingres ne suivit pas l’exemple de celui qui avait Ă©tĂ© le meilleur Ă©lĂšve de David, et qui avait comptĂ© parmi ses Ă©lĂšves Camille Roqueplan et Barye ; il lutta encore avec Ă©nergie, et finit par triompher, par conquĂ©rir l’enthousiasme de ses compatriotes, par obtenir des dĂ©dommagements, — une rĂ©paration Ă©clatante de toutes les injustices qu’il avait souffertes.

Mais Ingres n’exposa plus ; on allait voir ses tableaux chez lui ; et lorsque le maĂźtre Ă©tait absent, c’était Mme Ingres qui faisait les honneurs aux visiteurs, qui donnait les explications, qui paraphrasait les Ɠuvres de son mari : « Voyez combien cette tĂȘte est belle ! Admirez la pose de VĂ©nus ! Jamais on n’a si noblement compris la figure de Jeanne d’Arc ! », etc.

Il me semble que je suis encore dans le petit appartement d’Ingres, à l’Institut.

On peut dĂ©clarer hardiment qu’Hippolyte Flandrin continua l’auteur du Saint Symphorien, sans admettre qu’il le dĂ©passa, sinon pour le caractĂšre religieux.

FidĂšle Ă  son maĂźtre, Ă  Ingres, l’auteur des peintures murales de Saint-Vincent de Paul, de Saint-Germain des PrĂ©s, Ă  Paris, et de Saint-Paul de NĂźmes, excella dans le portrait. Hippolyte Flandrin Ă©tait regardĂ© comme un des plus habiles dessinateurs contemporains, comme un des plus sobres coloristes. En fait de couleur, sa sobriĂ©tĂ© nous paraissait excessive. Selon nous, il poussait trop au gris. La grandeur et l’unitĂ© harmonieuse de ses compositions rachetaient ce dĂ©faut, qui Ă©tait celui des derniers reprĂ©sentants de l’école classique en peinture.

Nous avions sur le cƓur les grisailles de Meynier et d’Abel de Pujol, ainsi que ces plafonds blafards dont nos monuments avaient Ă©tĂ© pourvus par les artistes officiels.

Cependant EugĂšne Delacroix, le chef des coloristes, ne cessait pas d’envoyer aux Salons ses compositions hardies ; de plus en plus il s’illustrait, et, tout en admirant Ingres, beaucoup de jeunes, alors, convenaient que Delacroix possĂ©dait des qualitĂ©s puissantes, mĂ©ritait l’appui de Thiers arrivĂ© au pouvoir, et devait un jour composer de vivantes peintures murales.

La gravure et la lithographie reproduisaient, popularisaient sa Barque du Dante, son Massacre de Scio, son Hamlet.

Le Louvre — en temps d’exposition — attirait une foule remplie de fanatiques, — qui pour Delaroche, qui pour Decamps, qui pour Delacroix, qui pour les paysagistes, qui pour les tableaux de genre. « On parcourait les galeries, Ă©crit ThĂ©ophile Gautier, avec des gestes d’admiration frĂ©nĂ©tique qui feraient bien rire la gĂ©nĂ©ration actuelle. »

Ainsi, quand Delacroix exposa MĂ©dĂ©e poignardant ses enfants, la toile se trouva placĂ©e Ă  l’entrĂ©e du salon carrĂ©, Ă  gauche, tout prĂšs de la porte du grand escalier.

J’étais lĂ  en extase, avec une assez nombreuse compagnie. Un de mes camarades de collĂšge, arrivĂ© avant moi, me serra tout Ă  coup la main et s’apprĂȘta Ă  sortir.

« Comment ! lui dis-je, tu ne viens pas dans les autres galeries ?
 Il y a de belles toiles
 Le Salon est remarquable.

« Non ; MĂ©dĂ©e me suffit
 sublime ! Inutile de voir le reste. »

Et il disparut.

Presque au mĂȘme moment, un autre ami, graveur classique, passa devant l’Ɠuvre de Delacroix, sans seulement daigner s’y arrĂȘter. Je l’interpelle. Il me rĂ©pond :

« CroĂ»te ! croĂ»te ! croĂ»te !
 pas l’ombre de dessin
 Adieu ! »

Le premier, le partisan de Delacroix, Ă©tait d’ailleurs un garçon de mĂ©rite ayant fait de bonnes Ă©tudes au collĂšge Henri IV, et qui, adonnĂ© au culte de la peinture, Ă©tudiait Ă  la fois le grand coloriste et le merveilleux dessinateur, — Ingres et Delacroix. — Il poursuivait un but impossible ; sĂ©rieusement, il rĂȘvait de concilier l’un et l’autre gĂ©nie, en multipliant les efforts.

AprÚs avoir enfourché ce dada durant plusieurs années, il perdit courage et se coupa la gorge dans une hÎtellerie de Rome.

D’autres ont osĂ© le mĂȘme essai, sans toucher le but. Ils voulaient la perfection.

Par exemple, ThĂ©odore Chasseriau s’inspira d’Ingres et de Delacroix. Il se recommanda par l’invention, par la composition, par le sentiment poĂ©tique, quelquefois Ă©trange.

Il arriva Ă  ThĂ©ophile Gautier, dans ses Salons, d’écrire trois ou quatre feuilletons pour Delacroix, autant pour Chasseriau, et de passer plus que rapidement sur le reste des peintres d’histoire.

PrĂ©maturĂ©ment enlevĂ© Ă  l’art, Chasseriau a laissĂ© des toiles remarquables ; il a dĂ©corĂ© une chapelle de Saint-Merry et une chapelle de Saint-Roch.

Parmi les artistes du temps, travaillant sous l’influence de l’air ambiant qui partout circulait, plusieurs ne laissĂšrent qu’un tableau, puis s’effacĂšrent. Arbres poussĂ©s en serre chaude.

EugĂšne DevĂ©ria, avec sa Naissance de Henri IV, promettait d’ĂȘtre un Paul VĂ©ronĂšse français, comme Thomas Couture, plus tard, avec les Romains de la dĂ©cadence, promettait de devenir un maĂźtre hors ligne.

Camille Roqueplan n’a pas assez vĂ©cu pour faire de la grande peinture, telle que la prĂ©sageaient sa Madeleine et son Lion amoureux.

Autant son frĂšre Nestor brillait par l’esprit littĂ©raire, autant Camille brillait par la grĂące et le pittoresque de son pinceau.

Couture prĂ©tendait faire Ă©cole, Ă  cĂŽtĂ© d’EugĂšne Delacroix. Il a disparu sans y parvenir, et sa couleur a bien pĂąli devant celle du peintre de MĂ©dĂ©e. NĂ©anmoins, son Fauconnier reste une Ɠuvre Ă  part, presque accomplie.

Chez EugĂšne DevĂ©ria, et chez Achille, les romantiques affluaient, comme chez leur ami, Louis Boulanger. Victor Hugo, Alfred de Musset, Sainte-Beuve, Paul Foucher, PĂ©trus Borel s’y rencontraient avec Gustave Planche.

Gustave Planche avait alors un peu moins de trente ans. Il Ă©tait de ceux que la vocation littĂ©raire tourmentait, et il ne voulait pas ĂȘtre pharmacien dans l’officine de son pĂšre. AprĂšs avoir pris une premiĂšre inscription Ă  l’École de pharmacie, Gustave Planche se fit homme de lettres, collaborateur de l’Artiste ; et bientĂŽt il s’attacha surtout Ă  Alfred de Vigny, qui l’introduisit Ă  la Revue des Deux Mondes.

LĂ , ce critique doctrinaire s’institua « magister de la littĂ©rature » ; il tint vĂ©ritablement la fĂ©rule, de telle façon qu’Alphonse Karr le surnomma plaisamment « Gustave le Cruel », et que Victor Hugo, Lamartine, Lamennais et Balzac en reçurent des coups, injustement appliquĂ©s.

Nous autres, romantiques persĂ©vĂ©rants, nous vĂźmes en lui un transfuge. L’auteur d’Hernani se vengea de ses articles perfides en l’appelant, dans les Voix intĂ©rieures « mĂ©chant, ZoĂŻle Ă  l’Ɠil faux », en le dĂ©clarant « trop venimeux pour qu’on le touche ».

Pour ma part, j’ai peu frĂ©quentĂ© Gustave Planche. Sa tenue fort nĂ©gligĂ©e lui attira plus tard de nombreuses et vives critiques. Il s’en riait, en consommant, au cafĂ© Soufflet, une quantitĂ© invraisemblable de petits verres de cognac. Il est mort en septembre 1851.

Mais revenons aux artistes.

Les succĂšs de Decamps prirent leur source dans l’originalitĂ© de ses paysages, de ses toiles de genre, de ses fusains et de ses aquarelles. Sa spĂ©cialitĂ©, celle que prĂ©fĂ©raient les amateurs, c’étaient les singes : Singe au miroir, Singes boulangers, Singes charcutiers, Singe peintre et Singes experts. Ce dernier tableau ridiculisait le jury de peinture, refusant frĂ©quemment les Ɠuvres de Decamps, qui dĂ©couvrit l’Orient comme Delacroix dĂ©couvrit l’Afrique.

Cet Ă©lĂšve d’Abel de Pujol ne nĂ©gligea rien afin d’oublier les principes de son maĂźtre, et bien lui en prit pour rĂ©ussir Ă  marquer dans l’histoire de l’art au dix-neuviĂšme siĂšcle.

Si l’on a pensĂ© qu’EugĂšne Delacroix fut le Victor Hugo de la peinture, on a lieu de reconnaĂźtre aussi qu’Horace Vernet en fut l’Alexandre Dumas, principalement Ă  cause de sa fĂ©conditĂ©.


XXIX

Quant au talent d’Horace Vernet, nous l’avons plus d’une fois dĂ©daignĂ©.

Dans cette famille, on peignait de pĂšre en fils : Antoine, Joseph, Carle, Horace Vernet. Il nous semblait, Ă  nous, hugolĂątres, qu’une palette venue par succession fĂ»t nĂ©cessairement entachĂ©e de vulgaritĂ©. Il y avait trop longtemps qu’on parlait des Vernet !

Horace, prĂ©tendions-nous, faisait de la peinture « à la toise » ; il brossait ses toiles « à cheval » ; il n’était « grandiose que pour les bourgeois ». Plus on nous vantait sa facilitĂ©, plus nous l’écartions du Parnasse de l’art.

Dans l’espace de sept mois, il couvrit sept cent soixante et quelques pieds de toile (un peu plus de trois pieds carrĂ©s par jour) ; et dans l’espace de trois ans il improvisa cinquante-sept tableaux.

Toutes ses batailles de l’Empire furent refusĂ©es par le jury de la Restauration : son atelier devint alors un rendez-vous pour les adversaires du gouvernement de Charles X, et, consĂ©quemment, Louis-Philippe le protĂ©gea, au point de lui offrir plus tard la pairie. Horace Vernet refusa ; il refusa aussi de peindre un « Louis XIV Ă  l’assaut de Valenciennes », parce que c’était mentir Ă  l’histoire.

Le roi et l’artiste se brouillĂšrent. Horace Vernet partit pour la Russie, revint en France aprĂšs la mort du duc d’OrlĂ©ans, se rĂ©concilia avec Louis-Philippe, « se remit Ă  l’ouvrage », comme nous disions.

Enrichi par ses travaux, dĂ©corĂ© de tous les ordres de l’Europe, cet artiste que l’on appelait « le pourvoyeur du MusĂ©e de Versailles », a tenu une grande place dans son Ă©poque, sans ajouter de fleurons Ă  la couronne de l’art ; mais le pinceau d’Horace Vernet a retracĂ© tant d’épisodes de nos annales que son nom ne pĂ©rira pas. Ce fut un peintre-historien, nous pourrions presque dire un peintre-voyageur.

Un autre crĂ©ateur de compositions immenses, un peintre philosophe, Paul Chenavard, brilla par l’imagination. Il n’accomplit que la moitiĂ© de sa tĂąche et crut pouvoir mener Ă  terme une Ɠuvre colossale, lorsque, aprĂšs fĂ©vrier 1848, il fut chargĂ© de dĂ©corer le PanthĂ©on.

Il devait tracer l’histoire de la civilisation depuis la GenĂšse jusqu’à la rĂ©volution française.

Quel sujet ! quelle grandeur ! Combien l’artiste qui avait Ă©tudiĂ© Ă  fond les maĂźtres de l’Italie se trouvait Ă  l’aise pour mettre Ă  profit son savoir et manifester son style !

Chenavard travailla avec ardeur, avec foi ; onze cartons Ă©normes Ă©taient dĂ©jĂ  terminĂ©s quand le PanthĂ©on fut rendu au culte catholique — avec un fronton annonçant une nĂ©cropole des grands hommes. Il ne se dĂ©dommagea un peu que par le Salon de 1853 et l’Exposition universelle de 1855.

Adoptant une maniĂšre toute diffĂ©rente, choisissant des sujets Ă©pisodiques, et les traitant selon les idĂ©es du romantisme, Robert Fleury s’attirait frĂ©quemment, au contraire, les bravos du public. Il peignait tantĂŽt une scĂšne de la Saint-BarthĂ©lemy, tantĂŽt Henri IV rapportĂ© au Louvre, tantĂŽt le Colloque de Poissy, tantĂŽt une scĂšne d’Inquisition ou un autodafĂ©.

Que sais-je encore ? Autant de tableaux, autant de succĂšs, que les belles lithographies de Mouilleron, Ă©lĂšve de mon frĂšre, rendaient promptement populaires. La peinture de Robert Fleury Ă©levait le genre Ă  la hauteur de l’histoire, ou, si vous l’aimez mieux, elle accommodait l’histoire avec le genre, elle inculquait un peu de romantisme aux bourgeois.

Le nom de Robert me rappelle un talent qui lança des Ă©tincelles depuis 1824 jusqu’à 1835 ; une personnalitĂ© toute romanesque ; un artiste qui commença par tenir le burin et finit par tenir le pinceau, en composant des toiles qui ont le prĂ©cieux patient de la gravure.

Je parle de LĂ©opold Robert, qui se tua Ă  Venise, en 1835, et dont le dernier tableau : PĂȘcheurs de l’Adriatique, fut exposĂ© une annĂ©e aprĂšs dans une salle de la mairie de la rue Drouot. La foule se pressait, Ă©mue, attristĂ©e, devant l’Ɠuvre de celui qui s’était donnĂ© la mort par suite d’un amour sans espoir pour la princesse Charlotte NapolĂ©on.

Mercuri avait gravĂ© les Moissonneurs de LĂ©opold Robert, et quiconque possĂ©dait une belle Ă©preuve de cette dĂ©licieuse gravure ne l’eĂ»t pas facilement cĂ©dĂ©e, je vous le jure. La mode fut aux Ɠuvres de cet artiste, donnant Ă  ses brigands et Ă  ses paysans un certain air de majestĂ© mĂ©lancolique. L’Improvisateur, la Madone de l’Arc, les Moissonneurs et les PĂȘcheurs figurent dans les galeries du Louvre.

Le temps les a fort dĂ©fraĂźchis, et puis
 la mode s’est portĂ©e ailleurs, et l’on reste presque froid devant ces toiles jadis acclamĂ©es !

Il faut se borner ; mais dois-je me taire sur les paysagistes ?

Ils forment un groupe vraiment extraordinaire dans la génération de 1830.

Bidauld et plusieurs artistes peintres nous servaient, sous le nom de tableaux, des plats d’épinards rĂ©ussis.

Chaque annĂ©e, Ă  l’ouverture du Salon, nous formions une bande, quelques amis et moi. Nous cherchions les plats d’épinard, devant lesquels nous Ă©clations de rire, Ă  la grande indignation des bourgeois, qui partageaient le goĂ»t de Louis-Philippe, et estimaient beaucoup le talent de Bidauld.

L’École du paysage composĂ©, historique et mythologique, elle aussi, possĂ©dait le privilĂšge d’exciter frĂ©quemment notre hilaritĂ©. À part quelques toiles d’Aligny, de Paul Flandrin, de RĂ©mond mĂȘme, nous plaisantions fort les « crĂ©ations », en disant bien haut que le paysage devait reprĂ©senter les scĂšnes de la nature, au lieu d’en inventer.

Les ThĂ©odore et Philippe Rousseau, les Jules DuprĂ©, les Camille Flers, les Louis Cabat n’ont-ils pas excellĂ© dans ce genre, en mĂȘme temps que Louis Français, François Daubigny, Constant Troyon, Prosper Marilhat, Camille Corot, Millet, Chintreuil et Rosa Bonheur, les uns produisant aussi des natures mortes, les autres plaçant dans leurs sites des animaux admirablement peints?

Notre École actuelle du paysage n’a pas de rivale. Qui donc mieux que DuprĂ© sut faire percer le soleil sous les ombrages ? Qui rendit mieux que ThĂ©odore Rousseau, que Flers, Français et Daubigny, les effets d’arbres, de rochers et de ciel ? Et la Mare aux canards, de Cabat ? Troyon n’a-t-il pas mĂ©ritĂ© le surnom de « la Fontaine de la peinture », avec sa touche virile, sa richesse de tons et son brillant coloris ? Le MarchĂ© aux chevaux, de Rosa Bonheur, n’est-il pas un chef-d’Ɠuvre, parmi d’autres toiles charmantes ?

Marilhat, prĂ©maturĂ©ment enlevĂ© aux arts, nous traduisait poĂ©tiquement les plus beaux aspects de la Syrie, de l’Égypte et de l’Italie, tandis que Corot, sans Ă©gal dans les matins et les soirs, se montrait encore plus parfait dans les solitudes, faisait impression sur l’ñme du spectateur, sans se prĂ©occuper outre mesure de l’imitation matĂ©rielle.

Corot, l’élĂšve de Bertin et de Michallon, se montra Ă  la fois plus poĂ©tique et plus rĂ©aliste que ses maĂźtres. La rĂ©putation de ce paysagiste, d’abord si discutĂ©, a grandi au point de le rendre populaire.

Ces artistes-lĂ  prirent pour atelier d’études l’admirable forĂȘt de Fontainebleau, et ils y fondĂšrent des colonies, — Barbizon, Chailly et Marlotte.

Th. Rousseau, Corot, Diaz, Leroux, Troyon, Flers, Gaspard Lacroix, Lavieille, Jacques, François Millet, Chintreuil, Bodmer, etc., ont Ă©tĂ© comme les sylvains de cette merveilleuse collection d’arbres gigantesques.

À Barbizon, l’aubergiste Ganne en a vu passer un bon nombre. Une complainte rappelle encore les premiers temps de la colonie, et le vertueux Augustin Challamel, comme on le remarque dans ce curieux morceau, Ă©crit en entier de ma main, s’y rencontra avec Guillemin et Brissot de Warville.

Je ne citerai que quatre vers de la complainte, sur le premier de ces deux artistes :


Guillemin, de gloire avide,

Pour sa part un panneau prit ;
Il y mit tout son esprit


Et le panneau resta vide.

Ce pauvre Guillemin, peintre de genre, dont le pinceau Ă©tait habile et gracieux, eut son heure de cĂ©lĂ©britĂ©. La mort nous l’a enlevĂ©, dans la maison qu’il possĂ©dait Ă  Bois-le-Roi, commune situĂ©e au milieu de la forĂȘt de Fontainebleau.

Chez l’aubergiste Ganne, les artistes peignaient des panneaux, dont l’ensemble a formĂ© un vĂ©ritable musĂ©e renfermant plus d’un trĂ©sor.


XXX

Pour terminer mes apprĂ©ciations sur le mouvement des beaux-arts, il me reste Ă  signaler l’essor de l’architecture, de la sculpture, et de la musique.

Les chapitres Paris Ă  vol d’oiseau et Ceci tuera cela, dans le roman de Notre-Dame de Paris, Ă©murent les imaginations et rĂ©agirent vigoureusement contre les exploits trop prolongĂ©s de la Bande noire, qui dĂ©molissait une foule de monuments historiques ; ils nous dĂ©barrassĂšrent des maladroits qui restauraient les plus belles Ă©glises ou les plus intĂ©ressants chĂąteaux d’une maniĂšre dĂ©plorable.

On voyait dĂ©truire des chefs-d’Ɠuvre de pierre ; on voyait massacrer, en les rĂ©parant, tous les spĂ©cimens divers d’architecture. Aucun respect pour les souvenirs, dont se moquait la spĂ©culation ; aucune intelligence des styles, quand l’archĂ©ologie, en France, avait dĂ©jĂ  des reprĂ©sentants Ă©mĂ©rites : Millin, SĂ©roux d’Agincourt, le baron Taylor, Lenoir, QuatremĂšre de Quincy, Letronne, Raoul-Rochette, de Saulcy, Lenormant, du Sommerard, Didron, les deux Champollion, etc.

L’influence de l’auteur de Notre-Dame de Paris fut telle qu’un mot caractĂ©ristique s’échappa de la bouche de la princesse HĂ©lĂšne, femme du duc d’OrlĂ©ans, lorsque, peu aprĂšs son arrivĂ©e en France, elle se trouva en face de Victor Hugo.

« Le premier Ă©difice que j’ai visitĂ© Ă  Paris, dit-elle au poĂšte, c’est votre Ă©glise. »

Effectivement, personne ne passait devant la cathĂ©drale sans peupler, par l’imagination, ses tours imposantes, — sans songer Ă  Claude et Ă  Jehan Frollo, Ă  Quasimodo et Ă  Esmeralda.

Tout changea, comme par enchantement, en consĂ©quence d’études sur le Moyen Ăąge et la Renaissance. Les ruines eurent leurs amoureux passionnĂ©s, et des artistes Ă©rudits s’appliquĂšrent Ă  panser les blessures des monuments, au lieu de les faire disparaĂźtre avec la pioche.

Lassus et Viollet-le-Duc opĂ©rĂšrent de vĂ©ritables miracles. GrĂące Ă  eux, la Sainte-Chapelle, Saint-Germain l’Auxerrois, la cathĂ©drale de Paris, le chĂąteau de Pierrefonds, les fortifications de Carcassonne, et beaucoup d’autres monuments en province, furent restaurĂ©s magistralement, redevinrent jeunes, rappelĂšrent avec autoritĂ© l’époque de leur fondation.

La rĂ©ussite de ces architectes fut telle, que chacun, lettrĂ© ou non, suivit l’impulsion donnĂ©e.

De nouvelles constructions, alors, reproduisirent les styles du temps passé ; les Ă©glises gothiques, les manoirs seiziĂšme siĂšcle, les chĂąteaux Louis XIII abondĂšrent sur tous les points de la France, et depuis, il faut l’avouer, l’art architectural a plutĂŽt imitĂ© que crĂ©Ă©, dans le principal et les accessoires, en se montrant Ă©clectique au suprĂȘme degrĂ©. Lassus observait que l’architecture grecque ne convenait ni Ă  notre religion, ni Ă  notre climat ; que nos matĂ©riaux mĂȘmes y sont impropres. Il Ă©leva la nouvelle Ă©glise paroissiale de Belleville.

L’École des beaux-arts couronnait annuellement des architectes destinĂ©s Ă  propager les doctrines classiques, mais dont plusieurs se lancĂšrent dans le romantisme ou dans la fantaisie.

Fontaine et Percier continuaient la ligne classique ; Duc Ă©levait la colonne de Juillet, avant de construire la façade occidentale du Palais de Justice, oĂč Hippolyte Lebas avait achevĂ© le monument de Malesherbes ; LĂ©on Vaudoyer et Henri Labrouste acquĂ©raient une rĂ©putation hors ligne et formaient de nombreux Ă©lĂšves, — le second surtout comptait des disciples enthousiastes. Henri Labrouste organisa les funĂ©railles de NapolĂ©on Ier, et fut appelĂ© Ă  rĂ©Ă©difier la bibliothĂšque Sainte-GeneviĂšve.

Comme beaucoup de gens sont des profanes en architecture, peu d’architectes imbus des idĂ©es nouvelles arrivĂšrent Ă  la popularitĂ©.

Les sculpteurs, au contraire, ne manquĂšrent pas de prĂŽneurs ou de dĂ©tracteurs. Quelques vieux manieurs du ciseau durent cĂ©der le pas aux novateurs, parmi lesquels s’illustrĂšrent David d’Angers et Pradier ; celui-ci, paĂŻen, grec surtout, possĂ©dait l’art du nu non provocant, donnait les Trois GrĂąces ; celui-lĂ  mĂȘlait la science avec l’énergie.

François Rude sculptait son fameux DĂ©part, ou la Marseillaise, bas-relief de l’arc de triomphe de l’Étoile ; Dumont posait sur la colonne de Juillet son GĂ©nie de la Liberté ; Duret faisait son PĂȘcheur et son Vendangeur ; Jouffroy travaillait Ă  son IngĂ©nuitĂ©, jeune fille confiant son premier secret Ă  VĂ©nus.

Étex exĂ©cutait son groupe colossal de CaĂŻn, et se voyait malmener par le jury du Salon.

Barye Ă©prouvait aussi les rigueurs du jury, ce qui le força de se jeter dans l’industrie des bronzes ; puis il montrait une originalitĂ© puissante comme animalier, et devenait le statuaire des lions. Çà et lĂ , dans les magasins de bronzes, nous prenions plaisir Ă  contempler des groupes de Barye, et malgrĂ© l’Institut, cet artiste conquĂ©rait une haute renommĂ©e. Son Lion au serpent, incontestĂ© chef-d’Ɠuvre, son Tigre dĂ©vorant un crocodile, son Combat d’ours, et bien d’autres productions, promettaient le Centaure domptĂ© par un Lapithe, qui obtint plus tard un succĂšs immense.

Injuste jury ! s’écriait-on. ComposĂ© exclusivement des membres de l’AcadĂ©mie des beaux-arts, il frappait tout ce qui ne marchait pas dans l’orniĂšre, et ses arrĂȘts s’attaquaient aux talents les plus hardis.

De temps Ă  autre, quelque article de revue ou de journal dĂ©nonçait les jurĂ©s Ă  l’animadversion publique. Jeanron, dans la France littĂ©raire de 1840, qualifiait ainsi l’AcadĂ©mie des beaux-arts : « SĂ©minaire Ă©ternel d’incurables prĂ©jugĂ©s, il proscrit toute espĂšce de lutte d’opinions ; il frappe d’interdiction tout esprit novateur. » ThorĂ© et Gautier ne manquaient aucune occasion de la prendre en dĂ©faut ; et il faut convenir qu’elle prĂȘtait le flanc.

Parmi ses victimes, dans la statuaire, ajoutons Ă  Auguste PrĂ©ault, dĂ©jĂ  nommĂ©, exclu pendant quinze ans des expositions, et qui se vengeait par des bons mots, je n’ose dire par de bonnes statues, — ajoutons Jehan du Seigneur, Antonin Moine et Maindron.

Jehan du Seigneur, romantique pur, de fond et de forme, portant un pourpoint de velours noir, dĂ©bordait de lyrisme et multipliait les mĂ©daillons d’amis, aujourd’hui brisĂ©s, — plĂątres ou originaux. — Les visiteurs furent Ă©baubis quand ils virent, au Salon de 1834, son groupe colossal : l’Archange saint Michel vainqueur de Satan.

Antonin Moine Ă©tait Ă  la fois pastelliste et sculpteur vouĂ© Ă  la nouvelle Ă©cole. Tout semblait lui sourire, lorsque, en 1849, dĂ©tachant un pistolet d’une panoplie, il se brĂ»la la cervelle.

Maindron, Ă©lĂšve de David d’Angers, utilisait pour vivre son talent de musicien instrumentiste, s’engageait dans les orchestres, et se faisait connaĂźtre par sa statue de VellĂ©da, vivement critiquĂ©e, parce qu’elle Ă©chappait Ă  l’idĂ©al antique.

Moins lancĂ©s dans la lutte, le baron de Triqueti reprĂ©sentait la Mort de Charles le TĂ©mĂ©raire, puis exĂ©cutait les bas-reliefs des portes de la Madeleine ; Mlle de Fauveau, appartenant Ă  la haute sociĂ©tĂ© lĂ©gitimiste, produisait des Ɠuvres pleines de grĂące et dans le genre du gothique italien.

Tout le faubourg Saint-Germain soutenait le talent de Mlle de Fauveau, Ă  cause des vives sympathies de celle-ci pour la duchesse de Berry.

La noble statuaire avait dĂ©posĂ© le ciseau pour prendre le fusil et combattre dans les rangs des royalistes en VendĂ©e ; condamnĂ©e Ă  la dĂ©portation, elle s’était rĂ©fugiĂ©e en Belgique, d’oĂč elle envoya au Salon de 1842, entre autres Ɠuvres, une Judith montrant au peuple la tĂȘte d’Holopherne.

Judith ressemblait quelque peu Ă  la duchesse de Berry, et Holopherne Ă  Louis-Philippe.

On en parla longtemps parmi les légitimistes. Quelles gorges chaudes ils firent à propos de cette ressemblance !

La princesse Marie d’OrlĂ©ans, avec sa Jeanne d’Arc, excita l’admiration des philippistes et l’estime des connaisseurs les plus dĂ©licats. Elle Ă©tait l’élĂšve d’Ary Scheffer et de David d’Angers. La PĂ©ri, l’Ange gardien du ciel, des bas-reliefs, des bustes, des statuettes, des dessins, des eaux-fortes, nous ont Ă©tĂ© laissĂ©s par cette fille d’un roi, adonnĂ©e aux beaux-arts. Sa statue Ă©questre de Jeanne d’Arc Ă©clipsa celle de Foyatier, inaugurĂ©e Ă  OrlĂ©ans en 1855. La princesse Marie fut une rare et touchante personnalitĂ©, qui s’éteignit Ă  l’ñge de trente-six ans.

Enfin, chez les graveurs, les lithographes, les dessinateurs, et chez les artistes industriels, des novateurs apparurent aussi.

Au baron Desnoyers et Ă  Forster, classiques du burin, nous prĂ©fĂ©rions Henriquel-Dupont, reproduisant les Ɠuvres des maĂźtres contemporains, notamment Delaroche, Ary Scheffer et Ingres.

Il nous plaisait qu’une planche, Ă  l’aide de plusieurs procĂ©dĂ©s, rendĂźt plus exactement l’effet de l’Ɠuvre originale. Mon cher ami Achille Martinet, Ă  qui l’on doit le magnifique Portrait de Rembrandt peint par lui-mĂȘme, se plaçait Ă  cĂŽtĂ© d’Henriquel-Dupont, aprĂšs s’ĂȘtre d’abord appliquĂ© Ă  continuer les vieux maĂźtres.

Ces deux graveurs ne s’élevaient pas contre les progrĂšs accomplis par l’école moderne ; ils cherchaient Ă  faire rendre par le burin toutes les faces du grand art de la peinture.

J’ignore ce que pense aujourd’hui M. Henriquel-Dupont de l’avenir de la gravure au burin, mais je n’ai point oubliĂ© qu’Achille Martinet, quelques annĂ©es avant sa mort, me disait avec une tristesse mĂȘlĂ©e d’amertume :

« Le temps n’est pas loin oĂč la taille-douce n’aura plus de reprĂ©sentants. »

En effet, elle a supportĂ© des assauts, d’abord de la part de la maniĂšre noire, de l’aqua-tinta, de l’eau-forte, puis de la part de la lithographie, enfin de la part de la photographie.

Un Nanteuil, un Édelink ou un Drevet vivraient-ils convenablement de leur art Ă  l’heure prĂ©sente ?

CĂ©lestin Nanteuil, lithographe romantique dont les vignettes et les frontispices illustraient les Ɠuvres de la nouvelle Ă©cole, de Lemud, amant des sujets fantastiques, LĂ©on NoĂ«l, vouĂ© aux portraits et au genre, Achille DevĂ©ria, qui excellait dans les types de belles femmes, Challamel aĂźnĂ©, AndrĂ© Durand, Champin, Mouilleron, Laurens, etc., qui reproduisaient les meilleurs tableaux des Salons, fournirent une trĂšs honorable carriĂšre, sous la monarchie de Juillet.

Les uns se distinguĂšrent par des compositions originales, empreintes des mouvements de l’époque ; les autres collaborĂšrent Ă  des publications fort remarquables, parmi lesquelles je citerai le Voyage pittoresque dans l’ancienne France, du baron Taylor, et les Arts au moyen Ăąge, de du Sommerard.

L’Artiste et la France littĂ©raire publiaient d’excellentes gravures ou lithographies. Rarement un tableau digne d’attention manquait d’ĂȘtre interprĂ©tĂ©, popularisé ; et les vitrines des marchands d’estampes regorgeaient de sujets gravĂ©s ou lithographiĂ©s, comme de caricatures de mƓurs ou politiques.

L’esprit ne se rencontrait pas toujours, ou bien il Ă©tait parfois grossier dans les charges publiĂ©es. On faisait dĂ©biter au bossu Mayeux — crĂ©ation cocasse de l’époque — une foule d’allusions Ă  la politique : Mayeux aux Tuileries ! Mayeux Ă  la Chambre ! Mayeux chez le ministre. Mayeux garde national !
 Ah ! nom de D
 M. Mayeux, cela devenait ennuyeux.

Au contraire, chez certains caricaturistes, que de finesse, que de vrai talent !

Charlet, Gavarni, Daumier, Granville, Henri Monnier, n’excitaient pas seulement notre hilarité : ils nous intĂ©ressaient par leur valeur artistique. Plusieurs de leurs suites de sujets ont obtenu la consĂ©cration du temps, sans rien perdre des mĂ©rites de l’actualitĂ©. Les Grognards ! Lorettes et Enfants terribles ! Beaux jours de la vie et Papas ! MĂ©taphores du jour et Fleurs animĂ©es ! MƓurs administratives et immortels Prudhomme !

Est-ce que tous ces types ont Ă©tĂ© oubliĂ©s ! Est-ce que toutes ces ravissantes scĂšnes ont Ă©tĂ© remplacĂ©es ! Est-ce que l’esprit d’alors n’abondait pas en Ɠuvres de valeur !

J’ai commis quelques critiques de Salons dans les recueils pĂ©riodiques du temps, et chaque annĂ©e, un mois avant l’ouverture d’une exposition des artistes vivants, je visitais les ateliers.

Ces visites m’offraient un attrait tout particulier, parce que mon frĂšre publiait un Album du Salon, reproduisant par la gravure ou la lithographie les principales Ɠuvres exposĂ©es. Il fallait prĂ©parer la publication, afin de la lancer utilement. On ne possĂ©dait pas alors les procĂ©dĂ©s rapides et Ă  bon marchĂ© qui facilitent aujourd’hui ces sortes d’ouvrages.

Les visites aux ateliers Ă©taient intĂ©ressantes encore, non pas seulement Ă  cause des primeurs dont on avait par avance l’agrĂ©able surprise, mais aussi parce que les futurs exposants se livraient Ă  des commentaires Ă©tranges sur les Ɠuvres passĂ©es et prĂ©sentes de leurs rivaux.

À les entendre, rien de bon n’apparaütrait, en dehors de leurs propres travaux.

« Y aura-t-il, me demandait l’un, quelque toile de ce peintre d’enseignes qu’on nomme Delacroix ? Son balai est-il dĂ©manché ? »

« Verrons-nous, me demandait l’autre, un rouleau de papier de tenture, imaginĂ© par Horace Vernet ? »

« On assure, avançait un troisiÚme, que Paul Delaroche a envoyé une grisaille fort mélodramatique. La connaissez-vous ? »

Je me gardais de rĂ©pondre, car il eĂ»t fallu parler sur le mĂȘme ton, hurler avec les loups.

Quelquefois, ces opinions Ă©mises par des hommes que leur talent hors ligne eĂ»t dĂ» rendre moins acerbes, moins injustes envers des collĂšgues, m’irritaient un peu.

Mais l’absolu dans l’art Ă©tait, est encore chose ordinaire ; les jalousies ou les partis pris dĂ©passent la mesure des convenances. Injurier les autres, c’était se glorifier soi-mĂȘme.

Comme je ne faisais pas chorus avec ceux qui ne peuvent critiquer sans attaquer violemment, j’avoue que je passai pour un affreux « bon enfant », pour un « inoffensif ».

Que m’importait ? Je prenais le beau oĂč je croyais le trouver, et je n’imitais pas les sectaires reniant ce qui s’écartait du dogme par eux admis.

Tel critique d’art imprimait, au bas d’un journal, trois ou quatre feuilletons sur un seul artiste, et ne croyait pas « le reste digne d’ĂȘtre nommé ».

Puis j’en vins Ă  m’apercevoir de ceci, qu’il ne suffisait pas, dans un compte rendu, de soigner un ami ; qu’il fallait, en outre, sous peine de perdre Ă  ses yeux le fruit de lignes admiratives, ne risquer aucun compliment Ă  l’endroit de ses Ă©mules. On ne disait jamais assez de bien sur son Ɠuvre ; on en disait toujours trop sur celle du voisin. L’exclusivisme Ă©tait une loi de l’amitiĂ©, une loi rigoureuse, menant droit Ă  l’injustice.

En vertu de la camaraderie, nul ne devait avoir du talent que nous et nos amis ; pour les autres, des Ă©pigrammes, des mĂ©chancetĂ©s, voire des injures : c’était forcĂ©.

La chose n’a pas changĂ©, et la gĂ©nĂ©ration qui a suivi celle de 1830 a conservĂ© intacte cette tradition singuliĂšre.

Quiconque n’affiche pas un systĂšme et n’a pas de groupe pour le propager en paroles ou en Ă©crits, se morfond dans son obscuritĂ©. La publicitĂ© devient indispensable ; les coups de tam-tam ajoutent au son des trompettes de la renommĂ©e.

Sous le souffle fĂ©condant des sommitĂ©s littĂ©raires et artistiques, l’érudition porta des fruits nouveaux. Les belles monographies commencĂšrent.

Froment Meurice, artiste orfĂšvre, Ă©tudia les collections et les musĂ©es, pour parfaire des produits charmants, pour ciseler des ostensoirs, des Ă©pĂ©es, des surtouts magnifiques. Le duc de Luynes ne dĂ©daigna pas de fabriquer des armes de luxe, et plus d’un grand seigneur sacrifia de grosses sommes pour contribuer au dĂ©veloppement de l’art plastique ou industriel.

À l’heure qu’il est, les grandes publications illustrĂ©es fourmillent. Quel que soit leur prix, elles trouvent des acheteurs. Mais alors, quand les grands ouvrages d’art commencĂšrent Ă  paraĂźtre, le nombre des souscripteurs Ă©tait fort restreint, et bien des Ă©diteurs reculĂšrent devant les frais qu’ils nĂ©cessitaient. La plupart du temps, les auteurs eux-mĂȘmes se chargeaient de l’entreprise ; aprĂšs avoir travaillĂ© Ă©normĂ©ment, ils se livraient Ă  d’énormes dĂ©penses d’édition, en cĂ©dant Ă  l’entraĂźnement gĂ©nĂ©ral et par amour de l’art.

Mon ancien camarade Achille Jubinal eut longtemps Ă  lutter pour achever ses Anciennes tapisseries historiques et son Armeria real, qui datent de 1837 ; Ferdinand de Lasteyrie mit dix-neuf ans Ă  publier l’Histoire de la peinture sur verre, commencĂ©e Ă  la mĂȘme Ă©poque ; Brongniart et Riocreux publiĂšrent la Description du musĂ©e cĂ©ramique de SĂšvres.

Didron, sur les conseils de Victor Hugo, se dĂ©voua Ă  l’archĂ©ologie du moyen Ăąge ; il fonda une manufacture de vitraux, de verriĂšres historiĂ©es et de grisailles. La rĂ©surrection de la peinture sur verre ne tarda pas Ă  s’opĂ©rer.

Des musĂ©es amĂ©liorĂ©s ou des galeries nouvelles coĂ»taient cher Ă  l’État, ou Ă  la liste civile, ou Ă  la fortune particuliĂšre de Louis-Philippe.

Une collection de tableaux espagnols, malheureusement choisis sans habiletĂ©, augmenta le musĂ©e du Louvre, oĂč l’on s’occupa avec soin de rassembler une foule de dessins`origInatx. Les dĂ©couvertes faites en Assyrie, dans l’Asie Mineure et dans l’Afrique française, valurent Ă  la France des objets d’art que l’on rassembla, et dont le nombre n’a cessĂ© de croĂźtre, une fois que l’impulsion a Ă©tĂ© donnĂ©e.

Transformé, le musée de marine comprit quatre grandes salles.

L’érection de l’obĂ©lisque de Louqsor sur la place de la Concorde a Ă©tĂ© presque un Ă©vĂ©nement ; elle se fit sous la direction de l’architecte Hippolyte Lebas, « aux acclamations d’un peuple immense ». L’inscription dit vrai.

L’ouverture du MusĂ©e de Versailles, consacrĂ© Ă  « toutes les gloires de la France », mit tous les partis d’accord. C’était l’Ɠuvre personnelle de Louis-Philippe. Ce musĂ©e donnait Ă  l’histoire, par la peinture et la sculpture, des formes tangibles.

Comme nous l’avons critiquĂ©, au point de vue de l’art !

Pourtant, l’idĂ©e est bonne : elle nous a habituĂ©s Ă  restaurer les choses du passĂ©, sans avoir peur des emblĂšmes d’un autre temps, sans dĂ©nier les grandeurs des gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes. Le drapeau blanc et les fleurs de lis s’y trouvaient en compagnie du drapeau tricolore et du bonnet rouge.


XXXI

Eux aussi, les musiciens formaient des groupes séparés par des barriÚres infranchissables.

Il y avait en musique une Ă©cole classique et une Ă©cole romantique. Ceux qui composaient de la mĂȘme façon que leurs maĂźtres ne produisaient, prĂ©tendions-nous, que des Ɠuvres ennuyeuses ou des flonflons mĂ©prisables.

Point de phrases carrĂ©es, ni d’airs dĂ©veloppĂ©s, ni de rĂ©citatifs Ă  l’italienne ! On voulait que la musique rendĂźt des pensĂ©es philosophiques. Sous le faux prĂ©texte que les mĂ©lodies devenaient facilement des formules, on les remplaçait par des motifs baroques, dĂ©clarĂ©s seuls originaux ; et dĂ©jĂ  les instrumentistes s’efforçaient de faire des tours de force, d’inventer, pour leur usage et leur triomphe personnel, des morceaux injouables par le vulgaire bourgeois.

Les musiciens « cherchaient » beaucoup, pour se garer du poncif, et il convient d’avouer que plusieurs « trouvaient ».

S’il m’est permis d’aborder ce sujet spĂ©cial, c’est simplement comme amateur, quoique j’aie pianotĂ© pendant un demi-siĂšcle, avec plaisir pour moi, en persĂ©cutant mes voisins.

J’ignore si je me trompe, en face des hommes compĂ©tents, mais j’imagine que de cette lutte confuse il s’est dĂ©gagĂ© un progrĂšs indĂ©niable, soit dans le genre dramatique, soit dans le genre symphonique, et que nos musiciens contemporains ont puisĂ© des inspirations vraiment nouvelles dans la poĂ©sie vibrante qui se manifestait autour d’eux, dans le goĂ»t de la couleur locale, dans la vulgarisation, parmi nous, des crĂ©ations Ă©trangĂšres.

Loin de moi la pensĂ©e d’énumĂ©rer les reprĂ©sentants de la musique de l’époque, en examinant leurs productions nombreuses. Un gros volume n’y suffirait pas. Mais comment ne pas faire remarquer que, si Rossini terminait la pĂ©riode active de sa vie en 1829 avec Guillaume Tell, chef-d’Ɠuvre qui n’attira pas la foule, Auber commençait la sĂ©rie de ses succĂšs, depuis un an dĂ©jĂ , avec la Muette de Portici ?

À Bruxelles, le 25 aoĂ»t 1830, les habitants coururent aux armes, aprĂšs avoir entendu le duo : Amour sacrĂ© de la patrie. Auber ! quoi ! l’auteur futur du Philtre, de l’Ambassadrice et du Domino noir, Ă©crivit de la musique aux sons de laquelle s’accomplit la rĂ©volution belge !

On accusait Rossini de faire trop de bruit, et une caricature le surnommait Tambourrossini. Les amateurs d’ariettes n’admettaient que ses Ɠuvres bouffes, dans lesquelles il Ă©tait passĂ© maĂźtre ; que le Barbier de SĂ©ville, Cenerentola, et Ă  peine la Gazza ladra, cette brillante inspiration sur le mĂ©lodrame de la Pie voleuse !

Par sa Vie de Rossini, deux volumes publiĂ©s en 1824, Stendhal avait puissamment contribuĂ© Ă  nous faire connaĂźtre celui qu’on a qualifiĂ© le « Cygne de Pesaro ». Stendhal, quoi qu’il ait prĂ©tendu, n’avait pas connu personnellement Rossini. Depuis ce moment, l’illustre compositeur n’a jamais voulu lire les notices Ă©crites sur lui, Ă  l’exception toutefois de celle que M. Antonio Zanolini, ancien membre du gouvernement provisoire de l’Italie en 1831, a publiĂ©e il y a quelques annĂ©es.

Les anecdotes pleuvaient sur Rossini, sur ses bonnes fortunes Ă  la Casanova, sur la rapiditĂ© avec laquelle il travaillait. On racontait que, parfois, il composait sans connaĂźtre les paroles, qu’il faisait des introductions pendant que l’auteur faisait son livret, qu’il lui Ă©tait arrivĂ© d’écrire des morceaux dans une arriĂšre-boutique de son Ă©diteur, ou en attendant le riz.

Dans son Guillaume Tell, il tenait Ă  montrer aux Français « qu’il comprenait un peu la musique ».

Au Théùtre-Italien, combien de soirées délicieuses il nous a procurées ! Quelle large place il a tenue dans le répertoire !

Et cependant le peintre Ingres disait, en parlant de certaines Ɠuvres du maestro : « C’est la musique d’un malhonnĂȘte homme ! »

À sa suite apparurent Bellini et Donizetti.

Bellini savait émouvoir par la mélodie, malgré son harmonie incorrecte et sa faible instrumentation.

Un soir que nous assistions à une représentation de la Sonnambula, en entendant le finale du premier acte, Théophile Gautier, les yeux humides, nous dit avec enthousiasme :

« — Eh ! eh ! Il me semble que nous pleurons ! »

Nous pleurions, en effet, Ă  l’audition de cette musique pathĂ©tique, rehaussĂ©e encore dans Norma.

Plus scĂ©niques Ă©taient les partitions de Donizetti, dont la facilitĂ© Ă©galait, surpassait peut-ĂȘtre celle de Rossini, et qui a composĂ© une soixantaine d’opĂ©ras. Lucia de Lamermoor, son chef-d’Ɠuvre, excitait des transports d’admiration dans toute l’Europe.

Aujourd’hui, les purs ne peuvent entendre parler de Bellini, de Donizetti, voire de Rossini, sans hausser les Ă©paules, tant la mĂ©lodie est pour eux chose banale, tant la peur d’écrire d’une maniĂšre claire et naturelle les porte Ă  forcer les dĂ©tails harmoniques, au dĂ©triment du chant, tant ils exĂšcrent les vocalises.

En composant Robert le Diable, qui fut reprĂ©sentĂ© Ă  l’OpĂ©ra le 22 novembre 1831, Meyerbeer Ă©tablit une alliance intime de l’harmonie avec la mĂ©lodie, de la profondeur allemande avec le brio italien.

Nous avons eu la bonne fortune d’entendre cette partition interprĂ©tĂ©e par Nourrit, Levasseur, Dabadie et Mlle Dorus (plus tard, Mme Dorus-Gras) ; nous avons eu la fleur d’une Ɠuvre qui, malgrĂ© ses beautĂ©s, a vieilli beaucoup, surtout quand on la compare aux autres opĂ©ras de Meyerbeer, — aux Huguenots, au ProphĂšte, oĂč Ă©clatent merveilleusement les passions tumultueuses de l’ñme.

Meyerbeer commença la fortune de l’OpĂ©ra, l’ùre des grosses recettes, mais aussi des mises en scĂšne splendides auxquelles le public s’est accoutumĂ©.

On pourrait dire qu’il a composĂ© de la musique historique, tant son style rend fidĂšlement les caractĂšres des personnages d’un lieu et d’une Ă©poque. Les types de Bertram, de Marcel et de FidĂšs ont un cachet Ă  la fois historique et local. Évidemment, celui qui les a crĂ©Ă©s ne livrait rien au hasard, et appelait la science au secours de son imagination.

Les opĂ©ras de Meyerbeer, aprĂšs Robert le Diable, n’ont pas immĂ©diatement subjuguĂ© le public. Aussi, les amis du compositeur et le compositeur lui-mĂȘme avaient eu raison de « prĂ©parer leur venue », au moyen de gracieusetĂ©s faites aux journalistes et aux amateurs de la musique savante. En ces circonstances, le gĂ©nie avait pour appui une grande fortune. Non seulement Meyerbeer pouvait recevoir beaucoup d’amis, mais il pouvait travailler Ă  ses heures, faire attendre longtemps, trĂšs longtemps ses partitions, ce qui Ă©tait loin de nuire Ă  l’effet de leur apparition dans le monde artiste.

Par intĂ©rĂȘt ou par amour-propre, Meyerbeer tenait singuliĂšrement Ă  ce que ses Ɠuvres eussent un grand nombre de reprĂ©sentations.

Un jour d’émeute, alors qu’on se battait fort dans Paris, un de mes confrĂšres rencontra dans la rue le factotum du maĂźtre.

« Quel malheur ! s’écria mon confrĂšre.

— Oh ! oui, rĂ©pondit le factotum
 On a affichĂ© les Huguenots, et on ne les jouera pas ! »

Le compositeur Berton, l’auteur de Montano et StĂ©phanie, avait Ă©crit, en 1829, un factum dĂ©diĂ© Ă  Boieldieu, dans lequel il s’élevait contre la musique mĂ©canique de Rossini. Boieldieu ne partageait pas cette opinion, et il fut mĂ©diocrement flattĂ© de la dĂ©dicace.

Soit par fatigue, soit par ennui, soit par paresse, le compositeur italien en qui Berton dĂ©testait un rival acclamĂ©, cessa d’écrire ou Ă  peu prĂšs, vers l’ñge de trente-sept ans.

Rossini a dit, aprÚs Guillaume Tell :

« Un succĂšs de plus n’ajouterait rien Ă  ma renommĂ©e ; une chute pourrait y porter atteinte ; je n’ai pas besoin de l’un, et je ne veux pas m’exposer Ă  l’autre. »

Meyerbeer et HalĂ©vy lui faisaient ombrage, outre qu’il boudait le gouvernement de 1830. Il disait, en partant pour l’Italie :

« Je reviendrai quand les Juifs auront fini leur sabbat. »

Il ne revint pas, mais Duprez rendit la vie à Guillaume Tell, abrégé et délaissé depuis quelques années.

Ce grand chanteur, Ă  la voix pleine et large, aux accents pĂ©nĂ©trants, succĂ©da Ă  Adolphe Nourrit, qui s’était retirĂ© devant lui, malgrĂ© nos instances pressantes.

Les dĂ©buts de Duprez, dans le rĂŽle d’Arnold, ont laissĂ© des souvenirs profonds. Quelle soirĂ©e ! quelle salle impatiente ! Nous, qui Ă©tions les partisans, les amis de Nourrit, qui lui avions jetĂ© des fleurs lors de ses derniĂšres reprĂ©sentations, nous brĂ»lions du dĂ©sir de siffler le nouveau tĂ©nor, et nous le dĂ©clarions bien tĂ©mĂ©raire d’oser remplacer celui dont la belle et expressive figure, dont l’entrain et les Ă©lans nous ravissaient naguĂšre.

On voyait les habituĂ©s de la « loge infernale » — VĂ©ron, Malitourne, de Boignes, Émile de Girardin, ChĂ©garay, etc. — s’agiter dĂ©mesurĂ©ment, prĂȘts Ă  user de leur grande influence contre Duprez.

L’ouverture s’achĂšve, et le public applaudit avec mollesse. L’apparition du tĂ©nor, petit, tout en poitrine, Ă  figure moins que poĂ©tique, produit un froid dans le parterre. De lĂ©gers chut ! se font entendre, avant qu’Arnold ait accentuĂ© son premier rĂ©citatif d’une façon magistrale. Les auditeurs hĂ©sitent ; mais des bravos Ă©clatent dĂ©jĂ , se renouvellent peu Ă  peu, soit pour les duos avec Mathilde, soit dans le trio avec Guillaume et Melcthal. Enfin, la salle entiĂšre est gagnĂ©e au dĂ©butant, lorsqu’il chante le morceau : Asile hĂ©rĂ©ditaire, la perle de son Ă©crin.

L’ut de poitrine ajoute au mĂ©rite de la diction lyrique. Le public s’enthousiasme, se lĂšve sur les banquettes, acclame Duprez et le porte aux nues.

Nous-mĂȘmes, oubliant nos projets hostiles, nous applaudissons Ă  outrance. Le chanteur triomphe, — et la loge infernale lui dĂ©pĂȘche un ambassadeur pour le fĂ©liciter.

Duprez a dĂ©butĂ© en 1837 ; il a quittĂ© l’OpĂ©ra aprĂšs des crĂ©ations assez rares, aprĂšs des succĂšs Ă©clatants. Sa venue fait Ă©poque dans l’histoire du chant ; elle date aussi comme origine des gros appointements. « Quel gouffre que ces tĂ©nors ! disait-on dĂ©jĂ . Guizot a soixante mille francs pour sauver la France, et Duprez tout autant pour sauver l’OpĂ©ra. »

Alors dansait Marie Taglioni, la sylphide des sylphides, dont MĂ©ry, Delacroix, Alexandre Dumas, et vingt autres artistes ou Ă©crivains remplissaient le petit salon, rue de la Grange-BateliĂšre.

Alors dansait Fanny Elsler, la ravissante gitana, dont le sculpteur Dantan fit la statuette et dont les pas de caractĂšre — bolĂ©ros, fandangos et cachuchas — excitaient l’imagination des spectateurs, comme la poĂ©sie aĂ©rienne de Taglioni causait les douces extases.

Le ballet ne plaisait plus seulement aux vieux blasĂ©s ; la muse de la danse charmait l’élite des Ă©crivains, et ThĂ©ophile Gautier n’allait pas tarder Ă  composer Giselle et la PĂ©ri pour Carlotta Grisi. En revanche, le foyer des danseuses ressemblait trop Ă  un rendez-vous de riches Ă©trangers, — j’allais dire Ă  un harem.

Marie Taglioni donna sa dĂ©mission deux mois aprĂšs Nourrit, qui se tua Ă  Naples, en 1839. Le personnel de l’OpĂ©ra se renouvela en partie.

La Esmeralda, de Mlle Bertin, et Stradella, de Niedermeyer, ne réussirent pas, malgré le talent de Nourrit, de Levasseur, de Massol et de Mlle Falcon. Il y eut crise dans la direction du théùtre.

« Monter un nouvel opĂ©ra », cela exigeait de fortes dĂ©penses ; la direction essaya des reprises de partitions de Gluck, de Sacchini, et d’autres maĂźtres. Le Don Juan de Mozart rĂ©sista seul, et faiblement encore, aux goĂ»ts du jour.

Spontini Ă©tait coupable de poncif, disait-on, dans la Vestale et Fernand Cortez, dont on ne voulait plus ; Cherubini ne comptait que bien peu, au point de vue de la composition dramatique. Lesueur ne semblait remarquable que par sa musique d’église, et MĂ©hul ne charmait les dilettantes que par sa belle et onctueuse partition de Joseph, oĂč le vieux Ponchard excella jusqu’à la fin de sa carriĂšre.

Suivant le mouvement dramatique imprimĂ© Ă  l’art musical par l’illustre Berlinois, Fromental HalĂ©vy, jeune encore, composait la Juive, oĂč brillĂšrent Nourrit et Levasseur, Mmes Falcon et Dorus. Le succĂšs de cet opĂ©ra fut complet, et il devait ĂȘtre durable. BientĂŽt HalĂ©vy, dont l’inspiration mĂ©lodique manquait parfois de distinction, s’avisa de contourner ses phrases pour les rendre moins vulgaires. Exemples : Quand de la nuit l’épais nuage, etc., de l’Éclair, et Pendant la fĂȘte une inconnue, etc., de Guido et Ginevra.

Quoi qu’il fĂźt, et cela prouve la valeur intrinsĂšque de sa musique, HalĂ©vy Ă©crivait nombre de morceaux redits par les orgues de Barbarie, et, consĂ©quemment, populaires.

L’orgue de Barbarie avait encore un rĂŽle considĂ©rable dans la renommĂ©e des compositeurs. On prĂ©tendait, de mon temps, que plusieurs d’entre eux rĂȘvaient ce succĂšs, au point de le payer, afin de rivaliser avec les romances de BĂ©rat, de Masini, de LoĂŻsa Puget, d’Hippolyte Monpou.

Ce dernier n’avait pas besoin de recourir Ă  ces moyens corrupteurs. Son air Adieu, mon beau navire ! tirĂ© de l’opĂ©ra Les deux Reines, retentit Ă  tous les coins de rues comme l’Andalouse et le Fou de TolĂšde.

Les savants en musique ne voyaient dans Monpou qu’un faiseur de romances tapageuses, et lorsqu’il aborda le thĂ©Ăątre, ils le critiquĂšrent amĂšrement.

De quel droit ce petit compositeur qui chantait souvent lui-mĂȘme ses mĂ©lodies dans les salons, ce fantaisiste de la musique essayait-il de marcher sur les traces de Boieldieu, d’HĂ©rold et d’Auber ?

Hippolyte Monpou laissa dire, Ă©crivit le Luthier de Vienne (1836), oĂč la dĂ©licieuse Cinti-Damoreau obtint un succĂšs immense en chantant la Ballade du vieux chasseur, que nous rĂ©pĂ©tions dans les ateliers d’artistes, et qui devint populaire. Il progressa d’annĂ©e en annĂ©e, et ne commit presque plus d’incorrections, tout en conservant son individualitĂ© accentuĂ©e. Peut-ĂȘtre fĂ»t-il arrivĂ© au rang de nos meilleurs compositeurs, si la mort ne l’avait prĂ©maturĂ©ment enlevĂ© Ă  l’ñge de trente-sept ans.

Monpou laissa inachevĂ© Lambert Simnel, qu’Adolphe Adam termina, et qui produisit de l’effet.

« À la bonne heure ! s’écriĂšrent-ils ; on voit qu’un musicien habile a passĂ© par lĂ . »

Ce n’étaient pas seulement Alfred de Musset, Alexandre Dumas, Victor Hugo et FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© qui inspiraient l’auteur applaudi de Piquillo. Il avait des bizarreries d’esprit inimaginables ; il avait mis en musique un chapitre des Paroles d’un Croyant, prose de Lamennais, et la derniĂšre scĂšne d’Othello, traduit en vers par de Vigny, — deux tĂąches au-dessus de ses forces.

J’ai connu Hippolyte Monpou, lorsqu’il habitait une jolie petite maison Ă  Sceaux, dans un endroit qu’on nomme la GlaciĂšre. Maison peinte en rose, avec des bandelettes de glycine qui lui donnaient un aspect poĂ©tique ; de mĂȘme que la maison du poĂšte Henri Delatouche, Ă  Aulnay, prĂšs de la VallĂ©e aux Loups, illustrĂ©e par le sĂ©jour de Chateaubriand, ressemblait, avec sa carapace de lierre, Ă  une touffe de verdure presque impĂ©nĂ©trable.

Dans son gracieux réduit ensoleillé, Monpou recevait de nombreux amis et quelques voisins.

Une idée étrange lui vint un jour : il imagina de placer des violonistes dans la musique de la garde nationale, dans la légion de banlieue à laquelle il appartenait.

« Il ne s’agit pas de musique guerriĂšre, remarquait-il ; s’il Ă©tait possible, j’y introduirais des violoncelles et des contre-basses. »

ÉlĂšve de Choron, dans l’institution duquel il avait rempli ensuite les fonctions de professeur d’accompagnement, aprĂšs avoir Ă©tĂ© organiste Ă  Tours, Monpou possĂ©dait trĂšs peu de voix mais beaucoup de verve.

À ce nom de Choron, j’ouvre une parenthùse.

Choron, musicographe français, lisons-nous dans les biographies.

Il a fait bien plus : — il a popularisĂ© en France le goĂ»t de la bonne musique ; il a fondĂ© une Ă©cole de musique classique et religieuse sous la Restauration. AprĂšs avoir parcouru toute la France Ă  pied pour remplir l’office de commis-voyageur en quĂȘte des plus belles voix de basse et de tĂ©nor, il a admis parmi ses Ă©lĂšves des externes pris dans les Ă©coles de charitĂ©.

L’établissement de Choron Ă©tait situĂ© Ă  Paris, rue de Vaugirard. Il fut une fĂ©conde pĂ©piniĂšre de vrais artistes. Choron eut, plus tard, l’insigne honneur de dĂ©couvrir et de secourir, le premier, Mlle Rachel.

Il aimait passionnément Adolphe Nourrit qui, disait-il, « recommençait son pÚre ».

Les Ă©vĂ©nements de 1830 ruinĂšrent sa fondation, altĂ©rĂšrent sa santé ; il mourut quatre annĂ©es aprĂšs, non sans avoir prouvĂ© son mĂ©rite comme artiste et comme thĂ©oricien, non sans avoir formĂ© de brillants Ă©lĂšves dans les diverses branches de l’art musical.

Outre Monpou, je cite le chanteur Duprez qui, Ă  force de travailler, d’agrandir le « filet de voix » dont la nature l’avait chichement douĂ©, a Ă©tĂ© une des gloires de l’OpĂ©ra. Je cite Adrien de La Fage, Nicou-Choron, Wartel, Boulanger-Kuntzé ; Mme Stoltz, la premiĂšre Favorite, et Mme HĂ©bert-Massy, la premiĂšre Nicette du PrĂ© aux Clercs.

Adolphe Adam, qui acheva le Lambert Simnel de Monpou « avec une dĂ©licatesse discrĂšte, une conscience et une piĂ©tĂ© d’artiste, qui faisaient honneur Ă  son talent et Ă  son cƓur » comme l’a constatĂ© ThĂ©ophile Gautier, Ă©tait dĂ©jĂ  un compositeur cĂ©lĂšbre, populaire Ă  cause du Chalet, dont plusieurs airs couraient les rues ; Ă  cause du Postillon de Lonjumeau, oĂč le chanteur Chollet enlevait depuis plusieurs annĂ©es les applaudissements des amateurs de l’OpĂ©ra-Comique.

Nous ne prisions pas toujours Ă  leur juste valeur les partitions d’Adolphe Adam, mais ses improvisations au piano, dans un salon, entre amis, nous rĂ©jouissaient extraordinairement.

On s’amusait Ă  l’entendre, lorsque, prenant un journal et le plaçant sous ses yeux, il traduisait musicalement une sĂ©ance de la Chambre des dĂ©putĂ©s, par exemple. Avec une finesse d’esprit sans Ă©gale, il rendait l’effet des murmures, des TrĂšs bien, des Aux voix, et surtout des longues agitations. Le pizzicato signifiait l’interruption d’une maniĂšre irrĂ©prochable et le trĂ©molo nous rappelait les mouvements divers.

Un soir, chez Mme MĂ©lanie Waldor, Adam obtint un succĂšs de fou rire : Henri Murger se pĂąmait d’aise, et Paul Bataillard, futur gendre de la dame du lieu, s’amusait au point de ne pas regarder les admirables cheveux de sa fiancĂ©e.

Comme on est gĂ©nĂ©ralement portĂ© Ă  abuser, dans un salon, de la complaisance d’un artiste, peu s’en fallut que nous ne demandassions Ă  l’auteur du Chalet une improvisation Ă  jet continu sur le journal entier.

L’étoffe du musicien, chez Adolphe Adam, Ă©tait doublĂ©e de l’étoffe d’un Ă©crivain. Ses Souvenirs l’ont bien prouvĂ©. HalĂ©vy se servait aussi trĂšs convenablement de la plume ; Berlioz se consolait en faisant le feuilleton musical du Journal des DĂ©bats, des amertumes que lui causait sa situation de compositeur incompris.

Hector Berlioz, soit pour ses symphonies, soit pour ses ouvertures, livrait de vĂ©ritables combats dans lesquels il Ă©tait obligĂ© de se rendre, — avec les honneurs de la guerre. La Symphonie fantastique, celle de RomĂ©o et Juliette, ainsi que la Damnation de Faust et l’Enfance du Christ, nous coĂ»tĂšrent autant de peine pour les soutenir que les drames de Victor Hugo, et elles n’eurent pas le mĂȘme sort, car il fallut vingt annĂ©es au moins d’intervalle entre leur apparition et leur reprise dans nos concerts populaires, pour qu’elles obtinssent un succĂšs ressemblant Ă  de l’engouement.

Que de mal se donnaient Berlioz et son parolier, Émile Deschamps, afin d’organiser l’audition d’une de leurs Ɠuvres !

« Venez ! Berlioz vous en supplie », me disait Émile Deschamps en me donnant des billets pour la Symphonie d’Harold.

Berlioz recrutait des violons par-ci, des cuivres par-lĂ , un choriste Ă  l’OpĂ©ra pour chanter un solo, un Ă©lĂšve tĂ©nor du Conservatoire, un chantre Ă  Saint-Roch, etc., et, l’heure Ă©tant venue d’affronter le public, il montait sur l’estrade, et dirigeait lui-mĂȘme l’orchestre, en lui communiquant un enthousiasme endiablĂ©.

Les auditeurs applaudissaient d’autant plus qu’ils Ă©taient moins nombreux ; mais d’argent, pas l’ombre. SuccĂšs en famille d’amateurs, mĂȘme aprĂšs que Paganini eut accompli un acte de gĂ©nĂ©rositĂ© insigne Ă  l’égard de Berlioz : vingt mille francs pour « l’égal de Beethoven », devant lequel s’était prosternĂ© ce violoniste Ă  surprises.

L’auteur des SoirĂ©es de l’orchestre alla chercher la gloire en Italie, en Allemagne, en Russie. Il ne la conquit en France que lorsqu’il eut fermĂ© les yeux.

Ingres regardait Berlioz comme « un musicien abominable, un monstre, un brigand, un ante-christ ».

Peu importait. Hector Berlioz ne se détourna pas de son chemin, et organisa de grandes exécutions musicales. Il employa pour la premiÚre fois à Paris, sur les affiches, le mot de festival.

« Ce mot, a-t-il écrit, est devenu le titre banal des plus grotesques exhibitions : nous avons maintenant des festivals de danse et de musique dans les moindres guinguettes, avec trois violons, une grosse caisse et deux cornets à pistons. »

Depuis Berlioz, nĂ©anmoins, de vrais et beaux festivals se sont organisĂ©s. L’honneur de l’initiative lui en revient tout entier.

Chez nous, les mĂ©rites de la symphonie ne frappaient que peu de personnes. À peine savait-on goĂ»ter les Ɠuvres de Bach, de Haydn et de Mozart, sous le rapport de la musique instrumentale. Il est vrai qu’on ne pouvait en entendre que rarement, au Conservatoire et dans quelques concerts spirituels.

Beethoven, le plus grand des symphonistes, Ă©tait en possession de toute sa renommĂ©e chez les Allemands, Ă  l’époque oĂč les Français le connaissaient seulement de nom. Nous Ă©tions fort arriĂ©rĂ©s, mais non incapables de le comprendre : il nous fallait un initiateur, et cet initiateur, — chose singuliĂšre, — fut un homme qui faisait la guerre Ă  Berlioz.

Directeur des concerts organisĂ©s par les violonistes laurĂ©ats du Conservatoire, François Habeneck fit entendre pour la premiĂšre fois la premiĂšre symphonie (en ut) de Beethoven ; directeur des concerts spirituels de l’OpĂ©ra, il continua de faire connaĂźtre les Ɠuvres du gĂ©ant de la symphonie Ă  un petit nombre d’amateurs. « Il risqua de temps Ă  autre, dit ThĂ©ophile Gautier, quelques-uîes d%s rlus intelligibles symphonies de Beethoven, qu’on trouvait barbares, sauvages, dĂ©lirantes, inexĂ©cutables, bien qu’on les jouĂąt, et que les classiques d’alors prĂ©tendaient n’ĂȘtre pas plus de la musique que les vers de Victor Hugo n’étaient de la poĂ©sie, et les tableaux d’EugĂšne Delacroix de la peinture. »

Enfin, au commencement de 1828, lors de la fondation d’une nouvelle sociĂ©tĂ© des concerts du Conservatoire, Habeneck fut rĂ©compensĂ© de sa persĂ©vĂ©rance. Beethoven triompha, grĂące Ă  sa chaleur et Ă  son Ă©nergie. Les rĂ©calcitrants de 1828 se dĂ©claraient exclusivement admirateurs du maĂźtre, en 1850, au Conservatoire.

Tout en remerciant Habeneck d’avoir importĂ© chez nous les chefs-d’Ɠuvre de Beethoven, un de mes amis, Ernest Alby, de la France littĂ©raire, plaisanta sur le chef d’orchestre voulant devenir directeur de notre École royale de musique en 1840, Ă  la place de Cherubini.

Il lui reprochait un dĂ©faut Ă©norme, — prendre du tabac. « Exemple : M. Habeneck Ier est devant son pupitre Ă  l’OpĂ©ra. Les hommes chantent, courons. — Les filles, dansons. — Les garçons, aimons. — Les femmes, pleurons. — Les vieillards, buvons. — Les voleurs, cherchons, etc. — Pendant ce temps, M. Habeneck Ier veut prendre une prise de tabac ; le chƓur chante toujours, l’orchestre continue ses accompagnements. Le chef pose son violon ; puis il place son archet prĂšs du trou du souffleur, il cherche sa tabatiĂšre dans la poche de son habit, et il ne la trouve, aprĂšs de nombreux tĂątonnements, que dans son gilet ; il ouvre alors sa tabatiĂšre, puise du tabac, prĂ©sente la prise Ă  son nez, la renifle bruyamment (sapristi ! le tabac est sec, hum ! hum !) pince ses narines, ferme sa tabatiĂšre, la remet dans sa poche, reprend son violon, ramasse son archet et soudain bat le premier temps de la mesure lorsque les symphonistes en sont au troisiĂšme. Vous le voyez, la tabatiĂšre est incompatible avec les fonctions de chef d’orchestre. »

« Au demeurant, ajoutait Ernest Alby, M. Habeneck Ier ne manque pas de talent  »

La prise de tabac d’Habeneck me remet en mĂ©moire cette anecdote racontĂ©e par M. Berlioz, Ă  propos d’une exĂ©cution de son Requiem aux Invalides.

« Par suite de ma mĂ©fiance habituelle, Ă©crit Berlioz, j’étais restĂ© derriĂšre Habeneck et, lui tournant le dos, je surveillais le groupe des timbaliers, qu’il ne pouvait pas voir, le moment approchant oĂč ils allaient prendre part Ă  la mĂȘlĂ©e gĂ©nĂ©rale. Il y a peut-ĂȘtre mille mesures dans mon Requiem. PrĂ©cisĂ©ment sur celle oĂč le mouvement s’élargit, celle oĂč les instruments de cuivre lancent leur terrible fanfare, sur la mesure unique enfin dans laquelle l’action du chef d’orchestre est absolument indispensable, Habeneck baisse son bĂąton, tire tranquillement sa tabatiĂšre et se met Ă  prendre une prise de tabac. J’avais toujours l’Ɠil de son cĂŽté ; Ă  l’instant je pivote rapidement sur un talon, et m’élançant devant lui, j’étends mon bras et je marque les quatre grands temps du nouveau mouvement. Les orchestres me suivent, tout part en ordre, je conduis le morceau jusqu’à la fin, et l’effet que j’avais rĂȘvĂ© est produit. »


XXXII

Il est certain que chez nous, la musique doit beaucoup Ă  la gĂ©nĂ©ration de 1830, qui n’a cessĂ© d’agrandir le domaine de cet art.

En parlant de la musique et des musiciens, je me suis mĂ©nagĂ© une transition toute naturelle pour parler du mĂ©lomane Augustin Thierry, dont l’érudit Guigniaut a dit :

« Il fut un héros, un martyr, un saint de la science, si la science avait des saints. »

L’auteur des RĂ©cits mĂ©rovingiens a Ă©crit : « Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relĂąche, je puis rendre ce tĂ©moignage qui de ma part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matĂ©rielles, mieux que la fortune, mieux que la santĂ© mĂȘme, c’est le dĂ©vouement Ă  la science. »

Augustin Thierry, qui reçut alors le surnom d’HomĂšre de l’histoire, et son frĂšre AmĂ©dĂ©e, dont les travaux sur la Gaule avaient dĂ©jĂ  assurĂ© la rĂ©putation, appartenaient, avant juillet 1830, au parti libĂ©ral. AprĂšs cette Ă©poque, ils s’étaient adoucis : ils voulaient « un gouvernement quelconque, avec la plus grande somme possible de garanties individuelles et le moins possible d’action administrative » ; et ils croyaient que le gouvernement du roi bourgeois se rapprocherait de leur idĂ©al.

Leur talent, d’ailleurs, celui d’Augustin principalement, touchait Ă  l’École littĂ©raire nouvelle par bien des cĂŽtĂ©s, sans ressembler aux dissertations historico-philosophiques de Guizot, aux apprĂ©ciations politiques de Thiers, Ă  la verve prĂ©cise de Mignet, Ă  la fougue coloriste de Michelet.

Augustin Thierry, ancien secrĂ©taire du socialiste Saint-Simon, dont il s’était proclamĂ© « le fils adoptif », appelait Walter Scott un « grand maĂźtre en fait de divination historique » ; sous les yeux de Fauriel, qui publiait avec tant de succĂšs et les Chants populaires de la GrĂšce moderne et l’Histoire de la Gaule mĂ©ridionale, il Ă©crivit l’Histoire de la conquĂȘte de l’Angleterre, en mettant Ă  profit la naĂŻvetĂ© des chroniques et des lĂ©gendes ; « il planta pour la France le drapeau de la rĂ©forme historique » en composant ses Lettres sur l’histoire de France.

Chateaubriand « demandait la premiĂšre place parmi ses admirateurs » et s’appuyait de son autoritĂ© dans ses Études historiques.

Pour moi, Augustin Thierry Ă©tait un artiste, un artiste qui me rĂ©conciliait avec l’histoire telle que Poirson, CaĂŻx et Desmichels l’avaient enseignĂ©e dans les chaires de collĂšge ; avec l’histoire hĂ©rissĂ©e de dates et de synchronismes, muse revĂȘche, n’ayant pas le plus petit mot pour charmer, justifiant trop son nom de Clio, compagne affolĂ©e de MnĂ©mosyne, muse de la MĂ©moire.

Non seulement Augustin Thierry Ă©tait aveugle, mais il Ă©tait paralytique au moment oĂč son mĂ©decin, M. le docteur Graugnard, me prĂ©senta Ă  lui.

Il habitait, dans la rue du Mont-Parnasse, non loin de la maison oĂč est mort Sainte-Beuve, une maison oĂč la princesse de Belgiojoso lui avait offert la plus charmante hospitalitĂ©, — appartement commode, bon air, jardins ombreux.

Mme de Belgiojoso Ă©tait connue de l’Europe entiĂšre.

Au Salon de peinture de 1844, un portrait fait par Henri Lehmann, plus tard membre de l’AcadĂ©mie des beaux-arts, et mort aujourd’hui, attirait vivement la curiositĂ© du public.

C’était le portrait de la princesse de Belgiojoso.

Or, l’artiste avait donnĂ© Ă  son Ɠuvre une couleur tellement jaune, tellement verdĂątre aussi, que l’on ne manqua pas de lancer des plaisanteries contre sa peinture lymphatique.

On racontait, notamment, qu’en voyant l’image de la princesse de Belgiojoso, un compatriote de la cĂ©lĂšbre Italienne avait bien vite couru Ă  son hĂŽtel pour s’enquĂ©rir de sa santĂ©.

Henri Lehmann, observaient plusieurs critiques, avait calomniĂ© la princesse de Belgiojoso, jeune, belle et charmante. Il lui avait attribuĂ© un charme funĂšbre, une beautĂ© sentant la tombe, une jeunesse sans fleur. En un mot, la vue du portrait de la princesse effrayait presque et pouvait faire croire que l’original allait bientĂŽt rendre l’ñme.

Mme de Belgiojoso n’avait pourtant que trente-six ans, et, malgrĂ© son apparence de phtisique, elle devait atteindre sa soixante-deuxiĂšme annĂ©e.

Donc, elle s’était efforcĂ©e de crĂ©er Ă  Augustin Thierry une rĂ©sidence presque champĂȘtre dans Paris.

S’il ne voyait pas ces douces choses, il en ressentait, du moins, la salutaire influence.

À des intervalles assez rapprochĂ©s, on faisait de la musique chez lui, de la bonne musique de chambre. Des instrumentistes distinguĂ©s s’empressaient de venir procurer Ă  l’historien la seule distraction qu’il lui fĂ»t permis de goĂ»ter.

Augustin Thierry ne voyait pas
 il entendait ; il entendait de maniĂšre Ă  parfaitement saisir toutes les dĂ©licatesses contenues aux Ɠuvres de Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Mendelssohn, et c’était plaisir d’applaudir avec lui les exĂ©cutants.

Je rencontrais, dans l’habitation de la rue du Mont-Parnasse, un groupe de savants et d’artistes. C’était Ary Scheffer, qui a fait le portrait de l’hĂŽte sympathique ; c’était Mignet, alors directeur des archives au ministĂšre des affaires Ă©trangĂšres ; c’était Henri Martin, publiant la premiĂšre Ă©dition de son Histoire de France, destinĂ©e Ă  obtenir le prix Gobert, aussitĂŽt qu’arriverait la mort de l’auteur des RĂ©cits mĂ©rovingiens, car l’AcadĂ©mie maintint le prix Ă  Augustin Thierry pendant un bon nombre d’annĂ©es.

La sociĂ©tĂ© qui se rassemblait lĂ  Ă©tait spĂ©ciale, sĂ©rieuse, dĂ©vouĂ©e ; elle n’avait qu’un but : rendre hommage Ă  l’artiste historien, et lui faire oublier, pendant quelques heures, ses infirmitĂ©s cruelles.

En vérité, il y avait quelque chose de touchant dans cet empressement de chacun à distraire Augustin Thierry.

Il s’intĂ©ressait tout particuliĂšrement Ă  un trĂšs jeune pianiste, et afin de le produire, un concert fut organisĂ© dans le jardin de Mabille, resplendissant de lumiĂšres et de fleurs.

Disons, en passant, que le bal Mabille fut une des curiositĂ©s du temps, une Grande-ChaumiĂšre de la rive droite, oĂč les Ă©trangers venaient faire connaissance avec des illustrations chorĂ©graphiques d’un genre ultra-lĂ©ger, parmi lesquelles nous citerons Chicard, PomarĂ©, Mogador, Rose Pompon et Rigolboche.

Les jeunes gens du commerce, des deux sexes, s’y donnaient rendez-vous, et dansaient en posant pour la galerie, aux risques de se voir apprĂ©hender au corps par les gardes municipaux. Charmant, coquet endroit, d’ailleurs frĂ©quentĂ© par nombre d’individus qui, plus tard, n’avouaient pas volontiers leurs prouesses devant l’excellent orchestre de Mabille. Paradis pour le monde interlope, paradis aujourd’hui fermĂ©, dĂ©truit, n’existant plus que dans les souvenirs.

Mais, lorsque Augustin Thierry nous convia chez Mabille, nous Ă©tions, pour ainsi dire, en famille, et l’on n’était admis que sur invitation personnelle.

Autour du jeune pianiste se trouvaient quelques virtuoses, violonistes et violoncellistes ; et une foule d’amateurs se pressaient dans l’enceinte oĂč ces artistes se faisaient entendre.

DĂ©jĂ  un ou deux morceaux de musique avaient Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s, aux applaudissements de l’auditoire, lorsque tout Ă  coup l’on vit les tĂȘtes se tourner du mĂȘme cĂŽtĂ©, du cĂŽtĂ© oĂč se produisait une trĂšs visible agitation.

Nous aperçûmes un bel Arabe, splendidement vĂȘtu, portant haut la tĂȘte, et nullement effarouchĂ© par les regards braquĂ©s sur lui.

On lui fit place, on lui donna un fauteuil au premier rang, on le traita en grand personnage.

Effectivement, Bou-Maza Ă©tait un fanatique, se prĂ©tendant envoyĂ© de Dieu. Pendant qu’Abd el-Kader s’était rĂ©fugiĂ© au Maroc, en 1845, il avait soulevĂ© le Dahra contre la domination française. Bou-Maza s’était rendu prisonnier Ă  Saint-Arnaud, avait Ă©tĂ© amenĂ© Ă  Paris et internĂ© aux Champs-ÉlysĂ©es dans un riche appartement situĂ© prĂšs de l’hĂŽtel de la princesse Belgiojoso.

Quand il fut assis, Bou-Maza devint le point de mire de toutes les dames. Il ressemblait Ă  un conquĂ©rant environnĂ© de sa cour, et daignant accorder çà et lĂ  quelque attention Ă  telle personne digne d’ĂȘtre choisie pour favorite.

Il n’y avait plus d’oreilles dans l’assistance, il n’y restait que des yeux. Et lui, le majestueux Africain, il apparut comme le vrai, l’unique virtuose. Un dĂ©sarroi gĂ©nĂ©ral s’établit parmi nous, et le concert, quelque remarquable qu’il fĂ»t, ne rĂ©sista pas devant l’engouement des auditeurs pour le lion du dĂ©sert, — qui n’allait pas tarder Ă  ĂȘtre le lion de Paris


Peu de jours aprÚs cette soirée artistique de Mabille, le bruit courut que Bou-Maza avait été « enlevé » par une grande dame de la haute société parisienne.

Bou-Maza Ă©tait plus heureux que ne l’avait Ă©tĂ© Abd el-Kader ; il obtenait les faveurs du beau sexe.

Sans nous arrĂȘter plus longtemps Ă  une anecdote, jetons un coup d’Ɠil sur les historiens contemporains, qui prĂ©cĂ©dĂšrent ou suivirent Augustin Thierry.


XXXIII

Deux Ă©coles historiques Ă©taient en prĂ©sence. L’ancienne, ayant encore de nombreux adeptes, se contentait de relater les faits sans les critiquer ; la nouvelle ajoutait aux descriptions des aperçus philosophiques. L’Essai sur les mƓurs, de Voltaire, Ă©tait de plus en plus goĂ»tĂ©, de plus en plus imitĂ© par nos maĂźtres.

Quelques hommes tenaient les deux Ă©coles, comme Villemain, dans son Histoire de Cromwell, comme Daunou, dans sa continuation de l’Histoire littĂ©raire de la France, comme Dulaure, dans son Histoire de Paris, comme Lacretelle, Lemontey, Salvandy et le comte de SĂ©gur.

D’autres s’inspiraient de l’Allemand Niebuhr et de l’Anglais Hallam, et donnaient plus d’essor à l’imagination et à la raison qu’à la narration analytique des faits.

Edgar Quinet, dans son Introduction aux IdĂ©es sur la philosophie de l’histoire de l’humanitĂ©, par Herder, exposait un systĂšme synthĂ©tique, de mĂȘme que Michelet, en traduisant la Science nouvelle de Vico, faisait rechercher par les esprits cultivĂ©s l’histoire gĂ©nĂ©rale de l’espĂšce humaine.

Ballanche nous lançait dans les abstractions historico-thĂ©osophiques, en publiant sa PalingĂ©nĂ©sie sociale. Le Genevois Sismondi, dont l’Histoire des Français paraissait depuis 1821, s’attachait plus Ă  l’histoire de la nation qu’à la biographie des souverains, et travaillait pour terminer son Ɠuvre essentiellement dĂ©mocratique.

Alexis Monteil, prĂ©occupĂ©, avant tout, de nos mƓurs et coutumes, indiquait une route fort intĂ©ressante pour pĂ©nĂ©trer dans le passĂ©, en Ă©crivant l’Histoire des Français des divers États, aux cinq derniers siĂšcles, et si son livre manquait de vues d’ensemble, il fourmillait de matĂ©riaux curieux.

À cĂŽtĂ© de ces dĂ©positaires de la science historique, dont les travaux ont influĂ© sur ceux de leurs successeurs, permettez-moi de dire un mot des hommes que j’appellerai les « irrĂ©guliers de l’histoire ».

Ils suivirent le courant, et quelquefois ils le prĂ©cipitĂšrent. Plus d’un Ă©crivain, plus d’un politique, plus d’un journaliste, plus d’un romancier, plus d’un poĂšte, ont laissĂ© des livres trĂšs remarquables d’histoire, sans pour cela figurer dans la plĂ©iade des grands historiens.

Armand Carrel, qui commença par ĂȘtre le secrĂ©taire d’Augustin Thierry, « son premier maĂźtre », n’était pas seulement un vigoureux publiciste, l’ñme du journal le National. Son Histoire de la Contre-RĂ©volution en Angleterre ne produisit qu’un mĂ©diocre effet ; mais ses articles sur la guerre d’Espagne de 1823 Ă©murent vivement le monde littĂ©raire, et l’on ne douta pas de l’avenir du jeune Ă©crivain.

Le marquis de Saint-Aulaire rĂ©digeait une Histoire de la Fronde qui lui ouvrait les portes de l’AcadĂ©mie française, mais qui, il faut en convenir, Ă©tait loin de valoir celle de la France sous Louis XIII et le cardinal Mazarin, par Bazin, couronnĂ©e par l’Institut et plaçant son auteur au rang des historiens distinguĂ©s.

Prosper MĂ©rimĂ©e, aprĂšs le ThĂ©Ăątre de Clara Gazul, aprĂšs Colomba et Carmen, publia d’excellentes Études sur l’histoire romaine, dans lesquelles il raconte avec un art parfait des dĂ©tails qui sont le fruit de recherches prĂ©cieuses.

Capefigue improvisa des publications historiques, oĂč le style et la composition faisaient dĂ©faut, quoiqu’il lui fĂ»t permis de puiser dans les archives de l’État et de compulser une foule de documents diplomatiques.

Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), qui s’était manifestĂ© par des romans historiques oĂč les dĂ©tails de mƓurs abondaient, s’adonna Ă  l’histoire et Ă  la littĂ©rature archĂ©ologique. Il fureta dans les recoins de nos annales, dĂ©couvrit des curiositĂ©s, disserta sur des points controversĂ©s, et se distingua par un bon travail, en quatre volumes, Histoire du seiziĂšme siĂšcle en France, qu’il publia en 1834, et qu’il a laissĂ© inachevĂ©. Les quatre volumes furent dĂ©truits dans un incendie de la rue du Pot-de-Fer.

Ce livre, Ă©crit dans le systĂšme de de Barante, c’est-Ă -dire pour raconter et non pour prouver, pouvait nous faire croire que Paul Lacroix serait surtout un historien ; mais l’auteur de l’Histoire de Soissons, composĂ©e en collaboration avec Henri Martin, se complut Ă  justifier son pseudonyme de Bibliophile.

L’Histoire des ducs de Bourgogne Ă©tait une immense narration dans laquelle de Barante suivait une mĂ©thode opposĂ©e Ă  celle de Daru, qui, dans son Histoire de Venise, discutait les documents sur lesquels il appuyait ses rĂ©cits, et suivait la mĂ©thode dite philosophique.

Le poĂšte Lamartine allait Ă©crire la romanesque Histoire des Girondins, qui prĂ©luda Ă  une rĂ©volution ; l’utopiste Louis Blanc allait Ă©crire l’Histoire de dix ans, qui amoncelait les accusations contre Louis-Philippe, comme l’Histoire des deux Restaurations, par le libĂ©ral de Vaulabelle, retraça vigoureusement les fautes du gouvernement de Louis XVIII et de Charles X.

Pour l’histoire littĂ©raire et critique, il faut citer DĂ©sirĂ© Nisard, Patin, Saint-Marc-Girardin et Sainte-Beuve. Nos jeunes lettrĂ©s les consultent encore.

L’économie politique avait ses vulgarisateurs et ses historiens : Rossi, Michel Chevalier, de Tocqueville, Adolphe Blanqui, FrĂ©dĂ©ric Bastiat, Proudhon, — magnifique plĂ©iade.

Chateaubriand, enfin, avec ses Études historiques, contribuait largement Ă  dĂ©velopper le goĂ»t des recherches d’érudition, d’archĂ©ologie, de monographies diverses, et il donnait une belle forme littĂ©raire aux produits de ses propres investigations. Plus d’arides chronologies, ni de lieux communs perpĂ©tuĂ©s. Chateaubriand recommandait de puiser aux sources et de suivre les principes de l’école moderne, aidĂ©e d’ailleurs par la rĂ©impression d’une foule de MĂ©moires, par la collection Guizot, par celle de Michaud, auteur de l’Histoire des Croisades, par celle de Buchon, par celle de Petitot, et, sur la RĂ©volution française, par la collection BarriĂšre, fort incomplĂšte sans doute, mais prĂ©sentant un ensemble assez considĂ©rable. Les compilations se succĂ©dĂšrent.

Sous l’influence de l’auteur de l’ItinĂ©raire de Paris Ă  JĂ©rusalem, encore, les voyages prirent une valeur nouvelle ; on ne se contenta pas de dĂ©crire les paysages et de raconter les aventures personnelles : on Ă©tudia le passĂ© comme le prĂ©sent des peuples que l’on visitait, on Ă©tudia leurs goĂ»ts et leurs mƓurs, et il en ressortit un grand avantage autant pour la gĂ©ographie que pour l’histoire ; on s’habitua aux dĂ©tails de la vie des nations ; en un mot, on rendit les lecteurs friands du pittoresque, non seulement en gravures, mais aussi en curiositĂ©s biographiques, anecdotiques et morales.

Je vous ai dit que la vue du musĂ©e de la RĂ©volution du lieutenant-colonel Maurin avait fait de moi un historien ; la frĂ©quentation d’Augustin Thierry et de Henri Martin acheva de me donner la vocation, si je puis m’exprimer ainsi, et, dĂšs le jour oĂč je recueillis mes premiĂšres notes, dans la BibliothĂšque de l’Arsenal, pour travailler Ă  mes MĂ©moires du peuple français, je poursuivis un but peut-ĂȘtre trop difficile Ă  atteindre, — composer un ouvrage qui complĂ©tĂąt Alexis Monteil.

De 1834 Ă  1866, pendant trente-deux ans, j’entassai les matĂ©riaux, de telle sorte que, me servant des travaux de Legrand d’Aussi, de Monteil, de La BĂ©dolliĂšre, laissant inachevĂ©es ses MƓurs et vie privĂ©e des Français, je tĂąchai d’exĂ©cuter, le mieux possible, une Ɠuvre d’ensemble oĂč l’histoire gĂ©nĂ©rale et succincte du pays vĂźnt animer les menus dĂ©tails et aider Ă  leur intelligence.

Ce sera un Ă©ternel honneur pour la gĂ©nĂ©ration de 1830, que d’avoir ajoutĂ© aux rĂ©cits de nos annales la forme et la couleur, ajoutĂ©es Ă  la littĂ©rature des Ă©poques prĂ©cĂ©dentes par l’école dite romantique, par Victor Hugo.

Le dix-huitiĂšme siĂšcle nous avait donnĂ© les Dubos, les Mably, les FrĂ©ret ; l’école historique moderne nous donna les PĂ©tigny, les Le HuĂ©rou, les Gaissard, les Quicherat, les GuĂ©rard, qui, avec Guizot, Ă©tudiĂšrent les institutions sociales et politiques de la France, depuis les origines jusqu’à nos jours, ou fournirent Ă  la science les matĂ©riaux les plus prĂ©cieux.

Le gouvernement, suivant le courant des Ă©tudes nouvelles, et sous l’impulsion de Guizot, commença la Collection des documents inĂ©dits de l’Histoire de France, publication sans limites, puisque d’importantes recherches ne cessent d’augmenter le nombre de ses volumes.

Que resterait-il de beaucoup d’hommes politiques, s’ils n’avaient pas, quelquefois, abordĂ© l’histoire ? Guizot historien a fait pardonner Ă  Guizot ministre.

Jules Michelet, enfin, alliant le fond Ă  la forme, la poĂ©sie Ă  la science, l’imagination Ă  la philosophie, mĂ©rita et conquit une renommĂ©e europĂ©enne, Ă©crivit des pages admirables, sculpta en bronze des personnages jusqu’alors mĂ©connus, et sut caractĂ©riser parfois en quelques mots Ă©loquents telle ou telle Ă©poque trĂšs confuse.

Jules Michelet ne pourrait-il pas ĂȘtre surnommĂ© le Victor Hugo de l’histoire ?

Comme Victor Hugo, il passionnait la jeunesse ; pour ma part, je puisai dans ses livres un immense dĂ©sir, non pas d’imiter cet Ă©crivain inimitable, mais de retracer la vie du peuple, ses splendeurs et ses misĂšres, ses audaces et ses faiblesses, sans oublier ce qui touche Ă  ses coutumes civiles et privĂ©es, Ă  ses habitations, Ă  ses vĂȘtements, Ă  ses façons de vivre, etc.

Lorsque, plus tard, je voyais Jules Michelet Ă  la BibliothĂšque Sainte-GeneviĂšve, oĂč il se rencontrait parfois avec Henri Martin, il me suffisait d’échanger quelques paroles avec le premier, merveilleux artiste, avec le second, consciencieux fouilleur, pour me sentir inspirĂ©, et surtout dĂ©cidĂ© Ă  poursuivre avec persĂ©vĂ©rance mon travail commencĂ©.

Edgar Quinet avait participĂ© Ă  la rĂ©volte romantique ; son poĂšme d’Ahasverus, publiĂ© vers 1833, nous avait plu autant par l’étrangetĂ© que par le germanisme des pensĂ©es, que par le mysticisme dont il Ă©tait empreint, et qui dĂ©borda, peu d’annĂ©es aprĂšs, dans les poĂšmes de NapolĂ©on et de PromĂ©thĂ©e. Edgar Quinet, historien, professeur, devait bientĂŽt mĂȘler la rĂȘverie Ă  la politique, pratiquer l’enseignement rĂ©volutionnaire, et pousser plus loin que son ami Jules Michelet les ardeurs de la lutte en faveur de la RĂ©publique.

Michelet, Ă©lĂšve du collĂšge Charlemagne, avait eu pour professeurs Villemain et Victor Leclerc. C’était un enfant de Paris, dont les succĂšs universitaires prĂ©sageaient le bel avenir. Il a racontĂ© que, aprĂšs la lecture d’un devoir qui lui avait plu, Villemain descendit de sa chaire et vint, « avec un mouvement de sensibilitĂ© charmante, s’asseoir sur son banc d’élĂšve, Ă  cĂŽtĂ© de lui ».

Au CollĂšge de France, le poĂšte polonais Adam Mickiewicz professa en 1840 la langue et la littĂ©rature. Il prĂ©conisait le panslavisme ou rĂ©unions de toutes les branches de la race slave sous le commandement de la Russie. Montalembert avait traduit, six ans auparavant, un livre de Mickiewicz, et George Sand applaudissait Ă  ses idĂ©es presque toujours mystiques, quelquefois pleines d’excentricitĂ©. Nous l’avons souvent accablĂ© de bravos dans sa chaire. Mais son cours parut dangereux : on l’interdit.

Mickiewicz cessa de professer en 1844, Quinet en 1846, Michelet à la fin de 1847. Leur silence forcé indigna la jeunesse. Ils gardÚrent leur popularité, en écrivant au lieu de parler.

L’érudition transcendante se manifestait hautement par les travaux de Champollion, dĂ©couvrant le sens des hiĂ©roglyphes, faisant connaĂźtre l’Égypte Ă  peu prĂšs ignorĂ©e jusque-lĂ , et ouvrant le champ Ă  nos Ă©gyptologues actuels ; EugĂšne Burnouf initiait la gĂ©nĂ©ration aux lois, aux mƓurs, Ă  la philosophie, Ă  la littĂ©rature des peuples qui habitent sur les bords du Gange.

Les voyages entrepris aux frais de l’État, autour du monde ou en consĂ©quence de missions scientifiques, firent que la gĂ©ographie put prĂȘter Ă  l’histoire un appui nouveau. Les fouilles abondĂšrent sur le sol antique de l’Italie, sur celui de la GrĂšce, sur celui de l’Afrique septentrionale, sur celui de l’Asie Mineure et de la Palestine. Les vestiges matĂ©riels, autant que les livres, servirent Ă  restituer le monde ancien. L’essor Ă©tait donné ; la gĂ©nĂ©ration suivante devait aller plus loin encore.

Lorsque des historiens consciencieux étudiaient nos annales en exerçant sur les événements une critique saine et vigoureuse, des spéculateurs jouaient avec la crédulité du public.

Il y eut une inondation de MĂ©moires, de Souvenirs, de chroniques apocryphes. Sous le nom de la Contemporaine, le libraire Ladvocat publia un livre Ă©crit, non par Ida Sainte-Elme, mais par Malitourne, Lesourd, AmĂ©dĂ©e Pichot, Charles Nodier, et autres auteurs plus obscurs. Les Souvenirs de la marquise de CrĂ©quy, parus de 1834 Ă  1836, Ă©taient intĂ©ressants, spirituels, mais apocryphes. Les MĂ©moires de Mme Du Barry, attribuĂ©s Ă  Paul Lacroix (bibliophile) et Ă  Lamothe-Langon, n’ont guĂšre plus d’autoritĂ© que les Chroniques de l’ƒil-de-BƓuf, par Touchard-Lafosse. Les MĂ©moires de la marquise de Pompadour, par RenĂ© Perrin, sont supposĂ©s.

Nous nous plaignions avec raison de cette concurrence faite aux travaux des savants par des hommes qui sacrifiaient tout Ă  la curiositĂ© malsaine du public. Nous avons vu, depuis, bien d’autres productions risquĂ©es, licencieuses, mĂȘme pornographiques.

J’ai citĂ© des reprĂ©sentants du barreau ; j’y ajoute ceux des reprĂ©sentants de l’éloquence sacrĂ©e, comme de l’éloquence parlementaire.

Des orateurs de la chaire attiraient dans les Ă©glises, par leur talent, non seulement les croyants, mais aussi les incrĂ©dules. Lacordaire, Ravignan, CƓur, Combalot, Dupanloup, et quelques autres prĂ©dicateurs, brillaient par des qualitĂ©s diverses.

La jeunesse suivait assidĂ»ment les confĂ©rences de Lacordaire Ă  Notre-Dame, — moins assidĂ»ment celles de Ravignan.

Lacordaire était poÚte ; Ravignan, penseur et dialecticien.

Lorsque le premier commença ses belles oraisons, on voyait dans le banc-d’Ɠuvre de Notre-Dame Chateaubriand, Berryer, plusieurs avocats en renom ; l’auditoire comprenait une foule de notabilitĂ©s appartenant Ă  toutes les classes, et une foule d’étudiants.

La parole du prédicateur faisait impression, et nous ne détestions pas ses images tant soit peu romantiques, ses excursions sur le domaine des événements contemporains.

Entre autres effets improvisés par Lacordaire, je citerai celui qui fut déterminé, le 16 avril 1848, si je ne me trompe.

Une manifestation ouvriĂšre se dirigeait vers l’HĂŽtel de Ville. Pendant que l’orateur parlait, un immense bruissement avait lieu sur le parvis Notre-Dame, et, dans l’église, les auditeurs semblaient Ă©prouver quelque crainte.

Lacordaire s’en aperçut, et prononça Ă  peu prĂšs ces paroles, que je reproduis de mĂ©moire :

« On a tort de redouter le peuple
 Ouvrez, ouvrez les portes du temple, et vous verrez qu’il respectera la maison de Dieu. »

Les portes furent ouvertes, ainsi qu’il le demandait, et la manifestation passa devant le portail, s’écoula sans envahir Notre-Dame, sans mĂȘme troubler la prĂ©dication.

Le mouvement oratoire du confĂ©rencier religieux avait Ă©tĂ© vraiment magnifique. Jamais on ne mĂȘla avec plus de bonheur l’action avec la parole.

Et pourtant Lacordaire ne rĂ©ussit pas dans l’arĂšne parlementaire. En 1848, il adopta les idĂ©es dĂ©mocratiques.

« Vous n’ĂȘtes pas rĂ©publicain de la veille », lui objectĂšrent des clubistes.

« Non, rĂ©pondit-il, mais je le suis d’aujourd’hui, ce qui vaut mieux. »

BientĂŽt, devenu dĂ©putĂ©, et siĂ©geant sur les bancs de la Montagne, il comprit que sa place n’était pas Ă  l’AssemblĂ©e constituante. Ses discours ne « portaient » point. Il donna sa dĂ©mission Ă  propos de l’émeute du 15 mai 1848.

Lacordaire eĂ»t mieux fait de dĂ©cliner, tout d’abord, l’honneur d’ĂȘtre reprĂ©sentant du peuple ; il eĂ»t mieux fait d’imiter BĂ©ranger et Michelet.

Le lĂ©gitimiste Berryer occupa, dans le parlement, une place d’orateur comparable Ă  celle de Lacordaire dans la chaire sacrĂ©e.

AprÚs un discours contre le gouvernement, il fut acclamé par les députés de la gauche.

« Quelle peste que l’éloquence ! » s’écria M. d’Angeville, centrier.

Et comment n’eĂ»t-on pas applaudi Berryer, quelque sujet qu’il traitĂąt ! Comment n’eĂ»t-on pas fait trĂȘve un instant Ă  des opinions politiques, en entendant ce merveilleux artiste de la parole, dans la bouche duquel toutes les phrases, tous les mots portaient !

Je ne crois pas exagĂ©rer, lorsque je m’exprime ainsi sur l’éloquence de Berryer. Ses ennemis, Ă  la Chambre, l’admiraient et le redoutaient tout ensemble ; ils dĂ©siraient l’entendre parler, et, aprĂšs l’avoir entendu, ils se repentaient d’avoir Ă©prouvĂ© ce dangereux plaisir.

C’était un royaliste de progrĂšs, qui a dĂ» avoir bien des dĂ©senchantements, surtout de la part de nombreux royalistes entiĂšrement vouĂ©s aux idĂ©es rĂ©trogrades.

Berryer a Ă©tĂ© accusĂ© d’avoir voulu dĂ©chaĂźner « le gĂ©nie terrible des rĂ©volutions » contre la monarchie de 1830. N’en croyez rien. Seulement, il ne manquait jamais de rappeler son origine Ă  cette monarchie, en exaltant les hauts faits de la royautĂ© lĂ©gitime, et son opposition gĂȘnait plus Louis-Philippe que toutes les manifestations qui se produisaient dans les rues de Paris ou dans les chĂąteaux de la province.

À cĂŽtĂ© de Berryer brilla une plĂ©iade d’orateurs parlementaires dont le talent illustrait la tribune française.


XXXIV

J’arrive aux mĂ©decins et aux chirurgiens. Ici, mon incompĂ©tence Ă©clate, et je pourrais Ă  peine citer tous les noms des hommes qui se sont rendus cĂ©lĂšbres, en 1830 et aprĂšs. Je renvoie mes lecteurs aux biographies mĂ©dicales, et je me borne Ă  leur parler de quelques princes de la mĂ©decine et de la chirurgie qu’il m’a Ă©tĂ© donnĂ© de connaĂźtre.

Broussais et Magendie se partageaient, avec Dupuytren, les avantages de la popularité.

Lorsque le cholĂ©ra apparut pour la premiĂšre fois, en 1832, Magendie Ă©tait mĂ©decin Ă  l’HĂŽtel-Dieu. « Que faut-il faire ? lui demandait-on. — Je ne sais guĂšre », rĂ©pondait-il. Et cependant, il Ă©tait allĂ© Ă  Sunderland pour Ă©tudier la marche du cholĂ©ra. Il se rendit Ă  l’HĂŽtel-Dieu, en disant : « Les riches ne manqueront pas de mĂ©decins. »

BientĂŽt, en franchissant les marches de cet hĂŽpital, ce fut avec une nouvelle douleur profonde qu’il entendit les cris profĂ©rĂ©s par la foule : « Mort aux mĂ©decins ! mort aux empoisonneurs ! »

Au lieu d’aigrir son humeur, cette mĂ©fiance du peuple Ă  l’endroit des hommes qui cherchaient Ă  guĂ©rir le flĂ©au effroyable, Ă©mut la fibre gĂ©nĂ©reuse de Magendie. Il trouva sa rĂ©compense, selon l’expression de Flourens, en vidant sa bourse pour les malheureux.

À propos du cholĂ©ra, Broussais et Magendie dĂ©veloppĂšrent leurs systĂšmes, diamĂ©tralement opposĂ©s. Magendie le traita en administrant aux malades beaucoup de punch au rhum ; Broussais leur appliqua des sangsues. Parmi les gens du monde, on comptait des partisans de Broussais en nombre Ă©gal Ă  celui des partisans de Magendie.

Par malheur, ces deux remĂšdes contraires ne rĂ©ussirent pas mieux l’un que l’autre. Broussais et Magendie avaient multipliĂ© leurs efforts pour arriver Ă  triompher de l’épidĂ©mie, tellement que, quand elle eut pris fin, Magendie dĂ©clara fiĂšrement en recevant la croix d’honneur : « Je la crois assez bien placĂ©e. »

Broussais mourut en 1838, trois ans aprĂšs Dupuytren. Magendie vĂ©cut jusqu’en 1855 ; retirĂ© Ă  Sannois, il faisait des expĂ©riences sur la vĂ©gĂ©tation et visait aux amĂ©liorations agricoles. « De tous les remĂšdes, nous a-t-on dit, celui qu’il mettait le plus souvent en usage Ă©tait de payer Ă  son client la consultation que le malade recevait. »

Broussais, dont le cours de physiologie, Ă  la FacultĂ© de Paris, rĂ©ussissait mĂ©diocrement, attira la foule avec son cours de phrĂ©nologie, qui eut un succĂšs de vogue. Magendie, au contraire, ne cessa jamais d’intĂ©resser les jeunes praticiens par ses leçons du CollĂšge de France, notamment lorsqu’il y Ă©tudia le cholĂ©ra-morbus.

Les Sanson, les Roux, et plusieurs autres notabilitĂ©s chirurgicales, n’approchaient pas, quant Ă  la rĂ©putation, des Dupuytren, des Marjolin, des Lisfranc, des Velpeau et, en dernier lieu, de Philippe Ricord, dont le monde entier parlait, et qui avaient des Ă©lĂšves fanatiques.

Durant ma jeunesse, Dupuytren Ă©tait lĂ©gendaire ; nous le regardions comme un phĂ©nomĂšne, comme la chirurgie faite homme ; nous nous imaginions, en vĂ©ritĂ©, que ses opĂ©rations Ă©taient magiques, et que si la mort s’ensuivait, il en fallait accuser les amputĂ©s, non le chirurgien. Si l’on voyait passer Dupuytren, toujours vĂȘtu d’un habit vert, on ne se lassait pas de regarder cet homme sĂ©vĂšre, discret, rĂ©servĂ©.

Sur les enfants, principalement, il exerçait une influence merveilleuse par sa douceur inaccoutumée, par son sourire succédant à son impassibilité perpétuelle.

La veille de sa mort, Dupuytren se fit lire le journal, « parce qu’il voulait, disait-il, porter lĂ -haut des nouvelles de ce monde ». Il lĂ©gua deux cent mille francs Ă  la FacultĂ© de mĂ©decine, sur les quatre millions qu’il avait gagnĂ©s.

Lisfranc, un de ses rivaux, l’appelait « le brigand », ou « l’infĂąme du bord de l’eau ». En revanche, Dupuytren appelait Lisfranc, — en petit comitĂ© seulement, — un Brutus solliciteur, et il ajoutait que « sous une enveloppe de sanglier, on portait parfois un cƓur de chien couchant ».

À cĂŽtĂ© de Dupuytren, aucun chirurgien ne pouvait supporter la comparaison, quel que fĂ»t son talent. Marjolin dut quitter l’HĂŽtel-Dieu, cet indulgent Marjolin que les Ă©tudiants appelaient « le pĂšre Marjolin », Ă  cause de sa bienveillance et de sa bonhomie.

À l’hĂŽpital de la PitiĂ©, Lisfranc s’illustra, non seulement sous le rapport de l’habiletĂ©, mais aussi par ses diatribes parlĂ©es contre les « ùnes » de la FacultĂ© de mĂ©decine. Il fallait l’entendre, en effet, lorsqu’il avait triomphĂ© d’un cas chirurgical remarquable, exhaler bruyamment son humeur agressive contre les professeurs, et, par consĂ©quent, faire ressortir l’excellence de sa clinique. Sa voix forte effrayait parfois les internes, les externes, les sƓurs et les infirmiers.

Au fond, il paraissait plus terrible qu’il ne l’était en rĂ©alité ; et quand j’allais trouver Lisfranc Ă  l’hĂŽpital pour lui demander s’il viendrait chasser, tel ou tel dimanche, souvent on me disait : « Il est sĂ©vĂšre, il a de la brusquerie ; mais il est juste, et il s’intĂ©resse aux malades. »

Car Lisfranc avait la passion de la chasse, passion malheureuse. Il Ă©tait aussi maladroit chasseur qu’opĂ©rateur plein de dextĂ©ritĂ©, et des bois de Chelles, oĂč nous allions, il revint souvent bredouille, Ă  son grand dĂ©sespoir.

Mon beau-frĂšre — une lame en fait de chasse — glissait quelque piĂšce de gibier dans le carnier du chirurgien, qui ne refusait pas cette marque de bonne confraternitĂ©. Dans les bois, quand il grondait son chien, la voix de Stentor que possĂ©dait Lisfranc Ă©clatait comme une dĂ©tonation d’arme Ă  feu. Quelles colĂšres aussi, quand l’animal n’obĂ©issait pas ! Le pauvre chien passait toujours pour coupable, lorsque le coup de feu du docteur restait improductif.

Les jours de chasse, Lisfranc faisait sa visite de trĂšs grand matin : il s’était levĂ© dĂšs l’aurore, comme le « chasseur de Robin des Bois », il Ă©tait diligent au possible.

Parfois, Ă  l’auberge oĂč nous dĂ©jeunions, l’hĂŽtesse lui prĂ©sentait quelques malades, et l’illustre opĂ©rateur ne manquait jamais de leur donner gratuitement ses soins. Que dis-je, gratuitement ! AprĂšs les avoir guĂ©ris, il leur offrait une somme pour leur convalescence.

Une femme de service s’adressa Ă  lui, sous nos auspices, pour un cancer au sein qui commençait. Lisfranc l’emmena Ă  la PitiĂ© dans sa propre calĂšche, la soigna parfaitement, et lui dit, en la tutoyant d’un ton brusque, lorsqu’elle fut rĂ©tablie :

« Tiens, puisque tu n’as pas Ă©tĂ© aussi bĂȘte que les autres, puisque tu n’as pas attendu pour me consulter qu’il ne fĂ»t plus temps d’agir, voilĂ  deux cents francs
 Va passer un mois dans ton pays de Normandie, et tu en reviendras absolument bien portante. »

Une autre fois, il entreprit de guérir une de mes petites niÚces, ùgée de trois ans. Il fallut de nombreuses visites, de nombreuses incisions au pied.

Ce chirurgien, d’ordinaire assez rude en paroles et en mouvements, se montra pendant plusieurs mois d’une amĂ©nitĂ© charmante. Il apportait des bonbons Ă  l’enfant, il l’amadouait, et lui disait avant d’opĂ©rer :

« Si la petite Maria est bien sage, je lui apporterai encore des bonbons, et je l’aimerai toute la vie. »

Maria l’écoutait, laissait faire ; et son mal passa.

À la fin, mon beau-frùre demanda ce qu’il devait à Lisfranc.

« Rien, mon ami, le total vous gĂȘnerait


— Mais, docteur
 vous ĂȘtes venu si souvent


— Eh bien ! vous me payerez le prix d’une opĂ©ration
 en cent actes. »

Je ne prĂ©tends pas que Lisfranc procĂ©dĂąt toujours de cette maniĂšre, car il acquit une ronde fortune. Je veux uniquement reconnaĂźtre qu’il Ă©tait dĂ©vouĂ© Ă  ses amis, et que son amour de l’argent ne l’emportait pas sur ses sentiments d’affection, quoi qu’on ait prĂ©tendu.

Au reste, j’en puis dire autant de Velpeau, une autre sommitĂ© contemporaine ; de Velpeau qui a laissĂ© d’excellents Ă©lĂšves, et qui possĂ©da une grande variĂ©tĂ© de connaissances dans le vaste domaine de l’art chirurgical.

Velpeau, Ă  la CharitĂ©, diagnostiquait avec une assurance extraordinaire ; il opĂ©rait avec une adresse sans pareille, bien qu’un accident l’eĂ»t privĂ© de l’usage de l’index de la main droite.

Lisfranc et Velpeau sont morts depuis longtemps. Mais Philippe Ricord, dont la rĂ©putation se rĂ©pandit dans le monde entier, reste encore parmi nous. Il Ă©tudia sous ces deux chirurgiens, puis il acquit une renommĂ©e spĂ©ciale, dans laquelle beaucoup de gens ont voulu l’enfermer.

Une maison de santé, située rue de Lourcine, était tenue par M. Faultrier, avait pour médecin principal Philippe Ricord, qui y faisait visite tous les jours.

Cette maison n’était pas seulement une succursale de l’hĂŽpital du Midi, comme on l’a cru Ă  tort. Elle renfermait, en outre, des aliĂ©nĂ©s, des malades divers, et, dans l’occasion, des dĂ©tenus politiques.

Bien souvent j’y allai voir Poterin du Motel, un camarade de pension, docteur en mĂ©decine, alors remplissant avec un mĂ©rite rare les fonctions d’interne dans la maison de la rue de Lourcine.

LĂ , j’éprouvais de frĂ©quentes surprises, je rencontrais certaines personnes qui Ă©taient censĂ©es voyager, et qui suivaient un traitement
 secret.

Tout visiteur s’engageait moralement Ă  ne pas commettre d’indiscrĂ©tion, car, au dehors, combien de gens qui connaissaient M. Ricord, affectaient de ne pas le saluer au passage, quand ils pouvaient craindre d’ĂȘtre vus ! On n’avouait pas volontiers qu’on avait reçu ses soins ; mais, dans l’intimitĂ©, avec quel empressement on causait avec lui ! Il semait Ă  profusion les mots d’esprit.

Sous le rĂšgne de Louis-Philippe, vers 1840, au moment oĂč les discussions parlementaires se succĂ©daient sans amener de rĂ©sultats, il lui arriva de nous dire en riant :

« Il n’y a que moi qui puisse avoir la majoritĂ© Ă  la Chambre. »

Le piquant de cette phrase nous frappait d’autant plus que nous savions la vĂ©ritĂ©. Chaque annĂ©e, en effet, au commencement de la session, nombre de dĂ©putĂ©s se trouvaient dans la maison de santĂ© de la rue de Lourcine, oĂč, pendant l’hiver, j’assistai Ă  des rĂ©unions musicales et Ă  des bals charmants.

M. Philippe Ricord Ă©tait mĂ©lomane. Chez lui, on entendait de remarquables virtuoses, et les principaux artistes du ThĂ©Ăątre-Italien y exĂ©cutaient des Ɠuvres magistrales. Le Stabat Mater de Rossini a Ă©tĂ© chantĂ© pour la premiĂšre fois Ă  Paris dans son salon, par Mario, Tamburini, Mmes Grisi et Albertazzi.

Jamais un maĂźtre ne fut plus aimĂ© de ses Ă©lĂšves, avec lesquels il avait des entretiens familiers. Homme du monde, il brillait par une amabilitĂ© que l’ñge n’a pas fait disparaĂźtre ; homme d’esprit, il ne parlait qu’avec une grande douceur, et bien rarement ses mots ont blessĂ© au vif.

Lorsqu’il faisait son service dans la garde nationale, sous le second Empire, sa tunique Ă©tincelait de croix, car il est dĂ©corĂ© de presque tous les ordres connus.

Revenons Ă  la maison de santĂ© de la rue de Lourcine, oĂč le ministĂšre de M. Philippe Ricord ne s’exerçait pas, je le rĂ©pĂšte, uniquement sur des malades d’un genre Ă  part.

Parmi les aliĂ©nĂ©s de la maison, on citait de hauts personnages ; gĂ©nĂ©ralement, ils sortaient guĂ©ris, ou bien ils allaient dans un hĂŽpital spĂ©cial, quand leur affection semblait devoir ĂȘtre chronique.

Des dĂ©tenus politiques, ai-je dit, se rencontraient lĂ . Voici comment cette singularitĂ© s’expliquait. La maison avoisinait la prison de Sainte-PĂ©lagie. Quelques condamnĂ©s, subissant leur peine dans cette prison, obtenaient, soi-disant pour cause de maladie, la permission de se faire transporter dans une maison de santé ; et ils choisissaient celle de la rue de Lourcine.

Lagrange et Baune furent de ceux-lĂ . Ces pensionnaires d’un genre particulier promettaient de ne pas s’évader ; et ils tenaient leur promesse ; on ne citerait aucun exemple d’évasion parmi eux. Leur honneur Ă©tait engagĂ©.

Peut-ĂȘtre conspiraient-ils un peu, afin de n’en pas perdre l’habitude.


XXXV

Ce fut chez M. Faultrier, rue de Lourcine, que je me mis en rapport avec des amis de Henri Heine, et que je lui fus présenté.

La rĂ©putation du poĂšte allemand parisien, de l’impitoyable railleur, s’étendait dĂ©jĂ  en Europe. Il s’intitulait « Prussien libĂ©ré », si bien que ses compatriotes l’avaient presque reniĂ©, effrayĂ©s qu’ils Ă©taient de son sarcasme.

Heine, chef d’une Ă©cole nouvelle, le « Voltaire de l’Allemagne », a-t-on dit, avait crĂ©Ă© sa poĂ©sie lyrique, pleine d’amertume et de gaietĂ© Ă  la fois, capable de blesser cruellement, avec une apparence de bonhomie et de grĂące. NĂ© le 1er janvier 1800, il se dĂ©clarait ironiquement « le premier homme de son siĂšcle ».

Il ne manquait pas d’attaquer Victor Hugo, regardait Lamartine comme « un saule pleureur », et risquait ce jugement Ă  propos d’Alfred de Musset : « C’est un jeune homme d’un bien beau passé ! »

En parlant de Henri Heine, Thiers disait : « Cet Allemand est le Français le plus spirituel depuis Voltaire. »

AprĂšs la rĂ©volution de Juillet, Heine, installĂ© Ă  Paris, avait multipliĂ© les diatribes contre Louis-Philippe, qui lui constitua une pension sur sa cassette. L’auteur des Reisebilder reconnaissait que « les fortifications de Paris Ă©taient l’évĂ©nement le plus considĂ©rable de son temps ».

Pendant vingt-cinq annĂ©es, il devait reprĂ©senter, chez nous, l’esprit et la poĂ©sie de l’Allemagne, en mĂȘme temps qu’il reprĂ©sentait la vive et spirituelle critique française chez nos voisins d’outre-Rhin. Ses Ă©pigrammes atteignaient et sa mĂšre patrie et sa patrie adoptive.

Pour indiquer la façon d’écrire d’Henri Heine, il suffit de rappeler comment il raconta la mort de Sirey, frappĂ© dans l’appartement de la cantatrice Heinefetter, en 1842, — cĂ©lĂšbre drame judiciaire :

« Le vacarme qui s’est passĂ© dans le cabinet d’études de Mlle Heinefetter, Ă  Bruxelles, a Ă©veillĂ© notre intĂ©rĂȘt. Les dames surtout sont indignĂ©es contre cette dinde allemande, qui malgrĂ© son sĂ©jour de plusieurs annĂ©es en France, n’a pas encore appris l’art de savoir empĂȘcher que deux coqs amoureux ne se rencontrent sur le champ de bataille de leur bonheur. »

Romantique, il traitait d’une maniĂšre Ă©trange les partisans de la nouvelle Ă©cole, tout en dĂ©cochant des flĂšches empoisonnĂ©es contre les derniers champions de la littĂ©rature classique. Au demeurant, je ne pouvais guĂšre m’entendre sur tous les points, moi, hugolĂątre, avec un homme tel que Henri Heine.

Aussi, je redoutai un peu les coups de griffe que me vaudraient ses conversations, quand je passai en sa compagnie six semaines aux bains de mer de Trouville.

Trouville, alors, Ă©tait dans l’enfance. Quelques petits hĂŽtels et quelques maisons de pĂȘcheurs y donnaient asile Ă  des Parisiens dĂ©sireux de vivre Ă  l’écart au bord de la mer. Aucune calĂšche n’y paraissait, quoique dĂ©jĂ  M. d’Hautpoul y possĂ©dĂąt une belle maison et un yacht superbe, quoique le chalet de M. Goupil y attirĂąt l’attention, quoique l’atelier du peintre Mozin y fĂ»t parfaitement installĂ©.

Nous passions nos vacances Ă  Trouville avec M. et Mme Henri Heine, avec Auguste Lireux, directeur de l’OdĂ©on, avec Alphonse Royer, qui dirigea l’OpĂ©ra, avec Alfred Quidant, le pianiste.

De frĂ©quentes promenades avaient lieu, — tantĂŽt Ă  Hennequeville et Ă  CricquebƓuf, tantĂŽt Ă  Villers et Ă  Saint-Arnoud. Jamais Henri Heine n’y participa. Il restait constamment enfermĂ© dans sa petite chambre d’hĂŽtel, et, le soir seulement, on le voyait marcher Ă  pas comptĂ©s sur la plage.

Pendant six semaines, je n’entendis que ces mots sortir de la bouche de Henri Heine : « J’ai bien mal Ă  la tĂȘte. » Peu aprĂšs, la paralysie le saisissait ; en 1856, il mourait presque aveugle.

Henri Heine admirait beaucoup FrĂ©dĂ©ric-LemaĂźtre, trouvait Bocage « beau comme Apollon », et prisait Ă  sa juste valeur le talent de ThĂ©ophile Gautier. Il avait des parti-pris impossibles, des mots Ă  l’emporte-piĂšce contre la Prusse, et des paradoxes sans pareils.

J’ai apprĂ©ciĂ© en peu de lignes les intelligences supĂ©rieures de la littĂ©rature, des arts, de l’histoire, des sciences mĂ©dicales ; je n’ai point passĂ© sous silence les reprĂ©sentants de l’art oratoire en tous genres ? Dois-je mĂ©connaĂźtre la supĂ©rioritĂ© des hommes distinguĂ©s dans les mathĂ©matiques, que Lamartine appelait « les chaĂźnes de la pensĂ©e » ?

Ne serait-il pas injuste, aussi, de ne pas accorder des hommages aux savants qui se sont illustrĂ©s dans la chimie, la physique et l’histoire naturelle ?

Sous le rĂšgne de Louis-Philippe, du « NapolĂ©on de la paix », Cuvier, AmpĂšre, Gay-Lussac, Chevreul, Geoffroy Saint-Hilaire, Élie de Beaumont, Biot, Arago, Chasles, Thenard et Jean-Baptiste Dumas firent le plus grand honneur Ă  la France, et le rayonnement de leur gloire ne s’est pas encore effacĂ©.

Georges Cuvier, prĂšs de terminer sa carriĂšre (13 mai 1832), recevait dans son pavillon du Jardin des Plantes tous les savants Ă©trangers qui venaient saluer un des gĂ©nies du dix-neuviĂšme siĂšcle. Il combattait les vues de Geoffroy Saint-Hilaire sur l’unitĂ© de composition organique, et il ne cessait d’ĂȘtre en lutte avec de Blainville.

L’homme public, dans Cuvier, n’était pas Ă  la hauteur du naturaliste. Il a figurĂ© parmi les censeurs.

Quand il discutait sur des sujets scientifiques, il traitait tous ses interlocuteurs comme ses Ă©gaux, sans acception d’ñges ni de titres. Un jour qu’il s’entretenait d’anatomie avec un jeune homme, et soutenait son avis trĂšs simplement, le jeune homme, Ă  chaque phrase, rĂ©pĂ©tait : « Monsieur le baron ! Monsieur le baron ! — Il n’y a pas de baron ici, dit Cuvier avec douceur, il y a deux savants cherchant la vĂ©ritĂ©, et s’inclinant devant elle. »

Le physicien AmpĂšre, dont les dĂ©couvertes ont tracĂ© la voie aux physiciens actuels, habitait une maison situĂ©e au coin de la rue des Boulangers et de la rue des FossĂ©s-Saint-Victor (aujourd’hui, du Cardinal-Lemoine), Ă  deux pas de la demeure de mon pĂšre.

C’est dire que nous le voyions tous les jours, et que nous Ă©tions au courant des mille et une distractions qui le rendaient populaire, qui Ă©gayaient la jeunesse des Ă©coles, mais qui ne nuisaient en rien au respect profond que les Ă©lĂšves ressentaient pour l’éminent professeur.

TantĂŽt, AmpĂšre commençait un problĂšme avec la craie sur un fiacre, en pleine rue, et les chevaux, en partant, lui enlevaient sa solution ; tantĂŽt, aprĂšs avoir achevĂ© une dĂ©monstration sur le tableau, il l’essuyait avec son foulard, puis il mettait dans sa poche le torchon traditionnel ; tantĂŽt Arago, habillĂ© en femme, se rendait chez AmpĂšre, passait pour une astronome allemande, et, non reconnu, reparaissait ensuite pour s’entendre louer incognito par son ami ; tantĂŽt, en consĂ©quence d’un pari, le domestique du physicien servait plusieurs fois sur la table un poulet rĂŽti, et lui faisait croire qu’il en avait mangĂ©, lorsque le poulet n’avait pas mĂȘme Ă©tĂ© dĂ©pecé ; tantĂŽt il arrivait Ă  AmpĂšre d’examiner attentivement un caillou, de regarder l’heure Ă  sa montre, de serrer dans son gousset le caillou, et de jeter sa montre dans la Seine, par-dessus le parapet du pont des Arts.

J.-J. AmpĂšre, son fils, adonnĂ© Ă  des travaux d’un autre ordre, le continuait dignement, Ă©tait, on ne l’a pas oubliĂ©, un des familiers du salon de Mme RĂ©camier, et a laissĂ© un livre considĂ©rable : l’Histoire romaine Ă  Rome.

Les travaux de Gay-Lussac lui valaient l’amitiĂ© de Humboldt, avec lequel il voyagea pour augmenter les conquĂȘtes de la physique, bientĂŽt unie par lui Ă  la chimie, car il marqua nettement comment ces deux sciences se rejoignent, comment la plus simple — la physique — Ă©claire la plus complexe — la chimie. Gay-Lussac, aussi simple en ses goĂ»ts que dĂ©sintĂ©ressĂ©, travaillait en sabots dans son laboratoire, charmait ses prĂ©parateurs par sa cordialitĂ©, sa franchise et son effusion. À la fin de sa vie (1850), il Ă©tait une des lumiĂšres de l’AcadĂ©mie des sciences.

Augustin Fresnel expliquait les phénomÚnes de la diffraction.

Vers 1870, le gĂ©ologue Élie de Beaumont, ancien Ă©lĂšve du collĂšge Henri IV, prĂ©sidait l’Association amicale de ses camarades. Les honneurs ne lui manquaient pas, et l’énumĂ©ration en serait trop longue. Avec DufrĂ©noy, il dressa cette Carte gĂ©ologique de la France dont on n’a pas oubliĂ© le succĂšs, et sa Notice sur les systĂšmes des montagnes fit grand bruit dans le monde savant.

Biot et Arago enlevĂšrent Ă  l’astronomie ses façons d’empirisme ; ils contribuĂšrent l’un et l’autre Ă  la vulgariser, Biot par la puretĂ© et l’élĂ©gance de son style, Arago par le charme et la clartĂ© de sa parole.

La famille Geoffroy Saint-Hilaire comptait deux reprĂ©sentants illustres de l’histoire naturelle : Étienne, qui organisa le musĂ©um d’histoire naturelle, qui avait fait venir Cuvier Ă  Paris, qui avait Ă©tĂ© le protecteur du gĂ©nie devenu pour lui un adversaire, fondait la science profonde de la nature intime des ĂȘtres. Sa fermetĂ©, au retour de l’expĂ©dition d’Égypte, lors de la capitulation d’Égypte, avait Ă©tĂ© profitable Ă  notre patrie. Il menaça de brĂ»ler les collections recueillies par l’Institut d’Égypte, et obtint ainsi des Anglais qu’elles seraient conservĂ©es Ă  la France.

Geoffroy Saint-Hilaire (Isidore), fils d’Étienne, zoologiste, fut Ă©lu membre de l’AcadĂ©mie des sciences Ă  l’ñge de vingt-sept ans.

« C’était le 15 avril 1833, Ă©crit Delaunay ; Gay-Lussac prĂ©sidait la sĂ©ance. À cĂŽtĂ© de lui siĂ©geait comme vice-prĂ©sident le pĂšre du jeune candidat, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. Les bulletins de vote Ă©tant recueillis, Gay-Lussac les compta d’abord, suivant l’usage, puis au moment d’en faire le dĂ©pouillement, il s’arrĂȘte et demande Ă  l’AcadĂ©mie la permission de se faire remplacer au fauteuil de la prĂ©sidence par l’heureux pĂšre, son voisin. Par une exquise dĂ©licatesse de sentiment, l’éminent physicien voulait procurer Ă  Étienne Geoffroy le double bonheur de constater lui-mĂȘme le triomphe de son fils et de proclamer l’élu de la savante compagnie. »

Isidore adopta la devise de son pĂšre : Utilitati ; il chercha Ă  tirer de la zoologie des applications utiles, et il fonda la SociĂ©tĂ© d’acclimatation, qu’il organisa, dirigea et prĂ©sida jusqu’à sa mort, le 10 novembre 1861.

Le nom du cĂ©lĂšbre Thenard n’a pas pĂ©ri ; il a Ă©tĂ© dignement portĂ© par un homme dont la fortune sert les intĂ©rĂȘts de la science, et qui, moins illustre que son pĂšre, assurĂ©ment, continua de son mieux les traditions paternelles.

Fils d’un cultivateur, le baron Thenard Ă©tudia Ă  Paris pour obtenir le titre de docteur en mĂ©decine, suivit les leçons de Fourcroy et de Vauquelin, et devint garçon de laboratoire de ce dernier, dont il surveillait le pot-au-feu. « Je n’ai jamais Ă©tĂ© assez ingrat, disait Thenard en riant, pour oublier depuis qu’un pot-au-feu qui bout ne fait que de mauvaise soupe. »

Le bleu-Thenard a Ă©tĂ© cherchĂ© d’une façon singuliĂšre. En 1799, le ministre Chaptal appelle le jeune Thenard dans son cabinet.

« Le bleu d’outremer nous manque ; d’ailleurs, ajoute-t-il, c’est un produit en tout temps fort rare et fort cher, et SĂšvres a besoin d’un bleu qui rĂ©siste au grand feu. Voici 1 500 francs, va me dĂ©couvrir un bleu qui remplisse les conditions que j’indique.

— Mais, balbutia Thenard, je


— Je n’ai pas de temps Ă  perdre, reprend Chaptal ; va-t’en et rapporte-moi mon bleu au plus vite. »

Le problÚme était résolu un mois aprÚs. La fortune du chimiste était assurée.

En 1800, un matin, à l’aube du jour, Vauquelin frappe à la porte de Thenard.

« Allons, s’écrie-t-il, allons ! Et qu’on se fasse beau !

— Qu’y a-t-il ? demanda Thenard.

— Il y a que la loi sur le cumul me force à renoncer à ma chaire du Collùge de France, et que je veux que vous alliez demander ma succession.

— Je ne le puis, ni ne le dois.

— DĂ©pĂȘchez-vous donc ; j’ai pris un cabriolet Ă  l’heure ; vos retards me ruinent. »

Thenard s’exĂ©cute, suit Vauquelin, est nommĂ© au CollĂšge de France.

LĂ , plus tard, pendant une leçon, il reconnaĂźt BerzĂ©lius, le grand chimiste suĂ©dois, au nombre de ses auditeurs. TroublĂ© au dernier point, il s’écrie :

« Messieurs, vous allez comprendre mon trouble, M. Berzélius est là ! »

On applaudit. BerzĂ©lius va s’asseoir Ă  cĂŽtĂ© de Thenard.

La renommĂ©e de l’élĂšve de Vauquelin alla croissant. Charles X le crĂ©a baron ; Louis-Philippe le nomma pair de France.

Thenard a fait de belles dĂ©couvertes, seul ou avec Gay-Lussac ; il institua la SociĂ©tĂ© de secours des amis des sciences, destinĂ©e Ă  venir en aide aux hĂ©ritiers de ceux que la culture des sciences n’a pas enrichis, — ou bien qu’elle a ruinĂ©s.

Cependant, quelque temps aprĂšs, un autre chimiste rayonnait, et rencontrait BerzĂ©lius parmi ses adversaires, BerzĂ©lius, « le savant de l’Europe qui souffrait le moins la contradiction ».

J’ai indiquĂ© Jean-Baptiste Dumas, nĂ© avec le siĂšcle, et dont la verte vieillesse nous promettait un second Chevreul. Dumas excella dans le haut professorat, et beaucoup de contemporains se rappellent son cours Ă  la Sorbonne, quand le duc d’OrlĂ©ans, prince royal, achevait ses Ă©tudes scientifiques : « Monseigneur, ces deux gaz vont avoir l’honneur de se combiner devant vous. »

La phrase est devenue proverbiale, et montre combien le thĂ©oricien des substitutions savait faire valoir ses expĂ©riences, et combien sa parole Ă©tait facile et recherchĂ©e. Sa Philosophie chimique, parue en 1837, eut un Ă©norme retentissement, tout en lui valant le reproche de se laisser aller trop Ă  l’imagination.

Quel bagage scientifique Dumas possĂšde Ă  son actif ! Nul n’a donnĂ© plus d’essor Ă  la chimie organique : ses observations sur l’esprit de bois et ses composĂ©s, sur les alcalis, sur l’acide nitrique, etc., sont toujours apprĂ©ciĂ©es.

Ce chimiste est souvent philosophe et quelquefois poĂšte, quoique praticien. Son influence n’a pas encore cessĂ©, de mĂȘme que celle de Chevreul, jeune Ă©lĂšve de Vauquelin, qui touche Ă  ses quatre-vingt-dix-neuf ans, dure et durera longtemps, espĂ©rons-le.

Dumas a dit de Chevreul : « C’est par centaine de millions qu’il faudrait nombrer les produits qu’on doit Ă  ses dĂ©couvertes. Le monde entier se livre Ă  leur fabrication et trouve dans leur emploi de nouvelles sources de salubritĂ© et de bien-ĂȘtre. »

Parmi les hommes de la gĂ©nĂ©ration de 1830, Michel Chasles, qui s’est Ă©teint assez rĂ©cemment, a reprĂ©sentĂ© l’érudition mathĂ©matique ; il a Ă©tĂ© le crĂ©ateur de la gĂ©omĂ©trie nouvelle supĂ©rieure, au suprĂȘme degrĂ© transcendante ; le baron Cauchy a surtout cherchĂ© les abstractions algĂ©briques, en prĂ©sentant des initiatives d’idĂ©e, des mĂ©thodes qui ont Ă©tĂ© ou qui seront fĂ©condes.

LĂ©gitimiste pur sang, Cauchy refusa de prĂȘter serment au gouvernement de Louis-Philippe, d’abord ; puis il remonta dans sa chaire de la Sorbonne aprĂšs la rĂ©volution de 1848, et garda sa position aprĂšs le coup d’État de Louis-NapolĂ©on.

Ainsi qu’Arago, il fut alors dispensĂ© du serment. Mais l’argent qu’il recevait lui brĂ»lait les mains : il le dĂ©pensait en Ɠuvres de bienfaisance.

Quant Ă  Michel Chasles, — la providence des aspirants au baccalaurĂ©at Ăšs sciences, — tant il posait des questions faciles, parce que, disait-il, « tous ces braves jeunes gens-lĂ  ne savaient rien », il avait une manie invĂ©tĂ©rĂ©e, celle des autographes.

Cet esprit si positif — ĂŽ bizarrerie humaine ! — se laissait duper par des escrocs. Il eĂ»t achetĂ© des lettres d’Adam et d’Ève ! On fabriquait, Ă  son intention, les autographes les plus invraisemblables, qu’il achetait les yeux fermĂ©s, et qu’il gardait prĂ©cieusement dans sa volumineuse collection.

Quelques inventions merveilleuses parurent Ă  cette Ă©poque.

Ce fut Ă  Augustin Fresnel et Ă  François Arago que l’on dut les phares lenticulaires, essayĂ©s en 1827. Une dĂ©couverte importante pour la navigation Ă  vapeur date de cette Ă©poque : Dallery, Delisle et Sauvage travaillĂšrent Ă  remplacer les roues Ă  aubes par l’hĂ©lice. La France eut l’initiative d’une innovation heureuse, dont les autres peuples ont pu jouir avant nous. AmpĂšre et Arago firent des expĂ©riences prouvant que la tĂ©lĂ©graphie Ă©lectrique Ă©tait possible ; et elle ne tarda pas Ă  ĂȘtre pratiquement rĂ©alisĂ©e.

Des industriels importùrent d’Angleterre l’emploi de l’air chaud des hauts fourneaux pour les fontes.

On concĂ©da les premiĂšres lignes de chemin de fer en 1827 pour Saint-Étienne, et, en 1829, SĂ©guin d’Annonay inventa la chaudiĂšre Ă  tubes. On Ă©tablit chez nous les premiĂšres filatures de lin Ă  la mĂ©canique ; Niepce et Daguerre trouvĂšrent le moyen de fixer sur des plaques mĂ©talliques les images de la chambre noire. Enfin, la dĂ©couverte du procĂ©dĂ© de dorure et d’argenture galvanique, la possibilitĂ© d’imprĂ©gner les bois de substances qui les conservent ou les cïlore.t,"l’invention de la poudre-coton, l’emploi de l’éther pour dĂ©truire les douleurs dans les opĂ©rations chirurgicales, l’usage de l’électricitĂ© pour mettre en communication Paris et Lyon, etc., — tout cela fut le travail des hommes de 1830.


XXXVI

L’époque marquera dans l’histoire ; l’histoire a dĂ©jĂ  prouvĂ© que nous avions raison d’ĂȘtre hugolĂątres, pour le moins autant qu’eurent raison ceux dont Chateaubriand a Ă©tĂ© le dieu.

Tant de personnalitĂ©s rayonnantes, et tant d’agitations politiques !

Chaque annĂ©e amenait une sĂ©rie de luttes, au parlement, dans les rues, partout, car le total des mĂ©contents augmentait sans cesse. Le gouvernement de Louis-Philippe devenait de plus en plus personnel, et le roi ne pensait qu’à Ă©tendre son omnipotence, comme avaient fait ses parents de la branche aĂźnĂ©e des Bourbons.

Au chĂąteau des Tuileries, Thiers Ă©tait appelĂ© « ministre rĂ©volutionnaire ». Louis-Philippe prĂ©tendait que cet homme d’État « tirait toujours la couverture Ă  lui ». Un moment arriva, par rapport Ă  Thiers, oĂč la camarilla se dĂ©clara son ennemie, oĂč les subalternes de la cour ne cachĂšrent point leur antipathie.

« Ah ! monsieur, dit un jour la nourrice du comte de Paris au mĂ©decin de ce prince, aujourd’hui nous allons tous bien, puisque monsieur Thiers n’est pas ministre. » Le roi, quand de Broglie, Guizot et Thiers se trouvaient d’accord par hasard, dĂ©clarait :

« Je me trouve neutralisĂ©, je ne puis faire prĂ©valoir mon avis ; c’est Casimir PĂ©rier en trois personnes. »

Dans le public, Thiers Ă©tait surnommĂ© Mirabeau-Mouche, Petit-Poucet politique ; Guizot, « l’austĂšre intrigant ». MolĂ©, disait-on, Ă©tait comme une femme spirituelle et nerveuse ; et on le comparait Ă  une CĂ©limĂšne politique, Ă  une grande coquette.

Dupin aßné détestait ces « beaux Narcisses de doctrinaires ».

Un grand dĂ©sarroi existait dans les partis politiques, et bientĂŽt les opposants au gouvernement personnel, quelles que fussent leurs nuances, ne purent renverser les ministĂšres qu’en se coalisant. Depuis le jour oĂč Laffitte, complĂštement dĂ©laissĂ© par son ancien ami Louis-Philippe, s’écria amĂšrement Ă  la tribune : « Je demande pardon Ă  Dieu et aux hommes d’avoir concouru Ă  la rĂ©volution de Juillet », les dĂ©placements de majoritĂ© se succĂ©daient, et quiconque attaquait le « systĂšme » Ă©tait sĂ»r d’ĂȘtre vigoureusement soutenu.

Le seul avantage que le bourgeois Laffitte eût tiré des journées de Juillet, consistait dans le changement de nom de rue Charles X en rue Laffitte.

La bourgeoisie, victorieuse avec Louis-Philippe, soutint le roi-citoyen jusqu’au bout, lorsque le socialisme se rĂ©pandait parmi les ouvriers.

Depuis 1831, Ă  Lyon, le « mutuellisme » avait pris la haute main dans la direction des intĂ©rĂȘts populaires. La sociĂ©tĂ© se divisait en sections ou « loges », Ă  la tĂȘte desquelles un conseil exĂ©cutif dĂ©cidait souverainement les questions. Moins de vingt membres composaient chaque loge : il fallait Ă©chapper aux interdictions des lois pĂ©nales. Le prĂ©ambule de l’acte social reproduisait les idĂ©es de Turgot sur l’affranchissement du travail.

Le mutuellisme était une société à peu prÚs secrÚte, dont les membres se traitaient de « frÚres », dont les réunions ordinaires avaient lieu tous les mois, et les réunions extraordinaires à des époques indéterminées.

En 1831, les ouvriers de Lyon voulaient un tarif obligatoire, fixant un minimum pour le prix de la façon des étoffes.

Le journal l’EuropĂ©en, dans la mĂȘme annĂ©e, dĂ©veloppa le premier l’idĂ©e des associations ouvriĂšres.

En 1834, la question politique prima la question Ă©conomique. Le mutuellisme eut son journal : l’Écho de la Fabrique, et il s’allia avec la SociĂ©tĂ© des droits de l’homme, opposa le refus du travail Ă  l’abaissement des salaires, et poussa l’idĂ©e de solidaritĂ© jusqu’au point le plus radical.

Les luttes sociales apparaissaient.

On eĂ»t dit que l’exemple du chartisme anglais, nouvellement Ă©clos dans le Royaume-Uni, s’introduisait chez nous. Seulement, un parti ouvrier n’existait pas encore en France ; il ne pouvait naĂźtre qu’avec le suffrage universel. Le gouvernement, ayant horreur des grĂšves, inventait toutes sortes de moyens pour tenir les travailleurs sous la dĂ©pendance des patrons, — des bourgeois.

Le livret d’ouvrier, instituĂ© par la loi du 12 germinal an XI, rĂ©glementĂ© en dĂ©cembre 1803, fut regardĂ© comme obligatoire le 1er avril 1831. Quiconque, parmi les travailleurs manuels, ne possĂ©dait pas un livret, pouvait ĂȘtre poursuivi devant le tribunal de police. Mais les juges paralysĂšrent l’effet d’une ordonnance qui, prescrivant des mesures coercitives, ne prenait pas sa source dans la loi organique.

Comme antagoniste, pendant dix-huit ans, la classe ouvriĂšre rencontra la garde nationale.

Celle-ci, une des grandes forces du pouvoir, représentait la bourgeoisie armée. Elle était fiÚre de ce que Louis-Philippe, en lui distribuant les drapeaux, avait commencé son allocution par ces mots : « Mes chers camarades. »

Disons que la garde nationale, jouant beaucoup au soldat, n’était pas prise au sĂ©rieux par la jeunesse d’alors.

Aussi, pendant les premiers jours du rĂšgne, plusieurs Ă©lĂšves des Beaux-Arts et nombre d’étudiants, enflammĂ©s du zĂšle patriotique, essayĂšrent de former une « LĂ©gion des artistes ». À leur tĂȘte se distinguait Achille Martinet, le graveur dont j’ai parlĂ© dĂ©jĂ , fils d’un ancien aide de camp du gĂ©nĂ©ral Hoche.

Mais Achille Martinet, ayant obtenu, en 1830, le grand prix de Rome en gravure, partit pour la Villa-Medici. Ses amis ne persĂ©vĂ©rĂšrent pas dans l’idĂ©e Ă©mise, et la « LĂ©gion des artistes » resta Ă  l’état de projet.

La garde nationale ne plaisait pas Ă  tout le monde.

On s’efforçait d’échapper au devoir civique consistant Ă  porter un fusil. Parmi les hommes de lettres, et les artistes principalement, le refus de monter la garde Ă©tait passĂ© en habitude.

L’HĂŽtel des haricots, prison spĂ©ciale pour les rĂ©calcitrants, situĂ©e sur le quai d’Austerlitz, aujourd’hui dĂ©molie, remplacĂ©e par les bĂątiments de la gare du chemin de fer d’OrlĂ©ans, renferma tour Ă  tour des poĂštes, des peintres, des musiciens de mĂ©rite.

Alphonse Esquiros ne consentit jamais Ă  revĂȘtir l’uniforme ; un de nos amis communs, afin d’échapper au recensement, plaça sur la porte de son logement cet Ă©criteau :


MADEMOISELLE OLYMPE, COUTURIÈRE.

Moyennant un arrangement avec leurs concierges, plusieurs rebelles vivaient à l’abri du tambour qui portait à domicile les billets de garde.

D’autres, condamnĂ©s par le conseil de discipline, laissaient s’accumuler les heures de prison, jusqu’au jour oĂč l’on venait les arrĂȘter et les conduire Ă  l’HĂŽtel des haricots, oĂč ils allaient lire les innombrables inscriptions faites par des dĂ©tenus sur les murs, oĂč ils ajoutaient Ă  la liste leurs noms, leurs rĂ©flexions philosophiques, sentimentales, et parfois leurs mouvements d’indignation.

On a Ă©crit l’histoire de l’HĂŽtel des haricots ; — je renvoie mes lecteurs Ă  ce document amusant et curieux Ă  plus d’un titre.

Lorsque vint pour moi l’ñge d’ĂȘtre garde national, je filai doux ; mais j’intriguai de toutes mes forces auprĂšs de Bauller, chef de musique dans la neuviĂšme lĂ©gion.

Mes intrigues réussirent, et je fus admis en sa compagnie comme pavillon chinois.

Ce trĂšs lourd instrument, vous le savez, n’existe plus que chez les hommes-orchestres ; je l’ai agitĂ©, moi, durant plusieurs annĂ©es.

La place de cymbalier devint vacante ; je l’ambitionnai, et Bauller me l’accorda, en rĂ©compense de mes bons services.

Enfin, de grade en grade, j’arrivai au triangle. SuprĂȘme bonheur ! Quand la parade Ă©tait terminĂ©e, dans la cour du Carrousel, je plaçais mon instrument sur ma poitrine, et je regagnais la demeure paternelle. L’harmoniste Augustin Savard fit partie avec moi de la petite musique de la neuviĂšme lĂ©gion.

Sous le second Empire, — quand on tria des gardes nationaux sur le volet, — les rĂ©calcitrants ne manquĂšrent pas.

De quelle maniùre s’y prendre, pour se faire exempter par le Conseil de recensement ou de discipline ?

Un malin, jugĂ© bon pour le service, malgrĂ© les empĂȘchements qu’il faisait valoir, s’exclama, d’un air furibond :

« Enfin ! j’aurai donc un fusil ! »

Le Conseil pensa aussitĂŽt qu’il s’agissait d’un homme dangereux, et il revint sur sa dĂ©cision.

Mais le moyen, bon pendant quelque temps, fut trop souvent employé, et finit par ne plus rien valoir.

Quant Ă  moi, je continuai d’appartenir, toujours comme triangle, Ă  une lĂ©gion de la banlieue dont le prince NapolĂ©on Ă©tait colonel.

J’avais pour chef un professeur au Conservatoire. Notre musique s’était recrutĂ©e assez pĂ©niblement ; gagistes ou amateurs possĂ©daient un talent mĂ©diocre, et j’en bĂ©nis le ciel !

Effectivement, le gĂ©nĂ©ral Mellinet, mĂ©lomane fieffĂ©, nous passa en revue, un matin, sur le chemin de l’Haij. Au dĂ©filĂ©, nous exĂ©cutĂąmes divers morceaux, mais d’une façon si dĂ©plorable que le gĂ©nĂ©ral Mellinet s’écria avec colĂšre, en se bouchant les oreilles :

« Faites-les taire ! faites-les taire ! Ils sont trop mauvais ! »

Nos boums-boums cessĂšrent. Notre musique fut licenciĂ©e, et je « rentrai dans mes foyers » avec l’espoir de n’ĂȘtre plus jamais garde national.

Hélas ! il fallut la guerre funeste de 1870 pour que je reprisse le fusil. Et pourquoi faire ? Pour aller aux fortifications.

Le bourgeois garde national, pendant le rĂšgne de Louis-Philippe, Ă©tait grenadier, voltigeur, ou simple chasseur. Grenadiers et voltigeurs se coiffaient du bonnet Ă  poil ; ils formaient des compagnies d’élite. Cette distinction, contraire Ă  l’égalitĂ©, a disparu en 1848 ; elle a causĂ© la fameuse manifestation dite des bonnets Ă  poil, puĂ©rile au fond et en la forme.

À propos des grades, les compĂ©titions Ă©taient excessives. L’officier jouissait de certains avantages. Outre qu’il portait l’épĂ©e, il allait aux rĂ©ceptions royales et municipales, et, au bout de quelques annĂ©es, il avait grande chance d’ĂȘtre dĂ©corĂ©. Le grade servait en mainte occasion, surtout aux employĂ©s du gouvernement.

Ceux-ci ne figuraient guĂšre parmi les rĂ©calcitrants, d’autant plus que les jours de garde Ă©taient des jours de congĂ© au bureau.

Par le temps d’émeutes qui troubla le rĂšgne de Louis-Philippe, la garde nationale subit d’ailleurs de rudes Ă©preuves. Elle alla au feu ; elle compta des morts et des blessĂ©s, en marchant Ă  la suite des troupes de ligne. Ce sabre que Joseph Prudhomme dĂ©clarait ĂȘtre « le plus beau jour de sa vie », figura souvent sur le cercueil d’un garde national tuĂ© dans les rues de Paris ou de Lyon.

L’habit de garde national apparaissait dans la plupart des fĂȘtes ; il resplendissait dans les revues et dans les rĂ©unions de quartier, avant le dĂ©part pour les parades.

Les revues Ă©taient alors de vĂ©ritables fĂȘtes bourgeoises, populaires aussi, remplaçant celles que l’ancienne monarchie avait conservĂ©es, d’accord avec le clergĂ©, et qui n’existent plus : citons, par exemple, la FĂȘte-Dieu.

Je me rappelle avoir vu allumer le feu de la Saint-Jean sur la place de GrĂšve. Il n’en fut plus question, aprĂšs la rĂ©volution de Juillet. Je note la chose en passant, et j’ajoute que les revues de la garde nationale me firent oublier les fĂȘtes moitiĂ© religieuses, moitiĂ© populaires de ma premiĂšre jeunesse.

Je me rappelle une des derniĂšres fĂȘtes du roi Charles X. Mon oncle l’invalide me mena aux Champs-ÉlysĂ©es, oĂč pullulaient les danseurs de corde, les hercules, les saltimbanques. Des orchestres Ă©taient composĂ©s de musiciens ivres, qui jouaient des quadrilles et des galops. Çà et lĂ , des mĂąts de cocagne. Enfin, du haut d’une douzaine de tribunes, des agents de police jetaient Ă  la foule, aussi brutalement que possible, riant lorsqu’ils avaient atteint quelques spectateurs, — des pains et des cervelas. On se battait fort pour attraper de la victuaille ; on se battait parfois jusqu’au sang, aprĂšs s’ĂȘtre roulĂ© dans la poussiĂšre.

Par delĂ  ces tribunes, un spectacle non moins repoussant s’offrait aux regards. De petits ruisseaux de vin ne cessaient de couler au moyen de tuyaux pratiquĂ©s Ă  cet effet. Une masse de populaire se culbutait. L’un grimpait sur l’épaule de l’autre, et tous s’élançaient vers les tuyaux, avec des seaux, des brocs, des cruches, ou des Ă©ponges, pour y recevoir le jus de la vigne. Quand, Ă  la force du poignet, aprĂšs des assauts rĂ©itĂ©rĂ©s, ils Ă©taient Ă  la fois inondĂ©s de vin et meurtris, ces ivrognes s’en allaient boire Ă  l’écart, jusqu’à ce que le sommeil vainquĂźt les victorieux. Les vieux et les jeunes luttaient Ă  qui boirait davantage, et des scĂšnes profondĂ©ment sales s’ensuivaient.

Ces divertissements, indignes d’un peuple qui se respecte, cessùrent sous Louis-Philippe.

On s’en tint aux distributions de comestibles aux indigents ; on s’en tint aux spectacles gratis, aux feux d’artifice, aux revues, qui attiraient les marchands de coco, les vendeurs de petits drapeaux, outre les dĂ©bitants ayant dressĂ© leurs tentes au Champ de Mars ou sur les boulevards, de la Madeleine Ă  la Bastille.

Lorsqu’elle s’apprĂȘtait Ă  marcher, pour une garde ou une revue, chaque lĂ©gion parisienne cherchait Ă  se distinguer par une bonne musique, — et par un beau tambour-major.

Le tambour-major de la 12e lĂ©gion (faubourg Saint-Marceau) Ă©tait magnifique de corpulence et de costume. Il fallait voir les gamins de la rue Mouffetard contempler cet ancien fabricant de carton, ami de mon pĂšre, lorsqu’il faisait sauter sa canne sur la place de l’Estrapade. Rien Ă  critiquer dans sa prestance, et quelle ampleur de formes, complĂ©tĂ©e par une paire de mollets opulents !

Un jour de rassemblement, plusieurs enfants pariĂšrent que ses mollets Ă©taient faux. Pour prouver le fait, un d’eux s’approcha du pĂšre Sabatier (ce tambour-major s’appelait ainsi), et, malignement, sans que Perso~nć s’en doutĂąt, il enfonça une Ă©pingle dans le mollet gauche du bel homme.

Au lieu de coton, l’épingle rencontra la chair, et le pĂšre Sabatier poussa un lĂ©ger cri, s’aperçut de la tentative osĂ©e par le gamin, Ă  qui il administra un coup de canne, aux applaudissements du bataillon entier. Le gamin court encore.

Peut-ĂȘtre quelques tambours-majors se paraient-ils de faux mollets ; Ă  coup sĂ»r, beaucoup de sapeurs, cultivant le postiche, portaient de fausses barbes, surtout dans la banlieue et dans les campagnes, oĂč les gardes nationaux continuĂšrent Ă  escorter les processions de la FĂȘte-Dieu.

Une infinité de caricatures ont reproduit le cÎté comique de la garde nationale, ses patrouilles, ses costumes bizarres, ses aventures nocturnes ; elles ont plaisanté le « cheval blanc » de La Fayette, son premier général.

Plus tard, les soldats-citoyens ont trouvĂ© l’occasion de montrer qu’ils savaient mourir devant l’ennemi.

Aux Ă©poques d’émeute, ils n’allaient certes pas volontairement au feu, non plus que les lignards ; mais, une fois que la bataille Ă©tait engagĂ©e, ils frappaient fort, quelquefois implacablement. Ces pĂšres de famille ne pardonnaient pas Ă  ceux qui les avaient contraints de quitter femmes et enfants.

Commandant gĂ©nĂ©ral de la garde nationale aprĂšs la dĂ©mission de La Fayette, le comte de Lobau voulut avoir raison d’émeutes sans cesse renouvelĂ©es sur la place VendĂŽme. Pour Ă©viter l’effusion du sang, il fit jouer les pompes Ă  incendie. Cette plaisanterie rĂ©ussit, en attirant toutefois sur le commandant gĂ©nĂ©ral des gardes nationaux les quolibets, les calembours et les caricatures.

« Il nous a déshonorés, ce Lobau ! » disait devant moi un des émeutiers de la place VendÎme.

Au surplus, les philippistes comptaient beaucoup sur les averses pour éteindre le feu des insurrections légÚres.

Mistress Trollope dit de la garde nationale, en 1836 : « C’est ce corps qui doit empĂȘcher la France de dĂ©vorer ses propres entrailles, ou rien ne l’en empĂȘchera. » Mais bah ! si les soldats-citoyens acclamaient Louis-Philippe, on prĂ©tendait que les officiers leur avaient « commandĂ© de crier Vive le roi ! ».

La garde nationale parut quelquefois dangereuse au pouvoir, depuis que, en 1830, elle avait ouvert une souscription Ă  l’effet d’offrir un vase monumental et une Ă©pĂ©e Ă  La Fayette. Plus d’un citoyen Prudhomme se glorifiait d’avoir des armes pour dĂ©fendre la royautĂ©, et, au besoin, pour la combattre.

Aux journĂ©es de fĂ©vrier 1848, les gardes nationaux demeurĂšrent neutres, — d’une singuliĂšre façon, — entre Louis-Philippe et le peuple. Sur leurs boutiques ils Ă©crivaient, avec de la craie : Armes donnĂ©es. C’était abdiquer.


XXXVII

Un frĂšre d’un de mes beaux-frĂšres ne cessait alors de se compromettre, chaque fois qu’il y avait prise d’armes des rĂ©publicains. Commis marchand enfiĂ©vrĂ© de politique, il faisait partie de sociĂ©tĂ©s secrĂštes, et il se croyait fermem%nt dEsthnĂ© Ă  devenir un jour « tribun du peuple ».

Il m’a souvent parlĂ© de cette fonction qu’il ambitionnait. Dans l’affaire de la rue Transnonain, on l’arrĂȘta et on l’enferma Ă  Sainte-PĂ©lagie. Il fut un de ceux qui s’évadĂšrent de la prison. Plus tard, il y rentra ; gĂ©nĂ©ralement, on y revenait, et plusieurs fois.

À en croire les guichetiers, certains dĂ©tenus politiques s’accoutumaient Ă  Sainte-PĂ©lagie ; ils y eussent volontiers laissĂ© leurs pantoufles et leur robe de chambre, tant ils s’y trouvaient chez eux.

La liste des hommes qui logĂšrent dans cette prison est longue : Paul-Louis Courier, Cauchois-Lemaire pour des pamphlets ; BĂ©ranger, Émile Debraux et de Pradel, pour des chansons ; le bonapartiste Barginet (de Grenoble), qui avait vertement attaquĂ© le ministre Decazes, favori de Tien-Ki (Louis XVIII) ; Lamennais, Alphonse Esquiros, qui y Ă©crivit son joli recueil poĂ©tique : les Chants d’un prisonnier, Ă©ditĂ© par mon frĂšre, et presque introuvable aujourd’hui.

Sous Louis-Philippe, il y avait à Sainte-Pélagie le clan des légitimistes et le clan des républicains. Généralement, ils frayaient peu ensemble. Plus tard, il y eut le pavillon des aristos.

En 1840, le baron de Verteuil de Feuillas, gĂ©rant du journal la France, publia Un an de prison, ou Souvenirs de Sainte-PĂ©lagie. Lamennais, sous les verroux, Ă©crivit Une voix de prison (1839), Ă  peu prĂšs sous la forme et le style des Paroles d’un Croyant. Sous le second Empire, Louis-Auguste Martin, emprisonnĂ© pour son ouvrage Les Vrais et les Faux catholiques, rĂ©digea un Voyage autour de ma prison (1859) ; il fit ainsi ses adieux Ă  Sainte-PĂ©lagie, oĂč EugĂšne de Mirecourt Ă©tait dĂ©tenu, oĂč Garnier, Ă©diteur de Proudhon, lui succĂ©da :


Adieu ! prison et solitude,
Tour Ă  tour salon et parloir,
Salle Ă  manger, chambre et boudoir,

Lieu de promenade et d’étude ;

Adieu ! mais non pas au revoir !

Henri Rochefort était à Sainte-Pélagie en 1870 ; la révolution du 4 septembre le délivra.

Mais je ferme la parenthÚse, et je reviens au frÚre de mon beau-frÚre, à sa captivité.

J’allais souvent lui porter des consolations, c’est-Ă -dire des victuailles ; je le trouvais parfois entourĂ© de codĂ©tenus auxquels il parlait de la RĂ©publique romaine, de Brutus, et des hĂ©ros plĂ©bĂ©iens de l’antique citĂ©. Il Ă©tait fier de gĂ©mir sous les verroux de Sainte-PĂ©lagie, en si bonne compagnie passĂ©e et prĂ©sente.

Devant cet adepte d’Auguste Blanqui, il Ă©tait impossible de hasarder la moindre phrase contradictoire. Pour lui, tous les soldats jouaient le rĂŽle de bourreaux ou d’assassins, et la modĂ©ration lui paraissait Ă©quivaloir Ă  la trahison.

En respectant ses convictions sincĂšres, j’essayais de lui faire comprendre les vraies vĂ©ritĂ©s, de lui prouver que l’état rĂ©volutionnaire doit ĂȘtre transitoire, et que ceux dont le bras a frappĂ© des tyrans travaillent frĂ©quemment pour le profit des malins de la politique.

En 1848, ce lutteur combattit. Il s’affilia au club de la SociĂ©tĂ© rĂ©publicaine centrale, prĂ©sidĂ© par Auguste Blanqui, et dont les sĂ©ances avaient lieu dans la salle des concerts du Conservatoire.

Il ne devint pas tribun du peuple. Quand les journĂ©es de fĂ©vrier furent dĂ©jĂ  un peu Ă©loignĂ©es de date, c’est-Ă -dire aprĂšs les journĂ©es du 16 avril et du 15 mai, grĂące Ă  la protection de Lamartine il lui fut offert une place de
 garde particulier Ă  Fontainebleau !

Inutile de dire que cela ne faisait pas son affaire. Il Ă©cuma de colĂšre, non sans quelque raison ; et il resta dans les rangs des socialistes militants, parmi lesquels il a vieilli courageusement. Quant Ă  conspirer, il a jurĂ©, un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus, aprĂšs avoir comptĂ© trop de renĂ©gats.

Ce qui est arrivĂ© au frĂšre de mon beau-frĂšre est arrivĂ© Ă  bien d’autres soldats de la cause rĂ©publicaine, enrĂŽlĂ©s par des chefs ambitieux, sous Louis-Philippe. Ils ont reçu les horions, sans partager les bĂ©nĂ©fices.

Alors, beaucoup de jeunes gens se montaient la tĂȘte, prĂȘtaient lĂ©gĂšrement le serment de se dĂ©faire de la royautĂ© par tous les moyens possibles.

Les uns ont pĂ©ri victimes de leur exaltation ; d’autres ont tournĂ© casaque et une partie assez notable a Ă©tĂ© attiĂ©die par l’ñge ou par les Ă©vĂ©nements.

Tel homme qui dans un temps se serait laissĂ© emporter jusqu’au rĂ©gicide, a fini son existence en renforcĂ© rĂ©actionnaire, en « repu », selon l’expression consacrĂ©e.

L’attitude d’Alibaud, que j’avais rencontrĂ© plusieurs fois avec des amis dans un petit cafĂ© de la rue Mazarine, me rappelle une anecdote toute personnelle.

Le lendemain du jour oĂč le jeune rĂ©gicide fut arrĂȘtĂ©, vers trois heures de l’aprĂšs-midi, une estafette, un garde municipal Ă  cheval, s’arrĂȘta devant la petite maison de mon pĂšre, rue des Boulangers-Saint-Victor, et me demanda. J’étais absent.

Grand Ă©moi dans la maison. Par un papier venant du parquet, on me requĂ©rait pour paraĂźtre au Palais de Justice, dans le cabinet du juge d’instruction.

Quand je revins, quelques minutes aprùs la visite du garde municipal, mon pùre m’interpella, du plus loin qu’il m’aperçut dans la cour :

« Malheureux enfant ! qu’as-tu fait ? » s’écria-t-il, moitiĂ© avec une colĂšre Ă©clatante, moitiĂ© avec une sollicitude paternelle.

Sa dame de compagnie et sa domestique semblaient partager ses craintes Ă  mon endroit.

Elles me regardaient fixement, silencieusement, en attendant ma réponse avec une visible impatience.

Moi, je ne comprenais rien aux paroles de mon pÚre, qui continua :

« Est-ce que tu connais Alibaud ?

— Oui, papa. »

Ces deux mots furent comme deux coups de foudre frappant au milieu du personnel de la maison.

« Grand Dieu ! fit Ă  son tour la dame de compagnie, s’interposant entre mon pĂšre et moi ; mais, mon cher ami, vous nous Ă©pouvantez
 Êtes-vous coupable ?


— Coupable de quoi ? rĂ©pondis-je avec un ton digne d’Éliacin.

— La justice te rĂ©clame, reprit mon pĂšre en tremblotant et en plaçant dans mes mains le papier en question  »

Vous me croirez facilement, n’est-ce pas ? quand je vous avouerai qu’il s’opĂ©ra une commotion nerveuse dans toute ma petite personne.

Mon visage devint tel que mes interlocuteurs frĂ©mirent. Évidemment, pour eux, je n’avais pas la conscience tranquille ; Ă©videmment, quelque chose, dont le parquet Ă©tait en possession, trahissait ma complicitĂ© dans l’affaire d’Alibaud.

« Malheureux enfant ! répéta mon pÚre.

— Il faut vous cacher ! » dirent ensemble la dame de compagnie et la domestique.

L’exagĂ©ration des terreurs qui existaient autour de moi, me redonna un calme stoĂŻque. Je mis le papier judiciaire dans ma poche, et, prenant ma course, je lançai Ă  mon pĂšre cette seule phrase :

« Je vais au Palais de Justice ! »

Et je cours encore.

ArrivĂ© dans une des piĂšces qui avoisinaient le cabinet du juge d’instruction, je ne tardai pas Ă  savoir pourquoi l’on m’avait fait appeler.

Effectivement, un secrétaire du juge me présenta, lorsque je lui eus appris mon nom, deux volumes in-octavo reliés, en me demandant :

« Ces deux livres sont-ils à vous, jeune homme ?

— Oui, monsieur.

— Je suis chargĂ© de vous les remettre. »

Ce qu’il fit avec la meilleure grñce du monde.

Je saluai et m’éloignai rapidement, un peu Ă©mu, comme toute personne qui a Ă©tĂ© introduite — fĂ»t-elle la plus innocente des crĂ©atures — dans le redoutable sanctuaire de la justice.

Revenu Ă  la maison paternelle, en portant les deux volumes, j’expliquai trĂšs gaillardement le mot de l’énigme qui nous avait tant troublĂ©s :

J’avais, depuis plusieurs mois, prĂȘtĂ© Ă  Alphonse Esquiros les Odes et Ballades de Victor Hugo. Esquiros les avait prĂȘtĂ©s Ă  un sien cousin, lequel les avait prĂȘtĂ©s Ă  Alibaud. Sur le premier volume Ă©tait Ă©crit : Ex libris Augustin Challamel, rue des Boulangers, n° 30.

De lĂ  une invitation Ă  venir au Palais de Justice, pour reprendre mes deux volumes ; de lĂ  l’apparition d’une estafette Ă  mon domicile ; de lĂ  une interprĂ©tation bien forcĂ©e de mon acte inoffensif, qui semblait Ă©tablir une complicitĂ© de votre serviteur avec le rĂ©gicide Alibaud.

En publiant cette anecdote, je dois ajouter que mon pĂšre pouvait s’alarmer avec juste raison sur mon compte, car il Ă©tait encore sous l’influence de l’émotion qu’il avait Ă©prouvĂ©e, en 1835, quand il apprit que son bourrelier, le vieux Morey, Ă©tait de complicitĂ© avec Fieschi dans la machine infernale du boulevard du Temple. Je dois ajouter aussi que, Ă  cette Ă©poque d’attentats successifs, d’exaltation antiphilippiste parmi la jeunesse, nombre de fils de bourgeois se trouvaient compromis, de prĂšs ou de loin, dans les plus sanglantes tentatives. Je dois ajouter enfin que, Ă  la vue d’Alibaud, jamais je ne me serais doutĂ© qu’il dĂ»t essayer de tuer quelqu’un. Sa figure Ă©tait douce et sympathique : il y avait seulement dans son regard une sorte de feu voilĂ©, que l’on rencontre frĂ©quemment dans le regard des fanatiques.


XXXVIII

À la gĂ©nĂ©ration de 1830 se rapporte une rĂ©volution complĂšte dans le journalisme.

Les journaux coĂ»taient cher ; ne pouvaient s’y abonner que les bourgeois aisĂ©s. Émile de Girardin comprit la chose, et il fonda la Presse, journal Ă  40 francs, quand les DĂ©bats en valaient le double (ils valent encore 72 francs). Le succĂšs de la feuille Ă  40 francs rĂ©sulta non seulement du bon marchĂ©, mais aussi de la bonne rĂ©daction littĂ©raire et du bon lancement politique. Elle soutenait l’opinion conservatrice, et son fondateur se vit assailli par une nuĂ©e d’ennemis politiques et de concurrents journalistes. Victor Hugo rĂ©digea lui-mĂȘme le prospectus de la Presse.

Afin de pousser au succĂšs, dans ce temps oĂč la publicitĂ© n’atteignait pas de proportions comparables Ă  celles d’aujourd’hui, on avait imaginĂ© un moyen, usĂ© depuis, de forcer pour ainsi dire les cabinets de lecture et les libraires Ă  acheter les livres nouveaux. Dix, vingt, trente amis d’un auteur s’en allaient Ă  travers Paris, en demandant Ă  qui de droit : « Donnez-moi tel ouvrage. » — « Je ne l’ai pas », Ă©tait-il rĂ©pondu. « Comment ! vous n’avez pas cela ?
 c’est incroyable ! »

Ils prolongeaient cette scie pendant plusieurs jours.

Dans le but de rĂ©pandre la Presse, les amis du fondateur visitĂšrent les cafĂ©s, outre les cabinets de lecture. De tous cĂŽtĂ©s, ils rĂ©clamĂšrent la nouvelle feuille quotidienne ; et ils rĂ©ussirent dans une certaine mesure, Ă  un tel point que leur manĂšge fut imitĂ©, jusqu’au jour oĂč le moyen n’eut plus aucune efficacitĂ©.

Armand Carrel, rĂ©dacteur en chef du National, engagea alors avec Émile de Girardin une querelle sans importance, convenons-en, querelle suivie d’une rencontre fatale, qui eut lieu Ă  Saint-MandĂ©. Armand Carrel fut tuĂ© par son adversaire.

Ce douloureux Ă©vĂ©nement exaspĂ©ra les rĂ©publicains, causa une vive Ă©motion parmi les « hommes d’ordre ». Ceux-ci dĂ©ploraient la fin d’un Ă©crivain honnĂȘte et sincĂšre, capable de refrĂ©ner les bouillants du parti dĂ©mocratique ; ceux-lĂ  regrettaient amĂšrement un journaliste honorable, un guide expĂ©rimentĂ©.

La fondation du SiĂšcle, journal de l’opposition constitutionnelle, contre-balança l’influence de la Presse, et s’adressa plus spĂ©cialement Ă  la petite bourgeoisie. Le SiĂšcle et la Presse, parus tous deux le 1er juillet 1836, se firent une vive concurrence. La Presse a cessĂ© d’ĂȘtre.

Émile de Girardin avait imaginĂ© le feuilleton littĂ©raire, qui tua le volume ; le SiĂšcle excella dans ce genre, grĂące Ă  Alexandre Dumas, Ă  SouliĂ© et Ă  Balzac. Le SiĂšcle fut vite appelĂ© « le journal des marchands de vin ». Pas un cafĂ©, pas un cabaret oĂč on ne le trouvĂąt.

Les journaux quotidiens Ă  40 francs sont chers maintenant ; il y en a qui coĂ»tent 25 francs, et moins. ProgrĂšs. Il y en a mĂȘme qui ne coĂ»tent rien.

L’artiste dramatique, le peintre, le sculpteur, le musicien, l’homme de lettres, l’inventeur industriel, le professeur, se trouvaient isolĂ©s en face des difficultĂ©s inhĂ©rentes Ă  leurs professions. Ils Ă©taient en proie Ă  l’exploiteur.

Si, voyant leurs droits trop manifestement lĂ©sĂ©s, ils regimbaient sous l’injustice, ils apprenaient Ă  leurs dĂ©pens que


La raison du plus fort est toujours la meilleure.

Si le succĂšs trompait leurs efforts et leurs espĂ©rances, et si la misĂšre venait Ă  les frapper, ils Ă©prouvaient l’indiffĂ©rence du vulgaire, dussent-ils mourir de faim ou Ă  l’hĂŽpital.

Un homme d’ardente initiative survint, — le baron Taylor, — qui songea Ă  grouper les forces individuelles dissĂ©minĂ©es, impuissantes dans l’isolement.

Les grandes associations naquirent. Le baron Taylor, avec une persévérance inouïe, fonda celles des peintres et sculpteurs, des musiciens, des inventeurs industriels et des professeurs.

La SociĂ©tĂ© des auteurs dramatiques existait dĂ©jĂ , florissante, riche, capable de mettre en interdit les directeurs de thĂ©Ăątre rĂ©calcitrants. Le baron Taylor n’eut pas besoin de s’en occuper.

Mais la Société des gens de lettres, née à peine, allait mourir : il la sauva. Grùces soient rendues à sa mémoire !

Trop souvent l’homme de lettres Ă©tait sacrifiĂ©, en face de l’éditeur, — pot de terre contre pot de fer. — L’association changea un peu la situation. Aux grandes forces des spĂ©culateurs elle opposa la solidaritĂ© des Ă©crivains.

Quinze annĂ©es durant, de 1828 Ă  1843, les Ă©diteurs de romans publiĂšrent avec une fiĂ©vreuse ardeur des milliers d’ouvrages, dont on ignore gĂ©nĂ©ralement les titres Ă  l’heure qu’il est. Plusieurs imprimeurs et libraires qui avaient commencĂ© brillamment finirent par la ruine ; plusieurs s’enrichirent sans que les auteurs profitassent de leurs bonnes affaires ; plusieurs respectĂšrent les droits du producteur.

Ladvocat, d’abord Ă©tabli simple libraire de nouveautĂ©s dans la galerie de bois, au Palais-Royal, devint ensuite Ă©diteur, patronna et fit rĂ©ussir la plupart des jeunes littĂ©rateurs. Son opulente librairie Ă©tait placĂ©e sous l’invocation du dieu Mars, dont la figure dorĂ©e servait d’enseigne au magasin (numĂ©ros 197 et 198), qui a Ă©tĂ© pour beaucoup d’hommes de lettres, remarque Édouard Thierry, « le vestibule de l’AcadĂ©mie et de la Chambre des pairs. Ladvocat a fait des membres de l’Institut, des ambassadeurs, des ministres ; il s’en vantait. Il Ă©tait l’éditeur intelligent et gĂ©nĂ©reux, hardi et prodigieux. Il n’avait pas inventĂ© la rĂ©clame ; mais elle Ă©tait venue naturellement Ă  lui. Dans un moment oĂč l’annonce existait Ă  peine, oĂč la quatriĂšme page des journaux n’était pas affermĂ©e Ă  l’affiche, ami de tous les publicistes, Ladvocat avait Ă  sa disposition les meilleures plumes de la presse. On rendait compte des ouvrages qu’il publiait. Ses prospectus Ă©taient rĂ©digĂ©s par de charmants esprits. Il payait un bon livre comme on ne payerait aujourd’hui qu’un scandale ».

Jules Janin a constatĂ© que, le premier au dix-neuviĂšme siĂšcle, Ladvocat a donnĂ© au manuscrit du poĂšte, de l’historien, du romancier, une valeur rĂ©elle. Il est le premier qui ait fait vivre l’homme de lettres
 Aussi, lorsqu’il eut quittĂ© le Palais-Royal pour le quai Voltaire, et lorsque les Ă©vĂ©nements de Juillet eurent prĂ©cipitĂ© sa ruine, les hommes de lettres reconnaissants lui donnĂšrent un livre, en quinze volumes, grand in-8°, ayant pour titre Paris, ou le Livre des Cent et un.

Le don honorait l’éditeur et les Ă©crivains.

Ladvocat n’a pas voulu gagner deux cent mille francs en publiant les MĂ©moires de Vidocq, il a publiĂ© les MĂ©moires d’une contemporaine, ce qui ne put le sauver.

Deux vers de Barthélemy à Lamartine :


PoĂšte financier tu descends de la nue,
 Pour traiter avec Gosselin,


ont consacrĂ© la cĂ©lĂ©britĂ© de l’éditeur de ce nom. Gosselin Ă©dita d’importants ouvrages.

Delloye fit des kepseakes, Ă  l’imitation des Anglais, avec des gravures sur acier, et des nouvelles ou des poĂ©sies de diffĂ©rents auteurs. Sa BibliothĂšque choisie, in-18, rĂ©ussit et passa, quand il disparut, dans les mains des frĂšres Garnier.

Curmer, avec le concours de Tony Johannot, de Français, de Meissonier, de Daubigny, de Pauquet, et d’autres dessinateurs ou graveurs, donnait un nouvel Ă©clat Ă  la librairie française. Ses publications illustrĂ©es, qui nous Ă©merveillaient Ă  bon droit, sont encore recherchĂ©es par les artistes et les bibliophiles.

Les librairies devinrent des puissances. Il fallait que le producteur passĂąt partout oĂč les Ă©diteurs voulaient les conduire.

La maison Didot continuait ses publications essentiellement académiques ; la maison Hachette commençait par des publications universitaires ; la maison Furne se plaçait dans un rang des plus honorables.

Sous Louis-Philippe, Antoine Pagnerre, un des combattants de juillet, fonda une librairie politique oĂč Cormenin, Lamennais et Louis Blanc publiĂšrent leurs Ɠuvres ; Pagnerre Ă©dita Paris rĂ©volutionnaire. On lui doit le Comptoir central et le Cercle de la Librairie. Il fut secrĂ©taire du Gouvernement provisoire en 1848, d’abord, puis de la Commission exĂ©cutive.

Collaborateur de l’aimable, de l’excellent Paulin, pour la publication de beaux ouvrages illustrĂ©s, Hetzel devint ensuite un homme politique pendant dix mois, de fĂ©vrier Ă  dĂ©cembre 1848, et il fut exilĂ© aprĂšs le coup d’État de Louis-NapolĂ©on.

Hetzel, comme Curmer, Furne et Didot, était à la fois libraire et littérateur.

Perrotin Ă©ditait BĂ©ranger ! Cela suffisait Ă  sa gloire
 et Ă  sa fortune, dont il fit le meilleur usage Ă  l’endroit du chansonnier. Perrotin se montrait hostile Ă  la Restauration.

La plupart des livres romantiques étaient édités, dit Théodore de Banville,


Sous le rituel
De Renduel.

Victor Hugo publia chez ce libraire nombre d’ouvrages accompagnĂ©s de vignettes composĂ©es par CĂ©lestin Nanteuil, Tony Johannot, DevĂ©ria, Louis Boulanger, Camille Rogier. EugĂšne Renduel Ă©dita, entre autres ouvrages, Un roman pour les cuisiniĂšres, d’Émile Cabanon, et un livre de Henri Heine, intitulĂ© De la France, qui fit grand bruit.

La plupart des piĂšces d’Alexandre Dumas parurent chez Charpentier, dont la BibliothĂšque contint une sĂ©lection d’Ɠuvres anciennes, de traductions et de productions modernes dues aux plumes vraiment littĂ©raires.

Citons Urbain Canel, éditeur des Annales romantiques, Ambroise Dupont, et surtout Hippolyte Souverain, qui édifia sa fortune en fournissant aux cabinets de lecture des montagnes de romans. Cette sorte de librairie a été détrÎnée par les fabricants de volumes à 3 fr. 50 c. et à 1 franc.

En 1830, Ă  Bruxelles, il y avait une « imprimerie romantique » de Feuillet-Dumus, laquelle fit une seconde Ă©dition de la Louisa de Regnier-Destourbet. De Belgique nous revenaient bien des contrefaçons. Il convenait d’y mettre ordre, et la SociĂ©tĂ© des gens de lettres, aidĂ©e par plusieurs lĂ©gistes, parvint enfin Ă  dĂ©truire la piraterie belge.

Durant une dizaine d’annĂ©es, la vente d’ouvrages par livraisons Ă  50 ou Ă  25 centimes, rĂ©cemment imaginĂ©e, servit Ă  fonder une foule de petites bibliothĂšques individuelles. Les employĂ©s, les commis marchands et les ouvriers se procuraient ainsi Walter Scott, BĂ©ranger, Victor Hugo, BarthĂ©lemy, Barante, Augustin Thierry, etc. L’usage des livraisons devint gĂ©nĂ©ral, et il n’a fait qu’augmenter depuis, d’une façon encore plus Ă©conomique pour l’acheteur.

Au magasin des Deux Pierrots, nous mangions souvent du pain sec à déjeuner, afin de « payer la livraison nouvelle ».

La vente par livraisons contribua à la ruine des cabinets de lecture : on restait propriétaire du livre lu.


XXXIX

Tracer le tableau complet du changement opĂ©rĂ© dans nos mƓurs pendant ma jeunesse serait une tĂąche sortant du cadre de ce livre. Je signalerai nĂ©anmoins quelques traits.

Depuis 1789, les duels politiques ont fleuri en France. AprĂšs 1830, ils se sont succĂ©dĂ© rapidement ; plusieurs ont Ă©mu la gĂ©nĂ©ration d’alors, notamment celui d’Armand Carrel avec Émile de Girardin, et celui du dĂ©putĂ© Dulong avec le gĂ©nĂ©ral Bugeaud.

Bugeaud et Dulong se battirent Ă  propos d’une interpellation touchant Ă  des questions militaires. En sĂ©ance de la Chambre, le marĂ©chal Soult ayant interrompu Larabit pour lui faire observer qu’un militaire, eĂ»t-il mĂȘme raison, devait commencer par obĂ©ir, Larabit avait rĂ©pliquĂ© que lorsqu’on Ă©tait dans son droit, et qu’on voulait faire reculer, on renonçait Ă  l’obĂ©issance.

« On obĂ©it d’abord », s’était Ă©criĂ© le gĂ©nĂ©ral Bugeaud.

« Faut-il obĂ©ir jusqu’à se faire geĂŽlier, jusqu’à l’ignominie ? » avait repris le dĂ©putĂ© Dulong, parent de Dupont de l’Eure, au milieu d’un violent tumulte.

La phrase de Dulong renfermait une allusion injurieuse à la mission du général Bugeaud, qui avait été chargé, naguÚre, de garder la duchesse de Berry dans la citadelle de Blaye.

Il s’ensuivit une rencontre, dans laquelle Dulong fut tuĂ© par une balle au front.

L’impression que causa ce duel fut renouvelĂ©e par la dĂ©mission de Dupont de l’Eure comme dĂ©putĂ©. Elle fit encore disparaĂźtre de la scĂšne politique un ancien « ami » de Louis-Philippe.

Pour la seconde fois, l’arrestation de la duchesse de Berry amenait de sĂ©rieuses consĂ©quences.

DĂ©jĂ , en 1838, l’annonce de sa grossesse avait fortement Ă©mu le parti lĂ©gitimiste.

Les amis de cette princesse avaient prĂ©tendu empĂȘcher de parler de son « indisposition ». Ils s’étaient montrĂ©s irritĂ©s, menaçants, Ă  Paris, Ă  Lyon et Ă  Rouen. Le Corsaire avait Ă©tĂ© appelĂ© en duel ; la Tribune et le National avaient dĂ©clarĂ© aux champions de la duchesse de Berry que des patriotes, rĂ©unis dans les bureaux de chaque journal, rĂ©pondraient immĂ©diatement Ă  leurs provocations.

Sur une note de douze lĂ©gitimistes portĂ©e au National, Armand Carrel avait choisi Roux-Laborie, avec lequel il s’était battu, et par lequel il avait Ă©tĂ© sĂ©rieusement blessĂ©.

Des rĂ©dacteurs de journaux royalistes avaient dĂ©clinĂ© les provocations de libĂ©raux et de rĂ©publicains. Puis, grĂące aux explications Ă©changĂ©es, Ă  la Chambre des dĂ©putĂ©s, entre Garnier-PagĂšs (l’ancien) et Berryer, les duels avaient cessĂ©.

Enfin, avant juillet 1830, une provocation en duel avait eu lieu, Ă  l’occasion d’une querelle survenue Ă  cause de la censure, — cette mĂ©gĂšre qui trouvait difficilement un nombre suffisant de personnes notables pour faire sa besogne.

TrĂȘve, s’il vous plaĂźt, aux sujets tristes. Les troubles du rĂšgne n’avaient pas ralenti l’élan intellectuel de la nation ; ils n’avaient pas non plus portĂ© obstacle aux jouissances de la vie.

La mode se montrait Ă  la promenade de Longchamps, qu’a remplacĂ©e la promenade du bois de Boulogne. À Longchamps, vers la fin, on ne voyait plus que des tailleurs et des couturiĂšres, des mannequins ambulants, bien vĂȘtus, mais sans distinction.

Jamais, peut-ĂȘtre, la mode fĂ©minine et masculine ne se laissa aller davantage aux engouements pour les productions littĂ©raires, artistiques ou scientifiques du jour, aux Ă©vĂ©nements intĂ©rieurs ou extĂ©rieurs.

Si je n’ai pas vu la vĂ©ritable rage des chĂąles, des bonnets, des chapeaux Ourika, de 1822 Ă  1840, j’ai vu se maintenir la grande vogue des couleurs « Ipsiboë » (du vicomte d’Arlincourt), « TrocadĂ©ro », « Élodie » ; des carreaux Ă©cossais « à la Dame Blanche » ; des fantaisies « à la Lampe merveilleuse, Ă  l’Emma, Ă  la Clochette, Ă  la Marie Stuart », en l’honneur des compositeurs Nicolo, Auber et Carafa, et du poĂšte Lebrun.

Des modes « à la Girafe » on passait à celles du chimpanzé Jocko, lorsque 1830 nous inspira celles qui consacraient le souvenir de Charlotte Corday et de Marie-Antoinette pour les femmes, de Robespierre et des Girondins pour les hommes. Des turbans rappelaient le costume de la délicieuse Cornélie Falcon, dans le rÎle de la Juive.

Le romantisme fit naĂźtre les toilettes « à la chĂątelaine, Ă  la Marguerite de Bourgogne, Ă  l’Isabeau de BaviĂšre, etc. » Mlle Mars, Mlle Georges et madame Dorval furent imitĂ©es — dans les vĂȘtements — par des bourgeoises, mĂȘme par de petites pensionnaires.

Nous assistĂąmes Ă  un envahissement du moyen Ăąge. Sous l’influence des idĂ©es werthĂ©riennes, il se trouva que des jeunes filles furent dĂ©solĂ©es d’avoir une apparence de bonne santĂ©, joues roses et fraĂźches, parce que cela Ă©tait « commun » ; il se trouva que des jeunes garçons voulurent avoir l’air de « poitrinaires », au risque de le devenir, en rĂ©miniscence du drame d’AngĂšle.

Le goût du plaisir de la danse se répandait et contrastait avec le goût des sentimentalités.

Odry, Brunet, Arnal, Vernet, Bouffé, la sémillante Déjazet, et tout un groupe de comiques, venaient aussi nous distraire de la byromanie.

DĂ©jĂ  quelques jardins particuliers Ă©taient affectĂ©s aux plaisirs publics, — ceux de l’Infante, de l’hĂŽtel de Soubise et de l’Arsenal. Le Vauxhall et le ColisĂ©e, situĂ©s aux deux extrĂ©mitĂ©s orientale et occidentale de Paris, attiraient la foule. Le jardin Marbeuf Ă©tait appelĂ© Idalie ; les folies Beaujon, avec leurs montagnes russes, prĂšs de la barriĂšre de l’Étoile, rivalisaient avec la Grande-ChaumiĂšre, au boulevard du Mont-Parnasse. Le Delta florissait au faubourg PoissonniĂšre, et le Jardin Turc sur le boulevard du Temple ou du Crime, rempli de thĂ©Ăątres de tous genres. À Tivoli, qui a fait place Ă  des rues, on tirait des feux d’artifice et l’on multipliait les ascensions aĂ©rostatiques.

Une foule « d’hommes sĂ©rieux », de vieillards rabat-joie s’efforcent d’oublier leurs fredaines Ă  la Grande-ChaumiĂšre, leurs dĂ©mĂȘlĂ©s avec le pĂšre la Hire, — prĂ©fet de police du lieu ; ils nient avoir Ă©tabli mĂ©nage avec des grisettes du quartier Latin ; ils ne veulent pas qu’on leur parle des journĂ©es de promenades amoureuses, ni des folles nuits.

Fausse honte ; ils savent bien pourtant que la grisette de cette Ă©poque avait plus de charmes que la lorette d’aujourd’hui, et que l’on s’amusait fort dans les bals ; que les brasseries n’accaparaient pas la jeunesse.

Musard et Valentino, dont les concerts Ă©taient fort suivis, donnaient des bals masquĂ©s. La Jeune-France s’y amusait.

Les bals masquĂ©s de l’OpĂ©ra ont encore jetĂ© quelque Ă©clat sous la gĂ©nĂ©ration de 1830. De bien rares intrigues s’y nouaient, les bonnes fortunes ne s’y rencontraient dĂ©jĂ  plus ; mais les costumes y Ă©taient nombreux, soignĂ©s, fantaisistes, excentriques, souvent trop dĂ©braillĂ©s.

Ces bals attirĂšrent pendant plusieurs annĂ©es une foule de gens Ă  danse Ă©chevelĂ©e. Chicard et ses Ă©mules remplissaient la salle de leurs cris, et, par leurs gambades extravagantes, ils en rendaient le sĂ©jour presque dangereux. Les cohues se succĂ©daient, et les costumes en loques firent fureur. Le masque n’exista plus que pour les femmes ; les habits noirs pullulĂšrent, et les gens ennuyĂ©s.

Alors, au thĂ©Ăątre de la Renaissance (salle Ventadour), des bals masquĂ©s nouveaux firent, durant quelques annĂ©es, concurrence Ă  ceux de l’OpĂ©ra. On crut Ă  une rĂ©surrection de l’intrigue, absolument absente dans la rue Le Peletier.

Pour mon compte, j’allai Ă  tous les bals de la Renaissance. Dans ma naĂŻvetĂ© de jeune homme, j’éprouvai un vĂ©ritable bonheur Ă  y rencontrer un coquet domino qui, six fois de suite, me parla et m’intrigua. Je jouai six fois de suite le rĂŽle de martyr, croyant Ă  une aventure charmante


J’ai su plus tard que le coquet domino Ă©tait la sƓur d’une ouvreuse de loges au Vaudeville, — une fille aussi bĂȘte que laide.

Gavarni illustra, vers ce temps, les bals masqués. Il composa des scÚnes prises sur le vif ; il inventa des costumes en papier, qui firent sensation aux bals de la Renaissance ; il créa les types du titi et du débardeur.

La plupart des théùtres avaient deux séries de bals masqués.

Les carnavals Ă©taient brillants ; les voitures de masques, nombreuses. Il arriva que, pendant une Ă©meute, d’un cĂŽtĂ© les chienlits criaient, et, de l’autre, les insurgĂ©s se faisaient poursuivre par les gardes municipaux.

Wilhem introduisit le chant dans les Ă©coles ; de plus, il organisa des rĂ©unions pĂ©riodiques des Ă©lĂšves de toutes les Ă©coles en un seul chƓur, qu’il appela OrphĂ©on.

Le colonel Amoros, espagnol rĂ©fugiĂ© en France, dota notre pays d’une institution qui lui manquait. Il Ă©tablit, sous les auspices du gouvernement, un gymnase dans lequel il dĂ©veloppait utilement les forces physiques, et il ne tarda pas Ă  ĂȘtre nommĂ© directeur du Gymnase militaire de Paris.

L’Ɠuvre de Wilhem et celle d’Amoros, entreprises avec conviction, poursuivies avec persĂ©vĂ©rance, ont fait leur chemin.

Un Gymnase musical, fondĂ© en 1836, et dirigĂ© par Carafa, l’auteur de Masaniello, eut pour mission de former des chefs de musique militaire. Il ne vĂ©cut que peu d’annĂ©es, et plus tard nos rĂ©giments possĂ©dĂšrent des musiques imparfaites, Ă  quelques exceptions prĂšs.

Les associations pour l’instruction du peuple se rĂ©pandirent : la SociĂ©tĂ© pour l’Instruction Ă©lĂ©mentaire, les associations philotechnique et polytechnique, lesquelles ont puissamment contribuĂ© Ă  rehausser le niveau intellectuel chez les masses, Ă  adoucir les mƓurs gĂ©nĂ©rales, Ă  prĂ©parer la grande rĂ©novation opĂ©rĂ©e par le suffrage universel.


XL

Jetons une derniĂšre fois nos regards en arriĂšre, et mesurons le chemin parcouru depuis un demi-siĂšcle.

En rĂ©sumĂ©, la gĂ©nĂ©ration de 1830 a fait disparaĂźtre la chaĂźne des forçats, l’exposition, le carcan et la marque, l’échafaud politique. La loi de revision de 1832 a rayĂ© du code le crime de lĂšse-majestĂ©, — la confiscation des biens, — la mutilation du poignet droit. Une loi du 11 octobre 1830 abrogea celle du sacrilĂšge qui, en 1825, avait tant Ă©mu les libĂ©raux. On n’appliqua plus la peine de mort aux faux monnayeurs, ni aux auteurs des crimes commis contre les propriĂ©tĂ©s.

Il n’y eut plus de religion d’État. Le rĂ©tablissement du divorce, votĂ© par la Chambre des dĂ©putĂ©s, fut repoussĂ© par la Chambre des pairs. Une loi prohiba les loteries, sur la proposition du duc de la Rochefoucauld-Liancourt.

Ozanam fonda la sociĂ©tĂ© de Saint-Vincent de Paul, en compagnie de quelques jeunes gens, sans autre but que de faire l’aumĂŽne et de donner des conseils moraux aux personnes assistĂ©es, — but qui a Ă©tĂ© changĂ© peu Ă  peu, car cette sociĂ©tĂ© a organisĂ© une propagande religieuse, quelquefois politique. De mĂȘme, les sociĂ©tĂ©s de Saint-François-RĂ©gis et de Saint-François de Sales, prirent naissance pendant la gĂ©nĂ©ration de 1830.

L’affranchissement des noirs et la rĂ©pression de la traite des nĂšgres, l’amĂ©lioration du systĂšme pĂ©nitentiaire, les essais pour la moralisation des prisonniers, le dĂ©veloppement de l’institution des caisses d’épargne, les encouragements Ă  l’agriculture avivĂ©e par des sociĂ©tĂ©s et des comices agricoles, l’augmentation du budget de l’instruction publique Ă  tous les degrĂ©s, l’accroissement de l’aisance gĂ©nĂ©rale, la protection des enfants employĂ©s dans les manufactures, la crĂ©ation des crĂšches par Marbeau, tels furent les rĂ©sultats principaux des efforts tentĂ©s par les hommes de cette Ă©poque. Salvandy crĂ©a l’École française d’AthĂšnes.

Un mouvement commercial et industriel considĂ©rable s’opĂ©ra en France ; mais la lutte du systĂšme protectionniste et du libre-Ă©change subsista et dure encore.

À partir de 1834, les expositions de l’industrie eurent lieu tous les cinq ans. On put se rendre compte des pas de gĂ©ant faits par nos nationaux, sous le rapport de la construction des machines, et l’Angleterre trouva dans la France une rivale redoutable.

Nos ouvriers se perfectionnĂšrent, et leur Ă©mulation ne cessa de croĂźtre. Combien d’usines s’élevĂšrent, pour le tissage des Ă©toffes, pour la fabrication du sucre de betterave, pour la manutention du fer ! Les Ă©coles d’arts et mĂ©tiers d’Angers et de ChĂąlons furent reconstituĂ©es ; celle d’Aix fut crĂ©Ă©e.

Nous avons vu toutes ces amĂ©liorations se produire, alors que nous Ă©tions dĂ©jĂ  capables de comprendre la loi du progrĂšs, et de l’apprĂ©cier comme il convient.

Par malheur, la question politique entrava frĂ©quemment les efforts des hommes qui nous ont prĂ©cĂ©dĂ©s. Il leur manquait le triomphe de leurs idĂ©es dĂ©mocratiques, aujourd’hui Ă©closes ou prĂšs d’éclore. La lutte entre la royautĂ© mourante et la rĂ©publique Ă  son aurore, dura de longues annĂ©es.

J’avais dĂ©sirĂ© l’avĂšnement d’un gouvernement rĂ©publicain, lorsque Louis-Philippe rĂ©gnait. La seconde RĂ©publique ne devait pas s’établir, aprĂšs la chute de ce prince.

J’eus Ă  dĂ©sirer de nouveau, de 1851 Ă  1870, le succĂšs de la dĂ©mocratie.

Nul n’échappe aux heures d’illusion, nul n’échappe aux heures de dĂ©couragement.

Les républicains de la génération de 1830, joués par les monarchistes de la branche cadette, prirent leur revanche en février 1848.

On lut, sur des affiches : « Nous ne nous laisserons pas escamoter la rĂ©volution de 1848. » La RĂ©publique fut proclamĂ©e. Mais malgrĂ© ce grand Ă©vĂ©nement, auquel peu de personnes s’attendaient, et qui dĂ©nouait par un changement radical de gouvernement une crise commencĂ©e par une simple question de capacitĂ©s Ă©lectorales, il n’y eut pas, tant s’en faut, unanimitĂ© parmi les partisans du nouveau rĂ©gime.

Il est certain que le travail de nos pĂšres est loin d’avoir portĂ© des fruits immĂ©diats.

La division entre rĂ©publicains et socialistes existait dĂ©jĂ  sous Louis-Philippe ; elle s’accentua Ă©nergiquement aprĂšs le dĂ©part de l’ex-roi citoyen.

Les uns voulaient la RĂ©publique avec toutes ses consĂ©quences, avec le drapeau rouge succĂ©dant au drapeau tricolore acceptĂ© par l’Empire et par la royautĂ© de Juillet ; les autres se contentĂšrent de la RĂ©publique modĂ©rĂ©e, avec le drapeau tricolore qui, selon la voix Ă©loquente de Lamartine « avait fait le tour du monde ».

Ceux qui avaient luttĂ© pendant dix-huit annĂ©es pour le triomphe de la dĂ©mocratie, ceux qui avaient pris part aux Ă©meutes, mĂȘme aux attentats contre Louis-Philippe, prĂȘchĂšrent la rĂ©publique dĂ©mocratique et sociale, pourvue d’autres Ă©pithĂštes encore.

Les clubs, les repas fraternels, les journaux à titres révolutionnaires renouvelés de 1793, reparurent.

Je n’ai pas oubliĂ© la journĂ©e du 2 avril 1848. Le club des Incorruptibles donna un banquet patriotique sur la place du ChĂątelet. La sociĂ©tĂ© populaire de Montrouge y apporta un Ă©norme gĂąteau, « destinĂ© Ă  la communion rĂ©publicaine », et ledit gĂąteau servit de pain bĂ©nit dĂ©mocratique.

Le 7 juin 1848, l’Organisation du travail, journal des ouvriers, fut poursuivi pour avoir publiĂ© la liste des grandes fortunes de France, sous le titre : Fortunes fonciĂšres.

De tous les cĂŽtĂ©s, le socialisme dĂ©borda. Dans le journal la Montagne, un rĂ©dacteur Ă©crivait : « Qu’a Ă©tĂ© le peuple ?
 Rien. Que doit-il ĂȘtre ? Tout. »

Et Proudhon, dans sa feuille le Peuple, répéta en septembre 1848 :

« Qu’est-ce que le producteur ? Rien. — Que doit-il ĂȘtre ? Tout. — Qu’est-ce que le capitaliste ? Tout. — Que doit-il ĂȘtre ? Rien. »

Or, toutes ces revendications Ă©taient en germe dans le cerveau de la plupart des hommes de 1830, rĂȘvant plus que 89.


En terminant, je constate que, Ă  tort ou Ă  raison, une foule d’illustres personnages, — poĂštes, historiens, romanciers, savants, professeurs, etc., durant ma jeunesse, — ont touchĂ© ensuite Ă  la politique. Quelques-uns s’y sont brĂ»lĂ© les ailes ; quelques autres ont acquis un renom de plus ; d’autres enfin n’y ont rien gagnĂ© aux yeux de la postĂ©ritĂ©.

Quoi qu’il en soit, ne nous en plaignons pas : l’indiffĂ©rence en matiĂšre de politique amĂšne parfois des rĂ©sultats dĂ©sastreux. Les grandes intelligences ne sauraient se dĂ©sintĂ©resser des Ă©vĂ©nements contemporains.

Le plus illustre entre ces personnages a Ă©tĂ© Victor Hugo. Les Souvenirs d’un hugolĂątre rapportent logiquement Ă  lui une notable partie des sentiments qui ont agitĂ© l’ñme de leur auteur.

Nous n’avons eu ni la prĂ©tention ni la possibilitĂ© d’analyser les travaux du gĂ©ant littĂ©raire. À quoi bon, quand des milliers de critiques ont parlé ?

Victor Hugo illumine la gĂ©nĂ©ration de 1830, et aussi le siĂšcle qui va finir. Le rayonnement de sa gloire a fĂ©condĂ© les esprits, influĂ© sur les Ă©crivains, sur les artistes, sur les savants, mĂȘme, parfois, sur les hommes politiques, qui l’ont suivi consciemment ou inconsciemment.

Chacune de ses Ɠuvres a lancĂ© des flammes, tout au moins jetĂ© de vives et nombreuses Ă©tincelles.

Victor Hugo a toujours gardĂ© le culte de l’idĂ©al dans ses multiples crĂ©ations, soit qu’il chantĂąt l’enfance, la femme, le patriotisme, la gloire ; soit qu’il chantĂąt l’humanitĂ©, le bonheur ou la misĂšre.

Ceux que l’on appelait hugolñtres se glorifiaient de ce titre, et justement, car ils devançaient l’admiration universelle.

Le MaĂźtre n’est plus. Mais, immortel dans la mort, vivant dans toutes les mĂ©moires, il a droit de passer sous l’Arc de Triomphe, devant lequel « il ne regrettait rien »

Que Phidias absent et son pÚre oublié.

Un « peuple entier » l’accompagnera respectueusement lorsqu’il ira reposer au PanthĂ©on, sous le dĂŽme,

Cette couronne de colonnes
Que le soleil levant redore tous les jours !