Statistique littéraire de la production intellectuelle en France depuis 15 ans/03

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Littérature ancienne et étrangère, Poésie, Roman, Théâtre.

Si les sciences d’application, soumises à la discipline et à la règle la plus sévère, marchent d’un pas ferme et sûr vers un but toujours déterminé, profitant de toutes les leçons de l’expérience, progressives, mais prudentes, et, dans le chemin immense qu’elles parcourent, jalonnant par un succès la route de chaque jour, dans la littérature, la contradiction éclate à chaque pas. Les uns se cantonnent obstinément dans les ruines, les autres se lancent au hasard dans des régions inconnues. On voit surgir chaque jour de nouveaux systèmes, naître et mourir des réputations, et sur tous les points se presse, autour de quelques hommes supérieurs, une foule inaccoutumée de médiocrités vaniteuses, qui usurpent quelques instans la popularité, et qui rentrent bientôt dans l’ombre pour n’en plus sortir. Jamais on n’a dressé plus d’embuscades, plus de guet-apens à la gloire, mais jamais aussi ce travail infaillible de l’opinion, qui dégage d’une manière si nette et si ferme ce qu’il y a de vrai et de faux dans les idées humaines, jamais ce travail n’a été plus rapide et plus sûr ; jamais la postérité n’a commencé plus vite pour les vivans, et, en fouillant cette immense bibliothèque qui depuis quinze ans s’est amoncelée autour de nous, il semble qu’on parcourt un vaste cimetière, pavé de tombes, où quelques noms seulement se lisent de loin en loin sur les sépulcres, au milieu d’épitaphes à demi effacées.

Les bibliographes donnent, pour prolégomènes aux belles-lettres, les grammaires, les cours et les traités de littérature. Les grammaires sont de jour en jour plus nombreuses, et, ce qui les distingue avant tout, ce sont les barbarismes et les solécismes qui s’étalent souvent sur le titre même. Il semble que les professeurs de langues, comme les professeurs de morale, ne se croient point obligés de pratiquer ce qu’ils enseignent, et bon nombre d’entre eux se montrent trop disposés à offenser la syntaxe, qui les nourrit [1]. Quant aux traités de littérature dans le genre de ceux de La Harpe et de Le Batteux, ils ont disparu pour faire place aux manuels compactes et aux répertoires élémentaires. Ces sortes d’ouvrages ont considérablement gagné depuis quelques années, et quelques-uns s’élèvent souvent par leur valeur réelle au-dessus de leur modeste destination. Les livres élémentaires sont malheureusement devenus pour la plupart des membres du corps enseignant une spécialité tout-à-fait exclusive, et la production dans ce genre est tellement active que, dans la seule année 1840, cinq cent cinquante et un ouvrages, y compris les livres destinés à l’instruction primaire, ont été présentés à l’approbation du conseil royal de l’Université.

La littérature antique, grecque ou latine, contre laquelle il s’était opéré, vers 1830, une réaction violente, parait depuis quelque temps reprendre faveur. Les grandes collections d’auteurs classiques, les Bibliothèques latines-françaises, les Bibliothèques grecques, trouvent dans le public un accueil bienveillant, et les gens de lettres, les gens du monde même, ont fort heureusement abordé l’étude de l’antiquité, qui fut long-temps monopolisée par les professeurs. L’art de traduire le grec ou le latin s’est singulièrement perfectionné ; mais, par une contradiction bizarre, si nous comprenons mieux le latin, nous l’écrivons plus mal. Cette latinité fleurie, correcte et vraiment antique du XVIIe siècle, à laquelle les bénédictins, les jésuites, les oratoriens prêtèrent tant de grace et d’élégance, a fait place à une langue de convention, à un latin de professeurs, qu’on appelle à tort en termes de collège le bon latin, et qui cause une étrange surprise aux savans d’outre-Rhin ou aux savans italiens restés fidèles aux traditions cicéroniennes. M. Dübner, l’un des philologues les plus distingués de l’Allemagne, a compté force solécismes dans les matières et les discours du concours général. De simples protes ont renvoyé pour cause de corrections indispensables les bons à tirer d’épreuves latines donnés par des agrégés en renom. On a été forcé de recourir à un étranger pour écrire la préface latine de la nouvelle édition du Lexique de Forcellini. Les thèses de la Sorbonne, les notes latines et les titres même de quelques-uns de nos livres d’érudition sont remplis de fautes inexcusables. On répondra que notre époque a bien à faire autre chose que des thèmes. Sans doute, mais, si l’on apprend le latin pour ne pas le savoir, à quoi sert-il de l’étudier ?

En ce qui concerne la littérature étrangère, nous sommes en progrès et même en progrès notable. Dans le XVIIIe siècle, et il y a vingt-cinq ans à peine, nous aurions cru forfaire à la dignité nationale en admirant les chefs-d’œuvre des autres peuples ; nous appliquions aux productions de l’esprit le système prohibitif dans sa plus stricte rigueur. Aujourd’hui nous avons proclamé le libre échange, comprenant sagement, comme l’a dit un spirituel écrivain, qu’un peuple sans commerce intellectuel avec les autres peuples n’est qu’une maille rompue du grand filet. La section relative aux littératures étrangères se divise en deux parts distinctes, l’une érudite et historique comprenant les ouvrages des peuples orientaux, l’autre purement littéraire comprenant les ouvrages des peuples de l’Europe moderne. Déjà cultivée avec succès sous le règne de Louis XIV et cultivée pour la première fois en France, la littérature orientale, quoique concentrée entre un nombre d’hommes assez restreint, a pris de nos jours un grand essor. Sortis des presses de l’imprimerie royale, la plupart des ouvrages orientaux modernes ont été imprimés là pour la première fois, et souvent sur des manuscrits uniques, ce qui constitue un mérite tout-à-fait spécial, nos savans ayant accompli pour les textes de ces éditions princeps le même travail de critique et de philologie que les savans du XVIe siècle pour les éditions princeps des auteurs grecs. Ils ne se sont point bornés au rôle d’éditeurs, déjà si difficile en semblable matière. Ils nous ont révélé par la traduction la poésie chinoise, arabe, persane, géorgienne, hindoue. Religion, philosophie, sciences et arts, géographie, histoire, biographie, mœurs et usages, ils ont tout étudié dans les moindres détails Silvestre de Sacy, Abel Rémusat, se sont montrés de véritables encyclopédistes. M. Burnouf a retrouvé des idiomes, comme Cuvier avait retrouvé un monde, et M. Quatremère a dressé, pour l’histoire de l’Asie, l’art de vérifier les dates. Les travaux de ces hommes distingués ont donné à l’histoire collective du genre humain des développemens nouveaux, et ici, comme en bien d’autres points, l’érudition française, qui ne le cède en rien, quoi qu’on en ait dit, à l’érudition allemande, s’est montrée patiente, précise et inventive.

Tandis que les orientalistes parcouraient l’Asie sur toutes ses routes, d’autres touristes littéraires visitaient l’Europe pour nous initier à la vie morale des peuples que la civilisation chrétienne a fait nos frères. L’Espagne, qui dans la première moitié du XVIIe siècle exerça une si grande influence sur nos écrivains, en s’effaçant pour ainsi dire dans le siècle suivant de la carte politique de l’Europe, s’était effacée également de la carte intellectuelle ; mais la guerre de l’indépendance, les révolutions qui depuis trente ans agitent la Péninsule, l’ont rejetée dans le mouvement européen, et l’attention s’est tournée de nouveau sur sa littérature. Les drames épiques de son théâtre, qui ne nous étaient connus que par des imitations plus ou moins fidèles, sont arrivés par d’exactes traductions jusqu’aux lecteurs vulgaires. Nos écrivains dramatiques ont demandé des héros à la Castille et à l’Andalousie, nos lyriques se sont inspirés du Romancero, et la littérature espagnole, qui a toujours éveillé chez nous des sympathies particulières, a été dans ces dernières années l’objet de publications intéressantes. Ajoutons que sous le rapport commercial cette littérature a une importance réelle, les livres espagnols imprimés en France, et surtout les livres de piété, formant une branche d’exportation très active ; car il est à remarquer que, si nous maudissons la contrefaçon belge en invoquant la morale littéraire lorsqu’il s’agit de la reproduction de nos livres, nous ne nous faisons point scrupule de l’imiter, en invoquant les intérêts du commerce, quand il s’agit de reproduire et de vendre des livres étrangers.

La littérature italienne, qui, depuis plusieurs siècles, jouit en France du droit de bourgeoisie, n’a rien perdu de sa popularité. Ses écrivains anciens et modernes ont toujours reçu du public français un accueil très sympathique. Dante, Vico, Pellico et Manzoni sont maintenant chez nous tout-à-fait naturalisés. Dante surtout a les honneurs d’une véritable ovation. On trouve, en effet, pour ce poète, neuf éditions italiennes, dont plusieurs en province, dix traductions françaises, et un nombre vraiment surprenant de commentaires. La peinture elle-même a été entraînée vers le poème sublime du Florentin, et M. Eugène Delacroix, pour illustration à la Divine comédie, a donné Dante et Virgile, M. A. Scheffer et M. Ingres, Françoise de Rimini.

La littérature allemande, la dernière née des littératures européennes, a été l’objet d’un nombre assez considérable de travaux critiques et de traductions. Révélée par Mme de Staël et Benjamin Constant, popularisée par la lutte de l’ancienne et de la nouvelle école, la Germanie poétique, philosophique et érudite est devenue presque française. Ces conquêtes pacifiques au-delà du Rhin ont exercé sur le mouvement de nos idées une influence fort sensible. De l’Allemagne, on s’est avancé en Pologne, en Russie, et les philologues, les critiques partis à la recherche des épopées boréales, ne se sont arrêtés que là où finit l’univers.

La littérature anglaise figure dans les catalogues pour un chiffre beaucoup plus élevé que la littérature allemande. Les poètes et les romanciers ont surtout les honneurs de la vente ; ainsi on compte pour Byron, en quinze ans, sept éditions anglaises des œuvres complètes faites à Paris, et dix éditions françaises de ces mêmes œuvres.. Milton, traduit par M. de Pongerville, a été réimprimé quatre fois en six ans ; enfin la collection des meilleurs ouvrages de la littérature britannique, publiée par le libraire Baudry, ne compte pas moins de 425 volumes. A de rares exceptions près, tous les écrivains remarquables de l’Europe sont aujourd’hui naturalisés chez nous. Il y a trente ans à peine, on nous reprochait avec raison le dédain mêlé d’impertinence que nous professions pour tout ce qui n’avait point germé sur notre sol : on pourrait aujourd’hui nous adresser un reproche tout-à-fait contraire, celui de sacrifier injustement par des admirations irréfléchies nos gloires les plus radieuses aux gloires étrangères. Quoi qu’il en soit, ces relations bienveillantes avec nos voisins ont porté leurs fruits. L’étude comparée des littératures a mis en circulation une foule d’idées nouvelles. L’étude comparée des langues a élevé la syntaxe à la hauteur d’une science philosophique. L’ethnographie, c’est-à-dire l’histoire des races de la grande famille humaine, est née de ces explorations, et les échanges internationaux de la pensée ont contribué plus puissamment peut-être que les intérêts matériels à développer les tendances pacifiques de l’Europe moderne.

Nous venons d’indiquer rapidement l’accueil que la littérature étrangère a reçu en France, et, en effet, nous devions donner à nos voisins la première place pour nous montrer fidèles aux traditions polies de l’hospitalité ; rentrons maintenant dans nos foyers, et visitons d’abord le temple des muses, comme on eût dit en 1820.


II.

La section bibliographique qui comprend la poésie donne en onze ans, de 1830 à 1841, 4,383 éditions de poètes, volumes ou brochures, non compris l’innombrable quantité de vers dispersés dans les journaux et les recueils, les alexandrins tragiques et comiques et les couplets de vaudeville. En supposant chaque ouvrage tiré à 300 exemplaires, chiffre sans doute fort restreint, on trouve en onze ans 1,914,900 exemplaires, soit environ 12,500,000 volumes ou brochures en un siècle. Quoique toujours active, la production dans cette série est fort irrégulière. Ainsi le nombre total des volumes, qui tombe en 1834 à deux cent soixante-cinq, s’élève en 1840 à quatre cent quarante-quatre, et monte, deux ans plus tard, jusqu’à quatre cent cinquante-deux, pour retomber en 1845 à trois cent quarante-quatre. La plupart de ces volumes paraissent en avril ou en mai, comme si les auteurs voulaient, en cas de non succès, se ménager une excuse en répétant que dans ces doux mois les oiseaux qui gazouillent sous les feuilles nouvelles font aux poètes qui chantent à Paris une concurrence déloyale et leur enlèvent leur public.

D’après les chiffres que nous venons de relever, et d’après ce que disent les grands poètes, on pourrait croire que la poésie est aujourd’hui dans son âge d’or, et que jamais la foule n’a prêté à ses accens une oreille plus attentive. Écoutons en effet l’auteur de Jocelyn : « La poésie, dont une sorte de profanation intellectuelle avait fait long-temps parmi nous une habile torture de la langue, un jeu stérile de l’esprit, se souvient de son origine et de sa fin. Elle renaît fille de l’enthousiasme et de l’inspiration, expression idéale et mystérieuse de ce que l’ame a de plus éthéré et de plus inexprimable, sens harmonieux des douleurs ou des voluptés de l’esprit ; après avoir enchanté de ses fables la jeunesse du genre humain, elle l’élève sur ses ailes plus fortes jusqu’à la vérité, aussi poétique que ses songes, et cherche des images plus neuves pour lui parler enfin la langue de sa force et de sa virilité [2]. » Mais, si nous écoutons les poetæ minores et les critiques, ils nous diront que la poésie s’en va, que notre époque est essentiellement prosaïque, et que les cris du forum mettent en fuite les muses effarouchées. M. de Lamartine et les critiques, tout en se contredisant, ont cependant raison chacun de son côté. Notre siècle garde des couronnes pour les poètes vraiment dignes de ce nom, et jamais peut-être la poésie, quand elle a parlé sa véritable langue, n’a éveillé dans les ames de plus sympathiques échos ; jamais elle n’a exercé sur les sentimens d’un peuple une influence plus directe, mais jamais aussi, à aucune autre époque, le public ne s’est montré plus sévère à l’égard des médiocrités, et l’indifférence dont on l’accuse n’est souvent de sa part qu’une preuve de bon goût. Qu’on jette un coup d’œil rapide sur les productions de la muse contemporaine, et on reconnaîtra que le publie a toujours été juste envers les poètes, mais qu’il eût été difficile de s’occuper de tous les rimeurs, et d’être complaisant envers des vanités littéraires qui jetaient en pâture à la foule plus d’un volume de poésies par jour.

Vers 1830, on étudiait les littératures étrangères ; dix ans plus tard, quand la curiosité se fut épuisée de ce côté, on en revint à l’antiquité classique, et la réaction, chose remarquable, s’opéra par les romantiques eux-mêmes. Tandis qu’on transportait sur la scène les chefs-d’œuvre du théâtre grec, quelque peu travestis par un mot à mot rimé, on remontait, comme à une source limpide, aux inspirations des muses grecques et romaines. Anacréon a été traduit plusieurs fois en vers. Horace, le poète des sages, est devenu le poète des vieux généraux, des colonels de l’empire, des notaires et même des femmes. En fait de versions poétiques de l’antiquité, nous sommes aujourd’hui plus riches qu’aux beaux jours des humanités classiques. C’était peu cependant que d’habiller d’une robe française les muses romaines ; on a souvent aussi revêtu les muses françaises de la toge latine, et l’hexamètre ne fleurit pas seulement au grand concours. Bien des gens, sans être professeurs, montent encore au Parnasse en s’aidant du Grades, et les poètes latins modernes forment un petit cénacle, où se distinguent parmi les hommes d’esprit M. Théophile Gautier, auteur d’un poème inédit De Arte natandi, et parmi les successeurs de M. Benaben, le chantre iambique des solennités royales de la restauration, M. Billecocq, auteur de six poèmes, dont un sur la rosière de Surènes et l’autre in relidionem apud Gallos perpetuo triumphantem ; M. Grandsire, qui traduit en vers latins les fables de Lamotte et de Florian, et M. Groult de Tourlaville, qui, dans la Vierge de Bleudon, fait parler en hexamètres un rédacteur du journal la Caricature :

In Caricaturâ primos sibi poscit honores
Musa jocans ; turpe est equidem, sed fingere falsa
Excello, etc.

Hexamètres que M. Groult de Tourlaville traduit par ces alexandrins :

C’est moi qui suis chargé dans la Caricature
Des articles de fond, l’outrage et l’imposture ;
C’est le plus dégoûtant, mais j’excelle à mentir, etc.

La poésie hébraïque, comme la poésie latine, a eu sa résurrection. MM. Belais, Biding, professeurs d’hébreu à Metz, et Carmoli, grand rabbin, laissent rarement passer une année sans adresser à Dieu des prières pour le roi des Français, et des odes en hébreu à la France.

Dans la vie des hommes de lettres de notre temps, la poésie forme un épisode inévitable, et la plupart ont été visités par la Muse. Les uns, après quelques essais plus ou moins malheureux, se sont convertis à la prose ; les autres sont restés poètes comme on reste amoureux en vieillissant, avec mystère, et bien souvent les vers de la jeunesse sont en contradiction flagrante avec la prose de l’âge mûr. On peut, sans chercher long-temps, trouver dans la Littérature française contemporaine quelques indications piquantes. Ainsi le début littéraire de M. Berryer est une sorte d’épithalame sur l’entrée de Napoléon et de Marie-Louise à Paris, épithalame qui se termine par ces vers :

Vivez, prince, vivez pour faire des heureux ;
Tige en héros féconde, arbre majestueux,
Déployez vos rameaux, et croissant d’âge en âge
Protégez l’univers sous votre auguste ombrage.

On doit à M. Louis Blanc des vers sur l’hôtel des Invalides et un poème sur Mirabeau en quatre cent vingt-trois vers libres ; à M. Ortolan, professeur à l’École de droit, un recueil de poésie intitulé les Enfantines. M. Alphonse Karr écrit d’abord en vers son livre Sous les Tilleuls. M. Fulchiron est coupable de plusieurs tragédies et de plusieurs poèmes, et nous trouvons de lui Saül, le Siège de Paris, Argillon et Pizarre. M. Guérard, l’un des représentans les plus éminens de l’érudition française, obtient de l’Académie un accessit pour un poème intitulé la Mort de Bayard. On a de M. de Genoude une pièce politico-allégorique, la Délivrance d’Israël, et, dans la Biographie du clergé contemporain, on attribue à M. l’abbé de Veyssière, évêque in partibus et l’un des propriétaires de l’Ami de la Religion, un petit volume de poésies sentimentales qu’auraient pu signer les abbés élégans du XVIIIe siècle. Enfin M. de Cormenin, qui débutait en 1813 par un recueil de poésies, M. de Cormenin sacrifiait encore aux muses pendant son voyage en Espagne en 1844, et adressait des Adieux à Valence qui nous sont arrivés, traduits en espagnol, par le journal el Heraldo. On le voit, la plupart des prosateurs contemporains ont tenté au moins une fois en leur vie l’ascension du Parnasse. Les poètes à leur tour, les vrais poètes, ceux qui habitent les sommets de la mythologique montagne, sont à peine arrivés sur le faite qu’ils aspirent à descendre, et nous les retrouvons presque tous traçant leur sillon dans les humbles champs de la prose, sous prétexte que, la poésie étant l’antique fille des dieux, elle a comme ses ancêtres une sorte d’ubiquité souveraine.

Les poètes artisans, qui formaient autrefois une exception assez rare pour être remarqués, lors même que le talent ne suffisait pas à leur faire une réputation durable, sont aujourd’hui assez communs pour qu’on ne les remarque plus [3]. L’esprit souffle où il veut, dit saint Jean, et l’esprit a soufflé dans l’atelier. On pourrait s’attendre, par la position même des ouvriers poètes, à trouver dans leurs vers une certaine originalité et la spontanéité d’une verve naïve ; mais, au milieu de ce débordement de rimes, un ouvrier typographe, Hégésippe Moreau, et Jasmin, le coiffeur, ont seuls pris rang dans la littérature. Les autres n’ont fait qu’imiter faiblement la poésie académique de l’empire dans sa veine la plus terne et la plus décolorée. Il faut cependant rendre cette justice aux poètes artisans, que les sentimens qu’ils expriment sont honnêtes et louables, et, si l’écrivain faiblit souvent, l’homme du moins garde sa dignité. Quelques-uns ont tenté de moraliser les travailleurs leurs frères, et d’adoucir par l’enseignement poétique des mœurs dont ils étaient mieux que personne à même de connaître toute la rudesse. Par malheur, les humanitaires ont mis la main sur les muses prolétaires ; ils ont voulu transformer en apôtres et en prédicans politiques d’honnêtes ouvriers qui cherchaient, sans prétention aucune, à se distraire noblement des fatigues de l’atelier. Ils ont métamorphosé les travailleurs en rêveurs, et la poésie, on le sait par plus d’un exemple, ne gagne rien à s’allier aux socialistes et aux humanitaires.

Si des hommes nous passons maintenant à la poétique, nous retrouvons la même confusion. Les divers genres, si nettement tranchés dans l’ancienne littérature, se sont tellement mêlés, qu’il serait difficile de donner à chaque chose une étiquette précise. On peut cependant former trois catégories et ranger dans la première les genres ressuscités du XVIe et du XVIIe siècle, tels que le sonnet, la ballade ; dans la seconde, les anciens genres classiques, tels que la poésie épique, didactique, descriptive, les odes, les stances, les épîtres ; dans la troisième, les genres nouveaux ou du moins les genres métamorphosés, tels que les poésies politiques, les chansons lyriques, les harmonies, les poésies intimes et les poésies humanitaires ou néo-catholiques, etc. Parmi les anciens genres classiques, le poème épique reparaît régulièrement trois ou quatre fois par année, mais en général dégagé de tout le vieil attirail du merveilleux mythologique, érudit plutôt qu’inventif, et s’inspirant moins de l’imagination que de l’histoire. Napoléon et Jeanne d’Arc ont été, dans ces derniers temps, ses deux héros de prédilection. La poésie didactique, telle que la fabriquait Esmenard, donne encore six ou huit volumes par année. Les poèmes allégoriques ou héroïques ont complètement disparu, ainsi que les idylles. Le genre érotico-sentimental inspire toujours quelques ames sensibles, quelques collatéraux éloignés de Legouvé et de Colardeau. L’ode, telle que la comprenait J.-B. Rousseau, telle que l’admirait Laharpe, l’ode commençant par l’invocation et finissant par l’enthousiasme, ne se montre plus que dans les concours académiques. Tout ce qui se fait aujourd’hui remonte directement à M. Hugo, comme toutes les méditations, toutes les rêveries poétiques remontent à M. de Lamartine, toutes les fantaisies railleuses et sceptiques à M. de Musset. Du reste, les vieux genres n’ont guère pour public que ceux qui les cultivent. Les producteurs sont ici beaucoup plus nombreux que les consommateurs, et ils peuvent s’estimer fort heureux lorsqu’après s’être fait imprimer à leurs frais, ils se vendent à douze exemplaires.

Parmi les genres nouveaux, il faut distinguer la poésie politique, qui s’est révélée en 1824 par l’Épitre à Sidi-Mahmoud et la Villéliade, dont il s’est vendu en trois ans plus de 80,000 exemplaires. La satire s’est maintenue, depuis la restauration, dans la voie où l’ont fait entrer MM. Méry et Barthélemy ; elle n’attaque plus les vices, mais les gouvernemens ou la personnalité abstraite des ministres. Tout ce qui s’est fait depuis 1830, et les publications ont été nombreuses, procède directement de la Némésis, qui enfanta Tisiphone, Pythonisse, Asmodée, l’Homme rouge, les Eleuthérides, la Némésis incorruptible, etc. Les années 1832, 1833 et 1834 donnent la récolte la plus féconde dans cette espèce de productions dignes en tout point des pamphlets de la ligue et déjà oubliés comme eux. Quelques-unes de ces prétendues satires, qui rappellent, par la violence et par le style, les jours les plus orageux de la révolution, étaient imprimées dans des ateliers clandestins, et datées de Marathon, l’an premier de la république. Aujourd’hui les épîtres à tel ou tel ministre ont remplacé le pamphlet républicain ; mais, à part la Némésis, les écrits de ce genre n’ont exercé sur l’opinion aucune influence.

La poésie intime, qui ne faisait autrefois que des confidences d’amour, a épuisé dans la littérature moderne, où elle tient une grande place, les confidences de toute espèce. Quoiqu’elle ait souvent dépassé les lakistes dans les minuties de la vie intérieure, témoin les vers A une jeune fille qui me demandait de mes cheveux ; quoiqu’elle se soit laissé entraîner trop facilement vers les infiniment petits, elle ne s’est pas moins constituée, avec MM. de Lamartine et Sainte-Beuve, comme un genre nouveau et éclatant qui appartient tout entier à notre époque ; malheureusement, comme elle répond à la pensée de tout le monde, tout le monde la croit à sa portée ; de là cette immense exhibition d’individualités plus ou moins intéressantes dont on a fatigué le public dans les premières années qui suivirent la révolution de juillet. Il y eut, de ce côté, des exagérations incroyables, mais ici encore l’apaisement est venu vite, et la poésie intime, dégagée des scories romantiques, a pris dans notre littérature un rang qu’elle saura garder.

Vue dans son ensemble, la poésie contemporaine présente les aspects les plus divers ; à chaque instant, les horizons changent, les idées les plus contraires se heurtent, s’entrechoquent, et en quelques années on parcourt, emporté par un tourbillon rapide, l’antiquité, le moyen-âge, la renaissance, l’Europe, le monde entier et l’immense dédale de tous les sentimens humains. Au moment où éclata la révolution politique de 1830, on était depuis long-temps déjà en pleine révolution littéraire, et les novateurs élevèrent des barricades dans les paisibles domaines de l’art, comme les vainqueurs des trois jours en avaient élevé dans les rues. Les deux opinions qui se trouvaient aux prises depuis 1825 se livrèrent un nouveau combat. L’une invoquait exclusivement l’autorité des traditions, l’autre réclamait une liberté sans limites, et les poètes se trouvèrent scindés en deux partis, le parti de l’ancien régime et le parti de la terreur. En 1834, on était en pleine anarchie. On voyait naître chaque jour de nouvelles théories et des vers en dehors de toutes les théories connues. Toutes les aberrations, toutes les témérités inexcusables, l’extraordinaire, le bizarre, l’extravagant, le barbarisme, l’hiatus, l’enjambement boiteux, étaient tour à tour érigés en systèmes. On élevait des temples à toutes les difformités du style et de la pensée, comme les païens en élevaient à tous les vices. On attaquait avec acharnement tous les noms glorieux du passé ; on ressuscitait, pour leur faire une apothéose, tous les poètes inconnus. Ainsi qu’il arrive toujours dans les temps d’émeutes, les gens sages qui se plaçaient, comme les politiques de la ligue, sur le terrain de la modération, qui adoptaient en littérature 89 et repoussaient 93, qui voulaient des innovations, mais des innovations nécessaires, éclairées, sagement conquérantes, ne pouvaient réussir à se faire entendre. Les vieux classiques, qui regardaient des hauteurs du Parnasse le débordement de ce flot immense avec l’effroi des vieux émigrés de Coblentz regardant le passage triomphant de la révolution nouvelle, désespéraient du salut de notre littérature et nous annonçaient la venue des derniers temps et celle des antéchrists littéraires représentés par les chefs de la nouvelle école. Quatre ou cinq ans plus tard, les choses vont vite en France, toutes ces rumeurs s’étaient calmées. Les partisans de l’ancien régime s’étaient, en bien des points, ralliés aux révolutionnaires. Ceux-ci, de leur côté, avaient allégé le vaisseau qui portait leur fortune des exagérations qui pouvaient le faire sombrer. L’ordre succédait à l’anarchie, et les chefs des terroristes, convertis à une liberté sage et presque constitutionnelle, venaient s’asseoir fraternellement sur le fauteuil académique à côté de leurs anciens rivaux, dont le bulletin pacifique leur avait ouvert les portes du temple. Aujourd’hui la poésie, comme la politique, semble avoir pris pour devise ce mot de ralliement, Liberté, ordre public. C’est qu’au sein même de cette anarchie, le bon sens, cet être abstrait et collectif, qu’on trouve toujours dans la masse Lorsqu’il n’est plus dans les individus, le bon sens et le bon goût accomplissaient leur éternel travail d’épuration et séparaient l’ivraie et le bon grain. Sagement éclectique aujourd’hui, l’admiration reste supérieure aux querelles d’écoles ; les classiques eux-mêmes, après avoir fait quelques pas en avant, reconnaissent que les hérésies sont quelquefois nécessaires en poésie comme en religion, et qu’en dernière analyse les romantiques ont rendu un véritable service en réveillant l’ardeur littéraire par l’attaque, en rajeunissant la vérité par le paradoxe. Les systèmes ont fait leur temps ; les beaux vers seuls sont restés.

Le caractère des poètes, comme la poétique elle-même, a subi bien des variations. Dans les années qui précédèrent la révolution de juillet, la mélancolie et le doute convulsif de Byron étaient à l’ordre du jour. Après 1830, la mélancolie fut remplacée par l’ambition. Les poètes, devenus humanitaires, affichèrent la prétention de gouverner le monde. Ils avaient, disaient-ils, une mission d’en haut et se comparaient avec une fatuité naïve à la colonne lumineuse qui guidait les Israélites à travers le désert. Après avoir prêché leur siècle, ils l’insultèrent et le maudirent sous prétexte qu’il était rebelle à leurs avis et sourd à leur voix. La société à laquelle ils demandaient des couronnes, de la gloire et de l’or, les femmes auxquelles ils demandaient des sourires et de la passion, ne leur répondant le plus souvent que par l’oubli, quelques-uns d’entre eux échappèrent par le suicide aux souffrances de la vanité déçue. D’autres tombèrent, comme Gilbert, assassinés par la misère. Il y eut là, pendant quatre ou cinq ans, une crise violente, sans antécédens dans notre histoire littéraire, une période qu’on peut appeler la période des génies méconnus. Vers 1838, une réaction très vive s’opéra. Soudainement illuminés par la grace, les poètes se mirent à chanter la foi. Don Juan se fit ermite ; le barde, au lieu de pincer sa harpe, égrèna son chapelet ; mais bientôt la mode changea de nouveau. Les jeunes muses, après avoir serré, comme le serviteur de Tartufe, haires, cilices et disciplines, se mirent à courir le monde, à chanter sinon l’amour, qui semble pour le moment passé de mode, du moins les galanteries faciles, les soupers friands, les beaux yeux, les fêtes et les fleurs. Ainsi, pour résumer la situation, on peut compter cinq ou six révolutions en moins de vingt-cinq ans. En 1825, on était mélancolique et byronien, en 1830 humanitaire et ambitieux de régenter le monde. Vers 1834, on chantait le désespoir et la mort, en 1838 les vieilles croyances ; en 1844, on oubliait le désespoir, la mort et la foi pour célébrer toutes les séductions de la vie ; enfin, en 4847, de démocratiques et de romantiques qu’elles étaient dix ou douze ans auparavant, les muses, devenues classiques et aristocrates, nous donnaient, avec l’école plastique, l’école de la ciselure et du contour, l’école du roué grand seigneur.


III.

De la poésie qui parle le langage des dieux au roman qui, de nos jours, a quelquefois parlé l’argot, la langue des voleurs, la transition est brusque sans doute, mais nous en laissons la responsabilité aux bibliographes, que nous suivons toujours comme nos guides.

Les romanciers, dont plusieurs sont en même temps auteurs dramatiques, après avoir essayé d’être poètes, forment un groupe d’une centaine d’écrivains parmi lesquels quinze femmes environ. La moyenne des publications nouvelles est de 210 par année. L’année la plus féconde, dans la période qui nous occupe, a été 1833, qui donne 284 ouvrages ; l’année la moins féconde, 1841, qui n’en donne que 185. Il faut ajouter à ce chiffre la réimpression des romans français des deux derniers siècles et les romans des littératures étrangères qui forment une série fort nombreuse. L’abondance de la production dans cette branche de littérature s’explique par le genre de lecteurs auxquels elle s’adresse. Il faut chaque jour du nouveau pour réveiller la curiosité des abonnés des cabinets de lecture qui lisent avec l’intention de ne rien apprendre et la résolution bien arrêtée de ne jamais se fatiguer à penser, et l’on ne peut s’empêcher parfois de plaindre les écrivains qui se condamnent exclusivement à amuser les oisifs, population toujours nombreuse en France, surtout à Paris, où bien des gens, assez à l’aise pour ne rien faire, mais trop peu riches pour prendre leur part des plaisirs dispendieux, n’ont d’autre remède contre l’ennui que la promenade et les romans, quels qu’ils soient.

Les anciens romans sont imprimés chaque année au nombre d’une vingtaine de volumes environ. Lesage, l’abbé Prévost, Florian, Voltaire, Ducray-Dumesnil et Marmontel ont toujours une grande vogue ; mais la plus constante popularité appartient aux Incas, qui trouvent encore des lecteurs empressés dans les campagnes et parmi les commerçans, les humbles rentiers des petites villes, où les colporteurs les propagent en compagnie des Quatre fils Aymon, que l’illustration au rabais a métamorphosés en hussards. Quant aux ouvrages étrangers, ils tiennent ici une place beaucoup plus grande que dans les autres branches de la librairie, et ils forment environ le tiers de la production totale. Hoffmann, Cervantès, Fielding, Sterne, Richardson, sont toujours lus, vendus à grand nombre, et parmi les romanciers modernes Walter Scott, Cooper, Bulwer, le capitaine Marryat, Dickens, ont obtenu un succès qui tient vraiment du prodige. Nous trouvons depuis 1831 pour Cooper, œuvres complètes et ouvrages séparés, 31 éditions anglaises, 42 éditions françaises, 5 éditions espagnoles et 2 éditions portugaises ; pour Bulwer, 59 éditions anglaises ou françaises. Quant à Walter Scott, on ne compte plus.

La traduction des romans étrangers est devenue pour quelques hommes une spécialité qui les a absorbés tout entiers ; nous citerons entre autres Defauconpret, mort en 1843, et qui a traduit pour sa part près de 800 volumes. Sur ce marché du roman, c’est l’Angleterre qui tient encore la première place comme sur tous les marchés du globe ; c’est elle qui fait chez nous les importations les plus considérables et qui nous donne en général les meilleurs produits. Vient ensuite l’Amérique, puis l’Allemagne, l’Italie, après l’Italie la Russie, et, tout-à-fait au dernier rang, la Hollande et la Suède. L’Espagne est à peu près sur la même ligne que la Chine ; elle nous a fourni, ainsi que le Céleste-Empire, 4 ou 5 ouvrages de ses romanciers depuis quinze ans. Les étrangers, du reste, nous donnent beaucoup plus que nous ne leur rendons, et il est à remarquer que, s’ils nous ont souvent surpassés dans ce genre, ils ont rarement distingué, parmi nos productions, celles qui méritaient une véritable estime. Il suffit pour les intéresser de leur parler de Paris, de ses mœurs, des divers types de la société parisienne. Tout roman qui se produit avec ces allures est bien accueilli au-delà des frontières, témoin le succès des Mystères de Paris, témoin encore le succès de M. Paul de Kock. « Un roman médiocre, a dit Voltaire, est parmi les livres ce qu’est dans le monde un sot qui veut avoir de l’imagination. On s’en moque, mais on le souffre. Ce roman fait vivre et l’auteur qui l’a composé, et le libraire qui le débite, et le fondeur, et l’imprimeur, et le papetier, et le relieur, et le colporteur, et le marchand de mauvais vin, à qui tous ceux-là portent leur argent. L’ouvrage amuse encore deux ou trois femmes, avec lesquelles il faut de la nouveauté en livres comme en tout le reste. Ainsi, tout méprisable qu’il est, il a produit deux choses importantes : du profit et du plaisir. » Si Voltaire était encore parmi nous, il se montrerait sans aucun doute plus sévère, car le roman n’est plus seulement un sot qui vise à l’imagination, ce n’est trop souvent qu’un spéculateur avide qui cherche par le scandale à improviser sa réputation pour improviser sa fortune ; c’est un roué qui prêche la morale, un sceptique qui parle dévotion, un égoïste qui célèbre les joies de l’amour et du dévouement. Ambitieux bien au-delà de ses forces, au lieu de s’en tenir sagement à l’étude du cœur humain, il s’est posé en réformateur, en prédicateur politique ; il a voulu intervenir dans toutes les affaires actives, gouverner le monde. C’est dans ce genre surtout qu’on retrouve les traces profondes du mal qui travaille notre société, le désordre des esprits, le déploiement aventureux de la raison ou plutôt de la folie individuelle. Le roman a parcouru tant de voies diverses, il a tenté un si grand nombre d’aventures, il a touché à tant de choses, souvent pour les flétrir, qu’il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de le suivre dans tous les replis du labyrinthe où il s’est égaré. Nous devons donc nous borner à des indications générales.

Le roman historique, né de Walter Scott, est en pleine floraison en 1830. Lors même qu’il se cantonne dans le moyen-âge, toutes ses sympathies sont acquises aux classes perverses et dangereuses. Il établit son quartier-général dans la cour des Miracles ; il s’inspire de la Bazoche, des mystères de la table de Marbre, des oubliettes de Saint-Germain ; il s’accoude avec le roi des ribauds sur les tables vermoulues des tavernes en blasphémant contre les saints, en vendant au besoin son ame au diable, et les truands qu’il fait agir et parler sont aussi faux que les Romains ou les Grecs de Mlle de Scudéry. Pour faire revivre dans la fiction les réalités de l’histoire, il faut commencer par connaître le passé, et c’est précisément ce qui a manqué toujours aux disciples de l’auteur d’Ivanhoë. Plagiaires maladroits, ils se sont attachés à calquer la forme, tandis que c’était le fond même de l’histoire qu’il fallait saisir. Sans avoir aucune des qualités du maître, ils ont exagéré tous ses défauts, et ne l’ont égalé que dans les longueurs du détail parasite ou des conversations interminables. Quelques livres seulement, entre autres Notre-Dame de Paris, la Chronique de Charles IX et Cinq-Mars, ont pris rang parmi les œuvres durables.

A côté du roman historique imité de Walter Scott, nous trouvons le roman maritime, également imité de la littérature anglaise ; le roman républicain, né en 1831 et mort en 1835 ; le roman breton, ordinairement descriptif, religieux et légitimiste ; le roman philanthrope, le roman cynique, le roman catholique, renouvelé de Pierre Camus, évêque de Belley ; le roman anti-catholique, dans lequel les jésuites jouent le même rôle que le diable dans les anciens mystères ; le roman grivois, le roman militaire, le roman communiste, le roman conjugal, qui peint, selon qu’il émane d’une plume féminine ou masculine, tantôt une femme,victime de son mari, tantôt un mari victime de sa femme. Intéresser, comme la comédie, par le tableau fidèle et animé de la vie humaine ; peindre les hommes tels qu’ils sont, également capables de mal et de bien, de faiblesse et de grandeur, montrer la volonté en lutte contre la passion, fortifier l’ame par le spectacle de cette lutte, tel est le but que se sont efforcés d’atteindre tous les maîtres du genre. Les romanciers contemporains ont-ils marché dans cette voie ? Loin de là ; ils ont remplacé l’étude des caractères par l’étude des vices, et l’homme, considéré comme type général, par des types individuels pris dans des classes particulières. Ils sont descendus pour chercher les personnages qu’ils mettent en scène jusqu’aux derniers degrés de l’échelle sociale ; ils ont commencé par les classes compromises pour arriver aux classes déchues, et enfin aux classes dangereuses. Parmi les romans qui traitent des classes compromises, nous noterons ceux qui ont pour but de peindre tes mœurs galantes des femmes de théâtre. Plus on s’enfonce dans la fange, plus les livres de ce genre se multiplient, et l’on pourrait se former une bibliothèque avec les études qui ont été faites sur les almés de bas étage qu’on affuble du nom transparent d’oiseaux de nuit ou de filles d’Hérodiade, et dont on donne l’adresse et le tarif. Ce n’est pas certes l’esprit ni la verve qui manquent à quelques-unes de ces compositions, ce n’est pas non plus la fidélité des tableaux ; mais, au lieu de montrer tout ce qu’il y a de triste et d’amer dans ces existences flétries par le désordre, le desséchement profond du cœur qui arrive toujours fatalement comme une expiation du vice ; au lieu de montrer à la femme tombée la réhabilitation par le travail, par le dévouement, le désintéressement de l’amour, on idéalise de malheureuses créatures que se disputent l’hospice, la prison, les amphithéâtres de Clamart. On jette une gaze dorée sur leurs haillons ; on donne à celles qui sont déchues des argumens pour justifier leur chute ; on crée dans les ateliers des Rigolette et des Fleur-de-Marie, comme des romans d’un autre genre ont créé dans des classes plus élevées la femme incomprise et inmariable.

Quand on arrive aux classes dangereuses, les romanciers semblent redoubler d’efforts et d’imagination pour appeler sur elles la curiosité. On a commencé par étudier le sacripant, le tapageur, le viveur ; mais ceux-là, comme les truands du moyen-âge, leurs aïeux directs, n’avaient de démêlés qu’avec le guet. C’était trop peu pour le roman ; il voulut se poétiser par le bagne et le bourreau ; il mit en scène les escrocs, les recéleurs, les voleurs, les assassins, tous ces êtres avilis qui devaient au théâtre s’incarner dans Robert Macaire et Vautrin. Après les avoir décrits, on les a défendus contre la société ; ainsi, tandis que les philanthropes et les économistes s’occupaient de la réforme des prisons, les romanciers réhabilitaient ceux qui les peuplent. Les uns s’efforçaient d’édifier, les autres s’acharnaient à démolir. Nous n’insisterons pas plus long-temps sur cette triste phase de notre littérature ; les protestations qui se sont élevées de toutes parts contre ces débauches de l’esprit en ont déjà fait justice.

Tout en cherchant à réveiller les appétits blasés du public par les scandales ou les sanglantes péripéties de la mise en scène, on l’affriande par le scandale du titre. Au temps de Crébillon fils, le Sopha était déjà une hardiesse ; aujourd’hui, avec l’Alcôve, Virginité, Ce que vierge ne doit lire, nous avons une Pécheresse, une Séduction, un Flagrant délit, une Grossesse. Les accouchemens ont été réservés pour le drame. Les titres en effet sont chose capitale dans le roman. Les uns, les titres piquans, ont pour but d’amorcer le lecteur ; les autres, les titres mystérieux, ont pour but de l’intriguer en lui présentant une énigme. Souvent il arrive qu’on fait le titre après avoir fait le livre, car l’habitude où sont les écrivains d’improviser leurs volumes page par page, sans avoir aucun plan, aucune idée générale, les met dans l’impossibilité de donner au début une étiquette à leur œuvre. C’est ainsi qu’un roman-feuilleton, dont les cinq ou six premiers chapitres portaient le titre d’Histoire fantastique, fut achevé sous celui d’Histoire contemporaine. Un autre feuilleton était intitulé Au jour le jour, ce qui convenait de tous points au genre de composition adopté par l’auteur. L’invention, la recherche des sujets inexplorés, qui constituent l’un des principaux mérites de l’écrivain, causent en général peu de souci à la plupart des romanciers. Comme il s’agit beaucoup moins d’agrandir les domaines de l’art que de trouver auprès de la foule un accès facile et prompt, on exploite de préférence jusqu’à entier épuisement les mines ouvertes par les heureux et les habiles, et, pour attirer l’attention du publie, on se fait l’écho de toutes les voix qui l’ont charmé [4].

Autour du roman se sont groupés une foule de genres accessoires, nouvelles, contes, Contes démocratiques, Contes bleus, Contes bruns, Contes de toutes les couleurs, Contes vrais, Contes bizarres, Contes de bord, Contes drolatiques, Contes philosophiques, etc., histoires, tableaux de mœurs, œuvres individuelles ou collectives, keepsake, abeilles, sachets, etc., où les nouvelles et les contes ont été entrelacés de vers et illustrés d’arabesques et de vignettes. L’avènement de ce nouveau genre est marqué par le Livre des Cent et un, qui du moins a encore le mérite de contenir, au milieu de beaucoup de futilités, quelques articles sérieux. À ce livre succédèrent les Cent et une Nouvelles nouvelles des Cent et un. On en arriva bientôt au Salmigondis et à lia bel, et, quand cette veine fut épuisée, on inventa des bizarreries nouvelles, des livres pour lesquels on ne peut trouver aucune définition dans les divers genres de littérature, et dont les sujets même sont tellement insaisissables, que les auteurs ont été obligés de créer pour eux des titres de fantaisie. Le Salmigondis fut remplacé par un Autre Monde et le Voyage où il vous plaira. Les dames, qui d’abord avaient fourni aux œuvres masculines leur contingent de collaboration, ne tardèrent point à former dans cette république, si anarchique déjà, une république indépendante. Des femmes de lettres et des femmes du monde, la distinction est bonne à noter, s’associèrent pour rédiger des livres roses et des albums de salon. C’est là que le bas bleu réformateur, né du romantisme et du saint-simonisme, vint apporter sa pierre à l’édifice social, en déclarant que « la mission de la femme n’est point de faire danser des mots dans le bal de son imagination ou d’écrire comme on brode, » mais de travailler à l’éducation de l’humanité par l’enseignement du cœur. On sait comment quelques femmes ont compris cette éducation et pratiqué cet enseignement.

Habiles à chercher et à trouver des lecteurs dans toutes les classes et dans tous les âges, les éditeurs de romans ne pouvaient manquer, après avoir exploité la curiosité des hommes, de s’adresser à celle des enfans, et de se créer de nouveaux profits par une littérature de sevrage. Les petits livres, contes ou romans, destinés à l’éducation morale et à l’amusement du premier âge et de l’adolescence, s’élèvent au nombre de deux cents environ par année, et c’est là une des branches les plus inaperçues et en même temps les plus productives de la librairie. Les romans et les contes enfantins ne sont plus concentrés aujourd’hui entre les mains de quelques personnes qui s’occupent exclusivement, comme l’ont fait Mme Leprince de Beaumont, Berquin et Pierre Blanchard, de former le cœur et l’esprit des jeunes lecteurs. La plupart des femmes de lettres, ainsi que nos romanciers en renom, les vaudevillistes et même les écrivains de la grande et de la petite presse, s’exercent volontiers dans ce genre. Nous avons, pour faire pendant aux Mémoires du Diable, les Mémoires de Croquemitaine, et, comme préface aux romans de mœurs fashionables, la Poupée bien élevée. MM. de Balzac, Janin, Gozlan, Dumas, n’ont pas dédaigné d’écrire pour le premier âge, et l’auteur de Monte-Christo nous a donné l’Histoire d’un Casse-noisette. La librairie a spéculé sur les enfans de la même façon que dans d’autres branches elle spécule sur les hommes. Le Keepsake enfantin a pris la place des Veillées du château. L’illustration a tout envahi ; la gravure a débordé le texte. La Morale en images s’est substituée à la Morale en action. Dans les maisons d’éducation dites religieuses, on a fait concurrence aux écrivains laïques. Les aumôniers des couvens de femmes, les correspondans de l’Univers et de l’Ami de la Religion ont pris la plume, ce qui nous a valu une foule d’historiettes éditées sous la garantie des censures épiscopales. On a même admis dans ces petites bibliothèques catholiques des écrivains qu’on eût proscrits sans pitié il y a quelques années encore. On a commencé par expurger Walter Scott, en retranchant des intrigues d’amour tout ce qu’on pouvait en enlever sans nuire à l’intérêt dut roman. De Walter Scott, on est passé à Gil Blas, ce qui devenait plus scabreux ; enfin, après avoir expurgé les anglicans et les catholiques, on a expurgé les musulmans et les excommuniés. M. l’abbé Pinard, qui parait avoir pris la spécialité des exorcismes littéraires, s’est chargé des Mille et une Nuits, et il a converti la sultane Dinarzade en sous-maîtresse de pensionnat féminin. Tartufe lui-même, Tartufe revu, corrigé, et presque honnête homme, a été, par une hypocrisie nouvelle, réconcilié avec l’église.

A les considérer seulement sous le rapport littéraire, les romans d’éducation qui se font aujourd’hui l’emportent, et de beaucoup, sur ceux qui les ont précédés. On a remplacé par des sujets tirés de la réalité les absurdes histoires de géans, d’ogres et de fées. C’est un progrès, car il est dangereux d’allaiter les enfans avec des mensonges ; mais peut-être a-t-on trop sacrifié l’instruction solide au simple amusement. On parle aux enfans comme s’ils ne devaient jamais devenir des hommes : on ne cherche pas à les rendre forts, à les prémunir de bonne heure contre les impostures de la vie. La plupart des livres écrits par les femmes nous paraissent, sous ce rapport, vraiment déplorables, et c’est avec raison que, dans le compte-rendu du concours de 1839, M. Villemain, en séance solennelle de l’Académie française, disait aux hommes qui songent à l’avenir des jeunes générations : « Faites des livres pour les lecteurs nouveaux qui se préparent chaque jour, des livres qui inspirent à l’enfant, à l’adolescent, le goût du travail, qui le rendent plus habile dans son état, qui développent le bon sens et fassent servir le bon sens de chacun au bonheur de soi-même et des autres. » Pour encourager à ce genre de composition, le secrétaire perpétuel de l’Académie citait l’exemple de lord Brougham et de M. Martinez de la Rosa [5].

En 1836, comme nouvel appendice du roman, du keepsake et des livres roses, on voit paraître la physiologie, vieux genre ressuscité du XVIe siècle, qui nous avait donné, entre autres facéties de la même espèce, Physiologia crepitûs ventris. Digne héritière des traditions effrontées de ses aînées, la physiologie moderne, qui eut un instant la prétention de remplacer le roman de mœurs, n’a reculé devant aucun scandale, et elle s’est arrêtée de préférence, comme le roman et le drame, aux types compromis ou dégradés. Ce qu’il y a de plus triste encore, c’est que, malgré le cynisme de ses allures, elle affiche des prétentions au rôle de réformatrice. Tout en proclamant qu’elle tient pour sage, honnête et pure l’ouvrière qui n’a qu’un amant à la fois et qui ne vole pas, elle réclame l’organisation intégrale du travail…, problème qui se présente aujourd’hui partout, dit-elle, qu’on rencontre même en rêvant dans un bosquet du jardin Mabille, et, toute préoccupée qu’elle est de cette question, elle demande « des conseils à Charles Fourier qui l’a complètement résolue. » Ce triste genre, du reste, a bien vite accompli ses destinées. La physiologie, qui se produit dans le format in-32 pour se faire acheter, comme les almanachs, par les promeneurs, figure, en 1836, dans la Bibliographie de la France, pour 2 volumes ; elle en donne 8 en 4838, 76 en 1841, 44 en 1842, 15 l’année suivante, et c’est à peine si, depuis deux ans, on en trouve 3 ou 4.

De la physiologie des individus on est passé à la physiologie des villes. On a eu Paris la nuit, Paris à table, Paris dans l’eau, Paris à cheval, Paris pittoresque, Paris bohémien, Paris littéraire, Paris marié ; puis est venue la physiologie des peuples : les Français, les Anglais peints par eux-mêmes ; ensuite celle des animaux : les Animaux peints par eux-mêmes et dessinés par d’autres. Enfin, après avoir épuisé les hommes, les peuples, les animaux, les auteurs de cette sorte de livres, à bout de sujets, ont fini par se peindre eux-mêmes, et nous ont donné la Physiologie des physiologistes.

Ils auraient bien dû nous donner aussi la physiologie du roman, — ce serait le sujet d’un volume, — et le suivre depuis sa naissance jusqu’à sa mort, à travers toutes ses vicissitudes industrielles et littéraires, de la table de travail où il s’improvise en quinze jours à l’échoppe du bouquiniste où il s’étale pour cinquante centimes. Nous aurions su, par cette physiologie pleine de révélations piquantes, comment quelques-uns de nos romanciers, incapables de suffire à la production accélérée qu’ils s’imposent, sont forcés, comme les professeurs à bout de leur répertoire, de se donner des suppléans et de mettre en commandite l’étude du cœur humain ; car cette association, que les saint-simoniens et les fouriéristes ont prêchée pour les capitaux et le travail des bras, les romanciers et les dramaturges l’ont appliquée là où il était peut-être le plus difficile de la réaliser, c’est-à-dire au travail de la pensée. On s’est associé entre hommes de lettres et femmes de lettres, entre maris et femmes. Les hommes se chargent du drame, des passions terribles ; les femmes, des observations fines, des délicatesses du cœur. On ne s’est point contenté de s’associer ; on a pris des commis rédacteurs en les intéressant dans une part des bénéfices, comme les contre-maîtres dans les fabriques ; les choses en sont venues à tel point, qu’un bibliographe a compté pour un seul écrivain, M. Alexandre Dumas, soixante-treize collaborateurs. Les bibliographes désorientés attribuent souvent le même ouvrage à deux ou trois personnes différentes, et les libraires, pour être sûrs de la qualité des produits, imposent aux auteurs avec lesquels ils traitent l’obligation de leur remettre des manuscrits entièrement écrits de leur main. L’écrivain se trouve donc de la sorte réduit au rôle de copiste.

Non content de se produire par les livres, le roman, qui est de nature envahissante, a fait, en 1836, irruption dans le journalisme, et ce nouveau mode de publicité marque une ère nouvelle sans précédens dans l’histoire littéraire, et sous plus d’un rapport vraiment désastreuse : — désastreuse au point de vue des lettres, car le roman-feuilleton, en usurpant la place de la critique sérieuse, a rejeté dans l’ombre une foule de livres recommandables ; il a habitué le public à des émotions de mélodrame, et a pour ainsi dire émoussé en lui le sentiment de la délicatesse et du goût ; — désastreuse au point de vue de la morale, parce que le roman-feuilleton a tout attaqué et souvent tout flétri, la famille, les femmes, les croyances ; qu’il a calomnié la nature humaine et fait peser sur la société une responsabilité qui ne doit retomber que sur la perversité individuelle ; — désastreuse au point de vue de notre dignité nationale, parce qu’il nous a représentés aux yeux de l’Europe comme un peuple avili, énervé, n’ayant d’autre culte que celui de l’or et du plaisir, d’autre activité que celle du mal ; — désastreuse au point de vue de la dignité des lettres, parce que le roman-feuilleton n’a voulu la plupart du temps qu’une seule chose, battre monnaie et réaliser de gros bénéfices. Ces bénéfices, il les a réalisés en effet, en constituant au profit de quelques hommes un monopole exorbitant. Nous avons vu des écrivains passer avec plusieurs journaux à la fois des marchés à forfait, et, sous peine de dédit (un de ces dédits, on s’en souvient, s’élevait à 300,000 francs), s’engager à fournir jour par jour à chacun de ces journaux, ou à l’un d’eux exclusivement, six, huit ou dix colonnes de feuilletons ; nous les avons vus fixer à l’avance, pour des sujets qu’ils ne connaissaient quelquefois pas eux-mêmes, non-seulement le nombre des volumes, des feuilletons, mais même le nombre des lignes. Nous les avons vus, renonçant au droit de penser et d’écrire pour d’autres que pour leurs contractans, s’interdire la faculté de défendre même leurs opinions politiques, et stipuler comme un privilège le droit de donner au maximum une demi-douzaine d’articles dans d’autres journaux quotidiens.

Est-ce à de pareilles conditions qu’on peut espérer de produire quelque chose de durable ? Non certes, car l’inspiration ne passe de marchés avec personne, et, lors même qu’elle fait défaut, le libraire ou les administrateurs du journal viennent, le dédit à la main, réclamer le volume ou le feuilleton. Ils ont droit de se montrer exigeans, car ils paient cher. Ils ont payé le Juif errant 10,000 francs le volume en feuilletons et l’ouvrage complet en volumes 60,000. Ils l’ont acheté avant qu’il fût fait, comme les accapareurs de céréales achètent les récoltes avant que les terres soient ensemencées. En habile spéculateur qu’il est, le roman, non content d’être vendu en feuilletons, puis en volumes, se réserve la faculté de se vendre en bonnes feuilles à l’étranger, au profit des auteurs et au détriment des libraires, qui se trouvent ainsi à la merci de la contrefaçon. Ce n’est point tout encore : le roman, lorsqu’il est métamorphosé en drame et transporté sur la scène, vient réclamer sa part dans les droits d’auteur, et de la sorte il réalise quatre bénéfices successifs et distincts. Faut-il s’étonner, lorsqu’il se préoccupe à ce point de ses intérêts, qu’il oublie les règles de l’art ? Mais l’art se venge à son tour. La période mercantile marque pour chaque écrivain qui l’affronte le point d’arrêt et souvent la décadence du talent, et, par une bizarrerie singulière, c’est presque toujours au début qu’il faut chercher aujourd’hui les œuvres les plus remarquables.

La librairie, qui a provoqué ces spéculations, en a aussi porté la peine. Un procès récent nous a appris que certain roman payé 48,000 francs s’est vendu à huit cents exemplaires seulement [pour le premier volume, que la vente du second n’a rapporté que 700 francs, et que pour chaque volume suivant la vente a toujours diminué. Les romans de l’auteur d’Indiana, qui, de 1830 à 1838 environ, se vendaient à deux mille exemplaires, ne se vendent guère aujourd’hui qu’à six cents. Pourquoi ? parce que la fièvre de la production finit tôt ou tard par épuiser le talent, parce que l’industrialisme, qui multiplie les volumes, appauvrit en même temps la pensée. Le roman exploité en feuilletons par les cabinets de lecture est déjà„ connu du public lorsqu’il paraît en volumes, et dans ces volumes, dont le prix a toujours augmenté au fur et à mesure que la vente en devenait plus difficile, on a tellement exagéré la grosseur des caractères, la largeur des marges, tellement multiplié les vides et les blancs, que les acheteurs ont fini par s’éloigner [6].

Si les romans les plus désordonnés ont trouvé des lecteurs, il faut reconnaître que le bon sens et le bon goût ne se sont point tellement oblitérés, que tous ces écarts aient pu passer sans rencontrer une réprobation sévère. Une réaction incontestable et de jour en jour plus évidente s’opère contre le dévergondage littéraire et l’exploitation mercantile que nous avons signalés. Endurci comme don Juan, le roman est resté sourd à tous les anathèmes, à tous les avis ; mais qu’il y prenne garde, s’il persiste dans cette voie, on peut lui prédire le délaissement et l’abandon, lui répéter ce mot de la statue du commandeur : « Don Juan, l’endurcissement au péché traîne une mort funeste ; » et, sans aucun doute, en le voyant mourir dans l’impénitence finale, le public répéterait avec Sganarelle « Voilà par sa mort un chacun satisfait. Lois violées, filles séduites, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content. »


IV.

Nous avons eu déjà bien des fois l’occasion de montrer avec quelle rapidité les idées les plus opposées se développent en France, avec quelle ardeur passionnée les esprits, dans la politique ou la littérature, se portent aux idées nouvelles pour les oublier presque aussitôt et se tourner vers d’autres problèmes. Le théâtre contemporain nous offre encore la preuve de cette mobilité.

La bibliographie de la littérature dramatique peut se diviser en trois parties distinctes, comprenant l’une l’histoire du théâtre, l’autre l’esthétique de l’art théâtral, les systèmes et les controverses auxquelles ces systèmes ont donné lieu ; la troisième enfin, présentant l’inventaire des pièces imprimées [7].

L’histoire du théâtre a fait de notables progrès. Cette histoire ne se renferme plus, comme au temps de La Harpe, dans une analyse froide et sèche des poèmes dramatiques ; elle s’éclaire de l’étude des mœurs, des idées, des sentimens ; elle prend en quelque sorte pour décors toutes les perspectives de la civilisation, et procède par l’analyse, le rapprochement et la comparaison historiques. M. Patin, dans ses Études sur les tragiques grecs, M. Magnin, dans les Origines du théâtre moderne, nous font traverser tour à tour l’antiquité et le moyen-âge. Les frères Parfait, qui furent pendant long-temps les seuls historiens de la scène illustrée par Molière et Corneille, ont eu de notre temps des imitateurs et des continuateurs empressés. Les théâtres les plus modestes eux-mêmes ont trouvé des annalistes. Ainsi le spirituel vaudevilliste Brazier a raconté dans deux volumes l’Histoire des petits théâtres de Paris ; M. Jules Janin a fait un livre sur Debureau, le plus grand et le plus aimé de tous les acteurs du plus petit de ces petits théâtres, et l’auteur d’Indiana a pleuré, dans des pages éloquentes, ce mélancolique héritier d’Arlequin. L’érudition, comme la critique historique, s’est mise en quête de ce qui s’était fait dans le passé. MM. Francisque Michel, de Monmerqué, ont fouillé dans leurs recoins les plus obscurs les grandes bibliothèques de Paris et de la province pour en tirer les farces, les moralités, les mystères, qui formaient, avec les processions, les solennités les plus attrayantes de la vie des bourgeois du moyen-âge, fort peu exigeans du reste en fait de distractions littéraires. C’est surtout de 1836 à 1840 que règne dans toute sa vivacité la mode de ces exhumations dramatiques.

La partie esthétique et polémique de la bibliographie théâtrale, dispersée dans les journaux et les recueils périodiques, est beaucoup plus considérable encore que la partie historique. Ici nous retrouvons en présence cette école révolutionnaire et cette école conservatrice que tant de fois déjà nous avons vues aux prises. La guerre est entre le drame et la tragédie, et, chose vraiment remarquable, cette querelle qui n’est point terminée, et qui peut être durera long-temps encore, cette querelle est aujourd’hui en France vieille de plus d’un siècle. Lamothe le premier s’insurgea contre la Melpomène antique, et, tout en lui laissant son poignard et son cothurne, il tenta de la dépouiller du rhythme et de la condamner à la prose. Les encyclopédistes, qui voulaient convertir tous les arts en organes de la prédication philosophique, inaugurèrent sur la scène la comédie bourgeoise : le Père de famille de Diderot et le Beverley de Saurin marquent le point de départ de ce genre nouveau ; mais, en abaissant le niveau de l’art, on le rendit accessible à la foule des écrivains médiocres. On tomba des auteurs dramatiques aux dramaturges, de Voltaire à Mercier, et, malgré les plaidoyers de Diderot et de Marmontel en faveur du drame, on en revint bientôt à la tragédie classique. Au lieu d’une révolution on n’avait eu qu’une émeute.

Sous l’empire et dans les premières années de la restauration, la tragédie domine sans conteste ; l’auteur de la Gastronomie, Berchoux, osa seul protester contre elle dans ce vers tant de fois cité :

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ?

Les Grecs et les Romains cependant avaient acquis droit de bourgeoisie sur notre théâtre ; ils y régnèrent comme les dieux de l’Olympe régnaient dans la poésie jusqu’au moment où la guerre du romantisme vint menacer leur antique royauté. La réaction, d’abord fort obscure, ne s’attaqua qu’aux trois unités, et c’est dans une comédie-vaudeville, jouée en 1825, Julien ou vingt-cinq ans d’entr’acte, qu’Aristote fut pour la première fois méconnu sur le théâtre contemporain. Un mélodrame célèbre, Trente ans de la vie d’un joueur, fixa plus vivement l’attention ; cependant jusque-là aucune théorie ne s’était produite, et les novateurs, en se tenant à des œuvres vulgaires, n’obtenaient d’autre résultat, le seul qu’ils ambitionnassent d’ailleurs, que d’amuser le public des boulevards. En 1829, M. Hugo, dans la préface de Cromwell, donna le signal d’une révolution complète et proclama l’avènement d’un nouveau poème dramatique, désigné depuis sous le nom de drame moderne, qui remonte tout à la fois à Shakespeare, à Goethe, à Lope de Vega, et dans lequel le laid et le beau, le grotesque et le sublime, l’observation et la fantaisie, le rire et les larmes devaient se mêler comme ils se mêlent dans ce monde, et donner une exacte représentation de la vie humaine avec tous ses accidens et ses contrastes. M. Hugo fut contredit avec violence, défendu, applaudi avec enthousiasme ; le coup était porté, le grand poète avait fait école ; il avait allumé la plus ardente des querelles qui depuis trente ans aient éclaté dans la littérature française [8]. Cette guerre du drame et de la tragédie offrit cela de particulier que dans le monde des écrivains, comme dans le public, elle ne laissa personne indifférent. Depuis la guerre des gluckistes et des piccinistes, on n’avait point vu, dans le monde littéraire, de querelle aussi ardente. Les esprits les plus froids eux-mêmes y prirent une part plus ou moins directe, et l’immense majorité se rangea du côté des novateurs. Le romantisme dramatique fut déclaré l’art de présenter aux peuples des ouvres susceptibles de leur donner, dans l’état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, le plus grand plaisir possible, tandis que « le classicisme ne leur présente que des ouvres qui donnaient le plus grand plaisir possible à leurs grands-pères. » Les pamphlets et les brochures se croisèrent comme les sifflets et les bravos, et, parmi les opinions qui se manifestèrent alors, il en est qui ont pris par la distance même des temps un intérêt nouveau. Nous rappellerons entre autres ce jugement de M. Guizot, qui, au milieu de ce terrorisme littéraire, s’était rallié aux Girondins. « Avancez sans règle dans le système romantique, vous ferez des mélodrames propres à émouvoir en passant la multitude seule, et seulement pour quelques jours, comme, en vous traînant sans originalité dans le système classique, vous ne satisferez que cette froide nation littéraire qui ne tonnait rien de plus sérieux que les intérêts de la versification, de plus imposant que les trois unités d’Aristote ; » et M. Guizot ajoutait à ce jugement si net et si précis qu’en s’adressant uniquement aux classes élevées, l’art est en quelque sorte condamné fatalement à voir se restreindre son domaine. Aujourd’hui la discussion et les systèmes ont fini leur temps ; le drame s’est implanté sur le théâtre à côté de la tragédie. Le même public applaudit dans la même semaine Phèdre et Marion Delorme. On ne se passionne plus pour les écoles, mais seulement pour les belles scènes et les beaux vers ; ici encore, on le voit, le bon sens public a accompli cet inévitable travail d’élimination et de rassérènement qui chez nous se produit après toutes les crises intellectuelles.

Au milieu de cette guerre qui dura dix ans, comme la guerre de Troie, e dont l’histoire formerait une véritable iliade, la production a été des plus actives. Il faut en effet produire beaucoup et produire sans cesse pour suffire à la consommation qui de ce côté a augmenté dans une proportion fort grande. Soient données, comme point de comparaison pour le nombre des théâtres et le chiffre des recettes, les années suivantes :


Année nombre des théâtres Recettes
1814 10 4,910,487
1820 12 4,950,431
1830 13 5,761,636
1840 19 7,818,058
1845 23 11,462,000

Ces premiers chiffres une fois posés, si nous cherchons le nombre des auteurs qui alimentent les 23 théâtres de la capitale, et qui amusent ou qui ennuient les 17,000 spectateurs qui viennent chaque soir garnir leurs banquettes, nous en trouvons 460 inscrits sur les registres de la société des auteurs dramatiques. Dans ce nombre, la moitié seulement prend part chaque année à la production des pièces nouvelles, mais cette moitié ne représente elle-même que le quart environ de la totalité des producteurs, attendu qu’on porte à près de 900 le nombre d’écrivains actuellement vivans dont le nom a figuré une ou plusieurs fois sur les affiches des théâtres. Qu’on ajoute à ce total déjà si élevé les auteurs qui composent des tragédies, des comédies et des vaudevilles, sans réussir jamais à les faire jouer, et l’on reconnaîtra qu’à aucune autre époque la production des œuvres scéniques n’a été plus active.

Cette ardeur à se porter vers le théâtre s’explique par les bénéfices bien plus que par l’attrait de l’art en lui-même ; en effet, la moyenne des droits d’auteur s’élève annuellement à 500,000 francs pour les théâtres de la capitale, et à 200,000 pour les théâtres de la province. Il faut ajouter à ces sommes la vente d’un certain nombre de billets qu’en vertu de leurs traités les auteurs ont droit de signer à chaque représentation de leurs pièces, ce qui donne encore pour Paris une somme annuelle de 350,000 fr., soit pour les droits et les billets 1,050,000 fr. Sur les 200 auteurs appelés à partager cette somme, on en compte 16 qui peuvent y prétendre pour le premier tiers, 40 pour le second et 144 pour le troisième. Sans aucun doute la littérature dramatique est au premier rang pour les bénéfices, et comme elle ne demande, quand on n’aspire qu’à des succès lucratifs, ni grands efforts ni vocation impérieuse, il suit de là qu’une foule de jeunes gens, pressés par les exigences de la vie, effrayés par l’aridité et le peu de lucre des études sérieuses, escomptent contre les triomphes du boulevard ou des théâtres secondaires les chances incertaines d’un avenir littéraire. On devient dramaturge ou vaudevilliste par découragement : écoutons à ce sujet la confession de l’un de nos vaudevillistes les plus applaudis :

J’attendis, et voyant dans la littérature
La science inutile ainsi que la droiture,
Abandonnant Clio, Je me mis un beau jour
A hanter de Momus l’accessible séjour ;
J’y fus reçu, fêté…
Et ma bourse s’enfla, grace à Cotillon trois,
Plus qu’avec Thucydide et Tacite à la fois.

Cotillon trois avait rapporté 40,000 francs. Le Gamin de Paris en rapporta 60,000, et, s’il faut en croire la Galerie de la presse, les droits d’auteur d’un seul écrivain se seraient élevés en 1833 à 148,000 francs, non compris la vente des manuscrits aux libraires, ce qui donne encore des sommes assez rondes, 4,500 francs par exemple pour une comédie, Bertrand et Raton.

C’est par les bénéfices que s’explique le grand nombre des auteurs dramatiques, c’est aussi par là que s’explique une fécondité souvent surprenante ; mais comme il est difficile, quelque grande que soit la facilité d’un écrivain, quelque pressé qu’il soit par l’attrait des recettes, que la verve et l’imagination ne lui fassent pas souvent défaut, on a appliqué sur la plus large échelle le principe de l’association aux œuvres théâtrales ; les trois quarts au moins des vaudevilles, des comédies-vaudevilles, des drames sont signés de deux ou de trois noms, et comme des exigences de plus d’une sorte, parmi lesquelles il faut bien signaler l’inexpérience des nouveaux venus et la rareté des jeunes talens, imposent aux théâtres la nécessité d’adjoindre aux débutans des collaborateurs vieillis dans la pratique de la scène, il en résulte que la paternité d’un grand nombre d’ouvrages contemporains est tout-à-fait indécise. La critique en désarroi ne sait comment faire à chacun sa part d’esprit et de talent. Les bibliographes, à leur tour, ne savent à qui attribuer les pièces dont on se dispute la propriété, et les tribunaux de commerce, qui sont devenus la cour souveraine des littérateurs, ont eu plus d’une fois à décider entre cieux associés à qui aurait le droit de mettre son nom sur l’affiche.

Les intérêts de l’art étant en général sacrifiés à ceux des recettes, et l’étude patiente à la production hâtive, les genres sérieux à leur tour devaient nécessairement être sacrifiés aux genres faciles. Le tableau suivant, qui donne le chiffre annuel des pièces nouvelles représentées à Paris, ne montre que trop cette tendance.

1834 : 273
1832 : 258
1833 : 219
1834 : 187
1835 : 221 dont 159 vaudevilles
1836 : 295 dont 218 « 
1837 : 296 dont 201 «
1838 : 272 dont 190 « 
1839 : 355 dont 228 « 
1840 : 291 dont 221 « 
1841 : 268 dont 195 « 
1842 : 285 dont 204 « 
1843 : 249 dont 117 « 
1844 : 221 dont 150 « 
1845 : 269 dont 200 « 

Voilà donc, en quinze ans, 3,879 pièces, plus 150 pièces environ jouées en province, et principalement sur les théâtres des villes du midi.

La tragédie, qui garde, ne serait-ce que par son âge, un antique droit de préséance, ne figure dans ce tableau que pour un chiffre très restreint. En 1829, elle donne encore 11 pièces nouvelles ; elle en donne 7 en 1830, 2 seulement en 1832, et en 1835 elle disparaît ou ne se montre plus que sous une forme quasi-romantique. Casimir Delavigne, en essayant une sorte de conciliation entre l’ancien et le nouveau système, est le seul qui réussisse encore à se faire écouter et applaudir. Les vieux classiques se contentent de se faire imprimer, et la tragédie traditionnelle, repoussée du théâtre, se réfugie dans les livres. Nous avons compté, dans la période qui nous occupe, une soixantaine de pièces non représentées et précédées de préfaces dans lesquelles les auteurs déclarent qu’ils ne s’adressent qu’aux gens de goût, que-leur unique intention a été de venger Melpomène, et qu’ils attendent pour se faire jouer des jours meilleurs. Fidèles aux vieux sujets et aux vieux titres, ces obstinés classiques, qui se font gloire de ne comprendre ni Shakespeare ni Lope de Vega, évoquent dans leurs poèmes en cinq actes et en vers alexandrins sentencieux tous les héros répudiés par l’école moderne, et on voit figurer dans leur répertoire quatre Annibal, non compris l’Annibal de M. Didot, qui est de beaucoup antérieur, un Thésée, une Hécube, un Télèphe, un Triumvirat et un Sylla, qui, bien entendu, n’est point le Sylla de M. de Jouy. Au milieu des saturnales les plus violentes de l’école moderne, la tragédie, telle que la comprenait Poisinet de Sivry, trouvait encore dans le monde officiel des partisans nombreux, et l’on vit en 1836, lors du vote de la chambre sur la subvention du Théâtre-Français, un député classique monter à la tribune et déclarer qu’il consentait à voter la subvention, mais sous la réserve que les tragédies jouées à ce théâtre seraient désormais en cinq actes et en vers, que les vers seraient en rimes riches, qu’on observerait strictement les règles de la césure, et que les enjambemens seraient proscrits sans pitié. Des œuvres telles que les voulait et telles qu’en avait fait l’honorable député n’étaient cependant point de nature à réconcilier le public avec la tragédie, et ce fut par l’ancien répertoire que s’opéra la réconciliation. Les feux d’artifice tirés par la nouvelle école avaient un instant ébloui la foule, mais en fatiguant les yeux ; on chercha bientôt une lumière plus douce, et, en 1839, on vit reparaître sur les affiches du Théâtre-Français Tancrède, Mithridate, Bajazet ; Cinna, Polyeucte, Athalie, etc. Les Grecs et les Romains allaient une fois encore remonter sur la scène dont ils s’étaient exilés quinze ans. L’anarchie dans laquelle étaient tombés les novateurs, leur épuisement, le désordre de leurs compositions, avaient préparé une sorte de réaction classique. Une nouvelle école appelée par les uns école du bon sens, par les autres école néo-classique, fit son apparition en 1843 ; enfin, en 1845, on vit renaître la tragédie grecque, non plus imitée, mais littéralement traduite et tout aussi défigurée ; mais ici encore, comme dans la théologie, comme dans la philosophie, les vivans sont vaincus par les morts. Les grands succès appartiennent aux vieux maîtres, et les nouveautés tombent sur le public comme des flocons de neige pour fondre aussitôt.

Plus heureuse que son auguste sœur, Thalie n’a point vu des bataillons ennemis battre en brèche les murs de son temple. On n’a point insulté ses autels, déchiré sa toge, mais on a faussé sa vocation, on a flétri son sourire, on l’a forcée à déroger, car la bluette a remplacé la pièce à grands développemens, la comédie en cinq actes, de même que la prose a remplacé les vers, attendu que, si la césure et la rime donnent au style des graces nouvelles, elles apportent aussi à la composition de longs retardemens, et que l’intérêt de l’écrivain exige qu’il fasse vite. La production, en fait de grandes ouvres comiques, a été tellement stérile pendant une certaine période, qu’en 1838 l’Académie française, qui depuis cinq ans déjà avait proposé un prix de 10,000 francs pour la meilleure comédie en cinq actes et en vers, déclarait que pendant ces cinq années il ne s’était pas produit une seule œuvre qui non-seulement méritât le prix, mais qui pût même être inscrite au concours. — On a faussé sa vocation, — car sa mission véritable est de donner aux hommes des leçons de morale en les faisant rire, de les égayer aux dépens de leur propre portrait, de s’enquérir des ridicules et des vices, de les flétrir en les peignant, mais, au lieu de rire et d’observer, elle s’est faite le plus souvent érudite. Au lieu de mettre en jeu des caractères et de créer par l’idéal des réalités vivantes, elle a souvent demandé de préférence des personnages à l’histoire, et cette mode nouvelle, dont le Pinto de Lemercier marque le point de départ, s’est développée dans ces dernières années parallèlement à la mode du roman historique. Tandis que le roman et le drame cherchaient leurs types dans les classes intimes de la société, la comédie au contraire empruntait ses héros à la haute aristocratie des vieilles cours, en remontant jusqu’à Richelieu ; et, depuis le règne du cardinal jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il n’est guère de favoris ou de favorites, d’intrigans blasonnés, de ministres même qu’elle n’ait évoqués pour amuser le public. — On a flétri son sourire - parce qu’on l’a faite souvent sentimentale comme une ballade allemande et prude comme les femmes savantes, la littérature de notre temps devant pécher par tous les excès, même par un excès de morale ! — Ce n’est point tout encore ; , elle a oublié ses airs de grande coquette et s’est mésalliée en s’unissant au vaudeville, qui lui a donné pour dot ses couplets et son esprit grivois, union compromettante, dont est née la comédie-vaudeville, genre bâtard, moins indiscret que le vaudeville, moins littéraire que la comédie, et qui a gaspillé en pure perte dix fois plus d’esprit et de verve qu’il n’en eût fallu à des écrivains plus patiens pour produire des rouvres durables. Voilà bien des reproches sans doute, mais nous devons dire, pour l’honneur de notre littérature, que depuis quelque temps une réaction semble vouloir s’opérer en faveur de la comédie sérieuse, de la comédie de caractère et d’observation ; nous devons dire aussi que plus d’une œuvre qui, dans une époque moins productive, aurait pris une place notable, s’est perdue dans le nombre et dans le bruit, et qu’après tout nous ne sommes pas tellement déshérités sous ce rapport que nous ne puissions soutenir honorablement la comparaison avec le XVIIIe siècle et les générations littéraires auxquelles nous succédons. Il suffit de citer les noms de Casimir Delavigne et de Scribe.

Toujours conduit par le chant, comme au temps de Boileau, le vaudeville, genre très aimé du public et très cultivé par les gens de lettres, comme on a pu le voir plus haut, est resté ce qu’il était jadis, indiscret, vif et chanteur. Présenter non pas le tableau, mais la caricature de la société dans ses types les plus vulgaires, abêtir le jeu de mots, idéaliser la niaiserie, vulgariser la vulgarité même, s’élever à l’esprit à force de sottise, faire rire sans qu’on sache pourquoi, vivre quelques semaines et toucher de bonnes recettes, telle est l’esthétique, telle est l’ambition du vaudeville. A l’affût de tous les événemens tristes ou gais, de tous les scandales de la politique et de la galanterie, sentimental, guerrier, sceptique, pastoral, grivois ou vertueux selon son caprice, le vaudeville célèbre, chansonne sonne ou censure la prise de la citadelle d’Anvers, le choléra et les Pommes de terre malades, les journaux et le cirage anglais, les chemins de fer et les planètes nouvellement découvertes, la poudre-coton, les cachemires apocryphes, les Bédouins et les habitans de la lune. Comédie, tragédie, drame, tout a changé autour de lui ; seul il est resté le même, dépensant en véritable enfant prodigue et sans souci de l’avenir tout son esprit et toute sa verve, faisant gaiement son tour d’Europe après avoir amusé Paris, échappant par son humble condition même à la censure des états absolus, faisant rire, comme dans le Gamin de Paris, la haute aristocratie de l’Autriche aux dépens des barons qui se noient [9], et fêté partout, à Londres, à Vienne, à Saint-Pétersbourg. On a dit à l’Académie que, si l’histoire d’un peuple venait à se perdre, on la retrouverait dans son théâtre ; il eût été plus vrai de dire que, si l’on voulait écrire l’histoire anecdotique de la France, les vaudevilles en offriraient tous les élémens.

Les théâtres de musique ne sont pas moins goûtés ; mais, comme ils ne touchent que de fort loin à la littérature, nous n’insisterons pas, et nous nous bornerons à cette simple remarque : c’est que, dans les subventions accordées par le gouvernement à l’art dramatique, ils sont beaucoup mieux traités que les théâtres littéraires ; qu’en admettant même que tous les arts soient frères, il est injuste de constituer des majorats en leur faveur, et de leur accorder, comme en 1838, neuf cent trente mille francs de secours sur les douze cent vingt mille dont l’état disposait alors.

A quelque système dramatique qu’on appartienne, on pardonne à la tragédie classique d’être trop souvent emphatiquement fastidieuse, parce qu’elle a du moins des instincts et des prétentions littéraires ; on pardonne à la comédie de grimacer sans gaieté, parce qu’elle s’efforce d’instruire ; on pardonne au vaudeville ses joyeusetés bouffonnes, parce qu’il est sans ambition et sans conséquence ; à l’opéra ses bergers, ses berbères, ses éternels baillis qui datent de Sedaine, ses ermites et ses niais, parce que l’opéra-comique, ainsi que l’a dit M. Janin, est une bonne petite commère joyeuse et sans prétention, qui aime le chant facile et la gaieté décente ; mais peut-on pardonner également au drame quand on le considère au double point de vue de la littérature et de la morale publique ?

Né, comme nous l’avons dit, de la révolution romantique, ou plutôt ressuscité, modifié, agrandi par elle, le drame à son début annonça les intentions les plus louables. Il voulait, disait-il, créer un idéal qui fût en rapport avec l’état actuel de la société, élargir les horizons de l’art, faire un miroir fidèle de la réalité humaine et donner en France, — c’était là une noble ambition, — des frères au grand Corneille, des rivaux à Shakespeare. Ses premiers essais furent éclatans. On put croire qu’une révolution heureuse s’était accomplie ; mais le but fut vite dépassé. Les novateurs, exagérant sans cesse leurs propres exagérations et celles des écrivains qui combattaient sous la même bannière, en arrivèrent bientôt à changer les conditions de l’art ou plutôt à les nier complètement, et de la sorte ils brisèrent une excellente innovation par l’abus même qu’ils en firent.

La biographie du drame, aussi multiple, aussi variée que celle du roman, est moins édifiante encore. D’un côté comme de l’autre, c’est la même prétention de toucher à tout, à l’histoire, à la politique, au socialisme ; c’est la même exagération, le même cynisme, le même mépris de l’étude patiente, le même abus du terrible et souvent de l’odieux, le même emportement, le même désordre dans la production.

Le drame touche-t-il à l’histoire ? c’est en général pour montrer qu’il l’ignore ; c’est pour flétrir les vieilles croyances, les vieilles mœurs, les vieux rois dont la mémoire a bien aussi quelques droits à nos respects ; c’est pour prendre de préférence ses héros, comme le roman, parmi les types dégradés ou les classes maudites, les truands, les ribauds, les filles sans nom. A partir de Charles VI, il parcourt à bride abattue toutes nos annales, épuisant chaque époque en quelques mois. Charles IX et ses crimes, Richelieu et ses vengeances, Mazarin et ses intrigues, Louis XIV et ses galanteries suffisent à peine à la consommation d’une année. En 1831 et 1832, le drame, devenu républicain, exploite Marat, Saint-Just, Robespierre, Fouquier-Tinville. On est bientôt à bout de sujets. Le drame devient napoléoniste ; la foule se porte aux représentations de Napoléon Bonaparte ou Trente ans de l’histoire de France, drame en six actes et vingt tableaux dont la représentation durait six grandes heures, et, comme tous les succès à la scène ou dans le roman éveillent la concurrence des spéculateurs, les dramaturges, les faiseurs de suites et de contre-parties se mirent à tailler des épisodes dans la vie du grand homme, et le présentèrent tour à tour au public soldat, général, empereur et prisonnier de l’Angleterre.

Quand il eut pressuré nos annales pour en tirer tout ce qu’elles pouvaient donner, le drame se fit biblique, sans être pour cela plus moral, car il évoqua sur les planches tous les princes compromis, tous les grands séducteurs de la tradition orientale, le roi David dans sa période galante, Hérode, Balthasar et Nabuchodonosor. Tandis qu’il fouillait l’histoire pour la défigurer, il compulsait en même temps les causes célèbres, et nous montrait à côté des rois et de leurs maîtresses les empoisonneurs, les assassins et les voleurs. Les empoisonneurs surtout ont attiré son attention, car il est parti de la Brinvilliers en s’arrêtant à la Lescombat, à la Voisin, pour arriver à la Dame de Saint-Tropez.

On sait par quelle mise en scène, par quels personnages le drame a cherché à relever l’intérêt qui manquait souvent à ses productions échevelées. C’est le bourreau, personnage aussi indispensable dans le drame que le confident dans la tragédie classique ; c’est le spadassin renouvelé du matamore de la comédie espagnole ; c’est la courtisane, ornement de toutes les fêtes, instrument de toutes les conspirations et de toutes les intrigues. La scène de l’orgie et la scène du duel forment dans la plupart des pièces un épisode inévitable. On y ajoute aussi quelquefois une scène de tribunal, un incendie, une procession, un enterrement, une scène de torture ou une potence. C’est ainsi que lors de la première représentation du marquis de Favras, quelques instans avant que la toile tombât, on dressa un gibet sur le théâtre ; mais en ce moment des cris tumultueux s’élevèrent de tous les coins de la salle : Otez l’échafaud, ôtez l’échafaud. « L’administration, qui tenait à sa potence, dit M. Janin à qui nous empruntons cette anecdote, ne comprenait pas ce qu’on lui demandait. Alors on a crié de nouveau, et force a été d’enlever le poteau et l’échelle. Ainsi, ajoute M. Janin, l’art dramatique aura dû au parterre de la Gaieté le dernier mot de sa poétique. Otez l’échafaud, c’est le seul mot consolant que nous ayons entendu au théâtre depuis six mois. » Ceci se passait en 1831, c’est-à-dire dans l’année qui représenta le plus complètement le terrorisme dramatique et le 93 de l’art contemporain. Les choses durant cette période furent poussées à tel point, que le gouvernement anglais, qui se montre en fait de liberté théâtrale d’une indulgence souveraine, fit défendre à un acteur célèbre, en tournée à Londres, de représenter la Tour de Nesle, sous prétexte que la France, nation alliée de l’Angleterre, était outragée dans cette pièce, comme l’Angleterre elle-même était outragée dans Richard d’Arlington, qui fut défendu par le même motif. Cette interdiction est d’autant plus remarquable, qu’à la même époque le même gouvernement laissait jouer à Dublin l’Irlandais chez lui, pièce dans laquelle on criait à tue-tête : Guerre et mort aux Anglais ! il est vrai qu’en Angleterre la censure, quand par hasard il y a censure, s’occupe beaucoup plus de surveiller la morale que la politique. C’est le contraire en France.

En faisant paraître à tout propos des bourreaux, des spadassins et des courtisanes, le drame abusait sans doute des libertés de l’art, mais enfin il était encore dans son droit. En mettant les vivans en scène, il a méconnu toutes les convenances, et, comme il avait pris l’habitude de tout méconnaître, il ne pouvait se refuser ce dernier scandale. Dans une pièce jouée en 1830, on vit un prélat travesti sur la scène en incendiaire, ce qui fit dire à un écrivain catholique, profondément et justement blessé dans ses croyances, que Paris livrait les chrétiens aux bêtes du cirque. En 1834, on vit lady Byron, qui habitait alors l’Angleterre, figurer sur la scène du boulevard dans un drame dont son illustre époux était le héros. Elle y jouait, il est vrai, un rôle honorable ; mais le sans-gêne de l’auteur à son égard n’en était pas moins inexcusable. Pour en finir avec les faits de ce genre, qu’il serait facile de multiplier, on a pu reconnaître dans un drame que nous avons déjà mentionné, la Dame de Saint-Tropez, les acteurs et les témoins du crime du Glandier [10].

Le drame d’imagination, de mœurs, de caractère, d’observation, d’invention, comme on voudra l’appeler, car les faiseurs de poétiques n’ont point encore trouvé le véritable nom, ne s’est point laissé distancer, pour la fécondité ou les hardiesses de toute espèce, par le drame historique. Il s’est plu, comme le roman, à recruter ses héros parmi les classes dégradées. Il a marché dans la boue et le sang, muni de fausses clés, de pistolets de poche et de poignards, trichant au jeu, parlant l’argot. Vautrin, ce lamentable chapitre à ajouter aux égaremens de l’esprit humain, ainsi que l’a dit un critique toujours sévère pour ces sortes de productions, Robert Macaire, le digne collatéral de Vautrin, qui fait du crime une industrie aimable, offrent les deux types les plus parfaits de ce genre, lequel donne pour dix pièces seulement huit femmes adultères, cinq filles perdues d’un étage plus ou moins élevé, six filles séduites, deux jeunes filles de bonne maison qui accouchent dans une pièce voisine de la scène, trois femmes qui se déshabillent à moitié sur le théâtre, quatre mères éprises de leurs fils, six bâtards qui déclament contre la société, onze amans ou maîtresses qui commettent des assassinats. L’enfance même n’a point été respectée, et, dans la Fille du Voleur, jouée en 1833, on voyait un joli petit garçon de huit ou dix ans qui s’associait à des filous, buvait du punch avec eux dans une espèce de tapis franc, jurait à son père, sur sa parole d’honneur la plus sacrée, qu’il n’en avait pas bu, se cachait dans un appartement pour ouvrir la fenêtre aux voleurs, et revenait ensuite se placer au bas de l’échelle pour faire le guet. Qu’on rapproche au hasard les drames et les journaux judiciaires, il sera facile de constater que plus d’une scène jouée au théâtre a été répétée devant la cour d’assises. Au XVIIe siècle, le drame français empruntait ses héros à l’Espagne ; aujourd’hui il les emprunte à la Gazette des Tribunaux. Toutes ces atrocités que les auteurs dramatiques arrangent comme un simple jeu d’imagination, en riant souvent les premiers de la terreur qu’ils fabriquent, ces atrocités sont prises au sérieux par les spectateurs de ces théâtres du boulevard qu’une vieille plaisanterie a nommé le boulevard du crime. On peut consulter à ce sui et le remarquable travail de M. Frégier, des Classes dangereuses de la population dans les grandes villes ; on y verra, et les faits trop peu connus sont précis, que certaines compositions scéniques et le goût effréné des classes ouvrières pour ces sortes de compositions doivent être placés au premier rang des causes de leur démoralisation, et que ce nom de boulevard du crime a plus de portée et de justesse qu’on ne le croirait. Ne peut-on pas dire de ces drames ce que Tertullien disait des spectacles romains : Tragædiæ… scelerum et libidinum actrices, cruentæx et lascivæ ?

Pécheur endurci comme le roman, le drame, on le voit, a besoin pour se réhabiliter de faire amende honorable à l’art théâtral et à la morale publique ; mais il est juste de reconnaître que, dans ces derniers temps, il s’est opéré une réaction sensible contre les excès que nous avons signalés. Personne aujourd’hui ne conteste les conquêtes légitimes de la nouvelle école dramatique, mais chacun est unanime à blâmer ses écarts. Ici encore nous entrons dans cette période de calme et de conciliation qui, depuis quinze ans, a succédé à toutes les crises violentes.


V.

Depuis la théologie, qui nous reporte au plus profond du moyen-âge, jusqu’au journalisme, écho de tous les bruits de la société moderne, jusqu’au théâtre, miroir souvent trop fidèle de ses vices, nous avons vu, dans le tableau de la production littéraire ou scientifique de ces quinze dernières années, des horizons bien divers se dérouler devant nous. Essayons maintenant de résumer en peu de mots l’impression que nous a laissée cette étude, trop longue peut-être, mais bien incomplète encore, et notons d’abord pour chacune des grandes divisions bibliographiques le progrès ou la décadence.

Dans les sciences purement spéculatives, la théologie peut être comptée parmi les morts. Après quelques efforts pour se rallier à la science, elle s’en est brusquement séparée et s’est recouchée dans la tombe dont M. de Lamennais avait un instant soulevé la pierre. Les théologiens, qui avaient essayé de secouer leur léthargie intellectuelle et de se replacer sur le terrain des hautes discussions, ont reculé comme effrayés de leur audace, et aujourd’hui ils ne vivent que par le passé, s’adressant, pour se faire écouter, au sentiment plutôt qu’à la raison, remontant au-delà de Bossuet et de Fénelon jusqu’aux mystiques du moyen-âge et se rattachant dans le présent aux exagérations romantiques et humanitaires plutôt qu’à la cause du véritable progrès. Les laïques, en faisant brusquement et sans études préalables irruption dans la littérature religieuse, n’y ont introduit souvent que des passions politiques, des ambitions littéraires et une intolérance qui n’a point toujours sa source dans la foi. En voulant étayer les croyances, ils n’ont fait que les compromettre, et la plupart, loin d’atteindre à l’inspiration catholique, ne sont pas même dans le catholicisme.

La philosophie, quel que soit son drapeau, n’a compté depuis quinze ans aucun nouveau triomphe. Progressive sous le rapport de la critique historique, elle est demeurée complètement stationnaire au point de vue dogmatique. L’école socialiste ou révolutionnaire n’a enregistré que des échecs, et ses maîtres sont à peu près restés sans disciples. L’éclectisme n’est guère sorti de l’université. L’école catholique à son tour est restée au-dessous de son passé. Le principal travail qui semble de notre temps imposé à la philosophie, c’est de donner aux autres branches des connaissances humaines l’instrument de leurs méthodes, d’inaugurer Bacon dans le monde scientifique, de plaider pour les libertés de la pensée. D’absolue qu’elle était, elle est devenue essentiellement contingente, et elle n’arrive jusqu’au public qu’en se faisant introduire près de lui par la politique.

Dans les sciences législatives, le travail a été fécond et fructueux. Il y a eu d’une part renaissance des études historiques, de l’autre avènement de plusieurs branches nouvelles, telles que la législation comparée et le droit administratif. Le droit criminel a été mis en rapport avec l’économie politique, et la synthèse philosophique s’est développée parallèlement aux travaux de bétail et aux monographies.

Dans la section bibliographique qui se rapporte à l’instruction primaire et supérieure, ainsi qu’à l’éducation morale, la production, sans répondre d’une manière satisfaisante à l’importance de son objet, a donné d’utiles résultats. On a profité des leçons de l’expérience pour rectifier les théories ; on voit mieux le but vers lequel il faut diriger les communs efforts. On travaille, beaucoup plus qu’on ne l’avait fait jusqu’ici, à l’alliance de l’instruction et de la morale, et la lutte qui a éclaté dans ces derniers temps, en ramenant l’attention sur des questions dont on s’était détourné trop vite, ne peut manquer de profiter à la cause du progrès sérieux.

Dans les sciences naturelles, physiques et mathématiques, la marche ascensionnelle a été pour ainsi dire irrésistible, quoique souvent irrégulière et désordonnée. L’esprit d’observation a fait place à l’esprit de système. Recueillir des faits, contrôler les théories, aller droit aux applications, tout en laissant à la recherche purement scientifique une large place, servir à la fois la puissance matérielle de l’homme et son perfectionnement moral, tel est le travail des savans contemporains. De ce côté, le progrès a été immense, et tellement apparent qu’il est devenu sensible pour ceux mêmes qui sont le plus étrangers aux sciences.

L’économie politique, toute jeune encore, a acquis en quelques années une maturité qui n’appartient qu’aux doctrines éprouvées par leur âge. Toujours libre dans ses discussions, traitée avec bienveillance par le pouvoir lors même qu’elle est agressive, elle s’est posé tous les problèmes, elle a signalé toutes les plaies sociales, et pour chacune d’elles cherché des remèdes ; elle a substitué aux systèmes préconçus la méthode expérimentale ; elle s’est en bien des points débarrassée des théories égoïstes de l’école anglaise, et, en donnant la main à la statistique, au droit administratif, à la charité chrétienne, elle a sans cesse élevé son niveau. Sans doute des utopies folles et même menaçantes se sont révélées souvent à côté des systèmes les plus sages, des idées les plus justes ; mais les théoriciens, en provoquant la discussion, n’ont fait que mettre la vérité dans une lumière plus vive, et, comme il y a toujours quelque chose au fond de la pensée humaine, la société, tout en combattant les utopistes qui poussaient contre elle le cri de guerre, a quelquefois profité de leurs critiques. Dégager ce qu’il y a de possible dans chaque théorie, tel est le travail de l’opinion publique ; l’appliquer, telle est l’œuvre du gouvernement.

Dans la littérature, il s’est manifesté pendant ces derniers temps un retour marqué vers l’étude de l’antiquité classique, et cette étude s’est agrandie et fortifiée. La littérature du moyen-âge a été exhumée tout entière ; la philologie orientale a fait de nombreuses conquêtes ; les chefs-d’œuvre des diverses nations européennes, popularisés par des traductions empreintes d’un vif sentiment des beautés originales, ont pris chez nous droit de bourgeoisie. La poésie a eu sans doute de nombreux échecs à enregistrer, et sur les 4,383 éditions de poètes que nous avons vu éclore, ou plutôt qui sont écloses autour de nous sans que nous les ayons vues, il en est peu qui surnagent aujourd’hui ; mais du moins celles qui surnagent nous vengeront dignement auprès de la postérité de ce reproche banal de prosaïsme qu’on a tant de fois adressé à notre époque ; n’avons-nous pas, en effet, pour répondre à ce reproche, Lamartine, Hugo, Béranger, Sainte-Beuve, de Musset, de Vigny, Delavigne, et, à côté de ces maîtres, une foule de poètes dont les vers, choisis comme les fleurs d’un bouquet, pourraient former une anthologie charmante ? Toutes les joies, toutes les espérances, toutes les douleurs de l’ame ont été traduites dans cette langue du rhythme que tous les hommes, dans tous les âges, admirent et comprennent sans pouvoir la parler. La poésie de l’infini s’est révélée en même temps que la poésie intime du foyer. Ce grand sentiment de la nature, que l’antiquité païenne avait emporté dans la tombe et qui nous saisit encore dans les vers de Virgile, de Lucrèce et de Théocrite, comme le spectacle des bois, de la mer et des montagnes, ce grand sentiment, tristement parodié par l’école descriptive de Delille, a été retrouvé par nos poètes. La fantaisie nous a séduits par des graces nouvelles ; la chanson, triste et souriante à la fois, et belle comme les odes, a fait rêver et pleurer ; la religion du pays comme la religion du ciel a eu ses chantres inspirés ; enfin, quand le culte des intérêts matériels menaçait d’attirer toutes les adorations, la poésie a élargi la sphère de l’idéal, et elle a couvé pour ainsi dire sous ses ailes tous les sentimens généreux.

Le théâtre et le roman, qui ont de tout temps exercé une si directe et si notable influence sur les mœurs publiques, se sont égarés souvent dans des voies déplorables, et sous ce rapport, nous ne leur avons point, on l’a vu, ménagé les reproches ; mais du moins faut-il dire à l’honneur de notre temps que ces deux branches de la littérature, en ce qu’elles ont de blâmable, ne sont en aucune façon l’expression de la société contemporaine, pas plus qu’elles ne sont ordinairement l’expression des sentimens personnels de l’écrivain qui les cultive. Elles ont pu, dans les bas-fonds de la société, agir d’une manière désastreuse sur certaines natures disposées au mal ; mais elles ont soulevé dans la masse un vif sentiment de réprobation. Après avoir fait rougir le public, elles commencent à rougir d’elles mènes, et l’on a tout lieu de croire que la crise convulsive à laquelle elles ont été en proie s’apaisera comme se sont apaisées dans la poésie les crises du désespoir, du blasphème et du génie méconnu.

La critique, que Bayle et Voltaire avaient élevée si haut et que la littérature de la république et de l’empire avait laissé retomber si bas, s’est relevée de nouveau. Sans doute, dans la polémique courante, elle a été entraînée souvent à des exagérations inexcusables, elle a patroné bien des médiocrités en se faisant l’humble servante de la camaraderie, elle a condamné à une mort prochaine, comme les médecins condamnent leurs malades, bien des gens qui n’en ont pas moins vécu trois éditions ; mais, d’une autre part, elle a pris un caractère plus élevé, elle s’est attaquée aux idées. Elle s’est unie à l’histoire, à la psychologie, à la morale ; elle s’est faite tout à la fois analytique et dogmatique, et s’est montrée philosophique, sans cesser d’être claire, bienveillante, sans cesser d’être juste, indépendante, tout en restant polie.

L’histoire, soumise dans ses diverses branches à une révision sévère, s’est débarrassée, comme les sciences positives, des hypothèses et des systèmes préconçus. Elle s’est tout à la fois généralisée et spécialisée, et, en s’efforçant de se constituer comme un enseignement moral et comme un enseignement politique, elle est devenue plus tolérante et plus compréhensive. Également éloignée des avis extrêmes et des systèmes exclusifs, parce qu’elle s’est éclairée beaucoup mieux qu’elle ne l’avait fait jusqu’alors de l’étude des textes, elle sait juger aujourd’hui avec une indulgence intelligente les fautes de nos aïeux, elle sait, dans notre passé religieux, faire la part du christianisme et la part des hommes ; dans notre passé politique, faire la part des peuples et la part des rois ; enfin, tout en cherchant l’exactitude des faits, elle songe à la correction de la forme, qui est devenue pour elle une des conditions du succès.

La presse, exclusivement politique et littéraire sous la restauration, est aujourd’hui scientifique, industrielle, agricole, administrative, et, si d’une part on peut lui reprocher d’avoir donné accès à des futilités, il est juste de reconnaître aussi que, par son caractère de plus en plus encyclopédique, elle tend à populariser chaque jour davantage les connaissances positives.

Faut-il résumer maintenant, après ces appréciations partielles, l’impression générale que produisent l’étude et le spectacle du mouvement intellectuel de notre époque ? Nous croyons ne pouvoir mieux faire, en ce qui touche notre impression personnelle, que de répéter ici ce que nous avons dit au début de ce travail c’est tout à la fois la création et le chaos. Un pied dans le moyen-âge et l’autre sur le seuil d’un avenir inconnu, emportée d’un côté par l’irrésistible mouvement de la révolution française et de la science, et de l’autre attardée par la tradition ; sceptique, mais tourmentée par des aspirations religieuses ; positive et profondément sensuelle, mais accessible encore aux rêves de l’idéal ; avide de nouveautés, d’émotions, mais plus avide encore de calme et de paix ; également éloignée des grandes vertus et des grands vices ; un peu artificielle en tout, même dans ses passions ; arrangeant les drames de la vie, comme ceux du théâtre, avec l’esprit plutôt qu’avec le cœur ; jalouse de l’égalité politique, et cependant respectueuse jusqu’à l’humilité envers tous les préjugés de naissance, de fortune et de position officielle ; démocrate quand il s’agit de ceux qui sont au-dessus, et trop souvent aristocratique quand il s’agit de ceux qui sont au-dessous ; tournée au bien-être, à la science, à la politique, plutôt qu’aux œuvres d’imagination ; morcelée en mille groupes distincts qui forment comme autant de systèmes sociaux et qui s’ignorent les uns les autres, tout en se touchant ; tolérante et, malgré l’égoïsme individuel, animée et soutenue par un grand souffle de charité ; gardant, au milieu de la corruption inséparable d’une civilisation avancée, le sentiment élevé du juste et du bien ; prompte à se laisser séduire, et toujours prompte à se récrier contre elle-même, telle est, nous le pensons, la société qui s’agite autour de nous, tel est aussi le mouvement intellectuel dont nous avons tenté dans ces pages de retracer le tableau.


CHARLES LOUANDRE.


  1. Comme toutes les choses respectables, la syntaxe devait être de notre temps attaquée par les niveleurs. M. Marie, on s’en souvient peut-être encore, fit un certain bruit avec son traité d’Ortografe d’après la prononciation. Les novateurs, qui voulaient abolir l’orthographe pour se dispenser de l’apprendre, se rallièrent à cette émeute cacographique ; mais, en s’éloignant de la règle et de l’unité, on ne tarda point à rencontrer l’anarchie. Les novateurs, partagés en deux camps, voulaient écrire moi, les uns avec un i, les autres avec un a, moa. Cette difficulté fit crouler le système.
  2. Discours de réception à l’Académie française.
  3. La plupart des professions ont maintenant leurs représentans poétiques. Nous trouvons pour les menuisiers en bâtimens MM. Becker, de Reims, et Durand, de Fontainebleau ; pour les menuisiers en parquets, M. Ganny ; pour les coiffeurs, MM. Jasmin, Daveau et Corsat ; pour les boulangers, M. Reboul, à Nîmes, et M. Fournier, à Soissons ; pour les cafetiers, MM. Blanchard, à Angers, et Bonnet, à Beaucaire ; pour les receveurs de bureaux d’omnibus, M. Rousselet, d’Asnières ; pour les jardiniers, M. Genetier ; pour les horlogers, M. Festeau ; pour les brodeuses, Mme Eliza Fleury ; pour les maçons, M. Poney ; pour les cordonniers, M. Gonzalles ; pour les bottiers, M. Savinien Lapointe ; pour les tisserands, M. Magu, etc.
  4. Les Mystères de Paris ont enfanté les Vrais Mystères de Paris, les Mystères de Londres, les Mystères de Rome, les Mystères de la Russie, les Mystères de la Province, les Mystères de Rouen, les Mystères de Nancy, les Mystères du Palais-Royal, les Mystères de l’Opéra, l’Opéra sans mystères et l’Almanach des Mystères de Paris, livret dans le genre du Guide des Omnibus, à l’usage des étrangers qui veulent s’initier aux secrets des tapis francs et des mauvais lieux. L’analogie des sujets a été exploitée comme l’identité des titres. Ainsi nous trouvons à côté d’un Cœur de femme, deux Cœurs de femme et une Femme pour deux cœurs ; à côté d’une Fille naturelle, la Fille de l’invalide, la Fille du vieillard, la Fille du libraire, la Fille du peaussier, la Fille d’un ouvrier, la Fille du pêcheur, la Fille du porteur d’eau, une Fille du Régent, la Fille de pauvre Jacques, la jolie Fille du faubourg, la jolie Fille des halles, enfin la Fille d’une fille.
  5. Ce que ne disait pas M. Villemain, ce qu’il ne pouvait pas dire à l’Institut, c’est qu’un grand nombre d’ouvrages d’éducation sont uniquement entrepris sur des commandes faites par les libraires, sans autre pensée de la part des auteurs que le bénéfice matériel du travail, quelquefois aussi pour en faire une affiche de pensionnat ou un marche-pied dans la carrière de l’instruction, un livre bon ou mauvais étant toujours, et bientôt à tort, considéré comme un titre à l’avancement. Dans ce même concours, l’Académie décernait un prix Montyon à un ouvrage dont la morale devait être d’autant plus pénétrante et plus pure, qu’elle s’adressait à des durs déjà corrompus, aux enfans qui ont subi la triste épreuve des maisons de correction, et quatre ans plus tard l’auteur de cet ouvrage, couronné comme moraliste des prisons, figurait dans un procès dont les détails avaient fait scandale dans les prisons même.
  6. Lancée sur cette pente fatale, la librairie a eu souvent recours à des moyens extrêmes, et, pour débiter des marchandises repoussées par le public, elle a déployé toutes les habiletés compromettantes de la spéculation. Le mal date de loin déjà, et il est devenu si criant parfois, que les libraires eux-mêmes ont cru devoir protester. On trouve à ce sujet de curieux détails dans une brochure publiée en 18+1 par un libraire, M. Fouque, sous le titre de Quelques abus en librairie. L’auteur parle de romans qui, n’ayant trouvé lors de leur apparition qu’un nombre d’acheteurs insuffisant pour couvrir les frais, ont été remis en vente sous d’autres titres que ceux sous lesquels ils avaient d’abord paru, de telle sorte qu’en acquérant un livre nouveau, on n’avait fait tout simplement qu’acheter un double. « Tout le monde a vu, dit M. Fouque, avec quel art on a tenu en suspens les lecteurs d’un roman publié récemment en six volumes in-8o. Les trois premiers volumes ont paru d’abord en feuilletons dans le journal, et, malgré les promesses qu’il avait faites de donner à ses abonnés l’histoire entière, le quatrième volume a été imprimé directement en in-8°, sans passer avant par le feuilleton ; puis le journal a repris la publication au cinquième volume, et l’a continuée jusqu’à la fin. Il en est résulté que les personnes qui avaient pris un abonnement au journal dans l’espoir d’avoir l’ouvrage en son entier, ont été forcées, pour le lire, de le payer une deuxième fois, en achetant les six volumes in-8°. » Les éditeurs de M. de Balzac ont rajeuni par le même procédé quelques romans de cet écrivain. Ainsi le Centenaire, Annette et le Criminel, Wann-Chlore, Clotilde de Lusignan, le comte Chabert, deviennent après quelques années le Sorcier, Jane-la-Pâle, l’Israélite, la Comtesse à deux Maris.
  7. Comme nous ne nous occupons ici que de la production littéraire, nous renverrons nos lecteurs pour tout ce qui concerne l’organisation administrative des théâtres au remarquable travail de M. Vivien, publié dans la Revue du 1er mai 1844.
  8. Voici quatre vers d’un couplet qui se retrouvent dans un vaudeville du temps :
    Le vieux Boileau rabache,
    Corneille est un barbon,
    Voltaire une ganache,
    Racine un polisson.
    Cette dernière épithète fut adoptée par les enfans perdus de la nouvelle école.
  9. Les pièces de notre répertoire ont eu longtemps sur la littérature allemande une notable influence. On imitait au-delà du Rhin nos œuvres dramatiques, comme dans les cours des principicules on singeait notre vieille monarchie en parodiant Louis XIV et Versailles. Aujourd’hui ce n’est plus comme modèles littéraires, mais comme modèles de charpente que nos pièces sont étudiées, et, au lieu d’enseigner l’art, nous enseignons ce que dans l’argot de coulisses on nomme les ficelles. Les Allemands avouent de bonne foi leur infériorité sous ce rapport. Ce qu’ils apprennent encore, outre les ficelles, dans notre répertoire, c’est la conversation, Notre théâtre est pour eux le complément de notre grammaire, une école de dialogue familier, et l’on a vu le Verre d’eau de M. Scribe défrayer pendant plusieurs mois, dans une grave université d’Allemagne, un cours de littérature française. La contexture de nos pièces et le style ou plutôt la langue, voilà tout ce qui nous recommande en Allemagne. Il n’est nullement question de la pensée, de la poésie, en un mot de la valeur esthétique. Du reste, dans ces derniers temps, une réaction sensible s’est opérée contre nous. Les théâtres de Berlin, de Dresde et de Leipzig s’efforcent de ne donner que des pièces allemandes, mais il leur sera difficile de se maintenir Iong-temps dans cette voie, la censure et la décentralisation opposant sans cesse aux écrivains dramatiques des obstacles de toute nature.
  10. Le dévergondage de certaines compositions dramatiques a soulevé dans la presse et même dans les chambres de nombreuses protestations. An moment où la crise était dans toute sa violence, des interpellations furent adressées à la tribune sur la question de savoir quel motif pouvait déterminer l’autorité à tolérer la représentation de pareils ouvrages. Le ministre interpellé répondit que les pièces dont on se plaignait avaient pour ainsi dire seules le privilège d’attirer la foule, et que, si ce fait témoignait malheureusement du relâchement de nos mœurs, il n’était que trop réel, et que l’administration avait été forcée de montrer de la condescendance pour ne point frapper de mort la plupart des théâtres de la capitale, à l’existence desquels se trouvaient liés une foule d’intérêts.