Walden ou la vie dans les bois/Fabulet/Texte entier

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Henry David Thoreau
Traduction par Louis Fabulet.
Éditions de la Nouvelle revue française, 1922 (pp. T-TdM).


HENRY DAVID THOREAU


WALDEN
ou
LA VIE DANS LES BOIS


TRADUCTION DE L. FABULET


SEPTIÈME ÉDITION



PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, RUE DE GRENELLE. 1922

PRÉFACE


En octobre 1913 j’allai parler à André Gide d’un livre écrit en langue anglaise, paru en Amérique vers 1854, alors récemment venu à ma connaissance, livre qu’il me semblait expédient de faire lire à nos compatriotes.

Il est grave de prendre seul la responsabilité qui consiste à affirmer le premier à son pays la valeur d’une œuvre étrangère. J’ai connu l’hésitation autour de moi, et parmi les esprits les plus avertis au regard de la littérature, à admirer les Livres de la Jungle aussi bien que l’œuvre subséquent de Rudyard Kipling. J’ai, durant des années, emporté dans mon bagage, au cours de mes déplacements, une large photographie de la Création de l’Homme de la Sixtine, pour la clouer partout à mon chevet, dans le temps que je traduisais les Feuilles d’Herbe, par là m’assurer que je ne m’abusais pas, que les deux hommes, Walt Whitman et Michel Ange, étaient deux sommets d’égale altitude. Ignorant alors que je serais devancé par Léon Bazalgette. Il s’agissait maintenant d’un second Américain, contemporain de Walt Whitman, animé comme lui du souffle de vérité qui semble avoir passé sur les États-Unis au moment où allait être résolue à jamais la question de l’esclavage nègre. Tous deux issus de Ralph Waldo Emerson, leur aîné d’une quinzaine d’années. Ce nouvel écrivain, dont je croyais devoir interpréter l’œuvre, était Henry David Thoreau, et l’œuvre avait pour titre Walden, ou la Vie dans les Bois.

Or, incident qui me paraît valoir d’être ici mentionné, André Gide, avant que j’eusse prononcé nom d’auteur ni titre d’ouvrage, mais sur la nature du bien que je lui disais des deux, sourit, porta la main à sa poche, en tira un livre, qu’il me tendit. C’était Walden, et il en avait, me dit-il, entrepris la traduction quelques jours auparavant. Nous nous rencontrions à un carrefour. Mon instinct devenait certitude. En l’aimable fraternité que nous lui connaissons, et sachant que je m’étais fait métier de donner à notre pays la version de ce que je sentais lui être profitable, il m’abandonna généreusement le privilège de traduire Walden. Je l’en remercie publiquement ici. Je viens de vivre sept années en communion parfaite avec la pensée de Henry David Thoreau, sept années, oui, j’ose le dire, si hauts sont les sommets dont il s’agit, sept années au dessus de la mêlée, parfois peut-être non sans effort ni lutte intérieure, dans le silence de la solitude, pour ne pas y descendre, mais au cours desquelles toujours en moi a triomphé le sentiment que mon devoir, puisque je ne me trouvais pas appelé sur la première ligne du front de bataille, était de traduire ce livre pour la France, pour la France destinée peut-être en sa mission dans le monde à faire de cette source pure encore un fleuve, un fleuve, celui-ci, débordant de sagesse et d’amour de la vie. Années où aidé des leçons de la guerre j’ai mis, en ce qui me concerne, l’esprit du livre en pratique, et, ce faisant, ai conquis le bonheur, bonheur tel, que, pour rappeler une citation de l’auteur de Walden, l’ennemi vînt-il à prendre la ville, j’en sortirais, il se peut, nu, mais ce bonheur entier dans les bras.

Si l’on me demande qui est Henry David Thoreau, habitué que l’on est, en un fâcheux pharisaïsme, beaucoup plus à se montrer curieux de la personnalité ou des faits et gestes du sage, voire l'adorer, sinon adorer ses vieux ustensiles, qu’à mettre en pratique ses enseignements ou l’imiter d’exemple, je répondrai que, arrière-petit-fils du Français Philippe Thoreau, qui avait émigré de l’île de Jersey à Boston, mais pourvu du côté des femmes de bonne part de sang écossais, il naquit à Concord, Massachusetts, le 12 juillet 1817. De taille moyenne, paraît-il, il avait le visage vermeil de ceux qui aiment sentir sur la joue le baiser du grand air, des yeux bleu-gris sous des cheveux bruns, et le puissant nez émersonien. Il fit ses premières études à l’école de Concord, et plus tard, en 1837, grâce à l’affection de sa sœur Helen, elle- même maîtresse d’école, et à qui il dut en grande partie son éducation, put prendre son degré à l'Université de Harvard, avec d’excellentes notes. Durant, comme immédiatement après ces dernières années d’étude, il s’adonna, lui aussi, à l’enseignement, et de bonne heure fit des conférences au Concord Lyceum. Puis il prit part à l’industrie de son père, lequel fabriquait des crayons, à l’amélioration desquels tout de suite il contribua, les amenant à un degré de perfection tel qu’à cet égard la fortune lui était assurée d’ores et déjà, si aux félicitations de ses amis il n’eût répondu qu’il ne fabriquerait pas un crayon de plus. Lui-même dira qu’il entreprit bien des métiers, et toujours d’humbles métiers, surtout des métiers de plein air. Il réussit dans tous. Il faisait bien ce qu’il faisait, honnête en tout, et, au premier chef, vis-à-vis de soi. « Ne plantez pas un clou », dit-il, « que vous éveillant la nuit vous ne ressentiez le contentement de votre œuvre. »

C’est en 1845 qu’il bâtit de ses mains sa fameuse cabane au bord de l’étang de Walden. Il contera ici les jours qu’il y passa. Ils sont de telle qualité que la vie humaine de la sorte vécue peut enfin être prise pouf un bienfait de la Nature. « Je n’entends pas écrire une ode à la dépression, dit-il, mais chanter victoire aussi vigoureusement que Chantederc au matin, debout sur son perchoir, quand ce ne serait que pour réveiller mes voisins. »

Que restait-il encore d’artificiel en l’esprit de Robert-Louis Stevenson, lorsqu’il osait traiter Henry David Thoreau de « skulker », c’est-à-dire de poltron, d’homme qui se cache, qui évite, qui s’évade, alors qu’en ces années où Thoreau subvint de ses seules mains aux besoins de son existence il avait au contraire assumé toutes les responsabilités humaines et donné la mesure d’un courage dont peu d’hommes fournirent jamais la preuve ? « Son aventure n’était pas une évasion », dit Waldo Franck. « Il se retirait provisoirement, non pour échapper aux hommes, mais pour établir l’Homme. » C’est Robert-Louis Stevenson qui, parlant encore de Henry David Thoreau, dit ironiquement, en Anglais qui ne veut avec entêtement ajouter foi à la valeur d’un Américain, et en romantique attardé : « Il n’est pas donné à tous de témoigner si clairement de l’heur de leur destin, car ce monde-ci en lui-même n’est qu’un pénible et incommode lieu de résidence. » Sans doute, ce monde tel justement que l’ont fait les hommes qui ne traitent pas avec la vérité comme a traité l’auteur de Walden, lequel eût-il été malingre et invalide comme Stevenson, aurait, lui, adressé quelque cantique à son frère le Mal, à sa sœur la Souffrance. Ainsi, d’un côté, celui qui trouve ce monde-ci « un pénible et incommode lieu de résidence », et ne veut admettre la pensée de l’améliorer ; de l’autre, celui qui « chante victoire aussi vigoureusement que Chanteclair au matin » et livre le secret d’être heureux. À l’humanité de choisir, je dois ajouter, toutefois, que plus tard Stevenson retira l’épithète de « skulker ». Mais qu’importe l’opinion de ce parfait écrivain de romans d’aventures sur Henry David Thoreau ? Demandez seulement à Rudyard Kipling combien de ses propres pages vivent du souffle de Walden. Je n’ose le faire, mais je sens bien la chose. Walden suffit à affirmer sa propre maîtrise sur toutes autres productions du cerveau humain. Ici, non pas les méandres de philosophies qui veulent prouver l’improuvable, inventent de tontes pièces des paradis ou des enfers pour âmes faibles, calculent que deux et deux font quatre, quand deux et deux font cinq, prétendent à du génie pour être de première force au jeu d’échecs. Non, le simple instinct doublé de la raison presque enfantine, et par là combien supérieure, parce que plus près de Dieu, de Christophe Colomb. L’instinct de ceux qui travaillent chaque jour à s’élever au point qu’ils arrivent à prendre contact avec la divinité, et connaître ce qui sera tout aussi bien que ce qui a été. Je ne sache pas de pensée qui s’identifie davantage au conseil que pourrait donner la divinité elle-même, que celle-ci formulée par l’auteur de Walden : « Prête-t-on l’oreille aux plus intimes mais constantes inspirations de son génie, qui certainement sont sincères, qu’on ne voit à quels extrêmes, sinon à quelle démence il peut vous conduire ; cependant au fur et à mesure que vous devenez plus fidèle à vous-même, c’est cette direction que suit votre chemin. » J’imagine chaque homme mettant cette pensée en action : à quel degré de bonheur l’humanité ne tarderait pas à parvenir ! Mais rétif, l’homme résiste, secoue la tête, secoue l’oreille, s’en tient avec un entêtement de mule aux traditions, à la lâche habitude, au piétinement sur place, ce qui le maintient en cet état constant de mécontentement de soi qu’il témoigne, et fait de la société ce « lieu de résidence pénible et incommode » opposé à l’affirmation de Henry David Thoreau.

J’ai essayé l’enseignement que fournit Walden sur un jeune garçon qui s’éveillait à la raison. Je dois dire qu’il est doué d’une intelligence très grande, l’une des plus pleines de promesses qu’il m’ait été donné de rencontrer. Devant ce que je lui en dévoilais, ses yeux s’ouvraient, à mon regard émerveillé, sur des horizons qui se reflétaient en aurore sur sa face ; et il prit la morale de Walden pour sienne, s’avisa, grâce à elle, au seuil de la vie, de ne se laisser prendre à aucuns des rêts dans lesquels l’homme social actuel s’enchevêtre sottement et comme à plaisir, et dont l’entière société arrive à ne se pouvoir déprendre sans tout briser. Ce garçon aujourd’hui jeune homme de dix-neuf ans, ne concevrait plus de se voir servi par ses semblables, supporte à peine du sel dans ses aliments, c’est dire qu il n’y tolère poivre ou autres épices ni condiments, ne comprend que l’eau en qualité de breuvage, s’abstient de sucre, « n’apporte pas de religion à la table plus qu’il n’y demande de bénédicité » comme il est dit dans Walden, ne fume pas, dois-je l’ajouter ? et jouit de la vie comme jamais encore je n’avais vu être humain en jouir avec tant d’amour, de confiance, d’abandon, de sûreté de soi.

Car adopter les voies de Henry David Thoreau, ce n’est pas obligatoirement prendre à son exemple une hache, et s’en aller se bâtir une cabane au bord d’un étang pour, dans la solitude, y subsister du produit d’un champ ; c’est vivre, en tous nos états de vie, dans l’obéissance à la suggestion de nos plus élevés instincts, dans le mépris de la tradition, voire de l’expérience, je n’ajoute de l’habitude ni de l’opinion, et dans le sacrifice alors, s’il le faut, de nos affections mêmes. Pour cela il ne s’agit pas d’être un « skulker », mais il s’agit d’être ce que s’est montré Henry David Thoreau, un homme doué du vrai courage viril. Courage, je suis contraint de le reconnaître, plus ardu donc à déployer que celui qui vient de faire braver à tant d’êtres humains la mort des champs de bataille ? Le bonheur est cependant à ce prix, mais il est sûr. N’en voudrons-nous pas ?

L’auteur de Walden énonçait, au milieu du XIXe siècle, une vérité qui doit aujourd’hui nous faire plus que jamais réfléchir, car jamais elle ne fut plus apparente : c’est qu’on a commis la faute de faire prévaloir les intérêts matériels sur les spirituels, — et je m’entends lorsque je dis intérêts spirituels, — que ce ne sont les automobiles, les aéroplanes plus que la télégraphie sans fil ni toutes les inventions de cet ordre qui feront faire un pas à l’humanité vers le but auquel elle tend. Cette vérité s’est prouvée éclatante pour l’Allemagne la première. Et voyez ce que dit le prophète de Concord à propos, des chemins de fer, nouvelle invention de son temps : « Les hommes croient essentiel que la Nation parcoure trente milles à l’heure, que ce soient eux-mêmes ou non qui le fassent ; mais que nous vivions comme des babouins ou comme des hommes, voilà qui est quelque peu incertain. Si au lieu de fabriquer des traverses et de fabriquer des rails, et de consacrer nuits et jours au travail, nous employons notre temps à battre sur l’enclume nos existences pour les rendre meilleures, qui donc construira des chemins de fer ? Et si l’on ne construit pas de chemins de fer, comment atteindrons-nous le Ciel en temps ? Mais si nous restons chez nous à nous occuper de ce qui nous regarde, qui donc aura besoin de chemins de fer ? Ce n est pas nous qui roulons en chemin de fer ; c’est lui qui roule sur nous. Avez-vous jamais pensé à ce que sont ces traverses, ces « dormants », qui supportent le chemin de fer ? Chacun est un homme… Je suis bien aise de savoir qu’il faut une équipe d’hommes par cinq milles pour maintenir ces « dormants » en place, car c’est signe qu’ils peuvent à quelque jour se relever. »

Mais je ne veux pas ravir au lecteur la satisfaction de découvrir lui-même à chaque ligne de Walden que s’il est de terribles maux, il est d’admirables remèdes, et qu’au fond des plus noires ténèbres humaines rejoint inlassablement une lumière, qui grandit pour, espérons-le, un jour devenir enfin celle qui à jamais nous éclairera.

Ce n’est pas aujourd’hui que je me sens au fond des ténèbres. C’était en 1913, à la veille de la Guerre. J’avais demandé à Rudyard Kipling de remettre du sang rouge dans les veines françaises. Je demandais à Walt Whitman de préciser à la France le but pour lequel trop souvent en aveugle elle combattait, c’est-à-dire l’Amour, l’Amour Cosmique, l’Amour Omnipotent. J’étais allé à François d’Assise lui demander de me débarrasser de tout ce que je sentais m’encombrer, et qui n’était que les mille besoins artificiels multipliés par une civilisation ne reposant que sur la matière, pour l’étouffement de toute beauté humaine. Et j’arrivai comme naturellement à Henry David Thoreau, que j’appris plus tard passer pour le François d’Assise de l’Amérique, le François d’Assise de nos jours. Dirai-je mon ravissement à trouver ici précisées, résumées, les pensées finales auxquelles tout le travail de ma pensée depuis l’âge où l’homme commence à penser, m’avait amené ? Et pour quelle fin ! Pour un bonheur dont il n’était pas un mot de Walden qui ne fût la réalisation triomphante… Alors, la Guerre éclata, qui fut l’agent d’une des ultimes convulsions du monde. La vérité présentée à mon esprit par Henry David Thoreau en fut-elle modifiée ? Voici qu’au contraire les événements de ces dernières années, et les événements plus confirmatifs des temps présents, la montrent plus que jamais et à jamais vérité, et que si Walden n’est plus le livre prophétique qu’il me parut être avant la Guerre, il explique les temps nouvellement commencés et prépare aux temps imminents.

Oui, je m’aperçois que dans cette présentation j’ai manqué à parler de l’auteur et du livre lui-même en critique ou en rhétoricien, que je n’ai pas plus conté l’histoire du Transcendentalisme américain, dont Boston fut le centre au cours du XIXe siècle, et Emerson, le chef, et Henry David Thoreau, l’un des adeptes, que je n’ai nommé Alcott et Margaret Fuller. Je n’ai parlé ici ni du Dial, ce périodique autour duquel gravitèrent les Transcendentalistes et qui publia tant de pages de l’auteur de Walden, ni de Brook Farm, ce phalanstère fondé par George Ripley, à l’instar du phalanstère français de Charles Fourier, et qui fort les occupa, à l’exception, je suppose, de Henry David Thoreau, lequel avait trouvé mieux. Mais c’est que je crois vain, le scalpel d’une main et de l’autre une loupe, de disséquer pour le seul profit de la curiosité et de l’érudition un homme dont la pensée s’impose. Ce n’est pas nous qui avons à nous pencher sur Henry David Thoreau. C’est lui qui se penche sur nous. Et notre rôle est de nous laisser pénétrer de son influence. Non plus ne m’inquiétè-je de le voir mourir phtisique à quarante-cinq ans, en 1862, non plus de savoir qu’au bout de deux ans et demi de séjour au bord de l’étang de Walden il quitta sa cabane pour obéir à d’autres appels. Et quant à ceux qui lui opposent son célibat, je les renvoie au chapitre de La Case de l’Oncle Tom intitulé : « Une Colonie de Quakers », où ils trouveront accueillant l’esclave en fuite, toute une famille, père, mère, enfants, voisins, dont le tableau de bonheur parfait, tracé par une contemporaine et compatriote de Henry David Thoreau, répond aux vues de ce dernier, et pour n’appeler nulles critiques ni représailles humaines.

Ce qui seul doit ici retenir notre attention, c’est la vérité déroulée du commencement à la fin de ce livre, et la mise à l’index de toutes les erreurs ; c’est de voir, au fur et à mesure qu’on avance dans sa lecture, la possibilité de dissiper ce malaise et ce mécontentement de la vie, telle que nous la vivons, que je sens autour de moi, alors que s’y révèle le loisir de faire de cette vie la source d’enchantement qu’elle peut être, qu’elle est. Sans doute pour cela suffira-t-il d’avoir le bon sens de vivre chacun sa vie, non vouloir vivre celle du voisin, du père ou de la mère, de l’aïeul, du trisaïeul ou du dernier prince régnant. Et ce qui me captive encore dans cette lecture, c’est de m’apercevoir grâce à elle, avec une netteté singulière, que moi, homme, je m’élève aisément chaque jour davantage sur l’échelle des êtres, en suivant cette vie propre qui ne tire sa source que de l’inspiration, et peux me bercer d espérance sur le bien-fondé de mon instinct, qui me fait entrevoir la délivrance de mes maux et mon rapprochement chaque jour plus intime de la divinité.

Je veux remercier ici M. Francis H. Allen, de Boston, si dévoué à la cause de Henry D. Thoreau, et auteur d’une édition américaine de « Walden » éclaircie de notes dont j’ai tiré grand profit, qui, gracieusement, a assumé la lourde tâche de lire la présente version de cet ouvrage avant son impression, afin de m’aider à assurer au lecteur français un texte aussi rapproché que possible de l’original.

L. F.

ÉCONOMIE


Quand j’écrivis les pages suivantes, ou plutôt en écrivis le principal, je vivais seul, dans les bois, à un mille de tout voisinage, en une maison que j’avais bâtie moi-même, au bord de l’Étang de Walden, à Concord, Massachusetts, et ne devais ma vie qu’au travail de mes mains. J’habitai là deux ans et deux mois. À présent me voici pour une fois encore de passage dans le monde civilisé.

Je n’imposerais pas de la sorte mes affaires à l’attention du lecteur si mon genre de vie n’avait été de la part de mes concitoyens l’objet d’enquêtes fort minutieuses, que d’aucuns diraient impertinentes, mais que loin de prendre pour telles je juge, vu les circonstances, très naturelles et tout aussi pertinentes. Les uns ont demandé ce que j’avais à manger ; si je ne me sentais pas solitaire ; si je n’avais pas peur, etc., etc. D’autres se sont montrés curieux d’apprendre quelle part de mon revenu je consacrais aux œuvres charitables ; et certains, chargés de famille, combien d’enfants pauvres je soutenais. Je prierai donc ceux de mes lecteurs qui ne s’intéressent point à moi particulièrement, de me pardonner si j’entreprends de répondre dans ce livre à quelques-unes de ces questions. En la plupart des livres il est fait omission du Je, ou première personne ; en celui-ci, le Je se verra retenu ; c’est, au regard de l’égotisme, tout ce qui fait la différence. Nous oublions ordinairement qu’en somme c’est toujours la première personne qui parle. Je ne m’étendrais pas tant sur moi-même s’il était quelqu’un d’autre que je connusse aussi bien. Malheureusement, je me vois réduit à ce thème par la pauvreté de mon savoir. Qui plus est, pour ma part, je revendique de tout écrivain, tôt ou tard, le récit simple et sincère de sa propre vie, et non pas simplement ce qu’il a entendu raconter de la vie des autres hommes ; tel récit que par exemple il enverrait aux siens d’un pays lointain ; car s’il a mené une vie sincère, ce doit selon moi avoir été en un pays lointain. Peut-être ces pages s’adressent-elles plus particulièrement aux étudiants pauvres. Quant au reste de mes lecteurs, ils en prendront telle part qui leur revient. J’espère que nul, en passant l’habit, n’en fera craquer les coutures, car il se peut prouver d’un bon usage pour celui auquel il ira.

Ce que je voudrais bien dire, c’est quelque chose non point tant concernant les Chinois et les habitants des îles Sandwich que vous-même qui lisez ces pages, qui passez pour habiter la Nouvelle-Angleterre ; quelque chose sur votre condition, surtout votre condition apparente ou l’état de vos affaires en ce monde, en cette ville, quelle que soit cette condition, s’il est nécessaire quelle soit si fâcheuse, si l’on ne pourrait, oui ou non, l’améliorer. J’ai pas mal voyagé dans Concord : et partout, dans les boutiques, les bureaux, les champs, il m’a semblé que les habitants faisaient pénitence de mille étranges façons. Ce que j’ai entendu raconter des bramines assis exposés au feu de quatre foyers et regardant le soleil en face ; ou suspendus la tête en bas au-dessus des flammes ; ou regardant au ciel par dessus l’épaule, « jusqu’à ce qu’il leur devienne impossible de reprendre leur position normale, alors qu’en raison de la torsion du cou il ne peut leur passer que des liquides dans l’estomac » ; ou habitant, enchaînés pour leur vie, au pied d’un arbre ; ou mesurant de leur corps, à la façon des chenilles, l’étendue de vastes empires ; ou se tenant sur une jambe au sommet d’un pilier — ces formes elles-mêmes de pénitence consciente ne sont guère plus incroyables et plus étonnantes que les scènes auxquelles j’assiste chaque jour. Les douze travaux d’Hercule étaient vétille en comparaison de ceux que mes voisins ont entrepris ; car ils ne furent qu’au nombre de douze, et eurent une fin, alors que jamais je ne me suis aperçu que ces gens-ci aient égorgé ou capturé un monstre plus que mis fin à un travail quelconque. Ils n’ont pas d’ami Iolas pour brûler avec un fer rouge la tête de l’hydre à la racine, et à peine est une tête écrasée qu’en voilà deux surgir.

Je vois des jeunes gens, mes concitoyens, dont c’est le malheur d’avoir hérité de fermes, maisons, granges, bétail, et matériel agricole ; attendu qu’on acquiert ces choses plus facilement qu’on ne s’en débarrasse. Mieux eût valu pour eux naître en plein herbage et se trouver allaités par une louve, afin d’embrasser d’un œil plus clair le champ dans lequel ils étaient appelés à travailler. Qui donc les a faits serfs du sol ? Pourquoi leur faudrait-il manger leurs soixante acres, quand l’homme est condamné à ne manger que son picotin d’ordure ? Pourquoi, à peine ont-ils vu le jour, devraient-ils se mettre à creuser leurs tombes ? Ils ont à mener une vie d’homme, en poussant toutes ces choses devant eux, et avancent comme ils peuvent. Combien ai-je rencontré de pauvres âmes immortelles, bien près d’être écrasées et étouffées sous leur fardeau, qui se traînaient le long de la route de la vie en poussant devant elles une grange de soixante-quinze pieds sur quarante, leurs écuries d’Augias jamais nettoyées, et cent acres de terre, labour, prairie, herbage, et partie de bois ! Les sans-dot, qui luttent à l’abri de pareils héritages comme de leurs inutiles charges, trouvent bien assez de travail à dompter et cultiver quelques pieds cubes de chair.

Mais les hommes se trompent. Le meilleur de l’homme ne tarde pas à passer dans le sol en qualité d’engrais. Suivant un apparent destin communément appelé nécessité, ils s’emploient, comme il est dit dans un vieux livre, à amasser des trésors que les vers et la rouille gâteront et que les larrons perceront et déroberont[1]. Vie d’insensé, ils s’en apercevront en arrivant au bout, sinon auparavant. On prétend que c’est en jetant des pierres par-dessus leur tête que Deucalion et Pyrrha créèrent les hommes : —

« Inde genus durum sumus, experiensque laborum
Et documenta damus quâ simus origine nati. »

Ou comme Raleigh le rime à sa manière sonore : —

« From thence our kind hard-hearted is, enduring pain and care,
Approving that our bodies of a stony nature are.[2]

Tel est le fruit d’une aveugle obéissance à un oracle qui bafouille, jetant les pierres par-dessus leurs têtes derrière eux, et sans voir où elles tombaient.

En général les hommes, même en ce pays relativement libre, sont tout simplement, par suite d’ignorance et d’erreur, si bien pris par les soucis factices et les travaux inutilement rudes de la vie, que ses fruits plus beaux ne savent être cueillis par eux. Ils ont pour cela, à cause d’un labeur excessif, les doigts trop gourds et trop tremblants. Il faut bien le dire, l’homme laborieux n’a pas le loisir qui convient à une véritable intégrité de chaque jour ; il ne saurait suffire au maintien des plus nobles relations d’homme à homme ; son travail en subirait une dépréciation sur le marché. Il n’a le temps d’être rien autre qu’une machine. Comment saurait se bien rappeler son ignorance chose que son développement réclame-celui qui a si souvent à employer son savoir ? Ce serait pour nous un devoir, parfois, de le nourrir et l’habiller gratuitement, et de le ranimer à l’aide de nos cordiaux, avant d’en juger. Les plus belles qualités de notre nature, comme la fleur sur les fruits, ne se conservent qu’à la faveur du plus délicat toucher. Encore n’usons-nous guère à l’égard de nous-mêmes plus qu’à l’égard les uns des autres de si tendre traitement.

Certains d’entre vous, nous le savons tous, sont pauvres, trouvent la vie dure, ouvrent parfois, pour ainsi dire, la bouche pour respirer. Je ne doute pas que certains d’entre vous qui lisez ce livre sont incapables de payer tous les dîners qu’ils ont bel et bien mangés, ou les habits et les souliers qui ne tarderont pas à être usés, s’ils ne le sont déjà, et que c’est pour dissiper un temps emprunté ou volé que les voici arrivés à cette page, frustrant d’une heure leurs créanciers. Que basse et rampante, il faut bien le dire, la vie que mènent beaucoup d’entre vous, car l’expérience m a aiguisé la vue ; toujours sur les limites, tâchant d’entrer dans une affaire et tâchant de sortir de dette, bourbier qui ne date pas d’hier, appelé par les Latins œs alienum, airain d’autrui, attendu que certaines de leurs monnaies étaient d’airain ; encore que vivant et mourant et enterrés grâce à cet airain d’autrui ; toujours promettant de payer, promettant de payer demain, et mourant aujourd’hui, insolvables ; cherchant à se concilier la faveur, à obtenir la pratique, de combien de façons, à part les délits punis de prison : mentant, flattant, votant, se rétrécissant dans une coquille de noix de civilité, ou se dilatant dans une atmosphère de légère et vaporeuse générosité, en vue de décider leur voisin à leur laisser fabriquer ses souliers, son chapeau, son habit, sa voiture, ou importer pour lui son épicerie ; se rendant malades, pour mettre de côté quelque chose en prévision d’un jour de maladie, quelque chose qui ira s’engloutir dans le ventre de quelque vieux coffre, ou dans quelque bas de laine derrière la maçonnerie, ou, plus en sûreté, dans la banque de briques et de moellons ; n’importe où, n’importe quelle grosse ou quelle petite somme.

Je me demande parfois comment il se peut que nous soyons assez frivoles, si j’ose dire, pour prêter attention à cette forme grossière, mais quelque peu étrangère, de servitude appelée l’Esclavage Nègre[3], tant il est de fins et rusés maîtres pour réduire en esclavage le nord et le sud à la fois. Il est dur d’avoir un surveillant du sud[4] ; il est pire d’en avoir un du nord ; mais le pis de tout, c’est d’être le commandeur d’esclaves de vous-même. Qu’allez-vous me parler de divinité dans l’homme ! Voyez le charretier sur la grand’route, allant de jour ou de nuit au marché ; nulle divinité l’agite-t-elle ?[5]. Son devoir le plus élevé, c’est de faire manger et boire ses chevaux ! Qu’est-ce que sa destinée, selon lui, comparée aux intérêts de la navigation maritime ? Ne conduit-il pas pour le compte de sieur Allons-Fouette-Cocher ? Qu’a-t-il de divin, qu’a-t-il d’immortel ? Voyez comme il se tapit et rampe, comme tout le jour vaguement il a peur, n’étant immortel ni divin, mais l’esclave et le prisonnier de sa propre opinion de lui-même, renommée conquise par ses propres hauts faits. L’opinion publique est un faible tyran comparée à notre propre opinion privée. Ce qu’un homme pense de lui-même, voilà qui règle, ou plutôt indique, son destin. L’affranchissement de soi, quand ce serait dans les provinces des Indes Occidentales du caprice et de l’imagination — où donc le Wilberforce[6] pour en venir à bout ? Songez, en outre, aux dames du pays qui font de la frivolité en attendant le jour suprême, afin de ne pas déceler un trop vif intérêt pour leur destin ! Comme si l’on pouvait tuer le temps sans insulter à l’éternité.

L’existence que mènent généralement les hommes, en est une de tranquille désespoir. Ce que l’on appelle résignation n’est autre chose que du désespoir confirmé. De la cité désespérée vous passez dans la campagne désespérée, et c’est avec le courage du vison et du rat musqué qu’il vous faut vous consoler. Il n’est pas jusqu’à ce qu’on appelle les jeux et divertissements de l’espèce humaine qui ne recouvre un désespoir stéréotypé, quoique inconscient. Nul plaisir en eux, car celui-ci vient après le travail. Mais c’est un signe de sagesse que de ne pas faire de choses désespérées.

Si l’on considère ce qui, pour employer les termes du catéchisme, est la fin principale de l’homme, et ce que sont les véritables besoins et moyens de existence, il semble que ce soit de préférence à tout autre, que les hommes, après mûre réflexion, aient choisi leur mode ordinaire de vivre. Toutefois ils croient honnêtement que nul choix ne leur est laissé. Mais les natures alertes et saines ne perdent pas de vue que le soleil s’est levé clair. Il n’est jamais trop tard pour renoncer à nos préjugés. Nulle façon de penser ou d’agir, si ancienne soit-elle, ne saurait être acceptées sans preuve. Ce que chacun répète en écho ou passe sous silence comme vrai aujourd’hui peut demain se révéler mensonge, simple fumée de l’opinion, que d’aucuns avaient prise pour le nuage appelé à répandre sur les champs une pluie fertilisante. Ce que les vieilles gens disent que vous ne pouvez faire, l’essayant vous vous apercevez que le pouvez fort bien. Aux vieilles gens les vieux gestes, aux nouveaux venus les gestes nouveaux. Les vieilles gens ne savaient peut-être pas suffisamment, jadis, aller chercher du combustible pour faire marcher le feu ; les nouveaux venus mettent un peu de bois sec sous un pot et les voilà emportés autour du globe avec la vitesse des oiseaux, de façon à tuer les vieilles gens, comme on dit. L’âge n’est pas mieux qualifié, à peine l’est-il autant, pour donner des leçons, que la jeunesse, car il n’a pas autant profité qu’il a perdu. On peut à la rigueur se demander si l’homme le plus sage a appris quelque chose de réelle valeur au cours de sa vie. Pratiquement les vieux n’ont pas de conseil important à donner aux jeunes, tant a été partiale leur propre expérience, tant leur existence a été une triste erreur, pour de particuliers motifs, suivant ce qu’ils doivent croire ; et il se peut qu’il leur soit resté quelque foi capable de démentir cette expérience, seulement ils sont moins jeunes qu’ils n’étaient. Voilà une trentaine d’années que j’habite cette planète, et je suis encore à entendre de la bouche de mes aînés le premier mot de conseil précieux, sinon sérieux. Ils ne m’ont rien dit, et probablement ne peuvent rien me dire, à propos. Ici la vie, champ d’expérience de grande étendue inexploré par moi ; mais il ne me sert de rien qu’ils l’aient exploré. Si j’ai fait quelque découverte que je juge de valeur, je suis sûr, à la réflexion, que mes mentors ne m’en ont soufflé mot.

Certain fermier me déclare : « On ne peut pas vivre uniquement de végétaux, car ce n’est pas cela qui vous fait des os » ; sur quoi le voici qui religieusement consacre une partie de sa journée à soutenir sa thèse avec la matière première des os ; marchant, tout le temps qu’il parle, derrière ses bœufs, qui grâce à des os de végétaux, vont le cahotant, lui et sa lourde charrue, à travers tous les obstacles. Il est des choses réellement nécessaires à la vie dans certains milieux, les plus impuissants et les plus malades, qui dans d’autres sont uniquement de luxe, dans d’autres encore, totalement inconnues.

Il semble à d’aucuns que le territoire de la vie humaine ait été en entier parcouru par leurs prédécesseurs, monts et vaux tout ensemble, et qu’il n’est rien à quoi l’on n’ait pris garde. Suivant Evelyn, « le sage Salomon prescrivit des ordonnances relatives même à la distance des arbres ; et les prêteurs romains ont déterminé le nombre de fois qu’il est permis, sans violation de propriété, d’aller sur la terre de son voisin ramasser les glands qui y tombent, ainsi que la part qui revient à ce voisin ». Hippocrate a été jusqu’à laisser des instructions sur la façon dont nous devrions nous couper les ongles : c’est-à-dire au niveau des doigts, ni plus courts ni plus longs ! Nul doute que la lassitude et l’ennui mêmes qui se flattent d’avoir épuisé toutes les ressources et les joies de la vie ne soient aussi vieux qu’Adam. Mais on n’a jamais pris les mesures de capacité de l’homme ; et on ne saurait, suivant nuls précédents, juger de ce qu’il peut faire, si peu on a tenté. Quels qu’aient été jusqu’ici tes insuccès, « ne pleure pas, mon enfant, car où donc celui qui te désignera la partie restée inachevée de ton œuvre ? »

Il est mille simples témoignages par lesquels nous pouvons juger nos existences ; comme, par exemple, que le soleil qui mûrit mes haricots, illumine en même temps tout un système de terres comme la nôtre. M’en fussé-je souvenu que cela m’eût évité quelques erreurs. Ce n’est pas le jour sous lequel je les ai sarclés. Les étoiles sont les sommets de quels merveilleux triangles ! Quels êtres distants et différents dans les demeures variées de l’univers contemplent la même au même moment ! La nature et la vie humaine sont aussi variées que nos divers tempéraments. Qui dira l’aspect sous lequel se présente la vie à autrui ? Pourrait-il se produire miracle plus grand que pour nous de regarder un instant par les yeux les uns des autres ? Nous vivrions dans tous les âges du monde sur l’heure ; que dis-je ! dans tous les mondes des âges. Histoire, Poésie, Mythologie ! – Je ne sache pas de leçon de l’expérience d’autrui aussi frappante et aussi profitable que le serait celle-là.

Ce que mes voisins appellent bien, je le crois en mon âme, pour la majeure partie, être mal, et si je me repens de quelque chose, ce doit fort vraisemblablement être de ma bonne conduite. Quel démon m’a possédé pour que je me sois si bien conduit ? Vous pouvez dire la chose la plus sage que vous pouvez, vieillard – vous qui avez vécu soixante-dix années, non sans honneur d’une sorte – j’entends une voix irrésistible m’attirer loin de tout cela. Une génération abandonne les entreprises d’une autre comme des vaisseaux échoués.

Je crois que nous pouvons sans danger nous bercer de confiance un tantinet plus que nous ne faisons. Nous pouvons nous départir à notre égard de tout autant de souci que nous en dispensons honnêtement ailleurs. La nature est aussi bien adaptée à notre faiblesse qu’à notre force. L’anxiété et la tension continues de certains est à bien peu de chose près une forme incurable de maladie. On nous porte à exagérer l’importance de ce que nous faisons de travail ; et cependant qu’il en est de non fait par nous ! ou que serait-ce si nous étions tombés malades ? Que vigilants nous sommes ! déterminés à ne pas vivre par la foi si nous pouvons l’éviter ; tout le jour sur le qui-vive, le soir nous disons nos prières de mauvaise grâce et nous confions aux éventualités. Ainsi bel et bien sommes-nous contraints de vivre, vénérant notre vie, et niant la possibilité de changement. C’est le seul moyen, déclarons-nous ; mais il est autant de moyens qu’il se peut tirer de rayons d’un centre. Tout changement est un miracle à contempler ; mais c’est un miracle renouvelé à tout instant. Confucius disait : « Savoir que nous savons ce que nous savons, et que nous ne savons pas ce que nous ne savons pas, en cela le vrai savoir. » Lorsqu’un homme aura réduit un fait de l’imagination à être un fait pour sa compréhension, j’augure que tous les hommes établiront enfin leurs existences sur cette base.


Examinons un moment ce qu’en grande partie peuvent bien être le trouble et l’anxiété dont j’ai parlé, et jusqu’où il est nécessaire que nous nous montrions troublés, ou tout au moins, soucieux. Il ne serait pas sans avantage de mener une vie primitive et de frontière, quoiqu’au milieu d’une civilisation apparente, quand ce ne serait que pour apprendre en quoi consiste le grossier nécessaire de la vie et quelles méthodes on a employées pour se le procurer ; sinon de jeter un coup d’œil sur les vieux livres de compte des marchands afin de voir ce que c’était que les hommes achetaient le plus communément dans les boutiques, ce dont ils faisaient provision, c’est-à-dire ce qu’on entend par les plus grossières épiceries. Car les améliorations apportées par les siècles n’ont eu que peu d’influence sur les lois essentielles de l’existence de l’homme : de même que nos squelettes, probablement, n’ont pas à se voir distingués de ceux de nos ancêtres.

Par les mots, nécessaire de la vie, j’entends tout ce qui, fruit des efforts de l’homme, a été dès le début, ou est devenu par l’effet d’une longue habitude, si important à la vie humaine qu’il se trouvera peu de gens, s’il se trouve quiconque, pour tenter jamais de s’en passer, que ce soit à cause de vie sauvage, de pauvreté ou de philosophie. Pour maintes créatures il n’existe en ce sens qu’un seul nécessaire de la vie – le Vivre. Pour le bison de la prairie cela consiste en quelques pouces d’herbe tendre, avec de l’eau à boire ; à moins qu’il ne recherche le Couvert de la forêt ou l’ombre de la montagne. Nul représentant de la gent animale ne requiert plus que le Vivre et le Couvert. Les nécessités de la vie pour l’homme en ce climat peuvent, assez exactement, se répartir sous les différentes rubriques de Vivre, Couvert, Vêtement et Combustible ; car il faut attendre que nous nous les soyons assurés pour aborder les vrais problèmes de la vie avec liberté et espoir de succès. L’homme a inventé non seulement les maisons, mais les vêtements, mais les aliments cuits ; et il se peut que de la découverte accidentelle de la chaleur produite par le feu, et de l’usage qui en est la conséquence, luxe pour commencer, naquit la présente nécessité de s’asseoir près de lui. Nous voyons les chats et les chiens acquérir la même seconde nature. Grâce à un Couvert et à un Vêtement convenables nous retenons légitimement notre chaleur interne ; mais avec un excès de ceux-là, ou de Combustible, c’est-à-dire avec une chaleur externe plus grande que notre chaleur interne, ne peut-on dire que commence proprement la cuisine ? Darwin, le naturaliste, raconte à propos des habitants de la Terre de Feu, que dans le temps où ses propres compagnons, tous bien vêtus et assis près de la flamme, étaient loin d’avoir trop chaud, on remarquait, à sa grande surprise, que ces sauvages nus, qui se tenaient à l’écart, « ruisselaient de sueur pour se voir de la sorte rôtis ». De même, nous dit-on, le Néo-Hollandais va impunément nu, alors que l’Européen grelotte dans ses vêtements. Est-il impossible d’unir la vigueur de ces sauvages à l’intellectualité de l’homme civilisé ? Suivant Liebig, le corps de l’homme est un fourneau, et les vivres l’aliment qui entretient la combustion dans les poumons. En temps froid nous mangeons davantage, et moins en temps chaud. La chaleur animale est le résultat d’une combustion lente ; est-elle trop rapide, que se produisent la maladie et la mort ; soit par défaut d’aliment, soit par vice de tirage, le feu s’éteint. Il va sans dire que la chaleur vitale n’a pas à se voir confondue avec le feu ; mais trêve d’analogie. Il apparaît donc d’après le tableau qui précède, que l’expression vie animale est presque synonyme de l’expression chaleur animale ; car tandis que le Vivre peut être considéré comme le Combustible qui entretient le feu en nous – et le Combustible ne sert qu’à préparer ce Vivre ou à accroître la chaleur de nos corps par addition venue du dehors – le Couvert et aussi le Vêtement ne servent qu’à retenir la chaleur ainsi engendrée et absorbée.

La grande nécessité, donc, pour nos corps, est de se tenir chauds, de retenir en nous la chaleur vitale. Que de peine, en conséquence, nous prenons à propos non seulement de notre Vivre, et Vêtement, et Couvert, mais de nos lits, lesquels sont nos vêtements de nuit, dépouillant nids et estomacs d’oiseaux pour préparer ce couvert à l’intérieur d’un couvert, comme la taupe a son lit d’herbe et de feuilles au fond de son terrier. Le pauvre homme est habitué à trouver que ce monde en est un bien froid ; et au froid non moins physique que social rattachons-nous directement une grande partie de nos maux. L’été, sous certains climats, rend possible à l’homme une sorte de vie paradisiaque. Le Combustible, sauf pour cuire son Vivre, lui devient alors inutile, le soleil est son feu, et beaucoup parmi les fruits se trouvent suffisamment cuits par ses rayons ; tandis que le Vivre, en général plus varié, se procure plus aisément, et que le Vêtement ainsi que le Couvert perdent totalement ou presque leur utilité. Au temps présent, et en ce pays, si j’en crois ma propre expérience, quelques ustensiles, un couteau, une hache, une bêche, une brouette, etc., et pour les gens studieux, lampe, papeterie, accès à quelques bouquins, se rangent immédiatement après le nécessaire, comme ils se procurent tous à un prix dérisoire. Ce qui n’empêche d’aucuns, non des plus sages, d’aller de l’autre côté du globe, dans des régions barbares et malsaines, se consacrer des dix ou vingt années au commerce en vue de pouvoir vivre – c’est-à-dire se tenir confortablement chauds – et en fin de compte mourir dans la Nouvelle-Angleterre. Les luxueusement riches ne se contentent pas de se tenir confortablement chauds, mais s’entourent d’une chaleur contre nature ; comme je l’ai déjà laissé entendre, ils se font cuire, cela va sans dire, à la mode.

Le luxe, en général, et beaucoup du soi-disant bien-être, non seulement ne sont pas indispensables, mais sont un obstacle positif à l’ascension de l’espèce humaine. Au regard du luxe et du bien-être, les sages ont de tous temps mené une vie plus simple et plus frugale que les pauvres. Les anciens philosophes, chinois, hindous, persans et grecs, représentent une classe que pas une n’égala en pauvreté pour ce qui est des richesses extérieures, ni en richesse pour ce qui est des richesses intérieures. Nous ne savons pas grand-chose sur eux. Il est étonnant que nous sachions d’eux autant que nous faisons. La même remarque peut s’appliquer aux réformateurs et bienfaiteurs plus modernes de leur race. Nul ne peut se dire impartial ou prudent observateur de la vie humaine, qui ne se place sur le terrain avantageux de ce que nous appellerons la pauvreté volontaire. D’une vie de luxe le fruit est luxure, qu’il s’agisse d’agriculture, de commerce, de littérature ou d’art. Il y a de nos jours des professeurs de philosophie, mais pas de philosophes. Encore est-il admirable de professer pour quoi il fut jadis admirable de vivre. Être philosophe ne consiste pas simplement à avoir de subtiles pensées, ni même à fonder une école, mais à chérir assez la sagesse pour mener une vie conforme à ses préceptes, une vie de simplicité, d’indépendance, de magnanimité, et de confiance. Cela consiste à résoudre quelques-uns des problèmes de la vie, non pas en théorie seulement, mais en pratique. Le succès des grands savants et penseurs, en général, est un succès de courtisan, ni royal, ni viril. Ils s’accommodent de vivre tout bonnement selon la règle commune, presque comme faisaient leurs pères, et ne se montrent en nul sens les procréateurs d’une plus noble race d’hommes. Mais comment se fait-il que les hommes sans cesse dégénèrent ? Qu’est-ce qui fait que les familles s’éteignent ? De quelle nature est le luxe qui énerve et détruit les nations ? Sommes-nous bien sûrs qu’il n’en soit pas de traces dans notre propre existence ? Le philosophe est en avance sur son siècle jusque dans la forme extérieure de sa vie. Il ne se nourrit, ne s’abrite, ne se vêt ni ne se chauffe comme ses contemporains. Comment pourrait-on se dire philosophe à moins de maintenir sa chaleur vitale suivant de meilleurs procédés que les autres hommes ?

Lorsqu’un homme est chauffé suivant les différents modes que j’ai décrits, que lui faut-il ensuite ? Assurément nul surcroît de chaleur du même genre, ni nourriture plus abondante et plus riche, maisons plus spacieuses et plus splendides, vêtements plus beaux et en plus grand nombre, feux plus nombreux, plus continus et plus chauds, et le reste. Une fois qu’il s’est procuré les choses nécessaires à l’existence, s’offre une autre alternative que de se procurer les superfluités ; et c’est de se laisser aller maintenant à l’aventure sur le vaisseau de la vie, ses vacances loin d’un travail plus humble ayant commencé. Le sol, semble-t-il, convient à la semence, car elle a dirigé sa radicule de haut en bas, et voici qu’en outre, elle peut diriger sa jeune pousse de bas en haut avec confiance. Pourquoi l’homme a-t-il pris si fermement racine en terre, sinon pour s’élever en semblable proportion là-haut dans les cieux ? – car les plantes nobles se voient prisées pour le fruit qu’elles finissent par porter dans l’air et la lumière, loin du sol, et reçoivent un autre traitement que les comestibles plus humbles, lesquels, tout biennaux qu’ils puissent être, se voient cultivés seulement jusqu’à ce qu’ils aient parfait leur racine, et souvent coupés au collet à cet effet, de sorte qu’en général on ne saurait les reconnaître au temps de leur floraison.

Je n’entends pas prescrire de règles aux natures fortes et vaillantes, lesquelles veilleront à leurs propres affaires tant au ciel qu’en enfer, et peut-être bâtiront avec plus de magnificence et dépenseront avec plus de prodigalité que les plus riches sans jamais s’appauvrir, ne sachant comment elles vivent, – s’il en est, à vrai dire, tel qu’on en a rêvé ; plus qu’à ceux qui trouvant leur courage et leur inspiration précisément dans le présent état de choses, le choient avec la tendresse et l’enthousiasme d’amoureux, – et, jusqu’à un certain point, je me reconnais de ceux-là ; je ne m’adresse pas à ceux qui ont un bon emploi, quelles qu’en soient les conditions, et ils savent s’ils ont un bon emploi ou non ; – mais principalement à la masse de mécontents qui vont se plaignant avec indolence de la dureté de leur sort ou des temps, quand ils pourraient les améliorer. Il en est qui se plaignent de tout de la façon la plus énergique et la plus inconsolable, parce qu’ils font, comme ils disent, leur devoir. J’ai en vue aussi cette classe opulente en apparence, mais de toutes la plus terriblement appauvrie, qui a accumulé la scorie, et ne sait comment s’en servir, ou s’en débarrasser, ayant ainsi de ses mains forgé ses propres chaînes d’or ou d’argent.


Si je tentais de raconter comment j’ai désiré employer ma vie au cours des années passées, il est probable que je surprendrais ceux de mes lecteurs quelque peu au courant de mon histoire actuelle ; il est certain que j’étonnerais ceux qui n’en connaissent rien. Je me contenterai de faire allusion à quelques-unes des entreprises qui ont été l’objet de mes soins.

En n’importe quelle saison, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, je me suis inquiété d’utiliser l’encoche du temps, et d’en ébrécher en outre mon bâton ; de me tenir à la rencontre de deux éternités, le passé et l’avenir[7], laquelle n’est autre que le moment présent ; de me tenir de l’orteil sur cette ligne. Vous pardonnerez quelques obscurités, attendu qu’il est en mon métier plus de secrets qu’en celui de la plupart des hommes, secrets toutefois non volontairement gardés, mais inséparables de son caractère même. J’en dévoilerais volontiers tout ce que j’en sais, sans jamais peindre « Défense d’Entrer » sur ma barrière.

Je perdis, il y a longtemps, un chien de chasse, un cheval bai et une tourterelle, et suis encore à leur poursuite. Nombreux sont les voyageurs auxquels je me suis adressé à leur sujet, les décrivant par leurs empreintes et par les noms auxquels ils répondaient. J’en ai rencontré un ou deux qui avaient entendu le chien, le galop du cheval, et même vu la tourterelle disparaître derrière un nuage ; ils semblaient aussi soucieux de les retrouver que si ce fussent eux-mêmes qui les eussent perdus.

Anticipons, non point simplement sur le lever du soleil et l’aurore, mais, si possible, sur la Nature elle-même ! Que de matins, été comme hiver, avant que nul voisin fût à vaquer à ses affaires, déjà l’étais-je à la mienne. Sans doute nombre de mes concitoyens m’ont-ils rencontré revenant de cette aventure, fermiers partant à l’aube pour Boston, ou bûcherons se rendant à leur travail. C’est vrai, je n’ai jamais assisté d’une façon effective le soleil en son lever, mais, n’en doutez pas, il était de toute importance d’y être seulement présent.

Que de jours d’automne, oui, et d’hiver, ai-je passés hors de la ville, à essayer d’entendre ce qui était dans le vent, l’entendre et l’emporter bien vite ! Je faillis y engloutir tout mon capital et perdre le souffle par-dessus le marché, courant à son encontre. Cela eût-il intéressé l’un ou l’autre des partis politiques, en eût-il dépendu, qu’on l’eût vu paraître dans la Gazette avec les nouvelles du matin. À d’autres moments guettant de l’observatoire de quelque rocher ou de quelque arbre, pour télégraphier n’importe quelle nouvelle arrivée ; ou, le soir à la cime des monts, attendant que le ciel tombe, pour tâcher de surprendre quelque chose, quoique ce que je surpris ne fût jamais abondant, et, à l’instar de la manne, refondît au soleil.

Longtemps je fus reporter d’un journal, à tirage assez restreint, dont le directeur n’a jamais encore jugé à propos d’imprimer le gros de mes articles ; et, comme il est trop ordinaire avec les écrivains, j’en fus uniquement pour mes peines. Toutefois, ici, en mes peines résida ma récompense.

Durant nombre d’années je fus inspecteur, par moi-même appointé, des tempêtes de neige comme des tempêtes de pluie, et fis bien mon service ; surveillant, sinon des grand-routes, du moins des sentiers de forêt ainsi que de tous chemins à travers les lots de terre, veillant à les tenir ouverts, et à ce que des ponts jetés sur les ravins rendissent ceux-ci franchissables en toutes saisons, là où le talon public avait témoigné de leur utilité.

J’ai gardé le bétail sauvage de la ville, lequel en sautant par-dessus les clôtures n’est pas sans causer de l’ennui au pâtre fidèle ; et j’ai tenu un œil ouvert sur les coins et recoins non fréquentés de la ferme, bien que parfois sans savoir lequel, de Jonas ou de Salomon, travaillait aujourd’hui dans tel champ – ce n’était pas mon affaire. J’ai arrosé la rouge gaylussacie, le ragouminier et le micocoulier, le pin rouge et le frêne noir, le raisin blanc et la violette jaune[8], qui, autrement, auraient dépéri au temps de la sécheresse.

Bref, je continuai de la sorte longtemps, je peux le dire sans me vanter, à m’occuper fidèlement de mon affaire, jusqu’au jour où il devint de plus en plus évident que mes concitoyens ne m’admettraient pas, après tout, sur la liste des fonctionnaires de la ville, plus qu’ils ne feraient de ma place une sinécure pourvue d’un traitement raisonnable. Mes comptes, que je peux jurer avoir tenus avec fidélité, jamais je n’arrivai, je dois le dire, à les voir apurés, encore moins acceptés, moins encore payés et réglés. Cependant je ne me suis pas arrêté à cela.

Il y a peu de temps, un Indien nomade s’en alla proposer des paniers chez un homme de loi bien connu dans mon voisinage. « Voulez-vous acheter des paniers ? » demanda-t-il. « Non, nous n’en avons pas besoin », lui fut-il répondu. « Eh quoi ! » s’exclama l’Indien en s’éloignant, « allez-vous nous faire mourir de faim ? » Ayant vu ses industrieux voisins blancs si à leur aise, – que l’homme de loi n’avait qu’à tresser des arguments, et que par l’effet d’on ne sait quelle sorcellerie il s’ensuivait argent et situation – il s’était dit : je vais me mettre dans les affaires : je vais tresser des paniers ; c’est chose à ma portée. Croyant que lorsqu’il aurait fait les paniers il aurait fait son devoir, et qu’alors ce serait celui de l’homme blanc de les acheter. Il n’avait pas découvert la nécessité pour lui de faire en sorte qu’il valût la peine pour l’autre de les acheter, ou tout au moins de l’amener à penser qu’il en fût ainsi, ou bien de fabriquer quelque chose autre que l’homme blanc crût bon d’acheter. Moi aussi j’avais tressé une espèce de paniers d’un travail délicat, mais je n’avais pas fait en sorte qu’il valût pour quiconque la peine de les acheter. Toutefois n’en pensai-je pas moins, dans mon cas, qu’il valait la peine pour moi de les tresser, et au lieu d’examiner la question de faire en sorte que les hommes crussent bon d’acheter mes paniers, j’examinai de préférence celle d’éviter la nécessité de les vendre. L’existence que les hommes louent et considèrent comme réussie n’est que d’une sorte. Pourquoi exagérer une sorte aux dépens des autres ?

M’apercevant que mes concitoyens n’allaient vraisemblablement pas m’offrir de place à la mairie, plus qu’ailleurs de vicariat ou de cure, mais qu’il me fallait me tirer d’affaire comme je pourrais, je me retournai de façon plus exclusive que jamais vers les bois, où j’étais mieux connu. Je résolus de m’établir sur-le-champ, sans attendre d’avoir acquis l’usuel pécule, en me servant des maigres ressources que je m’étais déjà procurées. Mon but en allant à l’Étang de Walden, était non pas d’y vivre à bon compte plus que d’y vivre chèrement, mais de conclure certaine affaire personnelle avec le minimum d’obstacles, et qu’il eût semblé moins triste qu’insensé de se voir empêché de mener à bien par défaut d’un peu de sens commun, d’un peu d’esprit d’entreprise et de tour de main.

Je me suis toujours efforcé d’acquérir des habitudes strictes en affaire ; elles sont indispensables à tout homme. Est-ce avec le Céleste Empire que vous trafiquez, alors quelque petit comptoir sur la côte, dans quelque port de Salem, suffira comme point d’attache. Vous exporterez tels articles qu’offre le pays, rien que des produits indigènes, beaucoup de glace et de bois de pin et un peu de granit, toujours sous pavillon indigène. Ce seront là de bonnes spéculations. Avoir l’œil sur tous les détails vous-même en personne ; être à la fois pilote et capitaine, armateur et assureur ; acheter et vendre, et tenir les comptes ; lire toutes les lettres reçues, écrire ou lire toutes les lettres à envoyer ; surveiller le déchargement des importations nuit et jour ; se trouver sur nombre de points de la côte presque à la même heure, – il arrivera souvent que le fret le plus riche se verra déchargé sur une plage de New-Jersey ; – être votre propre télégraphe, balayant du regard l’horizon sans relâche, hélant tous les vaisseaux qui passent à destination de quelque point de la côte ; tenir toujours prête une expédition d’articles, pour alimenter tel marché aussi lointain qu’insatiable ; vous tenir vous-même informé de l’état des marchés, des bruits de guerre et de paix partout, et prévoir les tendances du commerce et de la civilisation, – mettant à profit les résultats de tous les voyages d’exploration, usant des nouveaux passages et de tous les progrès de la navigation ; – les cartes marines à étudier, la position des récifs, des phares nouveaux, des bouées nouvelles à déterminer, et toujours et sans cesse les tables de logarithmes à corriger, car il n’est pas rare que l’erreur d’un calculateur fait que vient se briser sur un rocher tel vaisseau qui eût dû atteindre une jetée hospitalière, – il y a le sort inconnu de La Pérouse ; – la science universelle avec laquelle il faut marcher de pair, en étudiant la vie de tous les grands explorateurs et navigateurs, grands aventuriers et marchands, depuis Hannon et les Phéniciens jusqu’à nos jours ; enfin, le compte des marchandises en magasin à prendre de temps à autre, pour savoir où vous en êtes. C’est un labeur à exercer les facultés d’un homme, – tous ces problèmes de profit et perte, d’intérêt, de tare et trait, y compris le jaugeage de toute sorte, qui demandent des connaissances universelles.

J’ai pensé que l’Étang de Walden serait un bon centre d’affaires, non point uniquement à cause du chemin de fer et du commerce de la glace ; il offre des avantages qu’il peut ne pas être de bonne politique de divulguer ; c’est un bon port et une bonne base. Pas de marais de la Néva à combler ; quoiqu’il vous faille partout bâtir sur pilotis, enfoncés de votre propre main. On prétend qu’une marée montante, avec vent d’ouest, et de la glace dans la Néva, balaieraient Saint-Pétersbourg de la face de la terre.


Attendu qu’il s’agissait d’une affaire où s’engager sans le capital usuel, il peut n’être pas facile d’imaginer où ces moyens, qui seront toujours indispensables à pareille entreprise, se devaient trouver. En ce qui concerne le vêtement, pour en venir tout de suite au côté pratique de la question, peut-être en nous le procurant, sommes-nous guidés plus souvent par l’amour de la nouveauté, et certain souci de l’opinion des hommes, que par une véritable utilité. Que celui qui a du travail à faire se rappelle que l’objet du vêtement est, en premier lieu, de retenir la chaleur vitale, et, en second lieu, étant donné cet état-ci de société, de couvrir la nudité, sur quoi il évaluera ce qu’il peut accomplir de travail nécessaire ou important sans ajouter à sa garde-robe. Les rois et les reines, qui ne portent un costume qu’une seule fois, quoique fait par quelque tailleur ou couturière de leurs majestés, ignorent le bien-être de porter un costume qui vous va. Ce ne sont guère que chevalets de bois à pendre les habits du dimanche. Chaque jour nos vêtements s’assimilent davantage à nous-mêmes, recevant l’empreinte du caractère de qui les porte, au point que nous hésitons à les mettre au rancart, sans tel délai, tels remèdes médicaux et autres solennités de ce genre, tout comme nos corps. Jamais homme ne baissa dans mon estime pour porter une pièce dans ses vêtements : encore suis-je sûr qu’en général on s’inquiète plus d’avoir des vêtements à la mode, ou tout au moins bien faits et sans pièces, que d’avoir une conscience solide. Alors que l’accroc ne fût-il pas raccommodé, le pire des vices ainsi dévoilé n’est-il peut-être que l’imprévoyance. Il m’arrive parfois de soumettre les personnes de ma connaissance à des épreuves du genre de celle-ci : qui s’accommoderait de porter une pièce, sinon seulement deux coutures de trop, sur le genou ? La plupart font comme si elles croyaient que tel malheur serait la ruine de tout espoir pour elles dans la vie. Il leur serait plus aisé de gagner la ville à cloche-pied avec une jambe rompue qu’avec un pantalon fendu. Arrive-t-il un accident aux jambes d’un monsieur, que souvent on peut les raccommoder ; mais semblable accident arrive-t-il aux jambes de son pantalon, que le mal est sans remède ; car ce dont il fait cas, c’est non pas ce qui est vraiment respectable, mais ce qui est respecté. Nous connaissons peu d’hommes, mais combien de vestes et de culottes ! Habillez de votre dernière chemise un épouvantail, tenez-vous sans chemise à côté, qui ne s’empressera de saluer l’épouvantail ? Passant devant un champ de maïs l’autre jour, près d’un chapeau et d’une veste sur un pieu, je reconnus le propriétaire de la ferme. Il se ressentait seulement un peu plus des intempéries que lorsque je l’avais vu pour la dernière fois. J’ai entendu parler d’un chien qui aboyait après tout étranger approchant du bien de son maître, pourvu qu’il fût vêtu, et qu’un voleur nu faisait taire aisément. Il est intéressant de se demander jusqu’où les hommes conserveraient leur rang respectif si on les dépouillait de leurs vêtements. Pourriez-vous, en pareil cas, dire avec certitude d’une société quelconque d’hommes civilisés celui qui appartenait à la classe la plus respectée ? Lorsque Madame Pfeiffer, dans ses aventureux voyages autour du monde, de l’est à l’ouest, eut au retour atteint la Russie d’Asie, elle sentit, dit-elle, la nécessité de porter autre chose qu’un costume de voyage pour aller se présenter aux autorités, car elle « était maintenant en pays civilisé, où… l’on juge les gens sur l’habit ». Il n’est pas jusque dans les villes démocratiques de notre Nouvelle-Angleterre, où la possession accidentelle de la richesse, avec sa manifestation dans la toilette et l’équipage seuls, ne vaillent au possesseur presque un universel respect. Mais ceux qui dispensent tel respect, si nombreux soient-ils, ne sont à cet égard que païens, et réclament l’envoi d’un missionnaire. En outre, les vêtements ont introduit la couture, genre de travail qu’on peut appeler sans fin ; une toilette de femme, en tout cas, jamais n’est terminée.

L’homme qui à la longue a trouvé quelque chose à faire, n’aura pas besoin d’acheter un costume neuf pour le mettre à cet effet ; selon lui l’ancien suffira, qui depuis un temps indéterminé reste à la poussière dans le grenier. De vieux souliers serviront à un héros plus longtemps qu’ils n’ont servi à son valet, – si héros jamais eu valet, – les pieds nus sont plus vieux que les souliers, et il peut les faire aller. Ceux-là seuls qui vont en soirée et fréquentent les salles d’assemblées législatives, doivent avoir des habits neufs, des habits à changer aussi souvent qu’en eux l’homme change. Mais si mes veste et culotte, mes chapeau et souliers, sont bons à ce que dedans je puisse adorer Dieu, ils feront l’affaire ; ne trouvez-vous pas ? Qui jamais vit ses vieux habits, – sa vieille veste, bel et bien usée, retournée à ses premiers éléments, au point que ce ne fût un acte de charité que de l’abandonner à quelque pauvre garçon, pour être, il se peut, abandonnée par lui à quelque autre plus pauvre encore, ou, dirons-nous, plus riche, qui pouvait s’en tirer à moins ? Oui, prenez garde à toute entreprise qui réclame des habits neufs, et non pas plutôt un porteur d’habits neuf. Si l’homme n’est pas neuf, comment faire aller les habits neufs ? Si vous avez en vue quelque entreprise, faites-en l’essai sous vos vieux habits. Ce qu’il faut aux hommes, ce n’est pas quelque chose avec quoi faire, mais quelque chose à faire, ou plutôt quelque chose à être. Sans doute ne devrions-nous jamais nous procurer de nouveau costume, si déguenillé ou sale que soit l’ancien, que nous n’ayons dirigé, entrepris ou navigué en quelque manière, de façon à nous sentir des hommes nouveaux dans cet ancien, et à ce que le garder équivaille à conserver du vin nouveau dans de vieilles outres. Notre saison de mue, comme celle des volatiles, doit être une crise dans notre vie. Le plongeon, pour la passer, se retire aux étangs solitaires. De même aussi le serpent rejette sa dépouille, et la chenille son habit véreux, grâce à un travail et une expansion intérieurs ; car les hardes ne sont que notre cuticule et enveloppe mortelle[9] extrêmes. Autrement on nous trouvera naviguant sous un faux pavillon, et nous serons inévitablement rejetés par notre propre opinion, aussi bien que par celle de l’espèce humaine.

Nous revêtons habit sur habit, comme si nous croissions à la ressemblance des plantes exogènes par addition externe. Nos vêtements extérieurs, souvent minces et illusoires, sont notre épiderme ou fausse peau, qui ne participe pas de notre vie, et dont nous pouvons nous dépouiller par-ci par-là sans sérieux dommage ; nos habits plus épais, constamment portés, sont notre tégument cellulaire, ou « cortex » ; mais nos chemises sont notre liber ou véritable écorce, qu’on ne peut enlever sans « charmer »[10] et par conséquent détruire l’homme. Je crois que toutes les races à certains moments portent quelque chose d’équivalent à la chemise. Il est désirable que l’homme soit vêtu avec une simplicité qui lui permette de poser les mains sur lui dans les ténèbres, et qu’il vive à tous égards dans un état de concision et de préparation tel que l’ennemi vînt-il à prendre la ville, il puisse, comme le vieux philosophe[11], sortir des portes les mains vides sans inquiétude. Quand un seul habit, en la plupart des cas, en vaut trois légers, et que le vêtement à bon marché s’acquiert à des prix faits vraiment pour contenter le client ; quand on peut, pour cinq dollars, acheter une bonne veste, qui durera un nombre égal d’années, pour deux dollars un bon pantalon, des chaussures de cuir solide pour un dollar et demi la paire, un chapeau d’été pour un quart de dollar, et une casquette d’hiver pour soixante-deux cents et demi, laquelle fabriquée chez soi pour un coût purement nominal sera meilleure encore, où donc si pauvre qui de la sorte vêtu, sur son propre salaire, ne trouve homme assez avisé pour lui rendre hommage ?

Demandé-je des habits d’une forme particulière, que ma tailleuse de répondre avec gravité : « On ne les fait pas comme cela aujourd’hui », sans appuyer le moins du monde sur le « On » comme si elle citait une autorité aussi impersonnelle que le Destin, et je trouve difficile de faire faire ce que je veux, simplement parce qu’elle ne peut croire que je veuille ce que je dis, que j’aie cette témérité. Entendant telle sentence d’oracle, je reste un moment absorbé en pensée, et j’appuie intérieurement sur chaque mot l’un après l’autre, afin d’arriver à en déterminer le sens, afin de découvrir suivant quel degré de consanguinité On se trouve apparenté à moi, et l’autorité qu’il peut avoir en une affaire qui me touche de si près ; finalement, je suis porté à répondre avec un égal mystère, et sans davantage appuyer sur le « on ». — « C’est vrai, on ne les faisait pas comme cela jusqu’alors, mais aujourd’hui on les fait comme cela. » À quoi sert de me prendre ces mesures si, oubliant de prendre celles de mon caractère, elle ne s’occupe que de la largeur de mes épaules, comme qui dirait une patère à pendre l’habit ? Ce n’est ni aux Grâces ni aux Parques que nous rendons un culte, mais à la Mode. Elle file, tisse et taille en toute autorité. Le singe en chef, à Paris, met une casquette de voyage, sur quoi tous les singes d’Amérique font de même. Je désespère parfois d’obtenir quoi que ce soit de vraiment simple et honnête fait en ce monde grâce à l’assistance des hommes. Il les faudrait auparavant passer sous une forte presse pour en exprimer les vieilles idées, de façon à ce qu’ils ne se remettent pas sur pied trop tôt, et alors se trouverait dans l’assemblée quelqu’un pour avoir une lubie en tête, éclose d’un œuf déposé là Dieu sait quand, attendu que le feu même n’arrive pas à tuer ces choses, et vous en seriez pour vos frais. Néanmoins, nous ne devons pas oublier qu’une momie passe pour nous avoir transmis du blé égyptien.

À tout prendre, je crois qu’on ne saurait soutenir que l’habillement s’est, en ce pays plus qu’en n’importe quel autre, élevé à la dignité d’un art. Aujourd’hui, les hommes s’arrangent pour porter ce qu’ils peuvent se procurer. Comme des marins naufragés ils mettent ce qu’ils trouvent sur la plage, et à petite distance, soit d’étendue, soit de temps, se moquent réciproquement de leur mascarade. Chaque génération rit des anciennes modes, tout en suivant religieusement les nouvelles. Nous portons un regard aussi amusé sur le costume d’Henri VIII ou de la Reine Elisabeth que s’il s’agissait de celui du Roi ou de la Reine des Îles Cannibales. Tout costume une fois ôté est pitoyable et grotesque. Ce n’est que l’œil sérieux qui en darde et la vie sincère passée en lui, qui répriment le rire et consacrent le costume de n’importe qui. Qu’Arlequin soit pris de la colique, et sa livrée devra servir à cette disposition également. Le soldat est-il atteint par un boulet de canon, que les lambeaux sont seyants comme la pourpre.

Le goût puéril et barbare qu’hommes et femmes manifestent pour les nouveaux modèles fait à Dieu sait combien d’entre eux secouer le kaléidoscope et loucher dedans afin d’y découvrir la figure particulière que réclame aujourd’hui cette génération. Les fabricants ont appris que ce goût est purement capricieux. De deux modèles qui ne diffèrent que grâce à quelques fils d’une certaine couleur en plus ou en moins, l’un se vendra tout de suite, l’autre restera sur le rayon, quoique fréquemment il arrive qu’à une saison d’intervalle c’est le dernier qui devient le plus à la mode. En comparaison, le tatouage n’est pas la hideuse coutume pour laquelle il passe. Il ne saurait être barbare du fait seul que l’impression est à fleur de peau et inaltérable.

Je ne peux croire que notre système manufacturier soit pour les hommes le meilleur mode de se procurer le vêtement. La condition des ouvriers se rapproche de plus en plus chaque jour de celle des Anglais ; et on ne saurait s’en étonner, puisque, autant que je l’ai entendu dire ou par moi-même observé, l’objet principal est, non pas pour l’espèce humaine de se voir bien et honnêtement vêtue, mais, incontestablement, pour les corporations de pouvoir s’enrichir. Les hommes n’atteignent en fin de compte que ce qu’ils visent. Aussi, dussent-ils manquer sur-le-champ leur but, mieux vaut pour eux viser quelque chose de haut.


Pour ce qui est d’un Couvert, je ne nie pas que ce ne soit aujourd’hui un nécessaire de la vie, bien qu’on ait l’exemple d’hommes qui s’en soient passés durant de longues périodes en des contrées plus froides que celle-ci. Samuel Laing déclare que « Le Lapon sous ses vêtements de peau, et dans un sac de peau qu’il se passe par-dessus la tête et les épaules, dormira toutes les nuits qu’on voudra sur la neige — par un degré de froid auquel ne résisterait la vie de quiconque à ce froid exposé sous n’importe quel costume de laine. » Il les avait vus dormir de la sorte. Encore ajoute-t-il : « Ils ne sont pas plus endurcis que d’autres. » Mais probablement, l’homme n’était pas depuis longtemps sur la terre qu’il avait déjà découvert la commodité qu’offre une maison, le bien-être domestique, locution qui peut à l’origine avoir signifié les satisfactions de la maison plus que celles de la famille, toutes partielles et accidentelles qu’elles doivent être sous les climats où la maison s’associe dans nos pensées surtout à l’hiver et à la saison des pluie, et, les deux tiers de l’année, sauf pour servir de parasol, n’est nullement nécessaire. Sous notre climat, en été, ce fut tout d’abord presque uniquement un abri pour la nuit. Dans les gazettes indiennes un wigwam était le symbole d’une journée de marche, et une rangée de ces wigwams gravée ou peinte sur l’écorce d’un arbre signifiait que tant de fois on avait campé. L’homme n’a pas été fait si fortement charpenté ni si robuste, pour qu’il lui faille chercher à rétrécir son univers, et entourer de murs un espace à sa taille. Il fut tout d’abord nu et au grand air ; mais malgré le charme qu’il y pouvait trouver en temps calme et chaud, dans le jour, peut-être la saison pluvieuse et l’hiver, sans parler du soleil torride, eussent-ils détruit son espèce en germe s’il ne se fût hâté d’endosser le couvert d’une maison. Adam et Ève, suivant la fable, revêtirent le berceau de feuillage avant autres vêtements. Il fallut à l’homme un foyer, un lieu de chaleur, ou de bien-être, d’abord de chaleur physique, puis la chaleur des affections.

Il est possible d’imaginer un temps où, en l’enfance de la race humaine, quelque mortel entreprenant s’insinua en un trou de rocher pour abri. Tout enfant recommence le monde, jusqu’à un certain point, et se plaît à rester dehors, fût-ce dans l’humidité et le froid. Il joue à la maison tout comme au cheval, poussé en cela par un instinct. Qui ne se rappelle l’intérêt avec lequel, étant jeune, il regardait les rochers en surplomb ou les moindres abords de caverne ? C’était l’aspiration naturelle de cette part d’héritage laissée par notre plus primitif ancêtre qui survivait encore en nous. De la caverne nous sommes passés aux toits de feuilles de palmier, d’écorce et branchages, de toile tissée et tendue, d’herbe et paille, de planches et bardeaux, de pierres et tuiles. À la fin, nous ne savons plus ce que c’est que de vivre en plein air, et nos existences sont domestiques sous plus de rapports que nous ne pensons. De l’âtre au champ grande est la distance. Peut-être serait-ce un bien pour nous d’avoir à passer plus de nos jours et de nos nuits sans obstacle entre nous et les corps célestes, et que le poète parlât moins de sous un toit, ou que le saint n’y demeurât pas si longtemps. Les oiseaux ne chantent pas dans les cavernes, plus que les colombes ne cultivent leur innocence dans les colombiers.

Toutefois, se propose-t-on de bâtir une demeure, qu’il convient de montrer quelque sagacité yankee, pour ne pas, en fin de compte, se trouver à la place dans un work-house, un labyrinthe sans fil, un musée, un hospice, une prison ou quelque splendide mausolée. Réfléchissez d’abord à la légèreté que peut avoir l’abri absolument nécessaire. J’ai vu des Indiens Penobscot, en cette ville, habiter des tentes de mince cotonnade, alors que la neige était épaisse de près d’un pied autour d’eux, et je songeai qu’ils eussent été contents de la voir plus épaisse pour écarter le vent. Autrefois, lorsque la façon de gagner ma vie honnêtement, en ayant du temps de reste pour mes travaux personnels, était une question qui me tourmentait plus encore qu’elle ne fait aujourd’hui, car malheureusement je me suis quelque peu endurci, j’avais coutume de voir le long de la voie du chemin de fer une grande boîte, de six pieds de long sur trois de large, dans quoi les ouvriers serraient leurs outils le soir, et l’idée me vint que tout homme, à la rigueur, pourrait moyennant un dollar s’en procurer une semblable, pour, après y avoir percé quelques trous de vrille afin d’y admettre au moins l’air, s’introduire dedans lorsqu’il pleuvait et le soir, puis fermer le couvercle au crochet, de la sorte avoir liberté d’amour, en son âme être libre[12]. Il ne semblait pas que ce fût la pire, ni, à tout prendre, une méprisable alternative. Vous pouviez veiller aussi tard que bon vous semblait, et, à quelque moment que vous vous leviez, sortir sans avoir le propriétaire du sol ou de la maison à vos trousses rapport au loyer. Maint homme se voit harcelé à mort pour payer le loyer d’une boîte plus large et plus luxueuse, qui n’eût pas gelé à mort en une boîte comme celle-ci. Je suis loin de plaisanter. L’économie est un sujet qui admet de se voir traité avec légèreté, mais dont on ne saurait se départir de même. Une maison confortable, pour une race rude et robuste, qui vivait le plus souvent dehors, était jadis faite ici presque entièrement de tels matériaux que la Nature vous mettait tout prêts sous la main. Gookin, qui fut surintendant des Indiens sujets de la colonie de Massachusetts, écrivant en 1674, déclare : « Les meilleures de leurs maisons sont couvertes fort proprement, de façon à tenir calfeutré et au chaud, d’écorces d’arbres, détachées de leurs troncs au temps où l’arbre est en sève, et transformées en grandes écailles, grâce à la pression de fortes pièces de bois, lorsqu’elles sont fraîches… Les maisons plus modestes sont couvertes de nattes qu’ils fabriquent à l’aide d’une espèce de jonc, et elles aussi tiennent passablement calfeutré et au chaud, sans valoir toutefois les premières… J’en ai vu de soixante ou cent pieds de long sur trente de large… Il m’est arrivé souvent de loger dans leurs wigwams, et je les ai trouvés aussi chauds que les meilleures maisons anglaises. » Il ajoute qu’à l’intérieur le sol était ordinairement recouvert et les murs tapissés de nattes brodées d’un travail excellent, et qu’elles étaient meublées d’ustensiles divers. Les Indiens étaient allés jusqu’à régler l’effet du vent au moyen d’une natte suspendue au-dessus du trou qui s’ouvrait dans le toit et mue par une corde. Dans le principe un abri de ce genre se construisait en un jour ou deux tout au plus, pour être démoli et emporté en quelques heures ; et il n’était pas de famille qui ne possédât la sienne, ou son appartement en l’une d’elles.

À l’état sauvage toute famille possède un abri valant les meilleurs, et suffisant pour ses besoins primitifs et plus simples ; mais je ne crois pas exagérer en disant que si les oiseaux du ciel ont leurs nids, les renards leurs tanières, et les sauvages leurs wigwams, il n’est pas dans la société civilisée moderne plus de la moitié des familles qui possède un abri. Dans les grandes villes et cités, où prévaut spécialement la civilisation, le nombre de ceux qui possèdent un abri n’est que l’infime minorité. Le reste paie pour ce vêtement le plus extérieur de tous, devenu indispensable été comme hiver, un tribut annuel qui suffirait à l’achat d’un village entier de wigwams indiens, mais qui pour l’instant contribue au maintien de sa pauvreté sa vie durant. Je ne veux pas insister ici sur le désavantage de la location comparée à la possession, mais il est évident que si le sauvage possède en propre son abri, c’est à cause du peu qu’il coûte, tandis que si l’homme civilisé loue en général le sien, c’est parce qu’il n’a pas le moyen de le posséder ; plus qu’il ne finit à la longue par avoir davantage le moyen de le louer. Mais répond-on, il suffit au civilisé pauvre de payer cette taxe pour s’assurer une demeure qui est un palais comparée à celle du sauvage. Une redevance annuelle de vingt-cinq à cent dollars – tels sont les prix du pays – lui donne droit aux avantages des progrès réalisés par les siècles, appartements spacieux, peinture et papier frais, cheminée Rumford, enduit de plâtre, jalousies, pompe en cuivre, serrure à ressort, l’avantage d’une cave, et maintes autres choses. Mais comment se fait-il que celui qui passe pour jouir de tout cela soit si communément un civilisé pauvre, alors que le sauvage qui ne le possède pas, soit riche comme un sauvage ? Si l’on affirme que la civilisation est un progrès réel dans la condition de l’homme – et je crois qu’elle l’est, mais que les sages seulement utilisent leurs avantages, – il faut montrer qu’elle a produit de meilleures habitations sans les rendre plus coûteuses : or, le coût d’une chose est le montant de ce que j’appellerai la vie requise en échange, immédiatement ou à la longue. Une maison moyenne dans ce voisinage coûte peut-être huit cents dollars, et pour amasser cette somme il faudra de dix à quinze années de la vie du travailleur, même s’il n’est pas chargé de famille – en estimant la valeur pécuniaire du travail de chaque homme à un dollar par jour, car si certains reçoivent plus, d’autres reçoivent moins – de sorte qu’en général il lui aura fallu passer plus de la moitié de sa vie avant d’avoir gagné son wigwam. Le supposons-nous au lieu de cela payer un loyer, que c’est tout simplement le choix douteux entre deux maux. Le sauvage eût-il été sage d’échanger son wigwam contre un palais à de telles conditions ?

On devinera que je ramène, autant qu’il y va de l’individu, presque tout l’avantage de garder une propriété superflue comme fond en réserve pour l’avenir, surtout au défraiement des dépenses funéraires. Mais peut-être l’homme n’est-il pas requis de s’ensevelir lui-même. Néanmoins voilà qui indique une distinction importante entre le civilisé et le sauvage ; et sans doute a-t-on des intentions sur nous pour notre bien, en faisant de la vie d’un peuple civilisé une institution, dans laquelle la vie de l’individu se voit à un degré considérable absorbée, en vue de conserver et perfectionner celle de la race. Mais je désire montrer grâce à quel sacrifice s’obtient actuellement cet avantage, et suggérer que nous pouvons peut-être vivre de façon à nous assurer tout l’avantage sans avoir en rien à souffrir du désavantage. Qu’entendez-vous en disant que le pauvre, vous l’avez toujours avec vous, ou que les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en sont agacées[13] ?

« Je suis vivant, dit le Seigneur, vous n’aurez plus lieu de dire ce proverbe en Israël. »

« Voici, toutes les âmes sont à moi ; l’âme du fils comme l’âme du père, l’une et l’autre sont à moi ; l’âme qui pèche c’est celle qui mourra[14]. »

Si j’envisage mes voisins, les fermiers de Concord, au moins aussi à leur aise que les gens des autres classes, je constate que, pour la plupart, ils ont peiné vingt, trente ou quarante années pour devenir les véritables propriétaires de leurs fermes, qu’en général ils ont héritées avec des charges, ou achetées avec de l’argent emprunté à intérêt, – et nous pouvons considérer un tiers de ce labeur comme représentant le coût de leurs maisons – mais qu’ordinairement ils n’ont pas encore payées. Oui, les charges quelquefois l’emportent sur la valeur de la ferme, au point que la ferme elle-même devient toute une lourde charge, sans qu’il manque de se trouver un homme pour en hériter, lequel déclare la connaître à fond, comme il dit. M’adressant aux répartiteurs d’impôts, je m’étonne d’apprendre qu’ils sont incapables de nommer d’emblée douze personnes de la ville en possession de fermes franches et nettes de toute charge. Si vous désirez connaître l’histoire de ces domaines, interrogez la banque où ils sont hypothéqués. L’homme qui a bel et bien payé sa ferme grâce au travail fourni dessus est si rare que tout voisin peut le montrer du doigt. Je me demande s’il en existe trois à Concord. Ce qu’on a dit des marchands, qu’une très forte majorité, même quatre-vingt-dix-sept pour cent, sont assurés de faire faillite, est également vrai des fermiers. Pour ce qui est des marchands, cependant, l’un d’eux déclare avec justesse que leurs faillites, en grande partie, ne sont pas de véritables faillites pécuniaires, mais de simples manquements à remplir leurs engagements, parce que c’est incommode, – ce qui revient à dire que c’est le moral qui flanche. Mais voilà qui aggrave infiniment le cas, et suggère, en outre, que selon toute probabilité les trois autres eux-mêmes ne réussissent pas à sauver leurs âmes, et sont peut-être banqueroutiers dans un sens pire que ceux qui font honnêtement faillite. La banqueroute et la dénégation de dettes sont les tremplins d’où s’élance pour opérer ses culbutes pas mal de notre civilisation, tandis que le sauvage, lui, reste debout sur la planche non élastique de la famine. N’empêche que le Concours Agricole du Middlesex se passe ici chaque année avec éclat[15], comme si tous les rouages de la machine agricole étaient bien graissés.

Le fermier s’efforce de résoudre le problème d’une existence suivant une formule plus compliquée que le problème lui-même. Pour se procurer ses cordons de souliers il spécule sur des troupeaux de bétail. Avec un art consommé il a tendu son piège à l’aide d’un cheveu pour attraper confort et indépendance, et voilà qu’en faisant demi-tour il s’est pris la jambe dedans. Telle la raison pour laquelle il est pauvre ; et c’est pour semblable raison que tous nous sommes pauvres relativement à mille conforts sauvages, quoique entourés de luxe. Comme Chapman le chante[16] :


The false society of men –
– for earthly greatness
All heavenly comforts rarefies to air.[17]


Et lorsque le fermier possède enfin sa maison, il se peut qu’au lieu d’en être plus riche il en soit plus pauvre, et que ce soit la maison qui le possède. Si je comprends bien, ce fut une solide objection présentée par Momus contre la maison que bâtit Minerve, qu’elle ne « l’avait pas faite mobile, grâce à quoi l’on pouvait éviter un mauvais voisinage » ; et encore peut-on la présenter, car nos maisons sont une propriété si difficile à remuer que bien souvent nous y sommes en prison plutôt qu’en un logis ; et le mauvais voisinage à éviter est bien la gale qui nous ronge. Je connais en cette ville-ci une ou deux familles, pour le moins, qui depuis près d’une génération désirent vendre leurs maisons situées dans les environs pour aller habiter le village[18] sans pouvoir y parvenir, et que la mort seule délivrera.

Il va sans dire que la majorité finit par être à même soit de posséder soit de louer la maison moderne avec tous ses perfectionnements. Dans le temps qu’elle a passé à perfectionner nos maisons, la civilisation n’a pas perfectionné de même les hommes appelés à les habiter. Elle a créé des palais, mais il était plus malaisé de créer des gentilshommes et des rois. Et si le but poursuivi par l’homme civilisé n’est pas plus respectable que celui du sauvage, si cet homme emploie la plus grande partie de sa vie à se procurer uniquement un nécessaire et un bien-être grossiers, pourquoi aurait-il une meilleure habitation que l’autre ?

Mais quel est le sort de la pauvre minorité ? Peut-être reconnaîtra-t-on que juste en la mesure où les uns se sont trouvés au point de vue des conditions extérieures placés au-dessus du sauvage, les autres se sont trouvés dégradés au-dessous de lui. Le luxe d’une classe se voit contrebalancé par l’indigence d’une autre. D’un côté le palais, de l’autre les hôpitaux et le « pauvre honteux ». Les myriades qui bâtirent les pyramides destinées à devenir les tombes des pharaons étaient nourries d’ail, et sans doute n’étaient pas elles-mêmes décemment enterrées. Le maçon qui met la dernière main à la corniche du palais, retourne le soir peut-être à une hutte qui ne vaut pas un wigwam. C’est une erreur de supposer que dans un pays où existent les témoignages usuels de la civilisation, la condition d’une très large part des habitants ne peut être aussi avilie que celle des sauvages. Je parle des pauvres avilis, non pas pour le moment des riches avilis. Pour l’apprendre nul besoin de regarder plus loin que les cabanes qui partout bordent nos voies de chemins de fer, ce dernier progrès de la civilisation ; où je vois en mes tournées quotidiennes des êtres humains vivre dans des porcheries, et tout l’hiver la porte ouverte, pour y voir, sans la moindre provision de bois apparente, souvent imaginable, où les formes des jeunes comme des vieux sont à jamais ratatinées par la longue habitude de trembler de froid et de misère, où le développement de tous leurs membres et facultés se trouve arrêté. Il est certainement bon de regarder cette classe grâce au labeur de laquelle s’accomplissent les travaux qui distinguent cette génération. Telle est aussi, à un plus ou moins haut degré la condition des ouvriers de tout ordre en Angleterre, le grand workhouse[19] du monde. Encore pourrais-je vous renvoyer à l’Irlande, que la carte présente comme une de ses places blanches ou éclairées. Mettez en contraste la condition physique de l’Irlandais avec celle de l’Indien de l’Amérique du Nord, ou de l’insulaire de la Mer du Sud, ou de toute autre race sauvage avant qu’elle se soit dégradée au contact de l’homme civilisé. Cependant je n’ai aucun doute que ceux qui gouvernent ce peuple ne soient doués d’autant de sagesse que la moyenne des gouvernants civilisés. Sa condition prouve simplement le degré de malpropreté compatible avec la civilisation. Guère n’est besoin de faire allusion maintenant aux travailleurs de nos États du Sud, qui produisent les objets principaux d’exportation de ce pays et ne sont eux-mêmes qu’un produit marchand du Sud. Je m’en tiendrai à ceux qui passent pour être dans des conditions ordinaires.

On dirait qu’en général les hommes n’ont jamais réfléchi à ce que c’est qu’une maison, et sont réellement quoique inutilement pauvres toute leur vie parce qu’ils croient devoir mener la même que leurs voisins. Comme s’il fallait porter n’importe quelle sorte d’habit que peut vous couper le tailleur, ou, en quittant progressivement le chapeau de feuille de palmier ou la casquette de marmotte, se plaindre de la dureté des temps parce que vos moyens ne vous permettent pas de vous acheter une couronne ! Il est possible d’inventer une maison encore plus commode et plus luxueuse que celle que nous avons, laquelle cependant tout le monde admettra qu’homme ne saurait suffire à payer. Travaillerons-nous toujours à nous procurer davantage, et non parfois à nous contenter de moins ? Le respectable bourgeois enseignera-t-il ainsi gravement, de précepte et d’exemple, la nécessité pour le jeune homme de se pourvoir, avant de mourir, d’un certain nombre de « caoutchoucs » superflus, et de parapluies, et de vaines chambres d’amis pour de vains amis ? Pourquoi notre mobilier ne serait-il pas aussi simple que celui de l’Arabe ou de l’Indien ? Lorsque je pense aux bienfaiteurs de la race, ceux que nous avons apothéosés comme messagers du ciel, porteurs de dons divins à l’adresse de l’homme, je n’imagine pas de suite sur leurs talons, plus que de charretée de meubles à la mode. Ou me faudra-t-il reconnaître – singulière reconnaissance ! – que notre mobilier doit être plus compliqué que celui de l’Arabe, en proportion de notre supériorité morale et intellectuelle sur lui ? Pour le présent nos maisons en sont encombrées, et toute bonne ménagère en pousserait volontiers la majeure partie au fumier pour ne laisser pas inachevée sa besogne matinale. La besogne matinale ! Par les rougeurs de l’Aurore et la musique de Memnon, quelle devrait être la besogne matinale de l’homme en ce monde ? J’avais trois morceaux de pierre calcaire sur mon bureau, mais je fus épouvanté de m’apercevoir qu’ils demandaient à être époussetés chaque jour, alors que le mobilier de mon esprit était encore tout non épousseté. Écœuré, je les jetai par la fenêtre. Comment, alors, aurais-je eu une maison garnie de meubles ? Plutôt me serais-je assis en plein air, car il ne s’amoncelle pas de poussière sur l’herbe, sauf où l’homme a entamé le sol.

C’est le voluptueux, c’est le dissipé, qui lancent les modes que si scrupuleusement suit le troupeau. Le voyageur qui descend dans les bonnes maisons, comme on les appelle, ne tarde pas à s’en apercevoir, car les aubergistes le prennent pour un Sardanapale, et s’il se soumettait à leurs tendres attentions, il ne tarderait pas à se voir complètement émasculé. Je crois qu’en ce qui concerne la voiture de chemin de fer nous inclinons à sacrifier plus au luxe qu’à la sécurité et la commodité, et que, sans atteindre à celles-ci, elle menace de ne devenir autre chose qu’un salon moderne, avec ses divans, ses ottomanes, ses stores, et cent autres choses orientales, que nous emportons avec nous vers l’ouest, inventées pour les dames du harem et ces habitants efféminés du Céleste Empire, dont Jonathan devrait rougir de connaître les noms. J’aimerais mieux m’asseoir sur une citrouille et l’avoir à moi seul, qu’être pressé par la foule sur un coussin de velours. J’aimerais mieux parcourir la terre dans un char à bœufs, avec une libre circulation d’air, qu’aller au ciel dans la voiture de fantaisie d’un train d’excursion en respirant la malaria tout le long de la route.

La simplicité et la nudité mêmes de la vie de l’homme aux âges primitifs impliquent au moins cet avantage, qu’elles le laissaient n’être qu’un passant dans la nature. Une fois rétabli par la nourriture et le sommeil il contemplait de nouveau son voyage. Il demeurait, si l’on peut dire, sous la tente ici-bas, et passait le temps à suivre les vallées, à traverser les plaines, ou à grimper au sommet des monts. Mais voici les hommes devenus les outils de leurs outils ! L’homme qui en toute indépendance cueillait les fruits lorsqu’il avait faim, est devenu un fermier ; et celui qui debout sous un arbre en faisait son abri, un maître de maison. Nous ne campons plus aujourd’hui pour une nuit, mais nous étant fixés sur la terre avons oublié le ciel. Nous avons adopté le Christianisme simplement comme une méthode perfectionnée d’agri-culture. Nous avons bâti pour ce monde-ci une résidence de famille et pour le prochain une tombe de famille. Les meilleures œuvres d’art sont l’expression de la lutte que soutient l’homme pour s’affranchir de cet état, mais tout l’effet de notre art est de rendre confortable cette basse condition-ci et de nous faire oublier cette plus haute condition-là. Il n’y a véritablement pas place en ce village pour l’érection d’une œuvre des beaux-arts, s’il nous en était venu la moindre, car nos existences, nos maisons, nos rues, ne lui fournissent nul piédestal convenable. Il n’y a pas un clou pour y pendre un tableau, pas une planche pour recevoir le buste d’un héros ou d’un saint. Lorsque je réfléchis à la façon dont nos maisons sont bâties, au prix que nous les payons, ou ne payons pas, et à ce qui préside à la conduite comme à l’entretien de leur économie intérieure, je m’étonne que le plancher ne cède pas sous les pieds du visiteur dans le temps qu’il admire les bibelots couvrant la cheminée, pour le faire passer dans la cave jusqu’à quelque solide et honnête quoique terreuse fondation. Je ne peux m’empêcher de remarquer que cette vie soi-disant riche et raffinée est une chose sur laquelle on a bondi, et je me rends malaisément compte des délices offertes par les beaux-arts qui l’adornent, mon attention étant tout entière absorbée par le bond ; je me rappelle en effet que le plus grand saut naturel dû aux seuls muscles humains, selon l’histoire, est celui de certains Arabes nomades, qui passent pour avoir franchi vingt-cinq pieds en terrain plat. Sans appui factice l’homme est sûr de revenir à la terre au-delà de cette distance. La première question que je suis tenté de poser au propriétaire d’une pareille impropriété est : « Qui vous étaye ? Êtes-vous l’un des quatre-vingt-dix-sept qui font faillite, ou l’un des trois qui réussissent ? » Répondez à ces questions, et peut-être alors pourrai-je regarder vos babioles en les trouvant ornementales. La charrue devant les bœufs n’est belle ni utile. Avant de pouvoir orner nos maisons de beaux objets, il faut en mettre à nu les murs, comme il faut mettre à nu nos existences, puis poser pour fondement une belle conduite de maison et une belle conduite de vie : or, c’est surtout en plein air, où il n’est maison ni maître de maison, que se cultive le goût du beau.

Le vieux Johnson en son Wonder-Working Providence[20], parlant des premiers colons de cette ville-ci, colons dont il était le contemporain, nous dit : « Ils se creusent un trou en guise de premier abri au pied de quelque versant de colline, et, après avoir lancé le déblai en l’air sur du bois de charpente, font un feu fumeux contre la terre, du côté le plus élevé. » Ils ne « se pourvurent de maisons », ajoute-t-il, « que lorsque la terre, grâce à Dieu, produisit du pain pour les nourrir », et si légère fut la récolte de la première année, qu’« ils durent, pendant un bon moment, couper leur pain très mince ». Le secrétaire de la province des Nouveaux Pays-Bas, écrivant en hollandais, en 1650, pour l’enseignement de qui désirait y acquérir des terres, constate de façon plus spéciale que « ceux qui, dans les Nouveaux Pays-Bas, et surtout en Nouvelle-Angleterre, n’ont pas les moyens de commencer par construire des maisons de ferme suivant leurs désirs, creusent une fosse carrée dans le sol, en forme de cave, de six à sept pieds de profondeur, de la longueur et de la largeur qu’ils jugent convenable, revêtent de bois la terre à l’intérieur tout autour du mur, et tapissent ce bois d’écorce d’arbre ou de quelque chose autre afin de prévenir les éboulements ; planchéient cette cave, et la lambrissent au-dessus de la tête en guise de plafond, élèvent un toit d’espars sur le tout, et couvrent ces espars d’écorce ou de mottes d’herbe, de manière à pouvoir vivre au sec et au chaud en ces maisons, eux et tous les leurs, des deux, trois et quatre années, étant sous-entendu qu’on fait traverser de cloisons ces caves adaptées à la mesure de la famille. Les riches et principaux personnages de la Nouvelle-Angleterre, au début des colonies, commencèrent leurs premières habitations dans ce style, pour deux motifs : premièrement, afin de ne pas perdre de temps à bâtir, et ne pas manquer de nourriture à la saison suivante ; secondement, afin de ne pas rebuter le peuple de travailleurs pauvres qu’ils amenaient par cargaisons de la mère-patrie. Au bout de trois ou quatre ans, le pays une fois adapté à l’agriculture, ils se construisirent de belles maisons, auxquelles ils consacrèrent des milliers de dollars. »

En ce parti adopté par nos ancêtres il y avait tout au moins un semblant de prudence, comme si leur principe était de satisfaire d’abord aux plus urgents besoins. Mais est-ce aux plus urgents besoins, que l’on satisfait aujourd’hui ? Si je songe à acquérir pour moi-même quelqu’une de nos luxueuses habitations, je m’en vois détourné, car, pour ainsi parler, le pays n’est pas encore adapté à l’humaine culture, et nous sommes encore forcés de couper notre pain spirituel en tranches beaucoup plus minces que ne faisaient nos ancêtres leur pain de froment. Non point que tout ornement architectural soit à négliger même dans les périodes les plus primitives ; mais que nos maisons commencent par se garnir de beauté, là où elles se trouvent en contact avec nos existences, comme l’habitacle du coquillage, sans être étouffées dessous. Hélas ! j’ai pénétré dans une ou deux d’entre elles et sais de quoi elles sont garnies.

Bien que nous ne soyons pas dégénérés au point de ne pouvoir à la rigueur vivre aujourd’hui dans une grotte ou dans un wigwam, sinon porter des peaux de bête, il est mieux certainement d’accepter les avantages, si chèrement payés soient-ils, qu’offrent l’invention et l’industrie du genre humain. En tel pays que celui-ci, planches et bardeaux, chaux et briques, sont meilleur marché et plus faciles à trouver que des grottes convenables, ou des troncs entiers, ou de l’écorce en quantités suffisantes, ou même de l’argile bien trempée ou des pierres plates. Je parle de tout cela en connaissance de cause, attendu que je m’y suis initié de façon à la fois théorique et pratique. Avec un peu plus d’entendement, nous pourrions employer ces matières premières à devenir plus riches que les plus riches d’aujourd’hui, et à faire de notre civilisation une grâce du ciel. L’homme civilisé n’est autre qu’un sauvage de plus d’expérience et de plus de sagesse. Mais hâtons-nous d’en venir à ma propre expérience.


Vers la fin de mars 1845, ayant emprunté une hache, je m’en allai dans les bois qui avoisinent l’étang de Walden, au plus près duquel je me proposais de construire une maison, et me mis à abattre quelques grands pins Weymouth fléchus, encore en leur jeunesse, comme bois de construction. Il est difficile de commencer sans emprunter, mais sans doute est-ce la plus généreuse façon de souffrir que vos semblables aient un intérêt dans votre entreprise. Le propriétaire de la hache, comme il en faisait l’abandon, déclara que c’était la prunelle de son œil ; mais je la lui rendis plus aiguisée que je ne la reçus. C’était un aimable versant de colline que celui où je travaillais, couvert de bois de pins, à travers lesquels je promenais mes regards sur l’étang, et d’un libre petit champ au milieu d’eux, d’où s’élançaient des pins et des hickorys. La glace de l’étang qui n’avait pas encore fondu, malgré quelques espaces découverts, se montrait toute de couleur sombre et saturée d’eau. Il survint quelques légères chutes de neige dans le temps que je travaillais là ; mais en général lorsque je m’en revenais au chemin de fer pour rentrer chez moi, son amas de sable jaune s’allongeait au loin, miroitant dans l’atmosphère brumeuse, les rails brillaient sous le soleil printanier, et j’entendais l’alouette[21], le pewee et d’autres oiseaux déjà là pour inaugurer une nouvelle année avec nous. C’étaient d’aimables jours de printemps, où l’hiver du mécontentement de l’homme[22] fondait tout comme le gel de la terre, et où la vie après être restée engourdie commençait à s’étirer. Un jour que ma hache s’étant défaite j’avais coupé un hickory vert pour fabriquer un coin, enfoncé ce coin à l’aide d’une pierre, et mis le tout à tremper dans une mare pour faire gonfler le bois, je vis un serpent rayé entrer dans l’eau, au fond de laquelle il resta étendu, sans en paraître incommodé, aussi longtemps que je restai là, c’est-à-dire plus d’un quart d’heure ; peut-être parce qu’il était encore sous l’influence de la léthargie. Il me parut qu’à semblable motif les hommes doivent de rester dans leur basse et primitive condition présente ; mais s’ils venaient à sentir l’influence du printemps des printemps les réveiller, ils s’élèveraient nécessairement à une vie plus haute et plus éthérée. J’avais auparavant vu sur mon chemin, par les matins de gelée, les serpents attendre que le soleil dégelât des portions de leurs corps demeurées engourdies et rigides. Le premier avril il plut et la glace fondit, et aux premières heures du jour, heures d’épais brouillard, j’entendis une oie traînarde, qui devait voler à tâtons de côté et d’autre au-dessus de l’étang, cacarder comme perdue, ou telle l’esprit du brouillard.

Ainsi continuai-je durant quelques jours à couper et façonner du bois de charpente, aussi des étais et des chevrons, tout cela avec ma modeste hache, sans nourrir beaucoup de pensées communicables ou savantes, en me chantant à moi-même :


Men say they know many things ;
But lo ! they have taken wings, –
The arts and sciences,
And a thousand appliances :
The wind that blows
Is all that anybody knows.[23]


Je taillai les poutres principales de six pouces carrés, la plupart des étais sur deux côtés seulement, les chevrons et solives sur un seul côté, en laissant dessus le reste de l’écorce, de sorte qu’ils étaient tout aussi droits et beaucoup plus forts que ceux qui passent par la scie. Il n’est pas de pièce qui ne fut avec soin mortaisée ou ténonnée à sa souche, car vers ce temps-là j’avais emprunté d’autres outils. Mes journées dans les bois n’en étaient pas de bien longues ; toutefois j’emportais d’ordinaire mon dîner de pain et de beurre, et lisais le journal qui l’enveloppait, à midi, assis parmi les rameaux verts détachés par moi des pins, tandis qu’à ma miche se communiquait un peu de leur senteur, car j’avais les mains couvertes d’une épaisse couche de résine. Avant d’avoir fini j’étais plutôt l’ami que l’ennemi des pins, quoique j’en eusse abattu quelques-uns, ayant fait avec eux plus ample connaissance. Parfois il arrivait qu’un promeneur dans le bois s’en vînt attiré par le bruit de ma hache, et nous bavardions gaiement par-dessus les copeaux dont j’étais l’auteur.

Vers le milieu d’avril, car je ne mis nulle hâte dans mon travail, et tâchai plutôt de le mettre à profit, la charpente de ma maison, achevée, était prête à se voir dressée. J’avais acheté déjà la cabane de James Collins, un Irlandais qui travaillait au chemin de fer de Fitchburg, pour avoir des planches. La cabane de James Collins passait pour particulièrement belle. Lorsque j’allai la voir il était absent. Je me promenai tout autour, d’abord inaperçu de l’intérieur, tant la fenêtre en était renfoncée et haut placée. De petites dimensions, elle avait un toit de cottage en pointe, et l’on n’en pouvait voir guère davantage, entourée qu’elle se trouvait d’une couche de boue épaisse de cinq pieds, qu’on eût prise pour un amas d’engrais. Le toit en était la partie la plus saine, quoique le soleil en eût déjeté et rendu friable une bonne portion. De seuil, il n’était question, mais à sa place un passage à demeure pour les poules sous la planche de la porte. Mrs C. vint à cette porte et me demanda de vouloir bien prendre un aperçu de l’intérieur. Mon approche provoqua l’entrée préalable des poules. Il y faisait noir, et le plancher, rien qu’une planche par-ci par-là qui ne supporterait pas le déplacement, en grande partie recouvert de saleté, était humide, visqueux, et faisait frissonner. Elle alluma une lampe pour me montrer l’intérieur du toit et des murs, et aussi que le plancher s’étendait jusque sous le lit, tout en me mettant en garde contre une incursion dans la cave, sorte de trou aux ordures profond de deux pieds. Suivant ses propres paroles, c’étaient « de bonnes planches en l’air, de bonnes planches tout autour, et une bonne fenêtre », – de deux carreaux tout entiers à l’origine, sauf que le chat était dernièrement sorti par là. Il y avait un poêle, un lit, et une place pour s’asseoir, un enfant là tel qu’il était né, une ombrelle de soie, un miroir à cadre doré, un moulin à café neuf et breveté, cloué à un plançon de chêne, un point, c’est tout. Le marché fut tôt conclu, car James, sur les entrefaites, était rentré. J’aurais à payer ce soir quatre dollars vingt-cinq cents, et lui à déguerpir à cinq heures demain matin sans vendre à personne autre d’ici là : j’entrerais en possession à six heures. Il serait bon, ajouta-t-il, d’être là de bonne heure, afin de prévenir certaines réclamations pas très claires et encore moins justes rapport à la redevance et au combustible. C’était là, m’assura-t-il, le seul et unique ennui. À six heures je le croisai sur la route, lui et sa famille. Tout leur avoir – lit, moulin à café, miroir, poules – tenait en un seul gros paquet, tout sauf le chat ; ce dernier s’adonna aux bois, où il devint chat sauvage et, suivant ce que j’appris dans la suite, mit la patte dans un piège à marmottes, pour ainsi devenir en fin de compte un chat mort.

Je démolis cette demeure le matin même, en retirai les clous, et la transportai par petites charretées au bord de l’étang, où j’étendis les planches sur l’herbe pour y blanchir et se redresser au soleil. Certaine grive matinale lança une note ou deux en mon honneur comme je suivais en voiture le sentier des bois. Je fus traîtreusement averti par un jeune Patrick que dans les intervalles du transport le voisin Seeley, un Irlandais, transférait dans ses poches les clous, crampons et chevilles encore passables, droits et enfonçables, pour rester là, quand je revenais, à bavarder, et comme si de rien n’était, de son air le plus innocent, lever les yeux de nouveau sur le désastre ; il y avait disette d’ouvrage, comme il disait. Il était là pour représenter l’assistance et contribuer à ne faire qu’un de cet événement en apparence insignifiant avec l’enlèvement des dieux de Troie.

Je creusai ma cave dans le flanc d’une colline dont la pente allait sud, là où une marmotte avait autrefois creusé son terrier, à travers des racines de sumac et de ronces, et la plus basse tache de végétation, six pieds carrés sur sept de profondeur, jusqu’à un sable fin où les pommes de terre ne gèleraient pas par n’importe quel hiver. Les côtés furent laissés en talus, et non maçonnés ; mais le soleil n’ayant jamais brillé sur eux, le sable s’en tient encore en place. Ce fut l’affaire de deux heures de travail. Je pris un plaisir tout particulier à entamer ainsi le sol, car il n’est guère de latitudes où les hommes ne fouillent la terre, en quête d’une température égale. Sous la plus magnifique maison de la ville se trouvera encore la cave où l’on met en provision ses racines comme jadis, et longtemps après que l’édifice aura disparu la postérité retrouvera son encoche dans la terre. La maison n’est toujours qu’une sorte de porche à l’entrée d’un terrier.

Enfin, au commencement de mai, avec l’aide de quelques-unes de mes connaissances, plutôt pour mettre à profit si bonne occasion de voisiner que par toute autre nécessité, je dressai la charpente de ma maison. Nul ne fut jamais plus que moi honoré en la personne de ses fondateurs. Ils sont destinés, j’espère, à assister un jour à la fondation d’édifices plus majestueux. Je commençai à occuper ma maison le quatre juillet, dès qu’elle fut pourvue de planches et de toit, car les planches étant soigneusement taillées en biseau et posées en recouvrement, elle se trouvait impénétrable à la pluie ; mais avant d’y mettre les planches, je posai à l’une des extrémités les bases d’une cheminée, en montant de l’étang sur la colline deux charretées de pierre dans mes bras. Je construisis la cheminée après mon sarclage en automne, avant que le feu devînt nécessaire pour se chauffer, et fis, en attendant, ma cuisine dehors par terre, de bonne heure le matin ; manière de procéder que je crois encore à certains égards plus commode et plus agréable que la manière usuelle. Faisait-il de l’orage avant que mon pain fût cuit, que j’assujettissais quelques planches au-dessus du feu, m’asseyais dessous pour surveiller ma miche, et passais de la sorte quelques heures charmantes. En ce temps où mes mains étaient fort occupées je ne lus guère, mais les moindres bouts de papier traînant par terre, ma poignée ou ma nappe, me procuraient tout autant de plaisir, en fait remplissaient le même but que l’Iliade.

Il vaudrait la peine de construire avec plus encore de mûre réflexion que je ne fis, en se demandant, par exemple, où une porte, une fenêtre, une cave, un galetas, trouvent leur base dans la nature de l’homme, et peut-être n’élevant jamais d’édifice, qu’on ne lui ait trouvé une meilleure raison d’être que nos besoins temporels mêmes. Il y a chez l’homme qui construit sa propre maison un peu de cet esprit d’à-propos que l’on trouve chez l’oiseau qui construit son propre nid. Si les hommes construisaient de leurs propres mains leurs demeures, et se procuraient la nourriture pour eux-mêmes comme pour leur famille, simplement et honnêtement, qui sait si la faculté poétique ne se développerait pas universellement, tout comme les oiseaux universellement chantent lorsqu’ils s’y trouvent invités ? Mais, hélas ! nous agissons à la ressemblance de l’étourneau et du coucou, qui pondent leurs œufs dans des nids que d’autres oiseaux ont bâtis, et qui n’encouragent nul voyageur avec leur caquet inharmonieux. Abandonnerons-nous donc toujours le plaisir de la construction au charpentier ? À quoi se réduit l’architecture dans l’expérience de la masse des hommes ? Je n’ai jamais, au cours de mes promenades, rencontré un seul homme livré à l’occupation si simple et si naturelle qui consiste à construire sa maison. Nous dépendons de la communauté. Ce n’est pas le tailleur seul qui est la neuvième partie d’un homme[24] ; c’est aussi le prédicateur, le marchand, le fermier. Où doit aboutir cette division du travail ? et quel objet finalement sert-elle ? Sans doute autrui peut-il aussi penser pour moi ; mais il n’est pas à souhaiter pour cela qu’il le fasse à l’exclusion de mon action de penser pour moi-même.

C’est vrai, il est en ce pays ce qu’on nomme des architectes, et j’ai entendu parler de l’un d’eux au moins comme possédé de l’idée qu’il y a un fond de vérité, une nécessité, de là une beauté dans l’acte qui consiste à faire des ornements d’architecture, à croire que c’est une révélation pour lui. Fort bien peut-être à son point de vue, mais guère mieux que le commun dilettantisme. En réformateur sentimental de l’architecture, c’est par la corniche qu’il commença, non par les fondations. Ce fut seulement l’embarras de savoir comment mettre un fond de vérité dans les ornements qui valut à toute dragée de renfermer en fait une amande ou un grain de carvi, – bien qu’à mon sens ce soit sans le sucre que les amandes sont le plus saines – et non pas comment l’hôte, l’habitant, pourrait honnêtement bâtir à l’intérieur et à l’extérieur, en laissant les ornements s’arranger à leur guise. Quel homme doué de raison supposa jamais que les ornements étaient quelque chose d’extérieur et de tout bonnement dans la peau, – que si la tortue possédait une carapace tigrée, ou le coquillage ses teintes de nacre, c’était suivant tel contrat qui valut aux habitants de Broadway leur église de la Trinité ? Mais un homme n’a pas plus à faire avec le style d’architecture de sa maison qu’une tortue avec celui de sa carapace : ni ne doit le soldat être assez vain pour essayer de peindre la couleur précise de sa valeur sur sa bannière. C’est à l’ennemi à la découvrir. Il se peut qu’il pâlisse au moment de l’épreuve. Il me semblait voir cet homme se pencher par-dessus la corniche pour murmurer timidement son semblant de vérité aux rudes occupants qui la connaissaient, en réalité, mieux que lui. Ce que je vois de beauté architecturale aujourd’hui, est venu, je le sais, progressivement du dedans au-dehors, des nécessités et du caractère de l’habitant, qui est le seul constructeur, – de certaine sincérité inconsciente, de certaine noblesse, sans jamais une pensée pour l’apparence ; et quelque beauté additionnelle de ce genre qui soit destinée à se produire, sera précédée d’une égale beauté inconsciente de vie. Les plus intéressantes demeures, en ce pays-ci, le peintre le sait bien, sont les plus dénuées de prétention, les humbles huttes et les cottages de troncs de bois des pauvres en général ; c’est la vie des habitants dont ce sont les coquilles, et non point simplement quelque particularité dans ces surfaces, qui les rend pittoresques ; et tout aussi intéressante sera la case suburbaine du citoyen, lorsque la vie de celui-ci sera aussi simple et aussi agréable à l’imagination, et qu’on sentira aussi peu d’effort visant à l’effet dans le style de sa demeure. Les ornements d’architecture, pour une large part, sont littéralement creux, et c’est sans dommage pour l’essentiel qu’un coup de vent de septembre les enlèverait, tels des plumes d’emprunt. Ceux-là peuvent s’en tirer sans architecture, qui n’ont ni olives ni vins au cellier. Que serait-ce si l’on faisait autant d’embarras à propos des ornements de style en littérature, et si les architectes de nos Bibles dépensaient autant de temps à leurs corniches que font les architectes de nos églises ? Ainsi des belles-lettres et des beaux-arts, et de leurs professeurs. Voilà qui touche fort un homme, vraiment, de savoir comment sont inclinés quelques bouts de bois au-dessus ou au-dessous de lui, et de quelles couleurs sa case est barbouillée ! Cela signifierait quelque chose si, dans un esprit de ferveur, il les eût inclinés, il l’eût barbouillée ; mais l’âme s’étant retirée de l’occupant, c’est tout de même que de construire son propre cercueil, – l’architecture de la tombe –, et « charpentier » n’est que synonyme de « fabricant de cercueils ». Tel homme dit, en son désespoir ou son indifférence pour la vie : « Ramassez une poignée de la terre qui est à vos pieds, et peignez-moi votre maison de cette couleur-là. » Est-ce à sa dernière et étroite maison qu’il pense ? Jouez-le à pile ou face. Qu’abondant doit être son loisir ! Pourquoi ramasser une poignée de boue ? Peignez plutôt votre maison de la couleur de votre teint ; qu’elle pâlisse ou rougisse pour vous. Une entreprise pour améliorer le style de l’architecture des chaumières ! Quand vous aurez là tout prêts mes ornements je les porterai.


Avant l’hiver je bâtis une cheminée, et couvris de bardeaux les côtés de ma maison, déjà imperméables à la pluie, de bardeaux imparfaits et pleins de sève, tirés de la première tranche de la bille, et dont je dus redresser les bords au rabot.


Je possède ainsi une maison recouverte étroitement de bardeaux et de plâtre, de dix pieds de large sur quinze de long, aux jambages de huit pieds, pourvue d’un grenier et d’un appentis, d’une grande fenêtre de chaque côté, de deux trappes, d’une porte à l’extrémité et d’une cheminée de brique en face. Le coût exact de ma maison, au prix ordinaire de matériaux comme ceux dont je me servis, mais sans compter le travail tout entier fait par moi, fut le suivant : et j’en donne le détail parce qu’il est peu de gens capables de dire exactement ce que coûtent leurs maisons, et moins encore, si seulement, il en est, le coût séparé des matériaux divers dont elle se compose :


Planches

$ 8 03 ½[25]

(Planches de la cabane pour la plupart.)


Bardeaux de rebut pour le toit et les côtés

4 00



Lattes

1 25



Deux fenêtres d’occasion avec verre

2 43



Un mille de vieilles briques

4 00



Deux barils de chaux

2 40

(C’était cher.)


Crin

0 31

(Plus qu’il ne fallait.)


Fer du manteau de cheminée

0 15



Clous

3 90



Gonds et vis

0 14



Loquet

0 10



Craie

0 01



Transport

1 40

(J’en portai sur le dos une bonne partie.)


En tout

$ 28 12 ½



C’est tout pour les matériaux, excepté le bois de charpente, les pierres et le sable, que je revendiquai suivant le droit du squatter[26]. J’ai aussi un petit bûcher attenant, fait principalement de ce qui resta après la construction de la maison.



Je me propose de me construire une maison qui surpassera en luxe et magnificence n’importe laquelle de la grand’rue de Concord, le jour où il me plaira, et qui ne me coûtera pas plus que ma maison actuelle.


Je reconnus de la sorte que l’homme d’études qui souhaite un abri, peut s’en procurer un pour la durée de la vie à un prix ne dépassant pas celui du loyer annuel qu’il paie à présent. Si j’ai l’air de me vanter plus qu’il ne sied, j’en trouve l’excuse dans ce fait que c’est pour l’humanité plutôt que pour moi-même que je crâne ; et ni mes faiblesses ni mes inconséquences n’affectent la véracité de mon dire. En dépit de grand jargon et moult hypocrisie – balle que je trouve difficile de séparer de mon froment, mais qui me fâche plus que quiconque, – je respirerai librement et m’étendrai à cet égard, tant le soulagement est grand pour le système moral et physique ; et je suis résolu à ne pas devenir par humilité l’avocat du diable. Je m’emploierai à dire un mot utile en faveur de la vérité. Au collège de Cambridge[27], le simple loyer d’une chambre d’étudiant, à peine plus grande que la mienne, est de trente dollars par an, quoique la corporation eût l’avantage d’en construire trente-deux côte à côte et sous un même toit, et que l’occupant subisse l’incommodité de nombreux et bruyants voisins, sans compter peut-être la résidence au quatrième étage. Je ne peux m’empêcher de penser que si nous montrions plus de véritable sagesse à ces égards, non seulement moins d’éducation serait nécessaire, parce que, parbleu ! on en aurait acquis déjà davantage, mais la dépense pécuniaire qu’entraîne une éducation disparaîtrait en grande mesure. Les commodités que réclame l’étudiant, à Cambridge ou ailleurs, lui coûtent, à lui ou à quelqu’un d’autre, un sacrifice de vie dix fois plus grand qu’elles ne feraient avec une organisation convenable d’une et d’autre part. Les choses pour lesquelles on demande le plus d’argent ne sont jamais celles dont l’étudiant a le plus besoin. L’instruction, par exemple, est un article important sur la note du trimestre, alors que pour l’éducation bien autrement précieuse qu’il acquiert en fréquentant les plus cultivés de ses contemporains ne s’ajoutent aucuns frais. La façon de fonder un collège consiste, en général, à ouvrir une souscription de dollars et de cents, après quoi, se conformant aveuglément au principe d’une division du travail poussée à l’extrême – principe auquel on ne devrait jamais se conformer qu’avec prudence, – à appeler un entrepreneur, lequel fait de la chose un objet de spéculation, et emploie des Irlandais ou autres ouvriers à poser réellement les fondations, pendant que les étudiants qui doivent l’être passent pour s’y préparer ; et c’est pour ces bévues qu’il faut que successivement des générations paient. Je crois qu’il vaudrait mieux pour les étudiants, ou ceux qui désirent profiter de la chose, aller jusqu’à poser la fondation eux-mêmes. L’étudiant qui s’assure le loisir et la retraite convoités en esquivant systématiquement tout labeur nécessaire à l’homme, n’obtient qu’un vil et stérile loisir, se frustrant de l’expérience qui seule peut rendre le loisir fécond. « Mais », dira-t-on, « entendez-vous que les étudiants traitent la besogne avec leurs mains au lieu de leur tête ? » Ce n’est pas exactement ce que j’entends, mais j’entends quelque chose qu’on pourrait prendre en grande partie pour cela ; j’entends qu’ils devraient ne pas jouer à la vie, ou se contenter de l’étudier, tandis que la communauté les entretient à ce jeu dispendieux, mais la vivre pour de bon du commencement à la fin. Comment pourrait la jeunesse apprendre mieux à vivre qu’en faisant tout d’abord l’expérience de la vie ? Il me semble que cela lui exercerait l’esprit tout autant que le font les mathématiques. Si je voulais qu’un garçon sache quelque chose des arts et des sciences, par exemple, je ne suivrais pas la marche ordinaire, qui consiste simplement à l’envoyer dans le voisinage de quelque professeur, où tout se professe et se pratique, sauf l’art de la vie ; – surveiller le monde à travers un télescope ou un microscope, et jamais avec les yeux que la nature lui a donnés ; étudier la chimie et ne pas apprendre comment se fait son pain, ou la mécanique, et ne pas apprendre comment on le gagne ; découvrir de nouveaux satellites à Neptune, et non les pailles qu’il a dans l’œil, ni de quel vagabond il est lui-même un satellite ; ou se faire dévorer par les monstres qui pullulent tout autour de lui, dans le temps qu’il contemple les monstres que renferme une goutte de vinaigre. Lequel aurait fait le plus de progrès au bout d’un mois – du garçon qui aurait fabriqué son couteau à l’aide du minerai extrait et fondu par lui, en lisant pour cela tout ce qui serait nécessaire, – ou du garçon qui pendant ce temps-là aurait suivi les cours de métallurgie à l’Institut et reçu de son père un canif de chez Rodgers ? Lequel serait avec le plus de vraisemblance destiné à se couper les doigts ?… À mon étonnement j’appris, en quittant le collège, que j’avais étudié la navigation ! – ma parole, fussé-je descendu faire un simple tour au port que j’en eusse su davantage à ce sujet. Il n’est pas jusqu’à l’étudiant pauvre qui n’étudie et ne s’entende professer l’économie politique seule, alors que cette économie de la vie, synonyme de philosophie, ne se trouve même pas sincèrement professée dans nos collèges. Le résultat, c’est que pendant qu’il lit Adam Smith, Ricardo et Say, il endette irréparablement son père.


Tel il en est de nos collèges, tel il en est de cent « perfectionnements modernes » ; on se fait illusion à leur égard ; il n’y a pas toujours progression positive. Le diable continue à exiger jusqu’au bout un intérêt composé pour son avance de fonds et ses nombreux placements à venir en eux. Nos inventions ont coutume d’être de jolis jouets, qui distraient notre attention des choses sérieuses. Ce ne sont que des moyens perfectionnés tendant à une fin non perfectionnée, une fin qu’il n’était déjà que trop aisé d’atteindre ; comme les chemins de fer mènent à Boston ou New York. Nous n’avons de cesse que nous n’ayons construit un télégraphe magnétique[28] du Maine au Texas ; mais il se peut que le Maine et le Texas n’aient rien d’important à se communiquer. L’un ou l’autre se trouve dans la situation de l’homme qui, empressé à se faire présenter à une femme aussi sourde que distinguée, une fois mis en sa présence et l’extrémité du cornet acoustique placée dans la main, ne trouva rien à dire. Comme s’il s’agissait de parler vite et non de façon sensée. Nous brûlons de percer un tunnel sous l’Atlantique et de rapprocher de quelques semaines le vieux monde du nouveau ; or, peut-être la première nouvelle qui s’en viendra frapper la vaste oreille battante de l’Amérique sera-t-elle que la princesse Adélaïde a la coqueluche. L’homme dont le cheval fait un mille à la minute n’est pas, après tout, celui qui porte les plus importants messages ; ce n’est pas un évangéliste, ni ne s’en vient-il mangeant des sauterelles et du miel sauvage. Je doute que Flying Childers[29] ait jamais porté une mesure de froment au moulin.


On me dit : « Je m’étonne que vous ne mettiez pas d’argent de côté ; vous aimez les voyages ; vous pourriez prendre le chemin de fer, et aller à Fitchburg aujourd’hui pour voir le pays. » Mais je suis plus sage. J’ai appris que le voyageur le plus prompt est celui qui va à pied. Je réponds à l’ami : « Supposez que nous essayions de voir qui arrivera là le premier. La distance est de trente milles ; le prix du billet, de quatre-vingt-dix cents. C’est là presque le salaire d’une journée. Je me rappelle le temps où les salaires étaient de soixante cents par jour pour les journaliers sur cette voie. Soit, me voici parti à pied, et j’atteins le but avant la nuit. J’ai voyagé de cette façon des semaines entières. Vous aurez pendant ce temps-là travaillé à gagner le prix de votre billet, et arriverez là-bas à une heure quelconque demain, peut-être ce soir, si vous avez la chance de trouver de l’ouvrage en temps. Au lieu d’aller à Fitchburg, vous travaillerez ici la plus grande partie du jour. Ce qui prouve que si le chemin de fer venait à faire le tour du monde, j’aurais, je crois, de l’avance sur vous ; et pour ce qui est de voir le pays comme acquérir par là de l’expérience, il me faudrait rompre toutes relations avec vous.


Telle est la loi universelle, que nul homme ne saurait éluder, et au regard du chemin de fer même, on peut dire que c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Faire autour du monde un chemin de fer profitable à tout le genre humain, équivaut à niveler l’entière surface de la planète. Les hommes ont une notion vague que s’ils entretiennent assez longtemps cette activité tant de capitaux par actions que de pelles et de pioches, tout à la longue roulera quelque part, en moins de rien, et pour rien ; mais la foule a beau se ruer à la gare, et le conducteur crier : « Tout le monde en voiture ! » la fumée une fois dissipée, la vapeur une fois condensée, on s’apercevra que pour un petit nombre à rouler, le reste est écrasé, – et on appellera cela, et ce sera : « Un triste accident. » Nul doute que puissent finir par rouler ceux qui auront gagné le prix de leur place, c’est-à-dire, s’ils vivent assez longtemps pour cela, mais il est probable que vers ce temps-là ils auront perdu leur élasticité et tout désir de voyager. Cette façon de passer la plus belle partie de sa vie à gagner de l’argent pour jouir d’une liberté problématique durant sa moins précieuse partie, me rappelle cet Anglais qui s’en alla dans l’Inde pour faire d’abord fortune, afin de pouvoir revenir en Angleterre mener la vie d’un poète. Que ne commença-t-il par monter au grenier ! « Eh quoi », s’écrient un million d’Irlandais surgissant de toutes les cabanes du pays : « Ce chemin de fer que nous avons construit ne serait donc pas une bonne chose ? » À cela je réponds : « Oui, relativement bonne – c’est-à-dire que vous auriez pu faire pis ; mais je souhaiterais, puisque vous êtes mes frères, que vous puissiez mieux avoir employé votre temps qu’à piocher dans cette boue. »



Avant de finir ma maison, désirant gagner dix ou douze dollars suivant un procédé honnête et agréable, en vue de faire face à mes dépenses extraordinaires, j’ensemençai près d’elle deux acres et demi environ de terre légère et sablonneuse, principalement de haricots, mais aussi une petite partie de pommes de terre, maïs, pois et navets. Le lot est de onze acres en tout, dont le principal pousse en pins et hickorys, et fut vendu la saison précédente à raison de huit dollars huit cents l’acre. Certain fermier déclarait que ce n’était « bon à rien qu’à élever des piaillards d’écureuils ». Je ne mis aucune sorte d’engrais dans ce sol, dont non seulement je n’étais que le « squatter », pas le propriétaire, mais ne comptais pas en outre recommencer à cultiver autant, et je ne sarclai pas complètement tout sur l’heure. En labourant je mis au jour plusieurs cordes de souche qui m’approvisionnèrent de combustible pour longtemps, et laissèrent de petits cercles de terreau vierge, aisément reconnaissables, tant que dura l’été, à une luxuriance plus grande de haricots en ces endroits-là. Le bois mort et en grande partie sans valeur marchande, qui se trouvait derrière ma maison, ainsi que le bois flottant de l’étang, ont pourvu au reste de mon combustible. Il me fallut louer une paire de chevaux et un homme pour le labour, bien que je conduisisse moi-même la charrue. Mes dépenses de fermage pour la première saison, en outils, semence, travail, etc., montèrent à 14 dollars 72 cents et demi. Le maïs de semence me fut donné. Il ne revient jamais à une somme appréciable, à moins qu’on ne sème plus qu’il ne faut. J’obtins douze boisseaux de haricots, et dix-huit de pommes de terre, sans compter un peu de pois et de maïs vert. Le maïs jaune et les navets furent trop tardifs pour produire quelque chose. Mon revenu de la ferme, tout compris, fut de :



$ 23 44


Déduction des dépenses…

14 72 ½


Reste…

8 71 ½



Outre le produit consommé et le produit en réserve lors de cette évaluation, estimés à 4 dollars 50 cents – le montant de la réserve faisant plus que compenser la valeur d’un peu d’herbe que je ne fis pas pousser. Tout bien considéré, c’est-à-dire, considérant l’importance d’une âme d’homme et du moment présent, malgré le peu de temps que prit mon essai, que dis-je, en partie même à cause de son caractère passager, je crois que ce fut faire mieux que ne fit nul fermier de Concord cette année-là.


L’année suivante je fis mieux encore, car c’est à la bêche que je retournai toute la terre dont j’avais besoin, environ le tiers d’un acre, et j’appris par l’expérience de l’une et l’autre année, sans m’en laisser le moins du monde imposer par nombres d’ouvrages célèbres sur l’agriculture, Arthur Young comme le reste, que si l’on vivait simplement et ne mangeait que ce que l’on ait fait pousser, ne faisait pousser plus que l’on ne mange, et ne l’échangeait contre une quantité insuffisante de choses plus luxueuses autant que plus coûteuses, on n’aurait besoin que de cultiver quelques verges de terre ; que ce serait meilleur marché de les bêcher que de se servir de bœufs pour les labourer, de choisir de temps à autre un nouvel endroit que de fumer l’ancien, et qu’on pourrait faire tout le travail nécessaire de sa ferme, comme qui dirait de la main gauche à ses moments perdus en été ; que de la sort e on ne serait pas lié à un bœuf, à un cheval, à une vache, ou à un cochon, comme à présent. Je tiens à m’expliquer sur ce point avec impartialité, et comme quelqu’un qui n’est pas intéressé dans le succès ou l’insuccès de la présente ordonnance économique et sociale. J’étais plus indépendant que nul fermier de Concord, car je n’étais enchaîné à maison ni ferme, et pouvais suivre à tout moment la courbe de mon esprit, lequel en est un fort tortueux. En outre, me trouvant déjà mieux dans mes affaires que ces gens, ma maison eût-elle brûlé ou ma récolte manqué, que je ne me fusse guère trouvé moins bien dans mes affaires qu’avant.


J’ai accoutumé de penser que les hommes ne sont pas tant les gardiens des troupeaux que les troupeaux sont les gardiens des hommes, tellement ceux-là sont plus libres. Hommes et bœufs font échange de travail, mais si l’on ne considère que le travail nécessaire, on verra que les bœufs ont de beaucoup l’avantage, tant leur ferme est la plus grande. L’homme fournit un peu de sa part de travail d’échange, en ses six semaines de fenaison, et ce n’est pas un jeu d’enfant. Certainement une nation vivant simplement sous tous rapports – c’est-à-dire une nation de philosophes – ne commettrait jamais telle bévue que d’employer le travail des animaux. Oui, il n’a jamais été ni ne semble devoir être de si tôt de nation de philosophes, pas plus, j’en suis certain, que l’existence en puisse être désirable. Toutefois, jamais je n’aurais, moi, dressé un cheval plus qu’un taureau, ni pris en pension en échange de quelque travail qu’il pût faire pour moi, de peur de devenir tout bonnement un cavalier ou un bouvier ; et la société, ce faisant, parût-elle la gagnante, sommes-nous certains que ce qui est gain pour un homme, n’est point perte pour un autre, et que le garçon d’écurie a les mêmes motifs que son maître de se trouver satisfait ? En admettant que sans cette aide quelques ouvrages publics n’eussent pas été construits, dont l’homme partage la gloire avec le bœuf et le cheval, s’ensuit-il qu’il n’eût pu dans ce cas accomplir des ouvrages encore plus dignes de lui ? Lorsque les hommes se mettent à faire un travail non pas simplement inutile ou artistique, mais de luxe et frivole, avec leur assistance, il va de soi qu’un petit nombre fait tout le travail d’échange avec les bœufs, ou, en d’autres termes, devient esclave des plus forts. L’homme ainsi non seulement travaille pour l’animal en lui, mais, en parfait symbole, travaille pour l’animal hors de lui. Malgré maintes solides maisons de brique ou de pierre, la prospérité du fermier se mesure encore suivant le degré auquel la grange couvre de son ombre la maison. Cette ville-ci passe pour posséder les plus grandes maisons de bœufs, de vaches et de chevaux qui soient aux alentours, et elle n’est pas en arrière pour ce qui est de ses édifices publics ; mais en fait de salles destinées à un libre culte ou à une libre parole, il en est fort peu dans ce comté. Ce n’est pas par leur architecture, mais pourquoi pas justement par leur pouvoir de pensée abstraite, que les nations devraient chercher à se commémorer ? Combien plus admirable le Bhagavad-Gîta que toutes les ruines de l’Orient ! Les tours et les temples sont le luxe des princes. Un esprit simple et indépendant ne peine pas sur l’invitation d’un prince. Le génie n’est de la suite d’aucun empereur, pas plus que ses matériaux d’argent, d’or, ou de marbre, sauf à un insignifiant degré. À quelle fin, dites-moi, tant de pierre travaillée ? En Arcadie, lorsque j’y fus, je ne vis point qu’on martelât de pierre. Les nations sont possédées de la démente ambition de perpétuer leur mémoire par l’amas de pierre travaillée qu’elles laissent. Que serait-ce si d’égales peines étaient prises pour adoucir et polir leurs mœurs ? Un seul acte de bon sens devrait être plus mémorable qu’un monument aussi haut que la lune. Je préfère voir les pierres en leur place. La grandeur de Thèbes fut une grandeur vulgaire. Plus sensé le cordon de pierre qui borne le champ d’un honnête homme qu’une Thèbes aux cent portes qui s’est écartée davantage du vrai but de la vie. La religion et la civilisation qui sont barbares et païennes construisent de splendides temples, mais ce que l’on pourrait appeler le Christianisme n’en construit pas. La majeure partie de la pierre qu’une nation travaille prend la route de sa tombe seulement. Cette nation s’enterre vivante. Pour les Pyramides, ce qu’elles offrent surtout d’étonnant, c’est qu’on ait pu trouver tant d’hommes assez avilis pour passer leur vie à la construction d’une tombe destinée à quelque imbécile ambitieux, qu’il eût été plus sage et plus mâle de noyer dans le Nil pour ensuite livrer son corps aux chiens. Je pourrais peut-être inventer quelque excuse en leur faveur et la sienne, mais je n’en ai pas le temps. Quant à la religion et l’amour de l’art des bâtisseurs, ce sont à peu près les mêmes par tout l’univers, que l’édifice soit un temple égyptien ou la Banque des États-Unis. Cela coûte plus que cela ne vaut. Le grand ressort, c’est la vanité, assistée de l’amour de l’ail et pain et beurre. Mr. Balcom, jeune architecte plein de promesses, le dessine sur le dos de son Vitruve, au crayon dur et à la règle, puis le travail est lâché à Dobson et Fils, tailleurs de pierre. Lorsque les trente siècles commencent à abaisser les yeux dessus, l’humanité commence à lever dessus les siens. Quant à vos hautes tours et monuments, il y eut jadis en cette ville-ci un cerveau brûlé qui entreprit de percer la terre jusqu’à la Chine, et il atteignit si loin que, à son dire, il entendit les marmites et casseroles chinoises résonner ; mais je crois bien que je ne me détournerai pas de mon chemin pour admirer le trou qu’il fit. Cela intéresse nombre de gens de savoir, à propos des monuments de l’Ouest et de l’Est, qui les a bâtis. Pour ma part, j’aimerais savoir qui, en ce temps-là, ne les bâtit point, – qui fut au-dessus de telles futilités. Mais poursuivons mes statistiques.


Grâce à des travaux d’arpentage, de menuiserie, à des journées de travail de diverses autres sortes dans le village entre-temps, car je compte autant de métiers que de doigts, j’avais gagné 13 dollars 34 cents. La dépense de nourriture pour huit mois, à savoir, du 4 juillet au 1er mars, époque où ces estimations furent faites, quoique j’habitasse là plus de deux ans – sans tenir compte des pommes de terre, d’un peu de maïs vert et de quelques pois que j’avais fait pousser, et sans avoir égard à la valeur de ce qui était en réserve à la dernière date, fut :


Riz

$ 1 73 ½



Mélasse

1 73

(La forme la moins chère de la saccharine.)


Farine de seigle

1 04 ¾



Farine de maïs

0 99 ¾

(Moins chère que le seigle.)


Porc

0 22



Tous les essais qui suivent faillirent.


Fleur de farine

0 88

(Revient plus cher que la farine de maïs, argent et ennuis à la fois.)


Sucre

0 80



Saindoux

0 65



Pommes

0 25



Pommes séchées

0 22



Patates

0 10



Une citrouille

0 06



Un melon d’eau

0 02



Sel

0 03



Oui, je mangeai la valeur de 8 dollars 74 cents, en tout et pour tout ; mais je ne divulguerais pas ainsi effrontément mon crime si je ne savais la plupart de mes lecteurs tout aussi criminels que moi, et que leurs faits et gestes n’auraient pas meilleur air une fois imprimés. L’année suivante je pris de temps à autre un plat de poisson pour mon dîner, et une fois j’allais jusqu’à égorger une marmotte qui ravageait mon champ de haricots, – opérer sa transmigration, comme dirait un Tartare, – et la dévorer, un peu à titre d’essai ; mais si elle me procura une satisfaction momentanée, en dépit de certain goût musqué, je m’aperçus qu’à la longue ce ne serait pas une bonne habitude, dût-on faire préparer ses marmottes par le boucher du village.


L’habillement et quelques dépenses accessoires entre les mêmes dates, si peu qu’on puisse induire de cet article, montèrent à :

$ 8 40 ¾


Huile et quelques ustensiles de ménage…

$ 2 00



De sorte que toutes les sorties d’argent, sauf pour le lavage et le raccommodage, qui, en grande partie, furent faits hors de la maison, et les notes n’en ont pas encore été reçues, – et ces dépenses sont toutes et plus que toutes les voies par lesquelles sort nécessairement l’argent en cette partie du monde, – furent :


Maison…

$ 28 12 ½


Ferme, une année…

14 72 ½


Nourriture, huit mois…

8 74


Habillement, etc., huit mois…

8 40 ¾


Huile, etc., huit mois…

2 00


En tout…

$ 61 99 ¾



Je m’adresse en ce moment à ceux de mes lecteurs qui ont à gagner leur vie. Et pour faire face à cela j’ai vendu comme produits de ferme :



$ 23 44


Gagné par le travail journalier…

$ 13 34


En tout…

$ 36 78



qui, soustrait de la somme des dépenses, laisse une balance de 25 dollars 21 cents ¾ d’un côté, ce qui représente à peu de chose près les moyens grâce auxquels je débutai, et la mesure des dépenses à prévoir, – de l’autre, outre le loisir, l’indépendance et la santé ainsi assurés, une maison confortable pour moi aussi longtemps qu’il me plaira de l’occuper.


Cette statistique, si accidentelle et par conséquent peu instructive qu’elle puisse paraître, étant assez complète, a par cela même une certaine valeur. Rien ne me fut donné dont je n’aie rendu quelque compte. Il résulte du précédent aperçu que ma nourriture seule me coûta en argent vingt-sept cents environ par semaine. Ce fut, au cours de presque deux années après cela, du seigle et de la farine de maïs sans levain, des pommes de terre, du riz, un tout petit peu de porc salé, de la mélasse, et du sel ; et ma boisson, de l’eau. Il était séant que je vécusse de riz, principalement, moi qui tant aimais la philosophie de l’Inde. Pour aller au-devant des objections de quelques chicaneurs invétérés, je peux aussi bien dire que si je dînai parfois dehors, comme j’avais toujours fait et crois que j’aurais encore occasion de le faire, ce fut souvent au détriment de mes arrangements domestiques. Mais le dîner dehors, étant, comme je l’ai établi, un facteur constant, n’affecte en rien un état comparatif comme celui-ci.


J’appris de mes deux années d’expérience qu’il en coûterait incroyablement peu de peine de se procurer sa nourriture nécessaire même sous cette latitude ; qu’un homme peut suivre un régime aussi simple que font les animaux, tout en conservant santé et force. J’ai dîné d’une façon fort satisfaisante, satisfaisante à plusieurs points de vue, simplement d’un plat de pourpier (Portulaca oleracea) que je cueillis dans mon champ de blé, fis bouillir et additionnai de sel. Je donne le latin à cause de la saveur du nom vulgaire. Et, dites-moi, que peut désirer de plus un homme raisonnable, en temps de paix, à l’ordinaire midi, qu’un nombre suffisant d’épis de maïs verts bouillis, avec l’addition de sel ? Il n’était pas jusqu’à la petite variété dont j’usais qui ne fût une concession aux demandes de l’appétit, et non de la santé. Cependant les hommes en sont arrivés à ce point que fréquemment ils meurent de faim, non par manque de nécessaire, mais par manque de luxe ; et je connais une brave femme qui croit que son fils a perdu la vie pour s’être mis à ne boire que de l’eau.


Le lecteur remarquera que je traite le sujet à un point de vue plutôt économique que diététique, et ne s’aventurera pas à mettre ma sobriété à l’épreuve qu’il n’ait un office bien garni.



Le pain, je commençai par le faire de pure farine de maïs et sel, vrai « hoecakes »[30], que je cuisis devant mon feu dehors sur un bardeau ou le bout d’une pièce de charpente scié en construisant ma maison ; mais il avait coutume de prendre le goût de fumée et un arôme de résine. J’essayai aussi de la fleur de farine, mais ai fini par trouver un mélange de seigle et de farine de maïs aussi convenable qu’appétissant. Par temps froid ce n’était pas mince amusement que de cuire plusieurs petits pains de cette chose les uns après les autres, en les surveillant et les retournant avec autant de soin qu’un Égyptien ses œufs en cours d’éclosion. C’étaient autant de vrais fruits de céréales que je faisais mûrir, et qui avaient à mes sens un parfum rappelant celui d’autres nobles fruits, lequel je retenais aussi longtemps que possible en les enveloppant d’étoffe. Je fis une étude de l’art aussi antique qu’indispensable de faire du pain, consultant telles autorités qui s’offraient, retournant aux temps primitifs et à la première invention du genre sans levain, quand de la sauvagerie des noix et des viandes les hommes en vinrent d’abord à la douceur et au raffinement de ce régime ; et avançant peu à peu dans mes études, je passai par cet aigrissement accidentel de la pâte qu’on suppose avoir enseigné le procédé du levain, et par les diverses fermentations qui s’ensuivent, jusqu’au jour où j’arrivai « au bon pain frais et sain », soutien de la vie. Le levain, que d’aucuns estiment être l’âme du pain, le spiritus qui remplit son tissu cellulaire, que l’on conserve religieusement comme le feu des Vestales, – quelque précieuse bouteille, je suppose, transportée à l’origine à bord du Mayflower, fit l’affaire pour l’Amérique, et son action se lève, se gonfle, et se répand encore, en flots céréaliens sur tout le pays, – cette semence, je me la procurai régulièrement et fidèlement au village jusqu’à ce qu’enfin, un beau matin, oubliant les prescriptions, j’échaudai ma levure ; grâce à quel accident je découvris que celle-ci même n’était pas indispensable, – car mes découvertes ne se faisaient pas suivant la méthode synthétique, mais la méthode analytique, – et je l’ai volontiers négligée depuis, quoique la plupart des ménagères m’aient sérieusement assuré qu’il ne saurait être de pain inoffensif et salutaire sans levure, et les gens d’âge avancé prophétisé un prompt dépérissement des forces vitales. Encore trouvé-je que ce n’est pas un élément essentiel, et après m’en être passé une année je suis toujours du domaine des vivants ; en outre je m’applaudis d’échapper à la trivialité de promener dans ma poche une bouteille pleine, à laquelle il arrivait parfois de « partir » et décharger son contenu à mon décontenancement. Il est plus simple et plus comme il faut de la négliger. L’homme est un animal qui mieux qu’un autre peut s’adapter à tous climats et toutes circonstances. Non plus ne mis-je de sel, ni soude, ni autre acide ou alcali, dans mon pain. Il semblerait que je le fis suivant la recette que donna Marcus Porcius Caton deux siècles environ avant J.-C. : « Panem depsticium sic facito. Manus mortariumque bene lavato. Farinam in mortarium indito, aquæ paulatim addito, subigitoque pulchre. Ubi bene subegeris, defingito, coquitoque sub testu. » Ce que je comprends signifier : « Faites ainsi le pain pétri. Lavez-vous bien les mains et lavez de même la huche. Mettez la farine dans la huche, arrosez d’eau progressivement, et pétrissez complètement. Une fois qu’elle est bien pétrie, façonnez-la et cuisez à couvert », c’est-à-dire dans un four à pain. Pas un mot du levain. Mais je n’usai pas toujours de ce soutien de la vie. À certain moment, en raison de la platitude de ma bourse, j’en fus sevré pendant plus d’un mois.


Il n’est pas un habitant de la Nouvelle-Angleterre qui ne puisse aisément faire pousser tous les éléments de son pain en ce pays de seigle et de maïs, sans dépendre à leur égard de marchés distants et flottants. Si loin sommes- nous cependant de la simplicité et de l’indépendance, qu’à Concord il est rare de trouver de fraîche et douce farine dans les boutiques, et que le hominy[31] comme le maïs sous une forme encore plus grossière, sont d’un usage fort rare. La plupart du temps le fermier donne à son bétail et à ses cochons le grain de sa production et achète plus cher à la boutique une farine qui pour le moins n’est pas plus salutaire. Je compris que je pouvais facilement produire mon boisseau[32], sinon deux, de seigle et de maïs, car le premier poussera sur la terre la plus pauvre, alors que le second n’exige pas la meilleure, les moudre dans un moulin à bras, de la sorte m’en tirer sans riz et sans porc ; et s’il est nécessaire de quelques douceurs, je découvris par expérience que je pouvais tirer une fort bonne mélasse soit de la citrouille, soit de la betterave, puis reconnus qu’en faisant simplement pousser quelques érables[33], je me les procurais plus facilement encore, et qu’enfin dans le temps où ceux-ci poussaient, je pouvais employer divers succédanés en dehors de ceux que j’ai nommés. « Car », ainsi les Ancêtres le chantaient :


we can make liquor to sweeten our lips

Of pumpkins and parsnips and walnut-tree chips.[34]


Enfin, pour ce qui est du sel, ce produit si vulgaire d’épicerie, se le procurer pourrait être l’occasion d’une visite au bord de la mer, à moins que n’arrivant à m’en passer tout à fait, je n’en busse probablement que moins d’eau. Je ne sache pas que les Indiens aient jamais pris la peine de se mettre en quête de lui.


Ainsi pouvais-je éviter tout commerce, tout échange, autant qu’il en allait de ma nourriture, et, pourvu déjà d’un abri, il ne restait à se procurer que le vêtement et le combustible. Le pantalon que je porte actuellement, fut tissé dans une famille de fermiers – le Ciel soit loué qu’il y ait encore tant de vertu dans l’homme ; car je tiens la chute du fermier à l’ouvrier pour aussi grande et retentissante que celle de l’homme au fermier ; – et dans un pays neuf le combustible est un encombrement. Pour ce qui est d’un habitat, s’il ne m’était pas encore permis de m’établir sur une terre ne m’appartenant pas, je pouvais me rendre acquéreur d’un acre pour le prix auquel on vendait la terre que je cultivais – à savoir, huit dollars huit cents. Mais quoi qu’il en fût, j’estimai que c’était augmenter la valeur de la terre que de m’établir dessus en squatter.


Il est certaine catégorie d’incrédules qui parfois me posent des questions comme celle-ci : « Croyez-vous pouvoir vivre uniquement de légumes ? » Pour atteindre tout de suite à la racine de l’affaire – car la racine, c’est la foi, – j’ai coutume de répondre à tels gens, que je peux vivre de clous à sabot. S’ils ne peuvent comprendre cela, ils ne le sauraient guère ce que j’ai à dire. Pour ma part, ce n’est pas sans plaisir que j’apprends qu’on tente des expériences de ce genre-ci, par exemple qu’un jeune homme a essayé pendant quinze jours de vivre de maïs dur, de maïs cru sur l’épi, en se servant de ses dents pour tout mortier. La gent écureuil tenta la même avec succès. La race humaine est intéressée dans ces expériences, quand devraient quelques vieilles femmes hors d’état de les tenter, ou qui possèdent en moulins leur usufruit, s’en alarmer.



Mon mobilier, dont je fabriquai moi-même une partie, le reste ne me coûta rien de quoi je n’aie rendu compte, consista en un lit, une table, un pupitre, trois chaises, un miroir de trois pouces de diamètre, une paire de pincettes et une autre de chenets, une bouillotte, une marmite, et une poêle à frire, une cuiller à pot, une jatte à laver, deux couteaux et deux fourchettes, trois assiettes, une tasse, une cuiller, une cruche à huile, une cruche à mélasse, et une lampe bronzée. Nul n’est si pauvre qu’il lui faille s’asseoir sur une citrouille. C’est manque d’énergie. Il y a dans les greniers de village abondance de ces chaises que j’aime le mieux, et qui ne coûtent que la peine de les enlever. Du mobilier ! Dieu merci, je suis capable de m’asseoir et de me tenir debout sans l’aide de tout un garde-meubles. Qui donc, sinon un philosophe, ne rougirait de voir son mobilier entassé dans une charrette et courant la campagne exposé à la lumière des cieux comme aux yeux des hommes, misérable inventaire de boîtes vides ? C’est le mobilier de Durand. Je n’ai jamais su dire à l’inspection de telle charretée si c’est à un soi-disant riche ou à un pauvre qu’elle appartenait ; le possesseur toujours en paraissait affligé de pauvreté. En vérité, plus vous possédez de ces choses, plus vous êtes pauvres. Il n’est pas une de ces charretées qui ne semble contenir le contenu d’une douzaine de cabanes ; et si une seule cabane est pauvre, cela l’est douze fois autant. Dites-moi pourquoi déménageons-nous, sinon pour nous débarrasser de notre mobilier, notre exuviæ ; à la fin passer de ce monde dans un autre meublé à neuf, et laisser celui-ci pour le feu ? C’est comme si tous ces pièges étaient bouclés à votre ceinture, et qu’il ne fût plus possible, sur le rude pays où sont jetées nos lignes, de se déplacer sans les traîner, – traîner son piège. Heureux le renard qui y laissa la queue. Le rat musqué se coupera de la dent jusqu’à la troisième patte pour être libre. Guère étonnant que l’homme ait perdu son élasticité. Que souvent il lui arrive d’être au point mort ! « Monsieur, si vous permettez, qu’entendez-vous par le point mort ? » Si vous êtes un voyant, vous ne rencontrez pas un homme que vous ne découvriez derrière lui tout ce qu’il possède, oui, et beaucoup qu’il feint de ne pas posséder, jusqu’à sa batterie de cuisine et tout le rebut qu’il met de côté sans le vouloir brûler, à quoi il semble attelé et poussant de l’avant comme il peut. Je crois au point mort celui qui ayant franchi un nœud de bois ou une porte cochère ne se peut faire suivre de son traîneau de mobilier. Je ne laisse pas de me sentir touché de compassion quand j’entends un homme bien troussé, bien campé, libre en apparence, tout sanglé, tout botté, parler de son « mobilier », comme étant assuré ou non. « Mais que ferai-je de mon mobilier ? » Mon brillant papillon est donc empêtré dans une toile d’araignée. Il n’est pas jusqu’à ceux qui semblent longtemps n’en pas avoir, que poussant plus loin votre enquête, vous ne découvriez en avoir amassé dans la grange de quelqu’un. Je considère l’Angleterre aujourd’hui comme un vieux gentleman qui voyage avec un grand bagage, friperie accumulée au cours d’une longue tenue de maison, et qu’il n’a pas le courage de brûler ; grande malle, petite malle, carton à chapeau et paquet. Jetez-moi de côté les trois premiers au moins. Il serait de nos jours au-dessus des forces d’un homme bien portant de prendre son lit pour s’en aller, et je conseillerais certainement à celui qui serait malade de planter là son lit pour filer. Lorsqu’il m’est arrivé de rencontrer un immigrant qui chancelait sous un paquet contenant tout son bien – énorme tumeur, eût-on dit, poussée sur sa nuque – je l’ai pris en pitié, non parce que c’était, cela, tout son bien, mais parce qu’il avait tout cela à porter. S’il m’arrive d’avoir à traîner mon piège, j’aurai soin que c’en soit un léger et qu’il ne me pince pas en une partie vitale. Mais peut-être le plus sage serait-il de ne jamais mettre la patte dedans.


Je voudrais observer, en passant, qu’il ne m’en coûte rien en fait de rideaux, attendu que je n’ai d’autres curieux à exclure que le soleil et la lune, et que je tiens à ce qu’ils regardent chez moi. La lune ne fera tourner mon lait ni ne corrompra ma viande, plus que le soleil ne nuira à mes meubles ou ne fera passer mon tapis, et s’il se montre parfois ami quelque peu chaud, je trouve encore meilleure économie à battre en retraite derrière quelque rideau fourni par la nature qu’à ajouter un simple article au détail de mon ménage. Une dame m’offrit une fois un paillasson, mais comme je n’avais ni place de reste dans la maison, ni de temps de reste dedans ou dehors pour le secouer, je déclinai l’offre, préférant m’essuyer les pieds sur l’herbe devant ma porte. Mieux vaut éviter le mal à son début.


Il n’y a pas longtemps, j’assistais à la vente des effets d’un diacre, attendu que sa vie n’avait pas été inefficace :


The evil that men do lives after them.[35]


Comme toujours, la friperie dominait, qui avait commencé à s’accumuler du vivant du père. Il y avait dans le tas un ver solitaire desséché. Et voici qu’après être restées un demi-siècle dans son grenier et autres niches à poussière, ces choses n’étaient pas brûlées ; au lieu d’un autodafé ou de leur purifiante destruction, c’était d’une vente à l’encan qu’il s’agissait, ou de leur mise en plus-value. Les voisins s’assemblèrent avec empressement pour les examiner, les achetèrent toutes et soigneusement les transportèrent en leurs greniers et niches à poussière, pour y rester jusqu’au règlement de leurs biens, moment où de nouveau elles se mettront en route. L’homme qui meurt chasse du pied la poussière.


Les coutumes de quelques tribus sauvages pourraient peut-être se voir imitées avec profit par nous ; ainsi lorsque ces tribus accomplissent au moins le simulacre de jeter au rebut annuellement leur dépouille[36]. Elles ont l’idée de la chose, qu’elles en aient la réalité ou non. Ne serait-il pas à souhaiter que nous célébrions pareil « busk » ou « fête des prémices », décrite par Bartram comme ayant été la coutume des Indiens Mucclasse ? « Lorsqu’une ville célèbre le busk, » dit-il, « après s’être préalablement pourvus de vêtements neufs, de pots, casseroles et autres ustensiles de ménage et meubles neufs, ses habitants réunissent leurs vêtements hors d’usage et autres saletés, balaient et nettoient leurs maisons, leurs places, la ville entière, de leurs immondices, dont, y compris tout le grain restant et autres vieilles provisions, ils font un tas commun qu’ils consument par le feu. Après avoir pris médecine et jeûné trois jours, on éteint tous les feux de la ville. Durant le jeûne on s’abstient de satisfaire tout appétit, toute passion, quels qu’ils soient. On proclame une amnistie générale ; tous les malfaiteurs peuvent réintégrer leur ville. »


« Le matin du quatrième jour, le grand prêtre, en frottant du bois sec ensemble, produit du feu neuf sur la place publique, d’où chaque habitation de la ville est pourvue de la flamme nouvelle et pure. »


Alors ils se régalent de maïs et de fruits nouveaux, dansent et chantent trois jours, « et les quatre jours suivants ils reçoivent des visites et se réjouissent avec leurs amis venus des villes voisines, lesquels se sont de la même façon purifiés et préparés. »


Les Mexicains aussi pratiquaient semblable purification à la fin de tous les cinquante-deux ans, dans la croyance qu’il était temps pour le monde de prendre fin.


Je ne sais pas de sacrement, c’est-à-dire, selon le dictionnaire, de « signe extérieur et visible d’une grâce intérieure et spirituelle », plus honnête que celui-ci, et je ne doute pas que pour agir de la sorte ils n’aient à l’origine été inspirés directement du Ciel, quoiqu’ils ne possèdent pas de textes bibliques de la révélation.



Pendant plus de cinq ans je m’entretins de la sorte grâce au seul labeur de mes mains, et je m’aperçus qu’en travaillant six semaines environ par an, je pouvais faire face à toutes les dépenses de la vie. La totalité de mes hivers comme la plus grande partie de mes étés, je les eus libres et francs pour l’étude. J’ai bien et dûment essayé de tenir école, mais me suis aperçu que mes dépenses se trouvaient en proportion, ou plutôt en disproportion, de mon revenu, car j’étais obligé de m’habiller et de m’entraîner, sinon de penser et de croire, en conséquence, et que par-dessus le marché je perdais mon temps. Comme je n’enseignais pas pour le bien de mes semblables, mais simplement comme moyen d’existence, c’était une erreur. J’ai essayé du commerce ; mais je m’aperçus qu’il faudrait dix ans pour s’enrouter là-dedans, et qu’alors je serais probablement en route pour aller au diable. Je fus positivement pris de peur à la pensée que je pourrais pendant ce temps-là faire ce qu’on appelle une bonne affaire. Lorsque autrefois je regardais autour de moi en quête de ce que je pourrais bien faire pour vivre, ayant fraîche encore à la mémoire pour me reprocher mon ingénuité telle expérience malheureuse tentée sur les désirs de certains amis, je pensai souvent et sérieusement à cueillir des myrtils ; cela, sûrement, j’étais capable de le faire, et les petits profits en pouvaient suffire, – car mon plus grand talent a été de me contenter de peu, – si peu de capital requis, si peu de distraction de mes habitudes d’esprit, pensai-je follement. Tandis que sans hésiter mes connaissances entraient dans le commerce ou embrassaient les professions, je tins cette occupation pour valoir tout au moins la leur ; courir les montagnes tout l’été pour cueillir les baies qui se trouvaient sur ma route, en disposer après quoi sans souci ; de la sorte, garder les troupeaux d’Admète. Je rêvai aussi de récolter les herbes sauvages, ou de porter des verdures persistantes à ceux des villageois qui aimaient se voir rappeler les bois, même à la ville, plein des charrettes à foin. Mais j’ai appris depuis que le commerce est la malédiction de tout ce à quoi il touche ; et que commerceriez-vous de messages du ciel, l’entière malédiction du commerce s’attacherait à l’affaire.


Comme je préférais certaines choses à d’autres, et faisais particulièrement cas de ma liberté, comme je pouvais vivre à la dure tout en m’en trouvant fort bien, je n’avais nul désir pour le moment de passer mon temps à gagner de riches tapis plus qu’autres beaux meubles, cuisine délicate ni maison de style grec ou gothique. S’il est des gens pour qui ce ne soit pas interruption que d’acquérir ces choses, et qui sachent s’en servir une fois qu’ils les ont acquises, je leur abandonne la poursuite. Certains se montrent « industrieux », et paraissent aimer le labeur pour lui-même, ou peut-être parce qu’il les préserve de faire pis ; à ceux-là je n’ai présentement rien à dire. À ceux qui ne sauraient que faire de plus de loisir que celui dont ils jouissent actuellement, je conseillerais de travailler deux fois plus dur qu’ils ne font, – travailler jusqu’à ce qu’ils paient leur dépense, et obtiennent leur licence. Pour ce qui est de moi je trouvai que la profession de journalier était la plus indépendante de toutes, en ceci principalement qu’elle ne réclamait que trente ou quarante jours de l’année pour vous faire vivre. La journée du journalier prend fin avec le coucher du soleil, et il est alors libre de se consacrer à telle occupation de son choix, indépendante de son labeur ; tandis que son employeur, qui spécule d’un mois sur l’autre, ne connaît de répit d’un bout à l’autre de l’an.


En un mot je suis convaincu, et par la foi et par l’expérience, que s’entretenir ici-bas n’est point une peine, mais un passe-temps, si nous voulons vivre avec simplicité et sagesse ; de même que les occupations des nations plus simples sont encore les sports de celles qui sont plus artificielles. Il n’est pas nécessaire pour l’homme de gagner sa vie à la sueur de son front, si toutefois il ne transpire plus aisément que je ne fais.


Certain jeune homme de ma connaissance, qui a hérité de quelques acres de terre, m’a confié que selon lui il vivrait comme je fis, s’il en avait les moyens. Je ne voudrais à aucun prix voir quiconque adopter ma façon de vivre ; car, outre que je peux en avoir trouvé pour moi-même une autre avant qu’il ait pour de bon appris celle-ci, je désire qu’il se puisse être de par le monde autant de gens différents que possible ; mais ce que je voudrais voir, c’est chacun attentif à découvrir et suivre sa propre voie, et non pas à la place celle de son père ou celle de sa mère ou celle de son voisin. Que le jeune homme bâtisse, plante ou navigue, mais qu’on ne l’empêche pas de faire ce que, me dit-il, il aimerait à faire. C’est seulement grâce à un point mathématique que nous sommes sages, de même que le marin ou l’esclave en fuite ne quitte pas du regard l’étoile polaire ; mais c’est, cela, une direction suffisante pour toute notre vie. Nous pouvons ne pas arriver à notre port dans un délai appréciable, mais ce que nous voudrions, c’est ne pas nous écarter de la bonne route.


Sans doute, en ce cas, ce qui est vrai pour un l’est plus encore pour mille, de même qu’une grande maison n’est pas proportionnément plus coûteuse qu’une petite, puisqu’un seul toit peut couvrir, une seule cave soutenir, et un seul mur séparer plusieurs pièces. Mais pour ma part, je préférai la demeure solitaire. De plus, ce sera ordinairement meilleur marché de bâtir le tout vous-même que de convaincre autrui de l’avantage du mur commun ; et si vous avez fait cette dernière chose, la cloison commune, pour être de beaucoup moins chère, en doit être une mince, et il se peut qu’autrui se révèle mauvais voisin, aussi qu’il ne tienne pas son côté en bon état de réparations. La seule coopération possible, en général, est extrêmement partielle et tout autant superficielle ; et le peu de vraie coopération qu’il soit, est comme s’il n’en était pas, étant une harmonie inaccessible à l’oreille des hommes. Un homme a-t-il la foi qu’il coopérera partout avec ceux de foi égale ; s’il n’a pas la foi, il continuera de vivre comme le reste de la foule, quelle que soit la compagnie à laquelle il se trouve associé. Coopérer au sens le plus élevé comme au sens le plus bas du mot, signifie gagner notre vie ensemble. J’ai entendu dernièrement proposer de faire parcourir ensemble le monde à deux jeunes gens, l’un sans argent, gagnant sa vie en route, au pied du mât et derrière la charrue, l’autre ayant en poche une lettre de change. Il était aisé de comprendre qu’ils ne pourraient rester longtemps compagnons ou coopérer, puisque l’un des deux n’opérait pas du tout. Ils se sépareraient à la première crise intéressante de leurs aventures. Par-dessus tout, comme je l’ai laissé entendre, l’homme qui va seul peut partir aujourd’hui ; mais il faut à celui qui voyage avec autrui attendre qu’autrui soit prêt, et il se peut qu’ils ne décampent de longtemps.



Mais tout cela est fort égoïste, ai-je entendu dire à quelques-uns de mes concitoyens. Je confesse que je me suis jusqu’ici fort peu adonné aux entreprises philanthropiques. J’ai fait quelques sacrifices à certain sentiment du devoir, et entre autres ai sacrifié ce plaisir-là aussi. Il est des gens pour avoir employé tout leur art à me persuader de me faire le soutien de quelque famille pauvre de la ville ; et si je n’avais rien à faire, – car le Diable trouve de l’ouvrage pour les paresseux, – je pourrais m’essayer la main à quelque passe-temps de ce genre. Cependant, lorsque j’ai songé à m’accorder ce luxe, et à soumettre leur Ciel à une obligation en entretenant certaines personnes pauvres sur un pied de confort égal en tous points à celui sur lequel je m’entretiens moi-même, suis allé jusqu’à risquer de leur en faire l’offre, elles ont toutes sans exception préféré d’emblée rester pauvres. Alors que mes concitoyens et concitoyennes se dévouent de tant de manières au bien de leurs semblables, j’estime qu’on peut laisser au moins quelqu’un à d’autres et moins compatissantes recherches. La charité comme toute autre chose réclame des dispositions particulières. Pour ce qui est de faire le bien, c’est une des professions au complet. En outre, j’en ai honnêtement fait l’essai, et, aussi étrange que cela puisse paraître, suis satisfait qu’elle ne convienne pas à mon tempérament. Il est probable que je ne m’écarterais pas sciemment et de propos délibéré de ma vocation particulière à faire le bien que la société requiert de moi, s’agît-il de sauver l’univers de l’anéantissement ; et je crois qu’une semblable, mais infiniment plus grande constance ailleurs, est tout ce qui le conserve aujourd’hui. Mais loin de ma pensée de m’interposer entre quiconque et son génie ; et à qui met tout son cœur, toute son âme, toute sa vie dans l’exécution de ce travail, que je décline, je dirai, Persévérez, dût le monde appeler cela faire le mal, comme fort vraisemblablement il l’appellera.


Je suis loin de supposer que mon cas en soit un spécial ; nul doute que nombre de mes lecteurs se défendraient de la même façon. Pour ce qui est de faire quelque chose – sans jurer que mes voisins déclareront cela bien – je n’hésite pas à dire que je serais un rude gaillard à louer ; mais pour ce qui en est de cela, c’est à mon employeur à s’en apercevoir. Le bien que je fais, au sens ordinaire du mot, doit être en dehors de mon sentier principal, et la plupart du temps tout inintentionnel. En pratique on dit, Commencez où vous êtes et tel que vous êtes, sans viser principalement à plus de mérite, et avec une bonté étudiée allez faisant le bien. Si je devais le moins du monde prêcher sur ce ton, je dirais plutôt, Appliquez-vous à être bon. Comme si le soleil s’arrêtait lorsqu’il a embrasé de ses feux là-haut la splendeur d’une lune ou d’une étoile de sixième grandeur, pour aller, tel un lutin domestique, risquer un œil à la fenêtre de chaque chaumière, faire des lunatiques, gâter les mets, et rendre les ténèbres visibles, au lieu d’accroître continûment sa chaleur comme sa bienfaisance naturelles jusqu’à en prendre un tel éclat qu’il n’est pas de mortel pour le regarder en face, et, alors, tourner autour du monde dans sa propre orbite, lui faisant du bien, ou plutôt, comme une philosophie plus vraie l’a découvert, le monde tournant autour de lui et en tirant du bien. Lorsque Phaéton, désireux de prouver sa céleste origine par sa bienfaisance, eut à lui le char du soleil un seul jour, et s’écarta du sentier battu, il brûla plusieurs groupes de maisons dans les rues basses du ciel, roussit la surface de la terre, dessécha toutes les sources, et fit le grand désert du Sahara, tant qu’enfin, d’un coup de foudre, Jupiter le précipita tête baissée sur notre monde, pour le soleil en deuil de sa mort cesser toute une année de briller.


Il n’est pas odeur aussi nauséabonde que celle qui émane de la bonté corrompue. C’est humaine, c’est divine, charogne. Si je tenais pour certain qu’un homme soit venu chez moi dans le dessein bien entendu de me faire du bien, je chercherais mon salut dans la fuite comme s’il s’agissait de ce vent sec et brûlant des déserts africains appelé le simoun, lequel vous remplit la bouche, le nez, les oreilles et les yeux de sable jusqu’à l’asphyxie, de peur de me voir gratifié d’une parcelle de son bien – de voir une parcelle de son virus mélangé à mon sang. Non, – en ce cas plutôt souffrir le mal suivant la voie naturelle. Un homme n’est pas un homme bon, à mon sens, parce qu’il me nourrira si je meurs de faim, ou me chauffera si je gèle, ou me tirera du fossé, si jamais il m’arrive de tomber dans un fossé. Je vous trouverai un chien de Terre-Neuve pour en faire autant. La philanthropie dans le sens le plus large n’est pas l’amour pour votre semblable. Howard[37] était sans doute à sa manière le plus digne comme le plus excellent homme, et il a sa récompense ; mais, relativement, que nous font cent Howards, à nous, si leur philanthropie ne nous est d’aucune aide lorsque nous sommes en bon point, moment où nous méritons le plus que l’on nous aide ? Je n’ai jamais entendu parler de réunion philanthropique où l’on ait sincèrement proposé de me faire du bien, à moi ou à mes semblables.


Les jésuites se virent complètement joués par ces Indiens qui, sur le bûcher, suggéraient l’idée de nouveaux modes de torture à leurs tortionnaires. Au-dessus de la souffrance physique, il se trouva parfois qu’ils étaient au-dessus de n’importe quelle consolation que les missionnaires pouvaient offrir ; et la loi qui consiste à faire aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fît, tomba avec moins de persuasion dans les oreilles de gens qui, pour leur part, ne se souciaient guère de ce qu’on leur faisait, aimaient leurs ennemis suivant un mode nouveau, s’en venaient là volontiers tout près leur pardonnant ce qu’ils faisaient.


Assurez-vous que l’assistance que vous donnez aux pauvres est bien celle dont ils ont le plus besoin, s’agît-il de votre exemple qui les laisse loin derrière. Si vous donnez de l’argent, dépensez-vous avec, et ne vous contentez pas de le leur abandonner. Il nous arrive de faire de curieuses méprises. Souvent le pauvre n’a pas aussi froid ni aussi faim qu’il est sale, déguenillé et ignorant. Il y va en partie de son goût, non pas seulement de son infortune. Si vous lui donnez de l’argent, peut-être n’en achètera-t-il que plus de guenilles. J’avais coutume de m’apitoyer sur ces balourds d’ouvriers irlandais qui taillent la glace sur l’étang, sous des hardes si minces et si déguenillées, alors que je grelottais dans mes vêtements plus propres et quelque peu plus élégants, lorsque, par un jour de froid noir, l’un d’eux ayant glissé dans l’eau vint chez moi se réchauffer, sur quoi je vis qu’il dépouillait trois pantalons, plus deux paires de bas, avant d’arriver à la peau, quoique assez sales et assez en loques, il est vrai, et qu’il pouvait se permettre de refuser les vêtements d’extra que je lui offris, tant il en avait d’intra. Ce plongeon était la vraie chose dont il eût besoin. Sur quoi je me mis à m’apitoyer sur moi-même, et compris que ce serait une charité plus grande de m’octroyer une chemise de flanelle qu’à lui tout un magasin de confection. Il en est mille pour massacrer les branches du mal contre un qui frappe à la racine, et il se peut que celui qui consacre la plus large somme de temps et d’argent aux nécessiteux contribue le plus par sa manière de vivre à produire cette misère qu’il tâche en vain à soulager. C’est le pieux éleveur d’esclaves consacrant le produit de chaque dixième esclave à acheter un dimanche de liberté pour les autres. Certaines gens montrent leur bonté pour les pauvres en les employant dans leurs cuisines. N’y aurait-il pas plus de bonté de leur part à s’y employer eux-mêmes ? Vous vous vantez de dépenser un dixième de votre revenu en charité ; peut-être devriez-vous en dépenser ainsi les neuf dixièmes, et qu’il n’en soit plus question. La société ne recouvre alors qu’un dixième de la propriété. Est-ce dû à la générosité de celui en la possession duquel cette propriété se trouve, ou bien au manque de zèle des officiers de justice ?


La philanthropie est pour ainsi dire la seule vertu suffisamment appréciée de l’humanité. Que dis-je, on l’estime beaucoup trop haut ; et c’est notre égoïsme qui en exagère la valeur. Un homme pauvre autant que robuste, certain jour ensoleillé ici à Concord, me faisait l’éloge d’un concitoyen, parce que, selon lui, il se montrait bon pour le pauvre, voulant dire lui-même. Les bons oncles et les bonnes tantes de la race sont plus estimés que ses vrais pères et mères spirituels. Il m’est jadis arrivé d’entendre un véritable conférencier, homme de savoir et d’intelligence, qui, faisant un cours sur l’Angleterre, venait d’en énumérer les gloires scientifiques, littéraires et politiques, Shakespeare, Bacon, Cromwell, Milton, Newton, et autres, parler après cela de ses héros chrétiens, et les mettre, comme si sa profession l’exigeait de lui, bien au-dessus du reste, les donner pour les plus grands parmi les grands. C’étaient Penn, Howard et Mrs. Fry[38]. Qui ne sentira la fausseté et l’hypocrisie de la chose ? Ce n’étaient là les grands hommes plus que les grandes femmes d’Angleterre ; seulement, peut-être, ses grands philanthropes.


Je voudrais ne rien soustraire à la louange que requiert la philanthropie, mais simplement réclamer justice en faveur de tous ceux qui par leur vie et leurs travaux sont une bénédiction pour l’humanité. Ce que je prise le plus chez un homme, ce n’est ni la droiture ni la bienveillance, lesquelles sont, pour ainsi dire, sa tige et ses feuilles. Les plantes dont la verdure, une fois desséchée, nous sert à faire de la tisane pour les malades, ne servent qu’à un humble usage, et se voient surtout employées par les charlatans. Ce que je veux, c’est la fleur et le fruit de l’homme ; qu’un parfum passe de lui à moi, et qu’un arôme de maturité soit notre commerce. Sa bonté doit être non pas un acte partiel plus qu’éphémère, mais un constant superflu, qui ne lui coûte rien et dont il reste inconscient. Cette charité qui nous occupe couvre une multitude de péchés[39]. Le philanthrope entoure trop souvent l’humanité du souvenir de ses chagrins de rebut comme d’une atmosphère, et appelle cela sympathie. C’est notre courage que nous devrions partager, non pas notre désespoir, c’est notre santé et notre aise, non pas notre malaise, et prendre garde à ce que celui-ci ne se répande par contagion. De quelles plaines australes se font entendre les cris lamentables ? Sous quelles latitudes résident les païens à qui nous voudrions envoyer la lumière ? Qui cet homme intempérant et brutal que nous voudrions racheter ? Quelqu’un éprouve-t-il le moindre mal l’empêchant d’accomplir ses fonctions, ne ressent-il qu’une simple douleur d’entrailles, – car c’est là le siège de la sympathie, – qu’il se met sur l’heure en devoir de réformer – le monde. En sa qualité de microcosme lui-même, il découvre – et c’est là une vraie découverte, et il est l’homme désigné pour la faire – que le monde s’est amusé à manger des pommes vertes ; à ses yeux, en fait, le globe est une grosse pomme verte, qu’il y a un affreux danger de penser que les enfants des hommes puissent grignoter avant qu’elle soit mûre ; sur quoi voilà sa philanthropie drastique en quête des Esquimaux et des Patagons, et qui embrasse les villages populeux de l’Inde et de la Chine ; ainsi, en quelques années d’activité philanthropique, les puissances, dans l’intervalle, usant de lui en vue de leurs propres fins, pas de doute, il se guérit de sa dyspepsie, le globe acquiert un semblant de rouge sur une ou les deux joues, comme s’il commençait à mûrir, et la vie perdant de sa crudité est une fois encore douce et bonne à vivre. Je n’ai jamais rêvé d’énormités plus grandes que je n’en ai commises. Je n’ai jamais connu, et ne connaîtrai jamais, d’homme pire que moi.

Je crois que ce qui assombrit à ce point le réformateur, ce n’est pas sa sympathie pour ses semblables en détresse, mais, fût-il le très saint fils de Dieu, c’est son mal personnel. Qu’il en guérisse, que le printemps vienne à lui, que le matin se lève sur sa couche, et il plantera là ses généreux compagnons sans plus de cérémonies. Mon excuse pour ne pas faire de conférence contre l’usage du tabac est… que je n’en ai jamais chiqué ; c’est une pénalité que les chiqueurs de tabac corrigés ont à subir ; quoiqu’il y ait assez de choses que j’aie chiquées et contre lesquelles je pourrais faire des conférences. Si jamais il vous arrivait de vous trouver entraîné en quelqu’une de ces philanthropies, que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre droite, car cela n’en vaut pas la peine. Sauvez qui se noie et renouez vos cordons de soulier. Prenez votre temps, et attelez-vous à quelque libre labeur.

Nos façons d’agir ont été corrompues par la communication avec les saints. Nos recueils d’hymnes résonnent d’une mélodieuse malédiction de Dieu et endurance de Lui à jamais. On dirait qu’il n’est pas jusqu’aux prophètes et rédempteurs qui n’aient consolé les craintes plutôt que confirmé les espérances de l’homme. Nulle part ne s’enregistre une simple et irrépressible satisfaction du don de la vie, la moindre louange remarquable de Dieu. Toute annonce de santé et de succès me fait du bien, aussi lointain et retiré que soit le lieu où ils se manifestent ; toute annonce de maladie et de non-réussite contribue à me rendre triste et me fait du mal, quelque sympathie qui puisse exister d’elle à moi ou de moi à elle. Si donc nous voulons en effet rétablir l’humanité suivant les moyens vraiment indiens, botaniques, magnétiques, ou naturels, commençons par être nous-mêmes aussi simples et aussi bien portants que la nature, dissipons les nuages suspendus sur nos propres fronts, et ramassons un peu de vie dans nos pores. Ne restez pas là à remplir le rôle d’inspecteur des pauvres, mais efforcez-vous de devenir une des gloires du monde.

Je lis dans le Goulistan, ou Jardin des Roses, du cheik Saadi de Shiraz, ceci : « On posa cette question à un sage, disant : Des nombreux arbres célèbres que le Dieu Très Haut a créés altiers et porteurs d’ombre, on n’en appelle aucun azad, ou libre, hormis le cyprès, qui ne porte pas de fruits ; quel mystère est ici renfermé ? Il répondit : Chacun d’eux a son juste produit, et sa saison désignée, en la durée de laquelle il est frais et fleuri, et en son absence sec et flétri ; à l’un plus que l’autre de ces états n’est le cyprès exposé, toujours florissant qu’il est ; et de cette nature sont les azads, ou indépendants en matière de religion. – Ne fixe pas ton cœur sur ce qui est transitoire ; car le Dijlah, ou Tigre, continuera de couler à travers Bagdad que la race des califes sera éteinte : si ta main est abondante, sois généreux comme le dattier ; mais si elle n’a rien à donner, soit un azad, ou homme libre, comme le cyprès. »


LES PRÉTENTIONS DE PAUVRETÉ


Tu présumes fort, pauvre être besogneux,
Qui prétends à place dans le firmament,
Parce que ta chaumière, ou ton tonneau,
Nourrit quelque vertu oisive ou pédantesque
Au soleil à bon compte, à l’ombre près des sources,
De racines et d’herbes potagères ; où ta main droite
Arrachant de l’âme ces passions humaines,
Dont la souche fleurit en bouquets de vertus
Dégrade la nature, engourdit le sens,
Et, Gorgone, fait de l’homme actif un bloc de pierre.
Nous ne demandons pas la piètre société
De votre tempérance rendue nécessaire,
Non plus cette impie stupidité
Qui ne sait joie ou chagrin ; ni votre force d’âme
Forcée, passive, à tort exaltée
Au-dessus de l’active. Cette abjecte engeance,
Qui situe son siège dans la médiocrité,
Sied à vos âmes serviles ; nous autres honorons
Telles vertus seules qui admettent excès,
Gestes fiers, généreux, magnificence royale,
Prudence omnivoyante, magnanimité
Ignorante de bornes, et l’héroïque vertu
Pour qui l’Antiquité n’a pas transmis de nom,
Cependant des modèles, tel Hercule,
Achille, Thésée. Arrière à ta cellule ;
Et si tu vois la sphère éclairée à nouveau,
Apprends à ne savoir d’autres que ces gloires-là.


Thomas Carew (Traduction).


OÙ JE VÉCUS, ET CE POUR QUOI JE VÉCUS


À certaine époque de notre vie nous avons coutume de regarder tout endroit comme le site possible d’une maison. C’est ainsi que j’ai inspecté de tous côtés la campagne dans un rayon d’une douzaine de milles autour de là où j’habite. En imagination j’ai acheté toutes les fermes successivement, car toutes étaient à acheter, et je sus leur prix. Je parcourus le bien-fonds de chaque fermier, en goûtai les pommes sauvages, m’y entretins d’agriculture, pris la ferme pour la somme qu’on en demandait, pour n’importe quelle somme, l’hypothéquant en pensée au profit du propriétaire ; même l’estimai plus haut encore – pris tout sauf suivant acte – pris la parole du propriétaire pour son acte, car j’aime ardemment causer, – la cultivai, la ferme, et lui aussi jusqu’à un certain point, j’ose dire, puis me retirai lorsque j’en eus suffisamment joui, le laissant la faire marcher. Cette expérience me valut de passer aux yeux de mes amis pour une sorte de courtier en immeubles. N’importe où je m’asseyais, là je pouvais vivre, et le paysage irradiait de moi en conséquence. Qu’est-ce qu’une maison sinon un sedes, un siège ? – mieux si un siège de campagne. Je découvris maint site pour une maison non apparemment à utiliser de si tôt, que certains auraient jugé trop loin du village, alors qu’à mes yeux c’était le village qui en était trop loin. Oui, je pourrais vivre là, disais-je ; et là je vécus, durant une heure, la vie d’un été, d’un hiver ; compris comment je pourrais laisser les années s’enfuir, venir à bout d’un hiver, et voir le printemps arriver. Les futurs habitants de cette région, où qu’ils puissent placer leurs maisons, peuvent être sûrs d’avoir été devancés. Un après-midi suffisait pour dessiner la terre en verger, partie de bois et pacage, comme pour décider quels beaux chênes ou pins seraient à laisser debout devant la porte, et d’où le moindre arbre frappé par la foudre pouvait paraître à son avantage ; sur quoi je laissais tout là, en friche peut-être, attendu qu’un homme est riche en proportion du nombre de choses qu’il peut arriver à laisser tranquilles.

Mon imagination m’entraîna si loin que j’éprouvai même le refus de plusieurs fermes, le refus était tout ce que je demandais, mais n’eus jamais les doigts brûlés par la possession effective. Le plus près que j’approchai de la possession effective fut lorsque ayant acheté la terre de Hollowell, j’eus commencé à choisir mes graines, et rassemblé de quoi fabriquer une brouette pour la faire marcher, sinon l’emporter ; mais le propriétaire ne m’avait pas encore donné l’acte, que sa femme – tout homme a telle femme – changea d’idée et voulut la garder, sur quoi il m’offrit dix dollars pour le dégager de sa parole. Or, à dire vrai, je ne possédais au monde que dix cents, et il fut au-dessus de mon arithmétique de dire si j’étais l’homme qui possédait dix cents, ou possédait une ferme, ou dix dollars, ou le tout ensemble. Néanmoins je le laissai garder les dix dollars et la ferme avec, attendu que je l’avais, lui, fait suffisamment marcher ; ou plutôt, pour être généreux, je lui vendis la ferme juste le prix que j’en donnai, et, comme il n’était pas riche, lui fis présent de dix dollars ; encore me resta-t-il mes dix cents, mes graines et de quoi fabriquer une brouette. Je découvris par là que j’avais été riche sans nul dommage pour ma pauvreté. Mais je conservai le paysage, et depuis ai annuellement emporté sans brouette ce qu’il rapportait. Pour ce qui est des paysages :


I am monarch of all I survey,

My right there is none to dispute.[40]


Il m’est arrivé fréquemment de voir un poète s’éloigner, après avoir joui du bien le plus précieux d’une ferme, alors que pour le fermier bourru il n’avait fait que prendre quelques pommes sauvages. Comment, mais le propriétaire reste des années sans le savoir lorsqu’un poète a mis sa ferme en vers, la plus admirable forme de clôture invisible, l’a bel et bien mise en fourrière, en a tiré le lait, la crème, pris toute la crème pour ne laisser au fermier que le petit lait.


Les véritables agréments de la ferme de Hollowell, à mes yeux, étaient : sa situation complètement retirée, à deux milles environ qu’elle se trouvait du village, à un demi-mille du plus proche voisin, et séparée de la grand’route par un vaste champ ; bornée par la rivière, que le propriétaire prétendait la protéger des gelées de printemps, grâce à ses brouillards, quoique cela me fût bien égal ; la teinte grisâtre et l’état de ruines de la maison comme de la grange, et les clôtures délabrées qui mettaient un tel intervalle entre moi et le dernier occupant ; les pommiers creux et couverts de lichen, rongés par les lapins, montrant le genre de voisins qui seraient les miens ; mais par-dessus tout, le souvenir que j’en avais depuis mes tout premiers voyages en amont de la rivière, quand la maison était cachée derrière un épais groupe d’érables rouges, à travers lequel j’entendais le chien de garde aboyer. J’avais hâte de l’acheter, avant que le propriétaire eût fini d’enlever quelques rochers, d’abattre les pommiers creux, d’arracher quelques jeunes bouleaux qui avaient crû dans le pacage, bref, eût poussé plus loin ses améliorations. Pour jouir de ces avantages, j’étais prêt à faire marcher l’affaire ; ou, comme Atlas, à prendre le monde sur mes épaules, – je n’ai jamais su quelle compensation il reçut pour cela, – et à accomplir toutes sortes de choses dont le seul motif ou la seule excuse était que je pouvais la payer et ne pas être inquiété dans ma possession ; car je n’ignorai pas un seul instant qu’elle produirait la plus abondante récolte du genre qu’il me fallait, si seulement je pouvais faire en sorte de la laisser tranquille. Mais il en advint comme j’ai dit.


Tout ce que je pouvais prétendre, donc, au regard de l’exploitation sur une grande échelle (j’ai toujours cultivé un jardin), était que j’avais tenu mes semences prêtes. Beaucoup pensent que les semences s’améliorent en vieillissant. Je ne doute pas que le temps ne distingue entre les bonnes et les mauvaises ; et quand je finirai par semer, je serai moins susceptible apparemment de me voir déçu. Mais ce que je voudrais dire à mes semblables, une fois pour toutes, c’est de vivre aussi longtemps que possible libres et sans chaînes. Il est peu de différence entre celles d’une ferme et celles de la prison du comté.


Le vieux Caton, dont le « De Re Rustica » est mon « Cultivator », dit, et la seule traduction que j’en aie vue fait du passage une pure absurdité : « Si vous songez à prendre une ferme, mettez-vous bien dans l’esprit de ne pas acheter les yeux fermés, ni épargner vos peines pour ce qui est de la bien examiner, et ne croyez pas qu’il suffise d’en faire une fois le tour. Plus souvent vous vous y rendrez, plus elle vous plaira, si elle en vaut la peine. » Je crois que je n’achèterai pas les yeux fermés, mais en ferai et referai le tour aussi longtemps que je vivrai, et commencerai par y être enterré pour qu’à la fin elle ne m’en plaise que davantage.



Le présent fut mon essai suivant de ce genre, que je me propose de décrire plus au long, par commodité, mettant l’expérience de deux années en une seule. Je l’ai dit, je n’ai pas l’intention d’écrire une ode à l’abattement, mais de claironner avec toute la vigueur de Chanteclair au matin, juché sur son juchoir, quand ce ne serait que pour réveiller mes voisins.


Lorsque pour la première fois je fixai ma demeure dans les bois, c’est-à-dire commençai à y passer mes nuits aussi bien que mes jours, ce qui, par hasard, tomba le jour anniversaire de l’Indépendance, le 4 juillet 1845, ma maison, non terminée pour l’hiver, n’était qu’une simple protection contre la pluie, sans plâtrage ni cheminée, les murs en étant de planches raboteuses, passées au pinceau des intempéries, avec de larges fentes, ce qui la rendait fraîche la nuit. Les étais verticaux nouvellement taillés, la porte fraîchement rabotée et l’emplacement des fenêtres lui donnaient un air propre et aéré, surtout le matin, alors que la charpente en était saturée de rosée au point de me laisser croire que vers midi il en exsudrait quelque gomme sucrée. À mon imagination elle conservait au cours de la journée plus ou moins de ce caractère auroral, me rappelant certaine maison sur une montagne, que j’avais visitée l’année précédente. C’était, celle-ci, une case exposée au grand air, non plâtrée, faite pour recevoir un dieu en voyage, et où pouvait une déesse laisser sa robe traîner. Les vents qui passaient au-dessus de mon logis, étaient de ceux qui courent à la cime des monts, porteurs des accents brisés, ou des parties célestes seulement, de la musique terrestre. Le vent du matin souffle à jamais, le poème de la création est ininterrompu ; mais rares sont les oreilles qui l’entendent. L’Olympe n’est partout que la capsule de la terre.


La seule maison dont j’eusse été auparavant le propriétaire, si j’excepte un bateau, était une tente, dont je me servais à l’occasion lorsque je faisais des excursions en été, et elle est encore roulée dans mon grenier, alors que le bateau, après être passé de main en main, a descendu le cours du temps. Avec cet abri plus résistant autour de moi, j’avais fait quelque progrès pour ce qui est de se fixer dans le monde. Cette charpente, si légèrement habillée, m’enveloppait comme d’une cristallisation, et réagissait sur le constructeur. C’était suggestif, quelque peu l’esquisse d’un tableau. Je n’avais pas besoin de sortir pour prendre l’air, car l’atmosphère intérieure n’avait rien perdu de sa fraîcheur. C’était moins portes closes que derrière une porte que je me tenais, même par les plus fortes pluies. Le Harivansa dit : « Une demeure sans oiseaux est comme un mets sans assaisonnement. » Telle n’était pas ma demeure, car je me trouvai soudain le voisin des oiseaux ; non point pour en avoir emprisonné le moindre, mais pour m’être mis moi-même en cage près d’eux. Ce n’était pas seulement de ceux qui fréquentent d’ordinaire le jardin et le verger que j’étais plus près, mais de ces chanteurs plus sauvages et plus pénétrants de la forêt, qui jamais ne donnent, ou rarement, la sérénade au citadin, – la grivette, la litorne, le scarlatte, le friquet, le whip-pour-will[41] et quantité d’autres.


Je me trouvais installé sur le bord d’un petit étang, à un mille et demi environ sud du village de Concord et tant soit peu plus haut que lui, au milieu d’un bois spacieux qui s’étendait entre cette bourgade et Lincoln, et à deux milles environ sud de ce seul champ que nous connaisse la renommée, le champ de bataille de Concord ; mais j’étais si bas dans les bois que la rive opposée, à un demi-mille de là, couverte de bois comme le reste, était mon plus lointain horizon. La première semaine, toutes les fois que je promenai mes regards sur l’étang, il me produisit l’impression d’un « tarn »[42] en l’air sur le seul flanc d’une montagne, son fond bien au-dessus de la surface des autres lacs, et, au moment où le soleil se levait, je le voyais rejeter son brumeux vêtement de nuit, pour, çà et là, peu à peu, ses molles rides révéler ou le poli de sa surface réfléchissante, pendant que les vapeurs, telles des fantômes, se retiraient furtivement de tous côtés dans les bois, ainsi qu’à la sortie de quelque conventicule nocturne. La rosée même semblait s’accrocher aux arbres plus tard dans le jour que d’habitude, comme sur les flancs de montagnes.


Ce petit lac était sans prix comme voisin dans les intermittences d’une douce pluie d’août, lorsque à la fois l’air et l’eau étant d’un calme parfait, mais le ciel découvert, le milieu de l’après-midi avait toute la sérénité du soir, et que la grivette chantait tout à l’entour, perçue de rive à rive. Un lac comme celui-ci n’est jamais plus poli qu’à ce moment-là ; et la portion d’air libre suspendue au-dessus de lui étant peu profonde et assombrie par les nuages, l’eau, remplie de lumières et de réverbérations, devient elle-même un ciel inférieur d’autant plus important. Du sommet d’une colline proche, où le bois avait été récemment coupé, il était une échappée charmante vers le Sud au-delà de l’étang, par une large brèche ouverte dans les collines qui là forment la rive, et où leurs versants opposés descendant l’un vers l’autre suggéraient l’existence d’un cours d’eau en route dans cette direction à travers une vallée boisée, quoique de cours d’eau il n’en fût point. Par là mes regards portaient entre et par-dessus les vertes collines proches sur d’autres lointaines et plus hautes à l’horizon, teintées de bleu. Que dis-je ! en me dressant sur la pointe des pieds, je pouvais entrevoir quelques pics des chaînes plus bleues et plus lointaines encore au nord-ouest, ces coins vrai-bleu de la frappe même du ciel, ainsi qu’une petite partie du village. Mais dans les autres directions, même de ce point, je ne pouvais voir par-dessus ou par delà les bois qui m’entouraient. Il est bien d’avoir de l’eau dans son voisinage, pour donner de la balance à la terre et la faire flotter. Il n’est pas jusqu’au plus petit puits dont l’une des valeurs est que si vous regardez dedans vous voyez la terre n’être pas continent, mais insulaire. C’est aussi important que sa propriété de tenir le beurre au frais. Lorsque je regardais du haut de ce pic par-dessus l’étang du côté des marais de Sudbury, qu’en temps d’inondation je distinguais surélevés peut-être par un effet de mirage dans leur vallée fumante, comme une pièce de monnaie dans une cuvette, toute la terre au-delà de l’étang semblait une mince croûte isolée et mise à flot rien que par cette simple petite nappe d’eau intermédiaire, et cela me rappelait que celle sur laquelle je demeurais n’était que la terre sèche.


Quoique de ma porte la vue fût encore plus rétrécie, je ne me sentais le moins du monde à l’étroit plus qu’à l’écart. Il y avait suffisante pâture pour mon imagination. Le plateau bas de chênes arbrisseaux jusqu’où s’élevait la rive opposée de l’étang, s’étendait vers les prairies de l’Ouest et les steppes de la Tartarie, offrant place ample à toutes les familles d’hommes vagabondes. « Il n’est d’heureux de par le monde que les êtres qui jouissent en liberté d’un large horizon », disait Damodara, lorsque ses troupeaux réclamaient de nouvelles et plus larges pâtures.


Lieu et temps à la fois se trouvaient changés, et je demeurais plus près de ces parties de l’univers et de ces ères de l’histoire qui m’avaient le plus attiré. Où je vivais était aussi loin que mainte région observée de nuit par les astronomes. Nous avons coutume d’imaginer des lieux rares et délectables en quelque coin reculé et plus céleste du système, derrière la Chaise de Cassiopée, loin du bruit et de l’agitation. Je découvris que ma maison avait bel et bien son emplacement en telle partie retirée, mais à jamais neuve et non profanée, de l’univers. S’il valait la peine de s’établir en ces régions voisines des Pléiades ou des Hyades, d’Aldébaran ou d’Altaïr, alors c’était bien là que j’étais, ou à une égale distance de la vie que j’avais laissée derrière, rapetissé et clignant de l’œil avec autant d’éclat à mon plus proche voisin, et visible pour lui par les seules nuits sans lune. Telle était cette partie de la création où je m’étais établi :


There was a sheperd that did live,

And held his thoughts as high

As were the mounts whereon his flocks

Did hourly feed him by.[43]


Que penserions-nous de la vie du berger si ses troupeaux s’éloignaient toujours vers des pâturages plus élevés que ses pensées ?


Il n’était pas de matin qui ne fût une invitation joyeuse à égaler ma vie en simplicité, et je peux dire en innocence, à la Nature même. J’ai été un aussi sincère adorateur de l’Aurore que les Grecs. Je me levais de bonne heure et me baignais dans l’étang ; c’était un exercice religieux, et l’une des meilleures choses que je fisse. On prétend que sur la baignoire du roi Tching-thang des caractères étaient gravés à cette intention : « Renouvelle-toi complètement chaque jour ; et encore, et encore, et encore à jamais. » Voilà que je comprends. Le matin ramène les âges héroïques. Le léger bourdonnement du moustique en train d’accomplir son invisible et inconcevable tour dans mon appartement à la pointe de l’aube, lorsque j’étais assis porte et fenêtre ouvertes, me causait tout autant d’émotion que l’eût pu faire nulle trompette qui jamais chanta la renommée. C’était le requiem d’Homère ; lui-même une Iliade et Odyssée dans l’air, chantant son ire à lui et ses courses errantes. Il y avait là quelque chose de cosmique ; un avis constant jusqu’à plus ample informé, de l’éternelle vigueur et fertilité du monde. Le matin, qui est le plus notable moment du jour, est l’heure du réveil. C’est alors qu’il est en nous le moins de somnolence ; et pendant une heure, au moins, se tient éveillée quelque partie de nous-même, qui tout le reste du jour et de la nuit sommeille. Il n’est guère à attendre du jour, s’il peut s’appeler un jour, où ce n’est point notre Génie qui nous éveille, mais le toucher mécanique de quelque serviteur, où ce n’est point, qui nous éveillent, notre reprise de force ni nos aspirations intérieures, accompagnées des ondes d’une céleste musique en guise de cloches d’usine, et alors qu’un parfum remplit l’air – pour une vie plus haute que celle d’où nous tombâmes endormis ; ainsi la ténèbre porte son fruit, et prouve son bienfait, non moins que la lumière. L’homme qui ne croit pas que chaque jour comporte une heure plus matinale, plus sacrée, plus aurorale qu’il n’en a encore profanée, a désespéré de la vie et suit une voie descendante, de plus en plus obscure. Après une cessation partielle de la vie des sens, l’âme de l’homme, ou plutôt ses organes, reprennent vigueur chaque jour, et son Génie essaie de nouveau quelle vie noble il peut mener. Tous les événements notables, dirai-je même, ont lieu en temps matinal et dans une atmosphère matinale. Les Védas disent : « Toutes intelligences s’éveillent avec le matin. » La poésie et l’art, et les plus nobles comme les plus notables actions des hommes, datent de cette heure-là. Tous les poètes, tous les héros sont, comme Memnon, les enfants de l’Aurore, et émettent leur musique au lever du soleil. Pour celui dont la pensée élastique et vigoureuse marche de pair avec le soleil, le jour est un éternel matin. Peu importe ce que disent les horloges ou les attitudes et travaux des hommes. Le matin, c’est quand je suis éveillé et qu’en moi il est une aube. La réforme morale est l’effort accompli pour secouer le sommeil. Comment se fait-il que les hommes fournissent de leur journée un si pauvre compte s’ils n’ont passé le temps à sommeiller ? Ce ne sont pas si pauvres calculateurs. S’ils n’avaient succombé à l’assoupissement ils auraient accompli quelque chose. Les millions sont suffisamment éveillés pour le labeur physique ; mais il n’en est sur un million qu’un seul de suffisamment éveillé pour l’effort intellectuel efficace, et sur cent millions qu’un seul à une vie poétique ou divine. Être éveillé, c’est être vivant. Je n’ai jamais encore rencontré d’homme complètement éveillé. Comment eussé-je pu le regarder en face ?


Il nous faut apprendre à nous réveiller et tenir éveillés, non grâce à des secours mécaniques, mais à une attente sans fin de l’aube, qui ne nous abandonne pas dans notre plus profond sommeil. Je ne sais rien de plus encourageant que l’aptitude incontestable de l’homme à élever sa vie grâce à un conscient effort. C’est quelque chose d’être apte à peindre tel tableau, ou sculpter une statue, et ce faisant rendre beaux quelques objets ; mais que plus glorieux il est de sculpter et de peindre l’atmosphère comme le milieu même que nous sondons du regard, ce que moralement il nous est loisible de faire. Avoir action sur la qualité du jour, voilà le plus élevé des arts. Tout homme a pour tâche de rendre sa vie, jusqu’en ses détails, digne de la contemplation de son heure la plus élevée et la plus sévère. Rejetterions-nous tel méchant avis qui nous est fourni, ou plutôt en userions-nous jusqu’à parfaite usure, que les oracles nous instruiraient clairement de la façon dont nous devons nous y prendre.


Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie, la vie est si chère ; plus que ne voulais pratiquer la résignation, s’il n’était tout à fait nécessaire. Ce qu’il me fallait, c’était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie, couper un large andain et tondre ras, acculer la vie dans un coin, la réduire à sa plus simple expression, et, si elle se découvrait mesquine, eh bien, alors ! en tirer l’entière, authentique mesquinerie, puis divulguer sa mesquinerie au monde ; ou si elle était sublime, le savoir par expérience, et pouvoir en rendre un compte fidèle dans ma suivante excursion. Car pour la plupart, il me semble, les hommes se tiennent dans une étrange incertitude à son sujet, celle de savoir si elle est du diable ou de Dieu, et ont quelque peu hâtivement conclu que c’est la principale fin de l’homme ici-bas que de « Glorifier Dieu et de s’En réjouir à jamais ».


Encore vivons-nous mesquinement, comme des fourmis ; quoique suivant la fable il y ait longtemps que nous fûmes changés en hommes ; tels des pygmées nous luttons contre des grues ; c’est là erreur sur erreur, rapiéçage sur rapiéçage, et c’est une infortune superflue autant qu’évitable qui fournit à notre meilleure vertu l’occasion de se manifester. Notre vie se gaspille en détail. Un honnête homme n’a guère besoin de compter plus que ses dix doigts, ou dans les cas extrêmes peut-il y ajouter ses dix doigts de pied, et mettre le reste en bloc. De la simplicité, de la simplicité, de la simplicité ! Oui, que vos affaires soient comme deux ou trois, et non cent ou mille ; au lieu d’un million comptez par demi-douzaine, et tenez vos comptes sur l’ongle du pouce. Au centre de cette mer clapoteuse qu’est la vie civilisée, tels sont les nuages et tempêtes et sables mouvants et mille et un détails dont il faut tenir compte, que s’il ne veut sombrer et aller au fond sans toucher le port, l’homme doit vivre suivant la route estimée ; or, grand calculateur en effet doit être qui réussit. Simplifiez, simplifiez. Au lieu de trois repas par jour, s’il est nécessaire n’en prenez qu’un ; au lieu de cent plats, cinq ; et réduisez le reste en proportion. Notre vie est comme une Confédération germanique, faite de tout petits États, aux bornes à jamais flottantes, au point qu’un Allemand ne saurait vous dire comment elle est bornée à un moment quelconque. La nation elle-même, avec tous ses prétendus progrès intérieurs, lesquels, soit dit en passant, sont tous extérieurs et superficiels, n’est autre qu’un établissement pesant, démesuré, encombré de meubles et se prenant le pied dans ses propres frusques, ruiné par le luxe, comme par la dépense irréfléchie, par le manque de calcul et de visée respectable, à l’instar des millions de ménages que renferme le pays ; et l’unique remède pour elle comme pour eux consiste en une rigide économie, une simplicité de vie et une élévation de but rigoureuses et plus que spartiates. Elle vit trop vite. Les hommes croient essentiel que la Nation ait un commerce, exporte de la glace, cause par un télégraphe, et parcoure trente milles à l’heure, sans un doute, que ce soit eux-mêmes ou non qui le fassent ; mais que nous vivions comme des babouins ou comme des hommes, voilà qui est quelque peu incertain. Si au lieu de fabriquer des traverses, et de forger des rails, et de consacrer jours et nuits au travail, nous employons notre temps à battre sur l’enclume nos existences pour les rendre meilleures, qui donc construira des chemins de fer ? Et si l’on ne construit pas de chemins de fer, comment atteindrons-nous le ciel en temps ? Mais si nous restons chez nous à nous occuper de ce qui nous regarde, qui donc aura besoin de chemins de fer ? Ce n’est pas nous qui roulons en chemin de fer ; c’est lui qui roule sur nous. Avez-vous jamais pensé à ce que sont ces dormants qui supportent le chemin de fer ? Chacun est un homme, un Irlandais, ou un Yankee. C’est sur eux que les rails sont posés, ce sont eux que le sable recouvre, c’est sur eux que les wagons roulent sans secousse. Ce sont de profonds dormants je vous assure. Et peu d’années s’écoulent sans qu’on n’en couche un nouveau tas sur lequel encore on roule ; de telle sorte que si quelques-uns ont le plaisir de passer sur un rail, d’autres ont l’infortune de se voir passer dessus. Et s’il arrive qu’on passe sur un homme qui marche en son sommeil, « dormant » surnuméraire dans la mauvaise position, et qu’on le réveille, voilà qu’on arrête soudain les wagons et pousse des cris de paon, comme s’il s’agissait d’une exception. Je suis bien aise de savoir qu’il faut une équipe d’hommes par cinq milles pour maintenir les « dormants » en place et de niveau dans leurs lits tels qu’ils sont ; car c’est signe qu’ils peuvent à quelque jour se relever.


Pourquoi vivre avec cette hâte et ce gaspillage de vie ? Nous sommes décidés à être réduits par la faim avant d’avoir faim. Les hommes déclarent qu’un point fait à temps en épargne cent, sur quoi les voilà faire mille points aujourd’hui pour en épargner cent demain. Du travail ! nous n’en avons pas qui tire à conséquence. Ce que nous avons, c’est la danse de Saint-Guy, sans possibilité, je le crains, de nous tenir la tête tranquille. M’arrivât-il seulement de donner quelques branles à la corde de la cloche paroissiale, comme pour sonner au feu, c’est-à-dire sans laisser reposer la cloche, qu’il n’y aurait guère d’homme sur sa ferme aux environs de Concord, malgré cette foule d’engagements qui lui servirent tant de fois d’excuse ce matin, ni de gamin, ni de femme, dirai-je presque, pour ne pas tout planter là et suivre la direction du son, non point tant dans le but de sauver des flammes un bien quelconque, que, faut-il confesser la vérité ? dans celui surtout de le voir brûler, puisque brûler il doit, et que ce n’est pas nous, qu’on le sache, qui y avons mis le feu, – ou dans celui de le voir éteindre, et d’être pour quelque chose dans cette extinction, si l’ouvrage est tant soit peu bien fait ; oui, s’agît-il de l’église paroissiale elle-même. À peine un homme fait-il un somme d’une demi-heure après dîner, qu’en s’éveillant il dresse la tête et demande : « Quelles nouvelles ? » comme si le reste de l’humanité s’était tenu en faction près de lui. Il en est qui donnent l’ordre de les réveiller toutes les demi-heures, certes sans autre but ; sur quoi en guise de paiement ils racontent ce qu’ils ont rêvé. Après une nuit de sommeil les nouvelles sont aussi indispensables que le premier déjeuner. « Dites-moi, je vous prie, n’importe ce qui a pu arriver de nouveau à quelqu’un, n’importe où sur ce globe ? » – puis on lit par-dessus café et roulette qu’un homme a eu les yeux désorbités[44] ce matin sur le fleuve Wachito ; sans songer un instant qu’on vit dans la ténèbre de l’insondable grotte de mammouth qu’est ce monde, et qu’on ne possède soi-même que le rudiment d’un œil.


Pour ma part je me passerais fort bien de poste aux lettres. Je la crois l’agent de fort peu de communications importantes. Pour être exact, je n’ai jamais reçu plus d’une ou deux lettres dans ma vie – je l’ai écrit il y a quelques années – qui valussent la dépense du timbre. La poste à deux sous est, en général, une institution grâce à laquelle on offre sérieusement à un homme pour savoir ce qu’il pense ces deux sous que si souvent on offre en toute sécurité pour rire[45]. Et je suis sûr de n’avoir jamais lu dans un journal aucune nouvelle qui en vaille la peine. Lisons-nous qu’un homme a été volé, ou assassiné, ou tué par accident, qu’une maison a brûlé, un navire fait naufrage, un bateau à vapeur explosé, une vache a été écrasée sur le Western Railroad, un chien enragé tué, ou qu’un vol de sauterelles a fait apparition en hiver, – que point n’est besoin de lire la réédition du fait. Une fois suffit. Du moment que le principe nous est connu, qu’importe une myriade d’exemples et d’applications ? Pour le philosophe, toute nouvelle, comme on l’appelle, est commérage, et ceux qui l’éditent aussi bien que ceux qui la lisent ne sont autres que commères attablées à leur thé. Toutefois sont-ils en nombre, qui se montrent avides de ces commérages. Il y eut telle cohue l’autre jour, paraît-il, à l’un des bureaux de journal pour apprendre les dernières nouvelles arrivées de l’étranger, que plusieurs grandes vitres appartenant à l’établissement furent brisées par la pression – nouvelles qu’avec quelque facilité d’esprit, on pourrait, je le crois sérieusement, écrire douze mois sinon douze années à l’avance, sans trop manquer d’exactitude. Pour ce qui est de l’Espagne, par exemple, si vous savez la façon de faire intervenir Don Carlos et l’Infante, Don Pedro, Séville et Grenade, de temps à autre dans les proportions voulues – il se peut qu’on ait changé un peu les noms depuis que j’ai lu les feuilles – et de servir une course de taureaux lorsque les autres divertissements font défaut, ce sera vrai à la lettre, et nous donnera une aussi bonne idée de l’état exact ou de la ruine des choses en Espagne que les rapports les plus succincts comme les plus lucides sous cette rubrique dans les journaux ; quant à l’Angleterre, la dernière bribe de nouvelle significative qui nous soit venue de ce côté-là est, si l’on peut dire, la Révolution de 1649 ; et, une fois apprise l’histoire de ses récoltes au cours d’une année moyenne, nul besoin d’y revenir, à moins que vos spéculations n’aient un caractère purement pécuniaire. S’il est permis à qui rarement regarde les journaux de porter un jugement, rien de nouveau jamais n’arrive à l’étranger, pas même une Révolution française.


Quelles nouvelles ! que plus important il est de savoir ce que c’est qui jamais ne fut vieux. Kieou-he-yu (grand dignitaire de l’État de Wei) envoya vers Khoung-tseu quelqu’un prendre de ses nouvelles. Khoung-tseu fit asseoir le messager près de lui, et le questionna en ces termes : « Que fait ton maître ? » Le messager répondit avec respect : « Mon maître souhaite de diminuer le nombre de ses défauts, mais il ne peut jamais en venir à bout. » Le messager parti, le philosophe observa : « Quel digne messager ! quel digne messager ! » Le prédicateur, au lieu de rebattre les oreilles des fermiers assoupis en leur jour de repos à la fin de la semaine, – car le dimanche est la digne conclusion d’une semaine mal employée, et non le frais et vaillant début d’une nouvelle, – avec cet autre lambeau de sermon, devrait crier d’une voix de tonnerre : « Arrête ! Halte-là ! Pourquoi cet air d’aller vite, quand tu es d’une mortelle lenteur ? »


Imposture et illusion passent pour bonne et profonde vérité, alors que la réalité est fabuleuse. Si les hommes, résolument, n’avaient d’yeux que pour les réalités, sans admettre qu’on les abuse, la vie, pour emprunter des comparaisons connues, ressemblerait à un conte de fée et aux récits des Mille et Une Nuits. Si nous ne respections que ce qui est inévitable et a droit à être respecté, musique et poésie retentiraient le long des rues. Aux heures de mesure et de sagesse, nous découvrons que seules les choses grandes et dignes sont douées de quelque existence permanente et absolue, – que les petites peurs et les petits plaisirs ne sont que l’ombre de la réalité. Celle-ci toujours est réjouissante et sublime. En fermant les yeux et sommeillant, en consentant à se laisser tromper par les apparences, les hommes établissent et consolident leur vie quotidienne de routine et d’habitude partout, qui encore est bâtie sur des fondations purement illusoires. Les enfants, qui jouent à la vie, discernent sa véritable loi et ses véritables relations plus clairement que les hommes, qui faillent à la vivre dignement, et se croient plus sages par l’expérience, c’est-à-dire par la faillite. J’ai lu dans un livre hindou qu’« il était un fils de roi, lequel, banni en son enfance de sa ville natale, fut élevé par un habitant des forêts, et, en parvenant à la maturité dans cette condition, s’imagina qu’il appartenait à la race barbare avec laquelle il vivait. Un des ministres de son père l’ayant découvert, lui révéla ce qu’il était ; sur quoi la conception erronée qu’il avait de sa qualité changea, et il se reconnut pour prince. C’est ainsi que l’âme », continue le philosophe hindou, « suivant les circonstances où elle se trouve placée, se méprend sur sa qualité, jusqu’au jour où la vérité lui est révélée par quelque saint prédicateur ; alors, elle se reconnaît Brahme. J’observe que nous autres habitants de la Nouvelle-Angleterre devons de mener cette vie médiocre nôtre à ce que notre vision ne pénètre pas la surface des choses. Nous croyons que cela est qui paraît être. Admettez qu’un homme se promenant à travers cette ville, n’en voie que la réalité, qu’en serait-il, croyez-vous, du « Mill dam »[46] ? S’il nous rendait compte des réalités vues là, nous ne reconnaîtrions pas l’endroit dans sa description. Regardez une chapelle, un palais de justice, une geôle, une boutique, une habitation, et dites ce qu’est vraiment cette chose devant un regard sincère, ils tomberont tous en pièces dans le récit que vous en ferez. Les hommes estiment que la vérité s’est retirée, aux confins du système, derrière la plus lointaine étoile, avant Adam et après le dernier homme. En l’éternité réside, oui-da, quelque chose de vrai et de sublime. Mais tous ces temps, lieux et circonstances-ci sont maintenant et ici. Dieu lui-même est au zénith au moment où je parle, et ne sera jamais plus divin au cours de tous les âges. Et c’est seulement à la perpétuelle instillation comme imbibaison de la réalité qui nous environne que nous devons d’être aptes à saisir tout ce qui est sublime et noble. L’univers répond constamment et dévotement à nos conceptions ; que nous voyagions vite ou lentement, la voie est posée pour nous. Employons donc nos existences à concevoir. Le poète ou l’artiste jamais encore n’eut si beau et si noble dessein que quelques-uns de sa postérité au moins ne puissent accomplir.


Passons un seul jour avec autant de mûre réflexion que la Nature, et sans nous laisser rejeter de la voie par la coquille de noix et l’aile de moustique qui tombe sur les rails. Levons-nous tôt et jeûnons, ou déjeunons, tranquillement et sans trouble, qu’arrive de la compagnie et s’en aille la compagnie, que les cloches sonnent et les enfants crient, – résolus à en faire un jour. Pourquoi se rendre et s’abandonner au courant ? Ne nous laissons pas renverser et engloutir dans ce terrible rapide, ce gouffre, qu’on appelle un dîner, situé dans les bancs de sable méridiens. Résistez à ce danger et vous voilà sauf, car le reste de la route va en descendant. Les nerfs d’aplomb, la vigueur du matin dans les veines, passez auprès, les yeux ailleurs, attaché au mât comme Ulysse. Si la locomotive siffle, qu’elle siffle à en perdre la voix pour sa peine. Si la cloche sonne, pourquoi courir ? Nous réfléchirons à quelle sorte de musique elles ressemblent. Halte ! et là en bas faisons jouer nos pieds et se frayer un chemin à travers la fange et le gâchis de l’opinion, du préjugé, de la tradition, de l’illusion, de l’apparence, cette alluvion qui couvre le globe, à travers Paris et Londres, à travers New York et Boston et Concord, à travers Église et État, à travers poésie et philosophie et religion, jusqu’à ce que nous atteignions un fond solide, des rocs en place, que nous puissions appeler réalité, et disions : Voici qui est, et qui est bien ; sur quoi commencez, ayant un point d’appui[47], au-dessous de la crue et du gel et du feu, une place où vous puissiez fonder un mur ou un État, sinon fixer en sûreté un réverbère, peut-être une jauge, pas un Nilomètre, mais un Réalomètre, en sorte que les âges futurs sachent la profondeur que de temps à autre avait atteinte une inondation d’impostures et d’apparences. Si vous vous tenez debout devant le fait, l’affrontant face à face, vous verrez le soleil luire sur ses deux surfaces à l’instar d’un cimeterre, et sentirez son doux tranchant vous diviser à travers le cœur et la moelle, sur quoi conclurez heureusement à votre mortelle carrière. Vie ou mort, ce que nous demandons, c’est la réalité. Si nous sommes réellement mourants, écoutons le râle de notre gorge et sentons le froid aux extrémités ; si nous sommes en vie, vaquons à notre affaire.


Le temps n’est que le ruisseau dans lequel je vais pêchant. J’y bois ; mais tout en buvant j’en vois le fond de sable et découvre le peu de profondeur. Son faible courant passe, mais l’éternité demeure. Je voudrais boire plus profond ; pêcher dans le ciel, dont le fond est caillouté d’étoiles. Je ne sais pas compter jusqu’à un. Je ne sais pas la première lettre de l’alphabet. J’ai toujours regretté de n’être pas aussi sage que le jour où je suis né. L’intelligence est un fendoir ; elle discerne et s’ouvre son chemin dans le secret des choses. Je ne désire être en rien plus occupé de mes mains qu’il n’est nécessaire. Ma tête, voilà mains et pieds. Je sens concentrées là mes meilleures facultés. Mon instinct me dit que ma tête est un organe pour creuser, comme d’autres créatures emploient leur groin et pattes de devant, et avec elle voudrais-je miner et creuser ma route à travers ces collines. Je crois que la plus riche veine se trouve quelque part près d’ici ; tel en jugé-je grâce à la baguette divinatoire et aux filets de vapeur qui s’élèvent ; or, ici commencerai-je à miner.


LECTURE


Avec un peu plus de réflexion dans le choix de leurs poursuites, les hommes deviendraient peut-être tous essentiellement des hommes d’étude et des observateurs, car il est certain que leur nature et leur destinée à tous sans distinction sont intéressantes. En accumulant la propriété pour nous-mêmes ou pour notre postérité, en fondant une famille ou un État, ou même en acquérant la renommée, nous sommes mortels ; mais en traitant avec la vérité, nous sommes immortels, et n’avons lieu de craindre changement plus qu’accident. Le plus ancien philosophe égyptien ou hindou souleva un coin du voile qui recouvre la statue de la divinité ; et la tremblante robe demeure encore soulevée, pendant que je reste ébloui devant une splendeur aussi fraîche que celle qui l’éblouit, puisque c’était moi en lui qui eut alors cette audace, et que c’est lui en moi qui aujourd’hui retrouve la vision. Nul grain de poussière ne s’est déposé sur cette robe ; nul temps ne s’est écoulé depuis que fut révélée cette divinité. Ce temps que nous perfectionnons en effet, ou qui est perfectible, n’est ni passé, ni présent, ni futur.

Ma résidence était plus favorable, non seulement à la pensée, mais à la lecture sérieuse, qu’une université, et quoique le cabinet de lecture fût en dehors de mon rayon ordinaire de circulation, je me trouvais plus que jamais sous l’influence de ces livres qui circulent autour du monde, et dont les phrases d’abord écrites sur de l’écorce, se voient aujourd’hui simplement copiées de temps à autre sur du papier de chiffon. Dit le poète, Mir Camar Uddin Mast : « Étant assis, courir par les régions du monde spirituel ; j’ai connu ce privilège dans les livres. Être enivré par un simple verre de vin ; j’ai éprouvé ce plaisir en buvant la liqueur des doctrines ésotériques. » J’ai gardé l’Iliade d’Homère sur ma table tout l’été, quoique je l’aie feuilletée seulement de temps à autre. L’incessant labeur de mes mains, pour commencer, car j’avais à la fois ma maison à terminer et mes haricots à sarcler, rendait impossible plus d’étude. Toutefois je me soutenais par la perspective de telle lecture dans l’avenir. Je lus un ou deux livres faciles de voyages dans les intervalles de mon travail, jusqu’à ce que cet emploi de mon temps me rendant honteux de moi-même, je me demandai où donc était-ce que moi je vivais.

L’homme d’étude peut lire Homère ou Eschyle dans le grec sans danger pour lui de dissipation ou de volupté, car cela implique qu’il rivalise en quelque mesure avec leurs héros, et consacre les heures matinales à leurs pages. Les livres héroïques, même imprimés dans le caractère de notre langue maternelle, le seront toujours en langue morte pour les époques dégénérées ; et il nous faut rechercher laborieusement la signification de chaque mot, de chaque ligne, en imaginant un sens plus large que l’usage courant ne le permet avec ce que nous avons et de sagesse et de valeur et de générosité. Le livre moderne, aussi fécond qu’à bas prix, malgré toutes ses traductions, n’a pas fait grand-chose pour nous rapprocher des écrivains héroïques de l’antiquité. Ils semblent tout aussi solitaires, et la lettre dans laquelle ils sont imprimés aussi rare et curieuse, que jamais. Cela vaut la dépense de jours de jeunesse et d’heures précieuses, d’apprendre rien que quelques mots d’une langue ancienne, qui sortent du langage ordinaire de la rue, pour servir de suggestions et de stimulants perpétuels. Ce n’est pas en vain que le fermier se rappelle et répète le peu de mots latins qu’il a entendus. On a l’air parfois de dire que l’étude des classiques devrait à la fin céder la place à des études plus modernes et plus pratiques ; mais l’homme d’études entreprenant étudiera toujours les classiques, en quelque langue qu’ils soient écrits, et quelque anciens qu’ils puissent être. Qu’est-ce en effet que les classiques sinon les plus nobles pensées enregistrées de l’homme ? Ce sont les seuls oracles que n’ait point atteints la décrépitude, et quelque moderne que soit la question posée, elle trouvera en eux des réponses telles que jamais n’en fournirent Delphes ni Dodone. Nous pourrions aussi bien omettre d’étudier la Nature sous prétexte qu’elle est vieille. Lire bien – c’est-à-dire lire des livres sincères dans un sincère esprit – constitue un noble exercice, et qui mettra le lecteur à l’épreuve mieux que nuls des exercices en honneur de nos jours. Il réclame un entraînement pareil à celui que subissaient les athlètes, l’application soutenue presque de la vie entière à cet objet. Les livres doivent être lus avec autant de réflexion et de réserve qu’ils furent écrits. Il ne suffit pas même de savoir parler la langue du pays dans laquelle ils sont écrits, car il y a un intervalle considérable entre la langue parlée et la langue écrite, la langue entendue et la langue lue. L’une est en général transitoire – un son, une langue, un simple dialecte, quelque chose de bestial, et nous l’apprenons de nos mères inconsciemment, comme les bêtes. L’autre en est la maturité et l’expérience ; si l’une est notre langue maternelle, l’autre est notre langue paternelle, une façon de s’exprimer circonspecte et choisie, trop significative pour être perçue par l’oreille, et qu’il nous faut naître de nouveau[25] pour parler. La foule de gens qui au Moyen-ge se contentaient de parler les langues grecque et latine, n’étaient pas qualifiés par l’accident de la naissance pour lire les ouvrages de génie écrits en ces langues ; car ceux-ci n’étaient écrits ni dans ce grec ni dans ce latin qu’ils savaient, mais dans le langage choisi de la littérature. Ils n’avaient pas appris les dialectes plus nobles de la Grèce et de Rome, et il n’était pas jusqu’à la matière elle-même sur laquelle ils étaient écrits qui ne fût pour eux que du papier de rebut ; ce qu’ils prisaient à la place n’était qu’une triste littérature contemporaine. Mais lorsque les diverses nations d’Europe eurent acquis des langages écrits distincts quoique rudes, et bien à elles, suffisant aux besoins de leurs littératures naissantes, alors revécut le premier avoir, et les érudits devinrent capables de distinguer de cette parenté éloignée les trésors de l’antiquité. Ce que la multitude romaine et grecque ne pouvait entendre, quelques érudits, après l’écoulement des siècles, le lurent, et quelques érudits seulement le lisent encore.


Nous avons beau professer de l’admiration pour les mouvements accidentels d’éloquence de l’orateur, les mots écrits les plus nobles se tiennent en général aussi loin derrière les fluctuations de la langue parlée ou aussi loin au-dessus d’elles, que l’est derrière les nuages le firmament avec ses étoiles. Là sont les étoiles, et peuvent les déchiffrer ceux qui en sont capables. Les astronomes éternellement dissertent à leur propos et les observent. Ce ne sont pas des météores, ou exhalaisons[49], à l’instar de nos colloques journaliers et la vapeur de nos haleines. Ce qu’on appelle éloquence au forum passe en général pour rhétorique dans le cabinet d’études. L’orateur obéit à l’inspiration d’un sujet éphémère, et parle à la masse qu’il a devant lui, à ceux qui peuvent l’entendre ; mais l’écrivain, dont la vie plus égale est le sujet, et que troubleraient l’événement comme la foule qui inspirent l’orateur, parle à l’intelligence et au cœur de l’humanité, à tous ceux qui de n’importe quelle génération peuvent le comprendre.


Rien d’étonnant à ce qu’Alexandre, au cours de ses expéditions, portât l’Iliade avec lui dans une précieuse cassette. Un mot écrit est la plus choisie des reliques. C’est quelque chose de tout de suite plus intime avec nous et plus universel que toute autre œuvre d’art. C’est l’œuvre d’art qui se rapproche le plus de la vie même. Il peut se traduire en toutes langues, et non seulement se lire mais s’exhaler en réalité de toutes lèvres humaines ; – non seulement se représenter sur la toile ou dans le marbre, mais se tailler à même le souffle, oui, de la vie. Le symbole de la pensée d’un homme de l’antiquité devient la parole d’un homme moderne. Deux mille étés n’ont fait qu’impartir aux monuments de la littérature grecque, comme à ses marbres, une touche plus mûre d’or automnal, car ces monuments ont porté leur propre sereine et céleste atmosphère en tous pays afin de se préserver de la corrosion du temps. Les livres sont la fortune thésaurisée du monde et le dû héritage des générations et nations. Les livres, les plus vieux et les meilleurs, ont leur place naturelle et marquée sur les rayons de la moindre chaumière. Ils n’ont rien à plaider pour eux-mêmes, mais tant qu’ils éclaireront et soutiendront le lecteur, son bon sens ne saurait les rejeter. Leurs auteurs sont l’aristocratie naturelle et irrésistible de toute société, et, plus que rois ou empereurs, exercent une influence sur le genre humain. Lorsque le commerçant illettré et il se peut dédaigneux, ayant conquis à force d’initiative et d’industrie le loisir et l’indépendance convoités, se voit admis dans les cercles de l’opulence et du beau monde, il finit inévitablement par se retourner vers ceux encore plus élevés mais toutefois inaccessibles de l’intelligence et du génie, n’est plus sensible qu’à l’imperfection de sa culture ainsi qu’à la vanité et l’insuffisance de toutes ses richesses, et de plus montre son bon sens par les peines qu’il prend en vue d’assurer à ses enfants cette culture intellectuelle dont il sent si vivement la privation ; ainsi devient-il le fondateur d’une famille.


Ceux qui n’ont pas appris à lire les anciens classiques dans la langue où ils furent écrits, doivent avoir une connaissance fort imparfaite de l’histoire de la race humaine ; car il est à remarquer que nulle transcription n’en a jamais été donnée en aucune langue moderne, à moins que notre civilisation elle-même puisse passer par telle transcription. Homère n’a jamais encore été imprimé en anglais, ni Eschyle, ni même Virgile, – œuvres aussi raffinées, aussi solidement faites, et presque aussi belles que le matin lui-même ; car les écrivains venus après, quoi qu’on puisse dire de leur génie, ont rarement, si jamais, égalé la beauté comme le fini laborieux des anciens, et les travaux littéraires héroïques auxquels ils consacraient une vie. Ceux-là seulement parlent de les oublier, qui jamais ne les connurent. Il sera bien assez tôt de les oublier lorsque nous aurons le savoir et le génie qui nous permettront d’y prendre garde et de les apprécier. Le temps, en vérité, sera riche, où ces reliques, que nous appelons les Classiques, et les Écritures encore plus anciennes et plus que classiques, mais encore moins connues, des nations, se seront davantage encore accumulées, où les vaticans seront remplis de Védas et Zend-Avestas et Bibles, d’Homères et Dantes et Shakespeares, et où tous les siècles à venir auront successivement déposé leurs trophées sur le forum de l’univers. Grâce à quelle pile nous pouvons espérer enfin escalader le ciel.


Les œuvres des grands poètes n’ont jamais encore été lues par l’humanité, car seuls peuvent les lire les grands poètes. Elles ont été lues seulement comme le vulgaire lit les étoiles, tout au plus dans le sens astrologique, non pas astronomique. La plupart des hommes ont appris à lire pour obéir à une misérable commodité, comme ils ont appris à chiffrer en vue de tenir des comptes et ne pas être trompés en affaires ; mais pour ce qui est de la lecture en tant que noble exercice intellectuel ils ne savent guère sinon rien ; cependant cela seul est lecture, au sens élevé du mot, non pas ce qui nous berce comme quelque luxure et souffre que dorment ce faisant les facultés nobles, mais ce qu’il faut se tenir sur la pointe des pieds pour lire en y consacrant nos moments les plus dispos et les plus lucides.


Je crois qu’une fois nos lettres apprises nous devrions lire ce qu’il y a de meilleur en littérature, sans être là toujours à répéter nos, a, b, ab, et les mots d’une seule syllabe, dans la classe des petits, assis toutes nos existences sur le premier banc d’en bas. La plupart des hommes sont satisfaits s’ils lisent ou entendent lire, et ont eu la chance de se trouver convaincus par la sagesse d’un seul bon livre, la Bible, pour le reste de leur vie végéter et dissiper leurs facultés dans ce qu’on appelle les lectures faciles. Il existe à notre cabinet de lecture un ouvrage en plusieurs volumes intitulé Little Reading[50], que je croyais se référer à une ville de ce nom, où je ne suis pas allé. Il y a des gens pour, à l’instar des cormorans et autruches, digérer toutes sortes de choses de ce genre, même après le repas de viandes et légumes le plus plantureux, car ils ne souffrent pas qu’il y ait rien de perdu. Si d’autres sont les machines à pourvoir de telle provende, ce sont, ceux-ci, les machines à l’absorber. Ils lisent le neuf millième conte sur Zébulon et Sophronia, et comment ces personnes aimèrent mieux que jamais auparavant quiconque n’avait aimé, sans qu’aucun des deux fît que le cours de leur amour sincère devînt paisible[51], – en tout cas, comment il suivit son cours et s’embarrassa, et se dégagea, et allez donc ! comment quelque pauvre infortuné monta à un clocher, qui tout aussi bien eût fait de ne jamais dépasser le beffroi ; sur quoi, l’ayant sans nécessité mis là-haut, l’heureux romancier sonne la cloche pour que tout le monde se rassemble et entende, oh, Seigneur ! comment il redescendit ! Pour ma part, je crois qu’ils feraient aussi bien de métamorphoser tous ces aspirants héros du roman universel en hommes-girouettes, suivant l’ancien usage qui consistait à mettre les héros parmi les constellations, et de les laisser là virer jusqu’à la rouille sans plus jamais redescendre pour assommer de leurs espiègleries les honnêtes gens. La prochaine fois que le romancier sonne la cloche je ne bronche pas, le temple brûlât-il de la base au faîte. « Sur la Pointe du Pied-Hop-Et Je Cabriole, roman du Moyen-ge, par le célèbre auteur de La-Ri-Fla-Fla-Fla, pour paraître en fascicules mensuels ; il y a foule ; ne venez pas tous à la fois. » Tout cela, ils le lisent les yeux grands comme des soucoupes, la curiosité en éveil, une curiosité primitive, et le gésier infatigable, dont les corrugations n’ont même pas besoin de stimulant, absolument comme quelque petit écolier de quatre ans son édition à deux sous et à couverture dorée de Cendrillon, – sans aucun progrès, cela, je m’en aperçois, pas plus dans la prononciation que dans l’accent ou la diction, ou plus de talent à en extraire ou y insérer la morale. Le résultat, c’est l’affaiblissement de la vue, une stagnation de la circulation vitale, une déliquescence générale et le dépouillement de toutes les facultés intellectuelles. Cette sorte de pain d’épice se cuit quotidiennement avec plus d’assiduité que le pur froment ou le seigle et maïs dans presque tous les fours, et trouve un plus sûr débouché.


Les meilleurs livres ne sont pas lus même de ceux que l’on appelle les bons lecteurs. Quelle est la somme de lecture de notre Concord ? À quelques rares exceptions près aucun goût ne se manifeste dans cette ville pour les meilleurs ou pour les très bons livres, fût-ce en littérature anglaise, dont les mots peuvent être lus et épelés de tous. Il n’est pas jusqu’aux hommes élevés au collège et soi-disant pourvus d’une éducation libérale, ici aussi bien qu’ailleurs, qui n’aient, en effet, qu’une bien petite connaissance, si seulement ils en ont aucune, des classiques anglais ; et pour ce qui est de la sagesse enregistrée de l’humanité, les classiques anciens et les Bibles, accessibles à tous ceux qui voudront en connaître, leur recherche n’est n’importe où l’objet que des plus faibles efforts. Je sais un bûcheron, entre deux âges, qui prend un journal français non pas à cause des nouvelles, comme il dit, car il est au-dessus de cela, mais histoire de « s’entretenir », Canadien qu’il est de naissance ; et si je lui demande ce qu’il considère comme la meilleure chose à faire pour lui en ce monde, il déclare, en outre, que c’est d’entretenir son anglais et d’y ajouter. C’est à peu près tout ce que font ou aspirent à faire, en général, ceux qui ont été élevés au collège, et ils prennent pour cela un journal anglais. Combien celui qui vient de lire peut-être l’un des meilleurs livres anglais trouvera-t-il de gens avec qui pouvoir en causer ? Ou supposez qu’il vienne de lire dans l’original un de ces classiques grecs ou latins, à l’éloge desquels sont familiers même ce qu’on appelle les illettrés ; il ne trouvera pas âme à qui en parler, et il doit garder le silence dessus. À dire vrai, il n’y a guère que le professeur de nos collèges, s’il a surmonté les difficultés de la langue, qui ait surmonté en proportion les difficultés de l’esprit comme de la poésie d’un poète grec, et ait quelque sympathie à accorder au lecteur vigilant autant qu’héroïque ; et pour ce qui est des Écritures sacrées, ou des Bibles de l’humanité, qui donc en cette ville saurait m’en dire seulement les titres ? La plupart des gens ne savent pas qu’aucune nation autre que les Hébreux ait possédé une écriture. Un homme, tout homme, s’écartera considérablement de sa route pour ramasser un dollar d’argent ; mais voici des paroles d’or, sorties de la bouche des plus grands sages de l’antiquité, et dont le mérite nous a été affirmé par les sages de chaque siècle l’un après l’autre ; – cependant nous n’apprenons à lire que jusqu’à la Lecture Facile, les abécédaires, les livres de classe, puis, quand nous quittons l’école, la « Little Reading », les livres d’historiettes, destinés aux petits garçons et commençants, et notre lecture, notre conversation, notre pensée sont toutes à un niveau très bas, digne tout au plus de pygmées et de nabots.


J’aspire à faire la connaissance d’hommes plus sages que ce sol nôtre de Concord n’en a produits, d’hommes dont les noms ne sont guère connus ici. Ou bien entendrai-je le nom de Platon sans jamais lire son livre ? Comme si Platon étant mon concitoyen je ne l’eusse jamais vu, – mon proche voisin et ne l’eusse jamais entendu parler ou n’eusse pris garde à la sagesse de ses paroles. Mais comment cela vraiment se fait-il ? Ses Dialogues, qui contiennent ce qu’il y avait en lui d’immortel, gisent là sur le rayon, sans que cependant je les aie jamais lus. Nous sommes d’éducation inférieure, de basse condition, illettrés ; sous ce rapport j’avoue ne pas faire grande différence entre l’ignorance de ceux de mes concitoyens qui ne savent pas lire du tout, et l’ignorance de celui qui n’a appris à lire que ce qui est pour enfants et petits entendements. Nous devrions valoir les grands hommes de l’antiquité, quand ce ne serait qu’en commençant par connaître ce qu’ils valaient. Nous ne sommes qu’une race de marmousets et ne nous élevons guère plus haut en nos vols intellectuels que les colonnes du journal quotidien.


Ce ne sont pas tous les livres qui sont aussi bornés que leurs lecteurs. Il existe probablement des paroles adressées précisément à notre condition qui, si nous pouvions vraiment les entendre et comprendre, seraient plus salutaires à nos existences que le matin ou le printemps, peut-être nous feraient voir la face des choses sous un nouvel aspect. Que d’hommes ont fait dater de la lecture d’un livre une ère nouvelle dans leur vie ! Le livre existe pour nous peut-être qui expliquera nos miracles et en révélera de nouveaux. Les choses à présent inexprimables, il se peut que nous les trouvions quelque part exprimées. Ces mêmes questions qui nous troublent, embarrassent et confondent, se sont en leur temps présentées à l’esprit de tous les sages ; pas une n’a été omise ; et chacun y a répondu suivant son degré d’aptitude, par ses paroles et sa vie. En outre, avec la sagesse nous apprendrons la libéralité. L’homme solitaire, loué à la journée dans quelque ferme aux abords de Concord, qui, pourvu de sa seconde naissance[52] et d’une expérience religieuse à lui, se trouve amené, comme il le croit, à la gravité silencieuse et à l’exclusivisme par sa foi, peut penser que ce n’est pas vrai ; mais Zoroastre, il y a des milliers d’années, suivit la même voie et acquit la même expérience ; or lui, en sa qualité de sage, connut qu’elle était universelle, sur quoi il traita ses voisins en conséquence, et passe même pour avoir inventé et établi le culte parmi les hommes. Qu’il confère donc humblement avec Zoroastre, puis, en passant par l’influence libéralisante de tous les hommes illustres, avec Jésus-Christ Lui-même, et laisse « notre Église » tomber par-dessus bord.


Nous nous vantons d’appartenir au XIXe siècle, et faisons les enjambées les plus rapides qu’aucune nation ait faites. Mais réfléchissez au peu que fait ce village-ci pour sa propre culture. Je ne désire ni flatter mes concitoyens, ni me voir flatté par eux, car cela n’avancera pas plus l’un que les autres. Nous avons besoin qu’on nous provoque, – qu’on nous aiguillonne, comme des bœufs, que nous sommes, pour être mis au trot. Nous possédons un système comparativement décent d’écoles communes, écoles pour enfants en bas âge seulement ; mais sauf en hiver le lycée à demi mort de faim, et récemment le timide début d’une bibliothèque inspirée par l’État, aucune école pour nous-mêmes. Nous dépensons plus pour presque n’importe quel article d’alimentation destiné à faire la joie sinon la douleur de notre ventre que pour notre alimentation mentale. Il est temps que nous ayons des écoles non communes, que nous ne renoncions pas à notre éducation lorsque nous commençons à devenir hommes et femmes. Il est temps que les villages soient des universités, et les aînés de leurs habitants les « fellows »[53] d’universités, avec loisir – s’ils sont en effet si bien à leur affaire – de poursuivre des études libérales le reste de leur vie. Le monde à jamais se bornera-t-il à un Paris ou un Oxford ? Ne se peut-il faire que des étudiants prennent pension ici et reçoivent une éducation libérale sous le ciel de Concord ? Ne pouvons-nous prendre à gages quelque Abélard pour nous faire des cours ? Hélas, tant à nourrir le bétail qu’à garder la boutique on nous tient trop longtemps loin de l’école, et notre éducation se voit tristement négligée. En ce pays-ci, le village devrait à certains égards prendre la place du noble d’Europe. Il devrait être le patron des beaux-arts. Il est assez riche. Il ne lui manque que la magnanimité et le raffinement. Il peut dépenser l’argent nécessaire à telles choses dont les fermiers et les commerçants font cas, mais on croit que c’est demander la lune que de proposer une dépense d’argent pour des choses que de plus intelligents savent de beaucoup plus de prix. Cette ville-ci a dépensé dix-sept mille dollars pour un hôtel de ville, la fortune ou la politique en soient louées, mais probablement ne dépensera-t-elle pas autant pour l’esprit vivant, la vraie viande à mettre dans cette coquille, en cent ans. Les cent vingt-cinq dollars annuellement souscrits pour un lycée en hiver sont mieux dépensés que toute autre égale somme imposée dans la ville. Si nous vivons au XIXe siècle, pourquoi ne jouirions-nous pas des avantages qu’offre le XIXe siècle ? Pourquoi notre vie serait-elle à aucun égard provinciale ? Si nous tenons à lire les journaux, pourquoi ne pas éviter les cancans de Boston et prendre tout de suite le meilleur journal du monde ? – sans être là à téter la mamelle des journaux pour « familles neutres », ou brouter les Branches d’Olivier[54] ici, en Nouvelle-Angleterre. Que les rapports de toutes les sociétés savantes viennent jusqu’à nous, et nous verrons si elles savent quelque chose. Pourquoi laisserions-nous à Harper et Frères comme à Redding et Cie le soin de choisir nos lectures ? De même que le noble de goût cultivé s’entoure de tout ce qui contribue à sa culture, – génie – savoir – esprit – livres – tableaux – sculptures – musique – instruments de précision, et le reste ; ainsi fasse le village qu’il ne s’arrête pas à un pédagogue, un curé, un sacristain, une bibliothèque de paroisse, et trois hommes d’élite, parce que nos pèlerins d’ancêtres passèrent jadis avec ceux-ci tout un froid hiver sur un rocher exposé aux vents. Agir collectivement est conforme à l’esprit de nos institutions ; et j’ai la certitude que, nos affaires étant plus florissantes que les siennes, nous disposons de plus de moyens que le noble. La Nouvelle-Angleterre peut prendre à gages tous les sages de l’univers pour venir l’enseigner, et les loger comme les nourrir tout le temps chez l’habitant, sans le moins du monde se montrer provinciale. Voilà l’école non commune qu’il nous faut. Au lieu d’hommes nobles, ayons de nobles villages d’hommes. S’il est nécessaire, omettez un pont sur la rivière, faites un petit détour par là, et jetez une arche sur le gouffre plus sombre d’ignorance qui nous entoure.


BRUITS


Mais pendant que nous nous confinons dans les livres, encore que les plus choisis et les plus classiques, pour ne lire que de particuliers langages écrits, eux-mêmes simples dialectes, et dialectes provinciaux, nous voici en danger d’oublier le langage que toutes choses comme tous événements parlent sans métaphore, le seul riche, le seul langage-étalon. Beaucoup s’en publie, mais peu s’en imprime. Les rayons qui pénètrent par le volet ne seront plus dans le souvenir le volet une fois grand ouvert. Ni méthode, ni discipline ne sauraient suppléer à la nécessité de se tenir éternellement sur le qui-vive. Qu’est-ce qu’un cours d’histoire ou de philosophie, voire de poésie, quelque choix qui y ait présidé, ou la meilleure société, ou la plus admirable routine d’existence, comparés à la discipline qui consiste à toujours regarder ce qui est à voir ? Voulez-vous être un lecteur, simplement un homme d’études, ou un voyant ? Lisez votre destinée, voyez ce qui est devant vous, et faites route dans la futurité.

Je ne lus pas de livres le premier été ; je sarclai des haricots. Que dis-je ! Je fis souvent mieux que cela. Il y eut des heures où je ne me sentis pas en droit de sacrifier la fleur du moment présent à nul travail soit de tête, soit de mains. J’aime une large marge à ma vie. Quelquefois, par un matin d’été, ayant pris mon bain accoutumé, je restais assis sur mon seuil ensoleillé du lever du soleil à midi, perdu en rêve, emmi les pins, les hickorys et les sumacs, au sein d’une solitude et d’une paix que rien ne troublait, pendant que les oiseaux chantaient à la ronde ou voletaient sans bruit à travers la maison, jusqu’à ce que le soleil se présentant à ma fenêtre de l’ouest, ou le bruit de quelque chariot de voyageur là-bas sur la grand-route, me rappelassent le temps écoulé. Je croissais en ces moments-là comme maïs dans la nuit, et nul travail des mains n’en eût égalé le prix. Ce n’était point un temps soustrait à ma vie, mais tellement en sus de ma ration coutumière. Je me rendais compte de ce que les Orientaux entendent par contemplation et le délaissement des travaux. En général je ne m’inquiétais pas de la marche des heures. Le jour avançait comme pour éclairer quelque travail mien ; c’était le matin, or, voyez ! c’est le soir, et rien de remarquable n’est accompli. Au lieu de chanter comme les oiseaux, je souriais silencieusement à ma bonne fortune continue. De même que la fauvette, perchée sur l’hickory devant ma porte, avait son son trille, de même avais-je mon rire intérieur ou gazouillement étouffé qu’elle pouvait entendre sortir de mon nid. Mes jours n’étaient pas les jours de la semaine portant l’estampille de quelque déité païenne, plus que n’étaient hachés en heures et rongés par le tic-tac d’une horloge ; car je vivais comme les Indiens Puri, dont on dit que « pour hier, aujourd’hui et demain ils n’ont qu’un seul mot, et expriment la diversité de sens en pointant le doigt derrière eux pour hier, devant eux pour demain, au-dessus de leur tête pour le jour qui passe ». Ce n’était autre que pure paresse aux yeux de mes concitoyens, sans doute ; mais les oiseaux et les fleurs m’eussent-ils jugé suivant leur loi, que point n’eussé-je été pris en défaut. L’homme doit trouver ses motifs en lui-même, c’est certain. La journée naturelle est très calme, et ne réprouvera guère son indolence.



J’avais dans ma façon de vivre au moins cet avantage sur les gens obligés de chercher leur amusement au dehors, dans la société et le théâtre, que ma vie elle-même était devenue mon amusement et jamais ne cessa d’être nouvelle. C’était un drame en maintes scènes et sans fin. Si toujours en effet nous gagnions notre vie et la réglions suivant la dernière et meilleure façon de nous apprise, nous ne serions jamais tourmentés par l’ennui. Suivez votre génie d’assez près, et il ne faillira pas à vous montrer d’heure en heure un point de vue nouveau. Le ménage était un gai passe-temps. Mon plancher était-il sale, que je me levais de bonne heure, et, installant dehors tout mon mobilier sur l’herbe, lit et bois de lit en un seul paquet, aspergeais d’eau le plancher, le saupoudrais de sable pris à l’étang, puis avec un balai le frottais à blanc ; et les villageois n’avaient pas rompu le jeûne que le soleil du matin avait suffisamment séché ma maison pour me permettre d’y aménager de nouveau, de sorte que mes méditations se trouvaient presque ininterrompues. Rien n’était amusant comme de voir tous mes ustensiles de ménage sur l’herbe, en petit tas comme un ballot de bohémien, et ma table à trois pieds, d’où je n’avais enlevé les livres non plus que la plume ni l’encre, là debout emmi les pins et les noyers. Ils avaient l’air contents eux-mêmes de sortir, et comme peu disposés à se voir rentrés. J’avais parfois envie de tendre une toile au-dessus d’eux et de m’établir là. C’était une joie de voir le soleil briller sur le tout et d’entendre souffler dessus la libre brise ; tant les objets les plus familiers paraissent plus intéressants dehors que dans la maison. Un oiseau perche sur la branche voisine, l’immortelle croît sous la table aux pieds de laquelle la ronce s’enroule ; des pommes de pins, des bogues de châtaignes, des feuilles de fraisier jonchent le sol. Il semblait que ce fût la façon dont ces formes en étaient venues à se transmettre à notre mobilier, aux tables, chaises, et bois de lit, – parce qu’ils s’étaient jadis tenus parmi elles.



Ma maison était située à flanc de coteau, immédiatement sur la lisière des plus grands arbres, au milieu d’une jeune forêt de pitchpins et hickorys, à une demi-douzaine de verges de l’étang, auquel conduisait un étroit sentier descendant de la colline. Dans ma cour de devant poussaient la fraise, la mûre, et l’immortelle, l’herbe de la Saint-Jean et la verge d’or, les chênes arbrisseaux et le cerisier nain, l’airelle et la noix de terre. Vers la fin de mai, le cerisier nain (Cerasus pumila) adornait les côtés du sentier de ses fleurs délicates disposées en ombelles cylindriquement autour de ses courtes tiges, lesquelles, à l’automne, s’affaissaient sous le poids de grosses et belles cerises, pour retomber en guirlandes comme des rayons de tous les côtés. J’y goûtai, en compliment à la Nature, toutes peu délectables qu’elles fussent. Le sumac (Rhus glabra) croissait en abondance autour de la maison, se frayant un chemin à travers le remblai que j’avais fait, et poussant de cinq ou six pieds dès la première saison. Sa large pinnée des tropiques était plaisante quoique étrange à regarder. Les gros bourgeons qui tard dans le printemps sortaient soudain des tiges sèches qu’on avait pu croire mortes, se développaient comme par magie en gracieux rameaux verts et tendres, d’un pouce de diamètre ; et parfois si étourdiment poussaient-ils et mettaient à l’épreuve leurs faibles articulations, qu’assis à ma fenêtre il m’arrivait d’entendre quelque frais et délicat rameau soudain retomber à la façon d’un éventail jusqu’au sol, en l’absence du moindre souffle d’air, brisé par son propre poids. En août les lourdes masses de baies, qui, en fleur, avaient attiré quantités d’abeilles sauvages, prenaient peu à peu leur belle teinte de velours cramoisi, et par l’effet de leur poids de nouveau courbaient et brisaient les membres délicats.



Tandis que je suis à ma fenêtre cet après-midi d’été, des busards se meuvent en cercle à proximité de mon défrichement ; la fanfare de pigeons sauvages, volant par deux ou trois en travers du champ de ma vue, ou se perchant d’une aile agitée sur les branches des pins du nord derrière ma maison, donne une voix à l’air ; un balbuzard ride la surface limpide de l’étang et ramène un poisson ; un vison se glisse hors du marais, devant ma porte, et saisit une grenouille près de la rive ; le glaïeul plie sous le poids des « babillards » qui çà et là voltigent ; et toute la dernière demi-heure j’ai entendu, tantôt mourant au loin et tantôt revivant tel le tambour d’une gelinotte, le roulement des wagons de chemin de fer qui transportent les voyageurs de Boston à la campagne. Car je ne vivais pas aussi en dehors du monde que ce garçon qui, paraît-il, envoyé chez un fermier dans la partie est du bourg, ne tarda pas à s’échapper pour rentrer à la maison, déprimé à n’en pouvoir mais et avec le mal du pays. Il n’avait jamais vu d’endroit si triste et si loin de tout ; les gens étaient tous partis je ne sais où ; oui, on n’entendait même pas le sifflet des locomotives ! Je me demande s’il est encore un endroit de cette sorte aujourd’hui dans le Massachusetts :


In truth, our village has become a butt

For one of those fleet railroad shafts, and o’er

Our peaceful plain its soothing sound is – Concord.[56]


Le chemin de fer de Fitchburg touche l’étang à environ cent verges au sud de là où j’habite. Je me rends d’ordinaire au village le long de sa chaussée, et me trouve pour ainsi dire relié au monde par ce chaînon. Les hommes des trains de marchandises, qui font le trajet d’un bout à l’autre, me saluent comme une vieille connaissance, tant souvent ils me dépassent, et ils me prennent apparemment pour quelque employé : ce que je suis. Moi aussi me verrais-je volontiers réparateur de la voie quelque part dans l’orbite de la terre.


Le sifflet de la locomotive pénètre dans mes bois été comme hiver, faisant croire au cri d’une buse en train de planer sur quelque cour de ferme, et portant à ma connaissance que nombre de marchands agités de la grand’ville arrivent dans l’enceinte de la petite, ou d’aventureux commerçants de la campagne s’en viennent de l’autre versant. En atteignant un horizon, ils crient leur avertissement pour livrer la voie à l’autre, entendu parfois de l’enceinte de deux villes. Voici venir votre épicerie, campagnes ; vos rations, campagnards ! Il n’est pas d’homme assez indépendant sur sa ferme pour être capable de leur dire nenni. Et en voici le paiement ! crie le sifflet du campagnard ; le bois de charpente comme de longs béliers se ruant à vingt milles à l’heure à l’assaut des murs de la cité, et des chaises assez pour asseoir tous les gens fatigués, accablés sous le faix, qui habitent derrière eux. C’est la politesse énorme et encombrante avec laquelle la campagne tend une chaise à la ville. Toutes les collines indiennes à myrtils se voient dépouillées, tous les marais couverts de canneberges se voient ratissés dans la ville. S’en va le coton, s’en vient le tissu, s’en va la soie, s’en vient le lainage ; s’en vont les livres, mais s’en vient l’esprit qui les écrit.


Lorsque je rencontre la locomotive avec son train de wagons qui s’éloigne d’un mouvement planétaire, – ou, plutôt, à l’instar d’une comète, car l’observateur ne sait si avec cette vitesse et cette direction elle revisitera jamais ce système, puisque son orbite ne ressemble pas à une courbe de retour, – avec son nuage de vapeur, bannière flottant à l’arrière en festons d’or et d’argent, tel maint nuage duveteux que j’ai vu, haut dans les cieux, déployer ses masses à la lumière, – comme si ce demi-dieu en voyage, cet amonceleur de nuages, devait ne tarder à prendre le ciel du couchant pour la livrée de sa suite ; lorsque j’entends le cheval de fer éveiller de son ébrouement comme d’un tonnerre les échos de la montagne, de ses pieds ébranler la terre, et souffler feu et fumée par les narines (quelle espèce de cheval ailé ou de dragon jeteur de feu mettra-t-on dans la nouvelle Mythologie, je ne sais), c’est comme si la terre avait enfin une race digne aujourd’hui de l’habiter. Si tout était comme il semble, et que les hommes fissent des éléments leurs serviteurs pour de nobles fins ! Si le nuage en suspens au-dessus de la locomotive était la sueur de faits héroïques, ou portait le bienfait de celui qui flotte au-dessus des champs du fermier, alors les éléments et la Nature elle-même accompagneraient de bon cœur les hommes en leurs missions et leur seraient escorte.


Je guette le passage des wagons du matin dans le même sentiment que je fais le lever du soleil, à peine plus régulier. Leur train de nuages qui s’étire loin derrière et s’élève de plus en plus haut, allant au ciel tandis que les wagons vont à Boston, dérobe le soleil une minute et plonge dans l’ombre mon champ lointain, train céleste auprès duquel le tout petit train de wagons qui embrasse la terre n’est que le barbillon du harpon. Le palefrenier du cheval de fer était levé de bonne heure en ce matin d’hiver à la lueur des étoiles emmi les montagnes, pour donner le fourrage et mettre le harnais à son coursier. Le feu, lui aussi, était éveillé pareillement de bonne heure pour lui communiquer la chaleur vitale et l’enlever. Si l’aventure était aussi innocente qu’elle est matinale ! La neige est-elle épaisse, qu’ils attachent au coursier ses raquettes, et avec la charrue géante tracent un sillon des montagnes à la mer, dans lequel les wagons, comme un semoir à la suite, sèment tous les hommes agités et toute la marchandise flottante dans la campagne comme une graine. Tout le jour le coursier de fer vole à travers la campagne, ne s’arrêtant que pour permettre à son maître de se reposer, et je suis réveillé à minuit par son galop et son ébrouement de défi, lorsqu’en quelque gorge écartée des bois il fait tête aux éléments sous son armature de glace et de neige et ce n’est qu’avec l’étoile du matin qu’il regagnera sa stalle, pour se lancer de nouveau en ses voyages sans repos ni sommeil. Ou peut-être, le soir, l’entends-je en son écurie, qui chasse de ses poumons l’énergie superflue de la journée, afin de se calmer les nerfs, se rafraîchir le sang et la tête durant quelques heures d’un sommeil de fer. Si l’aventure était aussi héroïque, aussi imposante qu’elle est prolongée, qu’elle est infatigable !


Au loin à travers des bois solitaires situés sur les confins de villes, là où jadis seul le chasseur pénétrait de jour, dans la nuit la plus sombre dardent ces salons éclatants à l’insu de leurs hôtes ; en ce moment qui s’arrêtent à quelque brillante gare, dans la ville, dans le bourg, où s’est rassemblée une foule courtoise, tout à l’heure dans le Marais Lugubre, effarouchant hibou et renard. Les départs et les arrivées des wagons font aujourd’hui époque dans la journée du village. Ils vont et viennent avec une telle régularité, une telle précision, leur sifflet s’entend si loin, que les fermiers règlent sur eux leurs horloges, et qu’ainsi une seule institution bien conduite règle tout un pays. Les hommes n’ont-ils pas fait quelque progrès en matière de ponctualité depuis qu’on a inventé le chemin de fer ? Ne parlent-ils et ne pensent-ils plus vite dans la gare qu’ils ne faisaient dans les bureaux de la diligence ? Il y a quelque chose d’électrisant dans l’atmosphère du premier de ces endroits. J’ai été surpris des miracles accomplis par lui ; que certains de mes voisins, qui, je l’aurais une fois pour toutes prophétisé, ne devaient jamais atteindre à Boston, grâce à si prompt moyen de transport, soient là tout prêts quand la cloche sonne. Faire les choses « à la mode du chemin de fer » est maintenant passé en proverbe ; et cela en vaut la peine, d’être si souvent et sincèrement averti par une autorité quelconque d’avoir à se tenir éloigné de sa voie. Pas d’empêchement à lire la loi contre les attroupements, pas de feu de mousqueterie au-dessus des têtes de la foule, en ce cas. Nous avons bâti de toutes pièces un destin, un Atropos, qui jamais ne se détourne. (Que ce soit là le nom de votre machine.) Les hommes sont avertis qu’à certaine heure et minute ces flèches seront lancées vers tels points cardinaux ; encore ne gêne-t-il les affaires de personne, et les enfants vont-ils à l’école sur l’autre voie. Nous n’en vivons que sur un pied plus ferme. Nous sommes ainsi tous élevés à nous voir les fils de Tell. L’air est rempli de flèches invisibles. Tout sentier qui n’est pas le vôtre est le sentier du destin. Gardez donc votre voie.


Ce qui me recommande le commerce, c’est sa hardiesse et sa bravoure. Il ne joint pas les mains pour prier Jupiter. Je vois ces gens chaque jour aller à leur affaire avec plus ou moins de courage et de contentement, faisant plus même qu’ils ne soupçonnent, et peut-être mieux employés qu’ils ne pouvaient sciemment imaginer. L’héroïsme qui les fit tenir bon toute une demi-heure sur le front de bataille à Buena Vista[57], me touche moins que la ferme et joyeuse vaillance de ceux qui font de la charrue à neige leurs quartiers d’hiver ; qui ne se contentent pas du courage de trois heures du matin, lequel Bonaparte tenait pour le plus rare, mais dont le courage ne va pas se reposer de si bonne heure, qui ne vont dormir que lorsque dort la tempête ou que les muscles de leur coursier de fer sont gelés. En ce matin de la Grande Neige, peut-être, encore en plein courroux et qui glace le sang des hommes, j’entends l’accent assourdi de leur cloche de locomotive sortir du banc de brouillard que forme leur haleine refroidie, pour annoncer que les wagons arrivent, sans plus de délai, nonobstant le veto d’une tempête de neige nord-est de la Nouvelle-Angleterre, et j’aperçois les laboureurs couverts de neige et de frimas, la tête pointant au-dessus d’un versoir qui retourne autre chose que des pâquerettes et les nids de mulots[58], tels ces quartiers de roche de la Sierra Nevada, qui occupent une place à part dans l’univers.


Le commerce est contre toute attente confiant et serein, alerte, aventureux et inlassable. Il est très naturel en ses méthodes, d’ailleurs, beaucoup plus que maintes entreprises fantastiques et sentimentales expériences, d’où son singulier succès. Je me sens ragaillardi et tout épanoui, lorsque le train de marchandises me dépassant avec fracas, je flaire les denrées qui vont dispensant leurs parfums tout le long de la route depuis le Long Embarcadère[59] jusqu’au lac Champlain, et me parlant de pays étrangers, de récifs de corail, et d’océans indiens, et de ciels des tropiques, et de l’étendue du globe. Je me sens davantage un citoyen du monde à la vue de la feuille de palmier qui couvrira tant de têtes blondes de la Nouvelle-Angleterre l’été prochain, du chanvre de Manille et des enveloppes de noix de coco, du vieux cordage, des balles de café, de la ferraille et des clous rouillés. Ce plein wagon de voiles déchirées est plus instructif et plus intéressant aujourd’hui que si elles étaient transformées en papier et bouquins imprimés. Qui saurait comme l’ont fait ces déchirures écrire avec ce pittoresque l’histoire des tempêtes qu’elles ont essuyées ? Elles sont les épreuves qui n’ont besoin de nulle correction. Voici aller le bois de charpente des forêts du Maine, qui ne s’en alla pas à la mer hors de la dernière crue, renchéri de quatre dollars le mille à cause de ce qui s’en est allé ou s’est brisé en éclats ; pin, sapin noir, cèdre, – première, seconde, troisième et quatrième qualités, si récemment tous d’une seule qualité pour onduler au-dessus de l’ours, de l’élan et du caribou. Après vient la chaux de Thomaston, un lot de choix qui sera là-bas, tout au fond des montagnes, avant de s’éteindre. Ces chiffons en balles, de toutes nuances et qualités, la plus basse condition à laquelle descendent la cotonnade et la toile, le résultat final de la toilette, – de dessins qui ne sont plus aujourd’hui prisés, à moins que ce ne soit dans le Milwaukee, comme ces splendides articles, indiennes, guingans, mousselines, anglais, français, américains, etc., – ramassés dans tous les quartiers tant du beau monde que de l’indigence, s’en vont se convertir en papier d’une seule couleur ou seulement de peu de teintes, sur lequel, parbleu, on écrira des contes de la vie réelle, haute et basse, et fondés sur le fait ! Ce wagon fermé sent le poisson salé, le fort arôme de la Nouvelle-Angleterre et du commerce, m’évoquant les Grands Bancs et les Pêcheries. Qui n’a vu un poisson salé, fumé à fond pour la durée de ce monde, en sorte que rien ne saurait le corrompre, forçant à rougir la persévérance des saints ? avec quoi se peut balayer ou paver les rues, et fendre le menu bois, derrière quoi le voiturier s’abritera du soleil, du vent comme de la pluie, lui et son chargement, – et que le commerçant, comme fit une fois un commerçant de Concord, peut pendre à sa porte en guise d’enseigne lorsqu’il s’établit, et laisser là jusqu’à ce qu’il devienne impossible à son plus ancien client de dire si la chose est animale, végétale ou minérale, encore qu’elle sera restée aussi pure qu’un flocon de neige, et que mise au pot à bouillir elle en sorte excellent poisson doré pour un dîner du samedi[60]. Ensuite, des peaux espagnoles, la queue encore tordue et à l’angle d’élévation qu’elle avait lorsque les bœufs qui en étaient porteurs couraient par les pampas du territoire espagnol, – marque de toute opiniâtreté, preuve qu’à peu près désespérés et incurables sont tous les vices constitutionnels. J’avoue que pratiquement parlant lorsque j’ai appris la vraie disposition d’un homme, je ne nourris nul espoir de la changer pour une meilleure ou une pire en cette condition-ci d’existence. Comme disent les Orientaux : « Chauffez, comprimez, entourez de ligatures la queue d’un roquet, qu’au bout de douze années consacrées à ce labeur encore reprendra-t-elle sa forme naturelle. » Le seul remède efficace à des maux invétérés comme ceux qu’exhibent ces queues est de faire d’elles de la glu, ce dont je crois que d’ordinaire on en fait, sur quoi elles restent en place et collent. Voici un foudre de mélasse ou d’eau-de-vie adressé à John Smith, Cuttingsville, Vermont, quelque négociant au fond des Montagnes Vertes, qui importe pour les fermiers voisins de son défrichement, et se tient peut-être à l’heure qu’il est sur les volets de sa cave[61] à penser aux dernières arrivées sur la côte, à la façon dont elles peuvent affecter les prix pour lui, racontant à ses clients en ce moment même, comme il le leur a raconté vingt fois avant ce matin, qu’il en attend de première qualité par le prochain train. Elle est annoncée dans le Cuttingsville Times.


Pendant que tout cela s’en va d’autres choses s’en viennent. Averti par le bruit sifflant, je lève les yeux de dessus mon livre et aperçois quelque grand pin, coupé là-bas sur les collines du nord, qui a pris son vol par-dessus les Montagnes Vertes et le Connecticut, lancé comme flèche d’un bout à l’autre du territoire de la commune en dix minutes, et c’est à peine si un autre œil le contemple ; s’en allant


to be the mast

Of some great ammiral.[62]


Et écoutez ! voici venir le train de bestiaux porteur du bétail de mille montagnes[63], parcs à moutons, étables, et cours de ferme en l’air, les conducteurs armés de leurs bâtons, les petits bergers au centre de leurs troupeaux, tout sauf les pâturages des monts, emporté dans un tourbillon tel les feuilles qu’enlèvent aux montagnes les coups de vent de septembre. L’air est rempli du mugissement des veaux, du bêlement des moutons, du bruit de tassement des bœufs, comme si passait par là quelque vallée pastorale. Lorsque le vieux sonnailler qui est en tête fait retentir sa sonnette, les montagnes, oui-da, sautent comme des béliers, et les collines comme des agneaux[64]. Un plein wagon de bouviers aussi, au milieu, actuellement au niveau de leurs troupeaux, leur emploi disparu, bien que cramponnés encore à leurs inutiles bâtons comme à l’insigne de leurs fonctions. Mais leurs chiens, où sont-ils ? C’est pour eux la panique ; ils ont, cette fois, perdu la voie ; bel et bien en défaut sont-ils. M’est avis que je les entends aboyer derrière les monts de Peterborough, ou haleter à l’ascension du versant occidental des Montagnes Vertes. Ils ne seront pas à l’hallali. Leur emploi, à eux aussi, est perdu. Voilà leur fidélité, leur sagacité au-dessous du pair. Ils se glisseront au retour dans leur chenil la queue basse, ou peut-être deviendront sauvages et feront trêve avec le loup comme avec le renard. Ainsi déjà loin passée en tourbillon est votre vie pastorale. Mais la cloche sonne, et il me faut m’écarter de la voie pour laisser passer les wagons :


What is the railroad to me ?

I never go to see

Where it ends.

It fills a few hollows,

And makes banks for the swallows,

It sets the sand a-blowing,

And the blackberries a-growing.[65]


mais je la franchis comme on franchit un sentier de charrettes dans les bois. Je n’aurai, non, les yeux crevés plus que les oreilles déchirées par sa fumée, et sa vapeur, et son sifflet.



Maintenant que les wagons sont passés et avec eux tout le turbulent univers, que dans l’étang les poissons ne sentent plus leur grondement, je suis plus seul que jamais. Tout le reste du long après-midi, peut-être, mes méditations ne sont interrompues que par le roulement ou le cliquetis affaiblis d’une voiture ou d’un attelage tout là-bas le long de la grand’route.


Parfois, le dimanche, j’entendais les cloches, la cloche de Lincoln, d’Acton, de Bedford ou de Concord, lorsque le vent se trouvait favorable, comme une faible, douce, et eût-on dit, naturelle mélodie, digne d’importation dans la solitude. À distance suffisante par-dessus les bois ce bruit acquiert un certain bourdonnement vibratoire, comme si les aiguilles de pin à l’horizon étaient les cordes d’une harpe que ce vent effleurât. Tout bruit perçu à la plus grande distance possible ne produit qu’un seul et même effet, une vibration de la lyre universelle, tout comme l’atmosphère intermédiaire rend une lointaine arête de terre intéressante à nos yeux par la teinte d’azur qu’elle lui impartit. Il m’arrivait, en ce cas, une mélodie que l’air avait filtrée, et qui avait conversé avec chaque feuille, chaque aiguille du bois, telle part du bruit que les éléments avaient reprise, modulée, répétée en écho de vallée en vallée. L’écho, jusqu’à un certain point, est un bruit original, d’où sa magie et son charme. Ce n’est pas simplement une répétition de ce qui valait la peine d’être répété dans la cloche, mais en partie la voix du bois ; les mêmes mots et notes vulgaires chantés par une nymphe des bois.



Le soir, le meuglement lointain de quelque vache à l’horizon par-delà les bois résonnait doux et mélodieux, pris par moi tout d’abord pour les voix de certains ménestrels qui m’avaient parfois donné la sérénade, peut-être en train d’errer par monts et vallées ; mais je ne tardais pas à me trouver, non sans plaisir, désabusé s’il se prolongeait en la musique à bon compte et naturelle de la vache. J’entends non pas faire de la satire, mais donner mon appréciation du chant de ces jeunes gens, lorsque je déclare avoir clairement observé qu’il était apparenté à la musique de la vache, et qu’il ne s’agissait à tout prendre que d’une seule articulation de la Nature.


Régulièrement à sept heures et demie, en certaine partie de l’été, le train du soir une fois passé, les whip-pour-wills chantaient leurs vêpres durant une demi-heure, installés sur une souche à côté de ma porte, ou sur le faîte de la maison. Ils commençaient à chanter presque avec la précision d’une horloge, dans les cinq minutes d’un temps déterminé, en relation avec le coucher du soleil, chaque soir. J’avais là une occasion rare de faire connaissance avec leurs habitudes. Parfois j’en entendais quatre ou cinq à la fois en différentes parties du bois, par accident l’un en retard d’une mesure sur l’autre, et si près de moi que souvent je distinguais en plus du gloussement qui suivait chaque note ce bourdonnement singulier qu’on dirait d’une mouche dans une toile d’araignée, quoiqu’en proportion plus élevé. Parfois il arrivait que l’un d’eux tournât et tournât en cercle autour de moi dans les bois à quelques pieds de distance comme attaché par une ficelle, lorsque probablement je me trouvais près de ses œufs. Ils chantaient à intervalle d’un bout à l’autre de la nuit, pour redevenir plus mélodieux que jamais un peu avant l’aube et sur le coup de son apparition.


Lorsque les autres oiseaux se taisent les chats-huants reprennent le chant, telles les pleureuses leur antique ou-lou-lou. Leur cri lugubre est véritablement ben-jonsonien[66]. Sages sorciers de minuit ! Ce n’est pas l’honnête et brusque tou-ouït tou-whou des poètes, mais, sans plaisanter, un chant de cimetière on ne peut plus solennel, les consolations mutuelles d’amants qui se suicident rappelant les affres et les délices de l’amour supernel dans le bocage infernal. Encore aimé-je entendre leur plainte, leurs répons dolents, trillés le long de la lisière du bois ; me rappelant parfois musique et oiseaux chanteurs ; comme si de la musique ce fût le côté sombre et en larmes, les regrets et les soupirs brûlant d’être chantés ? Ce sont les esprits, les esprits abattus et les pressentiments mélancoliques, d’âmes déchues qui jadis sous forme humaine parcouraient nuitamment la terre et se livraient aux œuvres de ténèbre, en train d’expier aujourd’hui leurs péchés de leurs hymnes ou thrénodies plaintives sur la scène de leurs iniquités. Ils me donnent un sentiment nouveau de la vérité et de la capacité de cette nature, notre commune demeure. Ouh-ou-ou-ou que me vaut de n’être mor-r-r-r-t ! soupire l’un d’eux sur ce bord-ci de l’étang, et d’un vol circulaire s’en va gagner avec l’inquiétude du désespoir quelque nouveau perchoir sur les chênes chenus. Alors – Que me vaut de n’être mor-r-r-r-t ! répète un autre en écho sur la rive opposée avec une frémissante sincérité, et – mor-r-r-r-t ! s’en vient comme un souffle de tout là-bas dans les bois de Lincoln.


J’avais aussi la sérénade d’un grand-duc. Là, à portée de la main, vous l’eussiez prise pour le son le plus mélancolique de la Nature, comme si elle entendait par lui stéréotyper et rendre permanentes en son chœur les lamentations dernières d’un être humain, – quelque pauvre et faible reste de mortalité qui a laissé derrière elle l’espérance, et hurle comme un animal, quoique avec des sanglots humains, en pénétrant dans la vallée sombre, sanglots que rend plus affreux certain caractère de mélodie gargouillante, – je me trouve moi-même commencer par les lettres gl quand j’essaie de l’imiter, – expression d’un esprit qui a atteint le degré gélatineux de moisissure dans la mortification de toute pensée saine et courageuse. Cela me rappelait les goules, les idiots, les hurlements de fous. Mais en voici un qui répond du fond des bois sur un ton que la distance rend vraiment mélodieux, – Houou, houou, houou, houreu, houou ; et en vérité la plupart du temps cela ne suggérait que d’aimables associations d’idées, qu’on l’entendît de jour ou de nuit, été ou hiver.


Je me réjouis de l’existence des hiboux. Qu’ils poussent la huée idiote et maniacale pour les hommes. C’est un bruit qui sied admirablement aux marais et aux bois crépusculaires que nul jour n’embellit, suggérant une nature vaste et peu développée, non reconnue des hommes. Ils représentent les pensées tout à fait crépusculaires et insatisfaites, propre de tous. Tout le jour le soleil a lui sur la surface de quelque farouche marais, où le sapin noir se dresse tendu de lichens, les petits éperviers circulant au-dessus, où la mésange zézaie parmi les verdures persistantes, et la gelinotte, ainsi que le lapin se tiennent cachés dessous ; mais voici qu’un jour plus lugubre et plus approprié se lève, et qu’une race différente d’êtres s’éveille afin d’exprimer le sens de la Nature là.


Tard le soir j’entendais le grondement des wagons sur des ponts, – bruit qui s’entendait de plus loin que presque nul autre la nuit, – l’aboi des chiens, et parfois encore le meuglement d’une vache inconsolable dans quelque distante cour de ferme. Dans l’intervalle tout le rivage retentissait de la trompette des grenouilles géantes, les esprits opiniâtres d’anciens buveurs et fêtards, restés impénitents, essayant de chanter une ronde dans leur lac stygien – si les nymphes de Walden veulent me pardonner la comparaison, car, malgré la rareté des herbes, il y a là des grenouilles, – qui volontiers maintiendraient les règles d’hilarité de leurs joyeuses tables d’antan, quoique leurs voix se soient faites rauques et solennellement graves, raillant l’allégresse, que le vin ayant perdu son bouquet ne soit plus que liqueur à distendre la panse, et que la douce ivresse n’arrivant jamais à noyer la mémoire du passé, ne soit plus qu’une simple saturation, un engorgement d’eau, une distension. La plus « aldermanique »[67], le menton sur une feuille de potamot, qui sert de serviette à bouche baveuse, sous cette rive septentrionale ingurgite une longue gorgée de l’eau jadis méprisée, puis passe à la ronde une coupe en éjaculant tr-r-r-ounk, tr-r-r-ounk, tr-r-r-ounk ! et de quelque crique éloignée s’en vient droit sur l’eau, le même mot de passe répété, là où celle qui vient après en âge et en ceinture a englouti à fond sa part ; et quand cette observance a fait le tour des rives, alors éjacule le maître des cérémonies, avec satisfaction, tr-r-r-ounk ! sur quoi chacune à son tour de faire écho à l’autre sans qu’y manque la porteuse de panse la moins gonflée, la plus percée, la plus flasque, afin qu’il n’y ait pas d’erreur ; et la coque passe et repasse à la ronde jusqu’à ce que le soleil dissipe le brouillard du matin, moment où le patriarche, le seul qui ne soit pas alors sous l’étang[68], continue à mugir vainement trounk de temps à autre, en quêtant dans les pauses une réponse.


Je ne suis pas sûr d’avoir jamais entendu de mon défrichement le bruit du cocorico, et je pensai qu’il vaudrait la peine d’entretenir quelque cochet rien que pour sa musique, en qualité d’oiseau chanteur. L’accent de cet ex-faisan sauvage de l’Inde est certainement le plus remarquable qu’émette aucun oiseau, et si l’on pouvait acclimater les coqs sans les domestiquer, ce deviendrait bientôt le bruit le plus fameux de nos bois, surpassant la trompette aiguë de l’oie et la huée du hibou ; alors, imaginez le caquet des poules pour remplir les temps d’arrêt lorsque se reposeraient les clairons de leurs maîtres et seigneurs ! Pas étonnant que l’homme ait ajouté cet oiseau à son fonds domestique, – pour ne rien dire des œufs et des cuisses de poulet. Se promener par un matin d’hiver dans un bois où ces oiseaux abonderaient, leurs bois natifs, et entendre les cochets sauvages cocoriquer sur les arbres, clairs et stridents sur des milles à travers la terre retentissante, couvrant la note plus faible des autres oiseaux, – pensez-y ! Cela mettrait les nations sur le qui-vive. Quel homme ne serait matinal, et ne le serait de plus en plus chaque jour successif de sa vie, jusqu’à devenir indiciblement sain, riche et sage[69] ? Ce chant d’oiseau étranger est célébré par les poètes de tous pays parallèlement aux chants de leurs chantres naturels. Tous les climats agréent au vaillant Chantecler. Il est plus indigène même que les naturels. Sa santé toujours est parfaite ; ses poumons sont solides, ses esprits jamais ne s’affaissent. Il n’est pas jusqu’au marin sur l’Atlantique et le Pacifique qui ne s’éveille à sa voix ; mais jamais son bruit strident ne me tira de mon sommeil. Je n’entretenais chien, chat, vache, cochon, ni poule, de sorte que cela vous eût paru manquer de bruits domestiques ; ni la baratte, ni le rouet, ni même le chant de la bouillotte, ni le sifflement de la fontaine à thé, ni cris d’enfants, pour vous consoler. Un homme de l’ancien régime en eût perdu la tête ou fût mort d’ennui. Pas même de rats dans le mur, car la faim les avait fait fuir, ou plutôt nul appât ne les y avait attirés, – rien que des écureuils sur le toit et sous le plancher, un whip-pour-will sur le faîte, un geai bleu criant sous la fenêtre, un lièvre ou une marmotte tapis sous la maison, un petit-duc, ou un grand-duc, domiciliés derrière elle, une troupe d’oies sauvages, ou un plongeon avec son rire sur l’étang, et un renard pour aboyer dans la nuit. Il n’était même pas une alouette des prés, pas un loriot, ces doux oiseaux de la plantation, pour jamais visiter mon défrichement. Pas de coqs pour cocoriquer en ce moment ni de poules pour caqueter dans la cour de ferme. Pas de cour de ferme ! mais la libre Nature venant battre à votre seuil même. Une jeune forêt poussant sous vos fenêtres, les sumacs sauvages et les ronces forçant votre cave ; de résolus pitchpins frottant et craquant contre les bardeaux, en quête de place, leurs racines en train de gagner le dessous même de la maison. En guise de seau à charbon ou de volet que le vent a fait tomber, – un pin cassé net ou les racines en l’air derrière votre demeure pour combustible. En guise de pas de sentier conduisant à la barrière de la cour d’entrée pendant la Grande Neige, – pas de barrière, – pas de cour d’entrée – et pas de sentier vers le monde civilisé !


SOLITUDE


Soir délicieux, où le corps entier n’est plus qu’un sens, et par tous les pores absorbe le délice. Je vais et viens avec une étrange liberté dans la Nature, devenu partie d’elle-même. Tandis que je me promène le long de la rive pierreuse de l’étang, en manches de chemise malgré la fraîcheur, le ciel nuageux et le vent, et que je ne vois rien de spécial pour m’attirer, tous les éléments me sont étonnamment homogènes. Les grenouilles géantes donnent de la trompe en avant-coureurs de la nuit, et le chant du whip-pour-will s’en vient de l’autre côté de l’eau sur l’aile frissonnante de la brise. La sympathie avec les feuilles agitées de l’aune et du peuplier me fait presque perdre la respiration ; toutefois, comme le lac, ma sérénité se ride sans se troubler. Ces petites vagues que le vent du soir soulève sont aussi étrangères à la tempête que la surface polie comme un miroir. Bien que maintenant la nuit soit close, le vent souffle encore et mugit dans le bois, les vagues encore brisent, et quelques créatures invitent de leurs notes au sommeil. Le repos jamais n’est complet. Les animaux très sauvages ne reposent pas, mais les voici en quête de leur proie ; voici le renard, le skunks, le lapin rôder sans crainte par les champs et les bois. Ce sont les veilleurs de la Nature, – chaînons qui relient les jours de la vie animée.

Lorsque je rentre dans ma maison je m’aperçois que des visiteurs sont venus, qui ont laissé leurs cartes – un bouquet de fleurs, une guirlande de verdure persistante, un nom au crayon sur une feuille de noyer jaunie ou sur un copeau de bois. Ceux qui viennent rarement en forêt prennent d’elle quelque petit morceau pour jouer avec, chemin faisant, lequel ils laissent, soit avec intention, soit par mégarde. L’un a pelé une baguette de saule, l’a tressée en anneau, et abandonnée sur ma table. J’eusse toujours pu dire s’il était venu des visiteurs en mon absence, aux menues branches et à l’herbe courbées, ou à l’empreinte de leurs souliers, et généralement leur sexe, âge ou qualité, à quelque légère trace de leur passage, telle une fleur penchée, une poignée d’herbe arrachée et rejetée, fût-ce aussi loin que le chemin de fer, distant d’un demi-mille, ou à l’odeur attardée d’un cigare, d’une pipe. Bien mieux, il m’arrivait fréquemment de me voir signaler le passage d’un voyageur le long de la grand-route à soixante verges de là par le parfum de sa pipe.

Il est d’ordinaire suffisamment d’espace autour de nous. Notre horizon otre horizon n’est jamais tout à fait à nos coudes. L’épaisseur du bois n’est pas juste à notre porte, non plus que l’étang, mais il est toujours quelque peu d’éclaircie, familière et par nous piétinée, prise en possession et enclose de quelque façon, et réclamée de la Nature. À quoi dois-je de me voir abandonné par les hommes cette vaste étendue, ce vaste circuit, quelques milles carrés de forêt solitaire, pour ma retraite ? Mon plus proche voisin est à un mille de là, et nulle maison n’est visible que du sommet des collines dans le rayon d’un demi-mille de la mienne. J’ai tout à moi seul mon horizon borné par les bois ; d’un côté un aperçu lointain du chemin de fer, là où il touche à l’étang, et de l’autre la clôture qui borde la route forestière. Mais en grande partie c’est aussi solitaire là où je vis que sur les prairies. C’est aussi bien l’Asie ou l’Afrique que la Nouvelle-Angleterre. J’ai, pour ainsi dire, mon soleil, ma lune et mes étoiles, et un petit univers à moi seul. La nuit jamais un voyageur ne passait devant ma maison, ni ne frappait à ma porte, plus que si j’eusse été le premier ou dernier homme, à moins que ce ne fût au printemps, où, à de longs intervalles, il venait quelques gens du village pêcher le silure-chat – qui pêchaient évidemment beaucoup plus dans l’étang de Walden de leurs propres natures, et appâtaient leurs hameçons de ténèbres – mais ils ne tardaient pas à battre en retraite, d’habitude le panier peu garni, pour abandonner « le monde aux ténèbres et à moi »[70], et jamais le cœur noir de la nuit n’était profané par nul voisinage humain. Je crois que les hommes ont en général encore un peu peur de l’obscurité, malgré la pendaison de toutes les sorcières, et l’introduction du christianisme et des chandelles.


Encore l’expérience m’a-t-elle appris quelquefois que la société la plus douce et tendre, la plus innocente et encourageante, peut se rencontrer dans n’importe quel objet naturel, fût-ce pour le pauvre misanthrope et le plus mélancolique des hommes. Il ne peut être de mélancolie tout à fait noire pour qui vit emmi la Nature et possède encore ses sens. Jamais jusqu’alors n’y eut telle tempête, mais à l’oreille saine et innocente ce n’était que musique éolienne. Rien ne peut contraindre justement homme simple et vaillant à une tristesse vulgaire. Pendant que je savoure l’amitié des saisons j’ai conscience que rien ne peut faire de la vie un fardeau pour moi. La douce pluie qui arrose mes haricots et me retient au logis aujourd’hui n’est ni morne ni mélancolique, mais bonne pour moi aussi. M’empêche-t-elle de les sarcler, qu’elle l’emporte en mérite sur le travail de mon sarcloir. Durât-elle assez longtemps pour faire se pourrir les semences dans le sol et pour détruire les pommes de terre en terrain bas, qu’elle serait encore bonne pour l’herbe sur les plateaux, et qu’étant bonne pour l’herbe elle serait bonne pour moi. Parfois, si je me compare aux autres hommes, c’est comme si j’étais plus favorisé qu’eux par les dieux, par-delà tout mérite à ma connaissance – comme si je tenais de leur faveur une garantie et une sécurité dont sont privés mes semblables, et me trouvais l’objet d’une direction et d’une protection spéciales. Je ne me flatte pas, mais s’il est possible, ce sont eux qui me flattent. Je ne me suis jamais senti solitaire, ou tout au moins oppressé par un sentiment de solitude, sauf une fois, et cela quelques semaines après ma venue dans les bois, lorsque, l’espace d’une heure, je me demandai si le proche voisinage de l’homme n’était pas essentiel à une vie sereine et saine. Être seul était quelque chose de déplaisant. Mais j’étais en même temps conscient d’un léger dérangement dans mon humeur, et croyais prévoir mon rétablissement. Au sein d’une douce pluie, pendant que ces dernières pensées prévalaient, j’eus soudain le sentiment d’une société si douce et si généreuse en la Nature, en le bruit même des gouttes de pluie, en tout ce qui frappait mon oreille et ma vue autour de ma maison, une bienveillance aussi infinie qu’inconcevable tout à coup comme une atmosphère me soutenant, qu’elle rendait insignifiants les avantages imaginaires du voisinage humain, et que depuis jamais plus je n’ai songé à eux. Pas une petite aiguille de pin qui ne se dilatât et gonflât de sympathie, et ne me traitât en ami. Je fus si distinctement prévenu de la présence de quelque chose d’apparenté à moi, jusqu’en des scènes que nous avons accoutumé d’appeler sauvages et désolées, aussi que le plus proche de moi par le sang comme le plus humain n’était ni un curé ni un villageois, que nul lieu, pensai-je, ne pouvait jamais plus m’être étranger.


Mourning untimely consumes the sad ;

Few are their days in the land of the living,

Beautiful daughter of Toscar.[71]


Parmi mes heures les plus agréables je compte celles durant lesquelles avaient lieu, au printemps et à l’automne, les longs orages qui me confinaient dans la maison pour l’après-midi aussi bien que l’avant-midi, bercé par leur grondement et leur assaut incessants ; lorsqu’un crépuscule prématuré était l’avant-coureur d’un long soir au cours duquel maintes pensées avaient le temps de prendre racine et de se développer. Durant ces pluies chassantes de nord-ouest qui éprouvaient si fort les maisons du village, et où les servantes se tenaient balai et seau en main dans les entrées de devant, prêtes à repousser le déluge, je me tenais assis dans ma petite maison derrière la porte, qui en était toute l’entrée, et jouissais pleinement de sa protection. En un fort orage accompagné de tonnerre, la foudre frappa un grand pitchpin de l’autre côté de l’étang, le sillonnant du haut en bas en une spirale fort nette et parfaitement régulière, profonde d’un pouce au moins, et large de trois ou quatre, comme on entaillerait une canne. Je passai encore devant l’autre jour, et fus frappé de terreur en levant les yeux et contemplant cette empreinte, aujourd’hui plus distincte que jamais, souvenir d’un terrible et irrésistible coup de foudre descendu du ciel innocent il y a huit ans. Bien souvent je m’entends dire : « J’aurais pensé que vous vous sentiriez seul là-bas, et seriez pris du besoin de vous rapprocher des gens, surtout les jours et nuits de pluie et de neige. » Je suis tenté de répondre à cela : Cette terre tout entière que nous habitons n’est qu’un point dans l’espace. À quelle distance l’un de l’autre, selon vous, demeurent les deux plus distants habitants de l’étoile là-haut, dont le disque ne peut voir apprécier sa largeur par nos instruments ? Pourquoi me sentirais-je seul ? notre planète n’est-elle pas dans la Voie Lactée ? Cette question que vous posez là me semble n’être pas la plus importante. Quelle sorte d’espace est celui qui sépare un homme de ses semblables et le rend solitaire ? Je me suis aperçu que nul exercice des jambes ne saurait rapprocher beaucoup deux esprits l’un de l’autre. Près de quoi désirons-nous le plus habiter ? Sûrement pas auprès de beaucoup d’hommes, de la gare, de la poste, du cabaret, du temple, de l’école, de l’épicerie, de Beacon Hill[72], ou de Five Points[73], lieux ordinaires d’assemblée, mais près de la source éternelle de notre vie, d’où en toute notre expérience nous nous sommes aperçus qu’elle jaillissait, comme le saule s’élève près de l’eau et projette ses racines dans cette direction. La susdite variera selon les différentes natures, mais elle est l’endroit où un sage creusera sa cave… Un soir je rejoignis sur la route de Walden certain de mes concitoyens, qui a, comme on dit, « amassé du bien », – quoique je n’aie jamais aperçu de cela nettement le bien, – conduisant une paire de bœufs au marché, et il voulut savoir comment je pouvais faire pour renoncer à tant de commodités de la vie. Je répondis que j’étais très sûr de l’aimer assez telle qu’elle était ; je ne plaisantais pas. Sur quoi je rentrai pour me coucher, le laissant se frayer un chemin à travers l’obscurité et la boue vers Brighton, – ou Bright-town[74], – lieu qu’il atteindrait Dieu sait quand dans la matinée.


Toute perspective de réveil ou venue à la vie pour un homme mort rend indifférente la question de temps et de lieu. Le lieu où cela peut survenir est toujours le même, et indescriptiblement agréable à tous nos sens. La plupart du temps ce n’est qu’aux circonstances extérieures et passagères que nous permettons d’inspirer nos actions. Elles sont, en fait, la cause de notre distraction. Très près de toutes choses est ce pouvoir qui en façonne l’existence. Près de nous les plus grandes lois sont continuellement en état d’exécution. Près de nous n’est pas l’ouvrier que nous avons loué, avec lequel nous aimons si fort causer, mais l’ouvrier dont nous sommes la tâche.



« Qu’immense et profonde est l’influence des pouvoirs subtils du Ciel et de la Terre ! »


« Nous cherchons à les découvrir, et nous ne les voyons pas ; nous cherchons à les entendre, et nous ne les entendons pas ; identifiés à la substance des choses, ils ne peuvent en être isolés. »


« Ils font que dans tout l’univers les hommes purifient et sanctifient leurs cœurs, et revêtent les habits de fête pour offrir sacrifices et oblations à leurs ancêtres. C’est un océan de subtiles intelligences. Ils sont partout, au-dessus de nous, à notre gauche, à notre droite ; ils nous environnent de toutes parts. »



Nous sommes les sujets d’une expérience qui n’est pas de petit intérêt pour moi. Ne pouvons-nous quelque temps nous passer de la société de nos compères en ces circonstances, – avoir nos propres pensées pour nous tenir compagnie ? Confucius dit avec raison : « La vertu ne reste pas là comme un orphelin abandonné ; il lui faut de toute nécessité des voisins. »


Grâce à la pensée nous pouvons être à côté de nous-mêmes dans un sens absolument sain. Par un effort conscient de l’esprit nous pouvons nous tenir à distance des actions et de leurs conséquences ; sur quoi toutes choses, bonnes et mauvaises, passent près de nous comme un torrent. Nous ne sommes pas tout entiers confondus dans la nature. Je peux être ou le bois flottant du torrent, ou Indra dans le ciel les yeux abaissés dessus. Je peux être touché par une représentation théâtrale ; d’autre part je peux ne pas être touché par un événement réel qui paraît me concerner beaucoup plus. Je ne me connais que comme une entité humaine ; la scène, pour ainsi dire, de pensées et passions ; et je suis convaincu d’un certain dédoublement grâce auquel je peux rester aussi éloigné de moi-même que d’autrui. Quelque opiniâtreté que je mette à mon expérience, je suis conscient de la présence et de la critique d’une partie de moi, que l’on dirait n’être pas une partie de moi, mais un spectateur, qui ne partage aucune expérience et se contente d’en prendre note, et qui n’est pas plus moi qu’il n’est vous. Lorsque la comédie, ce peut être la tragédie de la vie, est terminée, le spectateur passe son chemin. Il s’agissait d’une sorte de fiction, d’un simple travail de l’imagination, autant que sa personne était en jeu. Ce dédoublement peut facilement faire de nous parfois de pauvres voisins, de pauvres amis.


Je trouve salutaire d’être seul la plus grande partie du temps. Être en compagnie, fût-ce avec la meilleure, est vite fastidieux et dissipant. J’aime à être seul. Je n’ai jamais trouvé de compagnon aussi compagnon que la solitude. Nous sommes en général plus isolés lorsque nous sortons pour nous mêler aux hommes que lorsque nous restons au fond de nos appartements. Un homme pensant ou travaillant est toujours seul, qu’il soit où il voudra. La solitude ne se mesure pas aux milles d’étendue qui séparent un homme de ses semblables. L’étudiant réellement appliqué en l’une des ruches serrées de l’université de Cambridge est aussi solitaire qu’un derviche dans le désert. Le fermier peut travailler seul tout le jour dans le champ ou les bois, à sarcler ou fendre, et ne pas se sentir seul, parce qu’il est occupé ; mais lorsqu’il rentre le soir au logis, incapable de rester assis seul dans une pièce, à la merci de ses pensées, il lui faut être là où il peut « voir les gens », et se récréer, selon lui se récompenser de sa journée de solitude ; de là s’étonne-t-il que l’homme d’études puisse passer seul à la maison toute la nuit et la plus grande partie du jour, sans ennui, ni « papillons noirs » ; il ne se rend pas compte que l’homme d’études, quoique à la maison, est toutefois au travail dans son champ à lui, et à brandir la cognée dans ses bois à lui, comme le fermier dans les siens, pour à son tour rechercher la même récréation, la même société que fait l’autre, quoique ce puisse être sous une forme plus condensée.


La société est en général trop médiocre. Nous nous rencontrons à de très courts intervalles, sans avoir eu le temps d’acquérir de nouvelle valeur l’un pour l’autre. Nous nous rencontrons aux repas trois fois par jour, pour nous donner réciproquement à regoûter de ce vieux fromage moisi que nous sommes. Nous avons dû consentir un certain ensemble de règles, appelées étiquette et politesse, afin de rendre tolérable cette fréquente rencontre et n’avoir pas besoin d’en venir à la guerre ouverte. Nous nous rencontrons à la poste, à la récréation paroissiale et autour du foyer chaque soir ; nous vivons en paquet et sur le chemin l’un de l’autre, trébuchons l’un sur l’autre, et perdons ainsi, je crois, du respect de l’un pour l’autre. Moins de fréquence certainement suffirait pour toutes les communications importantes et cordiales. Voyez les jeunes filles dans une fabrique, – jamais seules, à peine en leurs rêves. Il serait mieux d’un seul habitant par mille carré, comme là où je vis. La valeur d’un homme n’est pas dans sa peau, pour que nous le touchions.


J’ai ouï parler d’un homme perdu dans les bois, mourant de faim et d’épuisement au pied d’un arbre, et dont l’abandon trouva un soulagement dans les visions grotesques qu’en raison de la faiblesse physique son imagination malade créa autour de lui, visions qu’il prit pour la réalité. Tout aussi bien, en raison de la santé et de la force tant physiques que mentales, pouvons-nous recevoir l’encouragement continu d’une égale société, mais plus normale et plus naturelle, et arriver à savoir que nous ne sommes jamais seuls.


J’ai de la compagnie tant et plus dans ma maison ; surtout le matin, quand il ne vient personne. Laissez-moi suggérer des comparaisons, afin que quelqu’une puisse donner une idée de ma situation. Je ne suis pas plus solitaire que le plongeon dans l’étang et dont le rire sonne si haut, ou que l’étang de Walden lui-même. Quelle compagnie ce lac solitaire a-t-il, je vous le demande ? Et cependant il n’a pas de « papillons noirs », mais des papillons bleus en lui, en l’azur de ses eaux. Le soleil est seul, sauf en temps de brume, où parfois l’on dirait qu’il y en a deux, dont l’un n’est qu’un soleil pour rire. Dieu est seul, – mais le diable, lui, est loin d’être seul ; il voit grand-compagnie ; il est légion. Je ne suis pas plus solitaire qu’une simple molène ou un simple pissenlit dans la prairie, ou une feuille de haricots, une oseille, un taon, un bourdon. Je ne suis pas plus solitaire que le Mill Brook[75], ou une girouette, ou l’étoile du nord, ou le vent du sud, ou une ondée d’avril, ou un dégel de janvier, où la première araignée dans une maison neuve.


Je reçois de temps à autre, au cours des longs soirs d’hiver, quand la neige tombe épaisse et que le vent hurle dans les bois, la visite d’un vieux colon et propriétaire originel, qui passe pour avoir creusé l’étang de Walden, et empierré, et bordé de bois de pins ; qui me raconte les histoires du vieux temps et de l’éternité neuve ; et nous nous arrangeons tous deux pour passer une soirée de bonne et franche gaieté, en devisant plaisamment sur ses choses, même sans pommes ni cidre, – un ami d’on ne peut plus grande sagesse et d’esprit on ne peut plus fin, que j’aime fort, qui se tient plus discret que firent jamais Goffe ou Whalley[76] ; et que, bien qu’il passe pour mort, nul ne saurait montrer où il est enterré[77]. Une dame d’un certain âge, aussi, demeure dans les entours, invisible à la plupart, et dans le potager odorant de laquelle j’aime à flâner parfois, cueillant des simples et l’oreille ouverte à ses fables ; car son génie est d’une fertilité sans égale, sa mémoire remonte plus loin que la mythologie, et elle peut me dire l’origine de chaque fable, comme sur quel fait chacune est fondée, car les événements se passèrent au temps où elle était jeune. Une vieille dame, robuste et vermeille, qui se délecte de tous les temps et de toutes les saisons, et semble devoir encore survivre à tous ses enfants[78].


L’innocence et la générosité indescriptibles de la Nature, – du soleil et du vent et de la pluie, de l’été et l’hiver, – quelle santé, quelle allégresse, elles nous apportent à jamais ! et telle à jamais est leur sympathie avec notre race, que toute la Nature serait affectée, que la clarté du soleil baisserait, que les vents soupireraient humainement, que les nuages verseraient des pleurs, que les bois se dépouilleraient de leurs feuilles et prendraient le deuil au cœur de l’été, s’il arrivait qu’un homme s’affligeât pour une juste cause. N’aurai-je pas d’intelligence avec la terre ? Ne suis-je moi-même en partie feuilles et terre végétale ?


Quelle est la pilule qui nous tiendra bien portants, contents et sereins ? Ni celle de mon ni celle de ton arrière-grand-père, mais les remèdes universels, végétaux, botaniques de notre arrière-grand-mère la Nature, grâce auxquels elle s’est toujours conservée jeune, a survécu à tant de vieux Parrs[79] en son temps, et a nourri sa santé de leur embonpoint dépérissant. Pour panacée, en guise d’une de ces fioles de charlatan contenant une mixture puisée à l’Achéron et la mer Morte, qui sortent de ces longs wagons noirs à cloisons basses et à l’aspect de goélettes auxquels nous voyons parfois qu’on fait porter des bouteilles, permettez que je prenne une gorgée d’air matinal non coupée d’eau. L’air matinal ! Si les hommes ne veulent boire de cela à la source du jour, eh bien, alors, qu’on en mette, fût-ce en bouteille, et le vende en boutique, pour le profit de ceux qui ont perdu leur bulletin d’abonnement à l’heure du matin en ce monde. Toutefois, rappelez-le-vous, il ne se conservera pas jusqu’à midi tapant, fût-ce dans le plus frais cellier, et bien avant cela fera sauter les bouchons pour s’en aller vers l’ouest sur les pas de l’Aurore. Je ne suis pas un adorateur d’Hygie, laquelle était la fille de ce vieux docteur ès-herbes Esculape, et qu’on représente sur les monuments un serpent dans une main, dans l’autre une coupe à laquelle boit parfois le serpent ; mais plutôt d’Hébé, échanson de Jupiter, laquelle, fille de Junon et de la laitue sauvage[80], avait le pouvoir de rendre aux dieux et aux hommes la vigueur de la jeunesse. C’est probablement la seule jeune fille tout à fait bien bâtie, bien portante et robuste, qui jamais arpenta le globe, et où parût-elle, c’était le printemps.


VISITEURS


Je crois que tout autant que la plupart j’aime la société, et suis assez disposé à m’attacher comme une sangsue momentanément à n’importe quel homme plein de sang qui se présente à moi. Je ne suis pas un ermite de nature, et serais fort capable de sortir après le plus résolu client du bar, si c’était là que m’appelle mon affaire.

J’avais dans ma maison trois chaises : une pour la solitude, deux pour l’amitié, trois pour la société. Lorsque les visiteurs s’en venaient en nombre plus grand et inespéré, il n’y avait pour eux tous que la troisième chaise, mais généralement ils économisaient la place en restant debout. C’est surprenant la quantité de grands hommes et de grandes femmes que contiendra une petite maison. J’ai eu jusqu’à vingt-cinq ou trente âmes, avec leurs corps, en même temps sous mon toit, et cependant il nous est arrivé souvent de nous séparer sans nous rendre compte que nous nous étions très rapprochés les uns des autres. Beaucoup de nos maisons, à la fois publiques et privées, avec leurs pièces presque innombrables, leurs vestibules démesurés et leurs caves pour l’approvisionnement de vins et autres munitions de paix, me semblent d’une grandeur extravagante pour leurs habitants. Elles sont si vastes et magnifiques que ces derniers semblent n’être que la vermine qui les infeste. Je suis surpris lorsque le héraut lance son appel devant quelque Maison Trémont, Astor, ou Middlesex, de voir apparaître et se traîner d’un côté à l’autre de la véranda pour tous habitants une ridicule souris, qui tôt se redérobe dans quelque trou du trottoir.

Un inconvénient que parfois je constatai en une si petite maison, c’était la difficulté d’atteindre à une distance suffisante de mon hôte lorsque nous nous mettions à formuler les grandes pensées en grands mots. Il faut à vos pensées de l’espace pour mettre à pleines voiles, et courir une bordée ou deux avant d’entrer au port. Il faut, avant d’atteindre l’oreille de l’auditeur, que la balle de votre pensée, maîtrisant sa marche latérale et à ricochet, soit entrée dans sa dernière et constante trajectoire, sans quoi elle risque de ressortir par le côté de sa tête pour sillonner de nouveau les airs. En outre nos phrases demandaient du champ pour, dans l’intervalle, déployer et former leurs colonnes. Les individus, comme les nations, réclament entre eux de convenables bornes, larges et naturelles, voire un terrain neutre considérable. J'ai goûté une volupté singulière à causer à travers l’étang avec un compagnon de passage sur le bord opposé. Dans ma maison nous étions si près l’un de l’autre que pour commencer nous n’entendions rien, – nous ne pouvions parler assez bas pour nous faire entendre, comme lorsqu’on jette en eau calme deux pierres si rapprochées qu’elles entrebrisent leurs ondulations. Sommes-nous simplement loquaces et bruyant parleurs, qu’alors nous pouvons supporter de nous tenir tout près l’un de l’autre, côte à côte, et de sentir notre souffle réciproque ; mais le parler est-il réservé, réfléchi, qu’il demande plus de distance entre les interlocuteurs, afin que toutes chaleur et moiteur animales aient chance de s’évaporer. Si nous voulons jouir de la plus intime société avec ce qui en chacun de nous est au-delà, ou au-dessus, d’une interpellation, il nous faut non seulement garder le silence, mais généralement nous tenir à telle distance corporelle l’un de l’autre qu’en aucun cas nous ne nous trouvions dans la possibilité d’entendre notre voix réciproque. Envisagée sous ce rapport la parole n’existe que pour la commodité de ceux qui sont durs d’oreille ; mais il est maintes belles choses que nous ne pouvons dire s’il nous les faut crier. Dès que la conversation commençait à prendre un tour plus élevé et plus grandiloquent, nous écartions graduellement nos sièges au point qu’ils arrivaient à toucher le mur dans les coins opposés, sur quoi, en général, il n’y avait pas assez de place.

Ma pièce « de choix », cependant – mon salon – toujours prête aux visites, sur le tapis de laquelle le soleil tombait rarement, était le bois de pins situé derrière ma maison. C’est là, les jours d’été, lorsqu’il venait des hôtes distingués, que je les conduisais, et le serviteur qui balayait le parquet, époussetait les meubles, tenait les choses en ordre, en était un sans prix.

Venait-il rien qu’un hôte, un seul, qu’il partageait parfois mon frugal repas, et ce n’interrompait nullement la conversation de tourner la pâte de quelque pudding à la minute, ou de surveiller la levée et la maturation d’une miche de pain dans les cendres, en attendant. Mais s’il venait vingt personnes s’asseoir dans ma maison il ne pouvait être question de dîner, alors même qu’il pût y avoir assez de pain pour deux, plus que si manger eût été un usage désuet. C’est naturellement que nous pratiquions l’abstinence ; et ce n’était jamais pris pour une offense aux lois de l’hospitalité, mais pour le plus convenable et sage des procédés. La dépense et l’affaiblissement de vie physique, qui si souvent demandent réparation, semblaient en tel cas miraculeusement retardées, et la force vitale ne perdait pas un pouce de terrain. J’eusse pu recevoir de la sorte mille personnes aussi bien que vingt ; et s’il arrivait jamais qu’on quittât ma maison désappointé ou la faim aux dents lorsqu’on m’avait trouvé chez moi, on pouvait du moins être assuré de toute ma sympathie. Tant il est facile, quoique nombre de maîtres de maison en doutent, d’établir de nouvelles et meilleures coutumes en guise des anciennes. Quel besoin de fonder sa réputation sur les dîners que l’on donne ? Pour ma part jamais nul cerbère ne me détourna plus sûrement de fréquenter une maison que l’étalage fait pour m’offrir à dîner, que toujours je pris pour un avis poli et détourné de n’avoir plus à causer pareil ennui. Je crois que jamais plus je ne revisiterai ces scènes-là. Je serais fier d’avoir pour devise de ma case ces lignes de Spenser qu’un de mes visiteurs inscrivît sur une feuille dorée de noyer pour carte :


Arrived there, the little house they fill,
  Ne looke for entertainment where none was ;
Rest is their feast, and all things at their will ;
 The noblest mind the best contentment has.[81]


Winslow, plus tard gouverneur de la colonie de Plymouth, étant allé avec un compagnon à pied par les bois faire une visite de cérémonie à Massasoit, arriva fatigué et mourant de faim à sa hutte ; bien reçus par le roi, point ne fut question pour eux cependant de manger ce jour-là. À l’arrivée de la nuit, ici je cite leurs propres paroles : « Il nous coucha sur le lit avec lui et sa femme, eux à un bout et nous à l’autre, ce lit ne se composant que de planches, placées à un pied du sol, et d’une mince natte étendue dessus. Deux autres de ses dignitaires, par manque de place, se pressèrent contre et sur nous ; si bien que le gîte fut pire fatigue que le voyage. » À une heure, le jour suivant, Massasoit « apporta deux poissons qu’il avait tués au fusil », environ trois fois gros comme une brème ; « ceux-ci étant bouillis, il y eut au moins quarante regards à se les partager. Presque tout le monde en mangea. Ce fut notre seul repas en deux nuits et un jour ; et n’eût l’un de nous acheté une gelinotte, que notre voyage se fût accompli dans le jeûne. » Craignant de se trouver la tête affaiblie par le manque de nourriture et aussi de sommeil, ceci dû aux « chants barbares des sauvages (car ces derniers avaient coutume de chanter pour s’endormir) », et afin de pouvoir rentrer tandis qu’ils avaient la force de voyager, ils se retirèrent. Pour ce qui est du logis, ils furent, c’est vrai, pauvrement reçus, quoique ce qu’ils trouvèrent une incommodité fût sans nul doute destiné à leur faire honneur ; mais en tant que nourriture, je ne vois pas comment les Indiens eussent pu faire mieux. Ils n’avaient eux-mêmes rien à manger, et ils étaient trop avisés pour croire que des excuses à leurs hôtes suppléeraient au manque de vivres ; aussi serrèrent-ils d’un cran leurs ceintures sans souffler mot là-dessus. Lors d’une autre visite de Winslow, la saison pour eux en étant une d’abondance, rien ne manqua à cet égard.


Quant aux hommes, ce n’est jamais ce qui, n’importe où, manquera. J’eus plus de visiteurs pendant que j’habitais dans les bois qu’en nulle autre période de mon existence ; je veux dire que j’en eus quelques-uns. Il s’en présenta là plusieurs dans des circonstances plus favorables que je n’eusse pu espérer partout ailleurs. Mais il en vint peu me voir pour des choses insignifiantes. À cet égard, ma compagnie se trouva triée par mon seul éloignement de la ville. Je m’étais retiré si loin dans le grand océan de la solitude, où se perdent les rivières de la société, qu’en général, autant qu’il en allait de mes besoins, seul le plus fin sédiment s’en trouva déposé autour de moi. En outre, jusqu’à moi vinrent flotter les preuves de continents inexplorés et incultes de l’autre côté.


Qui se présenterait à ma hutte ce matin sinon quelque homme vraiment homérique ou paphlagonien, – il portait un nom si approprié et si poétique[82] que je regrette de ne pouvoir l’imprimer ici, – un Canadien, un bûcheron, et fabricant de poteaux, capable de trouer cinquante poteaux en un jour, qui fit son dernier souper d’une marmotte que prit son chien. Lui, aussi, a entendu parler d’Homère, et « s’il n’y avait pas les livres », ne saurait « que faire les jours de pluie », quoique peut-être il n’en ait pas lu un seul jusqu’au bout depuis bon nombre de saisons de pluie. Quelque prêtre qui savait parler le grec dans la langue lui apprit à lire son verset dans le Testament quelque part bien loin en sa paroisse natale ; et me voici obligé de lui traduire, tandis qu’il tient le livre, le reproche d’Achille à Patrocle sur son air attristé. « Pourquoi es-tu en larmes, Patrocle, telle une jeune fille ? »


« Ou bien aurais-tu seul des nouvelles de Phthie ?

On dit que Menœtius vit encore, fils d’Actor,

Et Pélée, fils d’Eaque, parmi les Myrmidons ;

L’un desquels fût-il mort, serions à grand grief. »


Il dit : « Voilà qui est bien. » Il a sous le bras un gros paquet d’écorce de chêne blanc pour un malade, récoltée ce dimanche matin. « Je suppose qu’il n’y a pas de mal à aller chercher pareille chose aujourd’hui », dit-il. Pour lui Homère était un grand écrivain, quoiqu’il ne sût pas bien de quoi il retournait dans ses écrits. Il serait difficile de trouver homme plus simple et plus naturel. Le vice et la maladie, qui jettent sur le monde un si sombre voile de tristesse morale, semblaient pour ainsi dire ne pas exister pour lui. Il était âgé de vingt-huit ans environ, et avait quitté le Canada ainsi que la maison de son père une douzaine d’années auparavant pour travailler dans les États, y gagner de quoi acheter enfin une ferme, peut-être dans son pays natal. Il était coulé dans le moule le plus grossier ; un corps solide mais indolent, d’un port toutefois non dépourvu de grâce, le cou épais et bronzé, les cheveux noirs en broussaille, et des yeux bleus éteints, endormis, qu’à l’occasion une lueur allumait. Il portait une casquette plate de drap gris, un pardessus pisseux couleur de laine, et des bottes en peau de vache. Grand consommateur de viande, il emportait habituellement à son travail, à une couple de milles passé ma maison – car il fendait du bois tout l’été – son dîner dans un seau de fer-blanc : viandes froides, souvent des marmottes froides, et du café dans une bouteille de grès pendue par une ficelle à sa ceinture ; et il lui arrivait de m’offrir à boire. Il s’en venait de bonne heure, tout à travers mon champ de haricots, quoique sans préoccupation ou hâte d’arriver à son travail, comme le montrent les Yankees. Il n’allait pas se fouler. Il se moquait du reste pourvu qu’il gagnât de quoi payer sa pension. Souvent lui arrivait-il de laisser son dîner dans les buissons, si son chien avait attrapé en route quelque marmotte, et de retourner d’un mille et demi sur ses pas pour la dépouiller et la laisser dans la cave de la maison où il prenait pension, après avoir d’abord passé une demi-heure à se demander s’il ne pouvait la plonger à l’abri dans l’étang jusqu’à l’arrivée de la nuit – aimant à s’appesantir longuement sur ces thèmes. Je l’entends me dire en passant, le matin : « Quelle nuée de pigeons ! Si mon métier n’était pas de travailler chaque jour, la chasse me procurerait tout ce qu’il me faudrait de viande : pigeons, marmottes, lapins, gelinottes – pardi ! je pourrais en une journée me procurer tout ce qu’il me faudrait pour une semaine. »


C’était un adroit bûcheron, qui ne dédaignait ni la fantaisie ni l’ornement dans son art. Il coupait ses arbres bien de niveau et au ras du sol, pour que les rejetons qui poussaient ensuite fussent plus vigoureux et qu’il fût possible à un traîneau de glisser par-dessus les souches ; et au lieu de laisser l’arbre entier fournir à son bois de corde, il le réduisait pour finir, en frêles échalas ou éclats que vous n’aviez plus qu’à casser à la main.


Il m’intéressa, tant il était tranquille et solitaire, et heureux en même temps ; un puits de bonne humeur et de contentement, lequel affleurait à ses yeux. Sa gaieté était sans mélange. Il m’arrivait parfois de le voir au travail dans les bois, en train d’abattre des arbres ; il m’accueillait alors par un rire d’indicible satisfaction. Et une salutation en français canadien, quoiqu’il parlât anglais aussi bien. Approchais-je qu’il suspendait son travail, et dans un accès de gaieté à demi réprimé, s’étendait le long du tronc de quelque pin abattu par lui, qu’il pillait de son écorce pour en faire une boule, laquelle il mâchait tout en riant et causant. Tel était chez lui l’exubérance des esprits animaux qu’il lui arrivait de tomber de rire et rouler sur le sol à la moindre chose qui le fît penser et chatouillât. Regardant autour de lui les arbres il s’exclamait : « Ma parole ! cela suffit bien à mon bonheur de fendre ici du bois ; je n’ai pas besoin d’autre distraction. » Parfois, en temps de loisir, il s’amusait toute la journée dans les bois avec un pistolet de poche, se saluant lui-même d’une décharge à intervalles réguliers au cours de sa marche. En hiver il avait du feu grâce auquel à midi il faisait chauffer son café dans une bouillotte ; et tandis qu’il était là assis sur une bille de bois à prendre son repas, les mésanges parfois s’en venaient en faisant le tour s’abattre sur son bras et becqueter la pomme de terre qu’il tenait dans les doigts ; ce qui lui faisait dire qu’il « aimait avoir les petits camaraux autour de lui ».


En lui c’était l’homme animal surtout qui se trouvait développé. Il se montrait, en fait d’endurance et de contentement physiques, cousin du pin et du roc. Je lui demandai une fois s’il ne se sentait jamais fatigué le soir, après avoir travaillé tout le jour ; il me répondit, la sincérité et le sérieux dans le regard : « Du diable si jamais de ma vie je me suis senti fatigué. » Mais l’homme intellectuel et ce qu’on appelle spirituel en lui sommeillaient comme en un petit enfant. Il n’avait reçu que cette instruction innocente et vaine que donnent les prêtres catholiques aux aborigènes, à laquelle l’écolier ne doit jamais d’être élevé jusqu’au degré de conscience, mais seulement jusqu’au degré de foi et de vénération, et qui ne fait pas de l’enfant un homme, mais le maintient à l’état d’enfant. Lorsque la Nature le créa, elle le dota, avec un corps solide, du contentement de son lot, et l’étaya de tous côtés de vénération et de confiance, afin qu’il pût vivre enfant ses soixante-dix années de vie. Il était si naturel et si ingénu que nulle présentation n’eût servi à le présenter, plus que si vous eussiez présenté une marmotte à votre voisin. Celui-ci fût arrivé à le découvrir tout comme vous aviez fait. Il ne jouait aucun rôle. Les hommes lui payaient un salaire de travail, et contribuaient ainsi à le nourrir et vêtir ; mais jamais il n’échangeait d’opinions avec eux. Il était si simplement et naturellement humble – si l’on peut appeler humble qui n’a jamais d’aspirations – que l’humilité n’était pas plus une qualité distincte en lui qu’il ne la pouvait concevoir. Les hommes plus éclairés étaient à son sens des demi-dieux. Lui disiez-vous qu’un de ces hommes allait venir, qu’il faisait comme s’il pensait que quelque chose de si considérable n’attendrait rien de lui, et prendrait toute la responsabilité sur soi, pour le laisser là oublié bien tranquille. Il n’entendait jamais le bruit de la louange. Il révérait particulièrement l’écrivain et le prédicateur. Leurs exploits étaient des miracles. Lui ayant raconté que j’écrivais beaucoup, il crut longtemps qu’il s’agissait tout simplement de l’écriture, attendu que lui-même avait une fort belle main. Il m’arrivait parfois de trouver le nom de sa paroisse natale écrit en caractères superbes dans la neige, sur le bord de la grand-route, y compris les dus accents français, et je savais ainsi qu’il était passé par là. Je lui demandai si jamais il avait eu le désir d’écrire ses pensées. Il répondit qu’il avait lu et écrit des lettres pour ceux qui ne le pouvaient pas, mais qu’il n’avait jamais essayé d’écrire des pensées, – non, il ne pourrait pas, il ne saurait pas par où commencer, cela le tuerait, et puis il y avait l’orthographe à surveiller en même temps !


J’appris qu’un homme aussi distingué que sage et réformateur lui avait demandé s’il ne voulait pas voir le monde changer ; à quoi il répondit en étouffant un rire de surprise, en son accent canadien, ignorant que la question eût jamais été auparavant traitée : « Non, je l’aime tel qu’il est. » Un philosophe eût tiré nombre d’idées de ses rapports avec lui. Aux yeux d’un étranger il semblait ne rien connaître aux choses en général ; encore qu’il m’arrivât parfois de voir en lui un homme que je n’avais pas encore vu, et de me demander s’il était aussi sage que Shakespeare ou tout aussi simplement ignorant qu’un enfant – s’il fallait le soupçonner d’une fine conscience poétique ou de stupidité. Un citadin me dit que lorsqu’il le rencontrait flânant par le village sous sa petite casquette étroitement ajustée, en train de siffler pour lui tout seul, il le faisait penser à un prince déguisé.


Ses seuls livres étaient un almanach et une arithmétique, en laquelle il était fort expert. Le premier était pour lui une sorte d’encyclopédie, qu’il supposait contenir un résumé de toutes les connaissances humaines, comme il fait, d’ailleurs, à un point considérable. J’aimais à le sonder sur les différentes réformes du moment, et jamais il ne manqua de les envisager sous le jour le plus simple et le plus pratique. Il n’avait jamais encore entendu parler de choses pareilles. Pouvait-il se passer de fabriques ? demandai-je. Il avait porté le Vermont gris de ménage, répondit-il, et c’était du bon. Pouvait-il se dispenser de thé et de café ? Ce pays procurait-il d’autre breuvage que l’eau ? Il avait fait tremper des feuilles de sapin noir[83] dans de l’eau, avait bu la chose, et jugeait cela préférable à l’eau en temps de chaleur. Lui ayant aussi demandé s’il pouvait se passer d’argent, il fit de la commodité de l’argent une démonstration susceptible de suggérer les exposés les plus philosophiques de cette institution à son origine, la dérivation même du mot pecuna, et de s’accorder avec eux. Un bœuf fût-il en sa possession, et désirât-il se procurer des aiguilles et du fil à la boutique, il pensait devoir être incommode, bientôt impossible, de continuer à hypothéquer chaque fois à cet effet quelque partie de la bête. Il était en mesure de défendre nombre d’institutions mieux que nul philosophe, attendu qu’il donnait, en les décrivant selon l’intérêt qu’il y attachait, la véritable raison de leur existence, et que la méditation ne lui en avait suggéré d’autre. Une fois encore, apprenant la définition que Platon a faite de l’homme, – un bipède sans plumes, – qu’on exposa un coq plumé et l’appela l’homme de Platon, il trouva qu’il y avait une grande différence en ce que les genoux pliaient à l’envers. Il lui arrivait de s’écrier : « Comme j’aime causer ! Ma parole, je causerais toute la journée ! » Je lui demandai une fois, alors que je ne l’avais pas vu depuis des mois, s’il lui était venu quelque nouvelle idée cet été : « Bon sang ! » répondit-il, « un homme qui a à travailler comme moi, s’il n’oublie pas les idées qu’il a eues, c’est déjà bien beau. Il se peut que l’homme avec lequel vous sarclez soit disposé à voir qui fera le plus vite ; alors, pardi ! il faut que votre esprit soit là ; vous pensez aux herbes. » Il était quelquefois le premier, en ces occasions, à s’informer si j’avais fait un progrès quelconque. Un jour d’hiver je lui demandai s’il était toujours satisfait de lui-même, dans le désir de suggérer un remplaçant en lui au prêtre hors de lui, et quelque motif plus élevé de vivre. « Satisfait ! » répondit-il, « les uns sont satisfaits d’une chose, les autres, d’une autre. Tel homme, peut-être, s’il a gagné assez, sera satisfait de rester assis toute la journée le dos au feu et le ventre à table, ma parole ! » Toutefois je ne pus jamais, de quelque façon que je m’y prisse, obtenir qu’il vît le côté spirituel des choses ; tout ce qu’il en parut concevoir, fut un simple avantage, ce qu’on pourrait attendre de l’appréciation d’un animal ; et cela, dans la pratique, est vrai de la plupart des hommes. Si je lui suggérais l’idée de quelque perfectionnement dans sa manière de vivre, il se contentait de répondre, sans exprimer de regret, qu’il était trop tard. Encore croyait-il à fond en l’honnêteté et telles vertus de ce genre.


On pouvait découvrir en lui, toute légère qu’elle fût, une certaine originalité positive, et j’observai parfois qu’il pensait par lui-même et exprimait son opinion personnelle – phénomène si rare que je ferais dix milles n’importe quel jour pour l’observer ; cela se réduisait à la régénération de nombre des institutions sociales. Bien qu’il hésitât, et peut-être n’arrivât pas à s’exprimer clairement, il avait toujours en dessous une pensée présentable. Toutefois son jugement était si primitif, à ce point noyé dans son existence animale, que, tout en promettant plus que celui d’un homme simplement instruit, il était rare qu’il atteignît à la maturité de rien qu’on puisse rapporter. Il donnait à penser qu’il pouvait y avoir des hommes de génie dans les plus basses classes, tout humbles et illettrés qu’ils demeurent, lesquels gardent toujours leur propre façon de voir, ou bien ne font pas semblant de voir du tout – aussi insondables que passait pour l’être l’étang de Walden lui-même, quoique, il se peut, enténébré et bourbeux.


Plus d’un voyageur se détourna de sa route pour me voir, moi et l’intérieur de ma maison, et comme excuse à sa visite, demanda un verre d’eau. Je leur dis que je buvais à l’étang, et le désignai du doigt, offrant de leur prêter une cuiller à pot. Tout au loin que je vécusse, je ne fus pas exempté de cette tournée annuelle de visites qui a lieu, il me semble, vers le premier avril, époque où tout le monde est en mouvement ; et j’eus ma part de bonheur, malgré quelques curieux spécimens parmi mes visiteurs. Des gens aux trois quarts ramollis sortant de l’hospice et d’ailleurs vinrent me voir ; mais je tâchai de les faire exercer leur quatrième quart de cervelle, et se confesser à moi ; en telle occurrence faisant de la cervelle le thème de notre conversation ; ainsi me trouvai-je dédommagé. À vrai dire, je m’aperçus que certains d’entre eux étaient plus avisés que ce qu’on appelle les surveillants des pauvres et enquêteurs de la ville, et pensai qu’il était temps que les choses changent de face. En fait de cervelle, j’appris qu’il n’y avait guère de différence entre le quart et le tout. Certain jour, en particulier, un indigent inoffensif, simple d’esprit, que j’avais souvent vu employé avec d’autres comme une sorte de clôture, debout ou assis sur un boisseau dans les champs pour empêcher le bétail et lui-même de vagabonder, me rendit visite, et exprima le désir de vivre comme moi. Il m’avoua avec une simplicité et une loyauté extrêmes, bien supérieures, ou plutôt inférieures, à tout ce qu’on appelle humilité, qu’il « péchait du côté de l’intellect ». Ce furent ses paroles. Le Seigneur l’avait fait ainsi, encore supposait-il que le Seigneur s’inquiétait tout autant de lui que d’un autre. « J’ai toujours été comme cela », ajoutait-il, « depuis mon enfance ; je n’ai jamais eu grand esprit ; je n’étais pas comme les autres enfants ; j’ai la tête faible. Ainsi l’a voulu le Seigneur, j’imagine. » Et il était là pour prouver la véracité de son dire. Ce fut pour moi une énigme métaphysique. Rarement ai-je rencontré un de mes semblables sur un terrain si plein de promesses – c’était si simple et si sincère, et si vrai, tout ce qu’il disait. Et, à vrai dire, au fur et à mesure qu’il semblait s’abaisser, il ne faisait que s’élever. Je ne vis pas tout d’abord que c’était le pur résultat d’une sage politique. Il semblait que d’une base de loyauté et de franchise comme celle qu’avait posée le pauvre indigent à tête faible, notre commerce pourrait en venir à quelque chose de meilleur que le commerce des sages.


J’eus quelques hôtes du nombre des gens qu’en général on ne compte pas parmi les pauvres de la ville, mais qui devraient être – qui sont parmi les pauvres du monde, en tout cas – hôtes qui font appel, non pas à votre hospitalité, mais à votre hospitalalité ; qui désirent ardemment qu’on les aide, et font précéder leur prière de l’avis qu’ils sont résolus, entre autres choses, à ne jamais s’aider eux-mêmes. Je requiers d’un visiteur qu’il ne soit pas pour de bon mourant de faim, aurait-il le meilleur appétit du monde, de quelque façon qu’il l’ait contracté. Les buts de charité ne sont pas des hôtes. Des gens qui ne savaient pas quand leur visite était terminée, quoique j’eusse repris le train de mes occupations, leur répondant de plus en plus dans l’éloignement. Des gens de presque tous les degrés de génie passèrent chez moi en la saison d’émigration. Certains qui avaient de ce génie à revendre – esclaves fugitifs, aux manières polies de la plantation, qui de temps en temps dressaient l’oreille, à l’exemple du renard de la fable, comme s’ils entendaient les chiens aboyer sur leurs talons, et me jetaient des regards suppliants, comme pour dire :


O Christian, will you send me back ?[84]


Un véritable esclave fugitif entre autres, dont j’avais aidé la marche vers l’étoile du nord. Des gens à une seule idée, comme une poule qui n’a qu’un poussin, poussin qui est un caneton ; des gens à mille idées, et à têtes mal peignées, comme ces poules faites pour veiller sur cent poussins, tous à la poursuite d’un seul insecte, une douzaine d’entre eux perdus chaque matin dans la rosée, – et devenus frisés et galeux en conséquence ; des gens à idées au lieu de jambes, sorte de centipède intellectuel à vous donner la chair de poule. Quelqu’un parla d’un livre dans lequel les visiteurs inscriraient leurs noms, comme aux Montagnes Blanches ; mais hélas ! j’ai trop bonne mémoire pour que ce soit nécessaire.


Je ne pus que noter quelques-unes des particularités de mes visiteurs. Filles, garçons et jeunes femmes généralement semblaient contents d’être dans les bois. Ils regardaient dans Walden, puis reportaient leurs yeux sur les fleurs, et mettaient à profit leur temps. Les hommes d’affaires, même les fermiers, ne pensaient qu’à la solitude et aux occupations, à la grande distance à laquelle je demeurais de ceci ou de cela ; et s’ils déclaraient ne pas être ennemis d’une promenade de temps à autre dans les bois, il était évident que ce n’était pas vrai. Des gens inquiets, compromis, dont le temps était tout entier pris par le souci de gagner leur vie ou de la conserver ; des ministres qui parlaient de Dieu comme si leur était octroyé le monopole du sujet, et ne pouvaient supporter toutes espèces d’opinions ; docteurs, jurisconsultes, inquiètes maîtresses de maison qui fourraient le nez dans mon buffet et mon lit lorsque j’étais sorti – comment Mrs *** arriva-t-elle à savoir que mes draps n’avaient pas la blancheur des siens ? – jeunes gens qui avaient cessé d’être jeunes, et avaient conclu que le plus sûr était de suivre le sentier battu des professions, – tous ceux-ci généralement déclaraient qu’il n’était pas possible de faire autant de bien dans ma position. Oui ! c’était là le chiendent. Les vieux, les infirmes et les timides, de n’importe quel âge ou quel sexe, pensaient surtout à la maladie, à un accident imprévu, à la mort ; pour eux la vie était pleine de danger, – quel danger y a-t-il si vous n’en imaginez pas ? – et ils croyaient qu’un homme prudent choisirait avec soin la plus sûre position, celle où le Dr B… serait là sous la main au premier signal. Pour eux le village était à la lettre une com-munauté[85], une ligue pour la mutuelle défense, et vous les supposeriez incapables d’aller cueillir l’airelle sans pharmacie de poche. Le fin mot de l’affaire, c’est que, si l’on est en vie, il y a toujours danger de mourir, quoique le danger doive être reconnu pour moindre en proportion de ce que l’on commence par être demi-mort. Un homme assoit autant de risques qu’il en court. Pour finir il y avait les soi-disant réformateurs, les plus grands raseurs de tous, qui croyaient que je passais le temps à chanter :


C’est la maison que j’ai bâtie,

C’est l’homme qui habite la maison que j’ai bâtie ;[86]


sans savoir que la troisième ligne était :


Ce sont les gens qui obsèdent l’homme

Qui habite la maison que j’ai bâtie.


Je ne craignais pas les « hen-harriers »[87], attendu que je n’entretenais pas de poulets, mais c’était les « men-harriers »[88] que je craignais.


J’avais des visiteurs plus consolants que les derniers. Enfants venus à la cueillette des baies, hommes du chemin de fer en promenade du dimanche matin sous une chemise propre, pêcheurs et chasseurs, poètes et philosophes ; en un mot, tous honnêtes pèlerins, qui s’en venaient dans les bois en quête de liberté, et laissaient pour de bon le village derrière eux, que j’étais prêt à saluer d’un « Soyez les bienvenus, Anglais ! soyez les bienvenus, Anglais »[89] attendu que j’avais été en relations avec cette race.


LE CHAMP DE HARICOTS


En attendant, mes haricots, dont les rangs, additionnés ensemble, formaient une longueur de sept milles déjà cultivés, attendaient impatiemment le sarcloir, car les premiers semés avaient considérablement poussé avant que les derniers fussent dans le sol ; oui, il n’était guère aisé de différer. Quel était le sens de ce travail si assidu, si respectueux de lui-même, ce petit travail d’Hercule, je ne savais pas. J’en vins à aimer mes rangs, mes haricots, tout en tel surplus de mes besoins qu’ils fussent. Ils m’attachèrent à la terre, si bien que j’acquis de la force à la façon d’Antée. Mais pourquoi les cultiver ? Dieu seul le sait. Ce fut mon étrange labeur tout l’été, – de faire que ce coin de la surface terrestre, qui n’avait donné que potentille, ronces, herbe de la Saint-Jean, et leurs pareilles auparavant, doux fruits sauvages et aimables fleurs, produisît à la place cette gousse. Qu’apprendrai-je des haricots ou les haricots de moi ? Je les choie, je les sarcle, matin et soir j’ai l’œil sur eux ; tel est mon travail journalier. C’est une belle feuille large à regarder. J’ai pour auxiliaires les rosées et les pluies qui abreuvent ce sol desséché, et ce que possède de fertilité le sol même, qui en général est maigre et épuisé. J’ai pour ennemis les vers, les journées froides, et par-dessus tout les marmottes. Ces dernières ont grignoté pour moi le quart d’un acre à blanc. Mais de quel droit avais-je expulsé l’herbe de la Saint-Jean et le reste, et retourné leur ancien potager ? Bientôt, toutefois, les haricots qu’elles ont laissés ne tarderont pas à être trop coriaces pour elles, et iront à la rencontre de nouveaux ennemis.

Lorsque j’avais quatre ans, je m’en souviens bien, je fus amené de Boston à cette ville-ci[26], ma ville natale, à travers ces mêmes bois et ce champ, jusqu’à l’étang. C’est une des plus vieilles scènes restées gravées en ma mémoire. Et voici que ce soir ma flûte[27] a réveillé les échos au-dessus de ces mêmes eaux. Les pins se dressent encore ici, plus vieux que moi ; ou s’il en est tombé quelques-uns, j’ai fait cuire mon souper à l’aide de leurs souches, et une nouvelle végétation croît à l’entour, préparant un autre aspect pour de nouveaux yeux de petit enfant. C’est presque la même herbe de la Saint-Jean qui jaillit de la même perpétuelle racine en cette pâture, et voici qu’à la longue ce paysage fabuleux de mes rêves infantiles, j’ai contribué à le revêtir, et que l’un des résultats de ma présence comme de mon influence se voit dans ces feuilles de haricots, ces feuilles de maïs, ces sarments de pommes de terre.


Je plantai deux acres et demi environ de plateau ; et comme il n’y avait guère plus de quinze ans que le fonds était défriché, qu’en outre j’avais moi-même extirpé deux ou trois cordes de souches, je ne lui donnai aucun engrais ; mais au cours de l’été il apparut aux têtes de flèches que je mis au jour en sarclant, qu’un peuple éteint avait anciennement habité là, semé du maïs et des haricots avant l’arrivée des hommes blancs pour défricher le pays, et de la sorte épuisé le sol jusqu’à un certain point au regard de ce même produit-ci.


Avant que marmotte ou écureuil eût encore traversé la route, ou que le soleil passât au-dessus des chênes arbrisseaux, alors que toute la rosée était là, quoique les fermiers m’eussent mis en garde contre elle – je vous conseillerais de faire tout votre ouvrage si possible quand la rosée est là, – je me mettais à rabattre l’orgueil des hautaines rangées d’herbe dans mon champ de haricots, et à leur jeter de la poussière sur la tête. De grand matin j’étais au travail, pieds nus, barbotant comme un artiste plastique dans le sable humecté de rosée et croulant, mais plus tard dans la journée le soleil me couvrait les pieds d’ampoules. Ainsi le soleil m’éclairait-il pour sarcler des haricots, tandis que j’arpentais lentement d’arrière en avant et d’avant en arrière ce plateau jaune et sablonneux, entre les longs rangs verts, de quinze verges, aboutissant d’un côté à un taillis de chênes arbrisseaux où je pouvais me reposer à l’ombre, et de l’autre à un champ de ronces dont les mûres vertes avaient foncé leurs teintes dans le temps que je m’étais livré à un nouveau pugilat. Enlever les mauvaises herbes, mettre du terreau frais au pied des tiges de haricots, et encourager cette herbe que j’avais semée, faire au sol jaune exprimer sa pensée d’été en feuilles et fleurs de haricots plutôt qu’en absinthe, chiendent et millet, faire à la terre dire des haricots au lieu de gazon, – tel était mon travail journalier. Recevant peu d’aide des chevaux ou du bétail, des hommes ou des jeunes garçons à gages, des instruments d’agriculture perfectionnés, j’étais beaucoup plus lent et devins beaucoup plus intime avec mes haricots qu’il n’est d’usage. Mais le labeur des mains, même poussé au point de devenir corvée, n’est peut-être jamais la pire forme de paresse. Il possède une constante et impérissable morale, et pour l’homme instruit il produit un résultat classique. Très agricola laboriosus étais-je aux yeux des voyageurs en route vers l’ouest par Lincoln et Wayland pour se rendre Dieu sait où ; eux assis à leur aise en des cabriolets, les coudes sur les genoux, et les rênes pendant librement en festons ; moi, le casanier, l’indigène laborieux du sol. Mais mon domaine ne tardait pas à être pour eux hors de vue et de pensée. C’était le seul champ découvert et cultivé sur une grande distance d’un ou d’autre côté de la route, de sorte qu’ils en profitaient ; et parfois il arrivait que du bavardage et des commentaires de ces voyageurs l’homme du champ entendît plus qu’il n’était destiné à son oreille : « Des haricots si tard ! des pois si tard ! » – car je continuais à semer quand les autres avaient commencé à sarcler, – l’agriculteur sacerdotal[92] ne l’avait pas prévu. « Du maïs, mon vieux, pour les vaches ; du maïs pour les vaches. » Est-ce qu’il vit là ? demande la casquette noire du pardessus gris ; et le fermier aux traits durs de retenir son bidet reconnaissant pour s’enquérir de ce que vous faites lorsqu’il ne voit pas d’engrais dans le sillon, puis de recommander un peu de sciure, un peu de n’importe quelle saleté, ou peut-être bien des cendres ou du plâtre. Mais il y avait là deux acres et demi de sillons, et rien qu’un sarcloir pour charrette avec deux mains pour s’y atteler, – y régnant de l’aversion pour autres charrettes et chevaux, – et la sciure était fort loin. Les compagnons de voyage, en passant dans le bruit des roues, le comparaient à haute voix aux champs dépassés, de sorte que j’arrivai à savoir quelle figure je faisais dans le monde de l’agriculture. C’était un champ sans désignation dans le rapport de Mr. Colman. Et, soit dit ici, qui donc estime la valeur de la récolte que livre la Nature dans les champs encore plus sauvages inexploités par l’homme ? La récolte du foin anglais est soigneusement pesée, l’humidité calculée, les silicates et la potasse ; mais en les moindres cavités et mares des bois et pâturages et marécages croît une récolte riche et variée que l’homme oublie seulement de moissonner. Mon champ était pour ainsi dire le chaînon reliant les champs sauvages aux champs cultivés ; de même que certains États sont civilisés, d’autres à demi civilisés, d’autres sauvages ou barbares, ainsi mon champ se trouvait être, quoique non pas dans un mauvais sens, un champ à demi cultivé. C’étaient des haricots en train de retourner gaiement à leur état sauvage et primitif, ceux que je cultivais, et mon sarcloir leur jouait le Ranz des Vaches.


À portée de là, sur la plus haute ramille d’un hêtre chante la grive-brune – ou mauvais rouge, comme d’aucuns se plaisent à la nommer – toute la matinée, contente de votre société, qui découvrirait le champ d’un autre fermier si le vôtre n’était ici. Dans le temps que vous semez la graine, elle crie : « Mets-la là, mets-la là, – couvre-la bien, couvre-la bien, – tire dessus, tire dessus, tire dessus. » Mais il ne s’agissait pas de maïs, aussi était-elle à l’abri d’ennemis de son espèce. Il se peut que vous vous demandiez ce que son radotage, ses prouesses de Paganini amateur sur une corde ou sur vingt, ont à faire avec vos semailles, et toutefois préfériez cela aux cendres de lessive ou au plâtre. C’était une sorte d’engrais de surface à bon marché en lequel j’avais foi entière.


En étendant avec mon sarcloir un terreau encore plus frais autour des rangs, je troublais les cendres de peuples sans mention dans l’histoire, qui vécurent sous ce ciel au cours des années primitives, et leur petit attirail de guerre comme de chasse se voyait amené à la lumière de ce jour moderne. Il gisait là pêle-mêle avec d’autres pierres naturelles, dont quelques-unes portaient la trace du feu des Indiens, et d’autres du feu du soleil, aussi avec des débris de poterie et de verre apportés par les récents cultivateurs du sol. Lorsque mon sarcloir tintait contre les pierres, la musique en faisant écho dans les bois et le ciel, était à mon labeur un accompagnement qui livrait une immédiate et incommensurable récolte. Ce n’était plus des haricots que je sarclais ni moi qui sarclais des haricots ; et je me rappelais avec autant de pitié que d’orgueil, si seulement je me les rappelais, celles de mes connaissances qui étaient allées à la ville assister aux oratorios. Le chordeille tournait là-haut dans les après-midi ensoleillés – car il m’arrivait parfois d’y consacrer la journée – comme un point noir dans l’œil, ou dans l’œil du ciel, tombant de temps à autre d’un coup et avec le même bruit que si les cieux se fussent fendus, déchirés à la fin en vraies loques et lambeaux, encore que restât une voûte sans fêlure ; petits démons qui remplissent l’air et déposent leurs œufs soit à terre sur le sable nu, soit sur les rocs à la cime des monts, où rares sont ceux qui les trouvèrent ; gracieux et délicats comme des rides saisies à l’étang, ainsi des feuilles sont-elles enlevées par le vent pour flotter dans les cieux ; tant il est de parenté dans la Nature. Le chordeille est le frère aérien de la vague qu’il survole et surveille, ces ailes siennes, parfaites et gonflées d’air, répondant aux ailerons rudimentaires et sans plumes de l’onde. Ou bien il m’arrivait d’épier deux buses en leur vol circulaire dans les hauteurs du ciel, s’élevant et descendant alternativement, s’approchant l’une de l’autre pour se délaisser, symbole de mes pensées. Ou j’étais attiré par le passage de pigeons sauvages de ce bois-ci à ce bois-là, en un léger et frémissant battement d’ailes et la hâte du messager ; ou de dessous une souche pourrie mon sarcloir retournait une salamandre gourde, prodigieuse, étrange, vestige d’Égypte et du Nil, encore que notre contemporaine. Faisais-je une pause, appuyé sur mon sarcloir, que ces bruits et spectacles je les entendais et voyais partout dans le rang de haricots, partie de l’inépuisable festin qu’offre la campagne.


Les jours de gala la ville tire ses gros canons, qui retentissent comme de petits canons à bouchon jusqu’à ces bois, et quelques épaves de musique martiale parviennent ici de temps à autre. Pour moi, là-bas au loin en mon champ de haricots à l’autre extrémité du pays, les canons faisaient le bruit d’une vesse de loup qui crève ; et s’agissait-il d’un déploiement militaire dont je fusse ignorant, que parfois tout le jour j’avais éprouvé le vague sentiment d’une sorte de démangeaison et de malaise à l’horizon, comme si quelque éruption dût bientôt se déclarer – scarlatine ou urticaire – jusqu’à ce qu’enfin un souffle plus favorable du vent, faisant hâte par-dessus les champs et le long de la route de Wayland, m’apportât l’avis que la « milice faisait l’exercice ». On eût dit un bombardement lointain, que les abeilles de quelqu’un avaient essaimé et que les voisins, suivant le conseil de Virgile, s’efforçaient grâce à un léger tintinnabulum sur les plus sonores de leurs ustensiles domestiques, de les faire redescendre dans la ruche. Puis lorsque le bruit s’éteignait tout à fait au loin, que le bourdonnement avait cessé, que les plus favorables brises ne contaient pas d’histoire, je comprenais qu’on avait fait rentrer jusqu’au dernier bourdon en sûreté dans la ruche du Middlesex, et que maintenant on avait l’esprit tendu sur le miel dont elle était enduite.


Je me sentais fier de savoir que les libertés du Massachusetts et de notre mère patrie étaient sous telle sauvegarde ; aussi, en m’en revenant à mon sarcloir, étais-je rempli d’une inexprimable confiance, et poursuivais-je gaiement mon labeur dans une calme attente de l’avenir.


Lorsqu’il y avait plusieurs musiques, cela faisait comme si tout le village fût un immense soufflet, et que toutes les constructions se gonflassent et dégonflassent tour à tour avec fracas. Mais quelquefois c’étaient de nobles et inspirants accents qui atteignaient ces bois, la trompette chantant la renommée, et je sentais que j’eusse embroché un Mexicain avec certain ragoût – car pourquoi toujours s’en tenir à des balivernes ? – et je cherchais du regard autour de moi une marmotte ou un skunks sur qui exercer mes instincts chevaleresques. Ces accents martiaux paraissaient venir d’aussi loin que la Palestine, et me rappelaient une marche de croisés à l’horizon, y compris une légère fanfare et une tremblante ondulation des cimes d’ormes suspendues au-dessus du village. C’était là l’un des grands jours : quoique le ciel, vu de mon défrichement, n’eût que le même grand et éternel regard qui lui est quotidien.


Singulière expérience que cette longue connaissance cultivée par moi avec des haricots, soit en les semant, soit en les sarclant, soit en les récoltant, soit en les battant au fléau, soit en les triant, soit en les vendant, – c’était, ceci, le plus dur de tout, – je pourrais ajouter, soit en les mangeant, car, oui, j’y goûtai. J’étais décidé à connaître les haricots[93]. Tandis qu’ils poussaient, j’avais coutume de sarcler de cinq heures du matin à midi, et généralement employais le reste du jour à d’autres affaires. Songez à la connaissance intime et curieuse qu’ainsi l’on fait avec toutes sortes d’herbes, – il y aura lieu à quelque redite dans le récit, car il y a pas mal de redites dans le travail –, en troublant sans plus de pitié leurs délicats organismes, et en faisant de si révoltantes distinctions avec son sarcloir, rasant des rangs entiers d’une espèce, pour en cultiver assidûment d’une autre. Voici de l’absinthe pontique, – voici de l’ansérine blanche, – voici de l’oseille, – voici de la passerage – tombez dessus, hachez-la menu, tournez-la sens dessus-dessous les racines au soleil, ne lui laissez pas une fibre à l’ombre ; si vous le faites, elle se retournera de l’autre côté et sera aussi verte que poireau dans deux jours. Une longue guerre, non pas avec des grues, mais avec des herbes, ces Troyens qui avaient pour eux le soleil, la pluie et les rosées. Quotidiennement les haricots me voyaient venir à la rescousse armé d’un sarcloir, et éclaircir les rangs de leurs ennemis, comblant de morts végétaux les tranchées. Plus d’un superbe Hector à l’ondoyant cimier, qui dominait d’un bon pied la presse de ses camarades, tomba sous mon arme et roula dans la poussière.


Ces jours d’été que certains de mes contemporains, à Boston ou à Rome, consacraient aux beaux-arts, que d’autres consacraient à la contemplation dans l’Inde, d’autres au commerce à Londres ou à New York, ainsi les consacrai-je, avec les autres fermiers de la Nouvelle-Angleterre, à l’agriculture. Non qu’il me fallût des haricots à manger, attendu que par essence je suis pythagoricien, au regard des haricots, qu’ils aient en vue la soupe ou le scrutin, et les échangeais pour du riz ; mais, peut-être, parce qu’il faut à certains travailler dans les champs, quand ce ne serait que pour les tropes et l’expression, afin de servir à quelque fabricant de paraboles un jour. C’était à tout prendre un amusement rare, qui trop prolongé eût pu devenir dissipation. Quoique je ne leur eusse donné aucun engrais, et ne les eusse pas sarclés tous une fois, je les sarclai mieux qu’on ne fait d’habitude jusqu’au point où je m’arrêtai, et finalement en eus la récompense, « n’étant en vérité », dit Evelyn[94], « compost ou lœtation, quels qu’ils soient, comparables à ces continuels remuement « repastination », et retournement du terreau avec la bêche. » « La terre », ajoute-t-il ailleurs, « surtout lorsqu’elle est neuve, renferme un certain magnétisme, grâce auquel elle attire le sel, pouvoir, ou vertu (appelez-le comme vous voudrez) qui lui donne vie, et est la logique de tout le travail, de toute l’agitation que nous nous donnons à son sujet, pour nous soutenir ; toutes fumures et autres sordides combinaisons n’étant que les vicaires remplaçants pour cet amendement. » En outre, celui-ci étant un de ces « champs laïques usés et épuisés qui jouissent de leur sabbat », avait peut-être, comme Sir Kenelm Digby[95] le croit vraisemblable, attiré « les esprits vitaux » de l’air. Je récoltai douze boisseaux[96] de haricots.


Mais pour être plus précis, car on déplore que Mr. Colman ait surtout rapporté les expériences coûteuses de gentilshommes campagnards, mes déboursés furent :


Pour un sarcloir

$ 0 54


Labourage, hersage et creusage des sillons

7 50 (Trop.)


Haricots de semence

3 12 ½


Pommes de semence

1 33


Pois de semence

0 40


Graines de navets

0 06


Filin blanc pour éloigner les corbeaux

0 02


3 heures de machine agricole et de garçon

1 00


Cheval et charrette pour lever la récolte

0 75


En tout

$ 14 72 ½



Mon revenu fut (patrem familias vendacem, non emacem esse oportet), pour :


Neuf boisseaux et douze quartes de haricots vendus

$ 16 94


Cinq boisseaux de grosses pommes de terre

2 50


Neuf boisseaux de petites

2 25


Herbe

1 00


Chaume

0 75


En tout

$ 23 44


Laissant un profit pécuniaire, comme je l’ai dit ailleurs, de

$ 8 71 ½



Voici le résultat de mon expérience en cultivant des haricots : Semez le petit haricot blanc touffu commun vers le premier juin, en rangs de trois pieds sur dix-huit pouces d’intervalle, ayant soin de choisir de la semence fraîche, ronde, et sans mélange. Commencez par prendre garde aux vers, et comblez les lacunes en semant derechef. Puis prenez garde aux marmottes, si c’est un endroit découvert, car elles grignoteront en passant les premières feuilles tendres presque à blanc ; enfin lorsque les jeunes vrilles font leur apparition, les voilà qui de nouveau le remarquent, et les tondront ras y compris bourgeons et jeunes cosses, assises tête droite comme un écureuil. Mais surtout récoltez d’aussi bonne heure que possible, si vous voulez, échappant aux gelées, avoir une belle et vendable récolte ; c’est le moyen d’éviter beaucoup de perte.


Cette autre expérience-ci en outre acquis-je. Je me dis : Je ne veux semer haricots ni maïs avec autant d’ardeur un autre été, mais telles graines, si la graine n’en est perdue, que sincérité, loyauté, simplicité, foi, innocence, et autres semblables, et voir si elles ne pousseront pas dans ce sol, fût-ce avec moins de travail et de fumure, et ne me nourriront pas, car ce n’est sûrement point ce genre de récoltes qui l’a épuisé. Hélas ! je me dis cela ; mais voici qu’un autre été a passé, et un autre, et un autre, et que je suis obligé d’avouer, lecteur, que les graines semées par moi, si vraiment c’étaient les graines de ces vertus-là, étaient rongées des vers ou avaient perdu leur vitalité, ce qui fait qu’elles ne sont pas sorties de terre. En général les hommes ne seront braves que dans la mesure où leurs pères furent braves ou timides. Cette génération-ci ne manquera certainement pas de semer du maïs et des haricots au retour de chaque année exactement tel que firent les Indiens il y a des siècles et apprirent aux premiers colons à faire, comme s’il y avait là du destin. Je vis un vieillard l’autre jour, à mon étonnement, faire les trous avec un sarcloir pour la soixante-dixième fois au moins, et non pour lui-même s’étendre au fond ! Mais pourquoi le Nouvelle-Angleterrien ne tenterait-il pas de nouvelles aventures, et, sans attacher d’importance à sa récolte de grain, de pommes de terre et d’herbe, ainsi qu’à ses vergers, – ne ferait-il pas pousser d’autres récoltes que celles-là ? Pourquoi faire un tel cas de nos haricots de semence, et n’en faire aucun d’une nouvelle génération d’hommes ? Ce qu’il faudrait, c’est en réalité nous sentir nourris et réconfortés si rencontrant un homme nous fussions sûr de voir que quelques-unes des qualités ci-dessus dénommées, lesquelles tous nous prisons plus que ces autres produits, mais sont la plupart du temps semées à la volée et restent en suspension dans l’air, aient en lui pris racine et poussé. Voici s’en venir le long de la route une qualité subtile et ineffable, par exemple, comme loyauté ou justice, quoique sous la plus légère somme ou l’aspect d’une nouvelle variété. Nos ambassadeurs devraient avoir pour mission d’envoyer au pays telles graines que celles-là, et le Congrès de faire en sorte que sur tout le pays en soit opérée la distribution. Nous devrions ne jamais nous tenir sur un pied de cérémonie avec la sincérité. Nous ne nous tromperions, ne nous insulterions, ne nous bannirions jamais les uns les autres par le fait de notre vilenie, si là était présente l’amande du mérite et de l’amour. Nos rencontres jamais ne devraient être si pressées. La plupart des hommes ne rencontré-je du tout, pour ce qu’ils semblent n’avoir pas le temps ; ils sont tout à leurs haricots. Nous voudrions traiter non pas avec un homme ainsi toujours en train de peiner, appuyé sur un sarcloir ou une bêche comme sur une béquille dans les intervalles de son travail, non pas avec un champignon, mais avec un homme en partie soulevé de terre, quelque chose de plus que debout, telles les hirondelles descendues et marchant sur le sol :


And as he spake, his wings would now and then

Spread, as he meant to fly, then close again,[97]


au point que nous nous imaginions converser avec un ange. Le pain peut ne pas toujours nous nourrir, mais toujours il nous fait du bien ; il enlève même la raideur à nos articulations, et nous rend souples et élastiques, quand nous ne savions pas ce que nous avions, pour reconnaître toute générosité dans l’homme ou la Nature, pour partager toute joie sans mélange et héroïque.


L’ancienne poésie comme l’ancienne mythologie laissent entendre, au moins, que l’agriculture fut jadis un art sacré ; mais la pratique en est par nous poursuivie avec une hâte et une étourderie sacrilèges, notre objet étant simplement de posséder de grandes fermes et de grandes récoltes. Nous n’avons ni fête, ni procession, ni cérémonie, sans excepter nos Concours agricoles et ce qu’on appelle Actions de grâces, par quoi le fermier exprime le sentiment qu’il peut avoir de la sainteté de sa profession, ou s’en voit rappeler l’origine sacrée. C’est la prime et le banquet qui le tentent. Ce n’est pas à Cérès qu’il sacrifie, plus qu’au Jupiter Terrien, mais, je crois, à l’infernal Plutus. Grâce à l’avarice et l’égoïsme, et certaine basse habitude, dont aucun de nous n’est affranchi, de considérer le sol surtout comme de la propriété, ou le moyen d’acquérir de la propriété, le paysage se trouve déformé, l’agriculture dégradée avec nous, et le fermier mène la plus abjecte des existences. Il ne connaît la Nature qu’en voleur. Caton prétend que les profits de l’agriculture sont particulièrement pieux ou justes (maximeque pius quœstus), et selon Varron les anciens Romains « appelaient la même terre Mère et Cérès, et croyaient que ceux qui la cultivaient, menaient une existence pieuse et utile, qu’ils étaient les seuls survivants de la race du Roi Saturne ».


Nous oublions volontiers que le regard du soleil ne fait point de distinction entre nos champs cultivés et les prairies et forêts. Tous ils reflètent comme ils absorbent ses rayons également, et les premiers ne sont qu’une faible partie du resplendissant tableau qu’il contemple en sa course quotidienne. Pour lui la terre est toute également cultivée comme un jardin. Aussi devrions-nous recevoir le bienfait de sa lumière et de sa chaleur avec une confiance et une magnanimité correspondantes. Qu’importe que j’évalue la semence de ces haricots, et récolte cela au déclin de l’année ? Ce vaste champ que si longtemps j’ai regardé, ne me regarde pas comme le principal cultivateur, mais regarde ailleurs des influences plus fécondantes pour lui, qui l’arrosent et le rendent vert. Ces haricots ont des produits qui ne sont pas moissonnés par moi. Ne poussent-ils pas en partie pour les marmottes ? L’épi de blé (en latin spica, plus anciennement speca, de spes, espoir) ne devrait pas être le seul espoir de l’agriculteur ; son amande ou grain (granum, de gerendo, action de porter), n’est pas tout ce qu’il porte. Comment, alors, saurait manquer pour nous la moisson ? Ne me réjouirai-je pas aussi de l’abondance des herbes dont les graines sont le grenier des oiseaux ? Peu importe comparativement que les champs remplissent les granges du fermier. Le loyal agriculteur fera taire son anxiété, de même que les écureuils ne manifestent aucun intérêt dans la question de savoir si les bois oui ou non produiront des châtaignes cette année, et terminera son travail avec la journée, en se désistant de toute prétention sur le produit de ses champs, en sacrifiant en esprit non seulement ses premiers, mais ses derniers fruits aussi.


LE VILLAGE


Après avoir sarclé, ou peut-être lu et écrit, dans la matinée, je prenais d’ordinaire un second bain dans l’étang, traversant à la nage quelqu’une de ses criques comme épreuve de distance, lavais ma personne des poussières du labeur, ou effaçais la dernière ride causée par l’étude, et pour l’après-midi étais entièrement libre. Chaque jour ou sur un jour d’intervalle j’allais faire un tour au village, entendre quelqu’un des commérages qui là sans cesse vont leur train, en passant de bouche en bouche, ou de journal à journal, et qui, pris en doses homéopathiques, étaient, il faut bien le dire, aussi rafraîchissants, à leur façon, que le bruissement des feuilles et le pépiement des grenouilles. De même que je me promenais dans les bois pour voir les oiseaux et les écureuils, ainsi me promenais-je dans le village pour voir les hommes et les gamins ; au lieu du vent parmi les pins j’entendais le roulement des charrettes. Dans certaine direction en partant de ma maison une colonie de rats musqués habitait les marais qui bordent la rivière ; sous le bouquet d’ormes et de platanes à l’autre horizon était un village de gens affairés, aussi curieux pour moi que des marmottes de prairie, chacun assis à l’entrée de son terrier, ou courant chez un voisin, en mal de commérages. Je m’y rendais fréquemment pour observer leurs habitudes. Le village me semblait une grande salle de nouvelles ; et sur un côté, pour le faire vivre, comme jadis chez Redding & Company dans State Street[98], ils tenaient noix et raisins, ou sel et farine, et autres produits d’épicerie. Certains manifestent un tel appétit pour la première denrée – c’est-à-dire les nouvelles – et de si solides organes digestifs, qu’ils sont en mesure de rester éternellement assis sans bouger dans les avenues publiques à la laisser mijoter et susurrer à travers eux comme les vents Étésiens, ou comme s’ils inhalaient de l’éther, lequel ne produit que torpeur et insensibilité à la souffrance, – autrement serait-il souvent pénible d’entendre – sans affecter la connaissance. Je ne manquais presque jamais, en déambulant à travers le village, de voir un rang de ces personnages d’élite, soit assis sur une échelle, en train de se chauffer au soleil, le corps incliné en avant et les yeux prêts à jouer de temps en temps à droite et à gauche le long de la ligne, avec une expression de volupté, soit appuyés contre une grange les mains dans les poches, à la façon de cariatides, comme pour l’étayer. Se tenant généralement en plein air, rien ne leur échappait de ce qu’apportait le vent. Ce sont les moulins rudimentaires, où tout commérage commence par se voir digéré ou concassé grossièrement avant de se vider dans des trémies plus fines et plus délicates toutes portes closes. J’observai que les organes essentiels du village étaient l’épicerie, le cabaret, le bureau de poste et la banque ; et à titre de partie nécessaire du mécanisme, ils entretenaient une cloche, un canon, et une pompe à incendie, aux endroits ad hoc ; de plus, les maisons étaient disposées de façon à tirer le meilleur parti possible du genre humain, en ruelles et se faisant vis-à-vis, si bien que tout voyageur avait à courir la bouline, et que tout homme, femme, et enfant, pouvait lui donner sa gifle. Il va de soi que ceux qui se trouvaient postés le plus près de la tête de ligne, où l’on pouvait le mieux voir et être vu, comme porter le premier coup, payaient leur place le plus cher ; quant aux quelques habitants épars dans les faubourgs, où de longues lacunes dans la ligne commençaient à se produire, et où le voyageur pouvait soit passer par-dessus des murs, soit tourner court dans des sentiers à vaches, pour ainsi échapper, ils ne payaient qu’un fort léger impôt, soit foncier, soit en portes et fenêtres. Des enseignes pendaient de tous côtés, alléchantes ; les unes pour le prendre par l’appétit, telles la taverne et l’auberge ; les autres par la fantaisie, tels le magasin de nouveautés et la boutique du joaillier ; et d’autres par les cheveux, ou les pieds, ou les pans d’habit, tels le barbier, le cordonnier ou le tailleur. En outre, vers ce temps-là, il y avait invitation permanente encore plus terrible à fréquenter chacune de ces maisons, et compagnie à y attendre. Le plus souvent j’échappais merveilleusement à ces dangers, soit en marchant tout de suite hardiment et sans hésiter au but, comme il est recommandé à ceux qui courent la bouline, soit en tenant mes pensées sur des sujets élevés, comme Orphée, qui, « en chantant à tue-tête les louanges des dieux sur la lyre, dominait la voix des Sirènes, et se tenait hors de péril ». Parfois il m’arrivait de filer soudain droit comme flèche, sans que personne eût su dire où j’allais, car je ne m’arrêtais guère à la grâce, et n’hésitais jamais devant une brèche de la haie. J’avais même l’habitude de faire irruption dans quelques maisons, où j’étais bien traité, et, après avoir appris le meilleur des nouvelles et leur ultime criblée, ce qui avait tenu bon, les perspectives de guerre et de paix, et si le monde semblait devoir se soutenir longtemps encore, de me laisser mettre en liberté par les avenues de derrière, sur quoi je m’échappais de nouveau dans les bois.

Rien n’était plus plaisant, lorsque j’étais resté tard en ville, que de me lancer dans la nuit, surtout si elle était noire et tempétueuse, et de faire voile hors de quelque brillant parloir de village ou salle de conférence, un sac de seigle ou de farine de maïs sur l’épaule, pour mon bon petit port dans les bois, après avoir rendu tout bien étanche à l’extérieur et m’être retiré sous les panneaux avec un joyeux équipage de pensées, ne laissant que mon homme extérieur à la barre, ou même attachant la barre en temps de marche à pleines voiles. Il me venait mainte pensée vivifiante près du feu de la cabine en « filant sous ma toile ». Jamais je ne fus jeté à la côte plus que mis en détresse par n’importe quel temps, quoique je ne fusse pas sans rencontrer quelques sévères tempêtes. Il fait plus sombre dans les bois, même dans les nuits ordinaires, qu’on ne le suppose en général. Il me fallait fréquemment lever les yeux sur l’ouverture des arbres au-dessus du sentier pour m’instruire de ma route, et là où il n’était pas de sentier carrossable, reconnaître du pied la faible trace laissée par mes pas, ou gouverner suivant le rapport connu de certains arbres que je tâtais des mains, passant entre deux pins, par exemple, à pas plus de dix-huit pouces l’un de l’autre, au fond des bois, toujours dans la nuit la plus noire. Il m’est arrivé, après être ainsi rentré tard par une nuit sombre et moite, où mes pieds reconnaissaient au toucher le sentier que mes yeux ne pouvaient distinguer, rêveur et l’esprit ailleurs tout le long du chemin, jusqu’à ce que je fusse réveillé par la nécessité d’avoir à lever la main pour soulever le loquet, de ne pouvoir me rappeler un seul pas de ma route, et de penser que peut-être mon corps trouverait son chemin pour rentrer si son maître s’en écartait, comme la main trouve son chemin vers la bouche sans secours. Plusieurs fois où il se trouva qu’un visiteur était resté le soir, et qu’il faisait nuit noire, je fus obligé de le conduire jusqu’au sentier carrossable sur l’arrière de la maison, et alors de lui indiquer la direction à suivre, que pour conserver il devait s’en fier plutôt à ses pieds qu’à ses yeux. Par une nuit des plus noires je mis ainsi sur leur route deux jeunes gens qui avaient pêché dans l’étang. Ils habitaient à environ un mille de là à travers bois, et avaient on ne peut plus l’habitude de la route. Le lendemain ou le surlendemain l’un d’eux me raconta qu’ils avaient erré la plus grande partie de la nuit, tout près de leur établissement, et n’étaient rentrés chez eux qu’au matin, moment où, comme il était tombé dans l’intervalle plusieurs fortes averses et que les feuilles étaient très mouillées, ils se trouvaient trempés jusqu’aux os. J’ai entendu parler de nombre de gens s’égarant même dans les rues du village, quand les ténèbres sont épaisses à couper au couteau, comme on dit. Certains habitants des faubourgs, venus en ville dans leurs chariots faire des emplettes, se sont vus obligés de remiser pour la nuit ; et des dames et messieurs en visite se sont écartés d’un demi-mille de leur route, tâtant du pied le trottoir, et sans savoir quand ils tournaient. C’est une expérience surprenante et qui en vaut la peine, autant qu’elle est précieuse, que de se trouver perdu dans les bois à n’importe quelle heure. Souvent dans une tempête de neige, même de jour, il nous arrivera de déboucher sur une route bien connue sans pouvoir dire cependant quel chemin conduit au village. Bien qu’on sache l’avoir parcourue mille fois, on ne peut en reconnaître le moindre trait distinctif, et elle vous semble aussi étrangère qu’une route de Sibérie. La nuit, il va sans dire que la perplexité est infiniment plus grande. Dans nos promenades les plus ordinaires nous ne cessons, tout inconsciemment que ce soit, de gouverner comme des pilotes d’après certains fanaux et promontoires bien connus, et dépassons-nous notre course habituelle, que nous emportons encore dans le souvenir l’aspect de quelque cap voisin ; ce n’est que lorsque nous sommes complètement perdus, ou qu’on nous a fait tourner sur nous-mêmes – car il suffit en ce monde qu’on vous fasse tourner une fois sur vous-même les yeux fermés pour que vous soyez perdu – que nous apprécions l’étendue et l’inconnu de la Nature. Il faut à tout homme réapprendre ses points cardinaux aussi souvent qu’il sort soit du sommeil soit d’une préoccupation quelconque. Ce n’est que lorsque nous sommes perdus – en d’autres termes, ce n’est que lorsque nous avons perdu le monde – que nous commençons à nous retrouver, et nous rendons compte du point où nous sommes, ainsi que de l’étendue infinie de nos rapports.


Un après-midi, vers la fin du premier été, en allant au village chercher un soulier chez le savatier, je fus appréhendé et mis en prison, parce que, ainsi que je l’ai raconté ailleurs, je n’avais pas payé d’impôt à, ou reconnu l’autorité de, l’État qui achète et vend des hommes, des femmes et des enfants, comme du bétail à la porte de son sénat[99]. J’avais gagné les bois dans d’autres intentions. Mais où que puisse aller un homme, il se verra poursuivi par les hommes et mettre sur lui la griffe de leurs sordides institutions, contraint par eux, s’ils le peuvent, d’appartenir à leur désespérée « odd-fellow[100] » société. C’est vrai, j’aurais pu résister par la force avec plus ou moins d’effet, pu m’élancer le « criss » en main sur la société ; mais je préférai que la société s’élançât le « criss » en main sur moi, elle étant la personne désespérée. Toutefois je fus relâché le lendemain, reçus mon soulier raccommodé et rentrai dans les bois à temps pour prendre mon repas de myrtils sur Fair-Haven Hill. Je n’ai jamais été molesté par quiconque, sauf ceux qui représentaient l’État. Je n’avais ni serrure, ni verrou que pour le pupitre qui renfermait mes papiers, pas même un clou pour mettre sur mon loquet ou mes fenêtres. Jamais je ne fermais ma porte, la nuit pas plus que le jour, dussé-je rester plusieurs jours absent ; pas même lorsqu’à l’automne suivant j’en passai une quinzaine dans les bois du Maine. Et cependant ma maison était plus respectée que si elle eût été entourée d’une file de soldats. Le promeneur fatigué pouvait se reposer et se chauffer près de mon feu, le lettré s’amuser avec les quelques bouquins qui se trouvaient sur ma table, ou le curieux, en ouvrant la porte de mon placard, voir ce qui restait de mon dîner, et quelle perspective j’avais de souper. Or je dois dire que si nombre de gens de toute classe prenaient ce chemin pour venir à l’étang, je ne souffris d’aucune incommodité sérieuse de ce côté-là, et jamais ne m’aperçus de l’absence de rien que d’un petit livre, un volume d’Homère, qui peut-être à tort était doré, et pour ce qui est de lui, j’espère que c’est un soldat de notre camp[101] qui vers ce temps l’a trouvé. Je suis convaincu que si tout le monde devait vivre aussi simplement qu’alors je faisais, le vol et la rapine seraient inconnus. Ceux-ci ne se produisent que dans les communautés où certains possèdent plus qu’il n’est suffisant, pendant que d’autres n’ont pas assez. Les Homères de Pope[102] ne tarderaient pas à se voir convenablement répartis :


Nec bella fuerunt,

Faginus astabat dum scyphus ante dapes.[103]


« Vous qui gouvernez les affaires publiques, quel besoin d’employer le châtiment ? Aimez la vertu, et le peuple sera vertueux. Les vertus d’un homme supérieur sont comme le vent ; les vertus d’un homme ordinaire sont comme l’herbe ; l’herbe, lorsque le vent passe sur elle, se courbe[104]. »


LES ÉTANGS


Parfois, après une indigestion de société humaine et de commérages, ayant usé jusqu’à la corde tous mes amis du village, je m’en allais à l’aventure plus loin encore vers l’ouest que là où d’ordinaire je m’arrête dans des parties de la commune encore plus écartées, « vers des bois nouveaux et des pâtures neuves »[28], ou bien, tandis que le soleil se couchait, faisais mon souper de gaylussacies et de myrtils sur Fair-Haven Hill, et en amassais une provision pour plusieurs jours. Les fruits ne livrent pas leur vraie saveur à celui qui les achète, non plus qu’à celui qui les cultive pour le marché. Il n’est qu’une seule façon de l’obtenir, encore que peu emploient cette façon-là. Si vous voulez connaître la saveur des myrtils, interrogez le petit vacher ou la gelinotte. C’est une erreur grossière pour qui ne les cueillit point, de s’imaginer qu’il a goûté à des myrtils. Jamais un myrtil ne va jusqu’à Boston ; on ne les y connaît plus depuis le temps où ils poussaient sur ses trois collines. Le goût d’ambroisie et l’essence du fruit disparaissent avec le velouté qu’enlève le frottement éprouvé dans la charrette qui va au marché, et ce devient simple provende. Aussi longtemps que régnera la Justice éternelle, pas le moindre myrtil ne pourra s’y voir transporté des collines du pays en son innocence.

De temps à autre, mon sarclage terminé pour la journée, je rejoignais quelque impatient camarade en train de pêcher depuis le matin sur l’étang, silencieux et immobile comme un canard ou une feuille flottante, et qui, après s’être exercé à différents genres de philosophie, avait conclu, en général, dans le temps que j’arrivais, qu’il appartenait à l’antique secte des cénobites[29]. Il était un homme plus âgé, excellent pêcheur et expert en toutes sortes d’arts sylvestres, qui se plaisait à considérer ma maison comme un édifice élevé pour la commodité des pêcheurs ; et non moins me plaisais-je à le voir s’asseoir sur le seuil de ma porte pour arranger ses lignes. Parfois nous restions ensemble sur l’étang, lui assis à un bout du bateau et moi à l’autre ; mais peu de paroles s’échangeaient entre nous, attendu qu’il était devenu sourd en ses dernières années, quoique à l’occasion il fredonnât un psaume, lequel s’harmonisait assez bien avec ma philosophie. Notre commerce, ainsi, en était un d’harmonie continue, beaucoup plus plaisant à se rappeler que si ce fût la parole qui l’eût entretenu. Lorsque, et c’était ordinairement le cas, je n’avais personne à qui parler, j’avais l’habitude de réveiller les échos d’un coup d’aviron sur le flanc de mon bateau, remplissant les bois alentour d’un bruit en cercle de plus en plus élargi, les faisant lever tel le gardien d’une ménagerie ses fauves, jusqu’à tirer un grognement de la moindre vallée, du moindre versant boisés.


Les soirs de chaleur je restais souvent assis dans le bateau à jouer de la flûte, et voyais la perche, que je semblais avoir charmée, se balancer autour de moi, et la lune voyager sur le fond godronné, que jonchaient les épaves de la forêt. Jadis j’étais venu à cet étang par esprit d’aventure, de temps à autre, en des nuits sombres d’été, avec un compagnon, et allumant tout près du bord de l’eau un feu qui, nous le supposions, attirait les poissons, nous prenions des « loups » à l’aide d’un paquet de vers enfilés à une ficelle, après quoi, tard dans la nuit, et une fois tout fini, jetions en l’air les tisons embrasés, tels des fusées, qui, descendant sur l’étang, s’y éteignaient avec un grand sifflement, pour nous laisser soudain tâtonner dans d’absolues ténèbres. À travers elles, sifflant un air, nous nous réacheminions vers les repaires des hommes. Or, voici que j’avais établi mon foyer près de la rive.


Parfois, après être resté dans quelque parloir de village jusqu’à ce que toute la famille se fût retirée, il m’est arrivé, ayant réintégré les bois, de passer les heures du milieu de la nuit, un peu en vue du repas du lendemain, à pêcher du haut d’un bateau au clair de lune, pendant que hiboux et renards me donnaient la sérénade, et que, de temps à autre, la note croassante de quelque oiseau inconnu se faisait entendre là tout près. Ces expériences furent aussi curieuses que précieuses pour moi, – à l’ancre dans quarante pieds d’eau, et à vingt ou trente verges de la rive, environné parfois de milliers de petites perches et vairons, qui ridaient de leur queue la surface dans la lumière de la lune, et communiquant par une longue ligne de lin avec de mystérieux poissons nocturnes dont la demeure se trouvait à quarante pieds au-dessous, ou parfois remorquant de droite et de gauche sur l’étang, alors que je dérivais dans la paisible brise de la nuit, soixante pieds d’une ligne que de distance en distance je sentais parcourue d’une légère vibration, indice d’une vie rôdant près de son extrémité, de quelque sourd, incertain et tâtonnant dessein par là, lent à se décider. On finit par amener lentement, en tirant main par-dessus main, quelque « loup » cornu qui crie et frétille à l’air des régions supérieures. C’était fort étrange, surtout par les nuits sombres, lorsque vos pensées s’en étaient allées vers de vastes thèmes cosmogoniques errer dans d’autres sphères, de sentir cette faible secousse, qui venait interrompre vos rêves et vous réenchaîner à la Nature. Il semblait qu’après cela j’eusse pu jeter ma ligne là-haut dans l’air, tout comme en bas dans cet élément à peine plus dense. Ainsi prenais-je deux poissons, comme on dit, avec un hameçon.



Le décor de Walden est d’humbles dimensions, et, quoique fort beau, n’approche pas du grandiose, plus qu’il ne saurait intéresser qui ne l’a longtemps fréquenté ou n’a habité près de sa rive ; encore cet étang est-il assez remarquable par sa profondeur et sa pureté pour mériter une description particulière. C’est un puits clair et vert foncé, d’un demi-mille de long et d’un mille trois quarts de circonférence, d’une étendue de soixante et un arpents et demi environ ; une source perpétuelle au milieu de bois de pins et de chênes, sans la moindre entrée ni sortie visibles sauf par les nuages et l’évaporation. Les collines qui l’entourent, s’élèvent abruptement de l’eau à la hauteur de quarante à quatre-vingts pieds, bien qu’au sud-est et à l’est elles atteignent près de cent et cent cinquante pieds respectivement, dans le rayon d’un quart et d’un tiers de mille. Elles sont exclusivement boisées. Toutes nos eaux de Concord ont deux couleurs au moins, une lorsqu’on les contemple à distance, et une autre, plus particulière, de tout près. La première dépend surtout de la lumière et suit le ciel. En temps clair, l’été, elles paraissent bleues à une petite distance, surtout si elles sont agitées, et à une grande distance toutes ont le même aspect. En temps d’orage elles sont parfois couleur d’ardoise sombre. La mer, cependant, passe pour bleue un jour et verte un autre sans perceptible changement dans l’atmosphère. J’ai vu notre rivière, alors que le paysage était couvert de neige, à la fois glace et eau presque aussi verte qu’herbe. Certains voient dans le bleu « la couleur de l’eau pure, soit liquide soit solide ». Mais regarde-t-on droit sous soi nos eaux du bord d’un bateau, qu’on les voit être de couleurs très différentes. Walden est bleu à certains moments et vert à d’autres, même sans qu’on change de point de vue. Étendu entre la terre et les cieux, il participe de la couleur des deux. Contemplé d’un sommet il reflète la couleur du ciel, mais à portée de la main il est d’une teinte jaunâtre près de la rive où le sable est visible, puis d’un vert clair, qui par degrés se fonce pour devenir un vert sombre uniforme dans le corps de l’étang. Sous certaines lumières, contemplé même d’un sommet, il est d’un vert éclatant près de la rive. On a attribué cela au reflet de la verdure ; mais il est également vert là contre le remblai de sable du chemin de fer, et au printemps, avant le déploiement des feuilles, ce qui peut être simplement le résultat du bleu dominant mêlé au jaune du sable. Telle est la couleur de son iris. C’est aussi la partie où, au printemps, la glace recevant la chaleur du soleil que réverbère le fond, et que transmet en outre la terre, se dissout la première et forme un étroit canal tout autour du milieu encore gelé. Comme le reste de nos eaux, lorsqu’elles sont fortement agitées, en temps clair, de telle sorte que la surface des vagues puisse refléter le ciel à angle droit, ou parce que plus de lumière se mêle à lui, il paraît, à petite distance, d’un bleu plus sombre que le ciel même ; or, à tel moment, me trouvant à sa surface, et divisant mon rayon visuel de façon à voir la réflexion, j’ai discerné un bleu clair sans tache et indescriptible, tels qu’en donnent l’idée les soies moirées ou changeantes et les lames d’épée, plus céruléen que le ciel même, alternant avec le vert sombre et originel des côtés opposés des vagues, qui ne paraissait que bourbeux en comparaison. C’est un bleu verdâtre et vitreux, si je me rappelle bien, comme ces lambeaux de ciel d’hiver qu’on voit par des éclaircies de nuages à l’ouest avant le coucher du soleil. Encore qu’un simple verre de son eau présenté à la lumière soit aussi incolore qu’une égale quantité d’air. C’est un fait bien connu qu’une plaque de verre aura une teinte verte, due, comme disent les fabricants, à son « corps », alors qu’un petit morceau du même sera incolore. De quelle ampleur faudrait-il que soit un corps de l’eau de Walden pour refléter une teinte verte, je n’en ai jamais fait l’expérience. L’eau de notre rivière est noire ou d’un brun très sombre pour qui la regarde directement de haut en bas, et, comme celle de la plupart des étangs, impartit au corps de qui s’y baigne une teinte jaunâtre ; mais cette eau-ci est d’une pureté si cristalline que le corps du baigneur paraît d’un blanc d’albâtre, moins naturel encore, lequel, étant donné que les membres se trouvent avec cela grossis et contournés, produit un effet monstrueux, propre à fournir des sujets d’étude pour un Michel-Ange.


L’eau est si transparente qu’on en peut aisément distinguer le fond à vingt-cinq ou trente pieds de profondeur. En ramant dessus, on voit à nombre de pieds au-dessous de la surface les troupes de perches et de vairons, longs peut-être seulement d’un pouce, quoiqu’on reconnaisse sans peine les premiers à leurs barres transversales, et on les prendrait pour des poissons ascètes capables de trouver là une subsistance. Une fois, en hiver, il y a pas mal d’années, je venais de tailler des trous dans la glace pour prendre du brocheton, quand, en remettant le pied sur la rive, je rejetai ma hache sur la surface polie ; or, comme si quelque mauvais génie l’eût dirigée, elle s’en alla glisser après un parcours de quatre ou cinq verges tout droit dans l’un des trous, en un point où l’eau avait vingt-cinq pieds de profondeur. Par curiosité je me couchai sur la glace et regardai par le trou, où je finis par apercevoir la hache un peu sur le côté, reposant sur la tête, le manche debout, qui allait et venait doucement selon le pouls de l’étang ; et là eût-elle pu rester ainsi debout à aller et venir jusqu’à ce qu’au cours du temps le manche pourrît, si je n’étais intervenu. Pratiquant un autre trou droit au-dessus à l’aide d’un ciseau à glace que je possédais, et coupant avec mon couteau le plus long bouleau que je pus trouver dans le voisinage, je fis un nœud coulant que j’attachai à son extrémité, le laissai descendre avec précaution, le passai par-dessus la pomme du manche, puis le tirai à l’aide d’une ligne le long du bouleau, grâce à quoi je fis remonter la hache.


La rive, qui se compose d’une ceinture de pierres blanches polies et arrondies comme des pierres de pavage, à part une ou deux étroites baies de sable, est tellement escarpée qu’en maints endroits il suffira d’un saut pour vous mettre dans l’eau jusque par-dessus la tête ; et n’était sa remarquable transparence, ce serait tout ce qu’il y aurait à voir de son fond jusqu’à ce qu’il se relève sur le côté opposé. D’aucuns le croient sans fond. Nulle part il n’est bourbeux, et un observateur de passage dirait qu’il n’y a pas la moindre herbe dedans ; et en fait de plantes à noter, sauf dans les petites prairies nouvellement inondées, qui ne sont point à proprement parler de son domaine, un examen plus attentif ne découvre ni un iris, ni un jonc, pas même un nénuphar, jaune ou blanc, rien que quelques petites luzernes, quelques potamots, et peut-être un plantain ou deux ; lesquels tous, cependant, un baigneur pourrait ne pas apercevoir ; plantes qui sont nettes et brillantes comme l’élément dans lequel elles poussent. Les pierres s’étendent à une ou deux verges dans l’eau, après quoi le fond est sable pur, sauf dans les parties les plus profondes, où se trouve d’ordinaire un petit dépôt, provenant sans doute de la chute des feuilles qui ont volé jusque-là au cours de tant d’automnes successives ; et on ramène sur les ancres une brillante herbe verte même en plein hiver.


Nous avons un autre étang tout pareil à celui-ci – l’Étang Blanc à Nine Acre Corner[107], à environ deux milles et demi vers l’ouest ; mais bien que je sois en relations avec la plupart des étangs à une douzaine de milles à la ronde, je n’en connais pas un troisième de ce caractère pur, de ce caractère de source. Des nations successives, il se peut, y ont bu, l’ont admiré et sondé, puis ont passé, encore que l’eau en soit verte et limpide comme jamais. Rien d’une source intermittente ! Peut-être en ce matin de printemps où Adam et Ève furent chassés de l’Éden, l’Étang de Walden était-il en vie déjà, dès lors s’évaporant en douce pluie printanière accompagnée de brouillard et d’un petit vent du sud, et couvert de myriades de canards et d’oies, qui n’avaient pas entendu parler de la chute en un temps où leur suffisaient encore des lacs de cette pureté. Dès lors avait-il commencé à monter et descendre, clarifié ses eaux et coloré de la nuance qui les pare aujourd’hui, puis obtenu du ciel un brevet pour être le seul Étang de Walden du monde, distillateur de célestes rosées ? Qui sait en combien de littératures de peuples oubliés ceci fut la Fontaine de Castalie ? ou quelles nymphes le présidèrent en l’ge d’Or ? C’est une gemme de la première eau, que Concord porte dans sa couronne.


Toutefois se peut-il que les premiers qui vinrent à cette fontaine aient laissé quelque trace de leurs pas. J’ai été surpris de découvrir ceinturant l’étang, là même où un bois épais vient d’être abattu sur la rive, un étroit sentier qu’on dirait une planche dans le versant escarpé, tour à tour montant et descendant, se rapprochant et s’éloignant du bord de l’eau, aussi vieux, il est probable, que la race de l’homme ici, tracé par les pieds des chasseurs aborigènes et encore aujourd’hui de temps à autre foulé à leur insu par les occupants actuels du pays. Il est particulièrement distinct pour qui se tient au milieu de l’étang en hiver, juste après une légère chute de neige, alors qu’il prend l’aspect d’une claire et sinueuse ligne blanche, que ne ternissent herbes ni brindilles, et fort apparent à un quart de mille de distance en maints endroits où en été on peut à peine le distinguer de tout près. La neige le réimprime, pour ainsi dire, en clairs et blancs caractères de haut relief. Il se peut que les jardins ornés des villas qu’un jour l’on bâtira ici en conservent encore la trace.


L’étang monte et descend, mais si c’est régulièrement ou non, et en quel laps de temps, nul ne le sait, bien que, comme toujours, beaucoup prétendent le savoir. Il est ordinairement plus haut en hiver et plus bas en été, quoique sans correspondance avec l’humidité et la sécheresse générales. Je me rappelle l’avoir vu d’un pied ou deux plus bas, et aussi de cinq pieds au moins plus haut, que quand j’habitai près de lui. Une étroite barre de sable y pénètre, dont un côté donne sur une très grande profondeur d’eau, et sur laquelle j’aidais à faire bouillir une marmite de « chowder »[108], à quelque six verges de la rive principale, vers 1824, ce qu’il n’a pas été possible de faire depuis vingt-cinq ans ; et d’autre part, mes amis m’écoutaient d’une oreille incrédule lorsque je leur racontais que quelques années plus tard j’avais pour habitude de pêcher du haut d’un bateau dans une crique retirée des bois, à quinze verges du seul rivage qu’ils connussent, endroit qui fut il y a longtemps converti en prairie. Mais l’étang, qui n’a cessé de monter depuis deux ans, est aujourd’hui, en l’été de 52, juste de cinq pieds plus haut que lorsque j’habitais là, ou aussi haut qu’il était il y a trente ans, et on recommence à pêcher dans la prairie. Cela fait une différence de niveau, au maximum, de six ou sept pieds ; et cependant l’eau versée par les collines environnantes est-elle au total insignifiante, ce qui permet d’attribuer ce débordement à des causes affectant les sources profondes. Ce même été l’étang s’est mis à baisser de nouveau. Il est à remarquer que cette fluctuation, périodique ou non, semble ainsi demander nombre d’années pour s’accomplir. J’ai observé une crue et partie de deux décrues, et je m’attends à ce que d’ici douze ou quinze ans l’eau soit retombée au niveau le plus bas que j’aie jamais connu. L’Étang de Flint, à un mille vers l’est, en tenant compte de la perturbation causée par ses voies d’alimentation et d’écoulement, ainsi que les étangs intermédiaires plus petits, sympathisent avec Walden, et récemment atteignirent leur plus grande hauteur en même temps que ce dernier. La même chose est vraie, aussi loin qu’aille mon observation, de l’Étang Blanc.


Cette crue et cette décrue de Walden à de longs intervalles, est utile au moins en ceci : l’eau restant à cette grande hauteur une année ou davantage, si elle rend difficile de se promener autour de lui, tue les arbrisseaux comme les arbres qui ont poussé à proximité de ses bords depuis la dernière crue – pitchpins, bouleaux, aulnes, trembles, et autres – pour, en baissant de nouveau, laisser une rive inobstruée ; car, différent de beaucoup d’étangs et de toutes les eaux soumises à une crue quotidienne, c’est quand l’eau est la plus basse que sa rive est la plus nette. Sur le côté de l’étang voisin de ma maison une rangée de pitchpins hauts de quinze pieds a été tuée et a basculé, comme sous l’effet d’un levier, ce qui a mis arrêt à leurs empiètements ; et à leur taille se comptent les années qui se sont écoulées depuis la dernière crue à ce niveau. Par cette fluctuation l’étang affirme son droit à une rive, et c’est ainsi que les arbres ne peuvent la tenir par droit de possession. Ce sont les lèvres du lac sur lesquelles nulle barbe ne croît. Il se lèche les babines de temps à autre. Lorsque l’eau atteint son plus haut point, les aulnes, les saules, les érables poussent de tous les côtés de leurs troncs dans l’eau une masse de racines rouges et fibreuses de plusieurs pieds de long, et jusqu’à trois ou quatre pieds au-dessus du sol, en leur effort pour se maintenir, et j’ai appris que les buissons d’airelles en corymbe autour de la rive, qui généralement ne produisent pas de fruit, en portent une abondante récolte dans ces circonstances-là.


Il y a eu des gens embarrassés pour expliquer le pavage si régulier de la rive. Mes concitoyens ont tous entendu raconter la tradition – les plus vieilles gens m’assurent l’avoir entendu raconter dans leur jeunesse – suivant laquelle anciennement les Indiens tenaient là un paw-waw[109] sur une montagne aussi haut dressée dans les cieux que l’étang s’enfonce aujourd’hui profondément dans la terre, et employaient, comme dit l’histoire, un langage assez profane, quoique ce vice soit l’un de ceux dont les Indiens ne se rendirent jamais coupables, lorsque dans le temps où ils étaient de la sorte occupés la montagne trembla et soudain s’abîma, pour seule une vieille squaw, nommée Walden, survivre, de qui l’étang tient son nom. On a supposé que lorsque la montagne trembla, ces pierres-ci roulèrent à bas de son flanc pour devenir la présente rive. Il est, en tout cas, on ne peut plus certain que jadis il n’y avait pas, ici, d’étang, et qu’aujourd’hui il y en a un ; cette fable indienne ne contredit donc sous aucun rapport le récit de cet ancien colon, que j’ai mentionné, qui se rappelle si bien le temps où pour la première fois il vint ici avec sa baguette divinatoire, vit un mince filet de vapeur s’élever au-dessus de la pelouse, et où la baguette de coudrier pointa sans hésiter vers le sol, ce qui le décida à y creuser un puits. Pour ce qui est des pierres, beaucoup croient encore qu’on ne peut que difficilement les imputer à l’action des vagues sur ces collines-ci, mais j’observe que les collines environnantes sont étonnamment remplies de pierres du même genre, au point qu’il a fallu les empiler en murailles des deux côtés de la tranchée du chemin de fer la plus voisine de l’étang ; d’ailleurs, c’est où la rive est le plus escarpée qu’il y a le plus de pierres ; ce qui fait que, pour mon malheur, ce n’est plus un mystère pour moi. Je découvre le paveur[110]. Si le nom ne dérivait de celui de quelque localité anglaise – Saffron Walden[111], par exemple – on pourrait supposer qu’à l’origine on l’appela l’Étang Walled-in[112].


L’étang était mon puits tout creusé. Durant quatre mois de l’année son eau est aussi froide qu’elle est pure en toute saison ; et je la crois aussi bonne alors que n’importe quelle autre, sinon la meilleure de la commune. En hiver, toute eau exposée à l’air est plus froide que celle des sources et des puits qui en sont à l’abri. La température de l’eau d’étang, qui avait séjourné dans la pièce où je me tenais de cinq heures de l’après-midi au lendemain midi, le six mars 1846, le thermomètre étant monté à 65° ou 70°[113] une partie du temps, un peu à cause du soleil qui chauffait le toit, était de 42°[114], ou d’un degré plus froide que l’eau de l’un des puits les plus froids du village lorsqu’on vient de la tirer. La température de la Fontaine Bouillonnante, le même jour, était de 45°[115], ou la plus chaude de n’importe quelle eau vérifiée, bien que ce soit la plus froide que je connaisse en été, lorsque, bien entendu, de l’eau de haut-fond et de surface stagnante ne s’y trouve pas mélangée. De plus, en été, Walden ne devient jamais aussi chaud que l’eau généralement exposée au soleil, à cause de sa profondeur. Au temps le plus chaud j’en mettais d’habitude un seau dans ma cave, où devenue fraîche dans la nuit, elle le restait pendant le jour, bien que j’eusse recours aussi à une source du voisinage. Elle était bonne au bout d’une semaine tout autant que le jour où on l’avait puisée, et ne sentait pas la pompe. Celui qui campe une semaine en été sur la rive d’un étang, n’a qu’à enterrer un seau d’eau à quelques pieds de profondeur à l’ombre de son camp pour être indépendant du luxe de la glace.


On a pris dans Walden du brocheton, dont un seul pesait sept livres, sans parler d’un autre qui emporta la ligne à toute vitesse, et que le pêcheur estime en toute garantie huit livres, parce qu’il ne le vit pas, de la perche et des « loups », dont certaines pesant plus de deux livres, des vairons, des meuniers ou gardons (Leuciscus pulchellus), quelques rares brèmes et une couple d’anguilles, dont l’une pesant quatre livres, – si je précise, c’est que le poids d’un poisson est en général son seul titre de gloire, et que ces anguilles sont aussi les seules dont j’aie entendu parler en ces parages ; – en outre, j’ai le vague souvenir d’un petit poisson long de quelques pouces, à flancs d’argent et dos verdâtre, aux allures de dard, que je mentionne ici surtout pour relier mes faits à la fable. Néanmoins cet étang n’est pas très poissonneux. Son brocheton, tout en n’abondant pas, en est le principal orgueil. J’ai vu reposer en même temps sur la glace du brocheton d’au moins trois espèces différentes ; une longue et effilée, couleur d’acier, fort ressemblante à ce que l’on prend dans la rivière ; une espèce d’un beau doré, à reflets verdâtres et particulièrement large, qui est ici la plus commune ; et une autre couleur d’or, de même forme que la dernière, mais mouchetée sur les flancs de petites taches brun foncé ou noires, entremêlées de quelques autres rouge sang éteint, un peu comme une truite. Le nom spécifique reticulatus ne devrait pas lui être appliqué, mais bien plutôt guttatus. Tout cela, c’est du poisson solide, et qui pèse plus que ne promet sa taille. Les vairons, les « loups », et aussi la perche, à vrai dire tous les poissons qui habitent cet étang, sont beaucoup mieux faits, plus beaux, plus fermes de chair que ceux de la rivière et de la plupart des autres étangs, en raison de ce que l’eau est plus pure, et il est aisé de les en distinguer. Maints ichtyologistes fort probablement, feraient de certains d’entre eux de nouvelles variétés. Il y a aussi dedans une belle race de grenouilles et de tortues, et quelques moules ; rats musqués et visons laissent leurs traces autour de lui, et il reçoit à l’occasion la visite d’une tortue de vase en voyage. Il m’arrivait parfois, en poussant au large mon bateau le matin, de déranger quelque grande tortue de vase qui s’était tenue cachée dessous pendant la nuit. Canards et oies le fréquentent au printemps et à l’automne, les hirondelles à ventre blanc (Hirundo bicolor) l’effleurent de l’aile, et les guignettes « tétèrent » le long de ses rives pavées tout l’été. Il m’est arrivé de déranger quelque balbuzard perché sur un pin blanc au-dessus de l’eau ; mais je doute que l’aile d’une mouette le profane jamais, comme Fair-Haven. Tout au plus tolère-t-il la présence d’un annuel plongeon. Ce sont là tous les animaux de quelque importance qui pour l’heure le fréquentent.


On peut voir d’un bateau, en temps calme, près de la rive sablonneuse de l’est, où l’eau a huit ou dix pieds de profondeur, et aussi en quelques autres parties de l’étang, des tas circulaires d’une demi-douzaine de pieds de diamètre sur un pied de haut, qui consistent en petites pierres dont le volume n’atteint pas celui d’un œuf de poule, alors que tout autour c’est le sable nu. Au premier abord on se demande si ce ne sont pas les Indiens qui les auraient formés sur la glace dans un but quelconque, sur quoi la glace s’étant dissoute, ils auraient coulé au fond ; mais ils sont trop réguliers, et certains d’entre eux nettement trop frais, pour cela. Ils sont semblables à ceux que l’on trouve dans les rivières ; mais comme il n’y a ici ni mulets ni lamproies, j’ignore de quel poisson ils pourraient être l’œuvre. Il se peut que ce soient les nids du meunier. Ils prêtent au fond un plaisant mystère.


La rive est suffisamment irrégulière pour n’être pas monotone. J’ai présentes à l’esprit l’occidentale, échancrée de baies profondes, la septentrionale plus abrupte, et la méridionale toute en gracieux festons, où des caps successifs se superposent partiellement, suggérant l’existence entre eux de criques inexplorées. La forêt ne se montre jamais mieux enchâssée, ni si particulièrement belle, que vue du milieu d’un petit lac sis parmi les collines qui s’élèvent du bord de l’eau ; car l’eau dans laquelle elle se reflète, non seulement forme en pareil cas le premier plan le plus parfait, mais, grâce aux sinuosités de sa rive, lui dessine la plus naturelle et la plus agréable limite. Il n’est là sur sa lisière ni crudité ni imperfection, comme aux endroits où la hache a fait une éclaircie et à ceux où aboutit un champ cultivé. Les arbres ont toute place pour s’étendre sur le côté de l’eau, et c’est dans cette direction que chacun d’eux pousse sa branche la plus vigoureuse. La Nature a tressé là une lisière naturelle, et l’œil s’élève par justes gradations des humbles arbrisseaux de la rive aux arbres les plus hauts. Là se voient peu de traces de la main de l’homme. L’eau baigne la rive comme elle faisait il y a mille ans.


Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif du paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Les arbres fluviatiles voisins de la rive sont les cils délicats qui le frangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, le sourcil qui le surplombe.


Debout sur la grève égale située à l’extrémité est de l’étang, par un calme après-midi de septembre, lorsqu’un léger brouillard estompe le contour de la rive opposée, j’ai compris d’où venait l’expression, « le cristal d’un lac ». Si vous renversez la tête, il a l’air du plus ténu fil de la Vierge étiré en travers de la vallée, et luisant sur le fond de bois de pins lointains, séparant un stratum de l’atmosphère d’un autre. Vous diriez qu’il n’y a qu’à passer dessous à pied sec pour gagner les collines d’en face, et que les hirondelles qui le rasent de l’aile n’ont qu’à percher dessus. À vrai dire il leur arrive parfois de plonger au-dessous de la ligne, il semble par méprise, et de se voir désabusées. Si vous regardez par-dessus l’étang vers l’ouest, vous êtes obligé d’employer les deux mains pour vous défendre les yeux du soleil réfléchi aussi bien que du vrai, car ils sont également éclatants ; et si, entre les deux, vous inspectez scrupuleusement sa surface, elle est, à la lettre, aussi lisse que du cristal, sauf où les insectes patineurs, éparpillés sur toute son étendue à intervalles égaux, produisent sur elle, par leurs mouvements dans le soleil, le plus beau scintillement imaginable ; sauf aussi peut-être où un canard se nettoie la plume ; sauf enfin où, comme je l’ai dit, une hirondelle la rase à la toucher. Il se peut qu’au loin un poisson décrive un arc de trois ou quatre pieds dans l’air, ce qui produit un brillant éclair où il émerge et un autre où il frappe l’eau ; parfois se révèle tout entier l’arc d’argent ; ou bien est-ce par-ci par-là flottant à sa surface quelque duvet de chardon, que visent les poissons, la ridant encore de leur élan. Il ressemble à du verre fondu refroidi mais non durci, et les quelques molécules en lui sont pures et belles, comme les imperfections dans le verre. Vous pouvez souvent surprendre une eau plus polie encore et plus sombre, séparée du reste comme par un invisible fil d’araignée, chaîne de garde des naïades, et qui dessus repose. D’un sommet de colline, il vous est loisible de voir un poisson sauter presque n’importe où ; car il n’est brocheton ni vairon cueillant un insecte à cette surface polie, qui ne dérange manifestement l’équilibre du lac entier. Étonnant le soin avec lequel ce simple fait est annoncé, – ce meurtre de piscine se saura, – et de mon lointain perchoir je distingue les ondulations circulaires lorsqu’elles ont une demi-douzaine de verges de diamètre. Vous pouvez surprendre jusqu’à une punaise d’eau (Gyrinus) en progrès de marche continue sur la surface polie à un quart de mille ; car elles sillonnent l’eau légèrement, produisant une ride visible que limitent deux lignes divergentes, alors que les insectes patineurs glissent sur lui sans le rider de façon perceptible. Lorsque la surface est fort agitée, plus de patineurs ni de punaises, mais évidemment les jours de calme, ils quittent leurs havres et s’éloignent du rivage en glissant à l’aventure par courts soubresauts jusqu’à ce qu’ils la couvrent en entier. C’est une occupation calmante, par un de ces beaux jours d’automne, quand toute la chaleur du soleil s’apprécie pleinement, de prendre pour siège une souche d’arbre sur quelque hauteur comme celle-ci, l’étang sous les yeux, et d’étudier les cercles de rides qui s’inscrivent sans cesse sur sa surface autrement invisible parmi le ciel et les arbres réfléchis. Sur cette grande étendue pas un trouble qui aussitôt doucement ne s’atténue et s’apaise, comme dans le vase d’eau ébranlé les cercles tremblants en quête de ses bords pour tout retrouver son égalité. Pas un poisson ne peut sauter plus qu’un insecte tomber sur l’étang sans que la nouvelle s’en répande en rides élargissant leurs cercles, en lignes de beauté, comme qui dirait le constant affleurement de sa fontaine, la douce pulsation de sa vie, le soulèvement de son sein. Les frissons de joie ne se distinguent pas des frissons de douleur. Que paisibles les phénomènes du lac ! De nouveau brillent les œuvres de l’homme comme au printemps – que dis-je, pas une feuille, une brindille, une pierre, une toile d’araignée, qui n’étincelle alors au milieu de l’après-midi, comme lorsque la rosée les recouvre par un matin de printemps. Pas un mouvement d’aviron ou d’insecte qui ne se traduise par un soudain éclair ; et si l’aviron tombe, que délicieux l’écho !


En tel jour, de septembre ou d’octobre, Walden est un parfait miroir de forêt, serti tout autour de pierres aussi précieuses à mes yeux que si elles fussent moindres ou de plus de prix. Rien d’aussi beau, d’aussi pur, et en même temps d’aussi large qu’un lac, peut-être, ne repose sur la surface de la terre. De l’eau ciel. Il ne réclame point de barrière. Les nations viennent et s’en vont sans le souiller. C’est un miroir que nulle pierre ne peut fêler, dont le vif-argent jamais ne se dissipera, dont sans cesse la Nature ravive le doré ; ni orages, ni poussière, ne sauraient ternir sa surface toujours fraîche – un miroir dans lequel sombre toute impureté à lui présentée, que balaie et époussette la brosse brumeuse du soleil – voici l’essuie-meubles léger – qui ne retient nul souffle sur lui exhalé, mais envoie le sien flotter en nuages tout au-dessus de sa surface, et se faire réfléchir encore sur son sein.


Un champ d’eau trahit l’esprit qui est dans l’air. Sans cesse il reçoit d’en haut vie nouvelle et mouvement. Par sa nature il est intermédiaire entre la terre et le ciel. Sur terre ondoient seuls l’herbe et les arbres, alors que l’eau est elle-même ridée par le vent. Je vois aux raies, aux bluettes de lumière, où la brise s’élance à travers lui. Il est remarquable de pouvoir abaisser les yeux sur sa surface. Peut-être finirons-nous par abaisser ainsi nos regards sur la surface de l’air, et par observer où un esprit plus subtil encore le parcourt ?


Les insectes patineurs et les punaises d’eau finalement disparaissent dans la seconde quinzaine d’octobre, quand surviennent les gelées sérieuses ; et alors aussi bien qu’en novembre, d’ordinaire, les jours de calme, il n’est absolument rien pour rider son étendue. Un après-midi de novembre, dans le calme qui succédait à une tempête de pluie de plusieurs jours, alors que le ciel était encore tout couvert et l’air rempli de vapeur, j’observai que l’étang se montrait étrangement poli, au point qu’il était difficile de distinguer sa surface ; quoiqu’il réfléchît non plus les teintes brillantes d’octobre, mais les sombres couleurs de novembre, des collines environnantes. J’avais beau passer dessus aussi doucement que possible, les légères ondulations produites par mon bateau s’étendaient presque aussi loin que mon regard pouvait porter, et donnaient aux images un aspect froncé. Mais en promenant les yeux sur le miroir, j’aperçus à quelque distance çà et là une faible lueur, comme si des insectes patineurs échappés aux gelées s’y étaient rassemblés, à moins peut-être que la surface, à cause d’un tel poli, ne révélât l’emplacement où du fond sourdait une fontaine. Ramant doucement jusqu’à l’un de ces endroits, je fus surpris de me trouver entouré de myriades de petites perches, de cinq pouces environ de long, d’un beau bronze dans l’eau verte, en train de s’ébattre là, qui montaient sans cesse à la surface et la ridaient, parfois y laissaient des bulles. Dans cette eau si transparente et qu’on eût dite sans fond, réfléchissant les nuées, il me parut que je flottais en ballon dans l’air, et leur nage me fit l’effet d’une sorte de vol ou voltigement, comme d’une troupe compacte d’oiseaux en train de passer juste au-dessous de mon niveau à droite ou à gauche, leurs nageoires, telles des ailes, tendues tour autour d’eux. Il y en avait de nombreux bancs dans l’étang, apparemment utilisant les courtes heures qui séparaient de celles où l’hiver tirerait un volet de glace au-dessus de leur grande lucarne, parfois donnant l’illusion du toucher, là, de la brise ou de la chute de quelques gouttes de pluie. M’en étant approché sans soin et les ayant alarmées, elles fouettèrent soudain de la queue l’eau, qu’elles firent bouillonner, comme si on l’eût frappée d’une branche touffue, et prirent aussitôt refuge dans les profondeurs. À la fin le vent s’éleva, la brume épaissit, les vagues se mirent à courir, et la perche sauta beaucoup plus haut qu’auparavant, à demi hors de l’eau, cent points noirs, de trois pouces de long, tout ensemble, au-dessus de la surface. Il n’est pas jusqu’au cinq décembre, une année, que je n’aie vu cette surface présenter quelques rides, sur quoi pensant qu’il allait incontinent pleuvoir à verse, l’air étant chargé de vapeur, je me hâtai de me mettre aux avirons et de nager pour rentrer ; déjà la pluie semblait augmenter rapidement, quoique je n’en sentisse nulle sur la joue, et j’entrevoyais un bain sérieux. Mais tout à coup les rides cessèrent, attendu que c’était la perche qui les produisait, la perche que le bruit de mes avirons avait fait fuir dans les profondeurs, et je vis leurs bancs en train de disparaître confusément ; ainsi, tout compte fait, passai-je un après-midi sec.


Un vieillard qui, il y a quelque soixante ans, fréquentait cet étang alors noir de forêts environnantes, me raconte qu’en ce temps-là il lui arriva de le voir grouillant de canards et autre gibier d’eau, qu’en outre nombre d’aigles le hantaient. Il venait ici en partie de pêche, et se servait d’une vieille pirogue qu’il trouva sur la rive. Faite de deux billes de pin du nord creusées et clouées côte à côte, elle était coupée en carré aux deux bouts. Très grossière elle dura un grand nombre d’années avant de s’engager d’eau pour peut-être couler au fond. Il ne sut pas à qui elle était ; elle appartenait à l’étang. Il avait coutume de fabriquer un câble pour son ancre à l’aide de rubans d’écorce d’« hickory » liés ensemble. Un vieillard, un potier, qui habitait près de l’étang avant la Révolution[116], lui raconta une fois qu’il y avait un coffre de fer au fond et qu’il l’avait vu. Ce coffre s’en venait parfois flotter jusqu’à la rive ; mais faisiez-vous mine de vous diriger vers lui, qu’il rentrait en eau profonde et disparaissait. Il me plut d’entendre parler de la vieille pirogue en billes de pin, qui prit la place d’une indienne de la même matière mais de construction plus gracieuse, et peut-être avait tout d’abord compté parmi les arbres de la berge, puis était pour ainsi dire tombée dans l’eau afin d’y flotter pendant une génération, vaisseau tout indiqué du lac. Je me rappelle que lorsqu’au début je plongeai le regard dans ces profondeurs, on y pouvait voir confusément nombre de gros troncs reposer sur le fond, lesquels avaient été soit renversés là par le vent jadis, soit laissés sur la glace à la dernière coupe, quand le bois était à meilleur compte ; mais voici qu’ils ont pour la plupart disparu.


Lorsque je commençai à pagayer sur Walden, il était de toutes parts environné d’épais et majestueux bois de pins et de chênes, et en quelques-unes de ses criques des vignes avaient escaladé les arbres voisins de l’eau pour former des berceaux sous lesquels un bateau pouvait passer. Les collines qui forment ses rives sont si escarpées, et si hauts alors étaient les bois qui les couvraient, que de l’extrémité ouest abaissiez-vous les yeux il prenait l’aspect d’un amphithéâtre destiné à quelque spectacle sylvestre. J’ai passé bien des heures, alors que j’étais plus jeune, à flotter à sa surface au gré du zéphyr, après avoir pagayé jusqu’au centre, étendu sur le dos en travers des bancs du bateau, par quelque après-midi d’été, rêvant les yeux ouverts, jusqu’à ce que le bateau touchant le sable, cela me réveillât, et je me redressasse pour voir sur quel rivage mes destins m’avaient poussé – jours où la paresse était la plus attrayante, la plus productive industrie. Mainte matinée me suis-je échappé, préférant employer ainsi la plus estimée partie du jour ; car j’étais riche, sinon d’argent, du moins d’heures ensoleillées comme de jours d’été, et les dépensais sans compter ; ni ne regretté-je de ne pas en avoir gaspillé davantage dans l’atelier ou dans la chaire du professeur. Mais depuis que j’ai quitté ces rives, la hache en a accru encore la solitude, et voici que pour bien des années il n’est plus de promenades sous les hauts arceaux du bois, avec de temps à autre des échappées de vue sur l’eau. Ma Muse peut être excusée de se taire désormais. Comment espérer des oiseaux qu’ils chantent si leurs bocages sont abattus ?


Maintenant c’en est fini des troncs d’arbres du fond, de la vieille pirogue en billes de pin, des sombres bois environnants, et les gens du village, qui savent à peine où il est situé, au lieu d’aller à l’étang se baigner et boire, songent à en amener l’eau, qui devrait être pour le moins aussi sacrée que celle du Gange, jusqu’au village par un tuyau, pour s’en servir à laver la vaisselle ! – à bénéficier de leur Walden d’un tour de robinet ou d’un coup de piston ! Ce diabolique Cheval de Fer, dont le hennissement déchirant s’entend d’un bout de la commune à l’autre, a troublé de son sabot la Fontaine Bouillonnante, et c’est lui qui a brouté à blanc les bois de la rive de Walden ; ce Cheval de Troie, avec son millier d’hommes dans le ventre, introduit par les mercenaires grecs ! Où donc le champion du pays, le Moore du Hall des Moores[117], pour aller l’affronter dans la Grande Tranchée et plonger une lance vengeresse entre les côtes de la peste bouffie ?


Néanmoins, de tous les personnages que j’ai connus, Walden est-il peut- être celui qui porte le mieux, et le mieux conserve, sa pureté. Bien des hommes lui ont été comparés, mais il en est peu qui méritent cet honneur. Quoique les bûcherons aient mis à nu d’abord cette rive, puis cette autre, et que les Irlandais aient bâti à proximité de lui leurs étables à porcs, que le chemin de fer ait violé sa frontière, et que les hommes de la glace l’aient un jour écumé, il demeure, lui, immuable, telle eau sur laquelle tombèrent les yeux de ma jeunesse ; tout le changement est en moi. Pas une ride ne lui est restée de tous ses froncements. Il est éternellement jeune, et je peux comme au temps jadis m’arrêter pour voir une hirondelle plonger afin apparemment de cueillir un insecte à sa surface. C’est une chose qui ce soir m’a encore frappé, comme si je ne la voyais se répéter presque chaque jour depuis plus de vingt ans. – Hé quoi, voici Walden, ce lac sauvage que je découvris il y a tant d’années ; où l’on abattit une forêt l’hiver dernier, une autre surgit aussi vigoureuse que jamais près de sa rive ; la même pensée jaillit à sa surface, qui était la pensée d’alors ; c’est la même joie, le même bonheur liquides pour lui-même et son Créateur, oui, et il se peut, pour moi. C’est l’ouvrage sûrement d’un brave homme, en qui jamais il n’y eut de fraude[118]. De sa main il arrondit cette eau, l’approfondit et la clarifia en sa pensée, pour dans son testament la léguer à Concord. Je vois au visage de Walden, que Walden est visité de la même réflexion ; et je peux presque dire : Walden, est-ce toi ?


Non, ce n’est pas un rêve,

Pour l’appoint d’une brève ;

Je ne peux approcher plus de Dieu ni du Ciel

Qu’en vivant contre Walden.

C’est moi sa rive de pierre,

Moi, la brise qui l’effleure ;

Dans le creux de ma main

Sable et eau je le tiens,

Et sa plus profonde retraite

De ma pensée est le faîte.


Les wagons ne s’attardent jamais à le regarder ; toutefois j’imagine que les mécaniciens, les chauffeurs et les garde-frein, et ces voyageurs qui, pourvus d’un abonnement, le voient à maintes reprises, doivent à sa vue d’être meilleurs. Le mécanicien n’oublie pas, le soir, ou sa nature n’oublie pas, qu’une fois au moins dans la journée il a eu cette vision de sérénité et de pureté. Le vît-on simplement une fois, qu’il aide cependant à laver de l’esprit State Street et la suie de la machine. On propose de l’appeler « La Goutte de Dieu ».


J’ai dit que Walden n’a ni canal d’entrée ni canal de sortie visibles, mais il est d’une part relié au loin et indirectement à l’étang de Flint, qui est plus élevé, par un chapelet de petits étangs venant de ces parages, d’autre part directement et manifestement à la rivière de Concord, qui est plus bas, par un chapelet semblable d’étangs à travers lequel, en une autre période géologique, il se peut qu’il ait coulé, et par lequel un petit dragage, dont Dieu nous préserve ! suffirait pour le faire recouler. Si en vivant de la sorte discret et austère, comme un ermite dans les bois, des siècles et des siècles, il a acquis cette pureté merveilleuse, qui donc ne regretterait que les eaux comparativement impures de l’Étang de Flint se mêlent à lui, ou que lui-même aille jamais perdre sa suavité dans les eaux de l’océan ?



L’Étang de Flint, ou Étang Sableux, en Lincoln, notre plus grand lac et mer intérieure, repose à un mille environ est de Walden. Il est beaucoup plus grand, passant pour contenir cent quatre-vingt-dix-sept acres, et plus poissonneux ; mais il est peu profond en comparaison, et sa pureté n’a rien de remarquable. Une promenade par les bois jusque-là était souvent ma récréation. Cela en valait la peine, quand ce n’eût été que pour sentir le vent vous souffler franchement sur la joue et pour voir les vagues courir, qui vous rappelaient la vie du marin. J’y allais ramasser des châtaignes en automne, les jours de vent, où elles tombaient dans l’eau qui les rejetait à mes pieds ; et un jour que je me frayais ma route le long de ses bords couverts de roseaux, la face fouettée de fraîche écume, je rencontrai l’épave vermoulue d’un bateau, les flancs partis, et sans guère plus que l’empreinte de son fond plat laissée parmi les roseaux ; toutefois le modèle en restait-il nettement défini, tel une grande feuille de nénuphar avec ses nervures. C’était une épave tout aussi émouvante qu’on la saurait imaginer sur le rivage de la mer, et qui portait tout autant sa morale. C’est aujourd’hui simple terreau et rive d’étang que rien ne distingue, à travers quoi roseaux et iris ont poussé. J’aimais à admirer les rides laissées sur le fond de sable, à l’extrémité nord de cet étang, et que la pression de l’eau avait rendues fermes et dures sous le pied du pataugeur, ainsi que les roseaux qui poussaient en file indienne, en lignes ondoyantes, correspondant à ces rides, rang derrière rang, comme si ce fussent les vagues qui les eussent plantés. Là aussi j’ai trouvé, en quantités considérables, d’étranges pelotes, composées en apparence d’herbes fines ou fines racines, d’ériocaule peut-être, d’un demi-pouce à quatre pouces de diamètre et parfaitement sphériques. Elles vont et viennent sur les hauts-fonds de sable, et se trouvent parfois rejetées sur la rive. Elles sont tout herbe ou pourvues d’un peu de sable au milieu. Au premier abord on les dirait façonnées par l’action des vagues, comme un galet ; les plus petites elles-mêmes sont faites d’éléments tout aussi grossiers, d’un demi-pouce de long. Elles ne se produisent qu’à une seule saison de l’année. D’ailleurs, les vagues, j’imagine, construisent moins qu’elles n’usent une matière qui a déjà acquis de la consistance. Ces boules, une fois sèches, conservent leur forme durant un temps indéfini.


L’Étang de Flint ! Telle est la pauvreté de notre nomenclature. De quel droit l’immonde et stupide fermier, qui a dénudé sans pitié les bords de cette eau d’azur où sa ferme aboutissait, lui a-t-il donné son nom ? Quelque skin-flint (fesse-mathieu), qui aimait mieux la surface réfléchissante d’un dollar, ou un sou bien luisant, dans lequel mirer sa propre face endurcie ; pour qui il n’était pas jusqu’aux canards sauvages venus là se poser qui ne fussent des intrus ; les doigts changés en serres crochues et cornées par la longue habitude de saisir en harpie ; – aussi n’en est-ce pas le nom pour moi. Je ne vais pas là pour voir cet homme ni entendre parler de lui ; lui qui jamais ne le vit, jamais ne s’y baigna, jamais ne l’aima, jamais ne le protégea, plus que ne trouva une bonne parole à en dire, ni ne remercia Dieu de l’avoir fait. Qu’on donne à l’étang plutôt le nom des poissons qui nagent dedans, des oiseaux ou quadrupèdes sauvages qui le fréquentent, des fleurs sauvages qui croissent sur ses rives, ou de quelque homme ou enfant sauvage dont le fil de l’histoire soit tissé avec le sien ; non pas de celui qui ne pouvait montrer d’autre titre à sa possession que l’acte à lui donné par un voisin ou une législature de même âme – de celui qui ne pensait qu’à sa valeur pécuniaire et dont la présence peut-être porta malheur à toute la rive ; qui pompa la terre tout autour, et en eût volontiers pompé dedans les eaux ; qui regrettait seulement que ce ne fût pas foin anglais ou marais à canneberges – il n’y avait, parbleu, rien à ses yeux pour le racheter –, et l’eût desséché et vendu pour la vase qui était au fond. Il ne faisait pas tourner son moulin, et ce n’était nul privilège sien de le contempler. Non, je ne respecte pas les travaux, la ferme de cet homme, où il n’est rien qui ne soit coté à son prix, de cet homme qui porterait le paysage, porterait son Dieu, au marché, s’il pouvait en tirer quelque chose ; qui va au marché, oui-da, en quête de son dieu ; sur la ferme de qui rien ne croît en liberté, dont les champs ne portent pour récolte, les prés pour fleurs, les arbres pour fruits, que des dollars ; qui n’aime pas d’amour la beauté de ses fruits, et pour qui ces fruits ne sont mûrs qu’une fois convertis en dollars. Donnez-moi la pauvreté qui jouit de la véritable opulence. Les fermiers à mes yeux ne sont respectables et intéressants qu’autant qu’ils sont tristes, – de tristes fermiers. Une ferme modèle ! où la maison se tient comme un champignon dans un tas de fumier, chambres pour hommes, chevaux, bœufs et pourceaux, propres et non, toutes contiguës l’une à l’autre ! Approvisionnée en hommes ! Un grand lieu de graillon, odorant l’engrais et le petit-lait ! Sous un imposant état de culture, engraissé de cœurs et de cerveaux d’hommes ! Comme s’il vous fallait faire pousser vos pommes de terre dans le cimetière ! Telle est une ferme modèle.


Non, non ; s’il faut aux plus belles lignes du paysage se voir donner des noms qui rappellent les hommes, que ce ne soient que ceux des hommes les plus nobles, les plus dignes. Que nos lacs reçoivent des noms au moins aussi conformes que la mer Icarienne, où « retentit encore le rivage » d’une « vaillante tentative ».



L’Étang de l’Oie, de peu d’étendue, est situé sur ma route lorsque je vais à celui de Flint ; Fair-Haven, débordement de la Rivière de Concord, dit d’une contenance de quelque soixante-dix acres, est à un mille au sud-ouest ; et l’Étang Blanc, de quarante acres environ, est à un mille et demi au-delà de Fair-Haven. C’est ma région des lacs. Ceux-ci, avec la rivière de Concord, sont mes privilèges d’eau ; et nuit et jour, d’un bout de l’année à l’autre, ces eaux-là moudent tel grain que je leur porte.


Depuis que les bûcherons, et le chemin de fer, et moi-même avons profané Walden, peut-être le plus attrayant, sinon le plus beau, de tous nos lacs, la perle des bois, est-il l’Étang Blanc ; – un pauvre nom venu de sa fréquente répétition, dérivé soit de la pureté remarquable de ses eaux, soit de la couleur de ses sables. À cet égard comme à d’autres, toutefois, c’est un jumeau plus petit de Walden. Ils se ressemblent tellement qu’on les dirait devoir se relier sous terre. Il a la même rive pierreuse, et ses eaux sont de la même teinte. Comme pour Walden, par un jour accablant de canicule, si l’on regarde de haut à travers les bois quelqu’une de ses baies, lesquelles ne sont pas si profondes qu’elles ne se teintent du reflet de leur fond, ses eaux sont d’un vert bleuâtre et brumeux ou glauques. Il y a nombre d’années j’allais là ramasser le sable par charretées, pour faire du papier verré, et j’ai continué depuis à lui rendre visite. Quelqu’un qui le fréquente, propose de l’appeler le lac Viride. Peut-être pourrait-on l’appeler le lac du Pin-Rouge, à cause du fait suivant. Il y a une quinzaine d’années on pouvait voir le sommet d’un pitchpin, du genre appelé par ici pin rouge, quoique ce ne soit pas une espèce distincte, émerger de la surface en eau profonde, à pas mal de verges de la rive. Certains allèrent jusqu’à supposer que l’étang avait baissé, et que c’était un reste de la forêt primitive qui jadis se dressait là. Je découvre que déjà en 1792, dans une Description Topographique de la Ville de Concord, par l’un de ses citoyens, dans les Collections de la Société Historique du Massachusetts, l’auteur, après avoir parlé de l’Étang de Walden et de l’Étang Blanc ajoute : « Au milieu de ce dernier on peut voir, lorsque l’eau est très basse, un arbre qu’on dirait avoir poussé sur le lieu où maintenant il se dresse, quoique les racines en soient à cinquante pieds au-dessous de la surface de l’eau ; la cime de cet arbre est cassée, et à cet endroit mesure quatorze pouces de diamètre. » Au printemps de 49, je causais avec le plus proche voisin de l’étang à Sudbury, lequel me raconta que c’était lui qui avait enlevé cet arbre dix ou quinze années auparavant. Autant qu’il pouvait s’en souvenir, l’arbre se trouvait à douze ou quinze verges de la rive, où l’eau avait de trente à quarante pieds de profondeur. C’était en hiver, et il avait passé la matinée à enlever de la glace ; or, il avait résolu que dans l’après-midi, avec l’aide de ses voisins, il arracherait le vieux pin rouge. Il ouvrit à la scie dans la glace un canal allant vers la rive, et avec des bœufs amena l’arbre à flotter renversé tout le long pour ensuite le remonter sur la glace ; mais il n’était pas encore allé bien loin dans son travail qu’à sa surprise il découvrit que l’arbre se présentait par le bout qu’il ne fallait pas, le tronçon des branches dirigé de haut en bas, et le petit bout solidement fixé dans le fond de sable. C’était un arbre d’environ un pied de diamètre au gros bout, ce qui avait donné à notre homme l’espoir d’en tirer quelque chose à la scie, mais il était si pourri qu’il ne put convenir qu’à faire du feu, et encore. Il lui en restait sous son hangar. On voyait au gros bout des traces de haches et de piverts. Selon lui, ce pouvait avoir été un arbre mort de la rive, finalement poussé par le vent dans l’étang, et qui, la cime une fois engagée d’eau, alors que le gros bout restait sec et léger, s’en était allé à la dérive couler la tête en bas. Son père, âgé de quatre-vingts ans, ne pouvait se rappeler ne pas l’avoir vu là. Plusieurs belles et grosses billes sont encore visibles au fond, où, à cause de l’ondulation de la surface, on les prendrait pour de monstrueux serpents d’eau en mouvement.


Rare fut le bateau qui profana cet étang, attendu qu’il ne renferme guère de quoi tenter le pêcheur. Au lieu du nénuphar blanc, qui requiert de la vase, ou du vulgaire jonc odorant, c’est l’iris bleu (Iris versicolor), qui pousse clairsemé dans l’eau pure, et s’élève du fond pierreux tout autour de la rive, où il se voit, en juin, visité par les oiseaux-mouches, et la couleur de ses glaives bleuâtres comme de ses fleurs, surtout leurs reflets, se marient étrangement à l’eau glauque.


L’Étang Blanc et Walden sont de grands cristaux à la surface de la terre, des Lacs de Lumière. Fussent-ils congelés de façon permanente, et assez petits pour qu’on s’en saisisse, qu’ils se verraient sans doute emportés par des esclaves, telles des pierres précieuses, pour aller adorner les têtes d’empereurs ; mais liquides et spacieux, et à nous comme à nos successeurs pour toujours assurés, nous n’en faisons point cas, et courons après le diamant de Koh-i-noor. Ils sont trop purs pour avoir une valeur marchande, ils ne renferment pas de fumier. Combien plus beaux que nos existences, combien plus transparents que nos personnages ! D’eux nous n’apprîmes jamais la bassesse. Combien plus légitimes que la mare devant la porte du fermier, dans laquelle nagent ses canards ! Ici viennent les beaux et propres canards sauvages. La Nature n’a pas un hôte humain pour l’apprécier. Les oiseaux avec leur plumage et leurs chants sont en harmonie avec les fleurs, mais où le jeune homme, où la jeune fille, pour concourir à la sauvage et luxuriante beauté de la Nature ? C’est surtout seule qu’elle est florissante, loin des villes où ils résident. Parler du ciel ! vous déshonorez la terre.


LA FERME BAKER


Parfois mes pas me portaient soit aux bouquets de pins, dressés comme des temples, ou des escadres en mer, toutes voiles dehors, leurs rameaux ondoyant où se jouait la lumière, si veloutés, si verts, si ombreux, que les Druides eussent délaissé leurs chênes pour adorer en eux ; soit au bois de cèdres[30] passé l’Étang de Flint, où les arbres couverts de baies bleues givrées, poussant toujours plus haut leur flèche, sont dignes de se dresser devant le Valhalla, et le genévrier rampant couvre le sol de festons chargés de fruits ; soit aux marais où l’usnée se suspend en guirlandes aux sapins noirs, et les « chaises de crapaud »[31], tables rondes des dieux des marais, couvrent le sol, pour d’autres et plus beaux champignons adorner les troncs d’arbres, tels des papillons, tels des coquillages, bigorneaux végétaux ; où croissent le rhododendron et le cornouiller, où brille la baie rouge du marseau comme des yeux de lutins, où le celastrus grimpant sillonne et broie en ses replis les bois les plus durs, et où par leur beauté les baies du houx sauvage[32] font au spectateur oublier son foyer, où il est ébloui, tenté, par d’autres fruits sauvages, innommés, défendus, trop dorés pour le palais des mortels. Au lieu d’aller voir quelque savant, je rendais mainte visite à certains arbres d’espèces rares en ce voisinage, debout tout là-bas au centre d’un herbage, au cœur d’un bois, d’un marais, au sommet d’une colline ; tels le bouleau noir dont nous possédons quelques beaux spécimens de deux pieds de diamètre ; son cousin le bouleau jaune, à l’habit d’or flottant, parfumé comme le premier ; le hêtre au tronc si pur et joliment peint de lichen, parfait en tous ses détails, dont, à l’exception de quelques spécimens dispersés, je ne connais qu’un seul petit groupe d’arbres de bonne taille laissé sur le territoire de la commune, et que certains supposent avoir été semés par les pigeons que jadis près de là on appâtait avec des faines, il vaut la peine de voir la fibre d’argent étinceler si vous fendez ce bois ; le tilleul ; le charme ; le celtis occidentalis, ou faux ormeau, dont nous ne possédons qu’un spécimen de belle venue, le mât plus élevé de quelque pin, un arbre à bardeaux, ou un sapin du Canada plus parfait que d’ordinaire, dressé à l’instar d’une pagode au milieu des bois ; et maints autres que je pourrais mentionner. C’étaient les temples visités par moi hiver comme été.


Une fois il m’arriva de me tenir juste dans l’arc-boutant d’un arc-en-ciel, lequel remplissait la couche inférieure de l’atmosphère, teintant l’herbe et les feuilles alentour, et m’éblouissant comme si j’eusse regardé à travers un cristal de couleur. C’était un lac de lumière arc-en-ciel, dans lequel, l’espace d’un instant, je vécus comme un dauphin. Eût-il duré plus longtemps qu’il eût pu teindre mes occupations et ma vie. Lorsque je marchais sur la chaussée du chemin de fer, je ne manquais jamais de m’émerveiller du halo de lumière qui entourait mon ombre, et volontiers m’imaginais être au rang des élus. Quelqu’un dont je reçus la visite me déclara que les ombres d’Irlandais marchant devant lui n’avaient pas de halo autour d’elles, que les indigènes seuls était l’objet de cette distinction. Benvenuto Cellini nous raconte dans ses mémoires, qu’après je ne sais plus quel rêve ou quelle vision terrible dont il fut l’objet au cours de son incarcération dans le château Saint-Ange, une lumière resplendissante apparut au-dessus de l’ombre de sa tête matin et soir, qu’il fût en Italie ou en France, lumière particulièrement apparente lorsque l’herbe était humide de rosée. Il s’agissait probablement du phénomène auquel j’ai fait allusion, et qui s’observe principalement le matin, mais aussi à d’autres heures, et même au clair de lune. Quoique constant on ne le remarque pas d’ordinaire, et dans le cas d’une imagination aussi sensible que celle de Cellini, c’en est assez pour fonder une superstition. En outre, il nous raconte qu’il le montra à fort peu de personnes. Mais ne sont-ils pas, en effet, l’objet d’une distinction, ceux qui ont conscience d’être le moins du monde observés ?


Je me mis en route un après-midi pour aller, à travers bois, pêcher à Fair-Haven, dans l’intention de corser mon maigre menu de légumes. Ma route était de passer par la Prairie Plaisante, dépendance de la Ferme Baker, cette retraite que, depuis, un poète[122] a célébrée en des vers qui débutent ainsi :


Thy entry is a pleasant field,

Which some mossy fruit trees yield

Partly to a ruddy brook,

By gliding musquash undertook,

And mercurial trout,

Darting about.[123]


J’avais songé à l’habiter avant d’aller à Walden. Je « chipai » les pommes et sautai le ruisseau, effarouchant rat et truite. C’était un de ces après-midi qui semblent indéfiniment longs devant vous, au cours duquel maints événements peuvent arriver, une large part de notre vie naturelle, bien qu’il fût à demi écoulé déjà lorsque je partis. Il survint en chemin une averse, qui m’obligea à me tenir une demi-heure sous un pin, amoncelant les branches au-dessus de ma tête, et nanti de mon mouchoir pour hangar ; et lorsque enfin j’eus jeté ma ligne par-dessus l’herbe à brocheton, debout dans l’eau jusqu’à mi-corps, je me trouvai soudain dans l’ombre d’un nuage, et le tonnerre se mit à gronder avec de tels accents que je ne pus faire d’autre que de l’écouter. Les dieux doivent être fiers, pensais-je, avec ces éclairs fourchus pour mettre en déroute un pauvre pêcheur désarmé ; aussi me hâtai-je en quête d’abri vers la plus prochaine hutte, laquelle à un demi-mille de toute espèce de route, mais d’autant plus près de l’étang, était depuis longtemps inhabitée :


And here a poet builded,

In the completed years,

For behold a trivial cabin

That to destruction steers.[124]


Tel le prétend la Muse. Mais là-dedans, je m’en aperçus, habitaient maintenant John Field, un Irlandais, et sa femme, avec plusieurs enfants, depuis le garçon à large face, qui aidait son père à l’ouvrage, et tout à l’heure arrivait de la tourbière en courant à ses côtés pour échapper à la pluie, jusqu’au petit enfant tout ridé, sibyllin, à tête en pain de sucre, qui était assis sur le genou de son père tout comme dans les palais des nobles, et du fond de sa demeure, lieu d’humidité et de famine, promenait curieusement ses regards sur l’étranger avec le privilège de l’enfance, ne sachant s’il n’était le dernier d’une noble lignée, l’espoir et le point de mire du monde, au lieu du pauvre marmot famélique de John Field. Nous restâmes là assis ensemble sous la partie du toit qui coulait le moins, pendant qu’au-dehors il pleuvait à verse et tonnait. Je m’étais assis là maintes fois jadis avant que ne fût construit le navire qui fit passer cette famille en Amérique. Honnête homme, laborieux, mais sans ressources, tel était évidemment John Field ; et sa femme – elle aussi était vaillante pour faire cuire l’un après l’autre tant de dîners dans les profondeurs de cet imposant fourneau ; avec sa face ronde et luisante, et sa poitrine nue, encore toute à la pensée d’améliorer un jour sa condition ; le balai ne lui quittant pas la main, sans effet nulle part apparent. Les poulets, qui de même ici s’étaient abrités de la pluie, arpentaient la pièce, tels des membres de la famille, trop humanisés, pensai-je, pour bien rôtir. Ils restaient là à me regarder dans le blanc des yeux ou becquetaient mon soulier de façon significative. Pendant ce temps mon hôte me raconta son histoire, combien dur il avait travaillé à « tourber » pour le compte d’un fermier du voisinage, retournant un marais à la pelle ou louchet à tourber pour dix dollars par acre et l’usage de la terre avec engrais pendant un an, et comme quoi son petit gars à large face travaillait de bon cœur tout le temps aux côtés de son père, sans se douter du triste marché qu’avait fait ce dernier. Je tentai de l’aider de mon expérience, lui disant qu’il était l’un de mes plus proches voisins, et que moi aussi qui venais ici pêcher et avais l’air d’un fainéant, gagnais ma vie tout comme lui ; que j’habitais une maison bien close, claire et propre, qui coûtait à peine plus que le loyer annuel auquel revient d’ordinaire une ruine comme la sienne ; et comment, s’il le voulait, il pourrait en un mois ou deux se bâtir un palais à lui ; que je ne consommais thé, café, beurre, lait, ni viande fraîche, et qu’ainsi je n’avais pas à travailler pour me les procurer ; d’un autre côté, que ne travaillant pas dur, je n’avais pas à manger dur, et qu’il ne m’en coûtait qu’une bagatelle pour me nourrir ; mais que lui, commençant par le thé, le café, le beurre, le lait et le bœuf, il avait à travailler dur pour les payer, et que lorsqu’il avait travaillé dur, il avait encore à manger dur pour réparer la dépense de son système ; qu’ainsi c’était bonnet blanc, blanc bonnet – ou, pour mieux dire, pas bonnet blanc, blanc bonnet du tout – attendu qu’il était de mauvaise humeur, et que par-dessus le marché il gaspillait sa vie ; cependant, il avait mis au compte de ses profits en venant en Amérique, qu’on pouvait ici se procurer thé, café, viande, chaque jour. Mais la seule vraie Amérique est le pays où vous êtes libre d’adopter le genre de vie qui peut vous permettre de vous en tirer sans tout cela, et où l’État ne cherche pas à vous contraindre au maintien de l’esclavage, de la guerre, et autres dépenses superflues qui directement ou indirectement résultent de l’usage de ces choses. Car à dessein lui parlai-je tout comme si ce fût un philosophe, ou s’il aspirât à le devenir. Je verrais avec plaisir tous les marais de la terre retourner à l’état sauvage, si c’était la conséquence, pour les hommes, d’un commencement de rachat. Un homme n’aura pas besoin d’étudier l’histoire pour découvrir ce qui convient le mieux à sa propre culture. Mais, hélas ! la culture d’un Irlandais est un ouvrage à entreprendre avec une sorte de « louchet à tourber » moral. Je lui dis que puisqu’il travaillait si dur à tourber, il lui fallait de grosses bottes et des vêtements solides, lesquels cependant ne tardaient pas à se salir et s’user ; alors que je portais des souliers légers et des vêtements minces, qui ne coûtent pas moitié autant, tout habillé comme un monsieur qu’il me crût être (ce qui, cependant, n’était pas le cas), et qu’en une heure ou deux, sans travail, et en manière de récréation, je pouvais, si je voulais, prendre autant de poisson qu’il m’en fallait pour deux jours, ou gagner assez d’argent pour me faire vivre une semaine. Si lui et sa famille voulaient vivre simplement, ils pourraient tous aller à la cueillette des myrtils pendant l’été pour leur plaisir. Sur quoi John poussa un soupir, et sa femme ouvrit de grands yeux en appuyant les poings aux hanches, et tous deux semblèrent se demander s’ils possédaient un capital suffisant pour entreprendre cette carrière-là, ou assez d’arithmétique pour réussir dedans. C’était pour eux « marcher à l’estime », et ils ne voyaient pas clairement la façon d’atteindre ainsi le port ; en conséquence, je suppose qu’ils prennent encore la vie bravement, à leur façon, face à face, y allant de la dent et de l’ongle, sans avoir l’art de fendre ses colonnes massives à l’aide d’un coin bien affilé, et d’en venir à bout en détail ; – croyant devoir s’y prendre avec elle rudement, comme il s’agit de manier un chardon. Mais ils luttent avec un écrasant désavantage, – vivant, John Field, hélas ! sans arithmétique, et manquant ainsi le but.


« Pêchez-vous quelquefois ? » demandai-je. « Oh, oui, je prends une friture de temps en temps, quand j’ai un moment de loisir ; de la bonne perche, que je prends. » « De quel appât vous servez-vous ? » « Je prends des vairons avec les vers ordinaires, et j’amorce la perche avec eux. » « Tu ferais bien d’y aller maintenant, John », déclara sa femme, le visage rayonnant et plein d’espoir ; mais John prit son temps.


L’averse était maintenant passée, et un arc-en-ciel au-dessus des bois de l’est promettait un beau soir ; aussi me retirai-je. Une fois dehors je demandai une tasse d’eau, espérant apercevoir le fond du puits, pour compléter mon inspection des lieux ; mais là, hélas ! rien qu’écueils et sables mouvants, corde rompue, d’ailleurs, et seau perdu sans retour. En attendant, le vaisseau culinaire voulu fut choisi, l’eau, en apparence, distillée, puis, après consultation et long délai, passée à celui qui avait soif, – sans toutefois qu’on permît à cette eau de rafraîchir plus que reposer. Tel gruau soutient ici la vie, pensai-je ; sur quoi fermant les yeux, et écartant les pailles au moyen d’un courant sous-marin adroitement dirigé, je bus à l’hospitalité vraie la plus cordiale gorgée que je pus. Je ne fais pas le dégoûté en tels cas, où il s’agit de montrer du savoir-vivre.


Comme je quittais le toit de l’Irlandais après la pluie, et dirigeais de nouveau mes pas vers l’étang, ma hâte à prendre du brocheton, en pataugeant dans des marais retirés, dans des fondrières et des trous de tourbière, dans des lieux désolés et sauvages, m’apparut un instant puérile, à moi qu’on avait envoyé à l’école et au collège ; mais comme je descendais au pas de course la colline vers l’ouest rougeoyant, l’arc-en-ciel par-dessus l’épaule, et dans l’oreille de légers bruits argentins apportés, à travers l’atmosphère purifiée, de je ne sais quels parages, mon Bon Génie sembla dire : « Va pêcher et chasser au loin jour sur jour, – plus loin, toujours plus loin – et repose-toi sans crainte au bord de tous les ruisseaux et à tous les foyers que tu voudras. Souviens-toi de ton Créateur pendant les jours de ta jeunesse[125]. Lève-toi libre de souci avant l’aube, et cherche l’aventure. Que midi te trouve près d’autres lacs, et la nuit te surprenne partout chez toi. Il n’est pas de champs plus grands que ceux-ci, pas de jeux plus dignes qu’on n’en peut jouer ici. Pousse sauvage selon ta nature, comme ces joncs et ces broussailles, qui jamais ne deviendront foin anglais. Que le tonnerre gronde ; qu’importe s’il menace de ruine les récoltes des fermiers ? Ce n’est pas sa mission vis-à-vis de toi. Prends abri sous le nuage, tandis qu’ils fuient vers charrettes et hangars. Fais qu’à toi nul vivant ne soit trafic, mais plaisir. Jouis de la terre, mais ne la possède pas. C’est par défaut de hardiesse et de foi que les hommes sont où ils sont, achetant et vendant, et passant leur vie comme des serfs. »


Ô Ferme de Baker !


Landscape where the richest element

Is a little sunshine innocent…


No one runs to revel

On thy rail-fenced lea…


Debate with no man hast thou,

With questions art never perplexed,

As tame at the first sight as now

In thry plain russet gabardine dressed…


Come ye who live,

And ye who hate,

Children of the Holy Dove,

And Guy Faux[126] of the state,

And hang conspiracies

From the tough rafters of the tree ![127]


Docilement, à la nuit venue, les hommes rentrent seulement du champ ou de la rue proches, que hantent leurs échos domestiques, et leur vie languit à respirer et respirer encore sa propre haleine ; leurs ombres matin et soir atteignent plus loin que leurs pas journaliers. De loin devrions-nous rentrer, d’aventures et périls et découvertes chaque jour, riches d’une expérience et d’un caractère neufs.


Je n’avais pas atteint l’étang que sous je ne sais quelle fraîche impulsion John Field était sorti, les idées modifiées, lâchant le « tourbage » avant ce coucher de soleil-là. Or, lui, le pauvre homme, ne fit que déranger une paire de nageoires pendant que je prenais toute une belle brochette, et déclara que c’était bien là sa veine ; mais ayant, avec moi, changé de banc dans le bateau, voici qu’il vit la veine, elle aussi, changer de banc. Pauvre John Field ! – j’espère qu’il ne lira pas ces lignes, à moins qu’il ne doive en tirer profit, – qui songe à vivre dans ce pays primitif et neuf à la mode de quelque vieux pays dérivatif, et à prendre de la perche avec des vairons. Non que ce ne soit parfois un bon appât, je le concède. Avec son horizon bien à lui, tout pauvre homme qu’il est, né pour être pauvre, avec son héritage de pauvreté irlandaise ou de pauvre vie, sa grand-mère du temps d’Adam et ses façons tourbeuses, sans jamais devoir s’élever en ce monde, lui ni sa postérité, jusqu’à ce que leurs lourds pieds palmés d’échassiers de tourbières aient aux talons des talaires.

CONSIDÉRATIONS PLUS HAUTES



Comme je rentrais par les bois avec ma brochette de poisson, traînant ma ligne, la nuit tout à fait venue, j’aperçus la lueur d’une marmotte qui traversait furtivement mon sentier, et, parcouru d’un tressaillement singulier de sauvage délice, fus sur le point de m’en saisir pour la dévorer crue ; non qu’alors j’eusse faim, mais à cause de ce qu’elle représentait de sauvagerie. Une fois ou deux, d’ailleurs, au cours de mon séjour à l’étang, je me surpris errant de par les bois, tel un limier crevant de faim, dans un étrange état d’abandon, en quête d’une venaison quelconque à dévorer, et nul morceau ne m’eût paru trop sauvage. Les scènes les plus barbares étaient devenues inconcevablement familières. Je trouvai en moi, et trouve encore, l’instinct d’une vie plus élevée, ou, comme on dit, spirituelle, à l’exemple de la plupart des hommes, puis un autre, de vie sauvage, pleine de vigueur primitive, tous deux objets de ma vénération. J’aime ce qui est sauvage non moins que ce qui est bien. La part de sauvagerie et de hasard qui résident encore aujourd’hui dans la pêche me la recommandent. J’aime parfois à mettre une poigne vigoureuse sur la vie et à passer ma journée plutôt comme font les animaux. Peut-être ai-je dû à cette occupation et à la chasse, dès ma plus tendre jeunesse, mon étroite intimité avec la Nature. Elles nous initient de bonne heure et nous attachent à des scènes avec lesquelles, autrement, nous ferions peu connaissance à cet âge. Les pêcheurs, chasseurs, bûcherons, et autres, qui passent leur vie dans les champs et les bois, en un certain sens partie intégrante de la Nature eux-mêmes, se trouvent souvent en meilleure disposition pour l’observer, dans l’intervalle de leurs occupations, que fût-ce les philosophes ou les poètes, qui l’approchent dans l’expectative. Elle n’a pas peur de se montrer à eux. Le voyageur sur la prairie est naturellement un chasseur, aux sources du Missouri et de la Colombie un trappeur, et aux Chutes de Sainte-Marie un pêcheur. Celui qui n’est que voyageur, n’apprenant les choses que de seconde main et qu’à demi, n’est qu’une pauvre autorité. Notre intérêt est au comble lorsque la science raconte ce que ces hommes connaissent déjà, soit par la pratique, soit d’instinct, pour ce que cela seul est une véritable humanité, ou relation de l’humaine expérience.


Ils se trompent, ceux qui affirment que le Yankee a peu d’amusements, du fait qu’il n’a pas autant de jours de fête publics qu’on en a en Angleterre, et qu’hommes et jeunes garçons ne jouent pas à autant de jeux qu’on y joue là-bas, pour ce qu’ici les plaisirs plus primitifs mais plus solitaires de la chasse, de la pêche, et autres semblables, n’ont pas cédé la place aux premiers. Il n’est guère de jeune garçon de la Nouvelle-Angleterre parmi mes contemporains, qui n’ait épaulé une carabine entre l’âge de dix et quatorze ans, et ses terrains de chasse et de pêche furent non point limités comme les réserves d’un grand seigneur anglais, mais sans plus de bornes même que ceux d’un sauvage. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il ne soit pas plus souvent resté à jouer sur le pré communal. Mais voici qu’un changement se fait sentir, dû non pas à plus d’humanité, mais à plus de rareté du gibier, car peut-être le chasseur est-il le plus grand ami des animaux chassés, sans excepter la « Humane Society »[128].


En outre, une fois à l’étang, il m’arrivait de vouloir ajouter du poisson à mon menu pour varier. C’est à vrai dire grâce au genre de nécessité qui poussa les premiers pêcheurs que moi-même je me suis livré à la pêche. Quelque sentiment d’humanité auquel j’aie pu faire appel contre cela, toujours il fut factice, et concerna ma philosophie plus que mes sentiments. Je ne parle ici que de la pêche, car il y avait longtemps que je sentais différemment à l’égard de la chasse aux oiseaux, et j’avais vendu ma carabine avant de gagner les bois. Non pas que je sois moins humain que d’autres, mais je ne m’apercevais pas que mes sentiments en fussent particulièrement affectés. Je ne m’apitoyais ni sur les poissons ni sur les vers. C’était affaire d’habitude. Pour ce qui est de la chasse aux oiseaux, pendant les dernières années que je portai une carabine, j’eus pour excuse que j’étudiais l’ornithologie, et recherchais les seuls oiseaux nouveaux ou rares. Mais j’incline maintenant à penser, je le confesse, qu’il est une plus belle manière que celle-ci d’étudier l’ornithologie. Elle requiert une attention tellement plus scrupuleuse des mœurs des oiseaux, que, fût-ce pour cet unique motif, je m’empressai de négliger la carabine. Toutefois, en dépit de l’objection relative au sentiment d’humanité, je me vois contraint à douter si jamais exercices d’une valeur égale à ceux-là pourront jamais leur être substitués ; et chaque fois qu’un de mes amis m’a demandé avec inquiétude, au sujet de ses garçons, si on devait les laisser chasser, j’ai répondu oui, – me rappelant que ce fut l’un des meilleurs côtés de mon éducation, – faites-en des chasseurs, encore que simples amateurs de sport pour commencer, si possible, de puissants chasseurs[129] pour finir, au point qu’ils ne trouvent plus de gibier assez gros pour eux en cette solitude ou toute autre du règne végétal, – des chasseurs aussi bien que des pêcheurs d’hommes. Jusqu’ici je suis de l’opinion de la nonne de Chaucer, qui


yave not of the text a pulled hen

That saith that hunters ben not holy men.[130]


Il est une période dans l’histoire de l’individu aussi bien que de la race, où les chasseurs sont l’« élite », comme les appelaient les Algonquins. Nous ne pouvons que plaindre le jeune garçon qui n’a jamais tiré un coup de fusil ; il n’en est pas plus humain, c’est son éducation qui a été tristement négligée. Telle fut ma réponse pour ce qui est de ces jeunes gens que telle question préoccupait, sûr qu’ils ne tarderaient pas à être au-dessus d’elle. Nul être humain passé l’âge insouciant de la jeunesse, ne tuera de gaieté de cœur la créature, quelle qu’elle soit, qui tient sa vie du même droit que lui. Le lièvre aux abois crie comme un enfant. Je vous préviens, ô mères, que mes sympathies ne font pas toujours les distinctions philanthropiques d’usage.


Telle est le plus souvent la présentation du jeune homme à la forêt, et tel ce qu’il porte en lui de plus originel. Il y va d’abord en chasseur et en pêcheur, jusqu’au jour où, s’il détient les semences d’une vie meilleure, il distingue ses propres fins, comme poète ou naturaliste peut-être, et laisse là le fusil aussi bien que la canne à pêche. La masse des hommes est encore et toujours jeune à cet égard. En certains pays ce n’est spectacle rare qu’un curé chasseur. Tel pourrait faire un bon chien de berger, qui est loin de se montrer le Bon Berger. J’ai été surpris de reconnaître que, à part le fendage du bois, le découpage de la glace, ou autre affaire de ce genre, la seule occupation évidente qui jamais à ma connaissance ait retenu toute une demi-journée à l’Étang de Walden l’un quelconque de mes concitoyens, pères ou enfants de la ville, à part une seule exception, était la pêche. En général ils ne s’estimaient fortunés, ou bien payés de leur temps, qu’ils n’eussent pris quelque longue brochette de poisson, malgré l’occasion pour eux d’avoir eu tout le temps Walden sous les yeux. Mille fois pourraient-ils y aller avant que le sédiment de pêche coulant au fond laisse pure leur intention ; mais nul doute que tel procédé de clarification ne cesse un instant de poursuivre son œuvre. Le gouverneur et son conseil gardent un vague souvenir de l’étang, car ils allèrent y pêcher lorsqu’ils étaient enfants ; mais ils sont maintenant trop vieux et trop importants pour aller à la pêche, aussi en est-ce fini pour eux de le connaître. Encore s’attendent-ils cependant à aller au ciel – un jour. Si la législature songe à lui, c’est avant tout pour réglementer le nombre des hameçons dont on doit s’y servir ; mais ils ne connaissent rien à l’hameçon des hameçons grâce auquel il s’agit de pêcher l’étang lui-même, en empalant la législature pour appât. Ainsi, il n’est pas jusque dans les sociétés civilisées, où l’homme embryonnaire ne passe par l’étape de développement de chasseur.


Je me suis aperçu à plusieurs reprises, ces dernières années, que je ne sais pêcher sans descendre un peu au regard du respect de soi-même. J’en ai fait et refait l’expérience. J’y montre de l’adresse, et, comme beaucoup de mes confrères, un certain instinct, qui se réveille de temps en temps, mais toujours la chose une fois faite je sens qu’il eût été mieux de ne point pêcher. Je crois ne pas me tromper. C’est une faible intimation, encore que telles se montrent les premières lueurs du matin. Il y a incontestablement en moi cet instinct qui appartient aux ordres inférieurs de la création ; toutefois chaque année me trouve-t-elle de moins en moins pêcheur, quoique sans plus d’humanité, voire même de sagesse ; pour le moment je ne suis pas pêcheur du tout. Mais je comprends que si je devais habiter un désert je me verrais de nouveau tenté de devenir pêcheur et chasseur pour tout de bon. D’ailleurs il y a quelque chose d’essentiellement malpropre dans cette nourriture comme dans toute chair, et je commençais à voir où commence le ménage, et d’où vient l’effort, qui coûte tant, pour montrer un aspect propre et convenable chaque jour, pour tenir la maison agréable et exempte de toutes odeurs, tous spectacles fâcheux. Ayant été mon propre boucher, laveur de vaisselle, cuisinier, aussi bien que le monsieur pour qui les mets étaient servis, je peux parler par expérience, expérience particulièrement complète. L’objection pratique à la nourriture animale dans mon cas était sa malpropreté ; en outre, lorsque j’avais pris, vidé, fait cuire et mangé mon poisson, il ne me semblait pas qu’il m’eût essentiellement nourri. Insignifiant et inutile, cela coûtait plus que cela ne valait. Un peu de pain ou quelques pommes de terre eussent rempli le même office, avec moins de peine et de saleté. Comme nombre de mes contemporains, j’avais, au cours de maintes années, rarement usé de nourriture animale, ou de thé, ou de café, etc. ; non pas tant à cause des effets nocifs que je leur attribuais, que parce qu’ils n’avaient rien d’agréable à mon imagination. La répugnance à la nourriture animale est non pas l’effet de l’expérience, mais un instinct. Il semblait plus beau de vivre de peu et faire mauvaise chère à beaucoup d’égards ; et quoique je ne m’y sois jamais résolu, j’allai assez loin dans cette voie pour contenter mon imagination. Je crois que l’homme qui s’est toujours appliqué à maintenir en la meilleure condition ses facultés élevées ou poétiques, a de tous temps été particulièrement enclin à s’abstenir de nourriture animale, comme de beaucoup de nourriture d’aucune sorte. C’est un fait significatif, reconnu par les entomologistes – je le trouve dans Kirby et Spence, – que « certains insectes en leur condition parfaite, quoique pourvus d’organes de nutrition, n’en font point usage » ; et ils établissent comme « une règle générale, que presque tous les insectes en cet état mangent beaucoup moins qu’en celui de larves. La chenille vorace une fois transformée en papillon… et la larve gloutonne une fois devenue mouche », se contentent d’une goutte ou deux, soit de miel, soit de quelque autre liquide sucré. L’abdomen sous les ailes du papillon représente encore la larve. C’est le morceau de roi qui tente sa Parque insectivore. Le gros mangeur est un homme à l’état de larve ; et il existe des nations entières dans cette condition, nations sans goût ni imagination, que trahissent leurs vastes abdomens.


Il est malaisé de se procurer comme d’apprêter une nourriture assez simple et assez propre pour ne pas offenser l’imagination ; mais cette dernière, je crois, est à nourrir, lorsqu’on nourrit le corps ; l’un et l’autre devraient s’asseoir à la même table. Encore peut-être ceci se peut-il faire. Les fruits mangés sobrement n’ont pas à nous rendre honteux de notre appétit, plus qu’ils n’interrompent les plus dignes poursuites. Mais additionnez d’un condiment d’extra votre plat, qu’il vous empoisonnera. Vivre de riche cuisine ! le jeu n’en vaut pas la chandelle. Il n’est guère d’hommes qui ne rougiraient de honte s’ils étaient surpris préparant de leurs mains tel dîner, soit de nourriture animale, soit de nourriture végétale, que chaque jour autrui prépare pour eux. Tant qu’il n’en sera autrement, cependant, nous ne sommes pas civilisés, et tout messieurs et dames que nous soyons, ne sommes ni de vrais hommes ni de vraies femmes. Voilà qui certainement inspire la nature du changement à opérer. Il peut être vain de demander pourquoi l’imagination ne se réconciliera ni avec la chair ni avec la graisse. Je suis satisfait qu’elle ne le fasse point. N’est-ce pas un blâme à ce que l’homme est un animal carnivore ? Certes, il peut vivre, et vit, dans une vaste mesure, en faisant des autres animaux sa proie ; mais c’est une triste méthode, – comme peut s’en apercevoir quiconque ira prendre des lapins au piège ou égorger des agneaux, – et pour bienfaiteur de sa race on peut tenir qui instruira l’homme dans le contentement d’un régime plus innocent et plus sain. Quelle que puisse être ma propre manière d’agir, je ne doute pas que la race humaine, en son graduel développement, n’ait entre autres destinées celle de renoncer à manger des animaux, aussi sûrement que les tribus sauvages ont renoncé à s’entre-manger dès qu’elles sont entrées en contact avec de plus civilisées.


Prête-t-on l’oreille aux plus timides mais constantes inspirations de son génie, qui certainement sont sincères, qu’on ne voit à quels extrêmes, sinon à quelle démence, il peut vous conduire ; cependant au fur et à mesure que vous devenez plus résolu comme plus fidèle à vous-même, c’est cette direction que suit votre chemin. Si timide que soit l’objection certaine que sent un homme sain, elle finira par prévaloir sur les arguments et coutumes du genre humain. Nul homme jamais ne suivit son génie, qui se soit vu induit en erreur. En pût-il résulter quelque faiblesse physique qu’aux yeux de personne les conséquences n’en purent passer pour regrettables, car celles-ci furent une vie de conformité à des principes plus élevés. Si le jour et la nuit sont tels que vous les saluez avec joie, et si la vie exhale la suavité des fleurs et des odorantes herbes, est plus élastique, plus étincelante, plus immortelle, – c’est là votre succès. Toute la nature vient vous féliciter, et tout moment est motif à vous bénir vous-même. Les plus grands gains, les plus grandes valeurs, sont ceux que l’on apprécie le moins. Nous en venons facilement à douter de leur existence. Nous ne tardons à les oublier. Ils sont la plus haute réalité. Peut-être les faits les plus ébahissants et les plus réels ne se voient-ils jamais communiqués d’homme à homme. La véritable moisson de ma vie quotidienne est en quelque sorte aussi intangible, aussi indescriptible, que les teintes du matin et du soir. C’est une petite poussière d’étoile entrevue, un segment de l’arc-en-ciel que j’ai étreint.


Toutefois, pour ma part, je ne me montrai jamais particulièrement difficile ; il m’arrivait de pouvoir manger un rat frit avec un certain ragoût, s’il était nécessaire. Je suis content d’avoir bu de l’eau si longtemps, pour la même raison que je préfère le ciel naturel au paradis d’un mangeur d’opium. Je resterais volontiers toujours sobre ; et c’est à l’infini qu’il y a des degrés d’ivresse. Je prends l’eau pour le seul breuvage digne d’un sage ; le vin n’est pas aussi noble liqueur ; et allez donc ruiner les espérances d’un matin avec une tasse de café chaud, ou d’un soir avec une tasse de thé ! Ah, combien bas je tombe lorsqu’il m’arrive d’être tenté par eux ! Il n’est pas jusqu’à la musique qui ne puisse enivrer. Ce sont telles causes apparemment légères qui détruisirent et la Grèce et Rome, et détruiront l’Angleterre et l’Amérique. En fait d’ébriété, qui ne préfère s’enivrer de l’air qu’il respire ? J’ai découvert que la plus sérieuse objection grossière aux travaux continus était qu’ils me forçaient à manger et boire grossièrement de même. Mais je dois dire que sous ce rapport je me trouve à présent quelque peu moins difficile. J’apporte moins de religion à la table, n’y demande pas de bénédicité ; non pas que je sois plus sage que je n’étais, mais, je suis obligé de le confesser, parce que, tout regrettable que cela puisse être, je suis devenu avec les années plus rude et plus indifférent. Peut-être ces questions ne se traitent-elles que dans la jeunesse, comme, en général, on le croit de la poésie. Mon action n’est « nulle part », mon opinion est ici. Malgré quoi je suis loin de me regarder comme l’un de ces privilégiés auxquels le vieux Ved fait allusion lorsqu’il dit que « celui qui a une foi sincère en l’Être Suprême Omniprésent peut manger de tout », c’est-à-dire, n’est pas tenu de s’enquérir de la nature de ses aliments, ou de la qualité de celui qui les prépare ; et même en leur cas faut-il observer, comme un commentateur hindou en a fait la remarque, que le Védant limite ce privilège au « temps de détresse ».



Qui n’a pas tiré parfois de sa nourriture une inexprimable satisfaction dans laquelle l’appétit n’entrait pour rien ? J’ai frémi à la pensée que je devais une perception mentale au sens communément grossier du goût, que j’avais été inspiré par la voie du palais, que quelques baies mangées par moi sur un versant de colline avaient nourri mon génie. « L’âme n’étant pas maîtresse d’elle-même », déclare Thseng-tseu, « l’on regarde, et l’on ne voit pas ; l’on écoute, et l’on n’entend pas ; l’on mange, et l’on ignore la saveur du manger. » Celui qui distingue la vraie saveur de ses aliments ne peut jamais être un glouton ; celui qui ne la distingue pas ne peut être autre chose. Un puritain peut aller à sa croûte de pain bis avec un aussi grossier appétit que jamais un alderman à sa soupe à la tortue. Non que la nourriture qui entre dans la bouche souille l’homme, mais l’appétit avec lequel on la mange. Ce n’est ni la qualité ni la quantité, mais la dévotion aux saveurs sensuelles ; lorsque ce qui est mangé n’est pas une viande appelée à soutenir notre animal, ou à inspirer notre vie spirituelle, mais un aliment pour les vers qui nous possèdent. Si le chasseur montre du goût pour la tortue de vase, le rat musqué et autres friands gibiers de ce genre, la belle dame se permet d’aimer la gelée faite d’un pied de veau, ou les sardines d’au-delà des mers, et les voilà quittes. Lui s’en va au réservoir du moulin, elle à son pot de confitures. Le miracle c’est qu’ils puissent, que vous et moi puissions, vivre de cette sale existence gluante, manger et boire.


Notre existence entière est d’une moralité frappante. Jamais un instant de trêve entre la vertu et le vice. La bonté est le seul placement qui ne cause jamais de déboires. Dans la musique de la harpe qui vibre autour du monde c’est l’insistance à cet égard qui nous pénètre. La harpe est le solliciteur voyageant pour la Compagnie d’Assurances de l’Univers, qui recommande ses lois, et notre petite bonté est toute la prime que nous payons. Si le jeune homme à la fin devient indifférent, les lois de l’univers ne sont pas indifférentes, mais sont à jamais du côté des plus sensitifs. Écoutez le reproche dans le moindre zéphyr, car sûrement il est là, et bien infortuné qui ne l’entend pas. Nous ne saurions toucher une corde ni mouvoir un registre sans que la morale enchanteresse nous transperce. Maint bruit fastidieux, vous en éloignez-vous, se fait musique, fière et suave satire sur la médiocrité de nos existences.


Nous sommes conscients d’un animal en nous, qui se réveille en proportion de ce que notre nature plus élevée sommeille. Il est reptile et sensuel, et sans doute ne se peut complètement bannir : semblable aux vers qui, même en la vie et santé, occupent nos corps. S’il est possible que nous arrivions à nous en éloigner, nous ne saurions changer sa nature. Je crains qu’il ne jouisse d’une certaine santé bien à lui ; que nous puissions nous bien porter sans cependant être purs. L’autre jour je ramassai la mâchoire inférieure d’un sanglier, pourvue de dents et de défenses aussi blanches que solides, qui parlait d’une santé comme d’une force animales distinctes de la santé et force spirituelles. Cet être réussit par d’autres moyens que la tempérance et la pureté. « Ce en quoi les hommes diffèrent de la brute », dit Mencius, « est quelque chose de fort insignifiant ; le commun troupeau ne tarde pas à le perdre ; les hommes supérieurs le conservent jalousement. » Qui sait le genre de vie qui résulterait pour nous du fait d’avoir atteint à la pureté ? Si je savais un homme assez sage pour m’enseigner la pureté, j’irais sur l’heure à sa recherche. « L’empire sur nos passions, et sur les sens extérieurs du corps, ainsi que les bonnes actions, sont déclarés par le Ved indispensables dans le rapprochement de l’âme vers Dieu. » Encore l’esprit peut-il avec le temps pénétrer et diriger chaque membre et fonction du corps, pour transformer en pureté et dévotion ce qui, en règle, est la plus grossière sensualité. L’énergie générative, qui, lorsque nous nous relâchons, nous dissipe et nous rend immondes, lorsque nous sommes continents nous fortifie et nous inspire. La chasteté est la fleuraison de l’homme ; et ce qui a nom Génie, Héroïsme, Sainteté, et le reste, n’est que les fruits variés qui s’ensuivent. Ouvert le canal de la pureté l’homme aussitôt s’épanche vers Dieu. Tour à tour notre pureté nous inspire et notre impureté nous abat. Béni l’homme assuré que l’animal en lui meurt et à mesure des jours, et que le divin s’établit. Peut-être n’en est-il d’autre que celui qui trouve dans la nature inférieure et bestiale à laquelle il est allié une cause de honte. Je crains que nous ne soyons dieux ou demi-dieux qu’en tant que faunes et satyres, le divin allié aux bêtes, les créatures de désir, et que, jusqu’à un certain point, notre vie même ne fasse notre malheur.


How happy’s he who hath due place assigned

To his beasts and disafforested his mind !


. . . . . . . . . . .


Can use his horse, goat, wolf, and every beast.

And is not ass himself to all the rest !

Else man not only is the herd of swine,

But he’s those devils too which did incline

Them to a headlong rage, and made them worse.[131]


Toute sensualité est une, malgré les nombreuses formes qu’elle prend ; toute pureté est une. Il en va de même qu’on mange, boive, coïte ou dorme avec sensualité. Il ne s’agit là que d’un seul appétit, et il nous suffit de voir quelqu’un faire l’une ou l’autre de ces choses pour deviner le sensualiste que c’est. L’impur ne peut se tenir debout ni assis avec pureté. Attaque-t-on le reptile à une ouverture de son terrier, qu’il se montre à une autre. Si vous voulez être chaste, il vous faut être tempérant. Qu’est-ce que la chasteté ? Comment un homme saura-t-il s’il est chaste ? Il ne le saura pas. Nous avons entendu parler de cette vertu, mais nous ne savons pas ce que c’est. Nous parlons suivant la rumeur entendue. De l’activité naissent sagesse et pureté ; de la fainéantise ignorance et sensualité. Chez l’homme instruit la sensualité est une habitude indolente d’esprit. Une personne impure est universellement une fainéante, une qui s’assoit près du poêle, que le soleil éclaire couchée, qui se repose sans être fatiguée. Si vous voulez éviter l’impureté, et tous les péchés, travaillez avec ardeur, quand ce serait à nettoyer une écurie. La nature est dure à dompter, mais il faut la dompter. À quoi bon être chrétien, si vous n’êtes pas plus pur que le païen, si vous ne pratiquez pas plus de renoncement, si vous n’êtes pas plus religieux ? Je sais maints systèmes de religion pris pour païens, dont les préceptes remplissent le lecteur de honte, et l’incitent à de nouveaux efforts, quand ce ne serait qu’au simple accomplissement de rites.


J’hésite à dire ces choses, non point à cause du sujet – je ne me soucie guère du plus ou moins d’honnêteté de mes mots –, mais parce que je n’en peux parler sans déceler mon impureté. Nous discourons librement sans vergogne d’une certaine forme de sensualité, et gardons le silence sur une autre. Nous sommes si dégradés que nous ne pouvons parler simplement des fonctions nécessaires de la nature humaine. Aux temps plus primitifs, en certains pays, il n’était pas de fonction qui ne reçût de la parole un traitement respectueux et ne fût régie par la loi. Rien n’était grossier au regard du législateur hindou, quelque offensante que soit la chose pour le goût moderne. Il enseigne la façon de manger, boire, coïter, évacuer l’excrément et l’urine, etc., relevant ce qui est bas, sans s’excuser faussement en traitant ces choses de bagatelles.


Tout homme est le bâtisseur d’un temple, appelé son corps, au dieu qu’il révère, suivant un style purement à lui, et il ne peut s’en tirer en se contentant de marteler du marbre. Nous sommes tous sculpteurs et peintres, et nos matériaux sont notre chair, notre sang, nos os. Toute pensée élevée commence sur-le-champ à affiner les traits d’un homme, toute vilenie ou sensualité, à les abrutir.


John le Fermier était à sa porte un soir de septembre, après une dure journée de labeur, l’esprit encore plus ou moins occupé de son travail. S’étant baigné, il s’assit afin de recréer en lui l’homme intellectuel. Le soir en était un plutôt frais, et quelques-uns des voisins de notre homme appréhendaient la gelée. Peu de temps s’était écoulé depuis qu’il suivait le cours de ses pensées lorsqu’il entendit jouer de la flûte, bruit qui s’harmonisa avec son humeur. Encore pensa-t-il à son travail ; mais le refrain de sa pensée était que quoique celui-ci continuât de rouler dans sa tête, et qu’il se découvrît en train de projeter et de machiner à son sujet contre tout vouloir, cependant il l’intéressait fort peu. Ce n’était guère plus que la crasse de sa peau, cette crasse constamment rejetée. Or, les sons de la flûte parvenaient à ses oreilles d’une sphère différente de celle dans laquelle il travaillait, et suggéraient du travail pour certaines facultés qui sommeillaient en lui. Ils écartaient doucement la rue, le village, l’état dans lequel il vivait. Une voix lui dit : « Pourquoi rester ici à mener cette triste vie de labeur écrasant, quand une existence de beauté est possible pour toi ? Ces mêmes étoiles scintillent sur d’autres champs que ceux-ci. » Mais comment sortir de cette condition-ci pour effectivement émigrer là-bas ? Tout ce qu’il put imaginer de faire, ce fut de pratiquer quelque nouvelle austérité, de laisser son esprit descendre dans son corps pour le racheter, et de se traiter lui-même avec un respect toujours croissant.


VOISINS INFÉRIEURS


Parfois j’avais un compagnon de pêche[33], qui s’en venait de l’autre côté de la commune par le village jusqu’à ma maison, et la prise du dîner était un exercice aussi sociable que son absorption.

L’Ermite. – Je me demande ce que fait le monde en ce moment. Voilà trois heures que je n’ai entendu même une sauterelle sur les myricas. Les pigeons dorment tous sur leurs perchoirs, – sans un battement d’ailes. Était-ce la trompette méridienne d’un fermier qui vient de retentir de l’autre côté des bois ? Le personnel rallie bouilli de bœuf salé, cidre et gâteau de maïs. Pourquoi les hommes s’agitent-ils ainsi ? Qui ne mange pas n’a pas besoin de travailler. Je me demande combien ils ont récolté. Qui voudrait vivre où l’on ne peut penser à cause des aboiements de Turc. Et… oh ! le ménage ! tenir brillants les boutons de porte du diable, et nettoyer ses baquets par cette belle journée ! Mieux vaut ne pas tenir maison. Disons, quelque creux d’arbre ; et alors pour visites du matin et monde à dîner ! Rien que le toc toc d’un pivert. Oh, ils pullulent ; le soleil y est trop chaud ; ils sont nés trop loin dans la vie pour moi. J’ai de l’eau de la source, et une miche de pain bis sur la planche. Écoutez ! J’entends un bruissement des feuilles. Quelque chien mal nourri du village, qui cède à l’instinct de la chasse ? ou le cochon perdu qu’on dit être dans ces bois, et dont j’ai vu les traces après la pluie ? Cela vient vite, mes sumacs et mes églantiers odorants tremblent. Eh, Monsieur le Poète, est-ce vous ? Que pensez-vous du monde aujourd’hui ?

Le Poète. – Vois ces nuages ; comme ils flottent ! C’est ce qu’aujourd’hui j’ai vu de plus magnifique. Rien comme cela dans les vieux tableaux, rien comme cela dans les autres pays – à moins d’être à la hauteur de la côte d’Espagne. C’est un vrai ciel de Méditerranée. J’ai pensé, ayant ma vie à gagner, et n’ayant rien mangé aujourd’hui, que je pouvais aller pêcher. Voilà vraie occupation de poète. C’est le seul métier que j’aie appris. Viens, allons.

L’Ermite. – Je ne peux résister. Mon pain bis ne fera pas bien long. J’irai volontiers tout à l’heure avec toi, mais pour le moment je termine une grave méditation. Je crois approcher de la fin. Laisse-moi seul, donc, un instant. Mais pour ne pas nous retarder, tu bêcheras à la recherche de l’appât pendant ce temps-là. Il est rare de rencontrer des vers de ligne en ces parages, où le sol n’a jamais été engraissé avec du fumier ; l’espèce en est presque éteinte. Le plaisir de bêcher à la recherche de l’appât équivaut presque à celui de prendre le poisson, quand l’appétit n’est pas trop aiguisé ; et ce plaisir, tu peux l’avoir pour toi seul aujourd’hui. Je te conseillerais d’enfoncer la bêche là-bas plus loin parmi les noix-de-terre, là où tu vois onduler l’herbe de la Saint-Jean. Je crois pouvoir te garantir un ver par trois mottes de gazon que tu retourneras, si tu regardes bien parmi les racines, comme si tu étais en train de sarcler. À moins que tu ne préfères aller plus loin, ce qui ne sera pas si bête, car j’ai découvert que le bon appât croissait presque à l’égal du carré des distances.


L’Ermite seul. – Voyons ; où en étais-je ? Selon moi j’étais presque dans cette disposition-ci d’esprit ; le monde se trouvait environ à cet angle. Irai-je au ciel ou pêcher ? Si je menais cette méditation à bonne fin, jamais si charmante occasion paraîtrait-elle devoir s’en offrir ? J’étais aussi près d’atteindre à l’essence des choses que jamais ne le fus en ma vie. Je crains de ne pouvoir rappeler mes pensées. Si cela en valait la peine, je les sifflerais. Lorsqu’elles nous font une offre, est-il prudent de dire Nous verrons ? Mes pensées n’ont pas laissé de trace, et je ne peux plus retrouver le sentier. À quoi pensais-je ? Que c’était une journée fort brumeuse. Je vais essayer ces trois maximes de Confucius ; il se peut qu’elles me ramènent à peu près à l’état en question. Je ne sais si c’était de la mélancolie ou un commencement d’extase. Nota bene. L’occasion manquée ne se retrouve plus.


Le Poète. – Et maintenant, Ermite, est-ce trop tôt ? J’en ai là juste treize tout entiers, sans compter plusieurs autres qui laissent à désirer ou n’ont pas la taille ; mais ils feront l’affaire pour le menu fretin ; ils ne recouvrent pas autant l’hameçon. Ces vers de village sont beaucoup trop gros ; un vairon peut faire un repas dessus sans trouver le crochet.


L’Ermite. – Bien, alors, filons. Irons-nous à la rivière de Concord ? Il y a là de quoi s’amuser si l’eau n’est pas trop haute.



Pourquoi précisément ces objets que nous apercevons créent-ils tout un monde. Pourquoi l’homme a-t-il justement ces espèces d’animaux pour voisins ; comme si rien autre qu’une souris n’eût pu remplir cette lézarde ? Je soupçonne Pilpay & Cie[133] d’avoir soumis les animaux à leur meilleur usage, car ce sont toutes bêtes de somme, en un sens, faites pour porter une certaine part de nos pensées.


Les souris qui hantaient ma maison n’étaient pas les souris vulgaires, qui passent pour avoir été introduites dans le pays, mais une espèce sauvage, indigène, qu’on ne trouve pas dans le village. J’en envoyai un spécimen à un naturaliste distingué, et il l’intéressa fort. Dans le temps où je bâtissais, l’une d’elles tenait son nid sous la maison, et je n’avais pas posé le second plancher ni balayé les copeaux, qu’elle s’en venait régulièrement à l’heure du déjeuner ramasser les miettes tombées à mes pieds. Il est probable que jamais encore elle n’avait vu d’homme ; aussi ne tarda-t-elle pas à se familiariser tout à fait, courant sur mes chaussures, montant à mes vêtements. Elle gravissait sans difficulté les murs de la pièce par courts élans, comme un écureuil, à quoi elle ressemblait en ses gestes. Un beau jour, comme je me trouvais à demi couché, le coude sur le banc, elle courut sur mes vêtements supérieurs, le long de ma manche, fit et refit le tour du papier qui contenait mon dîner, tandis que je gardais ce dernier renfermé, et chercha à ruser, joua à cache-cache avec lui ; comme enfin je tenais immobile un morceau de fromage entre le pouce et l’index, elle vint le grignoter, assise dans ma main, après quoi se nettoya la figure et les pattes, telle une mouche, et s’en alla.


Un moucherolle bâtit bientôt dans mon hangar, et un merle[134] en quête de protection, dans un pin qui poussait contre la maison. En juin la gelinotte (Tetrao umbellus), si timide oiseau, fit passer sa couvée sous mes fenêtres, des bois de derrière au front de ma maison, gloussant et appelant ses petits comme une poule, en toutes ses façons d’agir se montrant la poule des bois. Les jeunes se dispersent soudain à votre approche, à un signal de la mère, comme balayés par quelque tourbillon, et affectant si bien la ressemblance de feuilles et de ramilles sèches, que maint voyageur a pu mettre le pied au milieu d’une couvée, entendre le bruissement d’ailes du vieil oiseau en fuite, ses rappels et son miaulement anxieux, ou le voir traîner les ailes pour attirer son attention, sans soupçonner leur voisinage. La mère parfois roulera et tournoiera devant vous en un tel déshabillé que vous vous demanderez un instant de quelle sorte de créature il s’agit. Les petits s’accroupissent muets et à ras de terre, souvent en se fourrant la tête sous une feuille, et s’inquiètent seulement des instructions que de loin leur donne leur mère, sans que votre approche les fasse courir de nouveau et se trahir. On peut même marcher dessus, ou avoir les yeux sur eux une minute sans les découvrir. Je les ai, à tel moment, tenus dans ma main ouverte sans qu’ils témoignassent d’autre souci, en obéissance à leur mère et à leur instinct, que de s’y accroupir sans peur et sans trembler. Si parfait est cet instinct qu’une fois, comme je les avais replacés sur les feuilles, et que par accident l’un d’eux tomba sur le côté, on le trouva avec les autres exactement dans la même position dix minutes plus tard. Ils ne sont pas sans plumes comme les petits de la plupart des oiseaux, mais plus parfaitement développés et plus précoces que les petits poulets eux-mêmes. L’étrange regard adulte quoique innocent de leurs beaux yeux tranquilles est on ne peut plus remarquable. Toute intelligence y semble reflétée. Ils font penser non pas simplement à la pureté de l’enfance, mais à une sagesse éclairée par l’expérience. Un œil pareil n’est point né en même temps que l’oiseau, mais est contemporain du ciel qu’il reflète. Les bois n’offrent pas de seconde gemme semblable. Rare est la source aussi limpide où plonge le regard du voyageur. Souvent il arrive que le chasseur ignare ou insouciant tire en pareil instant sur la mère, et laisse ces innocents à la merci de la bête de proie, ou peu à peu ne plus faire qu’un avec les feuilles mortes auxquelles tant ils ressemblent. On prétend que couvés par une poule ils se dispersent à la moindre alarme, et de la sorte se perdent, car le rappel de leur mère n’est plus là pour les rassembler de nouveau. C’étaient là mes poules et mes poussins.


C’est curieux le nombre d’animaux qui vivent sauvages et libres quoique ignorés dans les bois, et pourvoient encore à leurs besoins dans le voisinage des villes, soupçonnés des seuls chasseurs. Quelle vie retirée la loutre s’arrange pour mener ici ! Elle arrive à atteindre quatre pieds de long, la taille d’un petit garçon, sans peut-être qu’un œil humain en ait saisi un éclair. J’ai vu jadis le raton, dans les bois situés derrière l’endroit où ma maison est bâtie, et je crois l’avoir encore entendu hennir la nuit. En général, à midi, je me reposais une heure ou deux à l’ombre, après les plantations, prenais mon déjeuner et lisais un instant près d’une fontaine, source d’un marais et d’un ruisseau, qui sourdait de dessous la colline de Brister, à un demi-mille de mon champ. On accédait à celle-ci par une succession de vallons gazonnés, remplis de jeunes pitchpins, qui descendaient dans un bois plus grand avoisinant le marais. Là, en un endroit aussi retiré qu’ombreux, sous un pin Weymouth touffu, s’étendait même une belle pelouse ferme pour s’asseoir. J’avais creusé la fontaine, et fait un puits de belle eau azurée, d’où je pouvais tirer un plein seau sans la troubler, et là presque chaque jour allais-je à cet effet, au cœur de l’été, lorsque l’étang était le plus chaud. Là pareillement la bécasse menait sa couvée sonder la vase en quête de vers, volant à pas plus d’un pied au-dessus des petits à la descente du talus, tandis qu’ils couraient en troupe au-dessous d’elle ; mais à la fin, m’ayant aperçu, la voilà les laisser pour tourner et tourner autour de moi, de plus en plus près, jusqu’à moins de quatre ou cinq pieds, en feignant ailes et pattes cassées, afin d’attirer mon attention, et faire échapper ses petits, lesquels s’étaient déjà mis en marche, avec un pipement léger et effilé, à la queue leu leu à travers le marais suivant son conseil. Ou j’entendais le pipement des petits si je ne pouvais voir la mère. Là aussi les tourterelles se posaient au-dessus de la source, ou voletaient de branche en branche dans les pins Weymouth plumeux au-dessus de ma tête ; ou bien le rouge écureuil, coulant au bas de la branche la plus proche, se montrait particulièrement familier et curieux. Il suffit de rester tranquille assez longtemps en quelque endroit attrayant des bois pour que tous ses habitants viennent à tour de rôle se montrer à vous.


Je fus témoin d’événements d’un caractère moins pacifique. Un jour que j’étais allé à mon bûcher, ou plutôt à mon tas de souches, je remarquai deux grosses fourmis, l’une rouge, l’autre beaucoup plus grosse, longue de presque un demi-pouce et noire, qui combattaient l’une contre l’autre avec fureur. Aux prises elles ne se lâchaient plus, et se démenaient, luttaient, roulaient sans arrêt sur les copeaux. Portant mes regards plus loin, je fus surpris de m’apercevoir que les copeaux étaient couverts de pareils combattants, qu’il ne s’agissait pas d’un duellum, mais d’un bellum, d’une guerre entre deux races de fourmis, les rouges toujours opposées aux noires, et souvent deux rouges contre une noire. Les légions de ces Myrmidons couvraient collines et vallées de mon chantier, et le sol était déjà jonché des mourants et des morts, tant rouges que noirs. C’est la seule bataille que j’aie jamais contemplée, le seul champ de bataille que j’aie jamais parcouru pendant que la bataille faisait rage ; guerre d’extermination : les rouges républicains d’une part, les noirs impérialistes de l’autre. De chaque côté on était engagé dans un combat à mort, sans que le moindre bruit m’en parvînt à l’oreille, et jamais soldats humains ne luttèrent avec plus de résolution. J’en observai deux solidement bouclés dans l’étreinte l’une de l’autre, au fond d’une petite vallée ensoleillée parmi les copeaux, disposées, en cette heure de midi, à lutter jusqu’au coucher du soleil, ou à extinction de la vie. Le champion rouge, plus petit, s’était fixé au front de son adversaire comme un étau, et malgré toutes les culbutes sur ce champ de bataille ne démordait un instant de l’une de ses antennes près de la racine, ayant déjà fait tomber l’autre par-dessus bord ; tandis que le noir plus fort le secouait de droite et de gauche, et, comme je m’en aperçus en regardant de plus près, l’avait déjà dépouillé de plusieurs de ses membres. Ils luttaient avec plus d’opiniâtreté que des bouledogues. Ni l’un ni l’autre ne montraient la moindre disposition à la retraite. Il était évident que leur cri de bataille était : « Vaincre ou mourir. » Sur les entrefaites arriva une fourmi rouge toute seule sur le versant de cette vallée, évidemment au comble de l’excitation, et qui avait expédié son ennemi, ou n’avait pas encore pris part à la bataille ; ceci probablement, car elle avait encore tous ses membres ; adjurée par sa mère de revenir avec ou sur son bouclier. Ou se pouvait-il bien être quelque Achille, ayant couvé son courroux à l’écart, et venu maintenant venger ou délivrer son Patrocle. Elle vit de loin ce combat inégal, – car les noires avaient presque deux fois la taille des rouges – elle s’approcha d’un pas rapide jusqu’au moment où elle se tint sur la défensive à moins d’un demi-pouce des combattants ; alors, ayant guetté l’instant propice, elle bondit sur le guerrier noir, et entreprit ses opérations à la naissance de la patte droite antérieure, laissant à l’ennemi de choisir parmi ses propres membres ; sur quoi il y en eut trois unies à mort, montrant comme un nouveau genre d’attache qui eût fait honte à toute autre serrure et tout autre ciment. Je n’eusse pas été surpris, à ce moment-là, de m’apercevoir qu’elles avaient leurs musiques militaires respectives postées sur quelque copeau dominant, en train de jouer leurs airs nationaux, afin de réchauffer les timides et de réconforter les mourants. Moi-même je me sentais quelque peu échauffé, tout comme si c’eût été des hommes. Plus on y pense, moindre la différence. Et certainement l’histoire de Concord, sinon l’histoire d’Amérique, ne relate pas de combat capable de soutenir un instant de comparaison avec celui-ci, soit au point de vue du nombre des enrôlés, soit au point de vue du patriotisme et de l’héroïsme déployés. Pour le nombre et le carnage, c’était un Austerlitz ou un Dresde. La Bataille de Concord ! Deux tués du côté des patriotes, et Luther Blanchard blessé ! Allons donc ! Ici chaque fourmi était un Buttrick, – « Tirez ! au nom du Ciel, tirez ! » – et par milliers étaient ceux qui partageaient le destin de Davis et d’Hosmer. Là, pas un mercenaire. Je ne doute pas que ce ne fût au nom d’un principe qu’elles se battaient, tout comme nos ancêtres, non point pour éviter un impôt de trois pence sur leur thé ; et les résultats de cette bataille seront tout aussi importants, tout aussi mémorables, pour ceux qu’elle concerne, que les résultats de la bataille de Bunker Hill[135], au moins.


Je ramassai le copeau sur lequel se démenaient les trois que j’ai particulièrement décrites, l’emportai chez moi, et le plaçai sous un verre à boire sur le rebord de ma fenêtre, afin de voir l’issue. Un microscope en main sur la fourmi rouge première mentionnée, je m’aperçus que, tout en train qu’elle fût de ronger assidûment la jambe gauche antérieure de son ennemie, après avoir détaché l’antenne qui restait à celle-ci, sa propre poitrine, toute déchirée, exposait ce qu’elle avait de parties vitales aux mâchoires du guerrier noir, dont la cuirasse était apparemment trop épaisse à percer pour elle ; et les sombres escarboucles des yeux de la patiente brillaient avec cette férocité que seule peut la guerre allumer. Elles luttèrent une demi-heure encore sous le verre ; lorsque je regardai de nouveau, le soldat noir avait séparé de leurs corps les têtes de ses ennemis, et ces têtes toujours vivantes pendaient d’un et d’autre côté de lui tels d’horribles trophées à l’arçon de sa selle, évidemment avec autant de solidité que jamais, tandis qu’il faisait de faibles efforts, sans antennes qu’il était, avec un seul reste de patte, et couvert de je ne sais combien d’autres blessures, pour tâcher de s’en dépouiller ; ce qu’il finit par accomplir au bout d’une nouvelle demi-heure. Je levai le verre, et il s’en alla par-dessus le rebord de la fenêtre en cet état d’impotence. Survécut-il finalement à ce combat, et passa-t-il le reste de ses jours en quelque Hôtel des Invalides, je ne sais ; mais j’augurai que son industrie se réduirait par la suite à peu de chose. Je n’appris jamais à quel parti revint la victoire, pas plus que ce qui fut cause de la guerre ; mais tout le reste du jour je restai sous le coup de l’excitation et du déchirement que j’eusse éprouvés comme témoin de la violence, de la férocité et du carnage d’une bataille humaine devant ma porte.



Kirby et Spence[136] nous racontent que l’on célèbre depuis longtemps les batailles de fourmis et enregistre leurs dates, bien que, selon eux, Huber soit le seul écrivain moderne qui semble y avoir assisté. « Æneas Sylvius »[137], disent-ils, « après avoir rendu un compte très détaillé de l’une d’elles disputée avec beaucoup d’opiniâtreté par une grande et une petite espèce sur le tronc d’un poirier, ajoute que ce combat fut livré sous le pontificat d’Eugène IV, en présence de Nicolas Pistoriensis, jurisconsulte éminent, qui relata toute l’histoire de la bataille avec la plus parfaite fidélité. » « Un engagement semblable entre grandes et petites fourmis est rapporté par Olaus Magnus, engagement dans lequel les petites, ayant remporté la victoire, passent pour avoir inhumé les corps de leurs propres soldats, et laissé ceux de leurs ennemies géantes en proie aux oiseaux. L’événement fut antérieur à l’expulsion du tyran Christian II de Suède. » La bataille à laquelle, moi, j’assistai, eut lieu sous la Présidence de Polk, cinq années avant l’adoption du Bill des Esclaves-Fugitifs de Webster[138].


Plus d’un « Turc » de village, bon tout au plus à donner la chasse à une tortue de vase dans un cellier aux provisions, exerçait ses membres lourds dans les bois, à l’insu de son maître, et flairait sans succès vieux terriers de renards comme vieux trous de marmottes ; conduit peut-être par quelque avorton de roquet en train d’enfiler prestement le bois, il pouvait encore inspirer une terreur naturelle à ses hôtes, – tantôt loin derrière son guide, aboyant, ce taureau de la gent canine, à quelque petit écureuil réfugié sur un arbre pour l’observer, tantôt s’en allant au galop, faisant ployer les buissons sous son poids, s’imaginant être sur la trace de quelque membre égaré de la famille des gerbilles. Une fois j’eus la surprise de voir un chat se promener le long de la rive pierreuse de l’étang, attendu que le chat s’écarte rarement si loin du logis. La surprise fut réciproque. Néanmoins le plus domestique des chats, qui aura passé sa vie couché sur un tapis, semble tout à fait chez lui dans les bois, et par ses façons rusées, furtives, s’y montre plus indigène que les habitants du cru. Une fois, en cueillant des baies, je fis dans les bois la rencontre d’une chatte et de ses chatons, absolument sauvages, qui tous, comme leur mère, firent le gros dos et jurèrent furieusement après moi. Quelques années avant que j’habitasse dans les bois il y avait ce qu’on appelle un « chat ailé » dans l’une des fermes de Lincoln tout près de l’étang, celle de Mr Gilian Baker. Lorsque je vins pour le voir en juin 1842, il était allé chasser dans les bois, selon sa coutume, mais sa maîtresse me raconta qu’il était arrivé dans le voisinage un peu plus d’une année auparavant, en avril, et qu’on avait fini par le prendre dans la maison ; qu’il était de couleur gris-brun foncé, avec une moucheture de blanc à la gorge, le bout des pattes blanc, et une grosse queue touffue comme un renard ; qu’en hiver sa fourrure se faisait épaisse et lui battait le long des flancs, formant des bandes de dix ou douze pouces de long sur deux et demi de large, et sous le menton comme un manchon, le dessus libre, le dessous tassé comme du feutre, pour, au printemps tout cet attirail tomber. On me donna une paire de ses « ailes », que je conserve encore. Elles ne portent pas apparence de membrane. Certains ont cru qu’il s’agissait soit de quelque chose se rapprochant de l’écureuil volant, soit de quelque autre animal sauvage, ce qui n’est pas impossible, attendu que, suivant les naturalistes, l’union de la martre et du chat domestique a produit des hybrides capables d’engendrer. C’eût été tout à fait l’espèce de chat à posséder pour moi, si j’en eusse possédé le moindre ; car pourquoi un chat de poète n’aurait-il pas, tout comme son cheval, des ailes ?


À l’automne arriva le plongeon (Colymbus glacialis), comme d’habitude, pour muer et se baigner dans l’étang, faisant de son rire sauvage retentir les bois dès avant mon lever. Au bruit de son arrivée les chasseurs de Milldam d’être tous en mouvement, qui en carriole, qui à pied, deux par deux et trois par trois, armés de carabines brevetées, de balles coniques et de lunettes d’approche. Ils s’en viennent bruissant à travers les bois comme feuilles d’automne, dix hommes au moins pour un plongeon. Il en est qui se portent sur ce côté-ci de l’étang, d’autres sur ce côté-là, car le pauvre oiseau ne saurait être omniprésent ; s’il plonge ici, il lui faut reparaître là. Mais voici s’élever le bon vent d’octobre, qui fait bruire les feuilles et rider la face de l’eau, si bien qu’il n’est possible d’entendre plus que voir le moindre plongeon, quoique à l’aide de leurs lunettes d’approche ses ennemis balaient du regard l’étang, et du bruit de leurs décharges fassent retentir les bois. Les vagues généreusement se dressent et brisent avec colère, prenant parti pour toute la gent volatile aquatique, et il faut à nos chasseurs battre en retraite vers la ville, la boutique, l’affaire inachevée. Mais trop souvent réussissaient-ils. Lorsque j’allais chercher un seau d’eau de bonne heure le matin, il m’arrivait fréquemment de voir à quelques verges de moi cet oiseau majestueux s’éloigner de ma crique toutes voiles dehors. Essayais-je de le rejoindre en bateau, afin de voir comment il manœuvrait, qu’il plongeait et le voilà perdu, au point que parfois je ne le découvrais de nouveau que vers le soir. Mais à la surface j’étais pour lui plus qu’un égal. Il profitait généralement d’une pluie pour s’en aller.


Comme je ramais le long de la rive nord par un très calme après-midi d’octobre, car ce sont ces jours-là surtout que tel le duvet de l’« herbe à la ouate » ils se posent sur les lacs, ayant en vain promené le regard sur l’étang, en quête d’un plongeon, soudain, l’un d’eux, s’éloignant de la rive vers le milieu à quelques verges de moi, poussa son rire sauvage et se trahit. Je le poursuivis à la godille, et il plongea ; mais, lorsqu’il reparut, j’étais plus près de lui qu’auparavant. Il plongea de nouveau, mais je calculai mal la direction qu’il prendrait, et nous étions séparés de cinquante verges lorsque, cette fois, il revint à la surface, car j’avais contribué à augmenter la distance ; et de nouveau il se mit à rire, d’un rire bruyant et long, avec plus de raison que jamais. Il manœuvra si artificieusement que je ne pus m’en approcher à moins d’une demi-douzaine de verges. Chaque fois qu’il revenait à la surface tournant la tête de droite et de gauche il inspectait froidement l’eau et la terre, pour faire, selon toute apparence, choix de sa direction, de façon à remonter là où l’eau avait le plus d’étendue et à la plus grande distance possible du bateau. Surprenante était la promptitude avec laquelle il se décidait et s’exécutait. Il me mena d’une traite à la partie la plus large de l’étang, et ne put en être chassé. Dans le temps qu’il ruminait une chose en sa cervelle, je m’efforçais en la mienne de deviner sa pensée. C’était là une jolie partie, jouée sur le miroir de l’étang, homme contre plongeon. Soudain le pion de l’adversaire disparaît sous l’échiquier, et le problème est de placer le vôtre au plus près de l’endroit où le sien réapparaîtra. Parfois il remontait à l’improviste de l’autre côté de moi, ayant évidemment passé droit sous le bateau. Si longue était son haleine, si inlassable lui-même, qu’aussi loin qu’il eût nagé, il replongeait cependant immédiatement ; et alors nul génie n’eût su deviner le tracé de la course qu’à l’instar d’un poisson il pouvait fournir dans les profondeurs de l’étang, sous le tranquille miroir, car il avait le temps et la faculté de visiter le fond en l’abîme le plus caché. On prétend qu’on a pris des plongeons dans les lacs de New York à quatre-vingts pieds de profondeur, avec des hameçons amorcés pour la truite, – quoique Walden soit plus profond que cela. Quelle surprise ce doit être pour les poissons de voir ce grand dégingandé de visiteur venu d’une autre sphère se frayer sa voie parmi leurs bancs ! Encore avait-il l’air de connaître sa route aussi sûrement sous l’eau qu’à la surface, et y nageait-il beaucoup plus vite. Une fois ou deux il m’arriva d’apercevoir une ride à l’endroit où il approchait de la surface, passait juste la tête pour reconnaître les lieux, et à l’instant replongeait. Je compris qu’il valait tout autant pour moi me reposer sur mes avirons et attendre sa réapparition que de chercher à calculer où il remonterait ; car que de fois m’arrivait-il, alors que je m’éborgnais à fouiller des yeux la surface dans telle direction, de tressaillir au bruit de son rire démoniaque derrière moi. Mais pourquoi, après ce déploiement de ruse, s’annonçait-il de façon invariable par ce rire bruyant au moment où il remontait ? Son jabot blanc ne suffisait-il donc à le trahir ? Un nigaud, ce plongeon, pensais-je. J’entendais, en général, le bruit d’eau fouettée lorsqu’il reparaissait, et de la sorte aussi le découvrais. Mais au bout d’une heure il semblait aussi dispos que jamais, plongeait d’aussi bon cœur, et nageait encore plus loin qu’au début. Étonnante la sérénité avec laquelle il s’éloignait le cœur tranquille une fois revenu à la surface, ses pattes palmées pour faire au-dessous toute la besogne. Son cri coutumier se résumait à ce rire démoniaque, quelque peu, toutefois, celui d’un oiseau aquatique ; mais m’avait-il déjoué avec le plus de succès pour réapparaître à une grande distance, qu’il lui arrivait d’émettre un hurlement prolongé, surnaturel, probablement plus conforme à celui d’un loup qu’au cri d’un oiseau quelconque ; comme lorsqu’un animal pose son museau au ras du sol pour hurler de propos délibéré. C’était son cri de plongeon, – peut-être le son le plus sauvage qui se fût ici jamais entendu, et dont retentissaient les bois de toutes parts. J’en conclus qu’il riait en dérision de mes efforts, sûr de ses moyens. Quoique le ciel fût alors couvert, l’étang était si poli que, ne l’entendis-je pas, je voyais où il en brisait la surface. Son blanc jabot, le calme de l’air et le poli de l’eau se liguaient contre lui. Pour finir, ayant reparu à cinquante verges de là, il émit un de ces hurlements prolongés, comme pour faire appel au dieu des plongeons ; et sur l’heure s’éleva un vent qui rida la surface, et remplit l’atmosphère d’une sorte de bruine, ce dont je fus frappé comme d’une réponse à la prière du plongeon, son dieu me manifestant sa colère. Aussi le laissai-je disparaître au loin sur la surface troublée.


Des heures durant, les jours d’automne, je regardais les canards adroitement louvoyer, virer, et tenir le milieu de l’étang, loin du chasseur ; talents qu’ils auront moins besoin de déployer dans les bayous de la Louisiane. Forcés de se lever, il leur arrivait de tourner et tourner en cercle au-dessus de l’étang à une hauteur considérable, d’où tels des points noirs dans le ciel, ils pouvaient à leur aise contempler d’autres étangs et la rivière ; et les y croyais-je en allés depuis longtemps qu’ils reposaient grâce à un vol plané d’un quart de mille sur une partie lointaine laissée en liberté ; mais quel intérêt autre que celui du salut trouvaient-ils à voguer au milieu de Walden, je me le demande, à moins d’aimer ses eaux pour la même raison que moi.


PENDAISON DE CRÉMAILLÈRE


En octobre je m’en allais grappiller aux marais de la rivière, et m’en revenais avec des récoltes plus précieuses en beauté et parfum qu’en nourriture. Là aussi j’admirai, si je ne les cueillis pas, les canneberges, ces petites gemmes de cire, pendants d’oreille de l’herbe des marais, sortes de perles rouges, que d’un vilain râteau le fermier arrache, laissant le marais lisse en un grincement de dents, les mesurant sans plus au boisseau, au dollar, vendant ainsi la dépouille des prés à Boston et New York ; destinées à la confiture, à satisfaire là-bas les goûts des amants de la Nature. Ainsi les bouchers ratissent les langues de bison à même l’herbe des prairies, insoucieux de la plante déchirée et pantelante. Le fruit brillant de l’épine-vinette était pareillement de la nourriture pour mes yeux seuls ; mais j’amassai une petite provision de pommes sauvages pour en faire des pommes cuites, celles qu’avaient dédaignées le propriétaire et les touristes. Lorsque les châtaignes furent mûres j’en mis de côté un demi-boisseau pour l’hiver. C’était fort amusant, en cette saison, de courir les bois de châtaigniers alors sans limites de Lincoln, – maintenant ils dorment de leur long sommeil sous la voie de fer, – un sac sur l’épaule, et dans la main un bâton pour ouvrir les bogues, car je n’attendais pas toujours la gelée, emmi le bruissement des feuilles, les reproches à haute voix des écureuils rouges et des geais, dont il m’arrivait de voler les fruits déjà entamés, attendu que les bogues choisies par eux ne manquaient pas d’en contenir de bons. De temps à autre je grimpais aux arbres, et les secouais. Il en poussait aussi derrière ma maison, et un grand, qui l’abritait presque entièrement, une fois en fleur était un bouquet dont tout le voisinage se trouvait embaumé ; mais les écureuils et les geais s’attribuaient la majeure partie de ses fruits, les derniers arrivant en troupes dès le matin et tirant les noix des bogues avant qu’ils tombent. Je leur abandonnai ces arbres et m’en allai visiter les bois plus lointains entièrement composés de châtaigniers. Ces noix, tout le temps de leur durée, étaient un bon succédané du pain. Maints autres succédanés, peut-être, eût-on pu découvrir. Un jour, en bêchant à la recherche de vers d’hameçon, je découvris la noix de terre (Apios tuberosa) sur sa fibre, la pomme de terre des aborigènes, sorte de fruit fabuleux, que je commençais à douter d’avoir jamais déterré et mangé en mon enfance, comme je l’avais dit, et ne l’avais pas rêvé. J’avais souvent depuis vu sa fleur froncée de velours rouge supportée par les tiges d’autres plantes sans savoir que c’était elle. La culture est bien près de l’avoir exterminée. Elle a un goût sucré, un peu comme celui d’une pomme de terre gelée, et je la trouvai meilleure bouillie que rôtie. Ce tubercule semblait quelque vague promesse de la Nature de se charger de ses propres enfants et de les nourrir purement et simplement ici à quelque époque future. En ces temps de bétail à l’engrais et de champs onduleux de céréales, cette humble racine, qui fut jadis le totem d’une tribu indienne, se voit tout à fait oubliée, ou simplement connue pour son pampre fleuri ; mais que la Nature sauvage règne ici de nouveau, et voilà les délicates et opulentes céréales anglaises disparaître probablement devant une myriade d’ennemis, pour en l’absence des soins de l’homme, le corbeau reporter peut-être le dernier des grains de blé au grand champ de blé du Dieu des Indes dans le sud-ouest, d’où il passe pour l’avoir apporté ; alors que la noix de terre aujourd’hui presque exterminée pourra revivre, prospérer en dépit des gelées et de l’absence de culture, se montrer indigène, enfin reprendre importance et dignité comme aliment de la tribu des chasseurs. Sans doute quelque Cérès ou Minerve indienne en fut-elle l’inventeur et le dispensateur ; et lorsque commencera ici le règne de la poésie, ses feuilles et son chapelet de noix se verront-ils représentés sur nos œuvres d’art.


Déjà, vers le premier septembre, j’avais vu deux ou trois petits érables tourner à l’écarlate de l’autre côté de l’étang, au-dessous de l’endroit où trois trembles faisaient diverger leurs troncs blancs, à la pointe d’un promontoire, tout près de l’eau. Ah, que d’histoires contait leur couleur ! Et peu à peu de semaine en semaine le caractère de chaque arbre se révélait, et l’arbre s’admirait dans l’image à lui renvoyée par le miroir poli du lac. Chaque matin le directeur de cette galerie substituait quelque nouveau tableau, que distinguait un coloris plus brillant ou plus harmonieux, à l’ancien pendu aux murs.


Les guêpes vinrent par milliers à ma cabane en octobre, comme à des quartiers d’hiver, et s’installèrent sur mes fenêtres à l’intérieur, et sur les murs au-dessus de ma tête, faisant parfois reculer les visiteurs. Le matin, alors qu’elles étaient engourdies par le froid, j’en balayais dehors quelques-unes, mais je ne me mis guère en peine de m’en débarrasser ; je pris même pour compliment leur façon de considérer ma maison comme un souhaitable asile. Elles ne m’inquiétèrent jamais sérieusement, bien que partageant ma couche ; et elles disparurent peu à peu, dans je ne sais quelles crevasses, fuyant l’hiver, l’inexprimable froid.


Comme les guêpes, avant de prendre définitivement mes quartiers d’hiver en novembre, je fréquentais le côté nord-est de Walden, dont le soleil, réfléchi des bois de pitchpin et du rivage de pierre, faisait le « coin du feu » de l’étang ; c’est tellement plus agréable et plus sain de se trouver chauffé par le soleil tant qu’on le peut, que par un feu artificiel. Je me chauffais ainsi aux cendres encore ardentes que l’été, comme un chasseur en allé, avait laissées.



Lorsque j’en vins à construire ma cheminée j’étudiai la maçonnerie. Mes briques, étant « d’occasion », réclamaient un nettoyage à la truelle, si bien que je m’instruisis plus qu’il n’est d’usage sur les qualités de briques et de truelles. Le mortier qui les recouvrait avait cinquante ans, et passait pour croître encore en dureté ; mais c’est là un de ces on-dit que les hommes se plaisent à répéter, vrais ou non. Ces on-dit-là croissent, eux aussi, en dureté pour adhérer plus fortement avec l’âge, et il faudrait plus d’un coup de truelle pour en nettoyer un vieux Salomon. Nombreux sont les villages de Mésopotamie construits de briques « d’occasion » de fort bonne qualité, tirées des ruines de Babylone, et le ciment qui les recouvre est encore plus vieux et probablement plus dur. Quoi qu’il en soit, je fus frappé de la trempe remarquable de l’acier qui résistait sans s’user à tant de coups violents. Comme mes briques avaient été déjà dans une cheminée, quoique je n’eusse pas lu sur elles le nom de Nabuchodonosor, je choisis autant de briques de foyer que j’en pus trouver, pour éviter travail et perte, et remplis les espaces laissés entre elle à l’aide de pierres prises à la rive de l’étang ; je fabriquai en outre mon mortier à l’aide du sable blanc tiré du même endroit. C’est au foyer que je m’attardai le plus, comme à la partie la plus vitale de la maison. Vraiment, je travaillais de propos si délibéré que, bien qu’ayant commencé à ras du sol le matin, une assise de briques érigée de quelques pouces au-dessus du plancher me servit d’oreiller le soir ; encore n’y attrapai-je pas le torticolis, autant que je m’en souvienne ; mon torticolis est de plus ancienne date. Vers cette époque je pris en pension pour une quinzaine de jours un poète[139], lequel j’eus grand embarras à caser. Il apporta son couteau, bien que j’en eusse deux, et nous les nettoyions en les fourrant dans la terre. Il partagea mes travaux de cuisine. J’étais charmé de voir mon œuvre s’ériger par degrés avec cette carrure et cette solidité, réfléchissant que si elle avançait lentement, elle était calculée pour durer longtemps. La cheminée est jusqu’à un certain point un édifice indépendant, qui prend le sol pour base et s’élève à travers la maison vers les cieux ; la maison a-t-elle brûlé que parfois la cheminée tient debout, et que son importance comme son indépendance sont évidentes. Cela se passait vers la fin de l’été. Voici que nous étions en novembre.


Déjà le vent du nord avait commencé à refroidir l’étang, quoiqu’il fallût bien des semaines de vent continu pour y parvenir, tant il est profond. Lorsque je me mis à faire du feu le soir, avant de plâtrer ma maison, la cheminée tira particulièrement bien, à cause des nombreuses fentes qui séparaient les planches. Encore passai-je quelques soirs heureux dans cette pièce fraîche et aérée, environné des grossières planches brunes remplies de nœuds, et de poutres avec l’écorce là-haut au-dessus de la tête. Ma maison, une fois plâtrée, ne me fut jamais aussi plaisante, bien qu’elle présentât, je dois le reconnaître, plus de confort. Toute pièce servant de demeure à l’homme ne devrait-elle pas être assez élevée pour créer au-dessus de la tête quelque obscurité où pourrait la danse des ombres se jouer le soir autour des poutres ? Ces figures sont plus agréables au caprice et à l’imagination que les peintures à fresques ou autre embellissement, quelque coûteux qu’il soit. Je peux dire que j’habitai pour la première fois ma maison le jour où j’en usai pour y trouver chaleur autant qu’abri. J’avais une couple de vieux chenets pour tenir le bois au-dessus du foyer, et rien ne me sembla bon comme de voir la suie se former au dos de la cheminée que j’avais construite, de même que je tisonnai le feu avec plus de droit et de satisfaction qu’à l’ordinaire. Mon logis était petit, et c’est à peine si je pouvais y donner l’hospitalité à un écho ; mais il semblait d’autant plus grand que pièce unique et loin des voisins. Tous les attraits d’une maison étaient concentrés dans un seul lieu ; c’était cuisine, chambre à coucher, parloir et garde-manger ; et toutes les satisfactions que parents ou enfants, maîtres ou serviteurs, tirent de l’existence dans une maison, j’en jouissais. Caton déclare qu’il faut au chef de famille (pater familias) posséder en sa villa champêtre « cellam oleariam, vinariam dolia multa, uti lueat caritatem expectare, et rei, et virtuti, et gloriae erit », ce qui veut dire « une cave pour l’huile et le vin, maints tonneaux pour attendre aimablement les heures difficiles ; ce sera à ses avantages, honneur et gloire. » J’avais dans mon cellier une rasière de pommes de terre, deux quartes environ de pois y compris leurs charançons, sur ma planche un peu de riz, une cruche de mélasse, et pour ce qui est du seigle et du maïs un peck de chacun.


Je rêve parfois d’une maison plus grande et plus populeuse, debout dans un âge d’or, de matériaux durables, et sans travail de camelote, laquelle encore ne consistera qu’en une pièce, un hall primitif, vaste, grossier, solide, sans plafond ni plâtrage, avec rien que des poutres et des ventrières pour supporter une manière de ciel plus bas sur votre tête, – bonne à préserver de la pluie et de la neige ; où les « king » et « queen posts »[140] se tiennent dehors pour recevoir votre hommage, quand vous avez payé respect au Saturne prosterné d’une plus ancienne dynastie en franchissant le seuil ; une maison caverneuse, à l’intérieur de laquelle il faut élever une torche au bout d’un bâton pour prendre un aperçu des combles ; où les uns peuvent vivre dans la cheminée, d’autres dans l’embrasure d’une fenêtre, d’autres sur des bancs, tels à une extrémité du hall, tels à une autre, et tels en l’air sur les poutres avec les araignées, si cela leur chante ; une maison dans laquelle vous êtes dès que vous en avez ouvert la porte d’entrée, et que la cérémonie est faite ; où le voyageur fatigué peut se laver, manger, causer, dormir, sans poursuivre aujourd’hui plus loin sa route ; tel abri que vous seriez content d’atteindre par une nuit de tempête, contenant tout l’essentiel d’une maison, et rien du train de maison ; où d’un regard s’embrassent tous les trésors du logis, où pend à sa patère chaque chose nécessaire à l’homme ; à la fois cuisine, office, parloir, chambre à coucher, chambre aux provisions et grenier ; où se peut voir telle chose aussi nécessaire qu’un baril ou une échelle, aussi commode qu’un buffet, et s’entendre le pot bouillir ; où vous pouvez présenter vos respects au feu qui cuit votre dîner ainsi qu’au four qui cuit votre pain ; une maison dont les meubles et ustensiles indispensables sont les principaux ornements ; d’où l’on ne bannit la lessive, ni le feu, ni la bourgeoise, et où il arrive qu’on vous prie de vous écarter de la trappe si la cuisinière descend à la cave, grâce à quoi vous apprenez où le sol est solide ou creux au-dessous de vous sans frapper du pied. Une maison dont l’intérieur est tout aussi ouvert, tout aussi manifeste qu’un nid d’oiseau, et où l’on ne peut entrer par la porte de devant pour sortir par la porte de derrière sans apercevoir quelqu’un de ses habitants ; où être un hôte consiste à recevoir en présent droit de cité au logis, non pas à se voir soigneusement exclu de ses sept huitièmes, enfermé dans une cellule à part, et invité à vous y croire chez vous, – en prison cellulaire. De nos jours l’hôte ne vous admet pas à son foyer, mais a pris le maçon pour vous en construire un quelque part dans sa ruelle, et l’hospitalité est l’art de vous tenir à la plus grande distance. La cuisine est entourée d’autant de mystère que s’il avait dessein de vous empoisonner. Je sais être allé sur le bien-fonds de plus d’un homme, et que j’aurais pu m’en voir légalement expulsé, mais je ne sache pas être allé en la maison de beaucoup d’hommes. Je pourrais rendre visite sous mes vieux vêtements à un roi et une reine qui vivraient simplement en telle maison que j’ai décrite, si je passais de leur côté ; mais sortir à reculons d’un palais moderne sera tout ce que je désirerai apprendre si jamais l’on me pince en l’un d’eux.


On dirait que le langage même de nos parloirs perd de son énergie pour dégénérer tout à fait en parlote, tant nos existences passent loin de ses symboles, tant nécessairement ses tropes et métaphores sont apportés de loin, par des passes et monte-plats, pour ainsi dire ; en d’autres termes, tant le parloir est loi de la cuisine et de l’atelier. Le dîner même n’est, en général, que la parabole d’un dîner. Comme si le sauvage seul vivait assez près de la Nature et de la Vérité pour leur emprunter un trope. Comment peut le savant, qui habite là-bas dans le territoire du Nord-Ouest ou l’île de Man, dire ce qu’il y a de parlementaire dans la cuisine ?


Pourtant, je n’ai guère vu plus d’un ou deux de mes hôtes avoir jamais le courage de rester manger avec moi quelque pudding à la minute ; car lorsqu’ils voyaient approcher cette crise, ils préféraient employer la minute à battre en retraite comme si la maison allait en trembler jusqu’en ses fondations. Néanmoins elle résista à un grand nombre de puddings à la minute.


Je ne plâtrai que lorsque le temps fut devenu glacial. À cet effet j’apportai de la rive opposée de l’étang dans un bateau du sable plus blanc et plus propre, genre de transport qui m’eût engagé à aller beaucoup plus loin s’il l’eût fallu. Ma maison, en attendant, s’était vue couverte de bardeaux jusqu’au sol de chaque côté. En lattant, je pris plaisir à me trouver capable d’enfoncer chaque clou d’un simple coup de marteau, et mis mon ambition à transférer le plâtre de l’établi au mur avec autant de propreté que de rapidité. Je me rappelai l’histoire d’un garçon prétentieux qui, sous de belles frusques, flânait jadis à travers le village en donnant des conseils aux ouvriers. Se hasardant un jour à passer de la parole à l’action, il retroussa le bas de ses manches, s’empara de l’établi du plâtrier, et après avoir chargé sa truelle sans mésaventure, avec un regard complaisant en l’air vers le lattage, fit dans cette direction un geste hardi, pour, sans plus tarder, à sa parfaite confusion, recevoir le contenu en son sein tuyauté. J’admirai de nouveau l’économie et la commodité du plâtrage, qui non seulement interdit accès au froid de façon si efficace, mais prend un beau fini, et appris les divers accidents auxquels est exposé le plâtrier. Je fus surpris de voir à quel point les briques avaient soif, qui n’attendirent pas, pour en absorber toute l’humidité, que j’eusse égalisé mon plâtre, et ce qu’il faut de seaux d’eau pour baptiser un nouveau foyer. J’avais, l’hiver précédent, fabriqué une petite quantité de chaux en brûlant les coquilles de l’Unio fluviatilis, que produit notre rivière, pour le plaisir de l’expérience ; de sorte que je savais d’où provenaient mes matériaux. J’eusse pu me procurer de bonne pierre à chaux à moins d’un mille ou deux et procéder à sa cuisson moi-même, pour peu que je m’en fusse soucié.



L’étang, sur ces entrefaites, avait crémé dans les baies les plus ombreuses et les moins profondes, quelques jours sinon quelques semaines avant la congélation générale. La première glace, dure, sombre et transparente, est tout particulièrement intéressante et parfaite ; elle présente en outre la meilleure occasion qui s’offre jamais d’examiner le fond en sa partie la plus élevée, car vous pouvez vous étendre de tout votre long sur de la glace dont l’épaisseur ne dépasse pas un pouce, comme un insecte patineur sur la surface de l’eau, pour à loisir étudier le fond, à deux ou trois pouces seulement de distance, comme une peinture derrière une glace, et l’eau, nécessairement, toujours alors est dormante. Le sable y présente maints sillons indiquant qu’un être a voyagé de côté et d’autre pour revenir sur ses pas ; et, en guise d’épaves, il est jonché de fourreaux de vers caddis formés de menus grains de quartz blanc. Il se peut que ce soit eux qui l’aient fripé, car l’on trouve de leurs fourreaux dans les sillons, tout profonds et larges qu’ils soient à faire pour ces animaux. Mais la glace elle-même se voit l’objet du plus vif intérêt, quoi qu’il vous faille saisir la plus prochaine occasion pour l’étudier. Si vous l’examinez de près le matin qui suit une gelée, vous découvrez que la plus grande partie des bulles d’air, qui tout d’abord paraissaient être dedans, sont contre la surface inférieure, et que continuellement il en monte d’autres du fond ; c’est-à-dire que tant que la glace est restée jusqu’ici relativement solide et sombre, vous voyez l’eau au travers. Ces bulles sont d’un quatre-vingtième à un huitième de pouce de diamètre, très claires et très belles, et l’on y voit le reflet de son visage à travers la glace. Il peut y en avoir trente ou quarante au pouce carré. Il y a aussi déjà dans la glace même des bulles étroites, oblongues, perpendiculaires, d’un demi-pouce environ de long, cônes pointus au sommet en l’air ; ou plus souvent, si la glace est tout à fait récente, de toutes petites bulles sphériques, l’une directement au-dessus de l’autre, en rang de perles. Mais ces bulles intérieures ne sont ni aussi nombreuses ni aussi transparentes que celles du dessous. Il m’arrivait parfois de lancer des pierres sur la glace pour en essayer la force, et celles qui passaient au travers, y portaient avec elles de l’air, qui formait au-dessous de fort grosses et fort apparentes bulles blanches. Un jour que je revenais au même endroit à quarante-huit heures d’intervalle, je m’aperçus que ces grosses bulles étaient encore parfaites, quoique la glace eût épaissi d’un pouce, comme me permit de le constater clairement la soudure au tranchant d’un morceau. Mais les deux jours précédents ayant été fort chauds, sorte d’été de la Saint-Martin, la glace n’avait plus pour le moment cette transparence qui laissait voir la couleur vert sombre de l’eau ainsi que le fond, mais était opaque et blanchâtre ou grise, et, quoique deux fois plus épaisse, ne se trouvait guère plus forte qu’auparavant, car les bulles d’air s’étant largement gonflées sous l’influence de cette chaleur et fondues ensemble, avaient perdu leur régularité ; elles n’étaient plus droit l’une au-dessus de l’autre, mais souvent comme des pièces d’argent répandues hors d’un sac, l’une en partie superposée sur l’autre, ou en minces écailles comme si elles occupaient de légers clivages. C’en était fini, de la beauté de la glace, et il était trop tard pour étudier le fond. Curieux de savoir la position que mes grosses bulles occupaient par rapport à la glace nouvelle, je brisai un morceau de cette dernière, lequel en contenait une de taille moyenne, et le tournai sens dessus dessous. La glace nouvelle s’était formée autour de la bulle et sous elle, de sorte que celle-ci se trouvait retenue entre les deux glaces. Elle était tout entière dans la glace de dessous, mais tout contre celle de dessus, et de forme aplatie, ou peut-être légèrement lenticulaire, à tranche arrondie, d’un quart de pouce d’épaisseur sur quatre pouces de diamètre ; et je fus surpris de m’apercevoir que juste au-dessous de la bulle la glace était fondue avec une grande régularité en forme de soucoupe renversée, à la hauteur de cinq huitièmes de pouce au milieu, ne laissant là qu’une mince séparation entre l’eau et la bulle, d’à peine un huitième de pouce d’épaisseur ; en maints endroits, les petites bulles de la séparation avaient crevé par en bas, et il n’y avait probablement pas de glace du tout sous les plus grandes bulles, qui avaient un pied de diamètre. Je conclus que le nombre infini de toutes petites bulles que j’avais d’abord vues contre la surface inférieure de la glace avaient maintenant gelé dedans pareillement, et que chacune, selon sa force, avait opéré comme un verre ardent sur la glace de dessous pour la fondre et la pourrir. Ce sont là les petits canons à air comprimé qui contribuent à faire craquer et geindre la glace.



Enfin l’hiver commença pour de bon, juste au moment où je venais d’achever mon plâtrage, et le vent se mit à hurler autour de la maison comme si jusqu’alors on ne l’y eût autorisé. Nuit sur nuit les oies s’en venaient d’un vol lourd dans l’obscurité avec un bruit de trompette et un sifflement d’ailes, même après que le sol se fut recouvert de neige, les unes pour s’abattre sur Walden, les autres d’un vol bas rasant les bois dans la direction de Fair-Haven, en route pour le Mexique. Plusieurs fois, en revenant du village à dix ou onze heures du soir, il m’arriva d’entendre le pas d’un troupeau d’oies, ou encore de canards, sur les feuilles mortes dans les bois le long d’une mare située derrière ma demeure, mare où ces oiseaux étaient venus prendre leur repas, et le faible « honk » ou couac de leur guide tandis qu’ils s’éloignaient en hâte. En 1845, Walden gela d’un bout à l’autre pour la première fois la nuit du vingt-deux décembre, l’Étang de Flint et autres étangs de moindre profondeur ainsi que la rivière étant gelés depuis dix jours ou davantage ; en 46, le seize ; en 49, vers le trois ; et en 50, vers le vingt-sept décembre ; en 52, le cinq janvier ; en 53, le trois décembre. La neige couvrait déjà le sol depuis le vingt-cinq novembre, et mettait soudain autour de moi le décor de l’hiver. Je me retirai encore plus au fond de ma coquille, faisant en sorte d’entretenir bon feu dans ma maison comme dans ma poitrine. Mon occupation au-dehors maintenant était de ramasser le bois mort dans la forêt, pour l’apporter dans mes mains ou sur mes épaules, quand je ne traînais pas un pin mort sous chaque bras jusqu’à mon hangar. Une vieille clôture de forêt, qui avait fait son temps, fut pour moi de bonne prise. Je la sacrifiai à Vulcain, car c’en était fini pour elle de servir le dieu Terme. Combien l’événement est plus intéressant du souper de l’homme qui vient de sortir dans la neige pour chercher, non, vous pouvez dire voler, le combustible destiné à la cuisson de ce souper ! Suaves, alors, ses aliments. Il y a assez de fagots et de bois perdu de toute espèce dans les forêts qui ceignent la plupart de nos villes, pour entretenir nombre de feux, mais qui actuellement ne chauffent personne, et suivant certains, nuisent à la croissance du jeune bois. Il y avait aussi le bois flottant de l’étang. Au cours de l’été j’avais découvert tout un train de billes de pitchpin, avec l’écorce, clouées ensemble par les Irlandais lors de la construction du chemin de fer. Je le tirai en partie sur la rive. Après deux années d’immersion, puis six mois de repos au sec, il était parfaitement sain, quoique saturé d’eau passé toute possible dessiccation. Je m’amusai un jour d’hiver à le faire glisser morceau par morceau à travers l’étang, sur presque un demi-mille d’étendue, en patinant derrière avec l’extrémité d’une bille de quinze pieds de long sur l’épaule, l’autre extrémité portant sur la glace ; ou je réunis plusieurs billes ensemble à l’aide d’un lien de bouleau, puis avec un lien de bouleau ou d’aulne plus long muni d’un crochet, leur fis exécuter le même parcours. Quoique entièrement saturées d’eau et presque aussi lourdes que du plomb, non seulement elles brûlèrent longtemps, mais firent un excellent feu ; bien plus, je crus qu’elles brûlaient d’autant mieux que trempées, comme si le goudron, emprisonné par l’eau, brûlât plus longtemps, ainsi que dans une lampe.


Gilpin, dans son exposé des riverains de forêts d’Angleterre, déclare que « les empiétements des contrevenants, et les maisons et clôtures ainsi élevées sur les lisières de la forêt, » étaient « considérés comme de véritables fléaux par l’ancienne loi forestière, et sévèrement punis sous le nom de pourpretures, comme contribuant ad terrorem ferarum – ad nocumentum forestœ », etc., à l’épouvante du gibier et la détérioration de la forêt. Mais j’étais plus intéressé à la conservation de la venaison et du couvert que les chasseurs ou les bûcherons, tout autant que si j’eusse été Lord Warden[141] en personne ; et s’en trouvât-il brûlée quelque partie, alors que moi-même y avais mis le feu par accident, que j’en témoignais un chagrin de plus de durée et plus inconsolable que celui des propriétaires ; que dis-je, je m’affligeais s’il m’arrivait de voir les propriétaires eux-mêmes y porter la hache. Je voudrais que nos fermiers, lorsqu’ils abattent une forêt, ressentent un peu de cette crainte respectueuse que ressentaient les premiers Romains lorsqu’ils en venaient à éclaircir quelque bocage sacré (lucum conlucare), ou à y laisser pénétrer la lumière, c’est-à-dire croient qu’elle est consacrée à quelque dieu. Le Romain faisait une offrande expiatoire, et formulait cette prière : « Quelque dieu ou déesse sois-tu, à qui ce bocage est consacré, sois-moi propice, ainsi qu’à ma famille, à mes enfants, etc.… »


La valeur que l’on accorde encore au bois, même à cette époque-ci et dans ce pays neuf, est à remarquer, – une valeur plus immuable et plus universelle que celle de l’or. Après toutes nos découvertes et inventions nul homme ne passera indifférent devant un tas de bois. Il nous est aussi précieux qu’il l’était à nos ancêtres saxons et normands. S’ils en faisaient leurs arcs, nous en faisons nos crosses de fusil. Michaux[142], il y a plus de trente ans, déclare que le prix du bois de chauffage à New York et à Philadelphie « égale presque, et quelquefois surpasse, celui du meilleur bois à Paris, quoiqu’il en faille annuellement à cette immense capitale plus de trois cent mille cordes, et qu’elle soit entourée, sur un rayon de trois cents milles, de plaines cultivées. » En cette commune-ci le prix du bois monte presque de façon constante, et toute la question est : combien coûtera-t-il de plus cette année que l’an passé. Les ouvriers et les commerçants qui s’en viennent en personne à la forêt sans autre but, sont sûrs d’assister à la vente de bois, et de payer même fort cher le privilège de glaner après le bûcheron. Il y a maintenant nombre d’années que les hommes hantent la forêt en quête de combustible et de matériaux pour les arts : le Néo-Anglais et le Néo-Hollandais, le Parisien et le Celte, le fermier et Robin Hood, Goody Blake et Harry Gill[143], dans presque toutes les parties du monde le prince et le paysan, le lettré et le sauvage, demandent encore également à la forêt quelques branches pour les chauffer et pour cuire leurs aliments. Non plus qu’eux ne m’en passerais-je.


Il n’est pas d’homme qui ne regarde son tas de bois avec une sorte d’amour. J’aimais avoir le mien devant ma fenêtre, et plus il y avait de copeaux, plus cela me rappelait de bonnes journées de travail. Je possédais une vieille hache que nul ne revendiquait, avec laquelle par moments les jours d’hiver, du côté ensoleillé de la maison, je m’amusais autour des souches que j’avais tirées de mon champ de haricots. Comme mon homme en charrette l’avait prophétisé le jour où je labourais, elles me chauffaient deux fois, d’abord lorsque je les fendais, ensuite lorsqu’elles étaient sur le feu, de sorte que nul combustible n’eût pu fournir plus de chaleur. Pour ce qui est de la hache, je reçus le conseil de la faire repasser par le forgeron du village ; mais je me passai de lui, et l’ayant munie d’un manche en noyer tiré des bois, la fis aller. Si elle était émoussée, du moins était-elle bien en main.


Quelques tronçons de pin gras constituaient un véritable trésor. Il est intéressant de se rappeler ce que recèlent encore de cet aliment du feu les entrailles de la terre. Les années précédentes j’étais allé souvent en chercheur d’or sur quelque versant dépouillé, jadis occupé par un bois de pitchpins, en extirper les racines de pin gras. Elles sont presque indestructibles. Des souches vieilles de trente ou quarante ans au moins, auront encore le cœur sain, alors que l’aubier aura passé à l’état de terre végétale, comme on le voit aux écailles de l’écorce épaisse qui forme un anneau à ras de terre, distant de quatre ou cinq pouces du cœur. Avec la hache et la pelle vous explorez cette mine, et suivez la réserve de moelle, jaune comme de la graisse de bœuf, ou comme si vous étiez tombé sur une veine d’or, enfoncée dans la terre. Mais en général j’allumais mon feu avec les feuilles mortes de la forêt, m

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