L'art/Le sentiment esthétique

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Le sentiment esthétique
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Chapitre no 2
Leçon : L'art
Chap. préc. : Introduction
Chap. suiv. : L'art comme expression
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Le pur jugement de gout[modifier | modifier le wikicode]

Pour apprécier un objet du point de vue esthétique, il y a souvent d'autres points de vue interfèrent : notre jugement de gout ne sera pas pur. Car un objet peut être beau et avoir d'autres qualificatifs. Prenons l'exemple du sein féminin : celui-ci peut-être considéré comme utile par sa fonction nourricière, mais aussi agréable du point de vue sexuel, et peut-être considéré du seul point de vue esthétique, comme dans l'art.

Nous allons donc voir ce que la beauté n’est pas :

Première distinction[modifier | modifier le wikicode]

Le beau n’est pas l'agréable, n’est pas ce qui donne une sensation de plaisir. Kant précise en disant que ce qui "est agréable ce qui plait aux sens". Deux raisons expliquent l'amalgame :

  • Dans beaucoup de cas, un bel objet est aussi un objet agréable, et l'habitude nous les fait confondre.
  • On pense communément que toute satisfaction est agréable, et ce qui peut plaire est agréable. C'est une erreur, car l’on devrait dire que ce qui est beau est joli, plaisant, réjouissant... qui sont des déclinaisons de l'agréable mais pas de la beauté.

La thèse de Kant est que l’on ne peut réduire la satisfaction esthétique au corps uniquement. La sensation agréable est liée à la matérialité de l’objet et l'appréciation sera relative à chacun. Par exemple, un visage humain peut paraitre joli simplement parce qu’il est bronzé, et redevenir sans intérêt une fois le bronzage parti. Au contraire, ce qui est beau peut heurter la sensibilité, en représentant des choses effrayantes (Par exemple, certains des tableaux de Goya). C'est pourquoi Kant affirme que tout ce qui plaît n’est pas forcément tout ce qui fait plaisir.

Kant remarque aussi que lorsqu'un objet procure une sensation agréable, son existence suscite un intérêt, un attrait, on le désire; au contraire, le jugement de gout n'est qu'un jugement de valeur : si l'agréable produit une inclination, la beauté reste une contemplation. Par exemple, la nudité des statues grecques n'éveille aucun désir, bien qu’elles soient considérées comme belles : la possession d'un objet beau indiffère, on se contente de le contempler.

L'expérience esthétique restant définitivement une expérience sensible, elle ne peut pourtant pas être réduite au simple plan de la sensation.

Deuxième distinction[modifier | modifier le wikicode]

La beauté n’est pas la perfection; ce n’est pas une question d'intelligence, de raison. Qu'est-ce donc que la perfection ?

  • On peut juger de la perfection d'un objet en considérant d’abord sa finalité interne, le fait que différents éléments existent et sont organisés pour constituer un tout possédant une définition propre. (Par exemple, les êtres vivants). Cette définition convient aux œuvres d'art. Est parfaite une chose qui correspond exactement à son concept de finalité interne (à ce qu'elle doit être). Et afin de juger d'une telle perfection, il faut évidemment faire appel à sa raison, et le jugement est déterminé en fonction de concepts. Or, aucun concept préalable n'est requis pour déterminer un jugement de goût. C'est pourquoi Kant distingue deux sortes de beautés : la beauté libre et la beauté adhérente.
    • La beauté libre n'est déterminée par aucun concept (comme celui de l'art), l'imagination y est donc justement laissée libre. Par exemple, un botaniste peut juger qu'une fleur est parfaite, mais aussi qu'une fleur est belle mais pour le second jugement, il n'a pas besoin d’être botaniste pour penser cela. Kant montre que l'art peut produire des objets qui ne sont que beaux qui ne renvoient à aucune signification, aucune idée, comme les entrelacs de certaines tribus maoris ou l'improvisation en musique. C'est ce qu'on appelle l’art abstrait, où l’on s'attache moins à des significations qu’à la beauté même.
    • La beauté adhérente suppose une connaissance, par concept, de ce que doit être une chose : trouver une chose belle parce qu'elle est parfaite est une confusion entre le jugement esthétique et le jugement intellectuel. "Comment pouvons-nous dire d'un visage humain qu’il est beau, s'il est borgne ?" On juge ici de la beauté en fonction d'un concept.
  • "Est parfait ce qui est régulier" : il est vrai que devant des formes régulières on peut éprouver une satisfaction plus grande que devant une forme estropiée. Mais cette satisfaction diffère de la satisfaction esthétique, car voir et comprendre comment quelque chose est produit reste une satisfaction intellectuelle. La beauté ne peut se réduire à la compréhension d'une règle qui permet de produire un objet; face à la régularité apparait même une sorte de lassitude, ce qui n’est pas le cas de la beauté esthétique : le propre de la beauté est de ne pas lasser; elle ne réside donc pas dans la régularité.

Donc l'art n’est pas limité à sensation ni à l'intelligence.

Troisième distinction[modifier | modifier le wikicode]

La beauté n'est ni l'utile, ni le bien :

  • Est utile ce qui est bon pour quelque chose, ce qui plait comme moyen, par exemple l'argent.
  • Est bien ce qui plaît par soi-même, ayant une finalité en soi, par exemple la justice.

Dans les deux cas, il y a l’idée d'une finalité, donc d'une connaissance préalable de ce qui est bon ou utile. Une œuvre d'art ne sert à rien car en étant belle, on l'apprécie pour elle-même. Par exemple, un arbre peint. Quelle différence entre le bel arbre peint et le bel arbre dans la nature ? Il existe un rapport inverse entre les deux : alors que l'arbre naturel est d’abord un arbre avant d’être beau, l'arbre peint est d’abord beau avant d’être un arbre. Ce qui est un luxe dans la nature devient essentiel dans l'art. Et pendant que le peintre représente un arbre, il cherche moins à représenter un arbre que la beauté.

Ainsi, Kant peut affirmer que "l'art n’est pas la représentation d'un bel objet mais la belle représentation d'un objet".

Les contradictions de la beauté[modifier | modifier le wikicode]

Kant remarque que l’on peut comprendre que seul l'humain puisse apprécier la beauté. Ni l'animal, ni Dieu ne peuvent avoir de jugement de gout. C'est grâce à la dualité de sa position que l'humain peut percevoir la beauté. Cette dualité humaine c’est sa nature à la fois sensible et rationnelle, qui lui permet donc d’être le seul à apprécier la beauté.

Première contradiction[modifier | modifier le wikicode]

Un jugement de goût est à la fois déterminé en tant que jugement et à la fois libre car affranchi de tout intérêt :

  • Kant rappelle que la faim est le meilleur des cuisiniers, et c’est donc seulement lorsque le besoin disparait qu'apparait le jugement de gout. Pour apprécier la beauté, il faut donc être libre, détaché.
  • L'élégance, qui est une preuve de gout dans la manière de se comporter, n’est pas déterminée par la morale; elle reste un choix qui ne répond à aucune exigence et se fait librement.

Ainsi, la liberté requise dans le jugement de gout implique que la beauté est l’objet d'une satisfaction désintéressée.

Deuxième contradiction[modifier | modifier le wikicode]

La beauté est "ce qui plaît universellement sans concept" :

  • Devant la beauté, on éprouve une satisfaction désintéressée, on est détaché de tout ce qui nous touche en tant qu'individu; dans le jugement de gout pur, il n'y a de place pour aucune considération d'ordre personnel ou privé. Ce jugement apparait donc comme étant universel. Kant rappelle spontanément que nous croyons en cette universalité, sinon nous n'utiliserions pas la formule "c'est beau" au lieu de "ça me plaît", par exemple. Lorsque nous trouvons que quelque chose est beau, on exige des autres qu’ils éprouvent le même sentiment. Mais lorsque l’on trouve une chose agréable, on comprend que pour d'autres ce n’est pas le cas. "À chacun ses gouts" n'est valable qu'en ce qui concerne l'agréable, c’est relatif à chacun. Le langage courant confirme cette prétention à l'universalité : "c'est beau" sous-entend que la beauté est objective, donc universelle. Kant montre qu’il y a une certaine universalité de la beauté, mais contrairement au sens commun, il ne dit pas qu’il existe un fondement subjectif.
  • "sans concept" : tout jugement, qu’il soit empirique ou scientifique (renvoyant à une théorie) est une connaissance par concept. Or un concept est par nature universel, soit ce qui est valable pour une totalité d'objet et ce qui doit être valable pour tous les esprits. Par exemple, tous les objets bleus, même avec toutes leurs nuances, rentrent dans la catégorie "objet bleus"; lorsqu'on dit que le ciel est bleu, on fait un constat empirique. Mais on ne peut avoir un tel jugement que si l’on possède par avance le concept de bleu.

Nous devons auparavant considérer quatre concepts : l'universel, le général, le particulier, le singulier.

    • Universel est valable pour une totalité d'être.
    • Général est valable pour une pluralité d'être, un ensemble.
    • Particulier est valable pour une partie d'un ensemble.
    • Singulier est valable pour un cas concret et unique.

Le particulier et le général ne s'excluent pas forcément : le sentiment amoureux est un sentiment particulier mais qui s'éprouve généralement.

Un concept est forcément universel et une connaissance par concept peut donc être soit universelle soit générale. Si on en revient au jugement de gout, on peut remarquer qu’il est toujours attaché à la singularité d'un objet et d'un sujet. C'est pourquoi Kant dit que la beauté est sans concept. Comment peut-il alors être universel, si la beauté n'a rien d'objectif ?

En apportant l’idée d'une universalité subjective, Kant va essayer de résoudre cette contradiction. Pourquoi existe-t-il cette prétention à l'universalité dans le jugement de gout ?

Ce n’est pas dans l'objet, car l'origine reste un sentiment, une satisfaction d'un type particulier : devant la beauté, on éprouve une harmonie intérieure, apparaissant comme naturelle et nécessaire. En apparaissant comme nécessaire, une satisfaction reste subjective, et à la fois peut-être pensée comme universelle.

Cette harmonie, cet état d'âme est le résultat d'un libre jeu entre deux facultés : l'entendement et l'imagination. Devant la beauté, elles s'accordent sans l’existence d'un concept, un donné sensible qui détermine cet accord. On comprend que c’est beau mais on ne peut l'expliquer. Quand je juge que le ciel est bleu, mon imagination et mon entendement s'accordent parce que nécessairement le donné sensible se rattache au concept. Si maintenant, je juge que le ciel est beau, mon imagination et mon entendement s'accordent tout aussi naturellement mais sans donnée sensible pour s'y rattacher.

Troisième contradiction[modifier | modifier le wikicode]

Devant la beauté, nous avons une représentation en nous et nous constatons une finalité : la beauté est un résultat. On appréhende une finalité mais n'avons aucune idée de ce qu'a pu être l'invention de l'artiste, on ne fait que supposer que c’était volontaire. Dans l'art, nous constatons bien une finalité mais on ne sait pas si c’était la volonté de l'artiste d'atteindre ce but. Par exemple, dans la sculpture qu'est la victoire de Samotras, la mutilation des bras et de la tête due au hasard et à ses accidents fait qu'elle présente un corps de femme avec des ailes au niveau de épaules. Cette mutilation n’est pas perçue comme une dégradation : au contraire, elle fait sa beauté, se rapprochant de la nature angélique. Nous savons que le hasard a produit cette forme de beauté, mais on y voit quand même une finalité. Tout se passe comme si le hasard avait agi intentionnellement, avait poursuivi un but. Mais on n'en a aucune idée et les règles suivies nous restent incomprises.